IV

Ces guerriers qui d’abord semblent n’être que les mercenaires, mais des mercenaires fidèles et toujours héroïques, d’une Carthage impitoyable, remplissent d’autres emplois. Chez l’Eutermes Monoceros, bien qu’aveugles (mais personne n’y voit dans la colonie), ils sont envoyés en reconnaissance avant que l’armée aborde un cocotier. Nous venons de dire que dans les expéditions duTermes Viator, ils agissent comme de véritables officiers. Il est assez probable qu’il en va de même dans les termitières cloîtrées, encore qu’ici l’observation soit presque impossible, puisqu’à la moindre alerte ils courent à la brèche et ne sont plus que des soldats. Un instantané pris au magnésium par W. Saville-Kent, en Australie, nous en montre deux qui semblent surveiller une escouade d’ouvriers en train de ronger une planche. Ils tâchent de se rendre utiles, transportent les œufs sur leurs mandibules, se tiennent aux carrefours comme s’ils y réglaient la circulation et Smeathmann affirme même en avoir vu qui, par de petits tapotements affectueux, assistaient la reine dans l’expulsion difficile d’un œuf récalcitrant.

Ils semblent avoir plus d’initiative et être plus intelligents que les ouvriers et forment, en somme, au sein de la république soviétique, une sorte d’aristocratie. Mais c’est une aristocratie bien misérable qui, comme la nôtre — et c’est encore un trait humain — est incapable de subvenir à ses besoins et dépend pour le vivre entièrement du peuple. Heureusement pour elle, qu’au rebours de ce qui se passe ou paraît se passer chez nous, leur sort n’est pas entièrement lié aux caprices aveugles de la foule, mais se trouve aux mains d’une autre puissance dont nous n’avons pas encore rencontré la face et dont nous chercherons plus loin à percer le mystère.

Nous verrons, en parlant de l’essaimage, qu’aux heures tragiques où la cité est en péril de mort, ils assurent seuls la police des sorties, gardent leur sang-froid au milieu de la folie qui les environne et paraissent agir au nom d’une sorte de comité de salut public qui leur délègue des pouvoirs absolus. Toutefois, malgré l’autorité dont ils semblent en plusieurs circonstances revêtus, et dont les armes terribles qu’ils possèdent leur permettraient aisément d’abuser, ils n’en demeurent pas moins à la merci de la puissance souveraine et occulte qui gouverne leur république. Ils forment, en général, un cinquième de la population totale. S’ils dépassent cette proportion, si, par exemple, comme on en a fait l’expérience dans les petites termitières, les seules où l’on puisse tenter des observations de ce genre, on en met en surnombre, la puissance inconnue qui doit savoir assez exactement compter, en fait périr à peu près autant qu’on en a introduits, non point parce qu’ils sont étrangers, — les ayant marqués, on a pu le constater — mais parce qu’ils sont de trop.

Ils ne sont pas massacrés comme les mâles des abeilles ; cent ouvriers ne viendraient pas à bout d’un de ces monstres qui ne sont vulnérables qu’à l’arrière-train. Tout simplement on ne leur donne plus la becquée et, incapables de manger, ils meurent de faim.

Mais comment la puissance occulte s’y prend-elle pour compter, désigner ou parquer ceux qu’elle a condamnés ? C’est une des mille questions qui jaillissent de la termitière et restent jusqu’ici sans réponse.

N’oublions pas, avant de clore ces chapitres consacrés aux milices de la ville sans lumière, de mentionner d’assez bizarres aptitudes plus ou moins musicales qu’elles manifestent fréquemment. Elles paraissent être, en effet, sinon les mélomanes, du moins ce que les « futuristes » appelleraient les « bruiteuses » de la colonie. Ces bruits qui sont tantôt un signal d’alarme, un appel à l’aide, une sorte de lamentation, des crépitements divers, presque toujours rythmés, auxquels répondent des murmures de la foule, font croire à plusieurs entomologistes qu’ils communiquent entre eux, non seulement par les antennes, comme les fourmis, mais encore à l’aide d’un langage plus ou moins articulé. En tous cas, au rebours des abeilles et des fourmis qui ont l’air d’être complètement sourdes, l’acoustique joue un certain rôle dans la république de ces aveugles qui ont l’ouïe très fine. Il est difficile de s’en rendre compte quand il s’agit de termitières souterraines ou enrobées de plus de six pieds de bois mâché, d’argile et de ciment qui absorbent tous les sons ; mais pour celles qui sont installées dans des troncs d’arbre, si on en approche l’oreille, on entend toute une série de bruits qui ne donnent pas l’impression d’être dus seulement au hasard.

Il est du reste évident qu’une organisation aussi délicate, aussi complexe, où tout est solidaire, où tout est rigoureusement équilibré, ne saurait subsister sans concert, à moins d’attribuer ses miracles à une harmonie préétablie, beaucoup moins vraisemblable que l’entente. Entre les mille preuves de cette entente que nous voyons s’accumuler au long de ces pages, j’appellerai l’attention sur celle-ci, parce qu’elle est assez topique : il existe des termitières dont une seule colonie occupe plusieurs troncs d’arbres parfois assez distants les uns des autres, et n’a qu’un couple royal. Ces agglomérations séparées, mais soumises à la même administration centrale, communiquent si bien entre elles que si, dans un des troncs, on supprime l’équipe de prétendantes que les termites tiennent toujours en réserve, afin de remplacer, en cas d’accident, la reine morte ou trop peu féconde, les habitants d’un tronc voisin commencent immédiatement l’élevage d’une nouvelle troupe de candidates au trône. Nous reviendrons sur ces formes substitutives ou supplémentaires qui sont une des particularités les plus curieuses et les plus ingénieuses de la politique termitienne.


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