Est-ce un modèle d’organisation sociale, un tableau futur, une sorte « d’anticipation » que nous offrent les termites ? Est-ce vers un but analogue que nous allons ? Ne disons pas que ce n’est pas possible, que jamais nous n’en viendrons là. On en vient beaucoup plus facilement et plus vite qu’on ne pense à des choses qu’on n’osait pas imaginer. Il suffit souvent d’un rien pour changer toute la morale, toute la destinée d’une longue suite de générations. L’immense rénovation du christianisme ne repose-t-elle pas sur une pointe d’aiguille ? Nous entrevoyons, nous espérons une existence plus haute, une existence plus intelligente de beauté, de bien-être, de loisirs, de paix et de bonheur. Deux ou trois fois, au cours des siècles, peut-être à Athènes, peut-être dans l’Inde, peut-être à certains moments du christianisme, nous avons failli, sinon l’atteindre, du moins nous en rapprocher. Mais il n’est pas certain que ce soit de ce côté que l’humanité se dirige réellement, fatalement. Il est tout aussi raisonnable de prévoir qu’elle marchera dans un sens diamétralement opposé. Si un dieu jouait aujourd’hui à pile ou face, avec d’autres dieux éternels, les probabilités de notre sort, que gageraient les plus prévoyants ? « Par raison, dirait Pascal, nous ne pouvons défendre nul des deux. »
Évidemment, nous ne trouverons un bonheur complet et stable que dans une vie toute spirituelle, de ce côté ou de l’autre côté de la tombe, car tout ce qui tient à la matière est essentiellement précaire, changeant et périssable. Une telle vie est-elle possible ? Oui, théoriquement, mais en fait, nous ne voyons partout que matière, tout ce que nous percevons n’est que matière, et comment espérer que notre cerveau qui lui-même n’est que matière puisse comprendre autre chose que la matière ? Il essaye, il s’évertue, mais au fond, dès qu’il la quitte, il s’agite dans le vide.
La situation de l’homme est tragique. Son principal, peut-être son seul ennemi, et toutes les religions l’ont senti et sur ce point sont d’accord, car sous le nom de mal ou de péché, c’est toujours d’elle qu’il s’agit, c’est la matière ; et d’autre part, en lui, tout est matière, à commencer par ce qui la dédaigne, la condamne et voudrait à tout prix s’en évader. Et non seulement en lui, mais en tout, car l’énergie, la vie n’est sans doute qu’une forme, un mouvement de la matière ; et la matière même, telle que nous la voyons dans son bloc le plus massif, où elle nous paraît à jamais morte, inerte et immobile, suprême contradiction, est animée d’une existence incomparablement plus spirituelle que celle de notre pensée, puisqu’elle doit à la plus mystérieuse, à la plus impondérable, à la plus insaisissable des forces, fluidique, électrique ou éthérique, la formidable, la vertigineuse, l’infatigable, l’immortelle vie de ses électrons qui depuis l’origine des choses tourbillonnent comme des planètes folles autour d’un noyau central.
Mais enfin, de quelque côté que nous allions, nous arriverons quelque part, nous atteindrons quelque chose ; et ce quelque chose sera autre chose que le néant, car de toutes les choses incompréhensibles qui tourmentent notre cerveau, la plus incompréhensible est assurément le néant. Il est vrai que pratiquement, pour nous, le néant c’est la perte de notre identité, des petits souvenirs de notre moi, c’est-à-dire l’inconscience. Mais ce n’est là, somme toute, qu’un point de vue de clocher, qu’il faut outrepasser. De deux choses l’une : ou bien notre moi deviendra tellement grand, tellement universel qu’il perdra ou négligera complètement le souvenir du petit animal dérisoire qu’il fut sur cette terre ; ou bien il restera petit et traînera cette misérable image à travers des éternités sans nombre et aucun supplice de l’enfer des chrétiens ne sera comparable à une telle malédiction.
Arrivés n’importe où, conscients ou inconscients, et y trouvant n’importe quoi, nous nous en accommoderons jusqu’à la fin de notre espèce ; puis une autre espèce recommencera un autre cycle et ainsi indéfiniment, car n’oublions pas que notre mythe essentiel n’est point Prométhée, mais Sisyphe ou les Danaïdes. En tout cas, disons-nous, tant que nous n’aurons pas de certitudes, que l’idéal de l’âme de ce monde n’est pas tout à fait conforme à l’idéal étranger à tout ce que nous voyons autour de nous, à toute réalité, que nous avons très lentement et très péniblement tiré d’un silence, d’un chaos, d’une barbarie épouvantables.
Il est donc recommandable de n’attendre aucune amélioration ; mais d’agir comme si tout ce que nous promet on ne sait quel vague instinct, quel optimisme héréditaire, était aussi certain, aussi inévitable que la mort. L’une hypothèse est somme toute aussi vraisemblable, aussi invérifiable que l’autre ; car tant que nous nous trouvons dans notre corps, nous sommes presque complètement exclus des mondes spirituels dont nous présumons l’existence et incapables de communiquer avec eux. Dans le doute, pourquoi ne pas choisir la moins décourageante ? Il est vrai qu’on peut se demander si la plus décourageante est bien celle qui n’espère rien, car il est probable qu’un espoir trop assuré, nous ne tarderions pas à le trouver trop petit, à le prendre en dégoût, et c’est alors que nous désespérerions tout de bon. Quoi qu’il en soit, « ne prétendons pas changer la nature des choses, nous dit Épictète, cela n’est ni possible ni utile ; mais les prenant telles qu’elles sont, sachons y accommoder notre âme ». Près de deux mille ans écoulés depuis la disparition du philosophe de Nicopolis ne nous ont pas encore apporté de plus riantes conclusions.