Les riches nés au milieu du luxe qui les environne, ne connaissent pas le plus horrible du supplice.
Celui qui souffre effroyablement, c’est l’homme de la classe moyenne, non le parvenu, mais celui qui était en train de parvenir quand il a trébuché.
Le cœur de celui-là saigne, quand l’inexorable nécessité le sépare de tout ce dont il s’était peu à peu entouré.
C’est qu’il n’est pas un objet qui ne lui rappelle une convoitise, une envie longtemps comprimée, et la joie enfantine de la première possession.
Quel plaisir, le jour où on lui apporta son grand fauteuil!... Combien de fois était-il allé admirer à la montre du marchand, avant de les acheter, ses rideaux de velours!... Son tapis lui représente des mois d’économie!... Et cette jolie pendule... Ah! il avait bien cru qu’elle ne sonnerait que des heures prospères!...
Et tout cela, le brocanteur le manie et le tripote, le secoue, le raille, le déprécie... On se croyait dans un louvre, il prouve qu’on était dans un taudis. C’est à peine s’il daignera acheter... Qui est-ce qui voudrait de ces rebuts!... Dame!... il sait qu’on a besoin d’argent et il abuse... C’est son état.
—Combien cela vous a-t-il coûté?... demande-t-il à chaque meuble.
—Tant!...
—Eh bien!... On vous a joliment volé!...
Il est sûr qu’il y a un voleur, et que ce doit être lui!... Mais que dire?... Un autre n’agirait pas autrement que lui.
Le mobilier de MmeFérailleur lui avait coûté une dizaine de mille francs, il en valait au moins le tiers, elle en retira 760 francs. Il est vrai qu’elle était pressée et qu’elle fut payée comptant.
Et comme neuf heures sonnaient, on chargeait ses malles sur un fiacre, et elle criait au cocher; bien haut, comme elle en était convenue avec son fils:
—Place du Havre... au chemin de fer!
Une fois déjà, après avoir été lâchement dépouillée par un misérable, MmeFérailleur en avait été réduite à se défaire de tout ce qu’elle possédait.
Une fois déjà, elle avait abandonné son logis aux brocanteurs et s’était éloignée en emportant sur un fiacre les épaves de sa fortune.
Mais quelle différence! Jadis, l’estime et la sympathie de tous, les amitiés qu’elle avait su se concilier lui faisaient cortége... Il y avait autour d’elle comme un concert d’admirations et d’éloges qui enlevaient au sacrifice une partie de son amertume et doublaient son courage.
Tandis que ce soir, elle fuyait, secrètement, seule, sous un faux nom, tremblant d’être épiée ou reconnue, comme le coupable que poursuit l’idée de son crime et la crainte du châtiment.
Elle souffrait moins, le jour où, affaissée au fond d’une voiture de deuil, avec son fils sur ses genoux, elle suivaitau cimetière la dépouille mortelle de l’homme qui avait été tout pour elle, son unique pensée, son amour, son orgueil, son bonheur et ses espérances.
Veuve, anéantie par le sentiment du malheur irréparable, elle s’était humiliée sous la main qui la frappait... Mais, ici, c’était la méchanceté seule des hommes qui l’atteignait dans son fils, et son supplice était celui de l’innocent qui va périr faute de pouvoir prouver son innocence...
La mort de son mari ne lui avait pas arraché des larmes si amères que le déshonneur de son fils...
Tout ce que l’âme humaine peut endurer de douleur sans être brisée, cette mère si humble et si grande le subit pendant le trajet de la rue d’Ulm à la gare de l’Ouest.
Elle si fière, et qui avait de si justes raisons de l’être, elle voyait encore les regards brûlants de mépris dont on l’avait accablée quand elle avait quitté sa maison!... Elle entendait encore les outrageantes paroles qui lui avaient été jetées par quelques-uns de ces voisins comme il s’en trouve trop, dont le misérable bonheur se compose surtout du malheur d’autrui...
—Ses larmes!... avait-on dit, simagrées!... Elle va retrouver son fils, et avec ce qu’il a volé, ils rouleront carrosse en Amérique...
Car la renommée, qui grossit et dénature tout, la haine et l’envie avaient enflé jusqu’à l’absurde la scène déjà inouïe de l’hôtel d’Argelès. Rue d’Ulm, il était avéré que Pascal, depuis cinq ans, passait toutes ses nuits au jeu et que, tricheur incomparable, il avait volé des millions...
Cependant MmeFérailleur approchait du chemin de fer...
Bientôt le fiacre prit le pas pour monter la pente roide de la rue d’Amsterdam, et il ne tarda pas à s’arrêter devant la gare.
Ponctuelle observatrice des conventions arrêtées, l’héroïque femme fit porter ses malles au quai de la ligne de Londres, déclara qu’elle ne partirait que le lendemain, et reçut d’un employé un bulletin de dépôt.
Une vague inquiétude l’obsédait; elle observait le visage de tous les gens qui passaient, sachant bien que le plus profond mystère seul assurait quelque chance de succès aux desseins de Pascal, et redoutant des espions...
Mais elle ne vit pas une figure suspecte. Seuls, quelques Anglais, ces étranges voyageurs, si sottement prodigues et si ridiculement pingres tout à la fois, marchandaient à grands cris les quatre sous de pourboire d’un pauvre facteur.
A demi rassurée, MmeFérailleur traversa rapidement le grand vestibule de l’Horloge et gravit l’escalier qui conduit à l’immense salle des Pas-Perdus des lignes de banlieue.
C’est dans cette salle que Pascal lui avait donné rendez-vous; mais elle eut beau promener son regard de tous côtés, elle ne l’aperçut pas. Ce retard ne l’inquiéta pas trop. Il n’y avait rien de surprenant à ce que Pascal n’eût pu terminer encore tout ce qu’il avait à faire.
Epuisée de lassitude, elle s’était assise sur un banc, le plus dans l’ombre qu’il lui avait été possible, et elle suivait d’un œil morne la foule incessamment renouvelée,quand un homme, en s’arrêtant brusquement devant elle, la fit tressaillir...
Cet homme, c’était Pascal, cependant... Mais il avait fait couper ses cheveux et sa barbe..
Et ainsi tondu, avec son visage glabre, un foulard brun remplaçant sa cravate de mousseline blanche, il était changé à ce point que sa mère, tout d’abord, ne l’avait point reconnu.
—Eh bien!... demanda MmeFérailleur.
—J’ai trouvé... Nous avons un logement tel que je le souhaitais.
—Où?...
—Ah!... bien loin, pauvre mère... à mille lieues de tous les gens que nous avons aimés et connus... dans un quartier désert, sur la route de la Révolte, presque à l’endroit où elle coupe la route d’Asnières... Tu y seras bien mal, sans doute, mais tu auras la jouissance d’un petit jardinet...
Elle se leva, rassemblant toute son énergie:
—Qu’importe le logis! interrompit-elle, avec une gaieté un peu forcée, j’espère bien que nous n’y serons pas longtemps...
Mais lui, comme s’il eût été bien loin de partager cet espoir, restait silencieux et morne. Et sa mère lut dans ses yeux, dont elle connaissait si bien l’expression, qu’une anxiété nouvelle s’était ajoutée à toutes ses angoisses.
—Qu’as-tu? demanda-t-elle, incapable de maîtriser son inquiétude, qu’est-il arrivé?...
—Ah!... un grand malheur.
—Quoi encore, mon Dieu?
—Je suis allé rue de Courcelles; j’ai parlé à MmeLéon...
—Que t’a-t-elle dit?
—Le comte de Chalusse est mort ce matin...
MmeFérailleur respira.
Assurément elle s’attendait à tout autre chose, et en quoi cette mort était un désastre, elle ne le concevait pas. Ce qu’elle comprenait fort bien, par exemple, c’est que cette conversation, debout, dans cette salle où passaient cent personnes par minute, était une insigne imprudence et constituait un véritable danger.
Elle prit donc le bras de son fils, et l’entraîna en disant:
—Viens, sortons...
Pascal avait gardé la voiture qui lui avait servi pour ses courses de la soirée; il y fit monter sa mère et monta lui-même, après avoir donné l’adresse de sa nouvelle demeure.
—Parle, maintenant, dit MmeFérailleur, après que le cocher eut fouetté ses chevaux.
Le malheureux était en un de ces moments d’agonie morale et de défaillance de la pensée, où parler est un véritable supplice...
Mais il ne voulait pas inquiéter sa mère, ni qu’elle pût le soupçonner de manquer de fermeté... D’un effort violent, il secoua la torpeur qui l’envahissait, et d’une voix assez élevée pour dominer le bruit des roues:
—Voici, mère, commença-t-il, l’emploi de mon temps depuis que je t’ai quittée:
Je me rappelais avoir vu, lors d’une expertise, routede la Révolte, trois ou quatre maisons tout à fait convenables pour mes projets... Naturellement, c’est là que j’ai couru tout d’abord. Dans une de ces maisons, un appartement était vacant, je l’ai loué, et pour que rien n’entrave la liberté de mes mouvements, j’ai payé six mois d’avance... Voici la quittance, au nom que nous porterons désormais.
Et il montrait un papier où le propriétaire déclarait avoir reçu de M. Mauméjan la somme de 350 fr., pour deux termes à échoir, etc...
—Mon marché conclu, reprit-il, je suis revenu vers le centre de Paris, et je suis entré chez le premier marchand de meubles que j’ai rencontré... Je me proposais de louer seulement de quoi garnir notre petit logement, mais le marchand a élevé toutes sortes de difficultés... Il tremblait pour ses meubles, il exigeait un cautionnement en argent ou la garantie de trois commerçants patentés... Quand j’ai vu cela, et tout le temps que je perdais, j’ai acheté le strict nécessaire. Une des conditions du marché est que tout sera chez nous, et à peu près en place, à onze heures... Comme j’ai stipulé par écrit un dédit de 300 francs, je suis sûr de l’exactitude de mon homme... Je lui ai confié la clef de notre logement, et il doit m’y attendre en ce moment.
Ainsi, avant de songer à son amour et à MlleMarguerite, Pascal ne s’était préoccupé que des intérêts de sa réputation perdue.
Et il avait tout terminé en quelques heures avec cette sûreté et cette adresse que donne la connaissance exacte des merveilleuses ressources de Paris.
MmeFérailleur ne lui avait peut-être pas cru tant decourage, et elle l’en récompensa par un serrement de main.
Puis, comme il se taisait:
—Quand donc as-tu vu MmeLéon? interrogea-t-elle.
—Après que toutes mes dispositions pour notre emménagement ont été bien prises, chère mère... Lorsqu’en sortant de la boutique du marchand de meubles, j’ai calculé que j’avais encore cinq quarts d’heure devant moi, je n’y ai plus tenu... et, au risque de t’exposer à m’attendre, je me suis fait conduire rue de Courcelles...
Il était manifeste que Pascal éprouvait à parler de MlleMarguerite un extrême embarras, presque de la répugnance. Il y a de la dissimulation au fond de toute passion vraie, et les nobles et chastes amours souffrent dans leur pudeur d’écarter les voiles dont ils s’enveloppent.
Ces sentiments, MmeFérailleur était digne de les comprendre. Mais elle était mère, c’est-à-dire jalouse de la tendresse de son fils, et anxieuse de détails sur cette rivale qu’elle voyait tout à coup surgir dans un cœur où elle avait régné seule... Elle était femme aussi, c’est-à-dire défiante et soupçonneuse à l’égard des autres femmes.
Loin donc d’avoir pitié du malaise de Pascal, elle le pressa assez pour qu’il fût obligé de poursuivre:
—J’avais donné cinq francs à mon cocher pour presser ses chevaux, et il marchait grand train, lorsque soudainement, à la hauteur de l’hôtel de Chalusse, il s’opéra dans le mouvement de la voiture un changement étrange...
Je regardai, et je vis qu’elle roulait sur une épaisse couche de paille répandue sur la chaussée...
Ce que je ressentis, je ne saurais l’exprimer... En un moment, je fus trempé d’une sueur glacée... Je crus voir comme aux lueurs d’un éclair, Marguerite à l’agonie... mourant loin de moi, et m’appelant en vain.
Sans attendre l’arrêt de la voiture, je sautai à terre, et j’eus besoin de me faire violence pour ne pas courir demander au concierge de l’hôtel de Chalusse:
—Qui donc se meurt ici?
Un embarras se présentait que je n’avais pas prévu. Pouvais-je aller de ma personne demander MmeLéon? Évidemment non. Qui donc y envoyer? Il n’y avait plus, à l’heure qu’il était, un seul commissionnaire au coin des rues, et pour rien au monde je n’aurais confié cette démarche au garçon de quelque marchand de vin des environs.
Heureusement, mon cocher—le même qui nous conduit—est un brave garçon, et il consentit à se charger de la commission, moyennant que je garderais ses chevaux.
Dix minutes après, MmeLéon sortit et vint à moi.
Je la connaissais pour l’avoir vue cent fois avec Marguerite, quand elles demeuraient près du Luxembourg, et elle-même, qui m’avait vu passer et repasser si souvent, me reconnut malgré ma figure glabre.
Dois-je le dire, son premier mot: «M. de Chalusse est mort» me soulagea d’un poids énorme; je respirai...
Mais elle était si pressée qu’elle ne put me donner aucun détail...
Je lui ai remis ma lettre et elle m’a promis pour bientôt un mot de Marguerite. Tout le monde veillant cette nuit à l’hôtel, il lui sera facile de s’esquiver et de sortir quelques minutes...
Ainsi, quand la demie de minuit sonnera, elle sera à la petite porte du jardin de l’hôtel, et si je suis exact, j’aurai une réponse...
MmeFérailleur semblait attendre quelque chose encore, et comme Pascal se taisait:
—Tu me parlais d’un grand malheur, fit-elle, où donc est-il?... Je ne l’aperçois pas...
Il eut un geste menaçant, et d’une voix sourde:
—Le malheur est, répondit-il, que sans l’abominable traîtrise dont je suis victime, Marguerite serait ma femme avant un mois. La voici libre, maintenant, absolument libre, ne dépendant plus que de sa volonté et de son cœur.
—Et tu te plains!...
—Oh!... ma mère!... Puis-je donc l’épouser!... M’est-il permis même de songer à lui offrir un nom déshonoré!... Il me semble que je commettrais une action vile, plus qu’un crime, si j’osais lui parler de mon amour et de notre avenir, avant d’avoir écrasé les infâmes qui m’ont perdu...
Les regrets, la rage, la conscience de son impuissance momentanée, lui arrachaient des larmes que MmeFérailleur devinait, qui retombaient, sur son cœur comme du plomb en fusion, mais dont elle réussit à ne point paraître émue.
—Raison de plus, prononça-t-elle froidement, pour ne pas perdre une seconde, pour donner à l’œuvre deréhabilitation tout ce que tu as de force, d’intelligence, d’énergie.
—Oh!... je me vengerai, je le veux... Mais elle, en attendant, que deviendra-t-elle?... Songe, mère, qu’elle est seule au monde, sans amis, abandonnée!... C’est à devenir fou!...
—Elle t’aime, dis-tu... Qu’as-tu à craindre? Maintenant elle est débarrassée des obsessions de ce prétendant qu’on voulait lui imposer et dont elle t’avait parlé... Le marquis de Valorsay, n’est-ce pas?...
Ce nom charria au cerveau de Pascal tout le sang de ses veines...
—Ah!... s’écria-t-il, le misérable!... S’il y avait un Dieu au ciel...
—Malheureux! interrompit MmeFérailleur, tu blasphèmes, quand déjà la Providence se déclare pour toi!... Lequel, à cette heure, penses-tu qui souffre le plus, de toi, fort de ton innocence, ou du marquis s’apercevant qu’il a commis un crime inutile?
Une secousse du fiacre l’interrompit.
Abandonnant le chemin d’Asnières, le cocher avait remonté la route de la Révolte, et il venait de s’arrêter devant une maison isolée, de très-modeste apparence, à un seul étage.
—Nous sommes arrivés, mère, dit Pascal.
Sur le seuil de la maison, un homme les attendait qui accourut leur ouvrir la portière. C’était le marchand de meubles.
—Enfin vous voici, M. Mauméjan! dit-il. Tenez, et vous verrez que j’ai strictement rempli les conditions de notre marché.
Il disait presque vrai; on lui remit le prix convenu et il s’éloigna content.
—Maintenant, chère mère, reprit Pascal, permets que je te fasse les honneurs du pauvre logis que je t’ai choisi...
De cette humble maison, il n’avait loué que le rez-de-chaussée. L’étage supérieur, qui avait une entrée et un escalier indépendants, était occupé par un honnête ménage.
Tel quel, ce rez-de-chaussée était étroit, mais propre, et l’architecte avait intelligemment tiré parti du terrain.
Le tout se composait de quatre petites pièces, séparées par un corridor. La cuisine prenait jour sur un petit jardin grand comme quatre fois un drap ordinaire.
Les meubles achetés par Pascal étaient un peu plus que simples, mais faits pour ce pauvre intérieur; ils venaient d’être apportés, et on les eût dit en place depuis des années...
—Nous serons bien ici, déclara MmeFérailleur, oui, très-bien... Demain soir, tu ne t’y reconnaîtras plus... J’ai sauvé bien des choses de notre naufrage: des rideaux, une paire de lampes, une pendule... tu verras. C’est surprenant, tout ce qu’on peut faire tenir dans quatre malles!...
Lorsque sa mère lui donnait un si fier exemple, Pascal eût rougi de ne pas s’élever à sa hauteur. Il se mit donc à expliquer gravement les raisons qui l’avaient déterminé à choisir ce logement: c’est qu’il avait tenu surtout à ne pas avoir de concierge. Ainsi, il assurait laliberté absolue de ses mouvements et se mettait à l’abri des indiscrétions.
—Certes, chère mère, ajoutait-il, le quartier est désert, mais tu y trouveras néanmoins le nécessaire... Au-dessus de nous, demeurent, m’a dit le propriétaire, de très-braves gens... j’ai déjà causé avec la femme, elle te pilotera... Je me suis enquis de quelqu’un pour le gros ouvrage et on m’a indiqué une pauvre marchande nommée Vantrasson, qui cherche de tous côtés un ménage à faire... On doit l’avoir prévenue ce soir, tu la verras demain... Et surtout n’oublie pas que tu es désormais MmeMauméjan.
Entraîné par la situation, il parlait, il parlait... Lorsque MmeFérailleur, tirant sa montre, lui dit doucement:
—Et ton rendez-vous?... Tu oublies qu’une voiture attend à la porte...
C’était vrai, il avait oublié.
Vivement il prit son chapeau, et après avoir embrassé sa mère, s’élança dehors.
Les chevaux du fiacre n’en pouvaient plus, mais le cocher avait été si bien encouragé qu’il trouva le secret de les faire trotter jusqu’à la rue de Courcelles.
Là, par exemple, il déclara que lui et ses bêtes étaient à bout, et ayant reçu ce qui lui était dû, il s’éloigna au pas...
Le temps était froid, la nuit sombre, la rue déserte... Le silence était lugubre, troublé à de longs intervalles par le claquement d’une porte ou le pas lointain d’un promeneur attardé...
Ayant vingt minutes au moins à attendre, Pascal étaitallé s’asseoir sur une borne, en face de l’hôtel de Chalusse, et son regard s’attachait obstinément à la façade, comme si par un prodige de volonté il eût pu traverser les murailles, et voir ce qui se passait à l’intérieur.
Une seule fenêtre, celle de la chambre où l’on veillait le corps du comte de Chalusse, était éclairée... Et dans ce cadre lumineux, on distinguait de la rue l’ombre d’une femme, debout, immobile, le front appuyé contre les carreaux...
Et le temps passait...
En proie à l’indicible angoisse de l’homme qui sent que sa vie est en jeu, que son avenir se décide, que son sort va être à tout jamais et irrévocablement fixé, Pascal comptait les secondes.
Réfléchir, délibérer, prévoir, concerter un plan... impossible. Sa pensée échappait à sa volonté... Il perdait jusqu’à la mémoire de ses tortures depuis vingt-quatre heures. Coralth, Valorsay, la d’Argelès, le baron, n’existaient plus. Il oubliait sa position perdue et l’infamie attachée à son nom... Le passé était comme supprimé, et l’avenir pour lui n’allait pas au-delà de quelques minutes... Toute sa vie se résumait en l’instant présent, et il ne concevait ni ne percevait rien, hormis qu’il attendait MlleMarguerite et qu’elle allait venir...
Sans doute ses dispositions physiques aidaient à cet anéantissement moral... Il n’avait rien pris de la journée et son estomac défaillait... Il ne s’était pas muni d’un pardessus, et le froid de la nuit le pénétrait jusqu’aux moelles... Ses oreilles tintaient, des éblouissements emplissaient ses yeux d’étincelles...
La demie de minuit qui sonnait lugubrement à l’horlogede l’hôpital Beaujon le tira de cet anéantissement.
Il crut entendre une voix dans la nuit, qui lui criait: «Debout, voici l’heure!»
Tout chancelant, et sentant ses jambes se dérober sous lui, il se traîna jusqu’à la petite porte des jardins de l’hôtel de Chalusse.
Bientôt elle s’ouvrit mystérieusement, et MmeLéon parut.
Ah! ce n’était pas elle qu’espérait Pascal.
Le malheureux!... Il avait écouté cet écho mystérieux de nos désirs qui se confond avec le pressentiment, et qui murmurait au-dedans de lui:
—Marguerite elle-même viendra...
Et, avec l’ingénuité du malheur, il ne put se défendre d’exprimer à MmeLéon sa secrète espérance.
Mais la femme de charge, à cette seule idée, recula avec un geste superbe de pudeur effarouchée, et d’un ton de reproche:
—Y pensez-vous, monsieur, prononça-t-elle... Quoi!... vous avez pu croire que MlleMarguerite abandonnerait le corps de son père pour accourir à un rendez-vous!... Ah! jugez-la mieux, cette chère enfant!...
Il soupira profondément, et d’une voix à peine intelligible:
—Du moins, elle m’a répondu? demanda-t-il.
—Oui, monsieur... et quoique ce soit de ma part une haute inconvenance, je vous apporte sa lettre... Tenez, la voici... Puis, bonsoir, je me sauve... Que deviendrais-je, si les domestiques s’apercevaient de mon absence, et que je suis sortie toute seule...
Elle se retirait en effet, Pascal la retint.
—De grâce, supplia-t-il, attendez-que j’aie vu ce qu’elle m’écrit. J’aurai peut-être quelque chose à lui faire savoir.
MmeLéon obéit, d’assez mauvaise grâce, non sans répéter à deux reprises: «Dépêchez-vous!» et Pascal courut se placer sous un réverbère.
Ce n’était pas une lettre que lui adressait MlleMarguerite, mais un laconique billet, sur un chiffon de papier tout froissé, plié en quatre et non cacheté.
Il était écrit au crayon, d’une écriture toute confuse.
A la lueur tremblante du gaz, Pascal lut:
«Monsieur...»Ce seul mot le fit frissonner. Monsieur!... Qu’est-ce que cela signifiait!...Depuis longtemps, lorsqu’elle écrivait, MlleMarguerite disait: «Mon cher Pascal,» ou «mon ami...»Cependant, il continua:«Supliée par M. le comte de Chalusse, par mon père à l’agonie, je n’ai pas eu le courage de résister...«J’ai pris l’engagement solanel de devenir la femme du marquis de Valorsay.«On ne trahit pas les serments faits aux mourants, je tiendrai le mien, dû mon cœur se briser.«Je remplis un devoir, Dieu me donnera le courage et la résignation...«Oubliez donc celle qui vous aima tant autrefois... Elle est maintenant la fiancée d’un autre, et l’honneur lui comande d’oublier jusqu’à votre nom.«Une fois encore, et la dernière, adieu!...«Si vous m’aimez, vous ne chercherez pas à me revoir... Ce serait ajouter inutilement à l’amertume de mes douleurs...«Pleurez comme si elle était morte celle qui se dit:«Votre servante,«Marguerite.»
«Monsieur...»
Ce seul mot le fit frissonner. Monsieur!... Qu’est-ce que cela signifiait!...
Depuis longtemps, lorsqu’elle écrivait, MlleMarguerite disait: «Mon cher Pascal,» ou «mon ami...»
Cependant, il continua:
«Supliée par M. le comte de Chalusse, par mon père à l’agonie, je n’ai pas eu le courage de résister...
«J’ai pris l’engagement solanel de devenir la femme du marquis de Valorsay.
«On ne trahit pas les serments faits aux mourants, je tiendrai le mien, dû mon cœur se briser.
«Je remplis un devoir, Dieu me donnera le courage et la résignation...
«Oubliez donc celle qui vous aima tant autrefois... Elle est maintenant la fiancée d’un autre, et l’honneur lui comande d’oublier jusqu’à votre nom.
«Une fois encore, et la dernière, adieu!...
«Si vous m’aimez, vous ne chercherez pas à me revoir... Ce serait ajouter inutilement à l’amertume de mes douleurs...
«Pleurez comme si elle était morte celle qui se dit:
«Votre servante,«Marguerite.»
La contexture prétentieusement banale de cette lettre, les fautes d’orthographe qui s’y enlaçaient, Pascal ne remarqua rien.
Il ne comprit qu’une chose, c’est que Marguerite était perdue pour lui, c’est qu’elle allait devenir la femme du lâche scélérat qui avait organisé le guet-apens de l’hôtel d’Argelès...
Une commotion terrible le secoua de la nuque aux talons, il passa devant ses yeux comme un nuage de sang, et, haletant, éperdu, ivre de rage, il bondit jusqu’à MmeLéon.
—Marguerite!... dit-il d’une voix rauque, où est-elle? je veux la voir!...
—Oh!... monsieur, que me demandez-vous là!... Est-ce possible!... Laissez-moi vous expliquer...
Le reste expira dans sa gorge. Pascal lui avait saisi les poignets, et il les serrait à les briser, en répétant:
—Je veux voir Marguerite, lui parler... Il faut que je lui dise qu’on la trompe, qu’on l’abuse... Je démasquerai le misérable...
Épouvantée, la femme de charge se débattait de toutes ses forces, reculant tant qu’elle pouvait vers la petite porte du jardin restée entr’ouverte.
—Vous me faites mal! criait-elle. Devenez-vous fou?... Lâchez-moi, ou j’appelle au secours, à l’aide!...
Et par deux fois, en effet, à pleine voix elle hurla:
—A moi! à l’assassin...
Ses cris se perdirent dans la nuit. Si quelqu’un les entendit, nul ne vint. Mais ils rappelèrent Pascal au sentiment de la situation, et il eut peur de sa violence.
Il lâcha la femme de charge, et son accent, soudainement, devint aussi humble qu’il avait été menaçant.
—Excusez-moi, supplia-t-il, je souffre tant que je ne sais ce que je fais... Je vous en conjure, conduisez-moi près de MlleMarguerite, ou courez la prier de descendre, de venir... Je ne lui demande qu’une minute.
MmeLéon paraissait écouter très-attentivement; en réalité, elle manœuvrait doucement pour gagner le jardin. Bientôt il fut à sa portée... Aussitôt, avec une agilité et une précision surprenantes, elle repoussa violemment Pascal, et d’un bond franchit la porte, qu’elle referma sur elle en disant:
—Va donc, canaille!
C’était le dernier coup, et pendant plus d’une minute Pascal demeura immobile devant cette petite porte, stupide de douleur et de colère.
Sa situation atroce était celle de l’homme qui, ayant roulé au fond d’un précipice, s’est relevé sanglant et meurtri... il se jure qu’il se sauvera à force d’énergie, mais une pierre ébranlée par sa chute se détache, tombe et l’achève...
Tout ce qu’avait enduré Pascal n’était rien comparé à cette idée de Valorsay épousant Marguerite!... Était-il possible que cela fût jamais!... Dieu permettrait-il une si monstrueuse iniquité?...
—Oh!... non, cela ne sera pas, grondait Pascal, je lepoignarderai plutôt, le misérable, et la justice, après, fera de moi ce qu’elle voudra...
Il comprenait la vengeance, en ce moment, implacable, sans merci, qui, pour s’assouvir ne recule pas même devant le crime. Et elle l’enflammait d’une telle énergie, que lui, si épuisé l’instant d’avant; il ne mit pas une demi-heure à regagner la route de la Révolte.
Sa mère, qui l’attendait, le cœur serré par l’inquiétude, se méprit à son teint animé par la fièvre, et à l’éclat de ses yeux.
—Ah!... tu rapportes une bonne nouvelle... s’écria-telle.
Pour toute réponse, il lui tendit la lettre que MmeLéon lui avait donnée, en disant:
—Lis!...
Le regard de MmeFérailleur tomba sur cette phrase: «Une fois encore et la dernière... adieu!...» Elle comprit, devint fort pâle, et d’une voix émue dit:
—Console-toi, mon fils, cette jeune fille ne t’aimait pas...
—Oh!... mère, si tu savais...
Elle l’arrêta du geste, en redressant fièrement la tête:
—Je sais ce que c’est qu’aimer, Pascal... c’est croire. Est-ce que jamais le soupçon eût effleuré mon esprit, quand même le monde entier eût accusé ton père d’un crime! Cette jeune fille a douté de toi... On lui a dit que tu avais triché au jeu... et elle l’a cru!... Tu n’as donc pas compris que ce serment au lit de mort de M. de Chalusse n’est qu’un prétexte.
C’était vrai, Pascal n’avait pas compris cela...
—Mon Dieu! s’écria-t-il douloureusement, n’y aurait-il donc que toi à croire à mon innocence...
—Sans preuves... oui. A toi d’en trouver pour en accabler tes ennemis...
—Et j’en trouverai, fit-il, de cet accent qui annonce une résolution inébranlable. Je suis bien fort maintenant que j’ai à défendre la vie de Marguerite... car on l’a trompée, ma mère, il est impossible qu’elle m’ait abandonné... Oh! ne hoche pas la tête... je l’aime... donc je crois.
M. Isidore Fortunat n’était pas de ces gens à chimères, qui s’endorment sur les projets qui leur tiennent le plus au cœur.
Quand il s’était dit: Je ferai ceci, il le faisait le plus promptement possible, la veille, plutôt que le lendemain.
S’étant juré qu’il retrouverait le fils de MmeLia d’Argelès, l’héritier des millions du comte de Chalusse, il lui tardait de voir celui de ses employés qui devait l’aider à cette tâche difficile.
C’est pourquoi, son premier soin en rentrant chez lui fut de demander à son caissier l’adresse de Victor Chupin.
—Il demeure rue du Faubourg-Saint-Denis, répondit le caissier, au nº...
—Très-bien, murmura M. Fortunat, je pousserai jusque-là dès que j’aurai dîné.
Et en effet, aussitôt son café pris, il demanda son pardessus à MmeDodelin, et une demi-heure plus tard, il se présentait à la maison de son employé.
C’était un de ces immeubles immenses, où grouille la population d’une sous-préfecture, qui ont trois ou quatre cours, cinq ou six corps de bâtiment, autant d’escaliers que l’alphabet a de lettres, et un concierge qui ne se souvient guère du nom de ses locataires que tous les trois mois, quand il va leur réclamer le terme à échoir, et aussi au premier de l’an.
Cependant, par un de ces bonheurs faits pour M. Fortunat, le concierge du nº... se souvenait de Chupin, le connaissait, et même entretenait avec lui des relations de petits services.
Il indiqua donc clairement comment arriver à son logement. C’était simple. Il s’agissait de traverser la première cour, de prendre à gauche l’escalier D, de monter au sixième, d’enfiler l’escalier en face, etc., etc.
Grâce à cette obligeance particulière, M. Fortunat ne se perdit guère que cinq fois avant d’arriver à une porte où on lisait, sur un petit carré de carton:Victor Chupin, courtier de commerce.
Le long de la porte, une ficelle, terminée par une patte de lièvre, pendait. M. Fortunat la tira, une sonnette tinta, une voix cria: «Entrez!» et il entra.
La pièce où il pénétrait était petite et pauvrement meublée, mais resplendissante de cette propreté qui est un luxe.
Le carreau ciré luisait à l’œil comme un miroir,les meubles étincelaient, les couvertures du lit et les rideaux de calicot étaient plus blancs que neige.
Ce qui frappait, c’était des superfluités: des statuettes de plâtre, de chaque côté d’une pendule dorée, une étagère avec des bibelots et cinq ou six gravures presque passables.
Lorsqu’entra M. Fortunat, Victor Chupin, en manches de chemise, était assis à une petite table, et, à la lueur d’une lampe économique, avec une application qui amenait le rouge à ses joués, il copiait, d’une assez bonne écriture... un dictionnaire français.
Près du lit, hors du cercle de la lumière, une femme d’une quarantaine d’années, pauvrement mais proprement vêtue, armée de longues aiguilles de bois, tricotait...
—M. Victor Chupin?... demanda M. Fortunat.
Cette voix connue fit bondir le jeune garçon.
Il enleva prestement l’abat-jour de sa lampe, et sans chercher à dissimuler sa surprise:
—M’sieu Fortunat!... s’écria-t-il, ici, à cette heure!... Ous qu’est le feu?...
Puis, aussitôt, d’un ton posé, qui contrastait étrangement avec ses façons accoutumées:
—M’man, dit-il, c’est un de mes patrons, m’sieu Isidore Fortunat... tu sais... pour qui je fais des recouvrements.
La femme au tricot se leva, s’inclina gravement et dit:
—J’espère, monsieur, que vous êtes content de mon fils, et qu’il est honnête.
—Assurément, madame, répondit le dénicheurd’héritages, assurément... Victor est un de mes meilleurs employés.
—Alors, je suis contente, dit la femme en se rasseyant.
Chupin, lui aussi, paraissait radieux.
—C’est ma bonne femme de mère, m’sieu, dit-il. Elle est presque aveugle pour le moment; mais il paraît qu’avant six mois elle verra de sa fenêtre une épingle au milieu de la rue... C’est le médecin qui me la soigne qui me l’a promis... Alors, nous serons des bons... Mais asseyez-vous donc, m’sieu, et si on pouvait vous offrir quelque chose?...
Positivement, et quoique son employé plus d’une fois lui eût parlé de «ses charges,» M. Fortunat tombait des nues.
Il était confondu du parfum d’honnêteté qui s’exhalait de ce logis, de la dignité de cette femme du peuple, et de l’affection à la fois protectrice et respectueuse que lui témoignait son fils, ce jeune garçon dont l’accent et les allures semblaient si bien trahir le garnement.
—Merci, Victor, répondit-il, je ne prendrai rien, je sors de table.... Je suis venu pour vous donner mes instructions relativement à une affaire très-sérieuse et surtout très-urgente.
Chupin comprit que son patron souhaitait un tête-à-tête.
Il prit donc la lampe, ouvrit une porte, et du ton important d’un financier invitant quelque gros client à passer dans son cabinet:
—Donnez-vous la peine d’entrer dans ma chambre, m’sieu, dit-il.
Ce que Chupin emphatiquement appelait sa chambre, n’était qu’un trou mansardé, extraordinairement propre, il est vrai, sommairement meublé d’une maigre couchette de fer, d’une malle et d’une chaise.
Il offrit la chaise, posa la lampe sur la malle, et s’assit sur le lit en disant:
—C’est moins dans le grand genre que chez vous, m’sieu; mais je vais demander au propriétaire de faire dorer ma fenêtre à tabatière.
Il est positif que M. Fortunat était touché, ce qui dut faire époque dans sa vie. Il tendit la main à son employé en disant:
—Vous êtes un brave garçon, Victor.
—Dame!... m’sieu, on fait ce qu’on peut, et on ne reste pas vingt-quatre heures par jour les deux pieds dans le même soulier... Mais cristi!... Que ce gueux d’argent est dur à gagner honnêtement!... Si seulement ma bonne femme de mère y voyait clair, elle m’aiderait fameusement; car pour le travail, elle n’a pas sa pareille!... Mais, dans le tricot, voyez-vous, on ne devient pas millionnaire!...
—Votre père ne vit donc pas avec vous?
Un éclair de colère traversa les yeux de Chupin.
—Ah!... ne me parlez pas de cet homme-là, m’sieu... s’écria-t-il, ou je fais un malheur!...
Et comme s’il eût senti le besoin d’expliquer et de justifier son exclamation haineuse:
—Mon père, Polyte Chupin, reprit-il avec une animation singulière, est comme qui dirait un pas grand chose de bon!... En voilà un, pourtant, qui a eu de la chance!... D’abord, il a trouvé, pour l’épouser, une femmecomme m’man, qui est l’honnêteté même... au point qu’on l’appelait Toinon-la-Vertu, quand elle était jeune... Elle l’idolâtrait, elle se tuait à travailler pour lui donner de l’argent... Et lui l’a tant tapée et tant fait pleurer, qu’elle en est devenue aveugle...
Mais ce n’est pas tout. Un matin, voilà qu’il lui tombe, je ne sais d’où ni comment, de quoi vivre en bourgeois, la canne à la main... C’était un particulier, tout ce qu’il y a de plus riche, qui lui avait donné ça pour un service qu’on lui avait rendu, du temps que ma défunte grand’m’man vendait du vin à laPoivrière.
Un autre aurait gardé son argent... lui, jamais. Tout de suite il s’est mis à faire une noce à tout casser, le jour, la nuit, toujours saoul, tellement qu’un honnête homme en serait crevé!... Pendant ce temps, ma pauvre bonne femme de mère s’échinait pour me donner la pâtée!... De tout son argent, elle n’a pas seulement vu un sou... et, pour une fois qu’elle est allée lui en demander, pour payer le terme, il l’a tant battue qu’elle est restée une semaine au lit...
Cependant, m’sieu, vous comprenez bien qu’avec cette vie-là on verrait la fin des caves de la banque... Mon père a vu la fin de son sac, et alors il lui a fallu trimer pour manger... Dame? ça ne lui allait pas du tout, à cet homme! Si bien qu’un jour qu’il ne savait pas où casser une croûte, il s’est souvenu de nous, il nous a cherchés et trouvés, et nous l’avons vu arriver... Pour une fois, je lui ai prêté cent sous, puis quarante sous le lendemain, et encore trois francs, et après cinq francs... Et ensuite, c’était tous les jours: Donne-moi ci, donne-moi ça, ou des claques!... Ah! mais non... Et à la fin je lui ai dit:«En voilà assez, la caisse est fermée!...» Alors, savez-vous ce qu’il fait? Il guette un moment où je suis sorti, il tombe ici avec un marchand de meubles, et, sous prétexte qu’il est le maître, il veut tout vendre...
Et ma pauvre bonne femme de mère qui le laissait faire!... Heureusement je suis arrivé... Laisser vendre mes meubles!... Cré nom! Je me serais plutôt laissé hacher en morceaux... Je suis allé me plaindre au commissaire, qui l’a fait venir... et depuis il nous laisse tranquilles... et voilà!...
Assurément, il y avait là dix fois ce qu’il fallait pour expliquer et excuser l’indignation de Victor Chupin...
Et cependant, il taisait prudemment ses griefs les plus sérieux et les raisons décisives de sa haine.
Ce qu’il se gardait de dire, c’est qu’autrefois, lorsqu’il n’était encore qu’un enfant sans volonté ni discernement, son père l’avait enlevé à sa mère et l’avait lancé sur cette pente terrible qui, fatalement et à moins d’une sorte de miracle, aboutit à Cayenne ou à la place de la Roquette.
Pour Chupin, le miracle avait eu lieu, mais il ne s’en vantait pas.
—Allons, allons, mauvaise tête, fit M. Fortunat, ne nous fâchons pas... un père est un père, que diable! et le vôtre reviendra sans doute à de meilleurs sentiments.
Il disait cela comme il eût dit n’importe quelle autre chose, uniquement par politesse et pour donner un témoignage d’intérêt. En réalité, il se souciait des infortunes de la famille Chupin autant que du Grand-Turc. Son émotion première s’était vite dissipée, et il avait finipar trouver un peu longues des confidences qui le détournaient de ses préoccupations.
—Revenons donc à nos moutons, reprit-il, c’est-à-dire à Casimir. Qu’avez-vous fait de ce sot après mon départ?
—D’abord, m’sieu, je l’ai dégrisé, et ce n’était pas facile... Ah! le gredin... en avait-il de cette boisson dans le corps... Enfin, quand j’ai vu qu’il causait comme vous et moi et qu’il était solide sur ses quilles, je l’ai reconduit à l’hôtel de Chalusse...
—Ah! voilà qui est bien pour moi. Mais vous, n’aviez-vous pas une affaire à traiter avec cet imbécile?
—Elle est dans le sac, m’sieu... la commande est signée... Le comte aura tout ce qui se fait de mieux comme enterrement, corbillard premier choix, six chevaux, commissaire en culotte courte, vingt-quatre voitures de deuil, une vraie féerie, quoi!... On payerait pour voir ça!
M. Fortunat souriait bonnement.
—Eh! eh! remarqua-t-il, cela va vous donner un joli bénéfice.
Employé à la commission, Chupin était parfaitement maître de son temps, de son intelligence et de son activité, mais le dénicheur d’héritages n’aimait pas, c’était connu, qu’on cherchât à gagner de l’argent en dehors de chez lui.
Son indulgence approbative était donc assez surprenante pour éveiller l’attention de Chupin.
—Cela me procurera quelque sous, en effet, répondit-il modestement, de quoi aider ma bonne femme de mère à faire bouillir notre marmite.
—Tant mieux! mon garçon, approuva encore M. Fortunat, tant mieux... J’aime à voir gagner de l’argent aux gens qui en font bon usage... Et la preuve, c’est que je vous apporte une affaire qui peut rapporter gros si vous la menez bien et si vous réussissez.
Les yeux de Chupin brillèrent et s’éteignirent aussitôt. Ce ne fut qu’un éclair. A un vif mouvement de joie succédait brusquement un sentiment de défiance.
Il songea qu’il était prodigieux que son patron, toujours si roide, prît la peine de se déranger et d’escalader son sixième, uniquement pour lui emplir les poches. Cela était suspect, devait cacher quelque chose; par conséquent il importait d’ouvrir l’œil.
Mais il savait dissimuler ses impressions, et c’est de l’air le plus joyeux qu’il s’écria:
—Hein!... de quoi?... De la monnaie?... Présent... Qu’est-ce qu’il faut faire pour la gagner?
—Oh!... peu de chose, répondit le guetteur d’héritages, presque rien...
Et machinalement il rapprochait sa chaise de la couchette sur laquelle était assis son employé.
—Avant tout, pourtant, reprit-il, une question, Victor... A la façon dont une femme regarderait un jeune homme, dans la rue, au théâtre, n’importe où, reconnaîtriez-vous si c’est une mère qui regarde son fils?
Chupin haussa les épaules.
—Cette question!... fit-il. Allez, m’sieu, je ne m’y tromperais pas... Je n’aurais qu’à me rappeler les yeux de m’man quand je rentre le soir... Pauvre vieille!... Elle a beau être quasi aveugle, elle me voit... C’est comme ça!... Et même, si vous voulez qu’elle vous offreune prise, il ne faut pas lui dire que je ne suis pas le plus gentil et le plus aimable de tout Paris.
M. Fortunat ne put s’empêcher de se frotter les mains, ravi de voir son idée si bien comprise et si parfaitement traduite.
—Bien! déclara-t-il, très-bien! Voilà de l’intelligence ou je ne m’y connais pas... Je vous avais bien jugé, Victor!
Victor brûlait de curiosité.
—De quoi s’agit-il, m’sieu? interrompit-il.
—Voici: il s’agit de suivre partout, sans jamais la perdre de vue, et assez adroitement pour qu’elle ne s’en doute pas, une femme que je vous désignerai... Tous ses regards, vous les épierez... et quand ses yeux vous diront que c’est son fils qu’elle regarde, votre tâche sera bien près d’être remplie. Il ne restera plus qu’à suivre ce fils et à découvrir son nom, son adresse, ce qu’il fait, comment et de quoi il vit... Je ne sais si je m’explique bien...
Ce doute venait à M. Fortunat de la physionomie de Chupin, où se peignaient la stupeur et le mécontentement.
—Excusez, m’sieu, fit-il; je ne comprends pas tout à fait...
—C’est cependant bien simple: La femme en question a un fils d’une vingtaine d’années, je le sais, j’en suis sûr... Seulement elle le nie, elle le cache, et lui ne la connaît pas. Elle le surveille cependant en secret, elle lui fait passer de quoi vivre, et tous les jours elle s’arrange de façon à le voir... Or, il est de mon intérêt de retrouver ce fils.
D’étonné qu’il était, le masque mobile de Chupin devenait menaçant, ses sourcils se fronçaient et ses lèvres tremblaient.
Ce qui n’empêcha pas M. Fortunat d’ajouter avec l’aplomb de qui ne soupçonne même pas la possibilité d’un refus:
—Cela vous va-t-il?... Quand nous mettons-nous à la besogne?...
—Jamais!... interrompit violemment Chupin.
Et se dressant:
—Ah!... mais non, continua-t-il, je ne ferai pas manger de ce pain-là à ma bonne femme de mère... Il l’étranglerait. Filer quelqu’un, moi!... Merci, je cède mon tour. Qui est-ce qui en veut... pas cher... pour rien.
Il était rouge comme un coquelicot, et dans son indignation, il oubliait sa réserve accoutumée, et l’impénétrable discrétion dont il avait toujours enveloppé ses antécédents.
—Connu, le métier! poursuivait-il, je l’ai fait... Autant prendre son billet pour Poissy, train direct!... Voilà où je serais, en train de fabriquer des chaussons de lisière, sans m’sieu André... Je l’avais autant dire tué, cet homme; on m’avait soûlé d’argent, et comme un brigand que j’étais, j’avais scié l’appui de la fenêtre d’où il est tombé... Lui, pour se venger, m’a tiré du pétrin. Et après cela, je recommencerais mes canailleries d’autrefois?... Cré nom! j’aimerais mieux me couper la jambe!... Je filerais cette pauvre femme, n’est-ce pas? je surprendrais son secret, et après, vous la feriez chanter jusqu’à extinction de voix?... Non, non! je veux êtreriche, et je le serai, mais honnêtement... Je veux manier mes pièces de cent sous, sans être forcé de me laver les mains après... Ainsi, bien le bonsoir chez vous...
Les bras de M. Fortunat lui tombaient. «Je vous demande un peu, pensait-il, où les scrupules vont se nicher!»
Mais il était en même temps très-inquiet de s’être si légèrement livré. Chupin n’abuserait-il pas de la confidence?... Qui sait!
Aussi se jura-t-il que du moment où il avait confié à Chupin son projet, Chupin l’exécuterait.
Il prit donc son air le plus sévère et le plus digne, et durement:
—Je pense, dit-il, que vous devenez fou!
C’était si juste comme expression et comme intonation, que Chupin s’arrêta un peu penaud.
—Il paraît, insista le dénicheur d’héritages, que vous me croyez capable de vous pousser à des actions condamnables et dangereuses.
—Mais non, m’sieu, je vous assure...
Il y avait beaucoup d’hésitation dans ce «non,» aussi M. Fortunat reprit-il:
—Ignorez-vous donc qu’en dehors de mes recouvrements je m’occupe de rechercher les héritiers des successions vacantes? Non, n’est-ce pas. Eh bien! comment les trouverais-je sans investigations?... Si je fais surveiller la femme dont je vous ai parlé, c’est pour arriver par elle, à un pauvre garçon qu’on veut frustrer de ce qui lui appartient... Et quand je viens vous offrir les moyens de gagner 40 ou 50 francs en deux jours, vousme recevez ainsi!... Vous n’êtes qu’un ingrat et un niais, Victor!...
En Victor Chupin se résumaient à un degré excessif les qualités et les vices du Parisien des faubourgs, qui naît vieux et qui, vieillard, reste gamin.
C’est dire qu’il n’était guère innocent ni crédule, ni confiant surtout.
A peine adolescent, il avait vu d’étranges choses, et il lui en était resté assez d’acquis pour effrayer l’expérience d’un philosophe.
Mais il n’était pas de taille à lutter de rouerie avec M. Fortunat, lequel avait d’ailleurs cet immense avantage de lui imposer par sa qualité de patron, par sa position, sa fortune et sa tenue.
Aussi Chupin fut-il tout d’abord ébranlé par les froides objections du dénicheur d’héritages, et bientôt déconcerté.
Ce qui surtout effaçait ses impressions premières et lui faisait presque regretter ses soupçons, c’était la modicité de la somme offerte: 40 ou 50 francs...
—Belle tripette, ma foi!... pensait-il; juste le prix d’un honnête service; pour une coquinerie on offrirait mieux...
Et après une minute de réflexion, il reprit à haute voix:
—Tant pis!... je suis votre homme, m’sieu...
Intérieurement M. Fortunat s’amusait du succès de sa ruse.
Venu avec l’intention de proposer une jolie somme à son employé, il avait lésiné par calcul, sûr d’avance de l’effet qu’il produirait. Et il trouvait bien plaisant queles honorables scrupules de Chupin lui valussent une économie.
—Si je ne vous avais pas trouvé en train de travailler à votre instruction, Victor, prononça-t-il, je croirais que vous avez bu... Quelle mouche vous a piqué subitement?... Est-ce que vingt fois depuis que vous êtes chez moi, je ne vous ai pas confié des missions semblables?... Qui donc a retourné Paris pour découvrir certains de mes débiteurs qui se cachaient?... Qui donc m’a dépisté Vantrasson?... Victor Chupin. Eh bien!... là, franchement, je ne discerne pas en quoi cette opération diffère des autres, ni pourquoi elle serait blâmable si les autres ne l’étaient pas...
A cela Chupin eût pu répondre que les autres fois on n’était pas venu le relancer chez lui, qu’il n’y avait eu nul mystère, qu’il avait agi en plein soleil, comme a le droit de le faire le représentant d’un créancier reconnu.
Mais si Chupin sentait très-bien la différence, il lui eût été difficile de traduire ce qu’il éprouvait.
C’est pourquoi, prenant son accent le plus résolu:
—Je ne suis qu’un sot, m’sieu, déclara-t-il, mais je saurai réparer ma sottise.
—C’est-à-dire que vous redevenez raisonnable, fit ironiquement M. Fortunat. C’est fort heureux, en vérité... Seulement, un conseil: surveillez-vous, à l’occasion, et bridez votre langue... vous ne me trouveriez pas toujours d’aussi bonne composition que ce soir...
Ayant dit, il se leva gravement, regagna la première pièce, salua fort civilement la mère de son employé et sortit.
Ses dernières paroles, sur le seuil de la porte, furent:
—Ainsi je compte sur vous... Faites un brin de toilette et soyez demain chez moi un peu avant midi.
—C’est entendu, m’sieu.
L’aveugle s’était levée et s’était inclinée respectueusement. Mais dès qu’elle se retrouva seule avec son fils:
—Qu’est-ce que cette affaire pour laquelle on te recommande de te mettre sur ton trente et un? demanda-t-elle.
—Une affaire comme celles de tous les jours, m’man.
L’aveugle hocha la tête.
—Comme vous parliez haut! remarqua-t-elle. Vous vous disputiez donc? C’était donc bien grave qu’il était besoin de se cacher de moi? Je n’ai pas distingué le visage de ton patron, mon fils, mais j’ai entendu sa voix, et elle ne me revient pas... Ce n’est pas celle d’un homme franc. Prends garde à toi, mon Toto, ne te laisse pas enjôler, sois prudent...
Recommander la prudence à Chupin était superflu.
Il avait promis son concours, mais non sans une restriction mentale.
—Pas de danger à voir ce dont il retourne, s’était-il dit. Si la chose, après, me semble louche, bonsoir, je la lâche.
Reste à savoir ce qu’il entendait par «louche»: c’était vague.
Il était revenu en toute sincérité et du meilleur de son cœur à l’honnêteté, et pour rien au monde, lui, si avide, il n’eût commis un acte positif d’improbité... Seulement,la limite qui sépare le bien du mal n’était pas clairement déterminée dans son esprit.
Cela tenait à son éducation, et à ce qu’il avait été longtemps sans savoir que la consigne des sergents de ville ne constitue pas toute la morale. Cela venait des hasards de sa vie, et de l’obligation où il avait été, n’ayant pas de métier, de se rejeter sur ces professions excentriques qui sont à Paris le lot des déclassés d’en haut et d’en bas.
Ce qui n’empêche que le lendemain il endossa sa plus belle redingote, et sur le coup d’onze heures et demie, il sonnait à la porte de son patron.
Déjà M. Fortunat avait expédié ses audiences du matin, et il était habillé de pied en cap. Il prit son chapeau dès qu’entra Chupin, et ne dit que ce mot:
—Venez.
C’est rue de Berry, chez le marchand de vin où, la veille, il avait obtenu des renseignements, que le chercheur d’héritiers conduisit son employé et, généreusement, il lui offrit un modeste déjeuner.
Avant d’entrer, il lui avait fait remarquer de l’autre côté de la rue, le joli hôtel de MmeLia d’Argelès, et lui avait dit:
—C’est de là, Victor, que sortira la femme que vous aurez à suivre, et dont il importe de découvrir le fils.
En ce moment, après une nuit passée à méditer le prophétique avertissement de sa mère, Chupin se sentait tracassé par les scrupules qui l’avaient si fort agité le soir précédent.
Ils ne tardèrent pas à s’envoler sans retour quand il entendit le marchand de vin, adroitement questionnépar M. Fortunat, esquisser la biographie de MmeLia d’Argelès et conter la chronique scandaleuse de l’hôtel...
—De quoi!... pensait-il, c’est une demoiselle qu’il s’agit de filer!... Ah! mais, j’en suis... Bien sûr, ce n’est pas à sa réputation qu’on en veut...
C’est sur une petite table touchant la devanture qu’on avait servi le dénicheur de successions et son employé, et tout en mangeant, l’un du bout des dents, l’autre avec un appétit de naufragé, le classique beefsteack aux pommes et le bœuf à l’huile, ils surveillaient l’entrée de l’hôtel.
Mmed’Argelès recevait le samedi, et c’était chez elle, ainsi que le fit remarquer Chupin, une vraie procession.
Debout près de M. Fortunat, fier de l’attention qu’un homme si bien mis prêtait à ses discours, curieux et bavard comme un boutiquier désœuvré, le marchand de vin s’empressait de nommer ceux des visiteurs qu’il connaissait. Et il en connaissait un bon nombre, par cette raison que c’était chez lui que venaient se rafraîchir les cochers, les nuits où on jouait chez Mmed’Argelès.
Ainsi il nomma le vicomte de Coralth, qui arriva en phaéton à deux chevaux, et aussi le baron Trigault qui vint à pied, par hygiène, toujours suant, et soufflant comme un phoque.
Même ce nom assombrit le front de M. Fortunat. Ce baron ne lui disait rien qui vaille.
Le marchand de vin apprit aussi à ses deux clients que Mmed’Argelès ne sortait jamais avant deux heures et demie ou trois heures, et toujours en voiture.
Ce dernier détail devait inquiéter Chupin. Aussi, le boutiquier s’étant éloigné pour servir deux pratiques:
—Vous avez entendu, m’sieu, dit-il à M. Fortunat... Comment filer une voiture?...
—Avec une autre voiture, parbleu!...
—Connu, m’sieu, c’est simple comme bonjour... Ce qui ne l’est plus, c’est de dévisager à trente pas une personne qui vous tourne le dos... Il faut que je voie ses yeux à cette femme, pour savoir qui elle regarde et comment...
L’objection, si grave qu’elle parut, ne troubla pas M. Fortunat.
—Ne vous inquiétez pas de cela, Victor, dit-il... Ce n’est pas du haut d’une voiture lancée au grand trot qu’une mère, dans les conditions de celle-ci, cherche à apercevoir son fils... Il est clair qu’elle descend pour le mieux examiner, qu’elle s’arrange de façon à passer à côté de lui, à le frôler, s’il est possible... Toute votre tâche consiste donc à la suivre d’assez près pour être à terre aussitôt qu’elle... Bornez à cela vos efforts, et si vous échouez aujourd’hui, vous réussirez demain ou après-demain... l’essentiel est d’être patient.
Il faisait plus et mieux que de conseiller froidement la patience, il prêchait d’exemple. La journée s’avançait et il ne bougeait pas, et cependant rien ne pouvait lui être plus désagréable que de rester ainsi, en montre, pour ainsi dire, derrière la vitre d’un marchand de vin...
Enfin, un peu avant trois heures, les portes de l’hôtel d’Argelès tournèrent sur leurs gonds, et une victoria bleue parut, où une femme s’étalait.
—Attention! fit M. Fortunat, c’est elle!...
C’était, en effet, MmeLia d’Argelès...
Elle portait une de ces toilettes «épatantes de chic» qui sont le délire du moment, et qui ont cet avantage unique de donner à toutes les femmes qui les adoptent une désinvolture pareille, suspecte et grossièrement provoquante.
Entre une mère de famille et une drôlesse, le plus expert boulevardier ne distingue plus sûrement.
Un ancien tailleur de Rotterdam, nommé Van-Klopen, s’attribue, non sans raisons, l’honneur de ce progrès.
Comment ce personnage qui s’intitule «couturier des reines,» a-t-il pu devenir l’arbitre des élégances parisiennes?... C’est à faire douter du bon sens des femmes qui se ruinent chez lui.
Ce qui est sûr, c’est qu’il règne sur le chiffon. Il a décrété les jupes multicolores, courtes et superposées, leséchancrures et les découpures, les ruches qui déforment la taille, les choux qui font une bosse ridicule dans le milieu du dos... On lui a obéi. Si bien que de loin toutes les femmes ressemblent à un baldaquin qui marche.
Mmed’Argelès paraissait sortir des mains d’un tapissier...
Il lui eût plu peut-être d’être moins surchargée de soieries, mais c’était son état d’être à la dernière mode.
Elle avait avec cela un imperceptible chapeau plat en équilibre sur un chignon en pyramide, d’où s’échappaient en cascades des torrents de cheveux...
—Mâtin!... la belle femme!... dit Chupin ébloui.
Il est de fait qu’à cette distance elle ne paraissait pas trente-cinq ans, l’âge où la beauté a les provocations des fruits savoureux de l’automne.
Elle donnait ses ordres pour la promenade, et son cocher, une rose à la boutonnière, écoutait tout en retenant le cheval qui piaffait.
—Le temps est superbe, ajouta Chupin, madame va faire son tour du lac...
—Ah!... la voilà partie!... interrompit M. Fortunat, courez, Victor, courez... et pas d’économies sur vos voitures, tous vos frais seront largement remboursés...
Déjà Chupin était loin.
Le cheval de Mmed’Argelès détalait rapidement, mais l’employé du chercheur d’héritages avait les jambes et l’haleine du cerf, et il suivait sans effort.
Même, tout en «jouant du compas,» selon son expression, il réfléchissait.
—Si je ne prenais pas de voiture, se disait-il, si je filaisla dame de mon joli pied... je pourrais empocher légitimement quarante-cinq sous par heure, cinquante avec le pourboire...
Arrivé aux Champs-Élysées, il reconnut, non sans chagrin, que ce projet était impraticable. A courir le long de la contre-allée de l’avenue de l’Impératrice, il s’exposait trop à être remarqué.
Il étouffa un soupir de regret, et avisant à la station un de ces affreux et incommodes fiacres jaunes, légués à Paris par l’Exposition, il courut se camper dedans.
—Où allons-nous, bourgeois? demanda le cocher, en lui tendant son numéro.
—Mon brave, répondit Chupin, il s’agit de suivre cette voiture bleue, là-bas, où il y a une superbe femme.
L’ordre ne surprit pas le cocher, mais bien le «bourgeois» qui le donnait, lequel, malgré sa belle redingote, ne lui semblait pas l’homme d’une telle aventure.
—Excusez!... fit-il d’un ton ironique.
—C’est comme ça!... riposta Chupin blessé. Et puis, pas tant de raisons, marchons ou nous manquons le train.
L’observation était juste. Et si le cocher de Mmed’Argelès n’eût pas modéré l’allure de son cheval à la montée de l’Arc-de-Triomphe, elle échappait pour ce jour-là.
Cette circonstance donna au fiacre jaune le temps de rejoindre, et il conserva assez bien sa distance le long de l’avenue.
Mais, à la porte du bois, Chupin l’arrêta.
—Halte!... dit-il, je descends... Payer le tarif du bois!... jamais de la vie; je marcherais sur mes mains plutôt... Voilà quarante sous pour votre course; bien le bonsoir chez vous...
Et comme la victoria bleue avait marché pendant ce temps, il prit son élan pour la rattraper.
Cette manœuvre était le résultat de ses méditations pendant la route.
—Que fera cette belle dame au bois?... s’était-il dit. Son cocher va prendre la file, et tourner tout doucement autour du lac... J’en ferai autant avec mes simples jambes sans attirer l’attention... et même ce sera très-bon pour ma santé.
Ses prévisions se réalisèrent de point en point. Bientôt la victoria dépassa le chalet où on vend de la bière, et prenant la route à gauche, elle s’engagea parmi les équipages qui circulaient au petit pas.
Ayant gagné le sentier du bord de l’eau réservé aux piétons, Chupin suivait sans peine, les mains dans les poches, tout réjoui de l’idée qu’outre la récompense promise, il gagnait en se promenant le salaire d’un cocher et d’un cheval.
—C’est égal, grommelait-il, c’est encore un drôle de plaisir que de tourner à la queue leu leu autour de ce lac, comme les bonshommes des orgues de Barbarie... Quand je serai riche, je chercherai autre chose pour m’amuser.
Ce pauvre Chupin ignorait qu’on ne vient pas au bois pour s’amuser, mais bien pour essayer d’ennuyer les autres. Cette large route n’est en réalité que le champ de foire des vanités idiotes, un bazar en plein air, pour lesexhibitions impudentes et le déballage du luxe. Voir et être vu!... là est tout l’attrait.
C’est-à-dire non, ce «tour du lac» a d’autres séductions encore. Sur ce terrain neutre, se rencontrent, se coudoient, se toisent, s’envient des femmes qu’autrefois séparait un abîme...
Quel délicat plaisir pour une «femme honnête» de se sentir roue à roue avec Jenny Fancy on Ninette Simplon, ou toute autre de ces demoiselles qu’elle appelle des créatures, mais dont elle s’inquiète sans cesse, dont elle parle continuellement, dont elle copie les toilettes, la désinvolture, le jargon, à qui elle a pris les apparences... en attendant de prendre la réalité. On n’est pas le vice encore, mais on l’approche, on s’en imprègne... c’est toujours cela...
Mais Chupin était à mille lieues de ces réflexions.
Ce qui l’occupait, c’était la préoccupation de Mmed’Argelès. Elle regardait de tous côtés, se dressant même parfois à demi dans sa voiture, tournant la tête toutes les fois qu’elle entendait le galop d’un cavalier. Visiblement, elle cherchait ou elle attendait quelqu’un.
Ce quelqu’un ne paraissant pas, et lassée sans doute d’attendre après trois tours, elle fit un signe à son cocher, qui se dégagea de la file des équipages et lança son cheval dans une allée latérale.
—Bon!... pensa Chupin, voilà ma pratique qui rentre, je ne ferai pas mes frais... Cependant, je voudrais bien trouver un sapin...
Il en trouva un, heureusement, et assez passablement attelé pour suivre la victoria.
Seulement, il s’était trompé, Mmed’Argelès ne rentraitpas. Son cocher qui avait ses instructions, descendit les Champs-Élysées, traversa la place de la Concorde, gagna les boulevards et s’arrêta court à l’angle de la rue de la Chaussée-d’Antin.
Aussitôt, elle ramena un voile épais sur sa figure, sauta à terre et s’éloigna...
Ce fut si vivement fait, que Chupin n’eut que le temps de jeter deux francs à son cocher et de prendre sa course. Déjà sa pratique, comme il disait, venait de tourner le coin de la rue du Helder et la remontait d’un bon pas... Il était un peu plus de cinq heures, le jour baissait.
—Je brûle, murmurait Chupin, je brûle, bien sûr!...
Cependant Mmed’Argelès avait pris le trottoir du côté des numéros impairs. Quand elle eût dépassé le Nº 43, où est l’hôtel de Hombourg, elle ralentit sa marche, et avec une attention visible, examina une des maisons d’en face, celle qui portait le Nº 48.
Son examen dura peu, moins d’une minute, et parut la satisfaire.
Elle retourna sur ses pas, alors, et toujours très-rapidement, revint au boulevard. Là, elle traversa la rue, et de nouveau la remonta, mais très-lentement, s’arrêtant devant toutes les boutiques.
Persuadé qu’il touchait au but, Chupin avait traversé lui aussi, et il marchait presque sur les talons de Mmed’Argelès.