—Excusez-moi, fit-il, si cela vous était égal, j’iraisstationner devant l’octroi... Ici, voyez-vous, j’aurais peur de m’endormir... tandis que là-bas...
—Soit, allez.
Cette seule précaution du cocher devait prouver à M. Fortunat que Chupin ne lui avait pas exagéré la mauvaise réputation de cette partie de Paris.
Et, dans le fait, rien de moins rassurant que l’aspect de cette large route, déserte à cette heure, par cette nuit noire, avec le temps qu’il faisait. La pluie avait cessé, mais la bourrasque redoublait de violence, tordant les arbres, arrachant les ardoises des toits, secouant si furieusement les réverbères que le gaz s’éteignait. On ne voyait pas où poser le pied, et il y avait de la boue jusqu’à la cheville. Et personne, pas une âme... A peine une voiture de loin en loin, qui passait au galop.
—Eh bien!... demandait de dix pas en dix pas M. Fortunat, arrivons-nous?...
—Nous approchons, m’sieu.
Chupin disait cela, mais la vérité est qu’il n’en savait rien. Il cherchait à s’orienter et n’y réussissait pas. Les maisons devenaient rares, les terrains vagues plus nombreux, à peine par ci par là apercevait-on quelque lumière.
Enfin, après un quart d’heure d’une marche pénible, Chupin eut une exclamation de joie.
—Je me reconnais, m’sieu, s’écria-t-il, nous y voilà, regardez!...
Dans l’ombre, une immense maison de cinq étages se dressait, solitaire, délabrée, sinistre.
Elle tombait en ruines, des lézardes la sillonnaient, et cependant elle n’était pas complétement terminée.
Il était clair que le spéculateur qui l’avait entreprise n’avait pas eu les reins assez solides pour l’achever.
A voir seulement combien étaient nombreuses et rapprochées les fenêtres de la façade, on devinait pour quelle destination elle avait été construite. Et afin que nul ne l’ignorât, entre le troisième et le quatrième étage, on lisait en énormes lettres de trois pieds:Garni modèle.
Garni modèle!... On comprend tout de suite: beaucoup de chambres, toutes petites, bien incommodes, louées un prix exorbitant.
Seulement la mémoire de Victor Chupin l’avait mal servi. Cet établissement ne se trouvait pas à droite de la route, mais à gauche. M. Fortunat et lui durent traverser la chaussée, une rivière de boue.
Leurs yeux s’étaient accoutumés à l’obscurité, ils approchaient, ils pouvaient observer certains détails.
Le rez-de-chaussée du garni modèle était divisé en deux boutiques. L’une était fermée. L’autre restait ouverte, et une lumière pâle filtrait à travers des rideaux rouges malpropres.
Au-dessus de cette seconde boutique, une enseigne portait le nom du boutiquier: Vantrasson. Et de chaque côté du nom, il y avait en lettres plus petites: Epicerie et comestibles—Vins fins et étrangers.
Quels clients pouvaient venir là chercher quelque chose à manger ou demander à boire, et que leur servait-on?... Cela effrayait Chupin lui-même. Tout en ce taudis était à l’abandon et repoussant de malpropreté, tout dénonçait la misère et la plus basse crapule.
M. Fortunat ne reculait certes pas; mais avant de pénétrerdans ce repaire, il n’était pas fâché d’en explorer l’intérieur. Il s’avança avec la plus prudente circonspection, et colla son œil contre le vitrage, à un endroit où les rideaux rouges avaient une large déchirure.
Au comptoir, une femme d’une cinquantaine d’années était assise, reprisant un jupon sordide, à la lueur d’une lampe fumeuse.
Elle était grosse, courte, ramassée, surchargée et bouffie d’une graisse malsaine, et blême, avec cela, comme si ses veines eussent charrié du fiel au lieu de sang. Sa face plate, ses pommettes saillantes, son front fuyant et ses lèvres minces lui donnaient une inquiétante expression de méchanceté et de ruse.
Au fond de la boutique, dans la pénombre, on distinguait la silhouette d’un homme assis sur un escabeau, qui dormait, les bras arrondis, sur une table, la tête appuyée sur ses bras.
—Quelle chance!... souffla Chupin à l’oreille de son patron, pas une pratique dans la case, Vantrasson et sa femme sont seuls.
Il est sûr que cette circonstance ne déplut pas à M. Fortunat.
—Ainsi, m’sieu, continua l’autre, n’ayez pas peur... Je reste ici et je veille au grain, vous pouvez entrer.
Il entra, et au bruit de la porte, la grosse femme, posa son ouvrage.
—Que faut-il servir à Monsieur? demanda-t-elle d’une voix douceâtre.
M. Fortunat ne répondit pas tout d’abord. Il tira de sa poche le billet dont il s’était muni et le montra en disant:
—Je suis clerc d’huissier et je viens pour toucher ce petit effet, 583 francs, causé valeur en marchandises, signé Vantrasson, ordre Barutin...
—Un effet!... fit la femme, dont la voix s’aigrit soudain, c’est trop fort!... Vantrasson, réveille-toi un peu et viens voir ici.
Cet appel était superflu.
Au mot de «billet,» l’homme avait redressé la tête; au nom de Barutin il se leva et s’approcha d’un pas lourd et chancelant, comme s’il eût eu dans les jambes un reste d’ivresse.
Il était plus jeune que sa femme, grand, large, véritablement athlétique. Ses traits ne manquaient pas de régularité, mais l’alcool, la ribote, toutes sortes d’ignobles excès les avaient ravagés, et sa physionomie n’exprimait plus rien qu’un abrutissement farouche.
—Qu’est-ce que vous me chantez donc, vous... dit-il d’une voix rauque à M. Fortunat. Est-ce pour vous moquer des gens que vous venez leur demander de l’argent un 15 octobre, jour de terme?... Où avez-vous vu qu’il reste de l’argent quand le propriétaire a passé avec son sac?... Qu’est-ce que ce billet, d’ailleurs?... Donnez-le moi, que je l’examine.
M. Fortunat ne commit pas cette imprudence. Il présenta simplement le billet d’un peu loin, et ensuite le lut. Lorsqu’il eut terminé:
—Ce billet est échu depuis dix-huit mois, déclara froidement Vantrasson, il ne vaut plus rien...
—Erreur!... un billet à ordre est valable cinq ans à compter du jour du protêt.
—C’est possible. Mais comme Barutin a fait faillite,comme il a filé et qu’on ne sait plus où il est, je suis quitte...
—Autre erreur! Vous devez ces 583 francs à celui qui a acheté votre billet à la vente de Barutin et qui a donné à mon patron l’ordre de poursuivre...
Le sang commençait à monter aux oreilles de Vantrasson.
—Et après!... Croyez-vous donc qu’on ne m’a jamais poursuivi!... Où il n’y a rien le roi perd ses droits, et moi je n’ai rien... Les meubles du garni que je tiens sont au revendeur et tout ce qui est dans ma boutique ne vaut pas cent écus... Quand votre patron verra que je ne vaux pas les frais, il me laissera tranquille... On ne peut rien contre un homme comme moi.
—Vous croyez cela?
—J’en suis sûr.
—Malheureusement vous vous trompez encore, parce que celui qui a votre billet ne tient pas à rentrer dans son argent; il en mettra du sien au contraire, pour vous faire de la peine...
Et là-dessus, M. Fortunat se mit à tracer l’épouvantable tableau d’un pauvre débiteur poursuivi par un créancier riche, qui le traque, qui le harcèle, qui le poursuit partout, qui le fait saisir dès qu’il a seulement un vêtement de rechange...
Vantrasson roulait des yeux terribles et brandissait ses redoutables poings, mais sa femme était visiblement très-effrayée.
Bientôt elle n’y tint plus, et se levant brusquement, elle entraîna son mari vers le fond de la boutique, en lui disant:
—Viens, il faut que je te parle.
Il la suivit, et ils restèrent deux ou trois minutes à délibérer tout bas, avec force gestes. Quand ils revinrent, ce fut la femme qui porta la parole.
—Hélas! monsieur... dit-elle à M. Fortunat, nous sommes sans argent en ce moment, les affaires vont mal, si on nous poursuit, nous sommes perdus... Comment faire?... Vous avez l’air d’un bon homme, donnez-nous un conseil.
M. Fortunat se tut, paraissant réfléchir, puis tout à coup:
—Ma foi!... s’écria-t-il, tant pis!... Il faut s’entr’aider entre malheureux, et je vais vous dire la vérité vraie. Mon patron, qui n’est pas un méchant, n’a pas envie de se mêler d’une vengeance... C’est pourquoi il m’a dit: «Voyez ces Vantrasson, et s’ils vous font l’effet de braves gens, proposez-leur un arrangement... S’ils l’acceptent, il faudra bien que leur créancier s’en contente.»
—Et quel est cet arrangement?
—Le voici: Vous allez m’écrire sur une feuille de papier de 50 centimes une reconnaissance de la somme, avec engagement de verser tous les mois un à-compte et, en échange, je vous rendrai ce billet.
Les deux époux se consultèrent du regard, et ce fut la femme qui dit:
—Nous acceptons.
Mais il fallait une feuille de papier timbré, et le soi-disant clerc d’huissier n’en avait pas. Cette circonstance sembla le refroidir et on eût juré qu’il regrettait la concession.
Songeait-il donc à la retirer? MmeVantrasson en frémit; aussi s’adressant vivement à son mari:
—Cours vite rue de Lévis, lui dit-elle, au bureau de tabac, tu trouveras notre affaire!...
Il sortit de son pas pesant et M. Fortunat respira.
Certes, il avait montré un joli sang-froid durant cette scène, mais il lui avait semblé voir Vantrasson se précipiter sur lui, le broyer entre ses mains larges comme des éclanches de mouton, s’emparer du billet, le brûler et le jeter sur la chaussée, lui Fortunat, inerte et aux trois quarts mort.
Mais maintenant le danger était passé, et même MmeVantrasson, qui craignait qu’il ne trouvât le temps long, s’empressait autour de lui.
Elle lui avait avancé la chaise la plus intacte du taudis, elle voulait absolument qu’il acceptât quelque chose, un petit verre de doux, à tout le moins.
Et tout en cherchant parmi les bouteilles, elle le remerciait et geignait alternativement, disant qu’elle était bien à plaindre, ayant connu des jours meilleurs, mais qu’il y avait comme un sort sur elle depuis son mariage, et que jamais elle n’eût pu soupçonner qu’elle finirait par tant de misères au temps où elle était si heureuse chez le comte de Chalusse.
M. Fortunat écoutait, voilant sous un air d’intérêt admirablement joué la satisfaction profonde qu’il ressentait. Venu sans plan bien arrêté, les événements l’avaient servi mille fois mieux qu’il ne pouvait raisonnablement l’espérer.
Il conservait un moyen d’action sur les époux Vantrasson, il avait capté leur confiance, il venait d’obteniradroitement un tête-à-tête avec la femme, et pour comble, cette femme venait d’elle-même et tout naturellement au-devant des questions qu’il se proposait de lui adresser.
—Ah!... que ne suis-je encore au service du comte de Chalusse! disait-elle... Six cents francs de gages, autant en cadeaux, le double en profits!... C’était le bon temps! Mais voilà!... On n’est jamais content de son sort. Et ensuite, dame, on a un cœur...
Elle n’avait pu trouver ce «quelque chose de doux» qu’elle avait offert à son hôte, elle le remplaça par un mélange de cassis et d’eau-de-vie, dont elle emplit plus qu’à demi deux grands verres qu’elle posa sur le comptoir.
—Un soir, pour mon malheur, continuait-elle, je rencontrai Vantrasson au bal de la Redoute... C’était un 13, j’aurais dû me défier!... mais non, pas moyen!... Ah!... c’est qu’il fallait le voir, à l’époque, en grand uniforme. Il était dans les gardes de Paris, toutes les femmes en étaient folles... La tête me tourna...
Et son accent, son geste, le pincement de ses lèvres plaies trahissaient d’amères déceptions et de stériles regrets.
—Ah! ces beaux hommes!... poursuivit-elle, ne m’en parlez pas... Celui-là avait flairé mes économies. J’avais dix-neuf mille francs; il me proposa de devenir sa femme, et moi, bête, j’acceptai... Oui, bête, car j’avais quarante ans et lui trente, et j’aurais dû comprendre que c’était à mon argent qu’il en voulait, et non à ma personne... Enfin je quittai ma place, et même je lui payai un remplaçant pour l’avoir tout à moi.
Elle se montait peu à peu, en se rappelant sa confiance et sa crédulité passées, et d’un geste tragique, comme si elle eût espéré écarter des souvenirs trop cruels, elle saisit son verre et le vida d’un trait, non sans avoir dit préalablement à son hôte:
—A la vôtre!...
Chupin qui n’avait pas quitté la devanture du «Garni modèle,» sentit en lui un tressaillement d’envie, et sa langue gourmande erra sur ses lèvres.
—Un «mêlé cassis!» grommela-t-il. Ce ne serait pas de refus...
Cette combinaison de choix avait un peu remis le cœur de MmeVantrasson, et plus vivement, elle reprit:
—Dans les commencements, tout alla bien... Nous avions acheté, avec mes économies, un établissement, l’hôtel des Espagnes et de Nantua, rue Notre-Dame-des-Victoires, et les affaires marchaient. Jamais une chambre de libre. Mais qui a bu boira, n’est-ce pas, monsieur? Vantrasson aimait à lever le coude. Il s’était retenu le premier mois; petit à petit il reprit ses habitudes. Il se mettait dans des états à ne plus pouvoir seulement dire: pain. Et si ce n’eût été que cela, encore!... Le malheur est qu’il était trop bel homme pour rester un bon mari; il y a tant de gourgandines!...
Un soir, il ne rentra pas. Le lendemain, comme je lui adressais quelques reproches, oh! bien doucement... il me répondit par un juron et une giffle. Tout fut fini... Monsieur déclara qu’il était le maître et ne se gêna plus... Il buvait et il emportait le vin de la cave, il prenait tout l’argent, il restait des semaines entières dehors, et si je me plaignais... des coups!
Sa voix s’enrouait et, même, une larme lui vint au coin de l’œil, qu’elle essuya du revers de sa main.
—Vantrasson était toujours en ribote, continua-t-elle, moi je passais mes journées à pleurer toutes les larmes de mon pauvre corps... L’hôtel se mit à dépérir et bientôt nous n’eûmes plus personne... Il fallait vendre. Nous vendons et nous achetons un petit café... Au bout d’un an on nous mettait en faillite. Par bonheur j’avais quelques sous de côté; je prends à mon nom un fonds d’épicerie... en moins de six mois le fonds était mangé. Nous voilà sur le pavé; que faire?... Vantrasson buvait plus que jamais, il me demandait de l’argent quand il savait bien que je n’en avais pas, et plus que jamais il me battait... Alors, moi, à mon tour, j’ai perdu courage... Il faut pourtant vivre!... Non, vous ne me croiriez pas si je vous contais comment nous vivons depuis quatre ans...
Mais elle ne le dit pas, et se contenta d’ajouter:
—Quand on commence à tomber, on ne s’arrête plus, on roule de plus bas en plus bas, toujours, jusqu’au fin fond, comme nous... Ici, nous nous sommes établis on ne sait pas comment; nous payons notre loyer à la semaine, et si on nous met dehors, je ne vois plus qu’un refuge: la rivière...
—A votre place, hasarda M. Fortunat, j’aurais quitté mon mari...
—Oui... je sais bien!... On me l’a conseillé, et même... j’ai essayé... Trois ou quatre fois je me suis sauvée, et toujours je suis revenue... c’était plus fort que moi. D’ailleurs, je suis sa femme, n’est-ce pas; je l’ai bien payé, il est à moi, je ne veux pas qu’il soit à une autre...Il me roue de coups, je le méprise, je le haïs, et cependant...
Elle se versa un demi-verre d’eau-de-vie, et l’avala en disant avec un geste de rage:
—Il me le faut, quoi!... C’est la fatalité qui le veut. Et ce sera comme cela jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’il crève... ou moi!...
M. Fortunat avait pris une physionomie de circonstance, on l’eût dit intéressé et attendri au plus haut degré; au fond il se désolait.
Le temps se passait et la conversation de plus en plus s’écartait de son but. Heureusement une occasion se présenta de la ramener.
—Je m’étonne, madame, fit-il, que vous ne vous adressiez pas à votre ancien maître, M. le comte de Chalusse.
—Hélas!... je me suis adressée à lui, monsieur, et plusieurs fois...
—En ce cas...
—La première fois, il m’a reçue, je lui ai dit mon malheur et il m’a mis cinq billets de mille francs dans la main.
M. Fortunat leva les bras au ciel.
—Cinq mille francs!... répéta-t-il d’un ton d’admiration sans bornes; il est donc bien riche, ce comte!...
—Si riche, monsieur, qu’il ne connaît pas sa fortune... Il a qui sait combien de maisons sur le pavé de Paris, et de tous côtés des châteaux, des villages entiers, des forêts... enfin, de l’or à remuer à la pelle.
Le soi-disant clerc d’huissier fermait les yeux comme s’il eût été ébloui.
—La seconde fois que je me suis présentée chez M. le comte, reprit MmeVantrasson, je ne l’ai pas vu, mais il m’a fait remettre mille francs. La troisième et la quatrième fois, on m’a donné vingt francs à la porte, en me disant que M. le comte était en voyage... J’ai compris que c’était fini. D’ailleurs, tous les domestiques étaient changés. Un beau matin, sans qu’on ait su pourquoi, M. de Chalusse a fait maison nette, à ce qu’on m’a dit, il a renvoyé jusqu’au concierge et remplacé même la femme de charge.
—Pourquoi ne pas vous adresser à sa femme?
—M. de Chalusse n’est pas marié... Il ne l’a jamais été.
Au ton de son hôte, MmeVantrasson devait croire que, saisi de pitié, il se creusait la cervelle à lui chercher quelque expédient utile...
—Moi, fit-il, je tâcherais d’intéresser à mon malheur la famille, les parents...
—M. le comte n’a pas de parents.
—Pas possible!...
—Ah! il n’y a pas à dire, c’est comme cela. Pendant dix ans que j’ai été à son service, je lui ai entendu répéter plus de dix fois qu’il est seul au monde de sa famille, le dernier de tous... Et même, on prétend que c’est pour cela qu’il est si riche.
Désormais, l’attention de M. Fortunat n’était plus simulée: il abordait la question sérieuse et réelle de sa visite.
—Pas de famille... murmura-t-il. Qui donc héritera les millions du comte de Chalusse quand il mourra?
La Vantrasson eut un geste d’ignorance.
—Qui sait?... répondit-elle. Tout ira au gouvernement, sans doute, à moins que... Mais non, c’est impossible!
—Quoi?...
—Rien... Je pensais à la sœur de M. le comte, MlleHermine.
—Sa sœur!... vous disiez qu’il n’a plus un seul parent.
—C’est que c’est tout comme... Et d’ailleurs, qu’est-elle devenue, la pauvre créature?... Les uns assuraient qu’elle s’était mariée, et les autres qu’elle était morte... C’est tout une histoire.
Littéralement, M. Isidore Fortunat était sur le gril. Et pour comble, il n’osait interroger directement ni même laisser paraître son anxieuse curiosité, dans la crainte d’effaroucher la femme Vantrasson.
—Attendez donc, fit-il, je crois... il me semble que j’ai entendu raconter... ou que j’ai lu—je ne sais pas au juste—une histoire, au sujet d’une demoiselle de Chalusse. C’était terrible, n’est-ce pas?
—Oui, terrible, en effet... Mais je vous parle de longtemps... de vingt-cinq ou vingt-six ans au moins... j’étais encore dans mon pays, à Besançon... Seulement, personne n’a connu au juste la vérité.
—Comment! pas même vous?...
—Oh!... moi, c’est différent. Quand je suis entrée chez M. de Chalusse, six ans plus tard, il avait encore à son service un vieux jardinier qui avait tout su et qui m’a tout conté, en me faisant jurer de n’en jamais parler, bien entendu.
Prodigue de détails tant qu’il s’était agi d’elle ou deson mari, la Vantrasson allait-elle se tenir sur la réserve, maintenant qu’il s’agissait de la famille de Chalusse?
On devait l’appréhender, à voir sa mine pincée, et M. Fortunat en frémit, maudissant en lui-même cette discrétion intempestive.
Mais on ne le prenait pas sans vert, et quand il se mêlait d’un interrogatoire, il avait pour délier les langues des finesses qu’un juge d’instruction lui eût enviées.
Bien loin donc de paraître attacher la moindre importance au récit de la patronne du «garni modèle,» il se dressa d’un air effaré, en homme qui soudain s’aperçoit qu’il s’est oublié.
—Sapristi!... s’écria-t-il, nous sommes là que nous bavardons et le temps passe... Impossible d’attendre votre mari! Si je restais davantage, je ne trouverais plus d’omnibus et je demeure de l’autre côté de l’eau, derrière le Luxembourg.
—Et notre arrangement, monsieur...
—Ah!... tant pis, nous le rédigerons une autre fois... Je repasserai ou on vous enverra un de mes collègues.
Ce fut au tour de la Vantrasson de trembler.
Elle pensa que si elle laissait s’éloigner ce soi-disant clerc d’huissier, c’en était peut-être fait de la transaction. Un autre serait-il aussi accommodant?... Et lui-même conserverait-il ses bonnes dispositions?...
—Encore une petite minute, monsieur, insista-t-elle, mon mari ne saurait tarder et le dernier omnibus ne part qu’à minuit de la rue de Lévis...
—Je ne dis pas non, mais le quartier est si désert...
—Vantrasson vous accompagnera...
Et, résolue de le retenir à tout prix, elle lui versa un nouveau verre de «mêlé cassis» en disant:
—Où en étions-nous donc?... Ah! j’étais en train de vous conter l’histoire de MlleHermine.
Cachant la joie de son succès sous un air de résignation, M. Fortunat se rassit, au grand désespoir de Chupin qui commençait à trouver sa faction au dehors terriblement longue.
—C’est pour vous dire, poursuivit la Vantrasson, qu’en ce temps-là, il y a vingt-six ans, les Chalusse habitaient rue Saint-Dominique un hôtel superbe, où il y avait un jardin qui n’en finissait plus, tout planté d’arbres comme les Tuileries.
MlleHermine, qui avait alors dix-huit ou dix-neuf ans, était, à ce qu’il paraît, la plus belle jeunesse qui se puisse voir, blanche comme le lait, blonde comme l’or, avec des yeux couleur des bluets...
Elle était très-bonne et très-généreuse, à ce qu’on prétend, seulement, dame!... elle était comme ils sont tous dans cette famille, haute comme les nues, froide, un peu en dessous, et entêtée... Oh! mais entêtée à se laisser brûler à petit feu plutôt que de céder... Du reste, c’est tout le caractère du comte de Chalusse, j’en sais quelque chose, moi qui l’ai servi, et même...
—Pardon, interrompit M. Fortunat qui était résolu à empêcher les digressions, et MlleHermine?
—J’y reviens. Quoiqu’elle fût très-belle et immensément riche, personne ne lui faisait la cour... Il était archi-connu qu’elle devait épouser un marquis dont le père était un ami du sien. Les parents avaient arrangé celaentre eux, et rien ne manquait à l’arrangement que la consentement de la fille... MlleHermine ne voulait absolument pas entendre parler de son prétendu.
On avait fait tout au monde pour la décider à ce mariage, on l’avait morigénée, priée, menacée... Ah bien! oui!... Autant parler à une pierre. Quand on lui demandait pourquoi elle refusait le marquis, elle répondait: parce que... Et c’était tout.
Même, elle avait fini par déclarer que si on s’obstinait à la tourmenter elle quitterait l’hôtel et se réfugierait dans quelque couvent.
Tout cela, ce n’était que des raisons. Il n’est pas naturel qu’une jeune fille refuse un mari qui est jeune, joli garçon et marquis...
On se douta qu’il y avait quelque chose sous jeu, que MlleHermine ne voulait pas avouer, et M. Raymond jura qu’il allait surveiller sa sœur, et qu’il saurait bien découvrir le fond de sa pensée...
—M. Raymond est le comte de Chalusse actuel, n’est-ce pas? demanda M. Fortunat.
—Oui, monsieur... Donc, les choses en étaient là, quand, une nuit, le jardinier crut entendre un bruit terrible dans un pavillon qui était au bout du jardin...
Il était très-vaste, ce pavillon, je l’ai visité. Il s’y trouvait un salon, une salle de billard, une grande salle pour faire des armes...
Naturellement, le jardinier se lève pour voir ce qui arrive. Juste comme il sort, deux ombres passent tout près de lui et disparaissent sous les arbres... Il court après... rien... Les ombres avaient filé par la petite porte du jardin.
Dix fois, en me contant cela, le jardinier m’a dit qu’il avait cru avoir affaire à des domestiques sortant en cachette, et que pour cette raison il ne donna pas l’éveil.
Il fit le tour du pavillon cependant, n’y vit pas de lumière, et tranquillisé, il retourna se coucher...
—Et c’était MlleHermine qui s’enfuyait avec un amoureux, fit M. Fortunat...
MmeVantrasson eut l’air dépité d’un acteur qui se voit couper un effet.
—Attendez donc, répondit-elle, vous allez voir:
La nuit se passe, le matin arrive, puis l’heure du déjeuner... on ne voit pas paraître MlleHermine. On va frapper à sa porte... pas de réponse. On ouvre... Elle n’était pas dans sa chambre, et même le lit n’était pas défait...
Qu’est-ce que cela veut dire?... Voilà toute la maison en l’air: la mère qui se désole, le père qui est fou de colère et de douleur...
Comme de juste, on songe au frère de MlleHermine, et on monte le chercher... Il n’était pas chez lui, et son lit n’était pas défait non plus.
Tout le monde perdait la tête, quand le jardinier eut l’idée de raconter l’aventure de la nuit.
On court au pavillon, et que voit-on?... M. Raymond étendu à terre sur le dos, baigné dans son sang, roide, froid, immobile... comme mort, enfin! Une de ses mains serrait encore une épée...
On le relève, on le porte dans son lit, on envoie chercher un médecin... Il avait reçu deux coups d’épée, un à la gorge, l’autre en pleine poitrine...
Pendant plus d’un mois il resta entre la vie et la mort; et ce n’est qu’au bout de six semaines qu’il eut la force de raconter ce qui était arrivé.
Il fumait un cigare à sa fenêtre, quand il lui avait semblé distinguer une femme dans le jardin. Tout préoccupé de l’idée de sa sœur, il était descendu à la hâte, s’était glissé jusqu’au pavillon, et là, il avait trouvé près de MlleHermine un jeune homme qui lui était absolument inconnu.
Il pouvait le tuer, n’est-ce pas, et il ne lui eût rien été fait. Au lieu de cela, il lui déclara qu’ils allaient se battre à l’épée... Ils avaient des armes sous la main, ils se battirent... il fut blessé deux fois coup sur coup et tomba...
Et l’autre, croyant l’avoir tué, s’enfuit, entraînant MlleHermine...
MmeVantrasson eût bien voulu reprendre haleine, et sans doute, par la même occasion se rafraîchir un peu; mais M. Fortunat était pressé; Vantrasson pouvait rentrer d’une minute à l’autre.
—Et ensuite?... demanda-t-il.
—Ensuite, dame!... M. Raymond se rétablit, et trois mois après il était sur pied. Mais les parents, qui étaient vieux, avaient reçu un coup dans le cœur. Ils ne se remirent pas, eux. Peut-être se disaient-ils que c’était leur dureté et leur entêtement qui avaient causé la perte de leur fille... c’est un dur remords, ça. Ils allèrent dépérissant de jour en jour, à vue d’œil, et l’année suivante on les porta au cimetière à deux mois de distance...
Le soi-disant clerc d’huissier ne songeait plus à l’omnibus, désormais, c’était bien évident, et l’hôtesse du«garni modèle» devait être en même temps rassurée et flattée.
—Et MlleHermine?... interrogea-t-il.
—Hélas! monsieur, jamais on n’a su où elle avait passé, ni où elle est allée, ni ce qu’elle est devenue...
—On ne l’a donc pas cherchée!...
—Oh! monsieur, ne dites pas cela. C’est-à-dire que pendant je ne sais combien de temps MlleHermine a eu après elle tout ce qu’il y a d’agents de police en France et à l’étranger... Pas un n’a réussi à retrouver seulement sa trace. M. Raymond, devenu comte de Chalusse, avait promis une somme énorme à qui retrouverait l’homme qui avait séduit sa sœur. Il voulait le tuer. Lui-même l’a cherché pendant des années, inutilement.
—Ainsi, jamais on n’a eu de nouvelles de cette malheureuse?
—Jamais!... c’est-à-dire si, deux fois... à ce qu’on m’a dit, vous comprenez. Il paraîtrait que le lendemain même de l’affaire, ses parents ont reçu d’elle une lettre où elle leur demandait pardon. Cinq ou six mois plus tard, elle a écrit de nouveau pour dire qu’elle savait que son frère n’était pas mort. Elle s’excusait encore et s’accusait, disant qu’elle n’était qu’une malheureuse, qu’elle avait été folle, mais que déjà le châtiment était venu, et qu’il était terrible... Elle ajoutait que tout était brisé entre elle et les siens, que jamais on n’entendrait parler d’elle, et qu’elle souhaiterait être oubliée comme si elle n’eût pas existé... Elle allait jusqu’à dire que ses enfants ne sauraient pas son nom, et qu’elle se condamnait à ne jamais prononcer de sa vie la nom de Chalusse dont elle était la honte...
C’était là l’éternelle et lamentable histoire de la fille séduite, payant de son bonheur et de sa vie une minute de vertige.
Drame terrible sans doute, mais banal comme la vie de tous les jours, et dont la vulgarité semblait plus désolante encore dans la bouche de cette mégère du «garni-modèle,» qui, elle aussi, à l’entendre, avait été trompée.
Aussi, qui eût connu M. Isidore Fortunat, eût été bien intrigué de le voir si ému pour si peu, lui, l’homme positif par excellence, cuirassé—il s’en vantait—contre toutes les surprises de la sensibilité.
—Pauvre fille!... fit-il, pour dire quelque chose.
Puis, d’un ton d’insouciance, précisément assez mal simulé pour trahir une anxiété extraordinaire:
—A-t-on su, du moins, demanda-t-il, qui était le misérable qui avait enlevé Mllede Chalusse?
—Jamais. Qui il était, ce qu’il faisait, d’où il venait, s’il était vieux ou jeune, comment il avait connu MlleHermine... autant de mystères. Le bruit a bien couru, dans le temps, qu’il était étranger, Américain, je crois, et capitaine de navire, mais ce n’était qu’un bruit. La vérité est qu’on n’a seulement pas pu découvrir son nom.
—Quoi!... pas son nom!...
—Pas même.
Incapable de maîtriser son trouble, M. Fortunat eut du moins la présence d’esprit de se lever, et, grâce à ce mouvement, son visage se trouva dans l’ombre.
Mais il avait eu une exclamation sourde et un geste d’affreux découragement qui n’échappèrent pas à la Vantrasson. Elle en fut toute saisie, et de ce moment necessa d’observer avec la plus attentive défiance, le soi-disant clerc d’huissier.
Il n’avait pas tardé à se rasseoir sur sa chaise, près du comptoir, un peu pâle encore, mais fort calme en apparence.
Deux questions encore lui paraissaient indispensables, de l’une d’elles la lumière pouvait jaillir, et il venait de prendre le parti de les adresser au risque de se trahir.
Que lui importait son rôle, maintenant... Ne possédait-il pas des renseignements qu’il avait tout lieu de croire sincères!
—Je ne saurais vous dire, chère madame, commença-t-il, d’un ton bref, combien votre récit m’a intéressé... Maintenant, je puis vous l’avouer: je connais un peu le comte de Chalusse et je suis allé assez souvent chez lui, rue de Courcelles, où il demeure actuellement...
—Vous!... fit la femme, en inventoriant d’un coup, d’œil la toilette de M. Fortunat.
—Mon Dieu! oui, moi!... De la part de mon patron, bien entendu... Donc, toutes les fois que j’ai visité M. de Chalusse, j’ai vu chez lui une jeune demoiselle que je prenais pour sa fille... Je me trompais, probablement, puisqu’il n’est pas marié...
Il s’arrêta. La stupeur et la colère semblaient près de suffoquer l’hôtesse du «garni modèle.»
Sans deviner le comment ni le pourquoi, elle comprenait, à n’en point douter, qu’elle venait d’être jouée, et si elle eût suivi son premier mouvement elle eût sauté sur M. Isidore Fortunat.
Si elle se contint, si elle fit effort sur elle-même, c’est qu’elle lui réservait mieux.
—Une jeune demoiselle chez M. le comte, grommela-t-elle, ce n’est pas croyable, je ne l’ai jamais aperçue, je n’en ai jamais entendu parler... Depuis quand y est-elle?
—Depuis six ou sept mois.
—Si c’est ainsi, je ne dis pas absolument non. Voici tantôt deux ans que je n’ai mis les pieds chez M. le comte...
—C’est que j’ai une idée, moi. Cette jeune personne ne serait-elle pas la nièce de M. de Chalusse, la fille de MlleHermine?...
MmeVantrasson secoua la tête.
—Rayez cela de vos papiers, prononça-t-elle. M. le comte a dit que sa sœur était morte pour lui la nuit où elle n’est enfuie...
—Qui donc serait cette jeune fille, alors?
—Dame!... je ne sais pas, moi. Comment est-elle?
—Assez grande, brune.
—Son âge?
—Dix-huit ou dix-neuf ans.
La mégère se livra, sur ses doigts, à un rapide calcul.
—Neuf et quatre treize, grommelait-elle, et cinq dix-huit... Eh! eh!... pourquoi pas!... Il faudra que j’aille voir cela.
—Plaît-il?...
—Rien... c’est une réflexion que je fais à part moi. Savez-vous son nom, à cette demoiselle?
—Marguerite.
Le visage de la Vantrasson se rembrunit.
—Non... ce n’est pas cela, murmura-t-elle d’une voix à peine distincte.
M. Fortunat était sur ses charbons ardents. Il était clair que cette affreuse créature, si elle ne savait rien de précis, avait au moins une idée, des soupçons vagues. Comment la faire parler, maintenant qu’elle était sur ses gardes?
Il n’eut pas le loisir de chercher un expédient; la porte du taudis s’ouvrit, et le maître, Vantrasson en personne, parut sur le seuil.
Parti aviné, il revenait ivre; sorti d’un pas lourd, il rentrait titubant.
—Ah!... scélérat! glapit la mégère, brigand!... tu as bu.
Il réussit à se maintenir en équilibre, et toisant sa femme avec ce flegme particulier aux ivrognes:
—Eh bien!... après!... fit-il. On ne peut donc plus rire avec les amis?... J’en ai rencontré deux qui avaient touché leur quinzaine, fallait-il refuser une politesse?
—Tu ne peux plus te tenir debout.
—Ça, c’est vrai! répondit-il.
Et pour le prouver, il se laissa choir sur une chaise.
Quelles menaces mâchonnait la Vantrasson? M. Fortunat ne distingua guère que les mots de «volée» et de «mouchard.» Mais aux regards qu’elle adressait alternativement à son mari et à lui, il ne pouvait guère se méprendre.
«Tu as du bonheur, toi, disaient clairement ces regards, que mon mari soit en cet état, on se serait expliqué, sans cela, et on aurait vu...»
—Je l’échappe belle! pensa le faux clerc.
Mais il n’y avait rien à craindre, c’était le cas de se montrer brave.
—Laissez donc votre homme tranquille, dit-il. S’il a seulement rapporté le papier timbré qu’il était allé chercher, je n’aurai pas perdu ma soirée pour vous obliger.
Vantrasson rapportait, non pas une feuille, mais deux. Une idée d’ivrogne. On trouva une mauvaise plume et de l’encre boueuse, et M. Fortunat se mit à rédiger une reconnaissance, selon les conventions arrêtées. Mais il fallait écrire le nom du créancier dont il avait parlé, il ne voulait pas mettre le sien, il mit celui de Chupin (Victor), lequel, en ce moment, mouillé et transi à la porte, ne se doutait guère du mauvais tour qu’on lui jouait.
—Chupin!... répétait l’hôtesse du «garni modèle,» afin de bien graver ce nom dans sa mémoire... Victor Chupin!... On le verra, celui-là...
L’acte rédigé, il fallut réveiller Vantrasson pour le signer.
Il s’y prêta de bonne grâce, et la femme apposa sa signature près de celle de son mari.
Alors, M. Fortunat remit en échange le billet qui lui avait servi de prétexte.
—Et surtout, recommanda-t-il encore, en ouvrant la porte pour se retirer, surtout n’oubliez pas l’à-compte à verser tous les mois...
—Oui, va!... compte là-dessus!... grogna la Vantrasson.
Il n’entendit pas cela. Il n’entendit pas davantage Chupin qui l’avait rejoint, qui marchait à ses côtés, et qui lui disait:
—Enfin, vous voilà, m’sieu!... Je pensais que vousaviez signé un bail dans cette baraque... la prochaine fois, j’apporterai une chaufferette...
Une de ces préoccupations despotiques, que connaissent les chercheurs obstinés, s’était emparée de M. Fortunat, et supprimait, pour lui, les circonstances extérieures. Venu le cœur bondissant d’espérances, il se retirait désespéré. Et sans souci de l’obscurité, de la boue, de la pluie qui recommençait, il allait au milieu de la chaussée...
Il fallut que Chupin l’arrêtât à la barrière, et lui rappelât qu’une voiture les attendait...
—C’est juste... fit-il.
Il monta, mais sans s’en apercevoir, assurément. Et tout le long du chemin, sa pensée débordant de son cerveau, comme le liquide d’un vase trop étroit, se répandit en un monologue dont Chupin, par instants, attrapait quelques bribes.
—Quelle affaire!... murmurait-il, quelle affaire!... J’en ai bien débrouillé depuis sept ans, mais jamais de si obscure... Ah! mes quarante mille francs sont bien aventurés. Certes! j’en ai bien déniché, de ces héritiers, dont on ne soupçonnait même pas l’existence, mais du moins j’avais quelque indice pour me guider... Ici, rien, pas une lueur... les ténèbres partout. Si je trouvais, cependant!... Mais comment chercher des gens dont j’ignore même le nom, des gens qui ont su échapper à toutes les investigations de la police!... Et où les chercher?... En Europe, en Amérique?... C’est à devenir fou!... A qui donc iront tous les millions du comte de Chalusse!...
L’arrêt brusque de la voiture sur la place de la Bourseappela cependant M. Fortunat au sentiment de la réalité.
—Voici vingt francs, Victor, dit-il à Chupin, payez le cocher, vous garderez le reste.
Ayant dit, il sauta lestement à terre.
Devant sa maison, un coupé de maître, attelé de deux chevaux de prix stationnait.
—L’équipage du marquis de Valorsay!... grommela M. Fortunat. Il a été patient; il m’a attendu, ou plutôt il a attendu mes dix mille francs... Nous allons bien voir!...
M. Fortunat venait à peine de partir pour son expédition au «garni modèle,» lorsque le marquis de Valorsay s’était présenté chez lui.
—Monsieur est sorti, répondit la Dodelin, qui était allée ouvrir.
—Vous devez vous tromper, ma bonne...
—Oh! non... Et même Monsieur a dit que vous l’espériez.
—Allons, soit...
Fidèle aux ordres qu’elle avait reçus, la servante conduisit le visiteur dans le salon, alluma les bougies d’un candélabre et se retira.
—C’est prodigieux! grommelait le marquis, mons Fortunat se fait désirer, mons Fortunat se fait attendre!... Enfin...
Il sortit un journal de sa poche, s’allongea sur un fauteuil... et attendit.
Par son nom, sa fortune, ses habitudes et ses goûts, le marquis de Valorsay appartenait à cette aristocratie—non sans alliage—du plaisir et de la vanité, qui pour exprimer des mœurs nouvelles a créé un vocable nouveau: «la haute vie.»
Le cercle, le bois, les courses, les premières représentations, la chasse en automne, l’été les eaux, une maîtresse, son tailleur, ses relations du monde, ses chevaux emplissaient les journées du marquis de Valorsay de leurs frivoles soucis.
Courir en personne un steeple-chase lui paraissait une prouesse digne de ses aïeux. Et quand il passait et repassait devant les tribunes, en tenue de jockey, avec ses bottes à revers et sa casaque amaranthe, il croyait lire l’admiration dans tous les yeux.
C’était là comme le fond banal de son existence, d’où se détachaient quelques épisodes saillants: deux duels, une femme enlevée, une séance de vingt-six heures au jeu, une chute à la Marche, qui mit ses jours en danger.
Tant d’avantages le rehaussaient considérablement dans l’estime de ses amis, et lui avaient valu une célébrité dont il n’était pas médiocrement fier.
Les chroniqueurs usaient et abusaient de ses initiales, et dès qu’il quittait Paris, les journaux du sport ne manquaient jamais de signaler son départ, à l’article «Villégiatures et déplacements.»
Le malheur est que cette vie d’oisiveté affairée a ses fatigues et ses accidents. M. de Valorsay en était la preuve vivante.
Il n’avait que trente-trois ans, et il en paraissait pour le moins quarante, en dépit de soins excessifs. Les rides lui venaient, et tout l’art de son valet de chambre ne dissimulait qu’à grand’peine et mal les places vides de son crâne. De sa chute à la Marche, il lui était resté à la jambe droite une certaine roideur qui tournait à la claudication dès que le temps se mettait à la pluie.
Toute sa personne, enfin, annonçait une lassitude prématurée, de même que ses yeux, lorsqu’il cessait de les surveiller, trahissaient le dégoût de tout, l’abus, la satiété.
Il avait encore grand air malgré cela, une distinction innée que rien n’avait altéré, et ces façons hautaines qui annoncent l’estime exagérée de soi et l’habitude de commander des inférieurs...
Onze heures sonnèrent à la pendule du salon de M. Fortunat; le marquis de Valorsay se dressa en jurant.
—Ceci devient trop fort! grommela-t-il. Ce drôle se moque de moi, décidément.
Il cherchait des yeux une sonnette, il n’en aperçut pas, et il en fut réduit, lui, à entrebâiller une porte et à appeler.
La Dodelin parut.
—Monsieur a dit qu’il serait ici à minuit, répondit-elle à toutes les questions du marquis, donc il y sera... Il n’a pas son pareil pour l’exactitude. Que monsieur patiente encore un petit moment.
—Soit, patientons, mais alors, ma bonne, allumez-moi du feu, j’ai les pieds gelés!...
Il est de fait que le salon de M. Fortunat, presque toujours fermé, était humide et froid comme une glacière.
Et pour comble, M. de Valorsay était en habit, avec un pardessus très-léger.
La servante hésita une seconde, trouvant que ce visiteur était bien sans gêne, et agissait comme chez lui. Pourtant elle obéit.
—Évidemment, pensait le marquis, je devrais me retirer, oui, je le devrais...
Il resta cependant. La nécessité mâta les révoltes de son orgueil.
Orphelin de bonne heure, maître sans contrôle à vingt-trois ans d’un patrimoine immense, M. de Valorsay était entré dans la vie comme un affamé dans une salle à manger.
Son nom lui donnant droit à une bonne place, il s’installa, les deux coudes sur la table, sans demander combien coûtait le banquet.
C’était cher; il s’en aperçut à la fin de la première année en constatant qu’il avait de beaucoup dépassé ses revenus.
Il était clair que s’il continuait ainsi, chaque année creuserait un abîme où s’engloutirait à la fin toute la fortune que lui avait laissée son père, plus de cent soixante mille livres de rente.
Mais il avait bien le temps, vraiment, de songer à ces choses lointaines et mesquines! Et d’ailleurs il avait eu tant de succès et de satisfactions de tout genre, pour son argent, qu’il ne le regrettait pas.
Il possédait des propriétés princières, il trouva des prêteurs qui furent trop heureux de lui offrir tout ce qu’ils avaient de capitaux, contre bonne hypothèque, bien entendu.
Il emprunta timidement d’abord, puis plus hardiment, lorsqu’il reconnut combien peu de chose est une hypothèque. On n’en est ni plus ni moins le maître chez soi.
D’ailleurs, ses besoins grandissaient incessamment comme sa vanité.
Placé à une certaine hauteur dans l’opinion de son monde, il ne voulait pas déchoir et ce lui était une raison de faire une certaine folie chaque année, parce qu’il l’avait faite l’année précédente.
Son écurie seule lui coûtait plus de cinquante mille francs par an.
D’intérêts, il n’en payait pas; on ne les lui réclamait pas; il oubliait sans doute qu’ils s’accumulaient lentement, mais continuellement; qu’ils s’enflaient à chaque échéance, qu’ils produisaient eux-mêmes, et qu’au bout d’un certain nombre d’années le capital de sa dette serait doublé.
Sur la fin, il ne comptait même plus. Il ignorait absolument où en étaient ses affaires. Il en était arrivé à se croire des ressources inépuisables.
Il le crut jusqu’au jour où étant allé chez son notaire chercher des fonds, ce notaire lui répondit froidement:
—Vous me demandiez cent mille francs, monsieur le marquis, je n’ai pu vous en procurer que cinquante mille... les voici. Et n’espérez plus rien. Tous vos immeubles sont grevés au-delà de leur valeur... ainsi c’est fini. Vos créanciers vous laisseront sans doute tranquille un an encore, c’est leur intérêt; mais ce délai écoulé, ils vous exproprieront, c’est leur droit.
Il eut un sourire discret, un sourire d’officier ministériel, et ajouta:
—Moi, à votre place, monsieur le marquis, je mettrais à profit cette année de répit. Vous comprenez sans doute ce que je veux dire?... J’ai bien l’honneur de vous saluer.
Quel réveil!... après un rêve splendide de plus de dix années!...
M. de Valorsay en demeura comme écrasé, et pendant deux jours il resta enfermé chez lui, refusant obstinément de recevoir personne.
—M. le marquis est malade!... répondait son valet de chambre aux visiteurs.
Il lui avait fallu ce temps pour se remettre, pour en venir surtout à oser envisager bien en face et froidement sa situation.
Elle était épouvantable, car sa ruine était complète, absolue. Pas une épave ne devait échappée au désastre. Que devenir? Que faire?
Il avait beau se tâter, il se trouvait incapable de rien entreprendre, de rien sentir. Tout ce que la nature lui avait départi d’énergie, il l’avait gaspillé au service de sa vanité. Plus jeune, il eût pu se faire soldat, il n’eût pas été le premier, il serait allé en Afrique... mais il n’avait même pas cette ressource.
C’est alors que le sourire de son notaire, comme une lueur dans les ténèbres, lui revint à la mémoire.
—Décidément, murmura-t-il, son conseil était bon... Tout n’est pas perdu et une issue nous reste encore: un mariage.
Pourquoi ne se marierait-il pas, en effet, et richement. Rien n’avait transpiré de son désastre, et il avait encore pour un an tous les prestiges de la fortune.
Son nom seul était un apport considérable. Ce serait bien le diable s’il ne découvrait pas dans la banque ou dans le haut commerce quelque héritière dévorée de l’ambition d’avoir sur ses voitures une couronne de marquise.
Ce parti arrêté et mûri, M. de Valorsay s’était mis en quête, et bientôt il crut avoir trouvé.
Mais ce n’était pas tout. Les donneurs de grosses dots sont défiants, ils aiment à voir clair dans la situation des épouseurs qui se présentent, ils vont aux informations, quelquefois. Avant de s’engager, M. de Valorsay comprit qu’un homme d’affaires intelligent et dévoué lui devenait indispensable.
N’allait-il pas falloir tenir les créanciers en haleine, leur imposer silence, obtenir d’eux des concessions, les intéresser en un mot au succès?...
C’est avec ces idées que M. de Valorsay se rendit chez son notaire, espérant peut-être son concours.
Il le refusa net, d’un ton rogue, déclarant qu’il ne pouvait se mêler de tels tripotages, et que les lui proposer était presque une insulte. Puis, touché sans doute du désespoir de son client:
—Mais je puis, ajouta-t-il, vous indiquer l’homme qu’il vous faut... Allez trouver M. Isidore Fortunat, 27, place de la Bourse; si vous parvenez à l’intéresser à votre mariage, il est fait.
Voilà, en gros, comment et à la suite de quelles circonstances le brillant marquis de Valorsay était entré en relations avec M. Isidore Fortunat.
D’un coup d’œil perspicace, dès la première visite, il jaugea l’homme. Il le vit tel qu’il le souhaitait, prudentet hardi tout ensemble, fertile en expédients, passé maître dans l’art de glisser sans accroc entre les mailles le la loi, avide enfin, et peu tourmenté de scrupules.
Avec un tel conseiller, masquer six mois un désastre et duper le beau-père le plus défiant devait n’être qu’un jeu.
Aussi, M. de Valorsay n’eut-il pas une minute d’indécision. Il exposa franchement sa situation financière et ses espérances matrimoniales, et conclut en promettant tant pour cent sur la dot, le lendemain de son mariage.
Séance tenante, un traité fut signé, et dès le lendemain M. Fortunat prenait en main les intérêts de l’honorable gentilhomme.
De quel cœur il s’y donna, et avec quelle foi au succès! un seul fait le dit: Il avait avancé, de sa poche, quarante mille francs à son client.
Après cela, le marquis eût eu mauvaise grâce à n’être pas satisfait de son conseiller. Il en était d’autant plus enchanté que cet habile homme, en toute occasion, lui témoignait une déférence respectueuse jusqu’à la servilité.
Aux yeux de M. de Valorsay, ce point était capital, car il devenait plus arrogant et plus susceptible, à mesure qu’il avait moins le droit de l’être.
Honteux au-dedans de lui-même et profondément humilié des tripotages avilissants auxquels il descendait, il s’en vengeait en accablant son complice de sa supériorité imaginaire et de ses dédains de grand seigneur.
Selon son humeur, bonne ou mauvaise, il l’appelait «Cher Arabe,» ou «Mons Fortunat» et le plus souvent «Maître Vingt-pour-Cent.»
Et l’autre n’en gardait pas moins son sourire obséquieux sur les lèvres, bien capable, par exemple, de porter tout cela sur sa note de frais à l’article «divers».
Mais précisément la constante soumission de M. Fortunat faisait paraître son absence plus extraordinaire. Un tel oubli des plus vulgaires convenances ne se concevait pas de la part d’un homme si poli.
De sorte que peu à peu le marquis de Valorsay passait de la colère à l’inquiétude.
—Serait-il survenu quelque chose?... pensait-il.
C’est que les aiguilles de la pendule marchaient toujours... minuit était sonné depuis un moment déjà.
Le marquis délibérait s’il se retirerait ou non à la demie, quand il entendit le grincement d’une clef dans la serrure de la porte extérieure, puis des pas rapides dans le corridor.
—Enfin!... le voici! murmura-t-il, avec un soupir de satisfaction.
Il s’attendait à le voir paraître aussitôt, mais point.
Peu soucieux de s’exhiber sous le costume qu’il avait endossé pour suivre Chupin, M. Fortunat avait couru à sa chambre à coucher reprendre ses vêtements ordinaires. Il avait besoin, en outre, de songer à la conduite à tenir et à ce qu’il dirait.
Si M. de Valorsay, comme c’était probable, ignorait l’accident du comte de Chalusse, fallait-il le lui apprendre? M. Fortunat se dit que non, prévoyant avec raison que cela soulèverait une discussion capable d’amener une rupture. Or, il ne voulait rompre qu’à bon escient, et seulement quand il serait bien sûr de la mort du comte.
De son côté, M. de Valorsay réfléchissait—un peu tard—qu’il avait eu bien tort de patienter pendant trois mortelles heures.
Était-ce digne de lui?... Ne s’était-il pas manqué gravement à lui-même?... Puis encore, M. Fortunat ne mesurerait-il pas à cette circonstance qui était un aveu, l’importance de ses services et l’urgence des besoins de son client?... N’en deviendrait-il pas plus exigeant et plus dur?
Très-certainement, si le marquis eût pu s’esquiver sans bruit, il l’eût fait. Mais c’était impossible. Alors, il eut recours à un stratagème qui lui parut sauver sa dignité compromise.
Il se tassa dans son fauteuil, ferma les yeux et parut dormir.
Et quand M. Fortunat entra dans le salon, il se dressa brusquement, comme un homme réveillé en sursaut, se frottant les yeux en disant:
—Hein!... qu’est-ce que c’est?... Par ma foi!... je m’étais bel et bien endormi.
Mais l’autre ne fut pas dupe.
Il avait fort bien remarqué à terre un journal qui, tout froissé et tout déchiré, trahissait la colère d’une longue attente.
—Ah ça! continuait le marquis, quelle heure est-il?... Minuit et demi!... Et c’est maintenant que vous arrivez à un rendez-vous assigné pour dix heures!... Ceci passe la permission, mons Fortunat, et vous en prenez par trop à votre aise avec moi! Savez-vous que ma voiture est en bas, par le temps qu’il fait, depuis neuf heures et demie, et que mes chevaux en ont peut-être attrapé unefluxion de poitrine!... Un attelage de six cents louis!...
M. Fortunat tendait à cet orage un dos plein d’humilité.
—Il faut m’excuser, monsieur le marquis, fit-il. Si je suis resté dehors si tard, contre mes habitudes, c’est uniquement pour vos affaires.
—Pardieu!... il ne manquerait plus que c’eût été pour les vôtres!
Et satisfait de cette plaisanterie, il ajouta:
—Eh bien!... où en sommes-nous?
—De mon côté tout marche à souhait.
Le marquis avait repris sa place au coin de la cheminée et tisonnait le feu d’un air d’insouciance très-noble à coup sur, mais assez mal joué.
—Je vous écoute... dit-il simplement.
—En ce cas, monsieur le marquis, répondit M. Fortunat, voici le fait en deux mots sans détails. Grâce à un expédient imaginé par moi, nous obtiendrons pour vingt-quatre heures la main-levée de toutes les inscriptions qui grèvent vos biens... Nous prendrons adroitement nos mesures, et ce jour-là même, nous demanderons un état au conservateur... Cet état, naturellement, certifiera que vos propriétés sont libres d’hypothèques, vous le montrerez à M. de Chalusse et tous ses doutes, s’il en a, seront levés... L’expédient, du reste, est simple; le difficile était de trouver les fonds, mais je les aurai chez un coulissier de mes amis. Tous vos créanciers, sauf deux, se prêtent admirablement à cette petite manœuvre, j’ai leur consentement. Par exemple, ce sera cher: il vous en coûtera vingt-six mille francs environ de commission et de frais.
M. de Valorsay eut un mouvement de joie si vif, qu’il ne put s’empêcher de battre des mains.
—Alors, l’affaire est dans le sac!... s’écria-t-il. Avant un mois MlleMarguerite sera marquise de Valorsay et j’aurai de nouveau cent mille livres de rentes...
Puis, ayant surpris le geste de M. Fortunat qui n’avait pu se retenir de hocher gravement la tête:
—Ah! vous doutez!... reprit-il. Eh bien! à votre tour écoutez-moi. Hier, j’ai eu une conférence de deux heures avec le comte de Chalusse, et tout a été convenu et arrêté...
Nous avons échangé notre parole, maître Vingt-pour-cent. Le comte fait royalement les choses, il donne à MlleMarguerite deux millions.
—Deux millions! fit l’autre comme un écho.
—Oui, cher Arabe, ni plus ni moins... Seulement, pour des raisons particulières et qu’il ne m’a pas dites, le comte tient à ce qu’il ne soit porté que deux cent mille francs au contrat. Le reste—dix-huit cent mille livres, s’il vous plaît—me sera remis de la main à la main, sans reçu, avant la mairie. Ma parole d’honneur, je trouve cela charmant... et vous?
M. Fortunat ne répondit pas. La gaieté expansive de M. de Valorsay, loin de le dérider, l’attristait.
—Toi, pensait-il, tu chanterais moins haut, si tu savais qu’à l’heure qu’il est le comte a peut-être rendu l’âme et que très-probablement MlleMarguerite n’a plus que ses beaux yeux pour pleurer ses millions...
Mais le brillant gentilhomme ne soupçonnait pas cela, car il continuait, répondant plutôt aux objections de son esprit qu’à M. Fortunat:
—Vous me direz peut-être qu’il est singulier que moi, Ange-Marie-Robert Dalbon, marquis de Valorsay, j’épouse une fille qui ne connaît ni père ni mère et qui s’appelle Marguerite tout court... De ce coté-là, c’est vrai, l’union n’est pas positivement brillante. Enfin, comme il sera notoire qu’elle n’a eu en dot que 200,000 francs, on ne m’accusera pas d’avoir battu monnaie avec mon nom... J’aurai l’air, tout au contraire, d’avoir fait un mariage d’amour... cela me rajeunira.
Cependant il s’interrompit, irrité de la froideur obstinée de M. Fortunat.
—Savez-vous, maître Vingt-pour-Cent, dit-il, qu’à voir votre mine allongée, on jurerait que vous doutez du succès.
—Il faut toujours douter... répondit philosophiquement l’homme d’affaires.
Le marquis haussa les épaules.
—Même quand on a triomphé de tous les obstacles? demanda-t-il d’un ton goguenard.
—Mon Dieu, oui.
—Que manque-t-il, cependant, pour que ce mariage soit autant dire conclu?...
—Le consentement de MlleMarguerite, monsieur le marquis.
Ce fut comme une douche d’eau glacée tombant sur la joie de M. de Valorsay. Un frisson nerveux le secoua, il devint livide, et d’une voix sourde:
—Je l’aurai, répondit-il, j’en suis sûr maintenant.
On ne pouvait pas dire que M. Fortunat fût en colère. Ces gens froids et lisses comme une pièce de cent sous n’ont point de passions inutiles.
Mais il était singulièrement agacé d’entendre son client sonner sottement les fanfares de la victoire, pendant qu’il était réduit, lui, à dissimuler au fond de son cœur le deuil douloureux de ses 40,000 francs.
Aussi, loin d’être touché de l’émotion du marquis, se complut-il à retourner le poignard dans la blessure qu’il avait faite.
—Il faut me pardonner ma défiance, dit-il. Elle vient de ce que je me rappelle parfaitement ce que vous me disiez il y a huit jours.
—Que vous disais-je?
—Que vous soupçonniez MlleMarguerite d’une... Comment dois-je m’exprimer?... D’une... préférence secrète pour quelqu’un.
A l’enthousiasme du marquis, le plus sombre abattement avait succédé. Il était manifeste qu’il subissait la plus cruelle torture.
—J’ai eu plus que des soupçons, dit-il.
—Ah!
—J’ai eu une certitude, grâce à la femme de charge du comte de Chalusse, MmeLéon, une vieille misérable que j’ai su mettre dans mes intérêts. Elle a épié MlleMarguerite et surpris une lettre qui lui était adressée...
—Oh! oh!...
—Certes! il ne s’est rien passé dont MlleMarguerite ait à rougir; la lettre que j’ai tenue entre mes mains en était la preuve éclatante. Elle pourrait avouer hautement les sentiments qu’elle inspire et que sans doute elle éprouve. Cependant...
Le regard de M. Fortunat devenait insupportable de fixité.
—Vous voyez donc bien que j’ai raison de craindre... fit-il.
Exaspéré, hors de lui, M. de Valorsay se leva si violemment, que son fauteuil en fut renversé.
—Eh bien!... non! s’écria-t-il, mille fois non! Vous avez tort... parce qu’à l’heure qu’il est, l’homme qu’avait distingué MlleMarguerite est perdu... Ah! c’est ainsi. Pendant que nous sommes ici, en ce moment même, il se perd irrémissiblement, sans retour... Entre lui et la femme que je veux épouser, que j’épouserai, j’ai creusé un abîme si profond que le plus immense amour ne le comblerait pas. C’est mieux et pis que si je l’avais tué... Mort, on le pleurerait peut-être... Tandis que maintenant, la dernière des filles et la plus avilie se détournera de lui, ou l’aimant, n’osera l’avouer.
L’impassible homme d’affaires parut troublé.
—Auriez-vous donc, balbutia-t-il, mis à exécution le projet... le plan dont vous m’avez entretenu en l’air... et que je prenais, moi, pour une fanfaronnade, pour une plaisanterie?...
Le marquis abaissa lentement la tête.
—Oui!...
L’autre demeura un moment comme pétrifié; puis tout à coup:
—Quoi!... vous avez fait cela, dit-il, vous... un gentilhomme!...
En proie à une agitation convulsive, M. de Valorsay marchait au hasard dans le salon... S’il eût aperçu son visage dans une glace, il se fût fait peur.
—Un gentilhomme! répétait-il avec l’accent d’une rage contenue, un gentilhomme!... Les gens n’ont quece mot à la bouche, maintenant... Qu’entendez-vous donc par un gentilhomme, s’il vous plaît, mons Fortunat!... Ne serait-ce pas par hasard un personnage héroïque et idiot qui traverse la vie d’un pas grave, mélancoliquement drapé dans ses principes, stoïque autant que Job et résigné comme un martyr... une manière de Don Quichotte moral prêchant l’austère vertu et la pratiquant?... Le malheur est que les grands sentiments sont hors de prix, et je suis ruiné... D’ailleurs, les miroirs de chevalerie sont cassés, je vous en préviens... Moi je ne suis pas un saint, j’aime la vie et tout ce qui la fait belle et facile: les femmes, le jeu, le luxe, les chevaux... et pour me procurer tout cela, comme je suis de mon temps, je me bats avec les armes de mon temps... Être honnête est superbe, mais tant qu’à ne l’être pas, je préfère une énorme infamie qui me donnera cent mille livres de rentes à cent mille petites gredineries à vingt sous pièce... le garçon me gêne, je le supprime... tant pis pour lui, pourquoi se trouve-t-il là!... Si j’avais pu le mener sur le terrain, en plein soleil, je l’aurais expédié dans les règles, par devant témoins... mais agir ainsi, c’eût été renoncer à MlleMarguerite... J’ai dû chercher autre chose... Je n’avais pas le choix des moyens, n’est-ce pas?... L’homme qui se noie et qui en est à sa dernière gorgée ne repousse pas une planche de salut, parce qu’elle est malpropre...
Il eut un geste plus violent encore que ses paroles, et se jeta sur un canapé, prenant son front entre ses mains, comme s’il l’eût senti près d’éclater.
La colère l’étouffait, et plus encore quelque chose qu’il ne s’avouait pas, le soulèvement de sa conscience et la révolte de ses derniers instincts d’honnêteté.
Assurément il avait peu de préjugés, et depuis longtemps il s’était mis au-dessus des préceptes de la morale vulgaire qu’il traitait de doctrine d’abrutissement. Mais du moins, jusqu’à ce jour, jamais il n’avait formellement violé aucun article du code des gens d’honneur. Tandis que cette fois...
—C’est une abominable action que vous venez de commettre, monsieur le marquis, prononça froidement M. Fortunat...
—Oh!... pas de morale.
—Cela ne fait jamais mal.
Le marquis haussa les épaules, et d’un ton d’amère gouaillerie:
—Voyons, mons Fortunat, dit-il, tenez-vous énormément à perdre les 40,000 francs que vous m’avez avancés?... C’est facile. Courez chez la d’Argelès, demandez M. de Coralth, donnez-lui contre-ordre de ma part, et l’autre sera sauvé, et il épousera les millions de MlleMarguerite.
M. Fortunat se tut.
Il ne pouvait pas dire au marquis: «Eh! ils sont perdus, mes 40,000 francs, je ne le sais que trop... MlleMarguerite n’a plus de millions et vous avez commis un crime inutile...»