Et puis, l’intelligence humaine est-elle le seul canal par où puissent passer, le seul lieu où puissent se faire jour les forces spirituelles ou psychiques de l’Univers ? Est-ce par l’intelligence que les plus grandes, les plus profondes, les plus inexplicables et les moins matérielles de ces forces se manifestent en nous qui sommes convaincus que cette intelligence est la couronne de cette terre et peut-être de tous les mondes ? Tout ce qu’il y a d’essentiel dans notre vie, le fond même de cette vie n’est-il pas étranger et hostile à notre intelligence ? Et cette intelligence même est-elle autre chose que le nom que nous donnons à l’une des forces spirituelles que nous comprenons le moins ?
Il y a probablement autant d’espèces ou de formes d’intelligence qu’il y a d’êtres vivants ou plutôt existants, car ceux que nous appelons morts vivent autant que nous ; et rien, sinon notre outrecuidance ou notre aveuglement, ne prouve que l’une d’elles est supérieure à l’autre. L’homme n’est qu’une bulle du néant qui se croit la mesure de l’univers.
Au surplus, nous rendons-nous compte de ce qu’ont inventé les termites ? Sans nous émerveiller une fois de plus à leurs constructions colossales, à leur organisation économique et sociale, à leur division du travail, à leurs castes, à leur politique qui va de la monarchie à l’oligarchie la plus souple, à leurs approvisionnements, à leur chimie, à leurs emménagements, à leur chauffage, à leur reconstitution de l’eau, à leur polymorphisme ; comme ils nous précèdent de plusieurs millions d’années, demandons-nous s’ils n’ont point passé par des épreuves que nous aurons probablement à surmonter à notre tour. Savons-nous si le bouleversement des climats, aux époques géologiques, alors qu’ils habitaient le nord de l’Europe, puisqu’on retrouve leurs traces en Angleterre, en Allemagne et en Suisse, ne les a pas obligés de s’adapter à l’existence souterraine qui, graduellement, amena l’atrophie de leurs yeux et la cécité monstrueuse de la plupart d’entre eux ? La même épreuve ne nous attend-elle pas dans quelques millénaires, quand nous aurons à nous réfugier aux entrailles de la terre afin d’y rechercher un reste de chaleur ; et qui nous dit que nous la surmonterons aussi ingénieusement, aussi victorieusement qu’ils l’ont fait ? Savons-nous comment ils s’entendent et communiquent entre eux ? Savons-nous comment, à la suite de quelles expériences, de quels tâtonnements, ils sont arrivés à la double digestion de la cellulose ? Savons-nous ce que c’est que la sorte de personnalité, d’immortalité collective à laquelle ils font des sacrifices inouïs et dont ils paraissent jouir d’une façon que nous ne pouvons même pas concevoir ? Savons-nous enfin comment ils ont acquis le prodigieux polymorphisme qui leur permet de créer, selon les besoins de la communauté, cinq ou six types d’individus si différents qu’ils ne semblent pas appartenir à la même espèce ? N’est-ce pas une invention qui va beaucoup plus loin dans les secrets de la nature que l’invention du téléphone ou de la télégraphie sans fil ? N’est-ce point un pas décisif dans les mystères de la génération et de la création ? Où en sommes-nous sur ce point qui est le point vital par excellence ? Non seulement nous ne pouvons pas engendrer à volonté un mâle ou une femelle ; mais jusqu’à la naissance de l’enfant, nous ignorons complètement le sexe qu’il aura ; au lieu que si nous savions ce que savent ces malheureux insectes, nous produirions à notre gré des athlètes, des héros, des travailleurs, des penseurs qui, spécialisés à outrance, dès avant leur conception et véritablement prédestinés, ne seraient plus comparables à ceux que nous avons. Pourquoi ne réussirions-nous pas un jour à hypertrophier le cerveau, notre organe spécifique, notre seule défense en ce monde, comme ils ont réussi à hypertrophier les mandibules de leurs soldats et les ovaires de leurs reines ? Il y a là un problème qui ne doit pas être insoluble. Savons-nous ce que ferait, jusqu’où irait un homme qui ne serait que dix fois plus intelligent que le plus intelligent d’entre nous, un Pascal, un Newton, cérébralement décuplé, par exemple ? En quelques heures, il franchirait dans toutes nos sciences, des étapes que nous mettrons sans doute des siècles à parcourir ; et ces étapes franchies, il commencerait peut-être à comprendre pourquoi nous vivons, pourquoi nous sommes sur cette terre, pourquoi tant de maux, tant de souffrances sont nécessaires pour arriver à la mort, pourquoi nous croyons à tort que tant d’expériences douloureuses sont inutiles, pourquoi tant d’efforts des éternités antérieures n’ont abouti qu’à ce que nous voyons, c’est-à-dire à une misère sans nom et sans espoir. Pour l’instant, aucun homme en ce monde n’est capable de faire à ces questions une réponse qui ne soit pas dérisoire.
Il découvrirait peut-être, d’une façon aussi certaine qu’on a découvert l’Amérique, une vie sur un autre plan, cette vie dont nous avons le mirage dans le sang et que toutes les religions ont promise, sans pouvoir apporter un commencement de preuve. Tout débile qu’est à présent notre cerveau, nous nous sentons parfois au bord des grands gouffres de la connaissance. Une petite poussée pourrait nous y plonger. Qui sait si aux siècles glacés et sombres qui la menacent, l’humanité ne devra pas à cette hypertrophie son salut ou du moins un sursis à sa condamnation ?
Mais qui nous assure qu’un tel homme n’ait jamais existé en quelque monde de l’éternité antérieure ? Et peut-être un homme non pas dix, mais cent mille fois plus intelligent ? Il n’y a pas de limites à l’étendue des corps, pourquoi y en aurait-il à celles de l’esprit ? Pourquoi ne serait-ce pas possible, et étant possible, n’y a-t-il pas à parier que ç’a été, et si ç’a été, est-il concevable qu’il n’en soit pas resté trace ; et s’il n’en est pas resté trace pourquoi espérer quelque chose, ou pourquoi ce qui n’a pas été ou n’aurait pu être aurait-il quelque chance d’être jamais ?
Il est du reste probable que cent mille fois plus intelligent, cet homme apercevrait le but de la terre qui, pour nous, n’est autre que la mort ; mais celui de l’univers qui ne peut être la mort, le verrait-il, et ce but, peut-il exister puisqu’il n’est pas atteint ?
Mais quoi ? un tel homme eût été bien près d’être Dieu et si Dieu même n’a pu faire le bonheur de ses créatures, il y a lieu de croire que c’était impossible ; à moins que le seul bonheur qui se puisse supporter durant une éternité ne soit le néant ou ce que nous appelons ainsi et qui n’est autre chose que l’ignorance, l’inconscience absolue.
Voilà, sans doute, sous le nom d’absorption en Dieu, le dernier secret, le grand secret des grandes religions, celui qu’aucune n’a avoué, de peur de jeter au désespoir l’homme qui ne comprendrait pas que garder telle quelle sa conscience actuelle jusqu’à la fin des fins de tous les mondes, serait le plus impitoyable de tous les châtiments.