Le destin des fourmis, des abeilles, des termites, si petit dans l’espace, mais presque sans bornes dans le temps, c’est un beau raccourci, c’est, en somme, tout le nôtre que nous tenons un instant, ramassé par les siècles, dans le creux de la main. C’est pourquoi il est bon de le scruter. Leur sort préfigure le nôtre, et ce sort, malgré des millions d’années, malgré des vertus, un héroïsme, des sacrifices qui chez nous seraient qualifiés d’admirables, s’est-il amélioré ? Il s’est quelque peu stabilisé et assuré contre certains dangers, mais est-il plus heureux et le pauvre salaire paie-t-il l’immense peine ? En tout cas, il reste sans cesse à la merci du moindre caprice des climats.
A quoi tendent ces expériences de la nature ? Nous l’ignorons et elle-même n’a pas l’air de le savoir, car enfin, si elle avait un but, elle aurait appris à l’atteindre dans l’éternité qui précède notre moment, vu que celle qui suivra aura même valeur ou même étendue que celle qui s’est écoulée, ou plutôt que les deux n’en font qu’une qui est un éternel présent où tout ce qui n’a pas été atteint ne le sera jamais. Quelles que soient la durée et l’amplitude de nos mouvements, immobiles entre deux infinis, nous restons toujours au même point dans l’espace et le temps.
Il est puéril de se demander où vont les choses et les mondes. Ils ne vont nulle part et ils sont arrivés. Dans cent milliards de siècles, la situation sera la même qu’aujourd’hui, la même qu’elle était il y a cent milliards de siècles, la même qu’elle était depuis un commencement qui, d’ailleurs, n’existe pas et qu’elle sera jusqu’à une fin qui n’existe pas davantage. Il n’y aura rien de plus, rien de moins dans l’univers matériel ou spirituel. Tout ce que nous pourrons acquérir dans tous les domaines scientifiques, intellectuels ou moraux, a été inévitablement acquis dans l’éternité antérieure, et toutes nos acquisitions nouvelles n’amélioreront pas plus l’avenir que celles qui les ont précédées n’ont amélioré le présent. Seules de petites parties du tout, dans les cieux, sur la terre ou dans nos pensées, ne seront plus pareilles, mais se trouveront remplacées par d’autres qui seront devenues semblables à celles qui ont changé, et le total sera toujours identique à ce qu’il est et à ce qu’il était.
Pourquoi tout n’est-il pas parfait, puisque tout tend à l’être et a eu l’éternité pour le devenir ? Il y a donc une loi plus forte que tout, qui jamais ne l’a permis et par conséquent jamais ne le permettra en n’importe lequel des myriades de mondes qui nous environnent ? Car si en un seul de ces mondes, le but auquel ils tendent avait été atteint, il paraît impossible que les autres n’en eussent pas ressenti l’effet.
On peut admettre l’expérience ou l’épreuve qui sert à quelque chose ; mais notre monde, après l’éternité, n’étant arrivé qu’où il est, n’est-il pas démontré que l’expérience ne sert de rien ?
Si toutes les expériences recommencent sans cesse, sans que rien n’aboutisse, dans tous les astres qui se comptent par milliards de milliards, est-ce plus raisonnable parce que c’est infini et incommensurable dans l’espace et le temps ? Un acte est-il moins vain parce qu’il est sans bornes ?
Que dire là contre ? Presque rien, sinon que nous ne savons point ce qui se passe dans la réalité, en dehors, au-dessus, au-dessous et même au dedans de nous. A la rigueur, il se peut que sur un plan, dans des régions dont nous n’avons aucune idée, depuis des temps sans commencement, tout s’améliore, rien ne se perde. Nous ne nous en apercevons jamais en cette vie. Mais dès que notre corps, qui trouble les valeurs, n’est plus mêlé à la question ; tout devient possible, tout devient aussi illimité que l’éternité même, tous les infinis se compensent, par conséquent toutes les chances renaissent.