VIII

Elle en était là de ses rêveries, égarées entre les réminiscences de son triste passé et l'espoir d'un séjour plus calme dans la villa Cyané, — c'était le nom que le propriétaire avait donné à cette petite maison, par souvenir de Syracuse, sa patrie, et de la source dédiée à la nymphe aux yeux couleur du bleu des bluets, qui fut changée en fontaine pour avoir trop pleuré Proserpine. Cette délicate légende de l'antiquité romanesque avait tant plu à Pauline Raffraye!... — Elle entendit la porte de l'étroit vestibule qui précédait sa chambre à coucher s'ouvrir de ce mouvement doux, si contraire à l'habituelle brusquerie des enfants, et elle y reconnut la manière d'Adèle. Une précoce sollicitude pour sa mère faisait de cette petite fille, dans cet âge de vivacité où le geste suit la pensée avec une violence toute spontanée, une mignonne fée silencieuse, une elfe au pas à peine appuyé, qui allait, qui venait, sans jamais révéler sa présence par un bruit trop fort et dont pussent souffrir les nerfs de la malade. Cette surveillance continue, presque involontaire, de ses moindres gestes, était une caresse déjà pour la mère. Il semblait que l'enfant prît comme un soin d'annoncer son approche par une grâce d'attention et de ménagement. Un coup presque timide frappé à la seconde porte, et Adèle entra dans la chambre à coucher, avec une tendresse que disaient et ses prunelles brunes et son fin visage, et son sourire et tout son être d'où il émanait comme une idolâtrie. À cette expression, dont elle s'illuminait chaque fois qu'elle revenait après une absence longue ou courte, il était visible qu'elle ne vivait pas seulement pour sa mère. Elle vivait de sa mère. Quoiqu'elle arrivât d'un spectacle qui l'avait intéressée sincèrement et qu'elle tînt dans ses bras la poupée sicilienne dont elle était amoureuse, son premier instinct ne fut pas de parler d'elle-même ni des sensations qu'elle venait d'éprouver. Elle alla droit au lit en courant à peine; elle prit la blanche main que MmeRaffraye lui tendait, — cette main comme vide de sang et si amaigrie que les bagues trop larges glissaient autour des doigts fluets, — elle y appuya un long, un passionné baiser, tandis que son regard aimant fixait, caressait le pâle visage où sa rentrée avait ramené comme un reflet de jeunesse, et elle interrogeait:

— «Nous ne sommes pas restées trop longtemps?... Tu ne t'es pas ennuyée après moi?... Demande à Annette si je ne suis pas partie aussitôt qu'elle m'a dit l'heure?...»

— «Aussitôt,» insista la vieille bonne qui était entrée avec l'enfant. Son immobilité familière prouvait qu'elle était habituée à passer des heures en tiers entre la mère et la fille, non pas comme une servante, mais comme une humble amie, comme le chien qui se couche à vos pieds sans que vous y fassiez presque attention. Ce droit à la présence est le seul prix du dévouement qui éclaire son obscur regard, — dévouement instinctif, animal, silencieux!... Ce sont les seuls que supportent auprès d'elles les destinées brisées. Et la petite continuait:

— «Dis, si tu te sens tout à fait bien? As-tu déjà dormi un peu?...»

— «Je suis très bien,» répondit la mère. «Que je t'embrasse d'abord, et puis assieds-toi là pour me raconter ta soirée. T'es-tu amusée?...»

— «Oh! beaucoup! beaucoup!...» reprit l'enfant, et ses yeux quittèrent la malade pour fixer dans l'espace l'image du tableau qu'elle venait de contempler en réalité, et qui se transformait déjà en une grandiose vision de féerie, grâce à la magie de son enfantine mémoire. «Figure-toi,» racontait-elle, «qu'il y avait une foule, mais une foule, mille personnes peut-être... et au milieu du salon un arbre aussi haut que le vieux sapin du parc à Molamboz, et des bougies sur cet arbre, je ne sais pas, moi, plus de mille aussi, et des musiciens, de vrais acteurs, mis comme des pantins, qui dansaient en chantant, et un bonhomme Noël qui ressemblait au père Jean-Claude de chez nous et qui m'a apporté cette fille... Je vais la mettre à dormir avec l'autre cette nuit. Comme cela je serai sûre qu'elles seront bonnes amies demain... Et puis...» Elle s'arrêta quelques secondes. Ce mot d'amie, par une naturelle association d'idées, lui rappelait tout à coup le souvenir de sa voisine. «J'oubliais de te dire,» ajouta-t-elle, «que j'étais à côté d'une demoiselle si gentille!... tu te souviendras, je t'en ai parlé l'autre jour, celle que j'avais vue dans le jardin...»

— «Oui,» interrompit Annette avec un léger embarras. Elle savait trop que MmeRaffraye n'aimait guère les connaissances de hasard. «Madame l'a bien rencontrée aussi. C'est cette demoiselle de Paris qui passe l'hiver ici avec sa mère et son prétendu... On s'est trouvé placé à côté d'elle, parce qu'il faut dire à Madame qu'on vous donnait vos fauteuils et qu'on ne pouvait pas changer comme on voulait...»

— «J'espère que tu n'as pas été indiscrète?» questionna Pauline en s'adressant à la petite fille. Elle venait de sentir comme une main lui serrer physiquement le cœur. L'image de la fiancée de Francis Nayrac, assise auprès d'Adèle, lui fut une impression si douloureuse et si imprévue, que sa voix trembla dans cette simple demande, et la petite fille répondit avec une soudaine rougeur à ses joues trop minces:

— «Je crois que non, maman. Mais...» Et elle s'arrêta, comme embarrassée.

— «Cette demoiselle t'a parlé?» interrogea de nouveau la mère.

— «Oui,» dit Adèle, «je sais que ce n'est pas bien de causer avec des personnes que l'on ne connaît pas... Seulement, celle-là, c'est comme si on l'avait toujours connue...»

— «Et que t'a-t-elle demandé?» continua MmeRaffraye.

— «Comment tu allais, d'abord,» dit l'enfant de plus en plus troublée. Par quelle mystérieuse correspondance éprouvait-elle, sans qu'elle s'en rendît compte, le contre-coup immédiat des moindres émotions que subissait sa mère? Cette dernière la comparait souvent à ces larges anémones violettes qu'elle affectionnait entre toutes et dont elle avait un bouquet auprès de sa lampe en ce moment encore, frêles et vivantes fleurs ouvertes ou refermées selon que le soleil les enveloppe ou les abandonne. Elle était, elle, la lumière dont s'épanouissait son enfant. Sauf ce petit tremblement quasi imperceptible de la voix, rien n'avait trahi son déplaisir. Sa main avait continué de boucler les cheveux de la petite, sa bouche de lui sourire, ses yeux de la regarder avec leur tendresse accoutumée, et Adèle avait deviné que cette conversation avec sa voisine durant la fête d'en bas causait à la malade une contrariété profonde. Elle continuait cependant:

— «Et puis elle m'a parlé de Molamboz et de notre arbre de Noël, l'année passée, et puis de Françoise et d'Annette, et puis nous avons parlé de sa mère, à elle, qui était là. Elle m'a raconté qu'en deux mois Palerme l'avait guérie...» Elle se tut. Sa délicatesse lui faisait craindre d'en dire plus long, car le souvenir de son père — de celui qu'elle croyait son père — lui paraissait, dans ses timides divinations d'enfant trop tendre, devoir être de nouveau pénible à sa chère malade. Elle était trop franche cependant pour mentir, et elle ajouta, donnant, avec une câline finesse de petite femme, un tour plus touchant à une idée trop triste: «Nous avons aussi causé du paradis et de ceux qui nous y attendent... Tu comprends?...» Et, prenant de ses deux mains la main qui flattait toujours ses boucles: «Tu n'es pas fâchée, maman?...» conclut-elle.

— «Non, mon petit être...,» dit Pauline, et malgré son trouble elle se sentit prise de pitié pour l'anxiété de ces tendres yeux qui lui révélaient, une fois de plus, une âme visionnaire à force d'amour. Mais cette conversation avec MlleScilly n'était rien encore à côté d'une autre qu'elle redoutait trop, et elle insista: «Tu n'as parlé qu'à cette demoiselle?...»

— «Rien qu'à elle,» répondit l'enfant, «Pourquoi me demandes-tu cela?»

— «Pour être sûre que tu as été très sage,» fit la mère, «et maintenant va coucher ta nouvelle fille et te coucher toi-même...» Elle souriait de nouveau en renvoyant Adèle sur cette phrase de badinage. Aussitôt seule, l'émotion remplaça ce rire trompeur sur sa bouche redevenue amère, et elle dit presque à voix haute: «Allons, il n'a pas osé. Une fois de plus j'aurai eu peur pour rien...» Mais si elle avait pris, comme cela lui arrivait quelquefois, pour suivre les progrès de sa misère physique, le miroir à main caché sous les oreillers, elle y eût aperçu des traits décomposés qui démentaient ce soupir de soulagement et cette fausse sécurité. Pensive, elle éteignit sa lampe pour dormir, et à peine dans les ténèbres son imagination commença de travailler sur le simple récit qu'elle venait d'entendre, avec une intensité qui ne lui permit pas le sommeil. Ses dix années de solitude lui avaient trop supprimé cette sensation de l'événement inattendu, qui rend la vie sociale presque intolérable à ceux qui s'en sont une fois affranchis. Elle se démontra bien que ce nouveau hasard de rencontre n'était qu'une conséquence naturelle de cet autre hasard autrement extraordinaire, quoique au demeurant très naturel aussi: sa présence dans le même hôtel que son ancien amant, dans ce caravansérail cosmopolite où ils s'étaient retrouvés. Inquiète comme elle était depuis trois semaines sur les intentions possibles de Nayrac, au point de s'être décidée à ce fatigant déménagement, elle se demanda soudain si cette conversation de MlleScilly avec Adèle ne marquait pas la première étape d'un plan de campagne calculé. Cet homme qui avait été son bourreau et qui la savait si révoltée contre lui, n'était-il pas capable d'avoir tout aménagé pour que MlleScilly rencontrât la petite fille, — et dans quel but?... Ici sa raison se confondait, pauvre raison troublée par le souvenir d'une injustice de tant d'années, envahie par la fièvre, épuisée par l'abus de la rêverie, ébranlée surtout par l'épouvante irritée que la présence de son ancien amant, presque à côté d'elle, lui infligeait depuis ces dernières semaines. Elle entrevoyait des complications de projets aussi extravagantes que ténébreuses, allant jusqu'à concevoir comme probable que Francis tenterait de lui enlever son enfant. Tel était l'excès de son anxiété, qu'elle ne put dompter qu'au matin, grâce à l'empoisonnement du chloral, honteux esclavage qu'elle avait subi autrefois, dans l'agonie de ses mauvais jours. Le passionné désir de vivre pour Adèle l'en avait arrachée, et elle s'y sentait retomber depuis que la cruauté de ce voisinage lui était imposée quotidiennement. Que devint-elle, lorsque, au sortir de cet obscur et presque douloureux sommeil, on lui remit son courrier du matin et qu'elle aperçut l'écriture de Francis sur une enveloppe? Par la fenêtre qu'une des femmes de chambre ouvrait en ce moment, le jour entrait et le soleil, et un morceau de l'azur du vaste ciel clair. Adèle se précipitait, elle aussi, portant dans ses bras, pêle-mêle, la pendule, la chaise, les dix petits cadeaux trouvés à côté de ses souliers. Elle riait de son joli rire, gai comme cette lumière et comme cette matinée. Que pouvaient et ce ciel bleu et ce radieux soleil, et la joie même de la petite fille, contre l'émotion à la fois effrayée et indignée qu'éprouvait la malade à la lecture de ce billet, où Nayrac avait cru mettre du tact et de la générosité?

— «Mon instinct de mère ne m'avait pas trompée,» pensa-t-elle. «Il veut se rapprocher de sa fille. Mais elle est à moi, à moi seule... Il ne l'aime pas. Il n'a pas le droit de l'aimer. Il ne s'en fera pas aimer. Je ne veux pas qu'il l'aime...» Et, prenant tout à coup Adèle dans ses bras, et la serrant contre son cœur d'une étreinte affolée, elle se mit à la couvrir de baisers, et elle lui disait: «Tu m'aimes, n'est-ce pas? Répète-le-moi. Répète que tu es heureuse d'être avec moi ici, que tu seras plus heureuse encore quand nous serons toutes deux seules, dans une maison rien qu'à nous, avec un jardin rien qu'à nous. Et puis, quand je serai guérie, n'est-ce pas que cela te fera plaisir de rentrer à Molamboz avec moi, toujours avec moi, rien qu'avec moi?...»

— «Toujours avec toi,» répondit l'enfant, dont le visage exprima une joie profonde, et qui, achevant de monter du fauteuil où elle s'était agenouillée jusqu'au lit de sa mère, s'y assit, et, tapie contre la maigre épaule de la malade, elle reprit à voix basse: — «Quand je serai grande, tu sais bien que je ne me marierai pas, pour rester avec toi toujours, rien qu'avec toi...» En répétant textuellement les paroles de sa mère, elle semblait comprendre ce qu'elle ne pouvait ni savoir, ni même soupçonner, que la pauvre femme redoutait une troisième présence entre elles deux. Jamais Pauline n'avait mieux senti par quel magnétisme cette précoce et singulière enfant lui était unie ni quel miracle d'amour faisait se répercuter les moindres mouvements de son cœur vieilli dans ce tout jeune cœur. Elle cessa de parler, mais elle pressa de nouveau Adèle d'une étreinte prolongée et passionnée qui embrassait à la fois, dans la grande fille d'aujourd'hui, tous les êtres qu'elle avait connus et aimés dans cet être si à elle. Oui, elle embrassait ainsi la chétive et misérable créature d'abord, triste rejeton d'un triste amour, dont elle s'était dit avant sa naissance qu'elle allait la haïr de la haine qu'elle portait au père. Puis elle avait entendu l'enfant gémir, elle lui avait donné son sein, et à la première goutte de son lait que cette petite bouche avait aspirée, elle avait senti une communion sacrée unir cette chair sortie d'elle à sa chair. Elle avait revécu pour pouvoir soutenir cette fragile vie!... Et elle embrassait encore, dans ce baiser du matin de Noël, l'Adèle de trois ans qui commençait de parler et de courir, et qui, jouant au printemps dans le vaste parc de Molamboz, avait toujours le gracieux instinct de tendre à sa mère les fraîches fleurs qu'elle cueillait, comme pour offrir, comme pour rendre à l'abandonnée, à la vaincue, la jeunesse, l'espérance, la joie, tout ce qui sourit, tout ce qui enchante, tout ce qui promet... Elle embrassait l'Adèle de six ans qui déjà priait auprès d'elle et pour elle, et qui, les mains jointes, le soir, à genoux dans sa longue chemise blanche, ressemblait à ces statuettes d'anges que la naïveté de la foi n'a jamais cessé d'évoquer sur les tombeaux. La douce petite n'était-elle pas agenouillée en effet sur le tombeau d'une Pauline Raffraye à jamais morte, de la femme qui avait cherché le bonheur dans la passion et qui n'avait rencontré sur les mauvais chemins que honte et que désespoir? Toutes ces filles qu'elle avait aimées l'une après l'autre dans sa fille, la malade les étreignait dans ce baiser, comme pour s'assurer que personne ne pouvait les lui prendre. Elle les serrait contre elle, avec cette plénitude de la complète possession d'une autre âme, — chimère que nous poursuivons tous à travers toutes les tendresses. La réalisons-nous jamais, sinon auprès de nos enfants lorsque nous ne les avons jamais quittés? De telles sensations sont trop puissantes pour ne pas nous donner le courage de défendre contre n'importe quel danger ces chères créatures pendant qu'elles sont à nous. Quand, après avoir encore causé quelques minutes, Adèle sortit de la chambre, Pauline avait reconquis le sang-froid qu'il lui fallait pour discuter la conduite à tenir envers Francis, longuement, précisément, lucidement.

— «Il ne peut rien faire,» conclut-elle après une méditation débarrassée cette fois de la fièvre hallucinante qui l'avait, durant la nuit, harcelée de folles hypothèses. «Ma fille est à moi de par les lois, comme ma maison, comme mon argent. Si cet homme est pris de remords maintenant, tant mieux. Qu'il souffre à son tour, ce n'est que justice. Je n'ai même pas à lui répondre. La vraie réponse c'est d'activer notre déménagement... Si celle-là ne suffit pas, s'il s'acharne à notre poursuite, je lui montrerai qu'il n'a plus devant lui la femme faible d'il y a neuf ans... C'est une mère contre laquelle il lui faudra lutter, et, s'il ne sait pas ce que vaut la volonté d'une mère, je le lui apprendrai...»

Le coup de fouet de cette résolution, où l'intensité de l'amour maternel avait pour auxiliaire les profondes rancunes de la femme autrefois outragée, rendit à la malade cette énergie physique qui lui manquait depuis des jours. Elle voulut, le matin même, aller en personne à la villa Cyané pour constater de ses yeux l'avancement des travaux. Elle eût pu s'y installer dans les vingt-quatre heures, n'était le retard de la fête. Après avoir parlé à l'homme chargé de la garde et lui avoir donné des instructions plus pressantes encore, elle rentra pour recommander aux femmes de chambre qu'elles préparassent les malles aussitôt, afin de n'attendre pas même une matinée de plus, même une heure dans cet hôtel maintenant détesté, quand la villa serait prête. Ni ce jour-là, ni le lendemain, elle ne quitta sa fille d'un pas, sous ce prétexte justement qu'Annette et Catherine se trouvaient occupées à ce hâtif emballage. Elle la conduisit elle-même à la promenade, bien sûre qu'en sa compagnie personne n'aborderait, ne regarderait seulement son enfant. Elle devait avoir trop vite la preuve que ses forces ne lui permettaient pas cette surveillance quotidienne, dont sa jalousie maternelle de ce moment lui faisait presque un besoin. Cette fête de Noël, dont les premières heures avaient été marquées pour elle d'une telle émotion, à cause de la lettre de Francis Nayrac, était tombée un mercredi. Elle devait entrer dans sa villa définitivement le samedi. D'être sortie, deux jours de suite, le matin et après le déjeuner, l'avait épuisée à un tel point que le vendredi elle se sentit trop faible, fût-ce pour une promenade en voiture, d'autant plus qu'un Sirocco s'était levé, un de ces vents que le voisinage trop proche de l'Afrique rend si cruels en Sicile. Ils semblent rouler avec eux toute l'asphyxie brûlante du désert. Après avoir gardé Adèle la matinée entière dans sa chambre, et la trouvant un peu pâle, elle pensa qu'elle ne l'exposerait à aucune rencontre si elle l'envoyait avec le coupé jusqu'à la villa sous la conduite des deux servantes, qui devaient y donner un dernier coup d'œil. Elle eut cependant la précaution de prévenir Annette, à qui elle dit son mécontentement pour la conversation de l'autre soir, et elle ajouta:

— «J'ai mes raisons pour que vous ne permettiez pas à ces dames en particulier de parler avec Adèle...»

— «J'obéirai à Madame,» répondit la vieille fille avec une physionomie de caniche grondé. L'appréhension d'une nouvelle faute à confesser se mélangeait dans la brave créature au regret de la première. «Mais alors,» continua-t-elle, «Madame sera peut-être fâchée. On ne savait pas. Ces dames avaient l'air si bien... Enfin il faut que je déclare à Madame que je n'ai pas cru mal faire en disant à la femme de chambre de ces dames que nous quittons demain...»

Quoique cet innocent bavardage lui fût en effet souverainement désagréable, parce que l'écho pouvait en parvenir jusqu'à Francis et lui apprendre trop tôt leur départ, Pauline calma de son mieux le remords de la fidèle bonne. Il révélait une si absolue soumission. Elle se reprocha de n'avoir point, dès le premier jour de son arrivée et par un morbide scrupule, donné cet ordre précis à la vieille fille. Elle était si sûre de ce dévouement qui ne discutait pas, qui ne cherchait pas de motifs aux instructions reçues. Mais quand il s'agit de volontés qui touchent de trop près aux mystères les plus douloureux de notre vie, de seulement les énoncer devient quelquefois un effort auquel nous ne nous résignons qu'à la dernière extrémité. Depuis la lettre reçue l'autre matin, Pauline était arrivée à cette extrémité. Du moins elle vit partir sa fille et ses deux gardiennes sans la moindre appréhension. Elle était bien certaine que son désir, cette fois, serait accompli, et que, dans une heure, la petite lui reviendrait, ayant pris un peu d'air dans l'assez vaste jardin attenant au villino. Et elle-même, elle commença d'utiliser cette heure de complète solitude, en procédant à de petits arrangements plus personnels. Elle allait, enveloppant des cadres, déchirant des factures, jetant au feu quelques papiers et ne s'apercevant pas du temps qui passait, quand il lui sembla entendre que l'on frappait à la porte du salon, puis que cette porte s'ouvrait et se refermait. Elle se dit que sans doute quelque domestique apportait un paquet ou bien une lettre. De sa chambre elle demanda qui était là, et, comme on ne répondait point, cette idée absurde lui traversa l'esprit, que Francis Nayrac, ne recevant pas de réponse à sa lettre et ayant appris qu'elle quittait l'hôtel, avait vu sortir la petite et les deux bonnes, puis qu'il avait voulu profiter de sa solitude pour la forcer à une explication. Mais non! Une pareille audace et si contraire à ce que doit un homme bien élevé n'était pas possible, même de lui. Elle haussa les épaules à la chimère de sa propre imagination, et elle demanda de nouveau: «Qui est là?...» Pas de réponse encore. Elle pensa que, bien plutôt, un des locataires de l'hôtel s'était, comme il arrive, trompé de chambre, et que, s'apercevant de son erreur, il avait refermé la porte aussitôt après l'avoir ouverte. À tout hasard, elle voulut vérifier par elle-même et elle passa dans le salon... — Francis Nayrac était devant elle!...

Le jeune homme se tenait debout, la main appuyée sur une table où la petite Adèle avait disposé les cadeaux reçus trois jours auparavant. Si Pauline avait gardé à travers le saisissement dont elle était secouée toute entière la force d'observer et de raisonner, elle aurait trouvé dans un détail bien vulgaire, mais bien significatif, la preuve du coup de folie qui l'avait précipité à cette démarche insensée. Il était monté chez elle sans chapeau. Évidemment il avait su le très prochain départ de MmeRaffraye. Il avait aperçu les deux femmes de chambre s'en allant avec la petite fille, et il était venu, sûr de la trouver seule, non pas pour la menacer, comme elle pouvait s'y attendre, et pas davantage pour engager avec elle une conversation d'habileté ou de diplomatie. Son visage contracté, ses yeux douloureux, ses lèvres tremblantes, tout dans sa personne disait qu'il ne voulait rien, qu'il ne projetait rien. Une irrésistible impulsion lui avait fait prendre le seul moyen d'obtenir, d'arracher à Pauline... quoi? Un aveu, une promesse, une espérance? Il l'ignorait lui-même. À un certain degré de fièvre intérieure, l'on devient malade si l'on n'agit point, si quelque démarche frénétique ne traduit point au dehors le mouvement d'idées dont on est comme dévoré. La passion paternelle, si étrangement entrée dans ce cœur par le coup de foudre d'une saisissante reconnaissance, l'avait déjà exalté jusqu'à ce degré-là. Mais cette passion soudaine et ses ravages, cette solitaire et silencieuse agonie d'une âme déchirée entre la plus chère espérance d'avenir et l'apparition d'un grand devoir méconnu dans le passé, tous les épisodes follement rapides de cette silencieuse tragédie intérieure, Pauline ne pouvait pas les deviner rien qu'à la vue de cet homme qu'elle avait tant appris à redouter. Elle comprit seulement qu'il se permettait la plus monstrueuse violation de sa liberté, et ce fut d'un accent où vibraient toutes les énergies de la colère et de la fierté qu'elle lui dit:

— «Vous allez sortir, monsieur, et tout de suite... Ou bien je sonne. Je suis ici chez moi et je ne veux pas vous recevoir... Allez-vous-en...»

Tandis qu'elle lançait cette brutale injonction qu'accompagnait un regard plus dur encore, Francis avait frissonné, comme si, arrivé dans cet appartement sous le coup d'un véritable accès de somnambulisme, cette violence l'eût soudain rappelé à la sensation de la réalité. Il serra le bord de la table sur laquelle il s'appuyait, pour s'empêcher de tomber. Mais il continua de se taire et il ne fit pas un mouvement du côté de la porte. Avec une énergie plus implacable, Pauline répéta: — «Vous allez sortir...» — et, sans le quitter de ses terribles yeux, la main tendue, d'un pas décidé, elle marcha vers le coin de la chambre où se trouvait le timbre électrique. Quelques secondes de plus, et elle sonnait. Cette fois, il ne lui laissa pas le temps d'agir, et, d'un geste tout ensemble brusque et suppliant, il lui prit le bras pour l'arrêter:

— «Non,» disait-il, «vous n'appellerez pas. Vous ne me défendrez pas de vous parler. De quoi avez-vous peur?... Vous voyez bien que je ne suis pas venu ici dans des idées de vengeance... Cinq minutes seulement, je ne vous demande que cinq minutes et puis je m'en irai... Mais pas avant de vous avoir parlé!... C'est vrai que je n'avais pas le droit de forcer votre porte... Vous partez. Vous n'avez pas répondu à ma lettre. Je n'ai pas pu supporter de ne pas m'être expliqué avec vous avant ce départ. Il faut que vous m'écoutiez. Il le faut... Vous m'avez fait tant de mal dans ma vie. Vous ne me ferez pas encore celui de me refuser cet entretien... Vous me le devez, voyez-vous, quand ce ne serait que par justice et pour que je vous pardonne toutes mes misères...»

Au moment où le jeune homme avait saisi le bras de MmeRaffraye, cette dernière s'était dégagée, en reculant de quelques pas, comme si ce contact lui infligeait un trop douloureux frémissement d'horreur. Puis elle était demeurée immobile, sans plus essayer de couper court immédiatement à cette conversation. Elle avait pourtant été d'une entière bonne foi en menaçant Francis et en s'élançant pour sonner. Elle eût sans doute contraint le jeune homme à partir, comme elle le lui avait enjoint tout de suite, soit par quelque cri, soit en se retirant dans sa chambre, dont la porte restait ouverte derrière elle, s'il s'était contenté de la supplier. Mais il avait mêlé à cette supplication des phrases qui touchaient ce cœur de femme à une place trop ulcérée et depuis trop d'années. Il avait parlé comme une victime, lui, le bourreau; comme un juge, lui, le coupable! «Je ne viens pas avec des idées de vengeance!... Vous m'avez fait tant de mal!... Pour que je vous pardonne!...» Il avait osé proférer ces mots. À les entendre, Pauline avait senti tressaillir et palpiter en elle cet impérieux, cet irrésistible appétit d'équité qui soulève toute créature humaine contre la calomnie. Cette révolte fut plus forte en elle que la prudence et que le parti pris, et elle répondit:

— «Ainsi, vous en êtes encore là, à me parler de vengeance, du mal que je vous ai fait, de pardon, — de votre pardon!... Vous le voyez bien que nous n'avons rien à nous dire. Quand un homme a traité une femme comme vous m'avez traitée, il s'est pour toujours interdit tout rapport avec elle... Si je méritais vos outrages, je suis une misérable et vous n'avez rien à faire chez moi. Si je ne les méritais pas, c'est vous qui êtes un misérable, et je ne veux pas de vous ici. Mais allez-vous-en, monsieur. Je vous répète que je vous ordonne de vous en aller...»

Elle s'était animée en parlant, et un peu de sang avait rosé son pâle visage. L'éclat redoublé de ses yeux gris avait éclairé sa physionomie d'ordinaire comme ternie par la souffrance. Francis eut un instant l'hallucination d'avoir devant lui la Pauline Raffraye d'autrefois, dont l'orgueil affrontait si âprement le sien. Lui-même, le flot de haine qui l'inondait de fiel la veille encore, faillit lui rejaillir aux lèvres en paroles atroces. Mais sa pensée lui représenta l'enfant, et il répondit, il eut le courage de répondre:

— «Pardonnez-moi si je vous ai froissée en quelque chose. Dieu m'est témoin que je ne suis pas venu réveiller ce qui doit être mort pour nous deux. Ma lettre vous le disait, et je vous le répète. Ce n'est ni de vous ni de moi que je voulais vous entretenir. C'est d'une autre personne...» et il ajouta, presque à voix basse; «C'est d'Adèle, c'est de notre fille...»

Il n'eut pas le temps de finir sa phrase. Le cri de la mère l'interrompit. Elle s'avançait vers lui d'un mouvement si sauvage, qu'à son tour il recula, malgré lui.

— «Taisez-vous,» lui disait-elle, «taisez-vous. Ne prononcez pas ce nom. Je vous le défends. Ma fille est à moi, à moi seule, entendez-vous? C'est moi qui l'ai nourrie, c'est moi qui l'ai élevée, c'est moi qu'elle aime... Est-ce qu'elle vous connaît, vous? Est-ce qu'elle vous a vu seulement, vous? Est-ce que pendant dix ans vous avez essayé une seule fois de vous rapprocher d'elle, vous? Qu'est-ce que vous venez faire dans notre vie, maintenant?...» Et, avec une ironie plus âpre encore: «Vous oubliez ce que vous avez cru, ce que vous croyez encore de moi, ce que vous m'offriez de me pardonner tout à l'heure avec tant de générosité. Quand une femme sort de chez un amant pour courir chez un autre, et quand on le sait comme vous l'avez su, de manière à la jeter là, comme une chose qui dégoûte, sans un regret, sans un remords, est-ce qu'on s'intéresse à l'enfant de cette femme? On les laisse toutes deux dans la boue, comme vous m'avez écrit de Marseille. Et j'y reste, dans cette boue, mais avec ma fille...»

— «Ah!» reprit Francis, d'une voix plus basse encore et avec l'accent d'un infini découragement, «la haine encore, toujours la haine! Ah! Que c'est triste!... Et moi, j'arrive à vous le cœur plein de cette certitude que j'ai lue sur le visage de cette pauvre enfant qui devrait être en dehors de toutes ces rancunes, tout effacer entre nous, tout apaiser... Car c'est ma fille aussi, à moi. Je vous défie de le nier, et vous le nieriez que je saurais que vous mentez. Mais vous ne le nierez pas. Il y a des évidences qui ne permettent pas le doute. Et vous me parlez comme à un ennemi, comme à un bourreau!... Est-ce d'un méchant homme, cependant, je vous le demande, d'avoir cédé du premier jour à cette voix du sang contre laquelle je n'ai pas discuté une heure, je vous jure? Est-ce d'un homme cruel, d'avoir ouvert tout mon être à ce sentiment de paternité, lorsque, dans ce jardin, j'ai reconnu sur cette chère petite figure cette ressemblance, cette identité avec Julie?... Mon Dieu! Il eût été presque naturel que, dans les circonstances où je me trouvais, où je me trouve, je voulusse demeurer étranger, absolument étranger, à son avenir, même en la sachant ma fille. Je l'aurais dû, je crois. Je l'ai tenté... Je n'ai pas pu. Je ne peux pas. C'est cela que j'ai tenu à vous dire tout simplement... Et j'ajouterai: nous nous sommes bien misérablement aimés, nous nous sommes bien déchirés, bien détruits l'un l'autre. Si je vous ai fait souffrir, j'ai tant souffert par vous!... Oublions-le, pour ne plus rien savoir, sinon que vous avez été une très bonne mère et que je suis prêt, moi, non pas à revendiquer mes droits de père, mais à en accepter le plus humble devoir, celui de ne plus jamais perdre Adèle de vue. Si c'est un rêve que d'avoir souhaité des relations possibles entre nous, ce n'est pas celui d'un homme vindicatif, avouez-le... Oui, je rêvais que cette rencontre en Sicile, si étrange qu'elle m'a donné l'impression d'une destinée, d'une Providence, servît de point de départ à des rapports nouveaux entre nous et vraiment dignes de ce que doit apporter de réconciliation la présence innocente d'une enfant. Ce voisinage les rendait si faciles, ces rapports! Il m'aurait tout naturellement permis d'être là plus tard, dans l'ombre, si jamais Adèle avait besoin d'un protecteur... Sa grâce est si unique! N'avez-vous pas compris qu'elle n'a pas touché que mon cœur?...»

— «Ainsi, c'est vrai, c'est bien vrai, vous avez rêvé cela!...» fit Pauline. Elle avait maintenant dans la voix, non plus la colère de tout à l'heure, mais une amertume affreuse, et Francis y eût discerné, s'il eût pu lire jusqu'au fond de cette âme en détresse, la haine irréfléchie, instinctive, passionnée, qu'elle portait à son mariage, — la preuve, par conséquent, que tant de rancune accumulée ne l'avait pas guérie entièrement de lui. — «... Vous avez osé rêver cela, cette monstruosité, ma fille et moi entre vous et...» Elle ne prononça pas de nom, mais, tragique, les coins de ses lèvres relevés et comme jouissant de venger ses propres blessures en enfonçant un couteau dans le cœur de son ancien amant: «Jamais,» insista-t-elle, «cela ne sera jamais, jamais, entendez-vous? Oui, elle est votre fille, et elle est morte pour vous. Oui, c'est le vivant portrait de Julie, je le sais comme vous, et je sais aussi que vous ne la reverrez plus jamais, jamais. Et tant mieux si vous êtes sincère, car vous souffrirez. Oui, il y a une destinée dans notre rencontre. Oui, la Providence a voulu que justice se fît. Comment! Vous auriez eu derrière vous, dans votre passé, ce crime d'avoir égorgé une malheureuse qui croyait en vous, elle, avec toute sa jeunesse, avec toute sa naïveté, de l'avoir séduite pour l'insulter ensuite, la brutaliser, la calomnier, l'abandonner. Vous auriez été l'assassin de ma vie, de mon bonheur, de ma conscience, de tout ce que j'avais en moi de noble et de tendre, et vous auriez été heureux!... Non! Non! cela ne sera pas. De nous deux c'est moi qui ai trop souffert, c'est à votre tour...»

— «Et moi je vais vous dire aussi de vous taire et que vous n'avez pas le droit de me parler de la sorte,» s'écria Francis. Cette attitude de martyre qu'il considérait comme la plus abominable des hypocrisies l'indignait de nouveau, au point de lui ôter la maîtrise de lui-même, et, mélangeant ses anciennes fureurs d'amant trahi à ses tendresses paternelles d'à présent, il continuait: «Ah! Que vous êtes bien la même que j'ai connue, toute en orgueil, et toute en mensonges! Et vous ne comprenez pas qu'en me repoussant de cette manière, c'est à l'enfant que vous risquez de faire du tort?... Vous lui en avez fait pourtant assez en la privant, par vos trahisons, d'un père qui n'eût été pour elle que dévouement et qu'amour. Et s'il ne l'a pas été, s'il lui a fallu pour reconnaître sa fille presque un miracle, à qui la faute?...»

— «À vous,» répondit Pauline, «à vous seul... Vous me dites que je suis toujours la même, et vous ne vous apercevez pas que c'est vous qui n'avez pas changé, vous dont l'infâme brutalité d'homme vient encore me martyriser, m'outrager, sans que vous ayez seulement pour excuse cette honteuse jalousie d'autrefois... Et j'aurai vécu dix ans comme j'ai vécu, abîmée de désespoir dans ma solitude, usant ma jeunesse à pleurer, pour retrouver devant moi cette même horrible calomnie... Non. Ce n'est pas vrai. Je ne vous ai pas trahi. Non, je n'ai pas mérité cette insulte!... Mais regardez-moi donc en face, si vous l'osez. Est-ce que j'ai les yeux, la voix, la figure d'une femme qui ment? Cela se reconnaît pourtant, la vérité. Cela doit se reconnaître, ou Dieu ne serait pas Dieu... Est-ce que j'ai intérêt à vous mentir, aujourd'hui, puisque c'est la dernière fois que nous nous serons parlé et que je vous chasse, entendez-vous, que je vous chasse?... Mais je la dirai, je la gémirai, je la crierai, cette vérité. Non, je ne vous ai jamais menti; non, je n'avais jamais été coquette même avec de Querne. Non, mon amitié pour ce pauvre Vernantes n'était pas coupable. Non, je ne suis pas allée chez lui comme vous m'en avez accusée. Non, non. Ce n'était pas moi la femme que vous avez vue descendre à sa porte. Ce n'était pas moi! Ce n'était pas moi!...» répéta-t-elle, et elle ajouta avec une sombre mélancolie: «Je suis bien malade, je peux m'en aller demain, dans six mois, dans un an. On ne ment pas si près de la mort. Je vous le jure, j'étais innocente...»

Il y a dans les affirmations d'une créature humaine aussi voisine en effet de l'autre rivage, du mystérieux et redoutable pays où nous attend le Juge que l'on ne trompe pas, lui, une solennité et comme une force souveraine contre laquelle on peut se redresser plus tard. Sur le moment on la subit, quelque preuve qu'on ait à lui opposer. Francis venait tout à l'heure encore d'accabler Pauline sous le poids d'un mépris qu'il croyait absolument justifié. C'était l'honneur même de sa vie sentimentale qui était en jeu, et cependant la sincérité de cette femme lui apparut comme si évidente, comme si terrassante, qu'il ne trouva rien à répondre, sinon, avec une angoisse redoublée et qu'il ne dissimula point, ces quelques mots:

— «Si c'était vrai, comment m'avez-vous laissé partir? Comment ne m'avez-vous pas répondu? Comment ne m'avez-vous pas rappelé? Comment ne m'avez-vous pas parlé il y a neuf ans comme vous me parlez aujourd'hui?...»

— «Comment?» gémit-elle, «Mais est-ce que je pouvais? Mais vous avez donc tout oublié, et cet outrage quotidien de vos soupçons pendant des mois, et votre doute meurtrier, et le reste!... Vous avez oublié que vous m'avez frappée, oui, frappée comme une fille!... On perd courage devant un certain excès de cruauté. Et puis, est-ce que vous m'auriez crue? Est-ce que vous me croyez? Est-ce que vous me croirez dans une heure? Est-ce qu'il y a des preuves? Est-ce qu'on lutte contre des fatalités comme celle qui m'a fait sortir le jour même où vous avez vu cette créature entrer chez l'ami dont vous aviez la folie d'être jaloux? Une ressemblance de démarche et un manteau!... Voilà les raisons qui vous ont suffi, à vous, pour m'accuser du plus ignoble dévergondage, pour mépriser, pour fouler aux pieds mon pauvre amour... J'ai désespéré, voilà tout. Et lorsque je me suis vue sur le point d'être mère, et seule, toute seule, à jamais seule, est-ce que je pouvais m'abaisser à vous rappeler? Vous n'auriez pas cru à votre sang... Vous y croyez, dites-vous aujourd'hui. Ah! C'est trop tard... Vous avez tout souillé, tout brisé, tout flétri, tout tué... Par pitié, allez-vous-en... Je vous en supplie, allez-vous-en. Je ne peux plus le supporter...»

Elle avait pâli en prononçant ces dernières paroles, d'une pâleur de morte. Elle mit les deux mains sur sa poitrine, comme si elle voulait en arracher réellement un couteau dont la pointe la déchirait. Elle dit: «Que je me sens mal!...» Francis n'eut que le temps de se précipiter pour la soutenir. Elle s'était évanouie. Les secousses de cet entretien avaient été trop fortes pour cet organisme épuisé. Le jeune homme affolé la prit dans ses bras pour la soulever de terre et la porter sur son lit. Même dans son trouble épouvanté, ce lui fut une impression navrante que de sentir le dépérissement de ce pauvre corps qu'il avait porté de la même manière à d'autres heures, si jeune alors, si souple, si frémissant de passion et de volupté. Il entra dans la chambre de la malade avec ce fardeau d'agonie, et il était dans l'alcôve à disposer des oreillers sous ces cheveux dont il maniait les masses pâlissantes, à battre les paumes de ces mains moites d'une humidité froide, à frotter ces tempes jaunies et maigries, quand il entendit, lui aussi, ce même bruit d'une porte ouverte et refermée dans le salon, qui à son entrée avait fait peur à Pauline et qui lui fit à lui une peur pire encore. Qui était-ce? Il avait vu Adèle et les deux femmes de chambre sortir, et la certitude de trouver MmeRaffraye seule l'avait décidé à l'audace de cette dangereuse démarche. Il eut une seconde cette affreuse inquiétude qu'Henriette avait su qu'il était là et qu'elle était montée. Il l'avait quittée sur le prétexte si gauche d'une lettre à écrire, et elle l'avait suivi d'un si étrange regard. Mais non, c'était la petite Adèle qui avait raccourci un peu sa promenade à cause de la violence du Sirocco et de la poussière aveuglante que ce vent soulève. Elle arrivait toute joyeuse de rentrer plus tôt, accompagnée d'Annette. Elle passa en courant du salon dans la chambre à coucher dont la porte était demeurée ouverte. Elle vit MmeRaffraye sur le lit, au chevet le jeune homme qu'elle reconnut pour l'avoir eu presque à côté d'elle dans la soirée de l'avant-veille. Elle jeta un cri de terreur et elle appela sa mère en se précipitant vers elle, avec des baisers passionnés que la malade sentit à travers sa défaillance, car ils lui rendirent la force de se relever à demi. Elle prit, elle aussi, sa fille entre ses bras, par un geste de protection jalouse, et ce réveil de la maternité fut si puissant qu'il lui donna l'énergie de sauver ce qu'elle pouvait sauver d'une situation tragique. Car, regardant en face Francis, dont les traits décomposés trahissaient l'angoisse, elle lui dit, pour lui donner la force de se dominer et lui fournir un prétexte qui expliquât sa présence:

— «Je vous remercie, monsieur, de m'avoir aidée à rentrer. Sans votre aide je n'aurais jamais pu remonter cet escalier... Annette, voulez-vous reconduire Monsieur?...»

Et elle eut l'énergie de sourire et d'incliner sa tête en signe de remerciement et d'adieu, — quel sourire, quel remerciement et quel adieu!

LES DIVINATIONS D'UNE JEUNE FILLE

QuandFrancis était entré dans l'appartement de MmeRaffraye, il comprenait bien qu'il marchait au-devant d'une scène terrible, et il n'espérait guère que cette scène s'achevât sur cette réconciliation qu'avait proposée sa lettre. Il s'était décidé à cette démarche, instinctivement, follement, un peu comme un duelliste qui, lassé d'une attente trop longue, fonce en avant au risque de se clouer lui-même au fer de son ennemi, beaucoup comme un malade d'esprit qui veut, coûte que coûte, secouer une intolérable obsession. Il traversait une de ces crises où l'on étouffe de silence, où l'âme et presque le corps éprouvent une soif de parole égale à cette soif d'air, angoisse horrible des commencements d'asphyxie. Quoiqu'il ne doutât pas que la petite Adèle ne fût sa fille, un impérieux besoin le consumait de se le faire dire par celle qui, seule, le savait absolument, et peut-être cet autre besoin contradictoire d'infliger à cette femme, dont il n'avait jamais vaincu l'orgueil, l'aveu des anciennes trahisons. Et puis, qui sait? À voir combien il était sincère, quel dévouement il apportait à la petite fille, combien discret, combien résigné à l'effacement, la mère ne se laisserait-elle pas toucher? Or voici qu'il sortait de cet entretien, blessé, lui, d'une nouvelle blessure. Voici que cette porte de la chambre de Pauline se refermait sur une évidence plus douloureuse que celle de l'autre jour, lorsqu'il était venu dans le jardin regarder Adèle et qu'une ressemblance aussi effrayante qu'inattendue lui avait arraché ce cri intérieur: «C'est ma fille!...» Certes, il avait alors senti comme un poids de fatalité s'abattre sur lui, mais sa conscience ne lui avait rien reproché. Il avait eu, il s'était cru du moins le droit de rejeter sur sa perfide maîtresse l'entière responsabilité de l'abandon où il avait laissé leur enfant. Si, au contraire, Pauline était réellement innocente, s'il l'avait accusée, jugée, exécutée en se trompant, qu'était-il lui-même? Quelle besogne de bourreau accomplissait-il depuis tant d'années, avec cette excuse sans doute que, bourreau de sa propre destinée d'abord, il ne frappait sa victime qu'à travers son propre cœur? Est-ce une excuse quand on assassine? C'était cette impression d'un assassinat que lui donnait le souvenir de ce corps détruit qu'il avait tenu entre ses bras si affreusement léger et consumé, — squelette misérable en qui palpitait encore juste assez d'existence pour souffrir et pour agoniser! Cette image allait devenir la forme vivante de son remords. Elle l'était déjà tandis qu'il descendait l'escalier du côté de l'étage d'en bas, la tête nue, les jambes flageolantes, et les conditions particulièrement cruelles où se jouait cette tragédie intime voulaient qu'il fût à peine à deux pas de sa fiancée, que cette fiancée l'attendît à ce moment même. Cette fois l'épreuve était trop forte. Cette conversation avec Pauline ne lui avait pas laissé une énergie qui lui permît de dissimuler. Il lui sembla que la jeune fille, si naïve fût-elle, lirait dans tout son être le bouleversement dont il était secoué, que MmeScilly le devinerait aussi. Échapper aux interrogations pressantes de ces deux femmes, à cette minute, il ne le pouvait plus. Il eût été bien simple de leur répéter le récit que Pauline avait eu la présence d'esprit, presque héroïque, d'imaginer par amour pour sa fille. N'avait-il pas accumulé de nouveau, depuis ces quelques jours, trahisons sur trahisons, réticences sur réticences? Il faut rendre à ce malheureux homme, perfide par faiblesse, mais loyal par nature, cette justice que ce dernier mensonge lui fit horreur. C'eût été mêler d'une manière trop honteuse les relations qu'il venait de reprendre avec son ancienne maîtresse au roman trop flétri, trop souillé déjà de son nouvel amour. Hélas! Cette délicatesse devait être la cause de sa perte, tant il est vrai qu'une fois entré dans les chemins de la ruse, on ne s'arrête pas à moitié route. Il faut ou ne tromper jamais ou tromper toujours et partout. Pour l'instant il préféra avoir recours au procédé le moins courageux, le plus naturel aussi à une âme épuisée d'émotions comme était la sienne. Il s'enfuit, afin de reculer l'inévitable explication. Le temps de gagner sa chambre, d'y prendre son chapeau, de descendre l'escalier du premier étage, et il était déjà hors de l'hôtel. Il trouverait un motif plausible à son absence dans une heure, dans deux heures, quand il rentrerait, maître enfin de sa sensibilité. Tout lui semblait préférable à une confrontation immédiate avec sa fiancée, alors qu'il avait la voix de l'autre dans les oreilles, devant les yeux ce pâle visage, dans ses bras le frisson de l'étreinte par laquelle il avait soutenu la pauvre créature, et dans son âme cette épouvante d'un irrésistible, d'un violent assaut de remords.

Tandis qu'il s'en allait, par cette après-midi, le long des rues de la ville si lumineuse d'ordinaire, et qu'enveloppait en ce moment un aveuglant et mobile nuage de chaleur poussiéreuse, l'inquiétude grandissait de minute en minute dans le cœur de celle qu'il fuyait de cette fuite imprudente et passionnée. Il ne s'était pas trompé en croyant observer que MlleScilly le suivait, lors de sa sortie du salon, avec une expression étrange dans son ardent regard. Mais, si l'idée fixe l'eût moins absorbé depuis le fatal matin où il avait lu le nom de MmeRaffraye sur la liste des voyageurs dans le vestibule duContinental, ce n'est pas un regard pareil à celui-là, c'est vingt, c'est trente qu'il aurait surpris dans les prunelles bleues d'Henriette. Ces beaux yeux si clairs, si transparents, lui eussent été un douloureux miroir où il aurait lu l'éveil progressif d'un sentiment si nouveau pour celle qui l'éprouvait, qu'elle le subissait sans l'admettre. Il s'était calomnié en s'applaudissant durant ces derniers jours pour son triste talent à jouer la comédie devant cette chère âme à lui. Il n'était pas plus capable d'une pareille perfection d'hypocrisie, qu'elle n'était capable de ce complet aveuglement. Il l'aimait trop et elle l'aimait trop. Ce sentiment qui grandissait en elle depuis ces quelques semaines, ce n'était pas le soupçon. Elle était simple et droite. Elle avait toujours vécu dans un milieu simple et droit. Où aurait-elle appris à se défier? Non. C'était une épouvante anxieuse devant une altération de ses rapports avec son fiancé si réelle et si indéfinissable à la fois! Elle en demeurait douloureusement confondue et déconcertée, comme il arrive dans les crises d'amour aux vraies jeunes filles, chez lesquelles la sensibilité est aussi vive que celle d'une femme, et l'ignorance des dessous de la vie aussi totale que celle d'un enfant. Mais est-il besoin de comprendre quelles causes profondes changent le cœur de ce que l'on aime pour souffrir de cette métamorphose? Henriette Scilly ne savait pas que la jeunesse de presque tout homme a subi l'épreuve de quelque passion coupable, elle ignorait que les plus délicats sont justement ceux qui engagent dans leurs fautes le plus d'eux-mêmes et qui gardent les cicatrices les plus profondes, les plus aisées à se rouvrir. Mais elle savait que, durant des mois, elle avait vu la physionomie de Francis rayonnante de sincérité heureuse, et que maintenant il flottait sans cesse dans son regard une flamme de fièvre, dans son sourire une inquiétude et dans tout son être une visible souffrance. Elle ne savait pas qu'un homme peut mentir à une femme qu'il aime et l'aimer autant, l'aimer davantage, avec une ardeur avivée par le remords. Mais elle savait que depuis quelque temps la tendresse de son ami n'avait plus cette douceur égale, cette manifestation harmonieuse, ce je ne sais quoi de constant et de paisible qui l'enveloppait comme une atmosphère. Il lui semblait que, depuis ces dernières semaines, tantôt il était absent d'elle auprès d'elle, et tantôt préoccupé d'elle avec une frénésie qui lui faisait presque peur. C'étaient les moments où le malheureux essayait, avec le plus de bonne foi, de mettre sa douce fiancée entre lui et ses fantômes, en se la rendant plus présente, plus vivante encore, par des serrements de mains plus prolongés, par une contemplation plus fixe, par une caresse plus enveloppante. Henriette ne savait pas non plus qu'une certaine amertume de langage, une certaine cruauté de jugement dans l'interprétation des caractères veulent que l'on plaigne celui qui cause et qui pense ainsi, parce qu'elles attestent d'ordinaire l'élancement caché d'une plaie intérieure. Mais elle savait que l'adorable communauté d'idées et d'impressions, dont elle et Francis avaient parlé durant leur dernière promenade heureuse de la villa Tasca, était comme suspendue. Ils ne pensaient plus, ils ne sentaient plus à l'unisson. Sans cesse maintenant elle discernait dans sa manière de plaisanter, quand il se forçait à jouer la gaieté, un filet d'ironie qui lui faisait mal. Autrefois, quand le nom d'une de leurs connaissances parisiennes tombait dans la conversation, il l'accueillait avec une indulgence qu'elle avait prise pour un signe d'infinie bonté, quoique ce n'eût jamais été que la souriante indifférence habituelle aux heureux et aux amoureux. Aujourd'hui les mots persifleurs ou sévères lui arrivaient naturellement, et dans sa façon aiguë de souligner, ici un ridicule, là une équivoque d'intention, il laissait transparaître le libertin désenchanté qu'il était avant le renouveau de son pur amour, qu'il redevenait par un rappel trop puissant de Pauline et des anciennes douleurs. Il semblait alors à Henriette que derrière le Francis Nayrac qu'elle connaissait, qu'elle aimait, en se complaisant dans cet amour, en s'y caressant toute l'âme, un autre Francis se dissimulait qu'elle ne connaissait pas, et contre le cœur de qui elle allait se meurtrir, elle se meurtrissait déjà... Mais toutes ces menues impressions étaient restées des impressions. Elles n'avaient pas dépassé ce vague et incertain domaine des nuances du cœur, dont nous ne saurions affirmer qu'il n'est pas imaginaire. Aucun fait concret n'était survenu que la jeune fille eût pu articuler s'il lui avait fallu dire à son fiancé qu'il avait changé pour elle et en quoi. Aussi, dans sa grande loyauté, s'appliquait-elle à se démontrer qu'elle avait tort de sentir comme elle sentait, que cette impression de changement était une chimère maladive et produite par l'excès de son amour. Il y a une cause à tous les effets, et elle n'en voyait aucune à une pareille modification de ses rapports avec Francis. Il ne pouvait pas avoir d'inquiétudes secrètes sur la santé de MmeScilly, qui s'améliorait visiblement. Elle-même ne s'était jamais aussi bien portée. Quant à lui, le médecin qu'elle avait consulté en secret, dans une heure d'inquiétude, l'avait pleinement rassurée. Il n'avait laissé en France ni parents très proches, ni amis trop chers desquels il dût se préoccuper. Quelques conversations d'intérêt, tenues devant elle ces derniers temps encore, prouvaient que le jeune homme n'était tourmenté par aucun souci du côté de sa fortune. Il n'était pas moins épris d'elle, pas moins désireux de voir s'approcher l'époque de leur mariage. Ses moindres paroles l'attestaient. Tout cela était indiscutable. Henriette se le répétait, obstinément, résolument. Elle appliquait sa force d'esprit à réduire à néant ses folles craintes. Puis, quand elle avait exécuté ce travail avec la plus entière bonne foi, elle retombait dans une invincible mélancolie devant l'évidence d'une métamorphose qu'elle ne pouvait ni définir, ni expliquer, ni comprendre, et qui était cependant.

Dans une pareille disposition d'âme, et quand nous nous rongeons ainsi d'anxiété à vide, le moindre événement positif et indiscutable tend à prendre des proportions presque tragiques. C'est la pointe de bistouri qui ouvre le libre passage à l'humeur accumulée dans l'abcès, — comparaison cruellement vulgaire, mais trop juste. Rien ne ressemble au travail fiévreux de tout un corps autour d'un point malade, comme le travail douloureux de toute une pensée autour d'une idée fixe. La conduite singulière de Francis durant cette après-midi de la terrible scène avec MmeRaffraye, fut cet événement décisif pour la pauvre Henriette, tendre enfant, qui devait payer si cher les mois d'extase presque surhumaine traversés depuis ses fiançailles! Dieu juste! Est-il vrai cependant que trop de bonheur soit un péché, quand c'est un bonheur permis, un bonheur dont on accepte par avance chaque devoir? Tout nous atteste pourtant qu'il en est ainsi dans ce monde de la chute où même les plus purs semblent porter dès leur naissance le poids d'une expiation. Quoique la jeune fille fût habituée depuis ces dernières semaines aux inégalités de son fiancé, elle avait d'abord été bouleversée de le voir entrer brusquement dans le salon commun, aller et venir, sans presque répondre à ce qu'elle lui disait, le visage contracté, les yeux comme hagards. Il venait de rencontrer Adèle Raffraye et les deux bonnes dans le vestibule, et il se demandait s'il monterait ou non chez Pauline. — Puis il était parti aussi brusquement, en alléguant une correspondance en retard, d'une telle manière qu'Henriette avait senti qu'il lui mentait. Une demi-heure s'était passée, une heure, une heure et demie, deux heures. Il ne rentrait pas. Elle pria Vincent d'aller l'appeler. Le valet de chambre revint dire que M. Nayrac était sorti. L'inquiétude d'Henriette s'exalta au point qu'elle envoya demander au concierge depuis combien de temps. Elle espérait que Francis, en s'en allant, aurait laissé une recommandation peut-être oubliée. Non. Il avait quitté l'hôtel à pied, sans rien dire, dans la direction de la ville, vers les deux heures et demie, et il en était plus de quatre. Ce qui ajoutait à l'inquiétude de la jeune fille, c'était de voir cette inquiétude partagée par sa mère, qui avait demandé à plusieurs reprises déjà ce que faisait Francis. Même à travers son trouble, la gracieuse enfant chérissait trop passionnément son fiancé pour ne pas souffrir une souffrance de plus à l'idée qu'il aurait à subir un interrogatoire de MmeScilly, et son amour lui suggéra de répondre enfin:

— «Nous sommes à la veille du jour de l'an... Il aura sans doute voulu nous préparer quelque surprise...» Puis, caressante: «Je vous en prie, mère, ne lui laissez pas voir que nous avons été tourmentées. Vous savez comme il en serait peiné...»

— «Sois tranquille,» répondit MmeScilly, «je ne le gronderai pas, bien qu'il le mérite, avec ou sans surprise... Ah!» dit-elle encore sans se douter de l'ironie contenue dans ces derniers mots, «comme tu l'aimes, et que c'est heureux qu'il t'aime aussi! Tu souffrirais trop!...»

Grâce à ce délicat dévouement de sa fiancée, qu'il ne devait jamais savoir, une scène pénible fut donc épargnée à Nayrac, quand vers les six heures il se retrouva dans le petit salon où tout son bonheur avait tenu si longtemps. Rien n'avait changé du tableau d'intimité qui suffisait, quelques semaines plus tôt, à exorciser les funestes images soulevées par l'arrivée de Pauline Raffraye à Palerme. Les mêmes lampes posées aux mêmes places éclairaient de leur clarté doucement atténuée le même retrait en rotonde protégé par le haut paravent, et ce décor d'étoffes aux nuances passées, de plantes vertes, de fleurs méridionales, encadrait les deux mêmes visages de femme, sur lesquels le jeune homme pouvait lire la même tendre sollicitude. Mais le charme n'était plus assez fort pour triompher maintenant de ses tumultes intérieurs. Hélas! Il ne la sentit même pas en ce moment-là, cette magie de sa récente et déjà si lointaine félicité. Il revenait de sa longue et folle promenade à travers la ville et la campagne, ayant pris une résolution qui lui interdisait ces attendrissements. Il avait compris que, s'il voulait échapper à ce cauchemar dont la fièvre augmentait pour lui à chaque journée, il devait quitter Palerme, et tout de suite. Il ne pouvait plus, honnêtement, sincèrement, répondre de lui-même après sa démarche de l'après-midi, et, surtout, ayant entendu le cri de révolte qu'il avait entendu. Ce cri lui avait percé le cœur trop avant pour qu'il n'éprouvât pas ce besoin de souffrir seul et en liberté, — unique soulagement de certaines misères morales qui sont sans remède. Lors de son arrivée en Sicile, il avait été à peu près convenu que son séjour se prolongerait jusqu'au 20 ou 25 janvier. On était au 27 décembre. Il fallait que le 2 janvier, aussitôt la fête du nouvel an passée, il fût en mer, et arraché à une situation aussi dégradante que douloureuse, en attendant qu'elle devînt tragique. Une fois loin, les choses reprendraient leur place naturelle dans sa pensée. C'en était du moins la seule chance. Cette nécessité d'un départ immédiat lui était apparue si évidente, qu'il avait donné à ce projet un commencement d'exécution, en allant aussitôt chez le médecin de MmeScilly arracher à cet homme un ordre de changement de climat, si c'était possible. Il avait raconté là les quelques symptômes qu'il avait jugés les plus propres à déterminer une indication pareille. Le docteur avait-il été sa dupe? C'est ce qu'il ne devait jamais savoir, ce personnage étant un de ces Siciliens à l'énigmatique et subtil visage, où le flegme oriental se mélange à toute la finesse italienne. Mais il frémit d'entendre cette phrase par laquelle se termina cette mensongère consultation: — «Vous aurez d'autant moins de peine à faire accepter à ces dames la nécessité de votre départ, que MlleScilly était très inquiète de votre santé. Elle m'en a parlé encore l'autre matin...»

Ainsi Henriette s'apercevait des crises d'agitation qu'il subissait. Il n'était que temps d'abandonner Palerme, avant qu'elle songeât à les expliquer par leur véritable cause ou par une cause seulement approchante. Pour le moment, cette observation de la jeune fille avait l'avantage de faciliter la mise en œuvre de sa ruse. Il avait donc pleine confiance dans la réussite lorsque, à son arrivée dans le salon, où l'attendaient ces deux femmes dont il se savait tant aimé, il commença:

— «Vous avez dû être bien inquiètes de moi? Il faut me pardonner... Je me suis senti très souffrant, j'ai cru que l'air me remettrait, j'ai voulu marcher. J'ai marché, marché... Mon malaise ne passait pas, et comme il dure depuis plusieurs jours, je vous ai obéi.» Il se tourna vers Henriette pour dire cette fin de phrase: «Je suis allé chez le professeur Teresi. Il devait rentrer, m'a dit son domestique, d'un moment à l'autre, et puis je l'ai attendu plus d'une heure...»

— «Avez-vous pu le voir, au moins, et bien causer avec lui?» demanda MmeScilly.

— «Heureusement,» reprit le jeune homme, «ou plutôt,» ajouta-t-il, «malheureusement!...» La mère et la fille levèrent toutes deux la tête avec une appréhension qui augmenta son remords, et il continuait, s'adressant cette fois à la comtesse:

— «Tranquillisez-vous, il ne m'a pas trouvé de maladie grave... Mais je crois bien que c'est pire... Il paraît que je suis seulement sous une mauvaise influence, comme ils disent ici, et que, dans ces climats, il ne faut pas trop jouer avec cela de peur de prendre les fièvres. Enfin, le docteur est d'avis que je devrais abréger plutôt mon séjour ici...»

— «Vous allez partir!...» s'écria Henriette.

— «Je crois qu'il le faut...,» répondit-il.

— «Et quand?» demanda-t-elle.

— «Naturellement pas avant le 1erjanvier, je n'ai pas voulu entendre parler de commencer cette année sans vous; mais le médecin pense que le 2, le 3 au plus tard, ce serait sage de me décider, plus que sage, indispensable...»

La jeune fille le regardait tandis qu'il parlait. Il ne put soutenir la plainte muette de ces deux beaux yeux où il n'avait jamais lu tant d'angoisse. Ce fut une impression physique, pareille à celle qu'il eût éprouvée s'il avait tordu le bras de la délicate créature, et si l'os avait crié en se brisant. Cette volonté de départ, qui, tout à l'heure et dans le tourbillonnement de sa pensée solitaire, lui était apparue comme le devoir même, lui sembla cette fois si dure, si cruelle, qu'il se fit horreur. Mais le coup était porté, il ne pouvait plus reculer. Il ne lui restait qu'à rassurer de son mieux les inquiétudes d'Henriette. Que serait-il devenu s'il avait deviné que ces inquiétudes n'étaient pas causées par une crainte au sujet de sa santé? Pour la première fois depuis qu'il avait passé à cette main confiante la bague de fiancée, elle venait de douter de lui. Elle ne le croyait pas, et il était cependant bien sincère en insistant:

— «C'est si triste pour moi de perdre ces quelques beaux jours. Ce n'est qu'une séparation de deux mois. Comme elle est dure!...»


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