Ce n’est pas sans certaines appréhensions que Pascal s’était présenté chez le baron Trigault; mais, après ce qu’il avait entendu, il ne devait plus hésiter, ni craindre, il pouvait parler en toute sécurité.
—Je ne vous apprendrai rien, monsieur le baron, commença-t-il, en vous disant que M. de Coralth avait glissé dans le jeu les cartes préparées qui m’ont fait gagner... cela est de toute évidence... Quoi qu’il advienne, je me vengerai... Mais avant de le frapper, je veux atteindre l’homme dont il était le vil instrument.
—Quoi!... vous supposez...
—Je ne suppose pas... je suis sûr que M. de Coralth agissait pour le compte d’un misérable qui n’avait pas le courage de son infamie!...
—Possible!... Je ne vois guère de scélératesse qui puisse l’effrayer... Mais qui donc l’a employé à cette œuvre abominable de déshonorer un honnête homme!...
—Le marquis de Valorsay.
A ce nom, le baron bondit sur son divan.
—Impossible! s’écria-t-il, absolument impossible!... M. de Valorsay est incapable de la lâcheté dont vous l’accusez... Que dis-je? il est au-dessus même du soupçon. Voici bien des années que je le vois, et jamais je n’ai connu un homme plus loyal, plus honnête, plus brave. Pour tout dire, il est de mes amis, nous nous voyons presque tous les jours, et je l’attends aujourd’hui même.
—C’est cependant lui qui a poussé M. de Coralth.
—Mais pourquoi?... Dans quel but?...
—Pour épouser une jeune fille que j’aime... Elle...m’aimait, il a reconnu que j’étais un obstacle, il m’a supprimé, plus sûrement que s’il m’eût fait assassiner. Mort, elle m’eût pleuré... déshonoré, elle me repousse.
—Valorsay est donc fou de cette jeune fille?
—Elle lui est, je pense, parfaitement indifférente.
—Eh bien, alors?...
—Seulement, elle possède des millions...
Cette explication, on le voyait, était loin d’ébranler le baron Trigault.
—Le marquis, répondait-il, a cent cinquante ou deux cent mille livres de rentes en beaux biens au soleil; voilà sa justification. Avec cette fortune et son nom, en position de choisir entre toutes les héritières de France, pourquoi irait-il s’adresser à la femme que vous aimez!... Ah! s’il était pauvre, si sa fortune était compromise, s’il sentait, comme mon gendre, le besoin de redorer son blason...
Il s’arrêta; on frappait à la porte... Il cria d’entrer, et un valet parut qui lui dit:
—M. le marquis de Valorsay désirerait entretenir M. le baron.
C’était l’ennemi!... Une convulsion de rage crispa le visage de Pascal, mais ce fut tout. Il ne bougea pas, il ne prononça pas une parole.
—Priez M. le marquis de m’attendre à côté, dans la salle à manger, dit le baron, je le rejoins à l’instant.
Et le domestique s’étant retiré:
—Eh bien!... M. Férailleur, demanda-t-il, devinez-vous mes intentions?
—Je le crois, monsieur... Vous voulez probablementme mettre à même d’entendre l’entretien que vous allez avoir avec M. de Valorsay.
—Juste... Je laisserai la porte ouverte. A vous d’écouter.
Ce mot «écouter» avait été, certes, prononcé sans amertume, sans reproche, et cependant Pascal ne put s’empêcher de rougir et de baisser la tête.
—Je veux vous prouver, poursuivit le baron, que vos soupçons s’égarent. Fiez-vous à mon adresse pour vous le démontrer... Je saurai conduire la conversation comme un interrogatoire, de telle sorte qu’après le départ du marquis vous serez bien forcé de confesser que vous vous trompiez...
—Ou vous reconnaîtrez que j’avais raison, monsieur.
—Soit! Personne n’est à l’abri d’une erreur, et je ne suis pas têtu.
Il se levait, Pascal le retint.
—Je ne sais déjà, monsieur, prononça-t-il, comment vous témoigner ma gratitude, et cependant... si j’osais... si je ne craignais d’abuser, je vous demanderais encore un service.
—Parlez, monsieur Férailleur.
—Alors, voici: Je ne connais pas le marquis de Valorsay... Si, au lieu de laisser la porte grande ouverte, vous la laissiez seulement entre-bâillée, j’entendrais aussi distinctement et je pourrais regarder, voir...
—Entendu!... répondit le baron.
Et ouvrant la porte de communication, il parut dans la salle à manger, la main amicalement tendue, et disant de sa meilleure voix:
—Excusez-moi, cher ami, de vous avoir laissé seul...On m’a remis votre lettre ce matin, et je vous attendais, mais il m’est survenu une affaire... Vous allez bien, d’ailleurs?...
A l’entrée du baron, le marquis de Valorsay s’était vivement avancé vers lui.
Ou il avait imaginé un nouveau plan et l’espoir lui revenait, ou il avait sur lui-même une terrible puissance. Jamais il n’avait paru plus calme. Jamais son visage n’avait mieux exprimé l’insouciance hautaine, la satisfaction de soi et le dédain des autres, qui sont le comble de la distinction.
Il était mis avec plus de recherche encore que d’ordinaire, avec un goût parfait, du reste, et son valet de chambre s’était surpassé en le coiffant... on eût juré qu’il avait encore beaucoup de cheveux.
S’il éprouvait quelque émotion intérieure, elle ne se trahissait que par la roideur de sa coquine de jambe droite, la jambe cassée à la Marche.
—C’est à vous qu’il faut demander comment va la santé, dit-il au baron, vous paraissez tout agité, votre cravate est à demi dénouée...
Et montrant à terre des débris de porcelaines brisées:
—Déjà en voyant cela, je me demandais s’il était arrivé quelque accident.
—La baronne s’est trouvée mal en déjeunant, et cela m’a un peu ému... Mais ce n’est rien... elle est remise déjà, et vous pouvez compter sur elle demain pour applaudir votre victoire aux courses de Vincennes. Elle a je ne sais combien de centaines de louis engagés sur vos chevaux.
Le marquis eut un geste de cordial regret.
—Par ma foi! fit-il, Mmela baronne joue de malheur!... Je ne cours pas à Vincennes, j’ai déclaré forfait. Je ne fais plus courir...
—Allons donc!
—C’est ainsi... J’ai été amené à cette détermination irrévocable par l’infâme calomnie qu’on débite sur mon compte.
Ce n’était rien, cette réponse, et cependant elle troubla en quelque chose l’assurance du baron Trigault.
—On vous calomnie!... murmura-t-il.
—Abominablement!... Dimanche dernier, le meilleur cheval de mon écurie,Domingoest arrivé mauvais troisième...Domingoétait grand favori... vous voyez d’ici les déceptions!... Alors, savez-vous ce qu’on a prétendu?... On a dit que je pariais sous-main contre mon propre cheval, que j’avais intérêt à ce qu’il fût battu, par conséquent, et que je m’étais entendu avec mon jockey... Cela se fait tous les jours, je le sais, ce n’en est pas moins une infamie!...
—Qui donc a dit cela?...
—Eh!... le sais-je!... Le sûr, c’est qu’on l’a crié partout et qu’on l’a même imprimé, mais avec des formes si discrètes qu’il n’y avait pas moyen d’en demander raison. C’eût été se reconnaître. On est allé jusqu’à dire que cette supercherie me rapportait une somme énorme, et que, pour parier, j’avais employé comme prête-noms Rochecotte, Kervaulieu, Coralth et deux encore...
Le baron eut un soubresaut si violent que M. de Valorsay le remarqua, mais il n’en comprit pas la cause.
Vivant dans le monde de la baronne Trigault et connaissant ses histoires, il pensa que le nom de Coralthavait irrité le baron, et il s’en voulut de l’avoir prononcé.
—Ainsi, continua-t-il vivement, ne soyez pas surpris si la semaine prochaine vous voyez annoncer la vente de mon écurie de courses...
—Quoi!... vous allez vous défaire...
—De tous mes chevaux, oui, baron... J’en ai dix-neuf, ce sera bien le diable si je n’en tire pas huit ou dix mille louis!...Domingoseul vaut plus de quarante mille francs...
Parler de vendre, de se défaire de quelque chose qu’on possède, parler de l’argent qu’on espère réaliser... voilà qui sonne mal aux oreilles! Qui dit vente, dit besoin d’argent, c’est-à-dire insuffisance du revenu, c’est-à-dire ruine prochaine... Le baron eut mille peines à retenir certain claquement de langue qui lui était habituel quand on lui offrait, au jeu, quelque valeur douteuse.
—Tant que les chevaux de courses n’ont été qu’un luxe de grand seigneur, poursuivait le marquis, je me le suis passé... Du moment où ils deviennent une simple spéculation, un peu moins hasardeuse que celles de la Bourse, je me retire... Une écurie de courses, maintenant, se monte par actions, comme une raffinerie... je n’en suis plus. Un particulier ne lutte pas contre une société... il lui faudrait une fortune comme la vôtre, baron... et encore!...
Était-ce bien M. de Valorsay qui parlait ainsi, de l’air le plus sérieux!... Le baron en était un peu plus que surpris.
—Cela vous fera toujours une économie de cinquante, ou soixante mille francs par an, observa-t-il.
—Dites du double, et vous serez encore au-dessous de la vérité... Eh!... cher baron, en seriez-vous encore à apprendre qu’il n’y a rien de si ruineux qu’une écurie!... C’est pis que le jeu, et les femmes, en comparaison, sont une économie réelle... Ninette me coûte moins cher queDomingo, son cocher, son entraîneur et ses palefreniers. Mon homme d’affaires prétend que les vingt-trois mille francs de prix que j’ai gagnés en 1867 me reviennent à près de cent mille écus.
Se vantait-il, disait-il vrai?... Toujours est-il que le baron, qui connaissait bien sa vie, se livrait à un rapide calcul mental.
—Que dépense donc Valorsay bon an mal an, comptait-il. Mettons pour son écurie, 250,000 francs...; pour Ninette Simplon, 40,000 francs; pour son train de maison, 80,000 francs...; pour les déplacements et le jeu, 30,000 francs...; pour les cigares, les fantaisies et l’imprévu, 30,000 francs... Tout cela, à vue de nez, fait quelque chose comme 430,000 francs par an!... Les avait-il?... Non. Il aurait donc mangé au sac... il serait donc ruiné!... Diable!...
Le marquis, lui, poursuivait gaiement:
—Vous le voyez, je me range!... Hein!... cela vous surprend?... Et moi, donc!... Mais il faut faire une fin, n’est-ce pas?... Je commence à trouver que la vie de garçon n’est pas drôle: il y a des rhumatismes à l’horizon, j’ai l’estomac délabré... bref, je me sens mûr pour le mariage, baron, et... je me marie.
—Vous!...
—Moi-même... Comment!... vous ne l’aviez pas entendudire? Il y a trois jours que je l’ai annoncé officiellement en plein cercle.
—J’ignorais!... Il est vrai que depuis trois jours je n’ai pas mis les pieds au cercle. J’ai lié une partie avec Kami-Bey, vous savez, ce Turc si riche, et comme nous faisons des séances de huit et dix heures, nous jouons chez lui, au grand hôtel, c’est plus commode!...
—Comme cela, je comprends...
N’importe!... le baron avait l’air d’un homme qui tombe des nues.
—Ah! vous vous mariez, reprit-il... Eh bien!... je connais une personne qui ne doit pas être ravie.
—Qui donc?...
—Ninette Simplon, parbleu!...
M. de Valorsay éclata de rire.
—Bast! fit-il, qui m’empêchera...
Mais il se reprit aussitôt, et d’un ton dégagé:
—Elle sera vite consolée, dit-il. Ninette Simplon est une fille d’ordre, baron, à ce point que je l’ai toujours soupçonnée d’avoir un livre de recettes en place de cœur... Je lui connais 300,000 francs, pour le moins, en bonnes et sûres valeurs; son mobilier et ses diamants valent autant... pourquoi me regretterait-elle!... Ajoutez que je lui ai promis cinquante billets de mille francs pour s’essuyer les yeux le jour de ma noce, et vous comprendrez qu’elle voudrait déjà me voir marié!...
En apparence, le baron Trigault accordait au marquis de Valorsay toute son attention, et la plus bienveillante.
En réalité, il ne songeait qu’à Pascal Férailleur, et son œil, à toute minute, se coulait sournoisement vers la porte de communication.
—Quelles doivent être, pensait-il, les réflexions de ce malheureux jeune homme?
C’est que lui-même se sentait singulièrement troublé.
Entré dans la salle à manger, sans l’ombre d’un soupçon, il ne savait plus maintenant que croire, tant Valorsay, en un quart d’heure de conversation, s’était battu en brèche et démoli lui-même.
Libre et maître de sa conduite, le baron n’eût pas poussé plus loin l’interrogatoire si habilement déguisé, où Valorsay se laissait prendre. Ayant toujours à craindre que le monde ne s’occupât de sa vie privée, jamais il ne s’inquiétait de l’existence des autres. Par principe, et plus encore par nécessité, il professait et pratiquait le système de l’indulgence et de l’absolution quand même. Enfin, il lui répugnait beaucoup de tendre un piége à son hôte.
Mais il avait promis à Pascal de tout faire pour découvrir la vérité, et personnellement, il avait un intérêt énorme à ce qu’elle éclatât.
—Je comprends, dit-il au marquis, Ninette Simplon ne vous tracassera pas... Ce que je conçois moins, c’est que vous parliez d’économie à la veille d’un mariage qui va sans doute doubler, pour le moins, votre fortune... Vous n’aliénez pas, j’en suis bien sûr, votre liberté, sans de bonnes et solides raisons, sonnantes et ayant cours...
—Erreur!...
—Comment, erreur!...
—A vous, cher baron, je puis l’avouer, la jeune fille que j’épouse n’a pas un sou... Ma future n’a d’autre dot que ses yeux noirs... il est vrai qu’ils sont superbes.
Cela, plus que tout le reste, était renversant, et détruisait,—en apparence du moins—les allégations de Pascal.
—Est-ce bien vous qui parlez! fit le baron. Vous, un homme positif et pratique, vous donnez dans les grands sentiments...
—Mon Dieu! oui...
Ne voyant nul inconvénient à laisser paraître sa stupeur, le baron ouvrait des yeux énormes.
—Ah ça, fit-il, vous adorez donc votre future...
—Adorer est faible.
—Il me semble que je rêve!...
Valorsay haussa les épaules de l’air d’un homme qui a pris son parti d’un ridicule qu’on lui découvre, et d’un ton habilement nuancé de sentimentalité et d’ironie:
—Je sais, dit-il, que mon aventure est du dernier bouffon et qu’on se moquera de moi outrageusement au cercle... Ma foi!... tant pis!... j’ai toujours eu le courage de mes opinions. Je suis amoureux, mon cher baron, ni plus ni moins qu’un lycéen... Amoureux à ce point d’aller le soir rôder autour de la maison de ma belle dans l’espoir de l’entrevoir... Comment cela m’a pris, le diable m’emporte si je saurais le dire!... Le sûr, c’est que je suis pris. Je me croyais usé, fané, flétri, blasé, fini, je me vantais d’être invulnérable... Ah bien oui!... Un beau matin je me suis éveillé avec un cœur de vingt ans dans la poitrine, un cœur qui au moindre regard battait la chamade et m’envoyait au visage des flots de pourpre... Naturellement, j’ai essayé de me raisonner, je me suis fait honte... A quoi bon! Mieux je me démontrais ma folie, plus je m’y obstinais... Après cela, peut-être la folie n’est-elle pas si grande... On ne rencontrepas deux fois une beauté si parfaite unie à tant de grâces pudiques, tant de noblesse et de passion, tant de candeur et une intelligence si vive... Je me propose d’abandonner Paris... Ma femme et moi voyagerons d’abord en Italie, nous reviendrons ensuite nous établir à Valorsay, comme deux tourtereaux... Parole d’honneur, je me fais une délicieuse image de la vie calme que nous mènerons là-bas... Un vieux corrompu comme moi ne méritait pas tant de bonheur. Décidément, je suis né sous une heureuse étoile!
Moins préoccupé, il eût distingué le son rauque d’un blasphème étouffé, derrière la porte, et que là s’amassait un orage qui allait voiler cette étoile dont il parlait.
Moins absorbé par le rôle qu’il jouait, il eût vu passer sur le front de son interlocuteur l’ombre de réflexions étranges et périlleuses pour lui.
C’est que le baron savait observer, c’est qu’il ne trouvait pas d’un bien franc aloi cette exaltation passionnée.
—Je vois votre affaire, mon cher marquis, dit-il, vous aurez rencontré la descendante de quelque grande et illustre famille ruinée...
—Vous n’y êtes pas... Ma future n’a d’autre nom que son prénom de Marguerite.
—C’est tout à fait du roman, alors!...
—Vous l’avez dit, du roman. Connaissiez-vous le comte de Chalusse, qui vient de mourir?...
—Non... mais j’en ai ouï parler très-souvent.
—Eh bien! c’est sa fille que j’épouse, sa fille naturelle.
Le baron tressaillit.
—Permettez! fit-il. M. de Chalusse était effroyablement riche, il était garçon. Comment sa fille, encore que ce ne soit que sa fille naturelle, se trouve-t-elle sans le sou?
—Une fatalité!... M. de Chalusse est mort subitement; il n’a pu ni lui léguer sa fortune ni la reconnaître...
—Comment n’avait-il pas pris ses précautions?
—Ah! voilà. Il y avait à une reconnaissance des difficultés de toutes sortes, et même des dangers. MlleMarguerite avait été abandonnée, je devrais dire perdue, par sa mère, à l’âge de cinq ou six mois, et il n’y a pas bien des années que M. de Chalusse, après mille démarches, l’avait enfin retrouvée...
Ce n’était plus pour le compte de Pascal, c’était pour le sien propre, que le baron Trigault écoutait de toute la force de son attention.
—C’est fort curieux, répétait-il, faute de trouver autre chose à dire, c’est fort curieux!...
—N’est-ce pas?... C’est tout une histoire.
—Et serait-il... indiscret...
—De me la demander? Certes non. M. de Chalusse me l’a racontée, mais fort en gros, vous comprenez, sans détails... Étant jeune, M. de Chalusse s’était épris d’une charmante jeune femme dont le mari, un digne et naïf garçon, était allé tenter fortune en Amérique... Elle résista un peu, étant honnête, mais si peu, que l’année même du départ de son mari, elle mettait au monde une jolie petite fille, qui est MlleMarguerite... Aussi, pourquoi l’autre s’en allait-il en Amérique?
—Oui!... balbutia le baron, pourquoi?...
—Tout marchait au mieux, quand M. de Chalusse fut forcé de partir à son tour pour l’Allemagne, où on avait découvert, lui écrivait-on, une sœur à lui, qui s’était enfuie de la maison paternelle, avec on ne sait qui... Il y était depuis quatre mois, quand la poste, un matin, lui apporta une lettre où sa jolie maîtresse lui disait: «Nous sommes perdus, mon mari est à Marseille, il sera ici demain; ne cherchez jamais à me revoir... craignez tout de lui... Adieu!...» Sur cette lettre, M. de Chalusse se jeta dans une chaise de poste et reprit avec une foudroyante rapidité la route de Paris... Il voulait sa fille, il la voulait absolument!... Il arriva trop tard. A la nouvelle du retour de son mari, la jeune femme avait perdu la tête; elle n’avait plus eu qu’une idée: cacher sa faute, à tout prix. Et de nuit, déguisée, avec mille précautions, elle était allée déposer sa petite Marguerite sous une porte; aux environs des Halles...
Il s’interrompit tout à coup, et vivement:
—Mais qu’avez-vous, cher baron, s’écria-t-il, qu’avez-vous?... Qu’est-ce qui vous prend?... Vous trouvez-vous mal?... Faut-il que je sonne?...
C’est que le baron, en effet, était plus blême que si on lui eût tiré des veines la dernière goutte de sang; un grand cercle bleuâtre, sanguinolent comme une meurtrissure, s’élargissait de plus en plus autour de ses yeux.
Interpellé, il fit un effort, et d’une voix étranglée:
—Ce n’est rien, fit-il... Oh! rien du tout... Un éblouissement... il passe... il est passé!
Mais il se sentait si faible sur ses jambes qu’il s’assit en murmurant:
—Je vous en prie, marquis... continuez, c’est très-curieux, très-curieux.
M. de Valorsay poursuivit:
—Le mari était un garçon naïf, incontestablement, mais c’était aussi, paraît-il, un homme d’une énergie redoutable... Ayant appris que sa femme avait eu un enfant en son absence, il se mit à remuer ciel et terre pour retrouver non-seulement l’enfant, mais encore le père... Il avait fait serment de les tuer l’un et l’autre, et c’était un gaillard à tenir son serment sans plus se soucier de la guillotine que d’une chiquenaude... Et s’il vous faut une preuve de la force de son caractère, la voici: Il eut le courage inouï de ne rien dire à sa femme, de ne pas lui adresser un reproche et de se montrer pour elle ce qu’il était avant son voyage... Mais il l’épiait ou la faisait épier nuit et jour, persuadé qu’elle finirait par commettre quelque imprudence... Elle était fine, heureusement; elle découvrit que son mari savait tout et prévint M. de Chalusse, dont elle sauva ainsi la vie...
Que le marquis de Valorsay ne comprît pas que son récit était la seule cause du trouble où il voyait le baron, cela s’explique.
Quel rapport concevoir entre le richissime baron Trigault et le pauvre diable qui était allé tenter fortune en Amérique!...
Quel rapprochement imaginer entre le partner de Kami-Bey, l’ami de MmeLia d’Argelès, le joueur enragé, et ce mari si amoureux que dix années durant, il avait poursuivi l’homme qui, en lui volant sa femme, lui avait volé le bonheur de sa vie entière!...
Ce qui d’ailleurs eût dissipé les soupçons du marquis,s’il en eût eu, c’est qu’en arrivant il avait trouvé le baron très-ému, c’est que depuis un moment il le voyait revenir à soi, petit à petit, et se remettre...
Et il continuait, du ton léger et gouailleur qui lui était habituel... Car ne s’étonner ni ne s’émouvoir de rien, se moquer de tout, afficher un mépris profond des sentiments qui agitent le vulgaire, c’est le genre suprême, le goût, le «chic.»
—Nécessairement, cher baron, disait-il, je vous passe quantité de détails... Ce brave M. de Chalusse n’était pas explicite, il s’en faut, quand il arrivait à cette période de ce qu’il appelait ses malheurs... A travers ses réticences, cependant, j’ai cru comprendre qu’il avait été trompé à son tour et j’ai flairé certaines histoires de papiers volés, de titres rachetés à des créanciers, qui ne sont pas le dernier mot de l’honnêteté...
Ce que je puis vous affirmer, par exemple, c’est que la vie entière de M. de Chalusse a été troublée par le souvenir du mari qu’il avait outragé... C’était chez lui une idée fixe qu’il mourrait de la main de cet homme... il l’apercevait partout. S’il sortait seul, à pied, le soir, ce qui était excessivement rare, il ne tournait le coin des rues qu’avec d’infinies précautions; il lui semblait toujours voir reluire dans l’ombre un poignard ou le canon d’un pistolet...
Jamais je ne croirais à cette inconcevable frayeur d’un homme d’ailleurs très-brave, si lui-même ne me l’avait confessée...
Il est resté dix ou douze ans sans oser faire la moindre démarche pour retrouver sa fille, tant il craignait d’attirer l’attention de son ennemi... Ce n’est qu’au bout dece temps, et quand il lui fut prouvé que le mari, découragé, avait cessé ses investigations, qu’il commença les siennes... Elles furent longues et laborieuses, mais enfin elles réussirent, et il arriva jusqu’à son enfant, grâce surtout à l’habileté d’un mauvais drôle, sorte de mouchard bourgeois, nommé Fortunat.
Le baron eut un mouvement de vive curiosité, aussitôt réprimé.
—Drôle de nom!... remarqua-t-il.
—Et ajoutez que son prénom est Isidore! Ah! c’est un doucereux et dangereux gredin, un scélérat de la pire espèce, qui a mérité cent fois le bagne... Comment le laisse-t-on exercer ses malpropres industries? C’est ce que je ne m’explique pas. Le positif, c’est qu’il les exerce en plein soleil, en plein Paris, au su et vu de tous, place de la Bourse.
Nom, prénom et adresse se gravèrent dans la mémoire du baron pour ne s’en effacer plus.
Et l’autre poursuivait.
—Mais ce pauvre comte n’avait pas de chance... Le mari l’avait à peine lâché, il commençait tout juste à respirer, que la femme à son tour l’entreprit... C’était, d’après ce que j’en sais, une de ces terribles et obsédantes créatures qui feraient prendre en haine leur sexe tout entier... Sous prétexte que le comte l’avait détournée de son devoir, qu’il avait brisé sa vie et détruit son bonheur, elle prétendait en faire sa proie et s’ingéniait à le torturer avec des raffinements de cruauté que n’auraient pas des sauvages...
Elle ne voulait pas absolument que M. de Chalusse prît leur fille près de lui, ni surtout qu’il l’adoptât...Elle soutenait que ce serait une imprudence qui tôt ou tard mettrait son mari sur leurs traces. Et comme le comte semblait résolu à passer outre, elle lui déclara que plutôt de l’endurer, elle avouerait tout à son mari.
—M. le comte de Chalusse était un homme patient, ricana le baron.
M. de Valorsay eut un petit sifflement ironique.
—Pas tant que vous croyez, répondit-il... Sa soumission devait tenir à quelque raison secrète qu’il ne m’a pas confiée... Il y aurait sous tout cela quelque grosse infamie que je n’en serais pas bien surpris... En tout cas, le pauvre comte avait fait l’impossible pour échapper à cette terrible femme... Il s’était réfugié à Cannes, elle l’y relança... Pendant je ne sais combien de mois, il voyagea en Italie sous un faux nom... peine perdue! Il en était réduit à cacher sa fille dans quelque couvent de province...
Dans les derniers mois de sa vie, cependant, il avait obtenu la paix... c’est-à-dire qu’il l’avait achetée. Le mari de la dame n’est pas riche ou est avare, et elle aime le luxe passionnément, jusqu’à la démence... M. de Chalusse lui faisait une assez grosse pension et payait ses toilettes.
Le baron se dressa tout d’une pièce, comme s’il eût été mû par un ressort. Ça, c’était le comble.
—Oh! la misérable!... gronda-t-il.
Mais il se rassit aussitôt, et l’exclamation étonna si peu M. de Valorsay, qu’il conclut tranquillement:
—Voilà, baron, comment et pourquoi ma bien-aimée Marguerite, la future marquise de Valorsay, n’a pas mille francs de dot...
Ce fut un regard d’angoisse, que le baron jeta vers la porte du fumoir... Il l’avait entendue remuer... Il frémit à l’idée de Pascal, fou de colère et de jalousie, entrant et se précipitant sur le marquis...
Cette situation excessive et périlleuse ne pouvait durer, il le comprit. Lui-même d’ailleurs était à bout de forces et de dissimulation...
Aussi, remettant à un autre moment toutes les questions qu’il avait encore à adresser à M. de Valorsay, se décida-t-il à interrompre brusquement ses confidences.
—Parole d’honneur!... fit-il avec un rire forcé, je m’attendais à mieux... Cela débute comme un roman d’amour et finit platement comme une histoire réelle... par de l’argent! Ah! elles vont bien, les femmes mariées!... Elles vous plument un amoureux et le mettent dans le cas de se brûler la cervelle aussi vivement que la première coquine venue!...
En sa qualité d’archimillionnaire et de gros joueur, le baron Trigault jouissait de toutes sortes d’immunités et de priviléges.
Il était de ces gens adroits qui font profession d’être brutaux en diable, mal élevés, cyniques et effrontés, qui déclarent que ce n’est pas leur faute, qu’il faut les prendre comme ça, et que le monde bêtement accepte «comme ça.»
Cependant sa brusquerie avait eu quelque chose de si offensant qu’en toute autre circonstance le marquis s’en fût formalisé.
Mais il avait toutes sortes de raisons de filer doux; il prit le parti de rire.
—Toujours le même, donc, baron, fit-il. Vous n’avezpas touché une carte de la matinée et les mains vous démangent... Excusez-moi de vous faire gaspiller votre temps, comme vous dites, ce que vous venez d’entendre était une préface nécessaire...
—Ce n’était qu’une préface?...
—Oui, mais rassurez-vous, j’ai fini et j’arrive à l’objet de ma visite...
Il était connu que le baron Trigault jouissait d’au moins huit cent mille livres de rentes... C’est pourquoi, bon an, mal an, il recevait pour plus d’un million de demandes de secours ou de prêts... c’est pourquoi il n’avait pas de rival pour flairer un solliciteur.
—Dieu me pardonne!... pensa-t-il, Valorsay va me demander de l’argent.
Il est sûr que la brillante désinvolture du marquis voilait mal un certain embarras, et que sa langue remuait péniblement les mots.
—Donc, je me marie, disait-il, je romps avec la vie de garçon... je me range. C’est vous dire, mon cher baron, que je vais avoir à nettoyer ma situation... La corbeille, les deux fêtes que je me propose de donner, les restaurations de Valorsay, un voyage avec ma femme... tout cela va me coûter les yeux de la tête.
—Les yeux de la tête, c’est le mot.
—Eh bien!... contrairement à ce qui arrive à ceux qui épousent une dot, je crains de me trouver à court... Cela me tracassait un peu, quand j’ai pensé à vous... Je me suis dit: «le baron qui a toujours des fonds disponibles, me rendra le service de mettre cinq mille louis à ma disposition pour un an...»
Les yeux du baron ne quittaient pas le marquis.
—Sacrebleu!... fit-il d’un ton fâché... c’est que... je ne les ai pas...
Ce ne fut pas un désappointement plus ou moins grand qu’exprima le visage du marquis, ce fut un immense désespoir aussitôt dissimulé.
Mais le baron avait vu, d’autant mieux vu que sa réponse était un de ces piéges familiers aux banquiers... A l’impression que produit une première fin de non recevoir, ils jugent de l’urgence du besoin...
Le baron estima M. de Valorsay complétement ruiné... Néanmoins, comme il n’entrait pas dans ses vues de refuser, il s’empressa d’ajouter:
—Quand je dis que je ne les ai pas, j’entends... là, sous la main... Mais je les aurai avant quarante-huit heures, et si vous voulez vous trouver chez vous, après-demain, vers cette heure-ci, je vous enverrai un de mes hommes d’affaires qui s’entendra avec vous quant aux conditions.
Le marquis avait l’instant d’avant laissé paraître quelque chose de ses nouvelles angoisses... Il sut cette fois garder le secret de la joie immense qui l’inonda. C’est du ton le plus naturel, et comme s’il se fût agi d’une chose toute simple, qu’il remercia le baron... Mais il lui tardait d’être dehors... Il expédia quelques phrases banales et sortit en répétant: «—A après-demain...»
Le baron, lui, s’affaissa sur un fauteuil...
Martyr d’une passion plus forte que sa raison, victime d’un amour indigne et fatal qu’il n’avait pu arracher de son cœur, le baron Trigault avait eu, en sa vie, des instants atroces.
Mais jamais il n’avait été plus écrasé qu’en ce moment,où le hasard lui livrait le secret qu’il avait vainement poursuivi tant d’années.
Toutes les plaies de son âme, dont le temps avait engourdi la douleur, se rouvrirent plus cuisantes, comme une blessure à demi cicatrisée dont on arracherait l’appareil.
Rien n’avait servi, rien, de tout ce qu’il avait tenté pour retenir sur la pente de l’ignominie cette femme qui portait son nom, qu’il aimait et qu’il haïssait avec une égale fureur.
—Elle extorquait de l’argent au comte de Chalusse, pensait-il; elle le faisait chanter! Elle lui vendait le droit d’adopter leur fille!...
Bizarrerie de l’esprit humain!... C’était cette circonstance, presque futile, parmi tant d’autres, vraiment abominables, qui transportait de rage le malheureux baron. A quoi donc lui servait d’être devenu l’un des hommes les plus riches de Paris!... Il donnait à sa femme, uniquement pour sa toilette et ses caprices, 8,000 francs par mois, près de 100,000 francs par an; il n’y avait pas de trimestre où il ne lui payât pour une bonne somme de dettes, et, malgré tout, elle exigeait de l’argent de l’homme qui jadis l’avait aimée...
—Que fait-elle de tout cela? grondait le baron, ivre de douleur et de colère... Par quel miracle de profusion réussit-elle à dissiper les revenus de plusieurs millions!...
Un nom, le nom de Fernand de Coralth, montait à ses lèvres... mais il ne le prononça pas. Il venait de s’apercevoir enfin de la présence de Pascal; il l’avait oublié.
—Eh bien! M. Férailleur, fit-il de l’air d’un hommequi s’éveille en sursaut, après quelque terrible cauchemar.
Pascal essaya de répondre, il ne put, tant ses pensées tourbillonnaient dans son cerveau.
—Vous avez entendu M. de Valorsay? poursuivit le baron. Maintenant nous savons, à n’en pouvoir douter, qui est la mère de MlleMarguerite... Que faire?... Que feriez-vous à ma place?
—Eh! monsieur, le sais-je!...
—Vrai, votre première pensée ne serait pas une pensée de vengeance?... Ç’a été la mienne... Mais de qui me venger?... Du comte de Chalusse? Il est mort... De ma femme? Oui, je le devrais, mais je n’en aurais pas le courage... Reste MlleMarguerite...
—Mais elle est innocente, elle, monsieur, mais elle ne vous a jamais offensé...
Cette exclamation, le baron ne sembla pas l’entendre.
—Et que faudrait-il, poursuivit-il, pour que MlleMarguerite fût, sa vie durant, la plus misérable des créatures... simplement favoriser son mariage avec le marquis... Ah! il lui ferait expier cruellement le crime de sa naissance...
—Mais vous ne ferez pas cela, s’écria Pascal hors de lui, ce serait une effroyable lâcheté, et je ne le permettrais pas... Jamais, je le jure devant Dieu, jamais, moi vivant, Valorsay n’épousera Marguerite... Il se peut que je sois vaincu dans la lutte que j’entreprends; il se peut qu’il la conduise jusqu’au seuil de l’église, mais là, il me trouvera, armé... et je ferai justice... On fera de moi après ce qu’on voudra!...
Le baron le considérait avec une émotion extraordinaire.
—Ah!... vous savez aimer, vous!...
Et d’une voix sourde, il ajouta:
—Voilà comment j’aimais la mère de Marguerite!...
Le déjeuner n’avait pas été desservi, et il restait sur la table une carafe pleine d’eau; le baron s’en versa coup sur coup deux grands verres qu’il but avec une avidité fiévreuse, puis il se mit à marcher, comme au hasard, autour de la salle.
Pascal se taisait...
Il lui semblait que c’était sa destinée qui s’agitait dans l’esprit de cet homme, et que de sa décision dépendait l’avenir...
L’accusé qui attend le verdict du jury n’a pas de pires angoisses.
Enfin, au bout d’une minute, un siècle, le baron s’arrêta.
—Après comme avant, M. Férailleur, prononça-t-il d’un ton brusque, je suis pour vous et avec vous... Donnez-moi la main... bien!... Les honnêtes gens se doivent aide et assistance, quand les coquins triomphent. Nous vous réhabiliterons, monsieur!... Nous démasquerons Coralth, le misérable, nous écraserons Valorsay, s’il a été vraiment l’instigateur de l’infamie qui vous a perdu.
—Quoi! monsieur, après votre conversation avec lui, vous doutez encore!
Le baron hocha la tête.
—Que Valorsay soit ruiné, répondit-il, je n’en doute aucunement... Je gagerais que mes cent mille francs sontperdus si je les lui prête... Je jurerais volontiers qu’ainsi qu’on l’en accuse, il pariait contre son cheval et l’a empêché de gagner.
—Vous voyez donc bien...
—Pardon... tout cela ne m’explique pas la prodigieuse différence de vos allégations et de ses dires... Vous assurez qu’il se soucie fort peu de MlleMarguerite, lui prétend qu’il l’adore...
—Oui, monsieur, oui, le misérable a osé! Ah!... si je n’avais pas été retenu par la crainte de compromettre ma vengeance!...
—Je comprends, mais laissez-moi finir... Selon vous, MlleMarguerite a des millions... D’après lui, elle n’a pas cent louis de dot... Qui a raison?.... Je crois que c’est lui, son emprunt de cent mille francs le prouve, et d’ailleurs il n’avancerait pas aujourd’hui un mensonge qui se découvrirait demain... Or, s’il dit vrai, il est impossible d’expliquer par la cupidité et son mariage et le guet-apens dont vous êtes victime...
Cette objection s’était déjà présentée à l’esprit de Pascal, mais il ne s’y était pas arrêté. Il réfléchit et trouva une explication qui lui parut plausible.
—M. de Chalusse n’était pas mort, dit-il, quand M. de Coralth et M. de Valorsay ont arrêté le plan qui devait les débarrasser de moi... par conséquent, MlleMarguerite avait encore des millions.
—C’est une réponse... Au lendemain du crime, les deux complices ont reconnu qu’il ne leur serait d’aucune utilité, je vous le concède... Mais, en ce cas, comment se fait-il que le marquis ait persisté?
Pascal chercha, ne trouva rien, et se tut.
—Tenez, reprit le baron, il doit y avoir là-dessous quelque mystère d’iniquité que ni vous ni moi ne soupçonnons...
—C’est ce que ma mère me disait, monsieur.
—Ah!... c’est l’opinion de MmeFérailleur!... Alors elle est bonne. Voyons, raisonnons un peu... MlleMarguerite vous aimait...
—Oui.
—Et elle vous a repoussé, tout à coup.
—Elle m’a écrit que le comte de Chalusse, à son lit de mort, lui avait arraché le serment d’épouser le marquis de Valorsay.
Le baron bondit sur sa chaise.
—Arrêtez! s’écria-t-il, arrêtez... Nous tenons peut-être le bout du fil qui nous conduira jusqu’à la vérité... Ah! MlleMarguerite vous a écrit que M. de Chalusse, mourant, lui avait ordonné d’épouser le marquis! M. de Chalusse aurait donc eu sa pleine connaissance avant de rendre le dernier soupir!
D’un autre côté, Valorsay prétend que si MlleMarguerite est sans ressources, c’est que le comte est mort trop subitement pour pouvoir écrire et signer deux lignes... Peut-on concilier ces deux versions, M. Férailleur?... Évidemment non. Donc, l’une des deux est fausse. Laquelle?... C’est ce qu’il faut chercher... Quand reverrez-vous MlleMarguerite?...
—Elle m’a ordonné, monsieur, de ne jamais chercher à la revoir.
—Eh bien!... il faut lui désobéir, et tâcher d’arriver jusqu’à elle sans que personne le sache... Elle doit être épiée... n’écrivez pas, surtout!...
Il se recueillit, et après un moment:
—Nous arriverons peut-être, reprit-il, à la certitude morale de la complicité de Valorsay et de Coralth... Mais de là à l’établir par des preuves matérielles, il y a un abîme... Deux vils gredins qui s’associent pour égorger un honnête homme ne signent point de contrat par devant notaire... Des preuves! où en prendre?... Il faudrait gagner quelque intime de Valorsay. Mieux vaudrait peut-être tâcher de faire admettre près de lui un homme à nous, qui observerait sa vie, qui s’insinuerait dans sa confiance...
D’un geste brusque, Pascal interrompit le baron; l’espérance maintenant brillait dans ses yeux...
—Oui, monsieur, s’écria-t-il, oui, il faut placer près de M. de Valorsay un homme qui sache voir, assez habile pour se faire employer, capable, au besoin, de lui rendre quelques services... Je puis être cet homme, monsieur le baron, si vous le voulez... Cette idée m’est venue tout à l’heure, en vous écoutant... Vous devez envoyer chez M. de Valorsay. Je vous en conjure, laissez-moi prendre la place de l’homme d’affaires que vous lui avez annoncé... Il ne me connaît pas, et je suis assez sûr de moi pour répondre de ne me pas trahir... Je me présenterai de votre part; il m’accordera sa confiance... Je lui porterai de l’argent ou une bonne promesse, je serai bien reçu... Allez, j’ai tout un plan!...
Il s’interrompit...
On frappait à la porte, et un valet de pied parut, annonçant au baron qu’un domestique était là, qui désirait lui parler pour une affaire urgente.
—Faites entrer, dit le baron.
Ce fut Jobin, l’homme de confiance de MmeLia d’Argelès, qui entra.
Il salua respectueusement, et d’un air mystérieux:
—J’ai cherché M. le baron partout... J’ai l’ordre de Madame de ne pas rentrer sans ramener M. le baron...
—C’est bien... je vous suis!...
Comment M. Fortunat, cet homme si habile, avait-il choisi un dimanche, et un dimanche de courses de Vincennes, qui plus est, pour se présenter chez M. Wilkie, le séduisant ami du vicomte de Coralth!...
Son anxiété pouvait expliquer cette faute, mais ne la justifiait pas.
Il est sûr que sans cette circonstance, on ne l’eût pas congédié si cavalièrement. On l’eût laissé développer ses propositions, quitte à les refuser, et alors, qui sait ce qu’il fût advenu!...
Mais il y avait des courses! Mais M. Wilkie avait à surveiller «Pompier de Nanterre,» ce fameux «steeple-chaser» dont il était propriétaire pour un tiers, et à donner ses ordres au jockey dont il était—pour un tiers également—le maître et le seigneur.
Devoirs sacrés!... ce fait d’être commanditaire d’unemalheureuse rosse, constituait tout l’état social de M. Wilkie. Cela le posait bien, dans son monde. Cela justifiait les trophées de cravaches et d’éperons qui ornaient son appartement de la rue du Helder, et lui permettait de trancher du sportman.
Bien plus; il s’imaginait très-positivement être attendu sur «le turf,» et que, sans lui, la fête ne serait pas complète.
Cependant lorsqu’il se présenta dans l’enceinte du pesage, fièrement, le cigare à la bouche, la carte au chapeau, il dut s’avouer que son entrée ne faisait pas sensation.
Une étonnante nouvelle circulait et donnait aux groupes de parieurs et de turfistes,—M. Wilkie eût dit «au ring,»—un aspect tumultueux.
On discutait à grand renfort de mots anglais la soudaine détermination prise par le marquis de Valorsay de «payer forfait» et de retirer tous ses chevaux engagés. Les mieux informés assuraient même que la veille, au «Betting-Rooms», il avait annoncé hautement l’intention où il était de vendre son écurie de courses.
Si le marquis, en prenant ce parti, avait espéré désarmer la malveillance, l’événement déjouait son calcul.
La rumeur allait grossissant, qui l’accusait d’avoir, aux courses du dimanche précédent, parié sous main contre son cheval «Domingo» et d’avoir ensuite donné des ordres pour qu’il ne gagnât pas.
Il y avait des sommes considérables engagées surDomingo, qui était «grand favori,» et les perdants n’étaient pas contents.
D’aucuns affirmaient qu’ils avaient vu le jockey deValorsay «tirer»Domingo, c’est-à-dire le retenir; ils soutenaient qu’il fallait faire un exemple, «disqualifier» à perpétuité le marquis et son jockey, autrement dit les exclure à tout jamais des courses. Cette mesure eût annulé les paris.
Mais une circonstance d’un grand poids plaidait pour le marquis: sa fortune, celle du moins qu’on lui supposait.
—Comment un homme si riche, observaient ses défenseurs, serait-il descendu jusqu’à voler!... car c’est prendre l’argent dans la poche du monde que de faire ce que vous dites, c’est pire que de tricher les cartes à la main!... C’est impossible!... Valorsay est au-dessus de ces misérables allégations!... C’est un parfait gentilhomme.
—Parfait... soit, répondaient les sceptiques. On en disait précisément autant de Croisenois, du duc de H... et du baron P..., lesquels ont été finalement convaincus de l’indigne supercherie dont nous accusons Valorsay.
—C’est une infâme calomnie... S’il eût eu l’idée de tricher, il eût été assez habile pour dérouter les soupçons... Il eût fait arriverDomingobon second et non pas mauvais troisième!...
—S’il n’était pas coupable, il n’aurait pas peur, il ne retirerait pas aujourd’hui ses chevaux, il ne vendrait pas son écurie...
—S’il renonce aux courses, c’est qu’il se marie, ne le savez-vous pas!
—Eh! ce n’est pas une raison...
Qu’eût-ce donc été si on eût soupçonné la déconfiture jusqu’alors si habilement dissimulée de M. de Valorsay...Mais n’importe, calomnie ou non, c’était une première éclaboussure sur une renommée jusqu’alors intacte et brillante.
Comme tous les joueurs, les «turfistes» sont défiants et rancuniers... Nul n’est à l’abri de leurs soupçons quand ils perdent, de leur colère quand ils se croient dupes... Ils n’ont sans doute besoin que d’interroger leur conscience pour comprendre jusqu’où peut entraîner le jeu... Cette affaire deDomingoréunissait contre Valorsay tous les perdants... Elle armait contre lui un petit bataillon d’ennemis, impuissants pour le moment, mais prêts à prendre une éclatante revanche dès que l’occasion s’en présenterait.
Tout naturellement, M. Wilkie s’était rangé du parti de M. de Valorsay, dont il avait plusieurs fois entendu célébrer les mérites par son ami M. de Coralth.
Il eût agi de même sans cela, rien que pour avoir la satisfaction de crier:
—Accuser ce cher marquis! Ah! je la trouve mauvaise! Lui qui hier soir me disait encore: «Mon excellent bon, la défaite deDomingome coûte deux mille louis!»
M. de Valorsay ne lui avait rien dit, par cette raison qu’à peine il le connaissait de vue; mais n’importe, cela «faisait bien,» estimait-il, de se déclarer son ami, et quand il disait: «Ce cher marquis,» il en avait plein la bouche.
Cependant, il avait beau s’agiter, on ne prenait pas garde à lui. Cela le dépitait; avisant «son jockey,» il lui fit un signe et l’entraîna hors de l’enceinte réservée.
C’était un grand mauvais drôle ce jockey, ivrogne etparesseux, chassé de toutes les écuries où il avait servi, qui se moquait outrageusement des jeunes messieurs qui l’avaient à leur service et qui les volait sans pudeur ni mesure.
Outre qu’il se faisait payer très-cher—huit mille francs par an,—sous prétexte qu’il lui répugnait d’être à la fois palefrenier, entraîneur et jockey, il présentait chaque mois des factures fabuleuses: du grainetier, du vétérinaire, du maréchal et du sellier.
De plus, il vendait régulièrement, pour en boire le prix, l’avoine dePompier de Nanterre, lequel crevait de faim, le malheureux, à ce point de tenir à peine sur ses jambes.
La maigreur du cheval, le jockey la mettait sur le compte d’un entraînement habile, et les propriétaires le croyaient.
Il leur en faisait accroire bien d’autres; quePompier de Nanterregagnerait la course, par exemple, plaisanterie sinistre en ceci que sur la foi de cette fallacieuse promesse, ils mettaient leur argent sur la misérable rosse... et le perdaient.
Dans le fait, cet honnête jockey eût été le plus heureux des mortels s’il n’y eût jamais eu de courses... D’abord il jugeait, non sans raison, très-dangereux de franchir des obstacles avec un cheval comme le sien. Ensuite, rien ne l’excédait comme d’être obligé de se promener successivement avec ses trois patrons...
Mais le moyen de refuser!... Il savait bien, le rusé drôle, que si les spirituels associés le payaient, c’était surtout, ou plutôt c’était uniquement pour se parer de lui.
Se pavaner sur la piste, devant les tribunes, avec leur jockey en casaque orange à manches vertes et noires, était pour eux une satisfaction de vanité à nulle autre pareille... Leur conviction était qu’il en rejaillissait sur eux une considération énorme, et ils se gonflaient de l’envie qu’ils pensaient inspirer.
C’était à ce point que chacun d’eux accusait les autres d’accaparer le jockey, et qu’il en naissait des disputes terribles, dont une faillit un jour les conduire sur le terrain...
Arrivé le premier, M. Wilkie s’emparait du bourreau dePompier de Nanterre, c’était dans l’ordre.
Et jamais, pour se montrer, les circonstances ne furent plus favorables. La journée était magnifique, les tribunes craquaient sous le poids des spectateurs, deux cent mille curieux se pressaient le long des cordes qui limitent la piste...
Aussi, M. Wilkie semblait-il se multiplier et jouir du don d’ubiquité, tant il se fit voir promptement sur dix points différents, toujours suivi de son jockey, auquel il donnait ses derniers ordres d’une voix très-haute, en gesticulant beaucoup.
Et quelle joie, quand sur son passage il entendait dire: «Ce monsieur est un de ceux qui font courir!...» Quel ravissement, lorsqu’il recueillait l’exclamation de quelque bourgeoise admirant la soie de la casaque ou les revers des bottes...
Malheureusement, il n’est pas de bonheur durable; les associés arrivèrent, qui réclamèrent le jockey à leur tour...
Dépossédé, M. Wilkie abandonna la piste; et se faufilantà travers les équipages, gagna une voiture, où les deux demoiselles qui lui avaient fait l’honneur d’accepter à souper la veille étalaient les cheveux les plus jaunes qu’elles possédassent...
Là encore il trouva moyen de fixer l’attention sur lui, et de faire preuve de chic!... Ce n’était pas pour rien qu’il avait fait remplir de vin de Champagne le coffre de la voiture...
Et l’instant décisif venu, on put le voir se hisser sur sa banquette en criant:
—Voilà! voilà!... Regardez!... Bravo,Pompier!... Cent louis pourPompier!
Hélas! le pauvrePompier de Nanterretomba épuisé à moitié de la distance à parcourir.
Et le soir, M. Wilkie narrait sa défaite avec un luxe de termes techniques à faire frémir.
—Quel guignon! mes excellents bons... disait-il à ses amis.Pompier de Nanterre, un «steeple-chaser» incomparable, tomber «broken-down» après la banquette... Et battu par qui? ParMustapha, un «outsider» sans «performance...» Le «ring» en était tout ému... moi, j’en suis comme une folle!
Cette défaite, cependant, ne l’affectait pas trop...
N’avait-il pas en perspective cet héritage dont lui avait parlé son ami le vicomte de Coralth! Il lui apparaissait à l’horizon, tel qu’un nuage gros d’or, près de crever sur lui. Et c’était le lendemain que M. de Coralth devait lui livrer le secret... Il n’avait plus que vingt-quatre heures à attendre!...
—Demain?... se répétait-il, avec un frémissement d’impatience et de joie, demain!...
Il s’endormit dans la pourpre, ce soir-là! Son imagination s’exaltait à cette pensée que tous ses rêves se matérialiseraient, qu’il lui serait donné d’étreindre son idéal devenu réalité... Et quel idéal, quels rêves!...
Il se voyait à la tête d’une écurie pour de bon, et non plus d’un tiers de cheval; l’argent ne manquerait jamais à ses caprices; il éclabousserait les passants et surtout ses «excellents bons» du haut d’une voiture superbe; le meilleur tailleur inventerait pour lui des «coupes» étourdissantes; à toutes les premières représentations, il s’étalerait dans une avant-scène avec les demoiselles les plus connues; Paris s’occuperait de lui; on parlerait de ses petites fêtes dans les journaux; il ferait tapage, esclandre, scandale; il serait chic, très-chic, épatant de chic!...
Tout cela, M. de Coralth le lui avait promis, sans dire son dernier mot, il est vrai, mais n’importe!... Devait-il donc douter de la parole de son ami?... Jamais!... Si le vicomte était son modèle, il était aussi son oracle.
Même, à la façon dont il en parlait, on eût juré qu’ils avaient été élevés ensemble, ou que du moins ils se connaissaient depuis des années.
Il n’en était rien, cependant. Leurs relations dataient de sept ou huit mois au plus, et le hasard, en apparence, les avait nouées. Ce hasard, il faut le dire, M. de Coralth l’avait préparé.
Ayant flairé le secret des promenades de MmeLia d’Argelès, rue du Helder, le vicomte voulut vérifier ses soupçons. Il épia M. Wilkie, sut où il passait ses soirées, s’y trouva et fut assez adroit pour lui rendre, dès la troisième rencontre, un service d’argent.
De ce moment, la conquête fut faite. M. de Coralth avait vraiment tout ce qu’il fallait pour éblouir et charmer le spirituel commanditaire dePompier de Nanterre. Il avait son titre, d’abord, puis ses façons impertinentes, le plus impudent aplomb, tous les dehors d’une fortune considérable, et enfin le prestige de nombreuses et grandes relations.
Il ne tarda pas à reconnaître ses avantages et à en profiter.
Et tout en maintenant M. Wilkie à distance, il lui eut promptement tiré assez de confidences pour savoir sa vie mieux qu’il ne la savait lui-même.
A la vérité, M. Wilkie ne connaissait pas grand chose de son origine ni de son passé, et son histoire était vite contée:
Sa plus lointaine impression était celle de la pleine mer... Il était positivement sûr d’avoir fait, étant tout enfant, une longue, une très-longue traversée...
Il se supposait né en Amérique, et le nom qu’il portait justifiait ses suppositions. Certainement la langue française n’était pas celle qu’il avait bégayée la première, car au fond de sa mémoire il retrouvait encore un certain nombre d’expressions anglaises. Le mot que traduit celui de père, entre autres, lui était resté familier, et après vingt ans il le prononçait avec l’intonation exacte.
Ce nom, on le lui avait appris, évidemment, mais nulle souvenance ne lui restait de l’homme à qui il le donnait.
Ses premières sensations bien nettes étaient celles de la faim, de la fatigue et du froid.
Il se rappelait, et cela très-distinctement, que durant toute une interminable nuit d’hiver, une femme l’avait traîné à travers les rues de Paris, sous une pluie glaciale.
Il lui semblait se revoir encore, les pieds demi-nus dans la boue, pleurant de lassitude et demandant à manger... Et alors l’infortunée qui lui donnait la main le prenait entre ses bras et le portait, jusqu’à ce que, n’en pouvant plus, elle fût forcée de le poser de nouveau à terre.
Une image confuse de cette femme, sa mère vraisemblablement, était restée dans sa mémoire.
Elle était, selon son expression, crânement belle, assez grande et très-blonde... Il avait été surtout frappé de sa pâleur et de la profusion de ses beaux cheveux.
Tout autre que lui, abandonné comme il l’était, eût conservé de cet épisode de son enfance une émotion douloureuse. Lui, qui était un esprit fort, en riait.
—Quelle «dèche,» mes chers bons!... disait-il quand il lui arrivait de raconter cette aventure, quelle «dèche!»
Cette misère cependant n’avait pas duré. Il se souvenait d’avoir été, peu après, installé dans un très-bel appartement. Un homme, assez jeune encore, qu’on appelait M. Jacques,—il avait retenu ce nom,—venait tous les jours et lui apportait des friandises et des jouets.
D’après son estimation, il pouvait avoir quatre ans à cette époque.
Il n’y avait guère plus d’un mois qu’il jouissait de ce bien-être, quand un matin un étranger se présenta quis’entretint longtemps avec sa mère, ou du moins avec la femme qu’il nommait ainsi. Il ne comprenait rien à ce qu’ils disaient, et cependant il avait peur.
L’événement devait justifier son effroi instinctif. La conversation terminée, sa mère le prit sur ses genoux et se mit à l’embrasser avec une tendresse convulsive. Elle sanglotait, et répétait d’une voix étouffée:
—Pauvre enfant!... mon Wilkie bien-aimé... Ne plus l’embrasser jamais... jamais!... Hélas! il le faut... Donnez-moi du courage, mon Dieu!...
Elle avait dit exactement cela, M. Wilkie en était positivement sûr, il lui semblait encore entendre cet adieu désespéré.
Car c’était bien un adieu. On le remit à cet étranger qui l’emporta malgré ses cris et ses efforts pour lui échapper.
—Car je la trouvais mauvaise!... ne manquait-il jamais d’ajouter, quand il en était là de son récit...
Cet étranger, à qui on le confiait, n’était autre qu’un digne marchand de soupe de Saint-Germain, dont la femme était la meilleure et la plus patiente des créatures... Ce qui n’empêche que dans les premiers temps, il ne cessait de pleurer et de demander sa mère... Peu à peu, il l’oublia...
Il n’était pas malheureux chez ce maître de pension, on le soignait et on le choyait plus que tous les autres élèves. On se gardait bien surtout de le tourmenter pour apprendre quoi que ce fût, et ses journées se passaient à jouer sur la terrasse ou à vagabonder...
Mais cette vie charmante ne pouvait durer éternellement.
Il venait d’avoir dix ans, toujours d’après son calcul, lorsqu’un dimanche, vers la fin d’octobre, il vit arriver un monsieur à physionomie grave, raide, strictement vêtu de noir, étalant de longs favoris roux sur une cravate blanche, lequel lui déclara se nommer M. Patterson, et être chargé par sa famille de le placer dans un lycée pour y continuer son éducation.
Le jeune Wilkie se récria beaucoup et se lamenta. M. Patterson, qui était payé pour remplir un certain mandat, ainsi qu’il le dit, ne l’en conduisit pas moins à Louis-le-Grand, où il fut admis pensionnaire.
Là, pendant des années, il s’ennuya prodigieusement. Ne faisant rien, doué d’une intelligence médiocre, il n’apprit rien.
Tous les dimanches et les jours de fête, à dix heures précises, M. Patterson venait le prendre, le promenait gravement dans Paris ou aux environs, le faisait déjeuner et dîner dans les meilleurs restaurants, lui achetait tout ce dont il avait envie et, à neuf heures sonnant, le reconduisait au lycée.
Pendant les vacances, M. Patterson gardait le lycéen près de lui, ne lui refusant aucune distraction, prévenant ses désirs, mais ne le perdant pas de vue une minute.
Et si Wilkie se révoltait de cette incessante surveillance, M. Patterson avait une façon de répondre:—«J’ai un mandat à remplir,» qui coupait court à toute espèce de discussion.
Ainsi les choses marchèrent, jusqu’au jour où M. Wilkie eut achevé sa philosophie. L’épreuve du baccalauréat lui restait à subir.
Il se présenta à l’examen, et comme de juste fut refusé.
Par bonheur M. Patterson était un homme d’expédients.
Il plaça son élève dans un établissement spécial, et moyennant cinq billets de mille francs, dénicha un pauvre diable qui consentit à risquer trois ans de prison et qui passa l’examen sous le nom et à la place de M. Wilkie.
Maître à ce prix du précieux diplôme qui ouvre toutes les carrières, M. Wilkie espérait qu’on allait garnir amplement ses poches et lui donner la volée... Erreur! M. Patterson le remit aux mains d’un vieux précepteur chargé de lui faire visiter l’Europe et de l’initier à la pratique de la vie et des hommes.
Ce précepteur avait la bourse, force lui fut de le suivre en Allemagne, en Angleterre et en Italie.
Quand il revint à Paris, il avait vingt ans.
Dès le lendemain, M. Patterson le conduisit rue du Helder, à l’appartement qu’il occupait encore, et de son air le plus solennel:
—Vous êtes ici chez vous, M. Wilkie prononça-t-il... Vous êtes en âge de mesurer vos actions, j’espère donc que vous vous conduirez en honnête homme... De ce moment, vous êtes libre... On souhaite que vous fassiez votre droit; à votre place, j’obéirais... Si vous voulez être quelque chose et avoir toujours du pain, travaillez, car vous n’avez rien, je vous en avertis, à attendre de personne... La pension, trop considérable, à mon avis, qu’on vous alloue, peut, je ne vous le cache pas, être supprimée du jour au lendemain... Jusque-là, j’ai ordrede vous remettre, chaque trimestre, 5,000 francs... les voici. Dans trois mois, je vous enverrai pareille somme... Je dis enverrai, parce que mes intérêts m’obligent de retourner en Angleterre et de m’y fixer. Voici mon adresse à Londres, s’il vous survenait quelque embarras sérieux... écrivez-moi. Sur quoi, mon mandat étant rempli... Salut!...
—Eh! va-t-en au diable, vieux serin!... gronda M. Wilkie en refermant la porte sur M. Patterson... A Chaillot, les gêneurs!...
Voilà tout ce que son excellent cœur lui inspira, en se séparant, peut-être pour toujours, de l’homme qui, pendant dix années, lui avait, en définitive, tenu lieu de famille.
C’est que déjà, à cette époque, M. Wilkie était un garçon très-fort, au moins en théorie, et bien au-dessus des préjugés du commun.
S’il avait été rebelle à toutes les études du lycée, il s’y était instruit de quantité de choses que les professeurs n’enseignent pas.
Quelques «cancres,» ses intimes, dont les parents étaient riches, et qui jouissaient de leur liberté aux jours de sortie, l’avaient initié aux grandes façons et lui avaient appris à discerner ce qui est chic de ce qui ne l’est pas.
Il n’y a pas de circulaire de M. Duruy qui tienne, on retrouvera toujours au fond des lycées, à Paris surtout, comme un reflet des mœurs du temps. Le portier peut surveiller la contrebande du tabac et des liqueurs, il ne saurait arrêter à l’entrée les idées bêtes et malsaines que certains élèves rapportent du dehors.
Que les «crevés» actuels se rassurent, les successeurs ne leur manqueront pas.
Des sages conseils de M. Patterson, rien ne resta dans l’esprit de M. Wilkie. Ils lui entrèrent, comme on dit familièrement, par une oreille et sortirent par l’autre.
Un seul fait, pour lui, se dégagea de ce dernier entretien, c’est qu’il était son maître désormais et qu’il avait une fortune... quel rêve!... C’est-à-dire, non, c’était bien une réalité, il y avait là sur la table, pour l’attester, cinq mille francs en beaux louis, vivants, frétillants, grouillants...
S’il eût pris la peine de visiter attentivement cet appartement devenu tout à coup le sien, M. Wilkie eût peut-être reconnu qu’il avait été arrangé avec amour.
Tout y était neuf et cependant tout avait l’empreinte de la vie. Ce n’était pas le froid et morne logis meublé sur commande, bien ou mal selon le prix, par un tapissier.
Les moindres détails trahissaient une main amie, la délicatesse d’une femme, la tendresse prévoyante d’une mère.
Aucune des petites superfluités qui peut flatter un jeune homme n’avait été oubliée. Il y avait des londrès choisis dans une boîte de bois des îles, sur la table et sur la cheminée un pot plein de tabac.
Mais M. Wilkie avait bien le temps de remarquer cela, vraiment!
Il se hâta de couler 500 francs dans son gousset, serra le surplus de ses richesses dans un tiroir et s’élança dehors d’un air aussi fier que si Paris lui eût appartenu ou qu’il eût eu de quoi l’acheter.
C’est qu’il lui fallait quelqu’un pour fêter sa délivrance, et il courait à la recherche de quelqu’un de ses camarades de Louis-le-Grand.
Il en trouva deux. L’un qui était en train de mal tourner, l’autre qui, depuis dix-huit mois qu’ils s’étaient perdus de vue, avait gaspillé le modeste capital qui constituait tout son avoir, une quarantaine de mille francs.
Quoiqu’il en coûtât extraordinairement à son amour-propre, M. Wilkie dut avouer à ses anciens camarades, qu’il jouissait de sa liberté pour la première fois et qu’il en était quelque peu embarrassé.
Eux naturellement, qui avaient le pied marin, à ce qu’ils affirmaient, lui jurèrent qu’ils l’auraient vite mis au fait de la seule vie que puisse mener à Paris un garçon intelligent. Et pour le lui prouver, ils acceptèrent le dîner qu’il s’était empressé de leur offrir.
Ce fut un dîner remarquable. D’autres amis vinrent, on fit au dessert un petit bac de santé, et dans la nuit on dansa...
Et au petit jour, ayant payé son apprentissage au baccarat, M. Wilkie se trouva sans un sou en poche, en face d’une addition de quatre cents et quelques francs qu’il dut courir chercher chez lui sous l’escorte d’un garçon de restaurant.
Cette première épreuve eût dû le dégoûter ou tout au moins lui donner à réfléchir... mais non. Dans ce milieu de crevés besogneux et de... demoiselles plâtrées, il s’était senti dans son élément. Il se jura qu’il y resterait et que même il s’y créerait une réputation et une influence.
C’était plus aisé à concevoir qu’à exécuter.
Il s’en aperçut bien, lorsqu’à la fin du mois il compta ce qu’il avait encore des cinq mille francs qu’on lui avait donnés pour un trimestre... Il lui restait quinze louis et quelque menue monnaie.