III

Le bonheur des termites, c’est d’avoir eu à lutter contre un ennemi implacable, aussi intelligent, plus fort, mieux armé qu’eux : la fourmi. La fourmi appartenant au miocène (tertiaire moyen), voilà deux ou trois millions d’années que les termites rencontrèrent l’adversaire qui ne devait plus leur laisser de répit. Il est à présumer que s’ils ne s’y étaient pas heurtés, ils auraient obscurément végété, au jour le jour, en petites colonies, insouciantes, précaires et molles. Le premier contact fut naturellement désastreux pour le misérable insecte larviforme et toute sa destinée se transforma. Il fallut renoncer au soleil, s’évertuer, se serrer, se terrer, se murer, organiser l’existence dans les ténèbres, bâtir des forteresses et des magasins, cultiver des jardins souterrains, assurer l’alimentation par une sorte d’alchimie vivante, forger des armes de choc et de jet, entretenir des garnisons, assurer le chauffage, la ventilation et l’humidité indispensables, multiplier à l’infini afin d’opposer à l’envahisseur des masses compactes et invincibles ; il fallut surtout accepter la contrainte, apprendre la discipline et le sacrifice, mères de toutes les vertus, en un mot, faire sortir d’une misère sans égale les merveilles que nous avons vues.

Où en serait l’homme, s’il avait, comme le termite, rencontré un adversaire à sa taille, ingénieux, méthodique, féroce, digne de lui ? Nous n’avons jamais eu que des adversaires inconscients, isolés ; et depuis des milliers d’années nous ne trouvons contre nous d’autre ennemi sérieux que nous-mêmes. Il nous a appris bien des choses, les trois quarts de ce que nous savons ; mais il n’était pas étranger, il ne venait pas du dehors et ne pouvait rien apporter que nous n’eussions déjà. Il est possible que, pour notre bien, il descende quelque jour d’une planète voisine ou surgisse du côté où nous ne l’attendons plus, à moins que, d’ici-là, ce qui est infiniment plus probable, nous ne nous soyons détruits les uns les autres.


Back to IndexNext