«Et le 16 octobre 186..., à neuf heures du matin;«En exécution de notre ordonnance qui précède, rendue à la requête des gens au service de défunt Louis-Henri-Raymond de Durtal, comte de Chalusse, dans l’intérêt des héritiers présomptifs absents et de tous autres qu’il appartiendra, vu les articles 819 (Code Napoléon) et 909 (Code de procédure);«Nous, juge de paix susdit, assisté du greffier,«Nous sommes transportés en la demeure dudit défunt, rue de Courcelles, où, étant arrivés et entrés, dans une chambre à coucher, éclairée sur la cour par deux fenêtres au midi, nous avons trouvé le corps dudit défunt gisant sur son lit, recouvert d’un drap...«Dans cette chambre étaient présents...»
«Et le 16 octobre 186..., à neuf heures du matin;
«En exécution de notre ordonnance qui précède, rendue à la requête des gens au service de défunt Louis-Henri-Raymond de Durtal, comte de Chalusse, dans l’intérêt des héritiers présomptifs absents et de tous autres qu’il appartiendra, vu les articles 819 (Code Napoléon) et 909 (Code de procédure);
«Nous, juge de paix susdit, assisté du greffier,
«Nous sommes transportés en la demeure dudit défunt, rue de Courcelles, où, étant arrivés et entrés, dans une chambre à coucher, éclairée sur la cour par deux fenêtres au midi, nous avons trouvé le corps dudit défunt gisant sur son lit, recouvert d’un drap...
«Dans cette chambre étaient présents...»
Il s’interrompit, et s’adressant au greffier:
—Prenez les noms de tout le monde, dit-il, ce sera long, et je vais pendant ce temps continuer les perquisitions.
On n’avait, en effet, en vue que la tablette du secrétaire, et les tiroirs restaient à examiner.
Dès le premier qu’il ouvrit, le juge put reconnaître l’exactitude des renseignements qui lui avaient été fournis par MlleMarguerite.
Il y prit connaissance de la grosse d’un acte, lequel établissait que M. de Chalusse avait emprunté au Crédit foncier huit cent cinquante mille francs. Cette somme lui avait été versée le samedi qui avait précédé sa mort.
Au-dessous de cet acte, était un bordereau d’agent de change, signé Pellé, constatant que le comte avait fait vendre à la Bourse des titres de plusieurs sortes, rentes et actions, dont le montant s’était élevé à quatorze cent vingt-trois mille francs, qui lui avaient été remis l’avant-veille, c’est-à-dire le mardi, partie en billets de banque, et partie en bons sur «divers.»
C’était donc une somme totale de deux millions deux cent soixante-treize mille francs que M. de Chalusse avait reçue depuis six jours...
Dans un tiroir qu’on ouvrit ensuite, on ne découvrit rien que des titres de propriété, des baux et des liasses d’actions qui attestaient que la rumeur publique avait diminué plutôt qu’exagéré les immenses revenus du comte, mais qui rendaient difficile à expliquer l’emprunt qu’il avait contracté.
Un dernier tiroir renfermait vingt-huit mille francs en rouleaux de pièces de vingt francs.
Enfin, dans une cachette, pratiquée entre les compartiments et dont le magistrat sut faire jouer le secret, il trouva un paquet de lettres jaunies, liées par un large velours bleu, trois ou quatre bouquets desséchés, et ungant de femme qui avait été porté par une main d’une merveilleuse petitesse.
C’étaient là, évidemment, les froides reliques de quelque grand amour éteint depuis bien des années, et le magistrat les examina un moment avec un soupir...
Même son attention l’empêcha de remarquer le trouble de MlleMarguerite... A la vue de ces souvenirs du passé du comte, soudainement exhumés, elle avait été près de défaillir...
Cependant l’examen du secrétaire était terminé, et le greffier avait enregistré le nom et les prénoms de tous les domestiques.
—Je vais, reprit à haute voix le juge, procéder à l’apposition des scellés... Mais avant je distrairai une portion de l’argent qui se trouve dans ce meuble, pour les dépenses de l’hôtel, jusqu’à ce que le tribunal ait statué. Qui s’en chargera?
—Oh! pas moi... s’écria MmeLéon.
—Je m’en chargerai volontiers, fit M. Casimir.
—Voici donc huit mille francs, dont vous aurez à rendre compte...
M. Casimir, homme prudent, vérifia les rouleaux, et quand il eut fini:
—Qui donc, monsieur, demanda-t-il, s’occupera des obsèques de feu M. le comte?
—Vous... et sans perdre une minute.
Fier de son importance nouvelle, le valet de chambre se hâta de sortir, un peu consolé par l’idée qu’il allait déjeuner avec M. Isidore Fortunat, et qu’ensuite il partagerait une grasse commission avec Victor Chupin.
Déjà le juge avait repris sa dictée:
«Et à l’instant, nous avons successivement apposé des scellés aux deux bouts de bandes de rubans de fil blanc, scellés en cire rouge ardente, empreints du sceau de notre justice de paix, savoir:«DANS LA CHAMBRE SUS-DÉSIGNÉE DU DÉFUNT:«1º Une bande de ruban couvrant l’entrée de la serrure d’un secrétaire, ouvert par un serrurier requis par nous, et refermée par ledit...»
«Et à l’instant, nous avons successivement apposé des scellés aux deux bouts de bandes de rubans de fil blanc, scellés en cire rouge ardente, empreints du sceau de notre justice de paix, savoir:
«DANS LA CHAMBRE SUS-DÉSIGNÉE DU DÉFUNT:
«1º Une bande de ruban couvrant l’entrée de la serrure d’un secrétaire, ouvert par un serrurier requis par nous, et refermée par ledit...»
Et ainsi, le magistrat et son greffier poursuivaient de meuble en meuble, décrivant l’opération au procès-verbal, à mesure qu’elle s’accomplissait.
De la chambre à coucher du comte, ils étaient passés dans son cabinet de travail.
Et MlleMarguerite et MmeLéon suivaient, et aussi les domestiques, étonnés d’abord, puis émus, de ces tristes et nécessaires formalités, glacés de voir ainsi fouillée jusqu’en ses recoins intimes et sacrés, l’existence de l’homme qui avait été le maître en cette princière demeure, et dont le corps était encore là... car ces perquisitions ont quelque chose de plus cruel encore que l’autopsie pratiquée par les chirurgiens. Le cadavre est insensible, on le sait bien, tandis qu’on se demande si la pensée ne palpite pas longtemps encore là où elle a vécu.
A midi, tous les meubles avaient été fouillés où on pouvait supposer que M. de Chalusse avait déposé ses valeurs ou un testament, et on n’avait rien trouvé... rien... rien...
Le magistrat, jusqu’à ce moment, avait procédé avec cette âpre impatience qui, pendant les longues perquisitions, gagne les esprits les plus froids.
Il avait mis à tout bouleverser une précipitation nerveuse, résultant de cette conviction que les objets qu’il recherchait étaient là, à sa portée, sous sa main, lui crevant pour ainsi dire les yeux.
Car il était plus que persuadé, il était sûr—ou sa pratique des hommes n’eût pas été l’expérience—il eût juré que le comte de Chalusse avait pris toutes les dispositions naturellement indiquées aux vieillards isolés, qui n’ont point de parents habiles à recueillir leur succession, et qui ont placé leur affection et l’intérêt de leur vie hors de la famille légitime...
Et lorsqu’il dut s’arrêter, quand il fut à bout d’investigations, son geste fut celui de la colère bien plus que celui du découragement; l’évidence apparente n’ébranlant nullement son opinion.
Aussi, restait-il immobile, l’œil arrêté sur le chaton de sa bague, comme s’il en eût attendu quelque miraculeuse inspiration, lui révélant le secret d’une cache ignorée de tous.
—Car le comte n’est ici coupable que de trop de précautions, grommelait-il entre haut et bas, j’en mettrais un doigt au feu... Cela se voit souvent et était dans la nature de l’homme, d’après ce que j’en sais...
MmeLéon leva les bras au ciel.
—Ah! oui, c’était bien dans sa nature, approuva-t-elle. Jamais, du grand jamais il ne se vit personne de si méfiant sous le soleil... non pour l’argent, grand Dieu!... car il en laissait traîner partout, mais pour les papiers... Il tenait les siens sous trois tours de clef, comme s’il eût craint qu’il ne s’en évaporât quelque secret terrible... c’était une manie. Dès qu’il avait seulement une lettre àécrire, il se barricadait comme pour commettre un crime... Que de fois je l’ai vu, moi qui vous parle, que de fois...
Le reste expira dans son gosier, encore qu’elle restât béante, l’œil écarquillé, toute abasourdie, comme une personne qui a failli mettre le pied dans quelque grand trou...
Un mot de plus, et tout doucement, sans s’en apercevoir, elle allait confesser une de ses manies les plus chères, qui était d’écouter et de regarder aux serrures des portes qui lui étaient fermées...
Du moins crut-elle que cette légère intempérance d’une langue trop prompte, avait échappé au juge de paix.
Il ne paraissait s’inquiéter que de MlleMarguerite, laquelle, en apparence, sinon en réalité, avait repris cette réserve un peu froide et la résignation attristée qui lui étaient habituelles.
—Vous le voyez, mademoiselle, lui disait-il, j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir... Désormais, il faut nous en remettre au hasard des perquisitions et de l’inventaire... Qui sait quelles surprises nous réserve l’exploration de cet immense hôtel, dont nous n’avons encore visité que trois pièces.
Elle secoua la tête d’un geste doux.
—Je n’aurai jamais assez de reconnaissance, monsieur, répondit-elle, pour le service immense que vous venez de me rendre, en anéantissant une infâme accusation... Mais pour ce qui est du reste, je n’ai jamais rien attendu... et je n’attends rien.
Ce qu’elle disait, elle le pensait; son accent le disaitsi bien, que le magistrat en fut surpris et un peu troublé.
—Allons, allons!... jeune fille, prononça-t-il avec une bonhomie paternelle dont il n’abusait guère, il ne faut pas comme cela jeter le manche après la cognée... A moins toutefois—et il la fixait—que vous n’ayez pour parler comme vous le faites, certaines raisons qui... Mais il suffit, me voilà libre pour une heure, et nous allons causer comme un père et une fille.
Sur ces mots, le greffier se dressa.
Depuis un moment déjà un nuage était descendu sur sa figure joviale, et il agitait impatiemment un gros trousseau de clefs—car la clef de chaque serrure, à l’apposition des scellés, est confiée au greffier, à charge par lui de la représenter lors de la levée desdits scellés.
—Je vous entends, fit le juge. Votre estomac, moins complaisant que le mien, ne se contente pas, jusqu’à l’heure du dîner, d’une tasse de chocolat... Allez déjeuner et passez au greffe en y allant; à votre retour vous me trouverez ici... Vous pouvez clore la vacation et faire signer.
Elle était toute close, et, pressé par la faim, le greffier se mit à en bredouiller la formule si rapidement, que bien habile on eût été de comprendre ce qu’il disait:
«Et il a été vaqué, tant à la rédaction de l’intitulé du présent procès-verbal qu’à l’inventaire des objets en évidence et à l’apposition des scellés, comme il est décrit ci-dessus, de neuf heures du matin jusqu’à midi, par simple vacation...»
«Et il a été vaqué, tant à la rédaction de l’intitulé du présent procès-verbal qu’à l’inventaire des objets en évidence et à l’apposition des scellés, comme il est décrit ci-dessus, de neuf heures du matin jusqu’à midi, par simple vacation...»
Puis il appela tous les noms qu’il avait inscrits à l’intitulé, et chacun des domestiques s’avança à son tour, signa son nom ou fit sa croix et se retira...
MmeLéon elle-même comprit bien à la physionomie du juge, qu’on la ferait sortir, elle aussi, et elle en prenait son parti à regret, quand MlleMarguerite l’arrêta en lui demandant:
—Vous êtes bien sûre qu’il n’est rien venu pour moi, aujourd’hui?
—Rien, mademoiselle, je suis descendue en personne m’en assurer chez le concierge.
—Vous avez bien mis ma lettre à la poste, hier soir?
—Oh!... chère demoiselle, pouvez-vous en douter...
La jeune fille étouffa un soupir, et plus vivement, ce qui signifiait le congé:
—Il faut faire prier M. de Fondège de venir, dit-elle.
—Le général?
—Oui.
—Je vais envoyer chez lui à l’instant, fit la femme de charge.
Et elle sortit refermant la porte avec une visible humeur.
Enfin le juge de paix et MlleMarguerite se trouvaient seuls dans le cabinet de travail de M. de Chalusse.
Cette pièce, que le comte, en son vivant, affectionnait entre toutes, était magnifique et sombre, avec ses hautes tentures et ses meubles de bois noir ouvragés de fer.
Mais en ce moment elle empruntait aux circonstances quelque chose de solennel et de lugubre. On se sentait froid à voir tous ces papiers bouleversés sur le bureau, et ces bandes de ruban de fil blanc appliquées devant toutes les serrures, sur les bahuts, sur les bibliothèques et jusque sur les placards.
Le magistrat s’était assis dans le fauteuil de M. de Chalusse, à demi retourné vers le centre de la pièce, et la jeune fille avait pris place sur une chaise à haut dossier sculpté, la tête en pleine lumière.
Pendant un bon moment, ils restèrent en face l’un de l’autre, silencieux.
Le juge préparait ce qu’il avait à demander. Ayant compris la réserve presque sauvage de MlleMarguerite, il réfléchissait que s’il effarouchait ce caractère si fier, il n’en tirerait rien et par suite ne pourrait la servir comme il le souhaitait.
Et il le souhaitait presque passionnément, se sentant attiré vers elle par une inexplicable sympathie, où il y avait à la fois, bien qu’il ne la connût que depuis quelques heures, de l’estime, du respect et de l’admiration.
Cependant il fallait commencer.
—Mademoiselle, dit-il, je me suis abstenu de vous questionner devant vos gens... et si en ce moment je me permets de le faire, c’est, sachez-le bien, sans qualité, et vous êtes libre de ne pas me répondre... Mais vous êtes jeune, et je suis un vieillard; mais mon devoir, quand mon cœur ne m’y porterait pas, est de vous offrir l’appui de mon expérience...
—Parlez, monsieur... interrompit la jeune fille; je répondrai franchement à vos questions... ou je me tairai.
—Je reprends donc, fit-il. On m’a affirmé que M. de Chalusse n’a aucun parent à quelque degré que ce soit... Est-ce exact?
—En effet, oui, monsieur... Mais j’ai aussi entendu dire à M. le comte, qu’une sœur à lui, MlleHermine de Chalusse, s’est enfuie de la maison paternelle, quand elle avait mon âge, il y a de cela vingt-cinq ou trente ans... et jamais elle n’a reçu la part qui lui revenait dans l’énorme fortune de ses parents...
—Et cette sœur n’a jamais donné signe de vie?...
—Jamais!... Quoique cependant... tenez, monsieur je vous ai promis, d’être franche... Cette lettre reçue hier par M. de Chalusse, qui a déterminé sa mort... Eh bien! j’ai le pressentiment qu’elle venait de cette sœur... Elle ne peut avoir été écrite que par elle ou... par cette autre... personne dont vous avez trouvé des lettres... et des souvenirs... dans la cachette du secrétaire...
—Et... cette personne... d’après vous... qui serait-elle?
La jeune fille ne répondant pas, le juge n’insista pas et continua.
—Mais vous, mon enfant, qui êtes-vous?...
Elle eut un geste de douloureuse résignation, et d’une voix troublée:
—Je l’ignore, monsieur... répondit-elle. Peut-être suis-je la fille de M. de Chalusse. Je mentirais si je disais que telle n’est pas ma conviction. Oui, je le crois, mais je n’ai jamais eu une certitude... Tour à tour, selon les circonstances, j’ai cru, puis j’ai douté... Par certains jours, je me disais, «oui, oui!»... et j’avais envie de me jeter à son cou... D’autres fois, je m’écriais: «non, ce n’est pas possible!»... et je le haïssais presque... D’ailleurs, pas un mot de lui, pas un mot positif, au moins... Lorsque je l’ai vu pour la première fois, il y a six ans, à la façon dont il m’avait défendu de l’appeler «mon père,» j’ai compris qu’il ne me répondrait jamais...
S’il est un homme au monde inaccessible au ridicule prurit d’une puérile curiosité, c’est assurément celui que sa profession condamne à détailler les heures de sa vie au profit de son prochain.
Tel le magistrat; rivé à son fauteuil, et contraint d’écouter à la journée les doléances de famille, les clabaudages du voisin, les plaintes, les accusations, les récriminations bêtes, les plus ignobles calomnies, des histoires stupides jusqu’à la nausée, enfin l’interminable et écœurante antienne des intérêts rivaux...
Et cependant, à entendre MlleMarguerite, cette jeune fille dont l’étrangeté l’avait saisi, le vieux juge de paix éprouvait cette inquiétude qu’on ressent en face d’un problème...
—Laissez-moi croire, lui dit-il, que beaucoup de circonstances décisives ont échappé à votre inexpérience et qu’à votre place...
Elle l’interrompit du geste, et tristement:
—Vous vous trompez, monsieur, fit-elle; je ne suis pas inexpérimentée...
Lui ne put s’empêcher de sourire de cette prétention...
—Pauvre jeune fille, prononça-t-il, quel âge avez-vous... dix-huit ans?...
Elle secoua la tête:
—De par l’acte douteux qui a enregistré ma naissance, répondit-elle, je n’ai que dix-huit ans, c’est vrai!... Mais par les souffrances endurées, peut-être suis-je plus vieille que vous, monsieur, qui avez des cheveux blancs... Les misérables ne sont jamais jeunes; ils ont l’âge du malheur... Et si par expérience vous entendez le découragement, la connaissance du bien et du mal, le mépris de tout et de tous, mon expérience à moi, jeune fille, vaut la vôtre...
Elle s’arrêta, hésitant, puis tout à coup prenant un parti:
—Mais à quoi bon attendre vos questions, monsieur?... s’écria-t-elle. Cela n’est ni sincère ni digne. Est-ce que vous sauriez jamais!... Qui réclame un conseil doit avant la franchise... Je vous parlerai comme si j’étais seule en face de moi-même. Vous saurez ce que personne n’a su... personne, pas même lui... Pascal. J’ai un passé, moi que vous avez trouvée entourée d’un luxe royal, passé de misère... Mais je n’ai rien à cacher, et si j’ai à rougir, c’est des autres, et non de moi!...
Peut-être cédait-elle à un besoin d’expansion trop fort après des années de contrainte? Peut-être n’était-elle plus sûre d’elle-même et voulait-elle un autre témoignage que celui de sa seule conscience, à un moment où un abîme s’ouvrait dans sa vie, pareil à ces précipices insondables que creusent les grandes convulsions de la nature...
Trop hors d’elle-même pour apercevoir la stupeur du juge, ou entendre les paroles qu’il balbutiait, elle se leva, passant la main sur son front, comme pour bien rassembler ses souvenirs, et d’une voix brève, elle dit:
—Les premières sensations dont je me souvienne s’éveillèrent dans une cour étroite entourée de grands murs sans fenêtres, noirs, froids, et si hauts qu’à peine on en distinguait le faîte...
Le soleil y venait l’été, vers midi, dans un angle où il y avait un banc de pierre; l’hiver, jamais...
Il y avait au milieu cinq ou six petits arbres, grêles, rongés par la mousse, qui donnaient bien chacun une douzaine de feuilles jaunes au printemps...
Dans cette cour, nous étions une trentaine de petites filles, de trois à huit ans, toutes vêtues pareillementd’une robe brune, avec un petit mouchoir bleu en pointe sur les épaules. Nous portions un bonnet bleu les jours de semaine, blanc le dimanche, des bas de laine, d’épais souliers, et autour du cou un étroit ruban noir où pendait une large croix d’étain...
Autour de nous circulaient, silencieuses et mornes, des bonnes sœurs, les mains croisées dans leurs larges manches, blêmes sous leurs coiffes, avec leurs gros chapelets de buis chargés de médailles de cuivre, qui sonnaient quand elles marchaient comme des chaînes de prisonniers...
Sur tous les visages, la même expression était peinte: une résignation banale, une inaltérable douceur, une patience à toute épreuve...
Il en était de méchantes cependant, dont les yeux avaient des éclairs jaunes, et qui passaient sur nous leurs colères aiguës et froides...
Mais il en était une toute jeune et toute blonde, qui avait l’air si triste et si bon, que moi, dont l’intelligence s’éveillait à peine, je comprenais qu’il y avait dans sa vie quelque grand malheur.
Souvent, aux heures de récréation, elle me prenait sur ses genoux et me serrait entre ses bras avec une tendresse convulsive, en répétant:
—Chère petite!... chère petite!...
Quelquefois ses embrassements me faisaient mal, mais je me gardais d’en rien laisser paraître, tant j’avais peur de l’affliger davantage... Et même, au dedans de moi, j’étais contente et fière de souffrir par elle et pour elle...
Pauvre sœur!... Je lui ai dû les seules heures heureusesde ma première enfance... On l’appelait la sœur Calliste... Je ne sais ce qu’elle est devenue... Souvent j’ai pensé à elle, quand je me sentais à bout de courage... Et aujourd’hui encore, je ne saurais prononcer son nom sans pleurer...
Elle pleurait en effet, et de grosses larmes roulaient le long de ses joues, qu’elle ne songeait pas à essuyer.
Il lui fallut un effort pour continuer:
—Vous avez déjà compris, monsieur, ce que je ne m’expliquai, moi, que bien plus tard...
J’étais dans un hospice d’enfants trouvés... enfant trouvée moi-même.
Je ne puis dire que rien nous y manquât, et il y aurait ingratitude à ne pas reconnaître que les bonnes sœurs ont le génie de la charité... Mais hélas!... le cœur de chacune d’elles n’avait qu’une somme de tendresse à répartir entre trente pauvres petites filles, les parts étaient bien petites, les caresses les mêmes pour toutes, et moi j’aurais voulu être aimée autrement que toutes les autres, avec des mots et des caresses pour moi seule.
Nous couchions dans un dortoir bien propre, dans des lits bien blancs avec de petits rideaux de cotonnade... au milieu du dortoir, il y avait une bonne vierge qui semblait nous sourire à toutes... L’hiver, nous avions du feu. Nos vêtements étaient chauds et soignés, notre nourriture était bonne. On nous montrait à lire, à écrire, la couture et la broderie.
Il y avait des récréations entre tous les exercices, on récompensait celles qui avaient été studieuses et sages, et, deux fois par semaine, on nous menait promener le long des rues à la campagne...
C’est dans une de ces promenades que je sus des gens qui passaient qui nous étions et comment on nous appelle dans le peuple...
L’après-midi, parfois, il venait des femmes en grande toilette, avec leurs enfants rayonnants de santé et de bonheur... Les bonnes sœurs nous apprenaient que c’étaient des «dames pieuses» ou des «âmes charitables» qu’il fallait aimer et respecter, et que nous ne devions pas oublier dans nos prières. Elles nous distribuaient des jouets et des gâteaux.
D’autres fois, arrivaient des ecclésiastiques et d’autres messieurs très-graves, dont l’extérieur sévère nous faisait peur...
Ils regardaient partout, s’informaient de tout, s’assuraient que chaque chose était à sa place, et même quelques-uns goûtaient notre soupe...
Toujours ils étaient satisfaits, et Madame la supérieure les reconduisait avec force révérences, en répétant:
—Nous les aimons tant!... ces pauvres petites!...
Et ces messieurs disaient:
—Oui, oui, ma chère sœur, elles sont très-heureuses.
Et ils avaient raison. Les enfants des pauvres ouvriers subissent des privations que nous ne subissions pas, nous, et il leur arrive de souper de pain sec... Mais ce pain sec, c’est la mère qui le donne avec un baiser.
Oppressé par un insupportable malaise, le juge de paix ne trouvait pas une syllabe pour rendre ses impressions... D’ailleurs, MlleMarguerite ne lui en eût pas laissé le moment, tant les souvenirs qui se représentaient à sa pensée lui faisaient la parole rapide.
Cependant, à ce nom de «mère,» le magistrat pensait que la jeune fille allait s’attendrir...
Il se trompait. Sa voix devint plus sèche, au contraire, et il s’alluma dans ses yeux comme un éclair de colère.
—J’ai souffert extraordinairement dans cet hôpital, reprit-elle.
La sœur Calliste était partie, et tout ce qui m’entourait me glaçait ou me froissait...
Je n’avais que quelques bonnes heures à moi, le dimanche, pendant les offices de la paroisse où on nous conduisait.
Quand le grand orgue ronflait, et que, dans le lointain du chœur, autour de l’autel resplendissant de lumière, s’agitaient les prêtres en étoles d’or, je clignais des yeux pour me donner des éblouissements... J’y réussissais... Et alors, il me semblait que je m’échappais de moi-même, et que, sur les nuages d’encens, je montais vers ce beau pays du ciel dont nous parlaient les sœurs, et où il y a, nous disaient-elles, des mères pour toutes les petites filles...
MlleMarguerite se recueillit quelques secondes, comme si elle eût reculé devant l’expression de sa pensée.
Puis se décidant:
—Oui, répéta-t-elle, j’ai été extraordinairement malheureuse aux Enfants-Trouvés... Presque toutes mes petites camarades étaient chétives, étiolées, blêmes, rongées de toutes sortes de maladies, comme s’il n’y eût pas eu assez pour leur malheur ici-bas de l’abandon de leurs parents...
Eh bien! monsieur, il faut que je l’avoue à ma honte,ces petites infortunées m’inspiraient une insurmontable répugnance, un dégoût qui allait jusqu’à l’aversion.
J’aurais mieux aimé appuyer mes lèvres sur un feu rouge que sur le front de la plupart d’entre elles...
Je ne raisonnais pas cela, hélas! je n’avais que huit ou neuf ans, mais je le sentais avec une vivacité douloureuse...
Les autres s’en étaient aperçues, et pour se venger, elles m’appelaient «la dame,» ironiquement, et me laissaient à l’écart. Souvent aussi, pendant les récréations, quand les bonnes sœurs avaient le dos tourné, elles me battaient, m’égratignaient le visage ou déchiraient mes vêtements...
J’endurais ces traitements sans me plaindre, ayant comme la conscience que je les méritais...
Que de réprimandes, cependant, elles m’ont valu ces déchirures!... Que de fois j’ai été mise au pain sec après avoir été bien grondée, bien appelée «petite sans soin» ou «méchante brise fer»...
Mais comme j’étais soigneuse, en définitive, studieuse et appliquée, comme j’étais plus intelligente que les autres, les bonnes sœurs m’aimaient assez. Elles disaient que je serais «un bon sujet,» et qu’on me trouverait une place avantageuse avec des bourgeois pieux et riches, de ceux qui composent la clientèle des maisons religieuses...
Elles ne me reprochaient que d’être sournoise...
Je ne l’étais pas, cependant, mais triste et résignée. Tout m’avait tellement heurtée et meurtrie autour de moi, que je m’étais repliée sur moi-même, concentrée, et qu’en dedans de moi je faisais comme un sanctuaireinviolable pour mes pensées et mes inspirations... Peut-être avais-je un mauvais naturel...
Souvent je me le suis demandé dans toute la sincérité de mon âme. Je n’ai pu me répondre, parce qu’on ne saurait être bon juge dans sa propre cause...
Ce qui est sûr, c’est que toutes les actions qui laissent dans la vie des jeunes filles une traînée lumineuse, ne me rappellent à moi que tourments et misères, luttes désespérées, humiliations dévorées avec rage.
J’ai failli ne pas faire ma première communion parce que je ne voulais pas porter une certaine robe dont une «dame bienfaitrice» avait fait cadeau à la communauté, et qui venait, je l’avais entendu dire, d’une petite fille de mon âge, qui était morte de la poitrine...
Mettre cette robe pour m’approcher de la sainte table, me révoltait et m’épouvantait, comme si on m’eût condamnée à me draper dans un suaire...
Et cependant c’était la plus belle de toutes, en mousseline, avec des broderies au bas; elle avait été ardemment convoitée et m’avait été adjugée à titre de récompense...
Et moi, je n’osais avouer les motifs de mon insurmontable répugnance... qui les eût compris!... Je n’étais que trop accusée déjà de délicatesses et de fiertés ridicules dans mon humble position.
Tout cet orage se passa en moi... j’avais douze ans... ou de moi au vieux prêtre qui nous confessait. A lui, j’osai tout avouer, et lui, du moins, vieillard, mais homme, sut me comprendre et ne me fit pas de reproches...
—Vous porterez cette robe, mon enfant, me dit-il,parce qu’il faut que votre orgueil soit brisé. Allez... je ne vous imposerai pas d’autre pénitence.
Et j’obéis, glacée d’une superstitieuse terreur, car il me semblait que ce devait être là un épouvantable présage, qui toujours, toute ma vie, me porterait malheur...
Et je communiai avec la belle robe brodée de la morte.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Depuis vingt-cinq ans qu’il rendait la justice, le juge avait recueilli bien des aveux, arrachés par la nécessité ou la douleur.
Mais jamais il n’avait été remué comme il l’était en ce moment, par des accents où vibrait la vérité de la vie vécue et soufferte...
Ce n’était plus pour lui, pour ainsi dire, que parlait cette jeune fille, mais pour elle-même, montrant son âme tout entière jusqu’en ses plus intimes replis, comme l’Océan qui s’entr’ouvre aux jours de tempête, laissant voir jusqu’aux algues de ses abîmes...
Cependant elle poursuivait:
—Le temps des communions passa, puis celui de la confirmation, et nos journées reprirent leur morne monotonie, toujours entremêlées aux mêmes heures des mêmes lectures pieuses et des mêmes séances de travail.
Il me semblait que j’étouffais, dans cette atmosphère froide, que l’air manquait à mes poumons, et je me disais que tout était préférable à cette apparence de vie, qui n’était pas la vie...
Je songeais à parler de cette «bonne place» dont il avait été question pour moi, autrefois, quand un matin on me fit demander à l’économat.
Nous l’appelions «le bureau,» et c’était pour nous un endroit plein d’effroi et de mystère.
Là, hiver comme été, du matin au soir, dans une grande pièce carrelée, on voyait un monsieur blême, gras et sale, avec des lunettes foncées, la tête couverte d’une calotte de soie noire, qui écrivait derrière une petite grille à rideaux verts.
Là, étaient rangés des registres où nous étions toutes inscrites et décrites, et des cartons renfermant les objets trouvés sur nous, soigneusement conservés pour aider à notre reconnaissance.
Je me rendis à ce bureau le cœur palpitant.
J’y trouvai, outre le monsieur blême, Mmela supérieure, un petit homme malingre à l’œil méchant, et une grosse commère à l’air commun et bon.
A l’instant, Mmela supérieure m’apprit que j’étais en présence de M. et de MmeGreloux, relieurs, lesquels ayant besoin de deux apprenties venaient les chercher à l’hospice. On me demandait si je voulais être une de ces deux...
Ah!... monsieur, je crus voir les cieux s’entr’ouvrir, et hardiment je répondis:
—Oui!...
Aussitôt le monsieur à calotte de soie sortit de derrière son grillage pour m’expliquer longuement mes obligations et mes devoirs, insistant et revenant sur tout ce que j’aurais à faire pour reconnaître, moi, misérable enfant trouvée, élevée par la charité publique, la générosité de ce bon monsieur et de cette bonne dame qui voulaient bien se charger de moi et m’employer dans leur atelier.
Je ne discernais pas clairement, je l’avoue, cette grande générosité qu’on m’exaltait, ni les raisons d’une reconnaissance anticipée.
N’importe! A toutes les conditions qui m’étaient posées, je répondais de si grand cœur: «oui, oui, oui!...» que la femme du relieur en parut toute réjouie.
—On voit que la petite aura du goût pour la partie... dit-elle.
Alors, Mmela supérieure se mit à détailler longuement à cette femme les obligations que, de son côté, elle contractait, répétant à satiété que j’étais un des meilleurs sujets de l’hospice, pieuse, obéissante, attentive, point bavarde, lisant et écrivant dans la perfection, et sachant broder et coudre comme on ne coud et brode que dans les communautés religieuses.
Elle lui fit jurer de me surveiller comme sa propre fille, de ne jamais me laisser seule, de me conduire aux offices, et de m’accorder de temps en temps le dimanche une après-midi, pour venir à l’hospice.
Le monsieur à lunettes, de son côté, rappelait au relieur les devoirs des patrons envers leurs apprentis. Et même, dans un casier, derrière lui, il prit un gros livre où il se mit à lire des passages que j’écoutais sans les comprendre, encore bien que je fusse sûre que c’était du français.
Enfin, le relieur et sa femme disant:Amen, à tout, le monsieur blême rédigea un acte sur une feuille de papier timbré, et ils signèrent les uns et les autres; Madame, la supérieure signa, et moi de même...
J’appartenais à un patron!...
Elle s’arrêta... Là finissait sa première enfance...
Mais presque aussitôt:
—Je n’ai pas gardé mauvais souvenir de ces gens-là, reprit-elle...
Ils étaient peu aisés, âpres au gain et au travail, et s’épuisaient à soutenir un fils au-dessus de leur condition... Ce fils ne les aimait pas, et pour cela, je les plaignais...
L’homme était bilieux et triste, la femme violente comme la flamme...
Entre cette perpétuelle colère de l’une et l’aigreur de l’autre, les apprenties avaient souvent à souffrir...
Heureusement, entre les tempêtes de MmeGreloux, il y avait parfois des éclaircies...
Après nous avoir battues pour rien, elle nous disait sans plus de raison:
—Allons!... approche ton museau que je l’embrasse... et ne pleurniche plus... V’là quat’ sous pour avoir de la galette.
Le juge de paix tressauta sur son fauteuil.
Était-ce bien MlleMarguerite qui parlait, cette jeune fille au maintien de reine, dont la voix harmonieuse et pleine avait les pures sonorités du cristal!...
C’était à en douter, tant elle rendait bien et avec une désespérante justesse d’intonation le verbe coloré de ces braves et rudes commères qui s’enrichissent et engraissent aux alentours du marché du Temple, entre la rue Saint-Denis et la rue Saint-Louis, au Marais...
C’est qu’en ce moment elle revivait son passé, elle retrouvait entières et exactes ses sensations d’autrefois, et elle avait encore dans l’oreille, pour ainsi dire, la phrase et la voix de la femme du relieur.
Elle ne remarqua d’ailleurs pas le sursaut du vieux juge.
—J’étais hors de l’hospice, continua-t-elle, et pour moi c’était tout.
Il me semblait qu’une vie nouvelle allait commencer, toute différente de l’ancienne, qui n’en aurait ni les amertumes ni les dégoûts.
Je me disais que près de ces ouvriers laborieux et honnêtes, je rencontrerais, à défaut d’une famille, une affection moins banale que celle de la maison des enfants trouvés? Et pour gagner leur amitié, pour m’en rendre digne, il n’était rien qui me parût au-dessus de mes forces et de ma bonne volonté.
Eux, sans doute, démêlèrent mes sentiments, et tout naturellement, peut-être sans en avoir conscience, ils en abusèrent avec le plus effroyable égoïsme... Je ne leur en veux point.
J’étais entrée chez eux à de certaines conditions, pour apprendre un état, ils firent de moi peu à peu leur servante... c’était une notable économie.
Ce que tout d’abord j’avais fait par complaisance, devint insensiblement ma tâche quotidienne, impérieusement exigée.
Levée la première, je devais avoir tout mis en ordre dans la maison, quand les autres arrivaient, les yeux encore gonflés de sommeil...
Il est vrai que mes patrons me récompensaient à leur manière.
Ils m’emmenaient à la campagne le dimanche, pour me reposer, disaient-ils, de mes fatigues de la semaine...
Et je les suivais, le long de la route de Saint-Mandé,dans la poussière, sous le plein soleil, haletante, en sueur, portant sur l’épaule les parapluies en cas d’orage, chargée à rompre d’un panier de provisions qu’on mangeait sur l’herbe, dans le bois, et dont on m’abandonnait les reliefs.
Le frère de ma patronne, assez souvent, était de ces parties, et son nom serait resté dans ma mémoire, même sans sa singularité: il se nommait Vantrasson.
C’était un homme très-grand et très-robuste, dont les yeux me faisaient trembler quand il me regardait en frisant sa grosse moustache.
Il était militaire, incroyablement fier de son uniforme, insolent, grand parleur et toujours enchanté de soi: il devait se supposer irrésistible.
C’est de la bouche de cet homme que j’entendis le premier mot... grossier qui offensa mon ignorance... Ce ne devait pas être le dernier.
Il avait déclaré que «la gamine» lui plaisait, et je fus obligée de me plaindre à MmeGreloux des obsessions de son frère. Elle se moqua de moi en disant:
—Bast! il fait son métier de joli garçon!
Oui, voilà ce que ma patronne me répondit:
Et c’était une honnête femme, cependant, une épouse dévouée, une bonne mère... Ah! si elle eût eu une fille!... Mais pour une pauvre apprentie sans père ni mère, il n’est pas besoin de tant de façons!
Elle avait fait de belles promesses à Mmela supérieure, mais elle s’en croyait quitte avec quelques phrases banales.
—Et enfin, ajoutait-elle toujours, tant pis pour celles qui se laissent attraper.
Heureusement, j’avais pour me garder ce même orgueil que si souvent on m’avait reproché. Ma condition était bien humble, mais mon cœur était haut... Et déjà ma personne me semblait sacrée comme un autel...
Il fut une grâce de Dieu, cet orgueil, car je lui dus de ne pas même être tentée, quand autour de moi j’en voyais tant d’autres succomber...
Je logeais, avec les autres apprenties, hors de l’appartement des patrons, sous les combles, dans une mansarde... C’est-à-dire que la journée finie, l’atelier fermé, nous étions libres, abandonnées à nos seuls instincts, livrées aux plus pernicieuses influences et aux plus détestables inspirations...
Et ce n’étaient ni les conseils ni les exemples mauvais qui manquaient.
Les ouvrières, à l’atelier, ne se gênaient pas devant nous. C’était à qui d’entre elles éblouirait «les gamines» par les plus merveilleux récits.
Ce n’était pas méchanceté de leur part, ni calcul, mais absence complète de sens moral, et parfois forfanterie pure.
Et jamais elles n’en avaient fini de nous énumérer ce qui, selon elles, faisait le bonheur de la vie: les parties fines au restaurant, les promenades sur l’eau à Joinville-le-Pont, les bals masqués au Montparnasse ou à l’Élysée-Montmartre.
Ah! l’expérience vient vite dans les ateliers!...
Il y en avait qui, parties la veille avec une robe en loques et des souliers percés, arrivaient le lendemain avec des toilettes superbes, annonçant qu’on pouvait les remplacer, qu’elles n’étaient plus faites pour travailler,qu’elles allaient devenir des dames... Elles disparaissaient radieuses, mais souvent le mois n’était pas écoulé qu’on les voyait revenir maigres, affamées, éteintes, sollicitant humblement un peu d’ouvrage.
Elle se tut, écrasée sous le poids de ses souvenirs au point d’en perdre la conscience de la situation présente.
Et le juge de paix, lui aussi, gardait le silence, n’osant l’interroger...
A quoi bon, d’ailleurs...
Que lui eût-elle appris des misères des pauvres petites ouvrières qu’il ne connût aussi bien qu’elle?... S’il avait à s’étonner d’une chose, c’est que cette belle jeune fille qui était là devant lui, abandonnée, délaissée, eût trouvé en elle assez d’énergie pour échapper à tous les dangers...
Cependant, MlleMarguerite ne tarda pas à se redresser, secouant la torpeur qui l’envahissait...
—Je ne dois pas grandir mes mérites, monsieur, reprit-elle; outre l’orgueil, j’avais pour me soutenir un but auquel je m’étais attachée avec la ténacité du désespoir...
Je voulais devenir la première de mon état, ayant reconnu que les ouvrières qui excellent sont toujours employées et chèrement payées.
Aussi, tout en restant la servante, je trouvais le temps d’apprendre assez vite et assez pour étonner mon patron lui-même.
Je savais que j’arriverais à gagner entre cinq et six francs par jour, et avec cela, je m’arrangeais dans l’avenir une existence dont les perspectives effaçaient ce que le présent avait parfois de trop intolérable.
Pendant le dernier hiver que je passai chez mes patrons, les commandes furent si nombreuses et si pressantes qu’ils renoncèrent à prendre même un jour de repos par semaine. A peine, deux fois par mois, consentaient-ils à m’accorder une heure pour courir à l’hospice rendre visite aux sœurs qui m’avaient élevée.
Je n’avais jamais failli à ce devoir, mais sur la fin il était devenu ma plus vive jouissance.
C’est que mon patron n’avait pu se dispenser de me payer un peu le surcroît de travail qu’il m’imposait. Je disposais de quelques francs toutes les semaines, et je les portais aux pauvres petites filles de l’hospice. Après avoir vécu toute ma vie de la charité publique, je faisais l’aumône à mon tour, je donnais, et cette pensée où se délectait ma vanité me grandissait à mes yeux...
Enfin, j’allais avoir quinze ans, et j’entrevoyais le terme de mon apprentissage, quand par une belle journée du mois de mars, pendant que je vaquais à je ne sais quels soins du ménage, je vis arriver à l’atelier une des sœurs converses de l’hôpital.
Elle était rouge, tout effarée, et si essoufflée d’avoir monté vite l’escalier, que c’est bien juste si elle put ma dire:
—Vite, venez, suivez-moi, on vous attend.
—Qui?... Où?...
—Arrivez. Ah!... chère petite, si vous saviez...
J’hésitais, ma patronne me poussa.
—Va donc, petite bête!...
Je suivis la converse sans songer à changer de vêtements, sans retirer seulement le tablier de cuisine que j’avais devant moi.
En bas, devant la porte, était la plus magnifique voiture que j’eusse vue de ma vie... Le dedans, tout capitonné de soie claire, me semblait si beau que je n’osais approcher. Un valet de pied tout chamarré d’or qui tenait respectueusement la portière, achevait de m’intimider.
—Il faut cependant monter, me dit la sœur converse, c’est là dedans que je suis venue.
Je montai, la tête absolument troublée, et avant d’être revenue de mon étourdissement, j’arrivais à l’hospice, dans ce «bureau» où avait été rédigé mon contrat d’apprentissage...
Dès que je parus, Mmela supérieure me prit par la main, et m’attirant vers un homme âgé, debout près de la fenêtre:
—Marguerite, me dit-elle, saluez M. le comte de Chalusse.
Depuis un moment déjà, on entendait au dehors, dans le vestibule, un mouvement inusité, des pas qui allaient et venaient, des trépignements et le murmure étouffé de voix se consultant.
Impatienté et croyant comprendre ce dont il s’agissait, le juge de paix se leva et courut ouvrir.
Il ne s’était pas trompé. Le greffier était revenu de déjeuner; il n’osait troubler le magistrat, et cependant, le temps lui paraissait long.
—Ah!... c’est vous, monsieur, fit le vieux juge. Eh bien! commencez l’inventaire des objets en vue, je ne tarderai pas à vous rejoindre.
Et refermant la porte, il revint s’asseoir...
C’est à peine si MlleMarguerite s’était aperçue de son mouvement, et il n’avait pas repris sa place que déjà elle poursuivait:
—De ma vie je n’avais aperçu un homme aussi imposant que le comte de Chalusse... Tout en lui, son attitude, sa haute taille, la façon dont il était vêtu, son visage, son regard, devait frapper de respect et de crainte une pauvre enfant comme moi...
Et c’est à peine si j’eus assez de présence d’esprit pour m’incliner devant lui respectueusement.
Lui me dévisagea d’un œil indifférent, et du bout des lèvres laissa tomber ces froides paroles:
—Ah!... c’est là cette jeune fille dont vous me parliez!
L’accent du comte trahissait si bien une surprise désagréable, que Mmela supérieure en fut frappée.
Elle me regarda et parut indignée et désolée de mon accoutrement plus que modeste.
—Il est honteux, s’écria-t-elle, de laisser sortir une enfant ainsi vêtue!
Et tout aussitôt elle m’arracha, plutôt qu’elle ne dénoua mon tablier de cuisine, et de ses propres mains se mit à relever mes cheveux, comme pour mieux faire valoir ma personne.
—Ah!... ces patrons, répétait-elle, les meilleurs ne valent rien... Comme ils abusent!... Impossible de se fier à leurs promesses... On ne peut cependant pas être toujours sur leur dos...
Mais les efforts de Mmela supérieure devaient être perdus. M. de Chalusse s’était détourné d’un air distrait, et il s’entretenait avec des messieurs qui se trouvaient là.
Car, alors seulement je le remarquai, «le bureau» était plein de monde. A côté du monsieur à calotte desoie noire, cinq ou six autres se tenaient debout, de ceux que j’avais vus venir assez souvent pour inspecter l’hospice.
De qui s’entretenaient-ils?
De moi, bien évidemment, je le reconnaissais aux regards que tous m’adressaient, regards où il n’y avait, d’ailleurs, que bienveillance.
Mmela supérieure était allée se mêler à leur groupe; elle parlait avec une vivacité que je ne lui avais jamais vue, et moi, seule, dans mon embrasure de fenêtre, tout embarrassée de mon personnage, j’écoutais de toutes les forces de mon attention...
Mais j’avais beau tendre outre mesure mon intelligence, je ne comprenais pas grand’chose aux phrases qui se succédaient, non plus qu’aux observations et aux objections. Et à tout moment revenaient les mots de «tutelle officieuse, d’adoption ultérieure, de commission administrative, d’émancipation, de dot, de compensation, d’indemnité pour les aliments fournis...»
Un seul fait précis ressortait pour moi de tout ce que je voyais et entendais.
M. le comte de Chalusse demandait une certaine chose, et les messieurs, en échange, en exigeaient d’autres, et encore, et toujours davantage, à mesure qu’il répondait:
—Oui, oui, c’est accordé, c’est entendu!
Même, à la fin, il me sembla qu’il s’impatientait, car c’est de la voix brève que donne l’habitude du commandement qu’il répondit:
—Je ferai tout ce que vous voulez... Souhaitez-vous quelque chose de plus?...
Les messieurs aussitôt se turent, et Mmela supérieure se mit à protester que M. le comte était trop bon mille fois, mais qu’on n’avait pas attendu moins de lui, dernier représentant d’une de ces grandes et anciennes familles, où la charité est une tradition.
Je ne saurais rendre à cette heure la surprise et l’indignation que j’éprouvai alors...
Je devinais, je sentais, une voix au-dedans de moi me criait que c’était mon sort, mon avenir, ma vie, qui s’agitaient et se décidaient en ce moment... et je n’étais même pas consultée.
On disposait de moi, comme si on eût été sûr que je ne pouvais refuser mon assentiment après qu’on se serait engagé pour moi.
Mon orgueil se révoltait à cette idée, mais mon esprit ne me fournissait pas une parole pour traduire ma colère. Rouge, confuse, furieuse, je me demandais comment intervenir quand tout à coup la délibération cessa et je fus entourée de tous ces messieurs.
L’un d’eux, un petit vieux, qui avait un sourire béat et des yeux étincelants, me tapa doucement sur la joue en disant:
—Et elle est aussi sage que jolie!
Je l’aurais battu ce petit vieux, mais les autres approuvèrent, sauf pourtant M. de Chalusse, dont l’attitude devenait de plus en plus glaciale, et qui avait aux lèvres ce sourire contraint de l’homme bien élevé résolu à ne se froisser de rien.
Il me parut qu’il souffrait, et je sus plus tard que je ne m’étais pas trompée.
Loin d’imiter la familiarité du vieux monsieur, il mesalua gravement avec une sorte de respect qui me confondit, et sortit en déclarant qu’il reviendrait le lendemain pour en finir.
J’étais enfin seule avec Mmela supérieure, j’allais pouvoir l’interroger; elle ne m’en laissa pas le temps, et la première, avec une volubilité extraordinaire, elle se mit à m’expliquer mon bonheur inouï, preuve irrécusable et manifeste de la protection de la Providence.
Le comte, me dit-elle, allait devenir mon tuteur, il me doterait certainement, et plus tard, si je savais reconnaître ses bontés, il m’adopterait, moi, pauvre fille sans père ni mère, je porterais ce grand nom de Durtal de Chalusse, et je recueillerais une fortune immense...
Elle ajoutait que là ne se bornait pas la bienfaisance du comte, qu’il consentait à rembourser tout ce que j’avais coûté, qu’il se proposait de doter on ne savait combien de pauvres filles, et qu’enfin il avait promis des fonds pour faire bâtir une chapelle.
Comment cela était arrivé, c’était à n’y pas croire.
Le matin même, M. de Chalusse s’était présenté, déclarant que vieux, célibataire, sans enfants, sans famille, il prétendait se charger de l’avenir d’une pauvre orpheline.
On lui avait présenté la liste de toutes les orphelines de l’hospice, et c’était moi qu’il avait choisie...
—Et au hasard, ma chère Marguerite, répétait Mmela supérieure; au hasard... c’est un véritable miracle...
Cela me semblait tenir du miracle, en effet; mais j’étais bien plus étourdie encore que joyeuse.
Je sentais le vertige envahir mon cerveau, et j’auraisvoulu demeurer seule pour me recueillir, pour réfléchir, car j’étais libre, je le savais, de refuser ces éblouissantes perspectives...
Timidement je demandai la permission de retourner chez mes patrons, pour les prévenir, pour les consulter... Cette permission me fut refusée.
Il me fut dit que je délibérerais et que je me déciderais seule, et que ma résolution prise, il n’y aurait plus à revenir...
Je restai donc à l’hospice, et je dînai à la table de Mmela supérieure.
Pour la nuit, on me donna la chambre d’une sœur qui était absente.
Ce qui m’étonnait le plus, c’est qu’on me traitait avec une visible déférence, comme une personne appelée à de hautes destinées, et dont sans doute on attendait beaucoup...
Et cependant, j’hésitais à me décider...
Mon indécision dut paraître une ridicule hypocrisie; elle était sincère et réelle...
Assurément, je n’avais pas à regretter beaucoup ma situation chez mes patrons, mais enfin je la connaissais, cette situation; je l’avais expérimentée, le plus pénible était fait, j’arrivais à la fin de mon apprentissage, j’avais pour ainsi dire arrangé ma vie, l’avenir me paraissait sûr...
L’avenir! que serait-il avec le comte de Chalusse?... On me le faisait si beau, si éblouissant, que j’en étais épouvantée. Pourquoi le comte m’avait-il choisie de préférence à toute autre?... Était-ce vraiment le hasard qui avait déterminé son choix?... Le miracle, en y réfléchissant,me paraissait préparé de longue main, et devait, pensais-je, cacher quelque mystère...
Enfin, plus que tout, l’idée de m’abandonner à un inconnu, d’abdiquer ma volonté, de lui confier ma vie, me répugnait.
On m’avait accordé quarante-huit heures pour prendre un parti; jusqu’à la dernière seconde, je demeurai en suspens.
Qui sait?... C’eût été un bonheur peut-être si j’eusse su me résigner à l’humilité de ma condition... Je me serais épargné bien des souffrances que je ne pouvais même pas concevoir...
Je n’eus pas ce courage, et, le délai expiré, je répondis que je consentais à tout.
MlleMarguerite se hâtait.
Après avoir trouvé une sorte de douceur triste à s’attarder parmi les lointaines impressions de sa première enfance, elle souffrait davantage à mesure que son récit se rapprochait du moment présent...
—Je vivrais des milliers d’années, reprit-elle, que je n’oublierais jamais le jour où j’abandonnai l’hospice des Enfants-Trouvés, pour devenir la pupille de M. de Chalusse. C’était un samedi... La veille, j’avais rendu ma réponse à Mmela supérieure. Dès le matin, je vis arriver mes anciens patrons. On était allé les prévenir et ils venaient me faire leurs adieux... La rupture de mon contrat d’apprentissage avait présenté quelques difficultés, mais le comte avait tout aplani avec de l’argent.
N’importe!... Ils me regrettaient, je le vis bien... leurs yeux étaient humides... Ils regrettaient l’humble petite servante qui leur avait été si dévouée...
Mais en même temps je remarquai dans leurs manières une visible contrainte... Plus de tutoiement, plus de voix rude... ils me disaient: vous, ils m’appelaient: mademoiselle... Pauvres gens! ils s’excusaient avec des paroles grotesques et attendrissantes d’avoir osé accepter mes services, déclarant en même temps qu’ils ne me remplaceraient jamais pour le même prix...
La femme surtout me jurait qu’elle ne se consolerait jamais de n’avoir pas remis vertement à sa place son frère, un mauvais gars, comme la suite l’avait bien prouvé, lorsqu’il avait osé hausser son caprice jusqu’à moi...
Pour la première fois, ce jour-là, je me sentis sincèrement aimée, si véritablement que si ma réponse n’eût pas été donnée et signée, je serais retournée chez ces braves relieurs...
Mais il n’était plus temps.
Une converse vint me dire de descendre, que Mmela supérieure me demandait.
Une dernière fois j’embrassai le père et la mère Greloux, comme nous disions à l’atelier, et je descendis.
Chez Mmela supérieure, une dame et deux ouvrières chargées de cartons m’attendaient.
C’était une couturière qui arrivait avec les vêtements qui convenaient à ma nouvelle situation. C’était, on me l’apprit, une prévenance de M. de Chalusse. Ce grand seigneur pensait à tout et ne dédaignait pas, entouré qu’il était de trente domestiques, de descendre aux plus minutieux détails...
Donc, pour la première fois, je sentis sur mon épaule le frissonnement de la soie et le moelleux du cachemire...J’essayai aussi de mettre des gants... je dis j’essayai, car jamais je n’y pus parvenir.
Tout en parlant ainsi, sans arrière-pensée de coquetterie, certes, la jeune fille agitait ses mains mignonnes et exquises sans exiguité, rondes, pleines, blanches, avec des ongles qui avaient des reflets nacrés...
Et le juge de paix se demandait s’il était bien possible que ces mains de duchesse, faites pour le désespoir de la statuaire, eussent été condamnées aux plus grossiers ouvrages.
—Ah!... ma toilette ne fut pas une petite affaire, reprit-elle avec un sourire qui empruntait aux circonstances quelque chose de navrant. Toutes les bonnes sœurs réunies autour de moi mettaient à me faire belle autant de soins et de patience qu’elles en déployaient à parer, les jours de fête, la vierge de notre chapelle.
Un secret instinct me disait qu’elles se fourvoyaient, que leur goût n’était pas le goût; qu’elles m’habillaient ridiculement... n’importe... je les laissais se contenter sans mot dire. J’avais le cœur horriblement serré... jamais attention faite pour rendre joyeuse n’apporta tant de tristesse.
Je croyais sentir encore sur ma main les larmes de MmeGreloux, et ces parures criardes me paraissaient aussi funèbres que la dernière toilette du condamné...
Enfin, elles trouvèrent leur œuvre parfaite, et alors j’entendis autour de moi comme une clameur d’admiration... Jamais les sœurs, à les entendre, n’avaient contemplé rien de si merveilleux... Celles qui étaient à la classe ou à la couture furent mandées pour juger, et même les plus sages d’entre les orphelines furent admises...Peut-être, pour ces dernières, devais-je être un exemple destiné à rendre les bons conseils palpables, car Mmela supérieure disait à toutes:
—Vous voyez, mes chères filles, où mène une bonne conduite... Soyez sages autant que notre chère Marguerite, et Dieu vous récompensera comme elle....
Et moi, roide sous mes superbes atours, plus qu’une momie sous ses bandelettes, les bras écartés du corps, pâle d’appréhension, j’attendais.
J’attendais M. de Chalusse, qui devait venir me prendre après avoir terminé toutes les formalités qui allaient substituer son autorité à l’autorité de la commission administrative de l’hospice.
Une heure sonna, M. le comte de Chalusse parut...
C’était bien lui, tel que je l’avais entrevu, tel qu’il assiégeait ma mémoire. C’était ce même flegme hautain qui m’avait glacée, ce même œil impassible...
A peine daigna-t-il me regarder, et moi, qui l’observais avec une anxiété poignante, je ne pus lire sur son visage ni approbation ni blâme.
—Vous voyez, monsieur le comte, dit Mmela supérieure en me montrant, que vos intentions ont été scrupuleusement suivies.
—Je vous en remercie, ma sœur, dit-il, et c’est à vos pauvres que je prouverai l’étendue de ma reconnaissance.
Puis, se retournant vers moi:
—Marguerite, me dit-il, prenez congé de... vos mères, et dites-leur bien que vous ne les oublierez jamais...
Elle s’interrompit, les larmes rendaient sa voix presque inintelligible...
Mais dominant aussitôt son attendrissement:
—A ce moment seulement monsieur, poursuivit-elle, je compris combien j’aimais ces pauvres sœurs que parfois j’avais presque maudites... Je sentis par combien d’affections je tenais à cette hospitalière maison, et toutes ces petites infortunées, mes compagnes de misère et d’abandon...
Mon cœur se brisait, et Mmela supérieure, toujours si impassible, ne semblait guère moins émue que moi... Elle l’était... N’emportais-je pas, et pour quels hasards, cette fraction de son cœur qu’elle m’avait donnée!...
Enfin, M. de Chalusse me prit le bras et m’entraîna.
Dans la rue, nous attendait une voiture moins belle que celle qui était venue me prendre à mon atelier, mais beaucoup plus vaste et chargée de malles et de coffres.
Elle était attelée de quatre chevaux gris conduits par des postillons portant l’uniforme de la poste de Paris.
—Montez, mon enfant, me dit M. de Chalusse.
J’obéis, plus morte que vive, et je me plaçai, comme il me l’indiquait, sur la banquette du fond.
Lui-même, alors, monta et se plaça en face de moi.
Ah!... ce fut là, monsieur, une de ces émotions dont la seule pensée, bien des années après, remue l’âme jusqu’en ses plus intimes profondeurs...
Sur la porte de l’hospice, toutes les sœurs se pressaient, fondant en larmes; Mmela supérieure même pleurait sans chercher à se cacher.
—Adieu!... me criaient-elles, adieu, chère fille aimée, adieu, chère petite... souvenez-vous de vos vieilles amies... nous prierons Dieu pour votre bonheur.
Dieu ne devait pas les entendre.
Sur un signe de M. de Chalusse, un laquais ferma la portière, les postillons firent claquer leur fouet et la lourde berline partit à fond de train.
Le sort en était jeté... Il y avait comme un abîme désormais entre moi et cet hospice, où à peine née j’avais été apportée à demi morte, enveloppée de langes dont les angles chiffrés avaient été coupés.
Je sentais que mon passé m’échappait, quel serait l’avenir? Mais j’étais trop hors de moi pour réfléchir, et blottie dans un angle de la voiture, j’épiais M. de Chalusse avec la poignante angoisse de l’esclave qui étudie son nouveau maître.
Ah!... monsieur, quelle stupeur tout à coup!...
La physionomie du comte changea comme s’il eût laissé tomber un masque, ses lèvres tremblèrent, des éclairs de tendresse jaillirent de ses yeux et il m’attira à lui en s’écriant:
—Oh! Marguerite!... Ma Marguerite adorée!... Enfin, enfin!...
Il sanglotait ce vieux homme, que dans mon ignorance j’avais jugé plus froid et plus insensible que le marbre, il m’étreignait entre ses bras, il me meurtrissait de ses baisers.
Et moi, je me sentais affreusement bouleversée par des sentiments étranges, inconnus, indéfinissables... Mais je ne tremblais plus...
Une voix au dedans de moi me criait que c’était comme une chaîne mystérieuse brusquement rompue, qui tout à coup se renouait entre M. de Chalusse et moi.
Et cependant, je me rappelais les explications de lasupérieure de l’hospice; ce miracle en ma faveur, cette admirable intervention de la Providence, dont elle m’avait parlé.
—Ce n’est donc pas le hasard, monsieur le comte, demandai-je, qui a décidé votre choix entre toutes les orphelines?
Ma question parut le confondre.
—Pauvre Marguerite, murmura-t-il, chère fille adorée, voici des années que je prépare ce hasard!...
A l’instant même, toutes les histoires romanesques de l’hospice me revinrent en mémoire.
Et Dieu sait s’il s’en raconte, que les sœurs converses se transmettent de génération en génération, et qui sont comme la légende d’or des enfants trouvés.
Cette formule désolante «père et mère inconnus,» sur un acte de naissance, est comme une excitation aux plus dangereuses imaginations, une porte ouverte aux espérances les plus extravagantes...
Et je me mis à fixer le comte de Chalusse, essayant de découvrir dans ses traits quelque chose des miens, m’efforçant de saisir une vague ressemblance. Lui ne paraissait pas s’apercevoir de l’obstination de mon regard, et poursuivant une pensée obsédante, il murmurait:
—Le hasard!... il fallait qu’on y crût... on y a cru... Et cependant, les plus habiles chercheurs de Paris, depuis le vieux Tabaret jusqu’à Fortunat, le dénicheur d’héritages, les maîtres dans l’art de suivre une piste, ont épuisé leurs ressources à seconder mes recherches acharnées!...
L’angoisse me devenait intolérable, aussi, n’y tenant plus:
—Alors, monsieur le comte, dis-je avec un horrible battement de cœur, vous êtes mon père, c’est vous...
De la main, il me ferma la bouche si violemment qu’il me fit mal, et d’une voix sourde:
—Imprudente!... malheureuse enfant, balbutia-t-il, que venez-vous de dire!... Oubliez jusqu’à cette funeste pensée... Ce nom de père, ne le prononcez jamais. Vous m’entendez: jamais!... je vous le défends!...
Il était devenu extraordinairement pâle, et ses regards effarés erraient de tous côtés, comme s’il eût frémi qu’on ne m’eût écoutée, comme s’il eût oublié que nous étions seuls, dans une voiture emportée au galop.
Moi, cependant, j’étais perdue de stupeur, et mortellement épouvantée de ce soudain effroi que M. de Chalusse n’avait pu maîtriser.
Qu’est-ce que cela signifiait? Quels douloureux souvenirs, quelles mystérieuses appréhensions avais-je fait tressaillir au fond de l’âme de ce vieillard, mon tuteur, désormais, mon maître!...
Je ne pouvais concevoir ni m’imaginer ce qu’il avait trouvé à ma question d’extraordinaire et d’inattendu. Je la jugeai toute naturelle au contraire, dictée par les circonstances, imposée par la conduite et par les paroles du comte.
Et, en dépit du désordre de ma pensée, cet inexplicable murmure qu’on appelle le pressentiment, bourdonnait au dedans de moi:
—Il t’a défendu de l’appeler ton père, il ne t’a pas dit qu’il ne l’est pas.
Mais je n’eus le loisir ni de réfléchir ni d’interrogersurtout, M. de Chalusse. En ce moment, je m’en sentais le courage... Je ne l’osai jamais par la suite.
Notre voiture gravissait alors au grand trot la rampe roide du chemin de fer de Lyon. Bientôt nous mîmes pied à terre dans la cour de la gare.
Là, j’eus la première notion exacte de la féerique puissance de l’argent, moi, pauvre fille élevée par la charité publique, moi qui, depuis trois ans, travaillais pour ma seule subsistance.
M. de Chalusse était attendu par ceux de ses gens qui devaient nous accompagner, ils avaient pensé à tout, ils avaient tout prévu.