« La vie des Termites », non plus que « La Vie des Abeilles », dont toutes les assertions ont été reconnues exactes par les spécialistes, n’est pas une biographie romancée comme il est démodé d’en faire en ce moment. Je suis resté fidèle au principe qui m’a guidé dans l’œuvre précédente, qui est de ne jamais céder à la tentation d’ajouter un merveilleux imaginé ou complaisant au merveilleux réel. Étant moins jeune, il m’est plus facile de résister à cette tentation, car les années apprennent peu à peu, à tout homme, que la vérité seule est merveilleuse. Entre autres choses, elles apprennent aussi à l’écrivain que ce sont les ornements qui vieillissent d’abord et plus vite que lui et que seuls les faits strictement exposés et les réflexions sobrement, nettement formulées ont chance d’avoir demain à peu près le même aspect qu’aujourd’hui.
Je n’ai donc pas avancé un fait, rapporté une observation qui ne soit incontesté et facilement vérifiable. C’est le premier devoir quand il s’agit d’un monde aussi peu connu, aussi déconcertant que celui où nous allons pénétrer. La plus innocente fantaisie, la plus légère exagération, la plus petite inexactitude enlèverait à une étude de ce genre tout crédit et tout intérêt. J’espère qu’il y en a fort peu, à moins que sur quelque point je n’aie moi-même été induit en erreur par ceux que j’ai suivis, ce qui n’est guère probable, car je n’ai fait état que des travaux d’entomologistes professionnels, écrivains purement objectifs et très froids qui n’ont que le culte de l’observation scientifique et qui même, la plupart du temps, ne paraissent pas se rendre compte du caractère extraordinaire de l’insecte qu’ils étudient et, en tout cas, ne se soucient aucunement d’y insister et de le mettre en valeur.
J’ai emprunté peu de chose aux récits de centaines de voyageurs qui nous ont parlé des termites et qui sont souvent sujets à caution, soit qu’ils reproduisent sans critique des racontars d’indigènes, soit qu’ils paraissent enclins à l’exagération. Je n’ai fait d’exception à cette règle que lorsqu’il s’agissait d’explorateurs illustres, d’un David Livingstone, par exemple, doublé, d’ailleurs, d’un naturaliste savant et scrupuleux.
Il eût été facile, à propos de chaque affirmation, d’alourdir le bas des pages de notes et de références. Il est tel chapitre où il aurait fallu en hérisser toutes les phrases et où la glose eût dévoré le texte comme dans les plus rébarbatifs de nos manuels scolaires. Je pense que la bibliographie sommaire que le lecteur trouvera à la fin du volume en tiendra lieu d’autant plus avantageusement que la littérature consacrée aux termites n’est pas encore encombrante comme celle des abeilles.
Voilà pour les faits. Je les ai trouvés épars, diffus, dissimulés en cent endroits divers, souvent sans signification parce qu’ils étaient isolés. Comme dansLa Vie des Abeilles, mon rôle s’est borné à les relier, à les grouper aussi harmonieusement que j’ai pu, à les laisser agir les uns sur les autres, à les envelopper de quelques réflexions pertinentes, et surtout à les mettre en lumière, car les mystères de la termitière sont plus ignorés que ceux de la ruche, même des curieux, de jour en jour plus nombreux, qui s’intéressent spécialement aux insectes.
Seule, l’interprétation de ces faits m’appartient plus ou moins, comme elle appartient au lecteur qui en tirera peut-être des conclusions tout à fait différentes. C’est, du reste, la seule chose qui appartienne à l’historien, et la monographie d’un insecte, surtout d’un insecte aussi singulier, n’est en somme que l’histoire d’une peuplade inconnue, d’une peuplade qui semble par moments originaire d’une autre planète, et cette histoire demande à être traitée de la même façon méthodique et désintéressée que l’histoire des hommes.
Le livre fera, si l’on veut, le pendant deLa Vie des Abeilles, mais la couleur et le milieu ne sont pas les mêmes. C’est en quelque sorte le jour et la nuit, l’aube et le crépuscule, le ciel et l’enfer. D’un côté, du moins à première vue et à condition de ne pas trop approfondir, car la ruche elle aussi a ses drames et ses misères, tout est lumière, printemps, été, soleil, parfums, espace, ailes, azur, rosée et félicité sans égale parmi les allégresses de la terre. De l’autre, tout est ténèbres, oppression souterraine, âpreté, avarice sordide et ordurière, atmosphère de cachot, de bagne et de sépulcre, mais aussi, au sommet, sacrifice beaucoup plus complet, plus héroïque, plus réfléchi et plus intelligent à une idée ou à un instinct, — peu importe le nom, les résultats sont pareils, — démesuré et presque infini ; ce qui, somme toute, compense bien des beautés apparentes, rapproche de nous les victimes, nous les rend presque fraternelles et, à certains égards, bien plus que les abeilles ou que tout autre être vivant sur cette terre, fait de ces malheureux insectes les précurseurs et les préfigurateurs de nos propres destins.