Quand elle a disparu, Antoine aperçoit un enfant sur le seuil de sa cabane.
C'est quelqu'un des serviteurs de la Reine, pense-t-il.
Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un Cabire, contourné, d'aspect misérable. Des cheveux blancs couvrent sa tête prodigieusement grosse; et il grelotte sous une méchante tunique, tout en gardant à sa main un rouleau de papyrus.
La lumière de la lune, que traverse un nuage, tombe sur lui.
l'observe de loin et en a peur.
Qui es tu?
L'ENFANT répond:
Ton ancien disciple Hilarion!
Tu mens! Hilarion habite depuis longues années la Palestine.
J'en suis revenu! c'est bien moi!
se rapproche, et il le considère.
Cependant sa figure était brillante comme l'aurore, candide, joyeuse.Celle-là est toute sombre et vieille.
De longs travaux m'ont fatigué!
La voix aussi est différente. Elle a un timbre qui vous glace.
C'est que je me nourris de choses amères!
Et ces cheveux blancs?
J'ai eu tant de chagrins!
à part:
Serait-ce possible?…
Je n'étais pas si loin que tu le supposes. L'ermite Paul t'a rendu visite cette année, pendant le mois de schebar. Il y a juste vingt jours que les Nomades t'ont apporté du pain. Tu as dit, avant-hier, à un matelot de te faire parvenir trois poinçons.
Il sait tout!
Apprends même que je ne t'ai jamais quitté. Mais tu passes de longues périodes sans m'apercevoir.
Comment cela? Il est vrai que j'ai la tête si troublée! Cette nuit particulièrement …
Tous les Péchés Capitaux sont venus. Mais leurs piètres embûches se brisent contre un Saint tel que toi!
Oh! non!… non! A chaque minute, je défaille! Que ne suis-je un de ceux dont l'âme est toujours intrépide et l'esprit ferme,—comme le grand Athanase, par exemple.
Il a été ordonné illégalement par sept évêques!
Qu'importe! si sa vertu …
Allons donc! un homme orgueilleux, cruel, toujours dans les intrigues, et finalement exilé comme accapareur.
Calomnie!
Tu ne nieras pas qu'il ait voulu corrompre Eustates, le trésorier des largesses?
On l'affirme; j'en conviens.
Il a brûlé, par vengeance, la maison d'Arsène!
Hélas!
Au concile de Nicée, il a dit en parlant de Jésus: «L'homme duSeigneur.»
Ah! cela c'est un blasphème!
Tellement borné du reste, qu'il avoue ne rien comprendre à la nature duVerbe.
souriant de plaisir:
En effet, il n'a pas l'intelligence très … élevée.
Si l'on t'avait mis à sa place, c'eût été un grand bonheur pour tes frères comme pour toi. Cette vie à l'écart des autres est mauvaise.
Au contraire! L'homme, étant esprit, doit se retirer des choses mortelles. Toute action le dégrade. Je voudrais ne pas tenir à la terre,—même par la plante de mes pieds!
Hypocrite qui s'enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au débordement de ses convoitises! Tu te prives de viandes, de vin, d'étuves, d'esclaves et d'honneurs; mais comme tu laisses ton imagination t'offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et des des foules applaudissantes! Ta chasteté n'est qu'une corruption plus subtile, et ce mépris du monde l'impuissance de ta haine contre lui! C'est là ce qui rend tes pareils si lugubres, ou peut-être parce qu'ils doutent. La possession de la vérité donne la joie. Est-ce que Jésus était triste? Il allait entouré d'amis, se reposait à l'ombre de l'olivier, entrait chez le publicain, multipliait les coupes, pardonnant à la pécheresse, guérissant toutes les douleurs. Toi, tu n'as de pitié que pour ta misère. C'est comme un remords qui t'agite et une démence farouche, jusqu'à repousser la caresse d'un chien ou le sourire d'un enfant.
éclate en sanglots.
Assez! assez! tu remues trop mon coeur!
Secoue la vermine de tes haillons! Relève-toi de ton ordure! Ton Dieu n'est pas un Moloch qui demande de la chair en sacrifice!
Cependant la souffrance est bénie. Les chérubins s'inclinent pour recevoir le sang des confesseurs.
Admire donc les Montanistes! ils dépassent tous les autres.
Mais c'est la vérité de la doctrine qui fait le martyre!
Comment peut-il en prouver l'excellence, puisqu'il témoigne également pour l'erreur?
Te tairas-tu, vipère!
Cela n'est peut-être pas si difficile. Les exhortations des amis, le plaisir d'insulter le peuple, le serment qu'on a fait, un certain vertige, mille circonstances les aident.
Antoine s'éloigne d'Hilarion. Hilarion le suit.
D'ailleurs, cette manière de mourir amène de grands désordres. Denys, Cyprien et Grégoire s'y sont soustraits. Pierre d'Alexandrie l'a blâmée, et le concile d'Elvire …
se bouche les oreilles.
Je n'écoute plus!
élevant la voix:
Voilà que tu retombes dans ton péché d'habitude, la paresse. L'ignorance est l'écume de l'orgueil. On dit: «Ma conviction est faite, pourquoi discuter?» et on méprise les docteurs, les philosophes, la tradition, et jusqu'au texte de la Loi qu'on ignore. Crois-tu tenir la sagesse dans ta main?
Je l'entends toujours! Ses paroles bruyantes emplissent ma tête.
Les efforts pour comprendre Dieu sont supérieurs à tes mortifications pour le fléchir. Nous n'avons de mérite que par notre soif du Vrai. La Religion seule n'explique pas tout; et la solution des problèmes que tu méconnais peut la rendre plus inattaquable et plus haute. Donc il faut, pour son salut, communiquer avec ses frères,—ou bien l'Église, l'assemblée des fidèles, ne serait qu'un mot,—et écouter toutes les raisons, ne dédaigner rien, ni personne. Le sorcier Balaam, le poëte Eschyle et la sibylle de Cumes avaient annoncé le Sauveur. Denys l'Alexandrin reçut du Ciel l'ordre de lire tous les livres. Saint Clément nous ordonne la culture des lettres grecques. Hermas a été converti par l'illusion d'une femme qu'il avait aimée.
Quel air d'autorité! Il me semble que tu grandis …
En effet, la taille d'Hilarion s'est progressivement élevée; et Antoine, pour ne plus le voir, ferme les yeux.
Rassure-toi, bon ermite!
Asseyons-nous là, sur cette grosse pierre,—comme autrefois, quand à la première lueur du jour je te saluais, en t'appelant «claire étoile du matin»; et tu commençais tout de suite mes instructions. Elles ne sont pas finies. La lune nous éclaire suffisamment. Je t'écoute.
Il a tiré un calame de sa ceinture; et, par terre, jambes croisées, avec son rouleau de papyrus à la main, il lève la tête vers saint Antoine, qui, assis près de lui, reste le front penché.
Après un moment de silence, Hilarion reprend:
La parole de Dieu, n'est-ce pas, nous est confirmée par les miracles? Cependant les sorciers de Pharaon en faisaient; d'autres imposteurs peuvent en faire; on s'y trompe. Qu'est-ce donc qu'un miracle? Un événement qui nous semble en dehors de la nature. Mais connaissons-nous toute sa puissance? et de ce qu'une chose ordinairement ne nous étonne pas, s'ensuit-il que nous la comprenions?
Peu importe! il faut croire l'Écriture!
Saint Paul, Origène et bien d'autres ne l'entendaient pas littéralement; mais si on l'explique par des allégories, elle devient le partage d'un petit nombre et l'évidence de la vérité disparaît. Que faire?
S'en remettre a l'Église!
Donc l'Écriture est inutile?
Non pas! quoique l'Ancien Testament, je l'avoue, ait … des obscurités… Mais le Nouveau resplendit d'une lumière pure.
Cependant l'ange annonciateur, dans Matthieu, apparaît à Joseph, tandis que dans Luc, c'est à Marie. L'onction de Jésus par une femme se passe, d'après le premier Évangile, au commencement de sa vie publique, et, selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage qu'on lui offre sur la croix, c'est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel, dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les apôtres ne doivent prendre ni argent ni sac, pas même de sandales et de bâton, dans Marc, au contraire, Jésus leur défend de rien emporter si ce n'est des sandales et un bâton. Je m'y perds!…
avec ébahissement:
En effet … en effet …
Au contact de l'hémorroïdesse, Jésus se retourna en disant: «Qui m'a touché?» Il ne savait donc pas qui le touchait? Cela contredit l'omniscience de Jésus. Si le tombeau était surveillé par des gardes, les femmes n'avaient pas à s'inquiéter d'un aide pour soulever la pierre de ce tombeau. Donc, il n'y avait pas de gardes, ou bien les saintes femmes n'étaient pas là. A Emmaüs, il mange avec ses disciples et leur fait tâter ses plaies. C'est un corps humain, un objet matériel, pondérable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce possible?
Il faudrait beaucoup de temps pour te répondre!
Pourquoi reçut-il le Saint-Esprit, bien qu'étant le Fils? Qu'avait-il besoin du baptême s'il était le Verbe? Comment le Diable pouvait-il le tenter, lui, Dieu?
Est-ce que ces pensées-là ne te sont jamais venues?
Oui!… souvent! Engourdies ou furieuses, elles demeurent dans ma conscience. Je les écrase, elles renaissent, m'étouffent; et je crois parfois que je suis maudit.
Alors, tu n'as que faire de servir Dieu?
J'ai toujours besoin de l'adorer!
Après un long silence:
reprend:
Mais en dehors du dogme, toute liberté de recherches nous est permise. Désires-tu connaître la hiérarchie des Anges, la vertu des Nombres, la raison des germes et des métamorphoses?
Oui! oui! ma pensée se débat pour sortir de sa prison. Il me semble qu'en ramassant mes forces j'y parviendrai. Quelquefois même, pendant la durée d'un éclair, je me trouve comme suspendu; puis je retombe!
Le secret que tu voudrais tenir est gardé par des sages. Ils vivent dans un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vêtus de blanc et calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des léopards tout à l'entour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le hennissement des licornes se mêlent à leurs voix. Tu les écouteras; et la face de l'Inconnu se dévoilera!
soupirant:
La route est longue, et je suis vieux!
Oh! oh! les hommes savants ne sont pas rares! Il y en a même tout près de toi; ici!—Entrons!
Et Antoine voit devant lui une basilique immense.
La lumière se projette du fond, merveilleuse comme serait un soleil multicolore. Elle éclaire les têtes innombrables de la foule qui emplit la nef et reflue entre les colonnes, vers les bas côtés,—où l'on distingue dans des compartiments de bois, des autels, des lits, des chaînettes de petites pierres bleues, et des constellations peintes sur les murs.
Au milieu de la foule, des groupes, çà et là, stationnent. Des hommes, debout sur des escabeaux, haranguent le doigt levé; d'autres prient les bras en croix, sont couchés par terre, chantent des hymnes, ou boivent du vin; autour d'une table, des fidèles font les agapes; des martyrs démaillotent leurs membres pour montrer leurs blessures; des vieillards, appuyés sur des bâtons, racontant leurs voyages.
Il y en a du pays des Germains, de la Thrace et des Gaules, de la Scythie et des Indes,—avec de la neige sur la barbe, des plumes dans la chevelure, des épines aux franges de leur vêtement, les sandales noires de poussière, la peau brûlée par le soleil. Tous les costumes se confondent, les manteaux de pourpre et les robes de lin, des dalmatiques brodées, des sayons de poil, des bonnets de matelots, des mitres d'évêques. Leurs yeux fulgurent extraordinairement. Ils ont l'air de bourreaux ou l'air d'eunuques.
Hilarion s'avance au milieu d'eux. Tous le saluent. Antoine, en se serrant contre son épaule, les observe. Il remarque beaucoup de femmes. Plusieurs sont habillées en hommes, avec les cheveux ras; il en a peur.
Ce sont des chrétiennes qui ont converti leurs maris. D'ailleurs les femmes sont toujours pour Jésus, même les idolâtres, témoin Procula l'épouse de Pilate et Poppée la concubine de Néron. Ne tremble plus! avance!
Et il en arrive d'autres, continuellement.
Ils se multiplient, se dédoublent, légers comme des ombres, tout en faisant une grande clameur où se mêlent des hurlements de rage, des cris d'amour, des cantiques et des objurgations.
à voix basse:
Que veulent-ils?
Le Seigneur a dit «j'aurais encore à vous parler de bien des choses.»Ils possèdent ces choses.
Et il le pousse vers un trône d'or à cinq marches où, entouré de quatre-vingt-quinze disciples, tous frottés d'huile, maigres et très-pâles, siège le prophète Manès,—beau comme un archange, immobile comme une statue, portant une robe indienne, des escarboucles dans ses cheveux nattés, à sa main gauche un livre d'images peintes, et sous sa droite un globe. Les images représentent les créatures qui sommeillaient dans le chaos. Antoine se penche pour les voir. Puis,
fait tourner son globe; et réglant ses paroles sur une lyre d'où s'échappent des sons cristallins:
La terre céleste est à l'extrémité supérieure, la terre mortelle à l'extrémité inférieure. Elle est soutenue par deux anges, le Splenditenens et l'Omophore à six visages.
Au sommet du ciel le plus haut se tient la Divinité impassible; en dessous, face à face, sont le Fils de Dieu et le Prince des ténèbres.
Les ténèbres s'étant avancées jusqu'à son royaume, Dieu tira de son essence une vertu qui produisit le premier homme; et il l'environna des cinq éléments. Mais les démons des ténèbres lui en dérobèrent une partie, et cette partie est l'âme.
Il n'y a qu'une seule âme—universellement épandue, comme l'eau d'un fleuve divisé en plusieurs bras. C'est elle qui soupire dans le vent, grince dans le marbre qu'on scie, hurle par la voix de la mer; et elle pleure des larmes de lait quand on arrache les feuilles du figuier.
Les âmes sorties de ce monde émigrent vers les astres, qui sont des êtres animés.
se met à rire.
Ah! ah! quelle absurde imagination!
sans barbe, et d'apparence austère:
En quoi?
Antoine va répondre. Mais Hilarion lui dit tout bas que cet homme est l'immense Origène; et
reprend:
D'abord elles s'arrêtent dans la lune, où elles se purifient. Ensuite elles montent dans le soleil.
lentement:
Je ne connais rien … qui nous empêche … de le croire.
Le but de toute créature est la délivrance du rayon céleste enfermé dans la matière. Il s'en échappe plus facilement par les parfums, les épices, l'arôme du vin cuit, les choses légères qui ressemblent à des pensées. Mais les actes de la vie l'y retiennent. Le meurtrier renaîtra dans le corps d'un celèphe, celui qui tue un animal deviendra cet animal; si tu plantes une vigne, tu seras lié dans ses rameaux. La nourriture en absorbe. Donc, privez-vous! jeûnez!
Ils sont tempérants, comme tu vois!
Il y en a beaucoup dans les viandes, moins dans les herbes. D'ailleurs les Purs, grâce à leurs mérites, dépouillent les végétaux de cette partie lumineuse et elle remonte à son foyer. Les animaux, par la génération, l'emprisonnent dans la chair. Donc, fuyez les femmes!
Admire leur continence!
Ou plutôt, faites si bien qu'elles ne soient pas fécondes.—Mieux vaut pour l'âme tomber sur la terre que de languir dans des entraves charnelles!
Ah! l'abomination!
Qu'importe la hiérarchie des turpitudes? l'Église a bien fait du mariage un sacrement!
en costume de Syrie:
Il propage un ordre de choses funestes! Le Père, pour punir les anges révoltés, leur ordonna de créer le monde. Le Christ est venu, afin que le Dieu des Juifs qui était un de ces anges …
Un ange? lui! le Créateur!
N'a-t-il pas voulu tuer Moïse, tromper ses prophètes, séduit les peuples, répandu le mensonge et l'idolâtrie?
Certainement, le Créateur n'est pas le vrai Dieu!
La matière est éternelle!
BARDESANES en mage de Babylone:
Elle a été formée par les Sept Esprits planétaires.
Les anges ont fait les âmes!
C'est le Diable qui a fait le monde!
se rejette en arrière:
Horreur!
le soutenant:
Tu te désespères trop vite! tu comprends mal leur doctrine! En voici un qui a reçu la sienne de Théodas, l'ami de saint Paul. Écoute-le!
Et, sur un signe d'Hilarion,
en tunique de toile d'argent, la voix sifflante et le crâne pointu:
Le monde est l'oeuvre d'un Dieu en délire.
baisse la tête.
L'oeuvre d'un Dieu en délire!…
Après un long silence:
Comment cela?
Le plus parfait des êtres, des Éons, l'Abîme, reposait au sein de la Profondeur avec la Pensée. De leur union sortit l'Intelligence, qui eut pour compagne la Vérité.
L'Intelligence et la Vérité engendrèrent le Verbe et la Vie, qui à leur tour, engendrèrent l'Homme; et l'Église;—et cela fait huit Éons!
Il compte sur ses doigts.
Le Verbe et la Vérité produisirent dix autres Éons, c'est-à-dire cinq couples. L'Homme et l'Église en avaient produit douze autres, parmi lesquels le Paraclet et la Foi, l'Espérance et la Charité, le Parfait et la Sagesse, Sophia.
L'ensemble de ces trente Éons constitue le Plérôme, ou Universalité de Dieu. Ainsi, comme les échos d'une voix qui s'éloigne, comme les effluves d'un parfum qui s'évapore, comme les feux du soleil qui se couche, les Puissances émanées du Principe vont toujours s'affaiblissant.
Mais Sophia, désireuse de connaître le Père, s'élança hors du Plérôme; —et le Verbe fit alors un autre couple, le Christ et le Saint-Esprit, qui avait relié entre eux tous les Éons; et tous ensemble ils formèrent Jésus, la fleur du Plérôme.
Cependant, l'effort de Sophia pour s'enfuir avait laissé dans le vide une image d'elle, une substance mauvaise, Acharamoth. Le Sauveur en eut pitié, la délivra des passions;—et du sourire d'Acharamoth délivrée la lumière naquit; ses larmes firent les eaux, sa tristesse engendra la matière noire.
D'Acharamoth sortit le Démiurge, fabricateur des mondes, des cieux et du Diable. Il habite bien plus bas que le Plérôme, sans même l'apercevoir, tellement qu'il se croit le vrai Dieu, et répète par la bouche de ses prophètes: «Il n'y a d'autre Dieu que moi!» Puis il fit l'homme, et lui jeta dans l'âme la semence immatérielle, qui était l'Église, reflet de l'autre Église placée dans le Plérôme.
Acharamoth, un jour, parvenant à la région la plus haute, se joindra au Sauveur; le feu caché dans le monde anéantira toute matière, se dévorera lui-même, et les hommes, devenus de purs esprits, épouseront des anges!
Alors le Démon sera vaincu, et le règne de Dieu commencera!
Antoine retient un cri; et aussitôt,
le prenant par le coude:
L'Être suprême avec les émanations infinies s'appelle Abraxas, et le Sauveur avec toutes ses vertus Kaulakau, autrement ligne-sur-ligne, rectitude-sur-rectitude.
On obtient la force de Kaulakau par le secours de certains mots, inscrits sur cette calcédoine pour faciliter la mémoire.
Et il montre à son cou une petite pierre où sont gravées des lignes bizarres.
Alors tu seras transporté dans l'Invisible; et supérieur à la loi, tu mépriseras tout, même la vertu!
Nous autres, les Purs, nous devons fuir la douleur, d'après l'exemple deKaulakau.
Comment! et la croix?
en robe d'hyacinthe, lui répondent:
La tristesse, la bassesse, la condamnation et l'oppression de mes pères sont effacées, grâce à la mission qui est venue!
On peut renier le Christ inférieur, l'homme-Jésus; mais il faut adorer l'autre Christ, éclos dans sa personne sous l'aile de la Colombe.
Honorez le mariage! Le Saint-Esprit est féminin!
Hilarion a disparu; et Antoine poussé par la foule arrive devant
étendus avec des femmes sur des coussins d'écarlate:
Avant de rentrer dans l'Unique, tu passeras par une série de conditions et d'actions. Pour t'affranchir des ténèbres, accomplis, dès maintenant, leurs oeuvres! L'époux va dire à l'épouse: «Fais la charité à ton frère», et elle te baisera.
assemblés autour d'un mets qui fume:
C'est de la viande offerte aux idoles; prends-en! L'apostasie est permise quand le coeur est pur. Gorge ta chair de ce qu'elle demande. Tâche de l'exterminer à force de débauches! Prounikos, la mère du Ciel, s'est vautrée dans les ignominies.
avec des anneaux d'or, et ruisselants de baume:
Entre chez nous pour t'unir à l'Esprit! Entre chez nous pour boire l'immortalité!
Et l'un d'eux lui montre, derrière une tapisserie, le corps d'un homme terminé par une tête d'âne. Cela représente Sabaoth, père du Diable. En marque de haine, il crache dessus.
Un autre découvre un lit très-bas, jonché de fleurs, en disant que
Les noces spirituelles vont s'accomplir.
Un troisième tient une coupe de verre, fait une invocation; du sang y paraît:
Ah! le voilà! le voilà! le sang du Christ!
Antoine s'écarte. Mais il est éclaboussé par l'eau qui saute d'une cuve.
s'y jettent la tête en bas, en marmottant:
L'homme régénéré par le baptême est impeccable!
Puis il passe près d'un grand feu, où se chauffent les Adamites, complètement nus pour imiter la pureté du paradis; et il se heurte aux
vautrés sur les dalles, à moitié endormis, stupides:
Oh! écrase-nous si tu veux, nous ne bougerons pas! Le travail est un péché, toute occupation mauvaise!
Derrière ceux-là, les abjects
hommes, femmes et enfants, pêle-mêle sur un tas d'ordures, relèvent leurs faces hideuses barbouillées de vin:
Les parties inférieures du corps faites par le Diable lui appartiennent.Buvons, mangeons, forniquons!
Les crimes sont des besoins au-dessous du regard de Dieu!
Mais tout à coup
vêtu d'un manteau carthaginois, bondit au milieu d'eux, avec un paquet de lanières à la main; et frappant au hasard de droite et de gauche, violemment:
Ah! imposteurs, brigands, simoniaques, hérétiques et démons! la vermine des écoles, la lie de l'enfer! Celui-là, Marcion, c'est un matelot de Sinope excommunié pour inceste; on a banni Carpocras comme magicien; Aetius a volé sa concubine, Nicolas prostitué sa femme; et Manès, qui se fait appeler le Bouddha et qui se nomme Cubricus, fut écorché vif avec une pointe de roseau, si bien que sa peau tannée se balance aux portes de Clésiphon!
a reconnu Tertullien, et s'élance pour le rejoindre:
Maître! à moi! à moi!
continuant:
Brisez les images! voilez les vierges! Priez, jeûnez, pleurez, mortifiez-vous! Pas de philosophie! pas de livres! après Jésus, la science est inutile!
Tous ont fui; et Antoine voit, à la place de Tertullien, une femme assise sur un banc de pierre.
Elle sanglote, la tête appuyée contre une colonne, les cheveux pendants, le corps affaissé dans une longue simarre brune.
Puis, ils se trouvent l'un près de l'autre, loin de la foule;—et un silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans les bois, quand le vent s'arrête et que les feuilles tout à coup ne remuent plus.
Cette femme est très-belle, flétrie pourtant et d'une pâleur de sépulcre. Ils se regardent; et leurs yeux s'envoient comme un flot de pensées, mille choses anciennes, confuses et profondes. Enfin,
se met à dire:
J'étais dans la dernière chambre des bains, et je m'endormais au bourdonnement des rues.
Tout à coup j'entendis des clameurs. On criait: «C'est un magicien! c'est le Diable!» Et la foule s'arrêta devant notre maison, en face du temple d'Esculape. Je me haussai avec les poignets jusqu'à la hauteur du soupirail.
Sur le péristyle du temple, il y avait un homme qui portait un carcan de fer à son cou. Il prenait des charbons dans un réchaud, et il s'en faisait sur la poitrine de larges traînées, en appelant «Jésus, Jésus!» Le peuple disait: «Cela n'est pas permis! lapidons-le!» Lui, il continuait. C'étaient des choses inouïes, transportantes. Des fleurs larges comme le soleil tournaient devant mes yeux, et j'entendais dans les espaces une harpe d'or vibrer. Le jour tomba. Mes bras lâchèrent les barreaux, mon corps défaillit, et quand il m'eut emmenée à sa maison …
De qui donc parles-tu?
Mais, de Montanus!
Il est mort, Montanus.
Ce n'est pas vrai!
Non, Montanus n'est pas mort!
Antoine se retourne; et près de lui, de l'autre côté, sur le banc, une seconde femme est assise,—blonde celle-là, et encore plus pâle, avec des bouffissures sous les paupières comme si elle avait longtemps pleuré. Sans qu'il l'interroge, elle dit:
Nous revenions de Tarse par les montagnes, lorsqu'à un détour du chemin, nous vîmes un homme sous un figuier.
Il cria de loin: «Arrêtez-vous!» et il se précipita en nous injuriant.Les esclaves accoururent. Il éclata de rire. Les chevaux se cabrèrent.Les molosses hurlaient tous.
Il était debout. La sueur coulait sur son visage. Le vent faisait claquer son manteau.
En nous appelant par nos noms, il nous reprochait la vanité de nos oeuvres, l'infamie de nos corps;—et il levait le poing du côté des dromadaires, à cause des clochettes d'argent qu'ils portent sous la mâchoire.
Sa fureur me versait l'épouvante dans les entrailles; c'était pourtant comme une volupté qui me berçait, m'enivrait.
D'abord, les esclaves s'approchèrent. «Maître, dirent-ils, nos bêtes sont fatiguées»; puis ce furent les femmes: «Nous avons peur», et les esclaves s'en allèrent. Puis, les enfants se mirent à pleurer: «Nous avons faim!» Et comme on n'avait pas répondu aux femmes, elles disparurent.
Lui, il parlait. Je sentis quelqu'un près de moi. C'était l'époux; j'écoutais l'autre. Il se traîna parmi les pierres en s'écriant «Tu m'abandonnes?» et je répondis: «Oui! va-t'en!»—afin d'accompagner Montanus.
Un eunuque!
Ah! cela t'étonne, coeur grossier! Cependant Madeleine, Jeanne, Marthe et Suzanne n'entraient pas dans la couche du Sauveur. Les âmes, mieux que les corps, peuvent s'étreindre avec délire. Pour conserver impunément Eustolie, Léonce l'évêque se mutila,—aimant mieux son amour que sa virilité. Et puis, ce n'est pas ma faute; un esprit m'y contraint; Sotas n'a pu me guérir. Il est cruel, pourtant! Qu'importe! Je suis la dernière des prophétesses; et après moi, la fin du monde viendra.
Il m'a comblé de ses dons. Aucune d'ailleurs ne l'aime autant,—et n'en est plus aimée!
Tu mens! c'est moi!
Non, c'est moi!
Elles se battent.
Entre leurs épaules paraît la tête d'un nègre.
couvert d'un manteau noir, fermé par deux os de mort:
Apaisez-vous, mes colombes! Incapables du bonheur terrestre, nous sommes par cette union dans la plénitude spirituelle. Après l'âge du Père, l'âge du Fils; et j'inaugure le troisième, celui du Paraclet. Sa lumière m'est venue durant les quarante nuits que la Jérusalem céleste a brillé dans le firmament, au-dessus de ma maison, à Pepuza.
Ah! comme vous criez d'angoisse quand les lanières vous flagellent! comme vos membres endoloris se présentent à mes ardeurs! comme vous languissez sur ma poitrine, d'un irréalisable amour! Il est si fort qu'il vous a découvert des mondes, et vous pouvez maintenant apercevoir les âmes avec vos yeux.
Antoine fait un geste d'étonnement.
revenu près de Montanus:
Sans doute, puisque l'âme a un corps,—ce qui n'a point de corps n'existant pas.
Pour la rendre plus subtile, j'ai institué des mortifications nombreuses, trois carêmes par an, et pour chaque nuit des prières où l'on ferme la bouche,—de peur que l'haleine en s'échappant ne ternisse la pensée. Il faut s'abstenir des secondes noces, ou plutôt de tout mariage! Les anges ont péché avec les femmes.
en cilices de crins:
Le Sauveur a dit: «Je suis venu pour détruire l'oeuvre de la Femme.»
en cilices de joncs:
L'arbre du mal c'est elle! Les habits de peau sont notre corps.
Et, avançant toujours du même côté, Antoine rencontre
étendus par terre, avec des plaques rouges au bas du ventre, sous leur tunique.
Ils lui présentent un couteau:
Fais comme Origène et comme nous! Est-ce la douleur que tu crains, lâche? Est-ce l'amour de ta chair qui te retient, hypocrite?
Et pendant qu'il est à les regarder se débattre, étendus sur le dos dans les mares de leur sang,
les cheveux, noués par une vipère, passent près de lui, en vociférant à son oreille:
Gloire à Caïn! gloire à Sodome! gloire à Judas!
Caïn fit la race des forts. Sodome épouvanta la terre avec son châtiment; et c'est par Judas que Dieu sauva le monde!—Oui, Judas! sans lui pas de mort et pas de rédemption!
Ils disparaissent sous la horde des
vêtus de peaux de loup, couronnés d'épines, et portant des masques de fer:
Écrasez le fruit! troublez la source! noyez l'enfant! Pillez le riche qui se trouve heureux, qui mange beaucoup! Battez le pauvre qui envie la housse de l'âne, le repas du chien, le nid de l'oiseau, et qui se désole parce que les autres ne sont pas des misérables comme lui.
Nous, les Saints, pour hâter la fin du monde, nous empoisonnons, brûlons, massacrons!
Le salut n'est que dans le martyre. Nous nous donnons le martyre. Nous enlevons avec des tenailles la peau de nos têtes, nous étalons nos membres sous les charrues, nous nous jetons dans la gueule des fours!
Honni le baptême! honnie l'eucharistie! honni le mariage! damnation universelle!
Alors, dans toute la basilique, c'est un redoublement de fureurs.
Les Audiens tirent des flèches contre le Diable; les Collyridiens lancent au plafond des voiles bleus; les Ascites se prosternent devant une outre; les Marcionites baptisent un mort avec de l'huile. Auprès d'Appelles, une femme, pour expliquer mieux son idée, fait voir un pain rond dans une bouteille; une autre, au milieu des Sampséens, distribue, comme une hostie, la poussière de ses sandales. Sur le lit des Marcosiens jonché de roses, deux amants s'embrassent. Les Circoncellions s'entr'égorgent, les Valésiens râlent, Bardesane chante, Carpocras danse, Maximilla et Priscilla poussent des gémissements sonores;—et la fausse prophétesse de Cappadoce, toute nue, accoudée sur un lion et secouant trois flambeaux, hurle l'Invocation-Terrible.
Les colonnes se balancent comme des troncs d'arbres, les amulettes aux cous des Hérésiarques entre-croisent des lignes de feux, les constellations dans les chapelles s'agitent, et les murs reculent sous le va-et-vient de la foule, dont chaque tête est un flot qui saute et rugit.
Cependant,—du fond même de la clameur, une chanson s'élève avec des éclats de rire, où le nom de Jésus revient.
Ce sont des gens de la plèbe, tous frappant dans leurs mains pour marquer la cadence. Au milieu d'eux est
en costume de diacre.
Les fous qui déclament contre moi prétendent expliquer l'absurde; et pour les perdre tout à fait, j'ai composé des petits poëmes tellement drôles, qu'on les sait par coeur dans les moulins, les tavernes et les ports.
Mille fois non! le Fils n'est pas coéternel au Père, ni de même substance! Autrement il n'aurait pas dit: «Père, éloigne de moi ce calice!—Pourquoi m'appelez-vous bon? Dieu seul est bon!—Je vais à mon Dieu, à votre Dieu!» et d'autres paroles attestant sa qualité de créature. Elle nous est démontrée, de plus, par tous ses noms: agneau, pasteur, fontaine, sagesse, fils de l'homme, prophète, bonne voie, pierre angulaire!
Moi, je soutiens que tous deux sont identiques.
Le concile d'Antioche a décidé le contraire.
Qu'est-ce donc que le Verbe?… Qu'était Jésus?
C'était l'époux d'Acharamoth repentie!
C'était Sem, fils de Noé!
C'était Melchisédech!
Ce n'était rien qu'un homme!
Il en a pris l'apparence! il a simulé la Passion.
C'est un développement du Père!
Père et Fils sont les deux modes d'un seul Dieu!
Il fut d'abord dans Adam, puis dans l'homme!
Et il ressuscitera!
Impossible,—son corps étant céleste!
Il n'est Dieu que depuis son baptême!
Il habite le soleil!
Et tous les hérésiarques font un cercle autour d'Antoine, qui pleure, la tête dans ses mains.
à barbe rouge, et la peau maculée de lèpre, s'avance tout près de lui; —et ricanant horriblement:
Son âme était l'âme d'Esaü! Il souffrait de la maladie bellérophontienne; et sa mère, la parfumeuse, s'est livrée à Pantherus, un soldat romain, sur des gerbes de maïs, un soir de moisson.
vivement, relève sa tête, les regarde sans parler; puis marchant droit sur eux:
Docteurs, magiciens, évêques et diacres, hommes, arrière! arrière! Vous êtes tous des mensonges!
Nous avons des martyrs plus martyrs que les tiens, des prières plus difficiles, des élans d'amour supérieurs, des extases aussi longues.
Mais pas de révélation! pas de preuves!
Alors tous brandissent dans l'air des rouleaux de papyrus, des tablettes de bois, des morceaux de cuir, des bandes d'étoffes;—et se poussant les uns les autres:
Voilà l'Évangile des Hébreux!
L'Évangile du Seigneur!
L'Évangile d'Ève!
L'Évangile de Thomas!
L'Évangile de Judas!
Le traité de l'âme advenue!
La prophétie de Barcouf!
Antoine se débat, leur échappe;—et il aperçoit dans un coin, plein d'ombre,
desséchés comme des momies, le regard éteint, les sourcils blancs.
Ils disent, d'une voix chevrotante:
Nous l'avons connu, nous autres, nous l'avons connu le fils du charpentier! Nous étions de son âge, nous habitions dans sa rue. Il s'amusait avec de la boue à modeler des petits oiseaux, sans avoir peur du coupant des tailloirs, aidait son père dans son travail, ou assemblait pour sa mère des pelotons de laine teinte. Puis, il fit un voyage en Égypte, d'où il rapporta de grands secrets. Nous étions à Jéricho, quand il vint trouver le mangeur de sauterelles. Ils causèrent à voix basse, sans que personne pût les entendre. Mais c'est à partir de ce moment qu'il fit du bruit en Galilée et qu'on a débité sur son compte beaucoup de fables.
Ils répètent, en tremblotant:
Nous l'avons connu, nous autres! nous l'avons connu!
Ah! encore, parlez! parlez! Comment était son visage?
D'un aspect farouche et repoussant;—car il s'était chargé de tous les crimes, toutes les douleurs, et toutes les difformités du monde.
Oh! non! non! Je me figure, au contraire, que toute sa personne avait une beauté plus qu'humaine.
Il y a bien à Paneades, contre une vieille masure, dans un fouillis d'herbes, une statue de pierre, élevée, à ce qu'on prétend, par l'hémorroïdesse. Mais le temps lui a rongé la face, et les pluies ont gâté l'inscription.
Une femme sort du groupe des Carpocratiens.
Autrefois, j'étais diaconesse à Rome dans une petite église, où je faisais voir aux fidèles les images en argent de saint Paul, d'Homère, de Pythagore et de Jésus-Christ.
Je n'ai gardé que la sienne.
Elle entr'ouvre son manteau.
La veux-tu?
Il reparaît, lui-même, quand nous l'appelons! c'est l'heure! Viens!
Et Antoine sent tomber sur son bras une main brutale, qui l'entraîne.
Il monte un escalier complètement obscur;—et après bien des marches, il arrive devant une porte.
Alors, celui qui le mène (est-ce Hilarion? il n'en sait rien) dit à l'oreille d'un autre: «Le Seigneur va venir»,—et ils sont introduits dans une chambre, basse de plafond, sans meubles.
Ce qui le frappe d'abord, c'est en face de lui une longue chrysalide couleur de sang, avec une tête d'homme d'où s'échappent des rayons, et le motKnouphis, écrit en grec tout autour. Elle domine un fût de colonne, posé au milieu d'un piédestal. Sur les autres parois de la chambre, des médaillons en fer poli représentent des têtes d'animaux, celle d'un boeuf, d'un lion, d'un aigle, d'un chien, et la tête d'âne—encore!
Les lampes d'argile, suspendues au bas de ces images, font une lumière vacillante. Antoine, par un trou de la muraille, aperçoit la lune qui brille au loin sur les flots, et même il distingue leur petit clapotement régulier, avec le bruit sourd d'une carène de navire tapant contre les pierres d'un môle.
Des hommes accroupis, la figure sous leurs manteaux, lancent, par intervalles, comme un aboiement étouffé. Des femmes sommeillent, le front sur leurs deux bras que soutiennent leurs genoux, tellement perdues dans leurs voiles qu'on dirait des tas de hardes le long du mur. Auprès d'elles, des enfants demi-nus, tout dévorés de vermine, regardent d'un air idiot les lampes brûler;—et on ne fait rien; on attend quelque chose.
Ils parlent à voix basse de leurs familles, ou se communiquent des remèdes pour leurs maladies. Plusieurs vont s'embarquer au point du jour, la persécution devenant trop forte. Les païens pourtant ne sont pas difficiles à tromper. «Ils croient, les sots, que nous adorons Knouphis!»
Mais un des frères, inspiré tout à coup, se pose devant la colonne, où l'on a mis un pain qui surmonte une corbeille, pleine de fenouil et d'aristoloches.
Les autres ont pris leurs places, formant debout trois lignes parallèles.
déroulé une pancarte couverte de cylindres entremêlés, puis commence:
Sur les ténèbres, le rayon du Verbe descendit et un cri violent s'échappa, qui semblait la voix de la lumière.
répondent, en balançant leurs corps:
Kyrie eleïson!
L'homme, ensuite, fut créé par l'infâme Dieu d'Israël, avec l'auxiliaire de ceux-là:
En désignant les médaillons,
Astophaios, Oraïos, Sabaoth, Adonaï, Eloï, Iaô!
Et il gisait sur la boue, hideux, débile, informe, sans pensée.
d'un ton plaintif:
Kyrie eleïson!
Mais Sophia, compatissante, le vivifia d'une parcelle de son âme.
Alors, voyant l'homme si beau, Dieu fut pris de colère. Il l'emprisonna dans son royaume, en lui interdisant l'arbre de la science.
L'autre, encore une fois, le secourut! Elle envoya le serpent, qui, par de longs détours, le fit désobéir à cette loi de haine.
Et l'homme, quand il eut goûté de la science, comprit les choses célestes.
avec force:
Kyrie eleïson!
Mais Iabdalaoth, pour se venger, précipita l'homme dans la matière, et le serpent avec lui!
TOUS très-bas:
Kyrie eleïson!
Ils ferment la bouche, puis se taisent.
Les senteurs du port se mêlent dans l'air chaud à la fumée des lampes. Leurs mèches, en crépitant, vont s'éteindre; de longs moustiques tournoient. Et Antoine râle d'angoisse; c'est comme le sentiment d'une monstruosité flottant autour de lui, l'effroi d'un crime près de s'accomplir.
Mais
frappant du talon, claquant des doigts, hochant la tête, psalmodie sur un rhythme furieux, au son des cymbales et d'une flûte aiguë:
Viens! viens! viens! sors de ta caverne!
Véloce qui cours sans pieds, capteur qui prends sans mains!
Sinueux comme les fleuves, orbiculaire comme le soleil, noir avec des taches d'or, comme le firmament semé d'étoiles! Pareil aux enroulements de la vigne et aux circonvolutions des entrailles!
Inengendré! mangeur de terre! toujours jeune! perspicace! honoré à Épidaure! Bon pour les hommes! qui as guéri le roi Ptolémée, les soldats de Moïse, et Glaucus fils de Minos!
Viens! viens! viens! sors de ta caverne!
répètent:
Viens! viens! viens! sors de ta caverne!
Cependant, rien ne se montre.
Pourquoi? qu'a-t-il?
Et on se concerte, on propose des moyens.
Un vieillard offre une motte de gazon. Alors un soulèvement se fait dans la corbeille. La verdure s'agite, des fleurs tombent,—et la tête d'un python paraît.
Il passe lentement sur le bord du pain, comme un cercle qui tournerait autour d'un disque immobile, puis se développe, s'allonge; il est énorme et d'un poids considérable. Pour empêcher qu'il ne frôle la terre, les hommes le tiennent contre leur poitrine, les femmes sur leur tête, les enfants au bout de leurs bras;—et sa queue, sortant par le trou de la muraille, s'en va indéfiniment jusqu'au fond de la mer. Ses anneaux se dédoublent, emplissent la chambre; ils enferment Antoine.
collant leur bouche contre sa peau, s'arrachent le pain qu'il a mordu.
C'est toi! c'est toi!
Élevé d'abord par Moïse, brisé par Ézéchias, rétabli par le Messie. Il t'avait bu dans les ondes du baptême; mais tu l'as quitté au jardin des Olives, et il sentit alors toute sa faiblesse.
Tordu à la barre de la croix, et plus haut que sa tête, en bavant sur la couronne d'épines, tu le regardais mourir.—Car tu n'es pas Jésus, toi, tu es le Verbe! tu es le Christ!
Antoine s'évanouit d'horreur, et il tombe devant sa cabane sur les éclats de bois, où brûle doucement la torche qui a glissé de sa main.
Cette commotion lui fait entr'ouvrir les yeux; et il aperçoit le Nil, onduleux et clair sous la blancheur de la lune, comme un grand serpent au milieu des sables;—si bien que l'hallucination le reprenant, il n'a pas quitté les Ophites; ils l'entourent, l'appellent, charrient des bagages, descendent vers le port. Il s'embarque avec eux.
Un temps inappréciable s'écoule.
Puis, la voûte d'une prison l'environne. Des barreaux, devant lui, font des lignes noires sur un fond bleu;—et à ses côtés, dans l'ombre, des gens pleurent et prient entourés d'autres qui les exhortent et les consolent.
Au dehors, on dirait le bourdonnement d'une foule, et la splendeur d'un jour d'été.
Des voix aiguës crient des pastèques, de l'eau, des boissons à la glace, des coussins d'herbes pour s'asseoir. De temps à autre, des applaudissements éclatent. Il entend marcher sur sa tête.
Tout à coup, part un long mugissement, fort et caverneux comme le bruit de l'eau dans un aqueduc.
Et il aperçoit en face, derrière les barreaux d'une autre loge, un lion qui se promène,—puis une ligne de sandales, de jambes nues et de franges de pourpre. Au delà, des couronnes de monde étagées symétriquement vont en s'élargissant depuis la plus basse qui enferme l'arène jusqu'à la plus haute, où se dressent des mâts pour soutenir un voile d'hyacinthe, tendu dans l'air, sur des cordages. Des escaliers qui rayonnent vers le centre, coupent, à intervalles égaux, ces grands cercles de pierre. Leurs gradins disparaissent sous un peuple assis, chevaliers, sénateurs, soldats, plébéiens, vestales et courtisanes,—en capuchons de laine, en manipules de soie, en tuniques fauves, avec des aigrettes de pierreries, des panaches de plumes, des faisceaux de licteurs; et tout cela grouillant, criant, tumultueux et furieux l'étourdit, comme une immense cuve bouillonnante. Au milieu de l'arène, sur un autel, fume un vase d'encens.
Ainsi, les gens qui l'entourent sont des chrétiens condamnés aux bêtes. Les hommes portent le manteau rouge des pontifes de Saturne, les femmes les bandelettes de Cérès. Leurs amis se partagent des bribes de leurs vêtements, des anneaux. Pour s'introduire dans la prison, il a fallu, disent-ils, donner beaucoup d'argent. Qu'importe! ils resteront jusqu'à la fin.
Parmi ces consolateurs, Antoine remarque un homme chauve, en tunique noire, dont la figure s'est déjà montrée quelque part; il les entretient du néant du monde et de la félicité des élus. Antoine est transporté d'amour. Il souhaite l'occasion de répandre sa vie pour le Sauveur, ne sachant pas s'il n'est point lui-même un de ces martyrs.
Mais, sauf un Phrygien à longs cheveux, qui reste les bras levés, tous ont l'air triste. Un vieillard sanglote sur un banc, et un jeune homme rêve, debout, la tête basse.
n'a pas voulu payer, à l'angle d'un carrefour, devant une statue de Minerve; et il considère ses compagnons avec un regard qui signifie:
Vous auriez du me secourir! Des communautés s'arrangent quelquefois pour qu'on les laisse tranquilles. Plusieurs d'entre vous ont même obtenu de ces lettres déclarant faussement qu'on a sacrifié aux idoles.
Il demande:
N'est-ce pas Pétrus d'Alexandrie qui a réglé ce qu'on doit faire quand on a fléchi dans les tourments?
Puis, en lui-même:
Ah! cela est bien dur à mon âge! mes infirmités me rendent si faible!Cependant, j'aurais pu vivre jusqu'à l'autre hiver, encore!
Le souvenir de son petit jardin l'attendrit;—et il regarde du côté de l'autel.
qui a troublé, par des coups, une fête d'Apollon, murmure:
Il ne tenait qu'à moi, pourtant, de m'enfuir dans les montagnes!
—Les soldats t'auraient pris, dit un des frères.
—Oh! j'aurais fait comme Cyprien; je serais revenu; et, la seconde fois, j'aurais eu plus de force, bien sûr!
Ensuite, il pense aux jours innombrables qu'il devait vivre, à toutes les joies qu'il n'aura pas connues;—et il regarde du côté de l'autel.
Mais
accourt sur lui:
Quel scandale! Comment, toi, une victime d'élection? Toutes ces femmes qui te regardent, songe donc! Et puis Dieu, quelquefois, fait un miracle. Pionius engourdit la main de ses bourreaux, le sang de Polycarpe éteignait les flammes de son bûcher.
Il se tourne vers le vieillard:
Père, père! tu dois nous édifier par ta mort. En la retardant, tu commettrais sans doute quelque action mauvaise qui perdrait le fruit des bonnes. D'ailleurs la puissance de Dieu est infinie. Peut-être que ton exemple va convertir le peuple entier.
Et dans la loge en face, les lions passent et reviennent sans s'arrêter, d'un mouvement continu, rapide. Le plus grand tout à coup regarde Antoine, se met à rugir—et une vapeur sort de sa gueule.
Les femmes sont tassées contre les hommes.
va de l'un à l'autre.
Que diriez-vous, que dirais-tu, si on te brûlait avec des plaques de fer, si des chevaux t'écarteraient, si ton corps enduit de miel était dévoré par les mouches! Tu n'auras que la mort d'un chasseur qui est surpris dans un bois.
Antoine aimerait mieux tout cela que les horribles bêtes féroces; il croit sentir leurs dents, leurs griffes, entendre ses os craquer dans leurs mâchoires.
Un belluaire entre dans le cachot; les martyrs tremblent.
Un seul est impassible, le Phrygien, qui priait à l'écart. Il a brûlé trois temples; et il s'avance les bras levés, la bouche ouverte, la tête au ciel, sans rien voir, comme un somnambule.
s'écrie:
Arrière! arrière! L'esprit de Montanus vous prendrait.
reculent, en vociférant:
Damnation au Montaniste!
Ils l'injurient, crachent dessus, voudraient le battre.
Les lions cabrés se mordent à la crinière. Le peuple hurle: «Aux bêtes! aux bêtes!»
Les martyrs éclatant en sanglots, s'étreignent. Une coupe de vin narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en main, vivement.
Contre la porte de la loge, un autre belluaire attend le signal. Elle s'ouvre; un lion sort.
Il traverse l'arène, à grands pas obliques. Derrière lui, à la file, paraissent les autres lions, puis un ours, trois panthères, des léopards. Ils se dispersent comme un troupeau dans une prairie.
Le claquement d'un fouet retentit. Les chrétiens chancellent,—et, pour en finir, leurs frères les poussent. Antoine ferme les yeux.
Ils les ouvre. Mais des ténèbres l'enveloppent.
Bientôt elles s'éclairassent; et il distingue une plaine aride et mamelonneuse, comme on en voit autour des carrières abandonnées.