XX

«Monsieur,«Je suis la pupille de feu M. le comte de Chalusse... Il faut que je vous parle... Voulez-vous m’attendre chez vous après-demain, mardi, de trois à quatre heures...«Je vous salue.«MARGUERITE.»

«Monsieur,

«Je suis la pupille de feu M. le comte de Chalusse... Il faut que je vous parle... Voulez-vous m’attendre chez vous après-demain, mardi, de trois à quatre heures...

«Je vous salue.«MARGUERITE.»

Lorsque sur les dix heures du soir, frissonnante et tout émue, MlleMarguerite abandonnait le lit de mort du comte de Chalusse, pour courir rue d’Ulm, chez Pascal Férailleur, elle ne désespérait pas encore de l’avenir...

Vainement le malheur qui l’avait reçue à sa naissance et qui depuis la poursuivait sans relâche, la frappait à coups précipités... Père, ami, rang, position, sécurité, fortune, elle venait de tout perdre en un moment;... n’importe!... Dans le lointain, pareille à la lueur d’un phare obscurci par les brumes, elle entrevoyait encore une promesse de bonheur.

Elle souffrait, mais elle trouvait une sorte d’amère volupté à cette pensée d’unir indissolublement sa vie à celle d’un homme malheureux comme elle, comme elle calomnié, flétri des plus terribles et des plus injustesimputations, repoussé de tous, sans état désormais et sans amis.

Il lui semblait que la réprobation imméritée dont ils seraient l’objet les rapprocherait encore, resserrerait davantage les liens si forts de leur amour, les donnerait mieux l’un à l’autre et achèverait de confondre leurs âmes...

On s’éloignerait d’eux d’un air de mépris; mais qu’auraient-ils besoin de l’approbation du monde, ayant leur conscience pour eux! Ne se suffiraient-ils pas, puisqu’ils s’aimaient?...

Et s’il fallait absolument quitter la France, eh bien! ils la quitteraient; la patrie pour eux serait toujours où ils seraient ensemble.

Et à mesure qu’elle approchait, elle se représentait la douleur de Pascal, mais aussi sa surprise et sa joie, quand il la verrait tout à coup paraître; quand, toute palpitante, elle lui dirait:

—On vous accuse... me voici!... Je sais que vous êtes innocent et je vous aime!...

La voix brutale du portier, lui apprenant en termes injurieux le départ furtif de Pascal, brisa comme une bulle de savon le fragile édifice de ses rêves.

Quel espoir garder, quand il n’en conservait plus, lui!...

Elle fut écrasée, l’infortunée, sous la certitude du désastre définitif, complet, absolu.

Sa pauvre âme, sentant la détresse profonde de l’irréparable, n’aperçut plus une espérance où se reposer, où se réfugier.

Pascal lui manquant, tout lui manqua... Le monde luiparut vide, l’existence sans but, la lutte une folie, le bonheur un vain mot...

Elle souhaita le néant!...

MmeLéon, cependant, qui avait des formules et des expressions congruantes pour toutes les circonstances de la vie, entreprit de la consoler.

—Pleurez, chère demoiselle, soupira-t-elle, pleurez, car cela soulage... Ah!... c’est là, certes, une horrible catastrophe!... Vous êtes jeune, heureusement, et le temps est un grand maître... M. Férailleur n’était pas seul et unique de son espèce, sur la terre... D’autres vous aimeront, d’autres vous aiment déjà!...

—Ah!... taisez-vous!... interrompit-elle, plus révoltée que si elle eût entendu murmurer à son oreille les répugnantes galanteries d’un libertin; taisez-vous! Je vous défends d’ajouter un mot...

Un autre!... quel blasphème... Pauvre jeune fille!... Elle était de celles dont la vie appartient à un amour unique.

Leur échappe-t-il?... C’est la mort.

Ce qui ajoutait encore à l’horreur de ses réflexions, c’était le sentiment accablant de son isolement.

Plus encore que l’homme, la femme a l’épouvante de l’abandon.

Et elle, n’était-elle pas abandonnée, délaissée... Au milieu de ce Paris égoïste, bruyant et affairé, n’était-elle pas plus perdue qu’en un désert...

Sur qui s’appuyer? Sur MmeLéon?... Elle se défiait horriblement de cette doucereuse personne. Sur un des deux hommes qui avaient demandé sa main?... Était-ce possible!... Le marquis de Valorsay lui inspirait un insurmontabledégoût, et elle méprisait M. de Fondège, «le général.»

Ainsi donc, son seul ami, son unique protecteur était un inconnu... Ce vieux juge de paix qui avait pris sa défense, qui avait confondu les calomnies des domestiques, et à qui elle avait ouvert son âme...

Mais il ne tarderait pas à l’oublier, pensait-elle, et alors son imagination lui représentait avec une vivacité extraordinaire l’effrayant tableau de son avenir.

Elle savait, elle, l’ancienne apprentie de la rue Saint-Denis, les humiliations et les périls qui attendent une pauvre fille esseulée et quels piéges ignobles on peut lui tendre...

Ainsi, durant plus d’un quart d’heure, ses idées tourbillonnèrent comme les feuilles mortes au souffle furieux de la tempête, et les plus sinistres pressentiments, les projets les plus impossibles s’entrechoquèrent dans le chaos de son cerveau.

Cependant, elle était trop vaillante pour rester ainsi écrasée.

Elle se roidit contre la douleur, et alors la pensée lui vint que peut-être elle arriverait jusqu’à Pascal, avec l’aide de l’homme employé jadis par le comte de Chalusse, M. Fortunat.

Cet espoir, c’était le salut... Elle s’y attacha d’une étreinte désespérée, comme le naufragé à l’épave, qui, en le soutenant au-dessus du gouffre, lui permet d’attendre un secours problématique...

Retrouver Pascal, le rejoindre n’importe où, partager son sort quel qu’il fût, c’était là une tâche digne du courage de MlleMarguerite.

Aussi, quand elle rentra à l’hôtel, sa résolution était bien prise, et elle avait recouvré ce calme imposant qui lui était habituel...

Il n’était pas tout à fait onze heures, quand elle revint, suivie de MmeLéon, s’agenouiller dans la chambre mortuaire... Elle n’y était pas depuis dix minutes lorsque M. Bourigeau, le concierge, lui monta une lettre qu’on venait d’apporter. Si tard, c’était au moins surprenant...

L’adresse était ainsi libellée:

A MademoiselleMarguerite de Durtal de Chalusse,A l’hôtel de ChalusseRue de Courcelles.

MlleMarguerite rougit. Qui donc lui donnait ce nom qu’elle n’avait pas le droit de porter!...

Elle étudia un moment l’écriture, mais elle ne se rappela pas l’avoir jamais vue. C’était l’écriture d’une femme, mais elle avait beau évoquer ses souvenirs, il lui semblait qu’elle ne connaissait aucune femme.

Enfin, elle brisa l’enveloppe et lut:

«Chère, bien chère enfant...»

«Chère enfant!...» Qu’est-ce que cela voulait dire!... Il était donc au monde une personne qui s’intéressait à elle, qui l’aimait assez pour l’appeler ainsi.

Vivement, elle tourna le feuillet pour voir la signature, et elle pâlit un peu en la voyant.

—Ah!.. fit-elle involontairement, ah! ah!...

La lettre était signée: «Athénaïs de Fondège.» C’était la femme du «général» qui lui écrivait.

Elle reprit:

«J’apprends à l’instant la perte si cruelle que vous venez de faire, et aussi que ce pauvre comte de Chalusse, faute de dispositions testamentaires, vous laisse, vous sa fille adorée, presque sans ressources.

«Je n’essaierai pas de vous adresser des consolations stériles. A Dieu seul il appartient de calmer certaines douleurs. Je serais allée pleurer avec vous, si je n’étais retenue au lit par la fièvre.

«Mais demain, quoi qu’il arrive, je serai près de vous avant déjeuner.

«C’est aux jours d’épreuve, chère et malheureuse enfant, qu’on compte ses véritables amis... nous sommes les vôtres, j’espère vous le prouver.

«Le général croirait offenser et trahir la mémoire de l’homme dont il fut trente ans l’ami le plus cher, s’il ne le remplaçait pas et s’il ne devenait pas pour vous un second père...

«Il vous a offert notre modeste maison; vous avez refusé... Pourquoi?

«Je vous dirai, moi, avec l’autorité que me donne mon âge et mon titre de mère de famille, je vous dirai, moi, que vous devez accepter.

«A quel autre parti pouvez-vous honorablement et sagement songer? Où iriez-vous, pauvre chère enfant?

«Mais nous causerons de cela demain.

«Je saurai bien vous décider à nous aimer et à vous laisser aimer... Pour moi, vous remplacerez la fille tant aimée et tant pleurée que j’ai perdue, ma belle et douce Bathilde...

«Encore une fois, à demain... et laissez-vous embrasser par votre meilleure amie.

«ATHÉNAIS DEFONDÈGE.»

MlleMarguerite devait être et fut abasourdie de cette lettre.

Cette femme qui lui écrivait ainsi, c’est tout au plus si elle l’avait vue cinq ou six fois; jamais n’était allée chez elle, et c’est à peine si en tout elles avaient échangé vingt paroles.

Bien plus, elle se rappelait certains regards dont une fois Mmede Fondège avait essayé de l’écraser, regards chargés d’un si cruel mépris, qu’ils lui avaient arraché des larmes de douleur, de honte et de colère.

Et même, à cette occasion, le comte de Chalusse lui avait dit:

—Ne soyez donc pas si enfant, chère Marguerite, que de vous préoccuper de cette sotte et impudente pécore.

Eh bien! c’était cette même «pécore» qui tout à coup composait une épître où débordait une sensibilité brûlante, où elle invoquait les droits de son affection sur le ton d’une amitié ancienne et déjà éprouvée.

Était-il naturel que du matin au soir cette altière personne eût été ainsi métamorphosée?

MlleMarguerite ne pouvait l’imaginer, n’étant pas ce qui s’appelle crédule, mais très-portée à la défiance, au contraire, et inclinant comme tous les malheureux à supposer le mal plus promptement que le bien.

Il fallait donc que Mmede Fondège eût écrit sous l’empire de quelque raison pressante et décisive... mais laquelle?...Hélas! MlleMarguerite ne croyait que trop la deviner.

Le «général» la soupçonnant d’avoir détourné des millions de la succession du comte de Chalusse, avait fait partager ses soupçons à sa femme, et celle-ci, cupide autant que son mari et tout aussi peu scrupuleuse, tâchait d’engluer et de confisquer la voleuse, à la seule fin d’assurer à son fils le bénéfice du vol.

Rien de si commun, à notre époque, que ce prudent et honorable calcul... Voler, soi!... Fi!... jamais!... On n’oserait. D’ailleurs on est honnête. Mais profiter d’un détournement... Excusez!... c’est une autre paire de manches, surtout s’il n’y a pas de risques à courir.

Et tout en relisant sa lettre, MlleMarguerite croyait entendre le «général» et sa femme discuter les moyens d’obtenir leur part de ce magnifique coup de filet de plus de deux millions...

Il lui semblait ouïr Mmede Fondège dire à son mari d’un air avisé:

—Tu n’es qu’on maladroit!... Ta précipitation et ta brusquerie l’ont effarouchée, cette enfant... Heureusement, je suis là... Laisse-moi faire, et je te prouverai que les femmes sont autrement habiles que vous autres, messieurs.

Et là-dessus elle avait pris la plume, et au jugement de MlleMarguerite la rédaction trahissait la collaboration des deux époux.

Ainsi, elle eût juré que c’était le mari qui avait inspiré ou même dicté cette phrase:

«Le général croirait offenser et trahir la mémoire de l’homme dont il fut trente ans l’ami le plus cher...»

C’étaient bien là les façons de dire de ce grotesque, dont la grosse préoccupation était de rendre ce qu’il appelait la loyauté simple et la rude franchise du vieux soldat. Cette phrase, au contraire: «Je saurai bien vous décider à vous laisser aimer,» était de la femme évidemment.

Enfin, un passage de la lettre trahissait sans doute possible la recherche de l’attendrissement, même aux dépens de la vérité, la comédie, en un mot.

Les convoitises et l’ambition du succès avaient entraîné Mmede Fondège un peu trop loin.

«Vous remplacerez ma fille tant aimée et tant pleurée,» écrivait-elle à MlleMarguerite. Or, elle avait eu une fille, en effet, la chère dame, mais elle lui avait été enlevée par le croup à l’âge de six mois, et il y avait de cela plus de vingt-cinq ans!...

Ce qui était singulier aussi, c’était l’envoi de cette lettre à dix heures du soir. Mais en y réfléchissant, MlleMarguerite s’expliquait cette circonstance.

—Avant d’agir, pensait-elle, M. et Mmede Fondège ont tenu à consulter leur fils, et ils n’ont pu le voir que très-tard... Le brillant hussard ayant approuvé l’honnête combinaison de ses parents, on m’a aussitôt dépêché un domestique...

Toutes ces hypothèses, assurément, étaient fort admissibles; seulement, il était très-difficile de les accorder avec l’opinion émise par le vieux juge de paix, que M. de Fondège devait savoir où avaient passé les millions disparus.

Mais MlleMarguerite n’en était pas à compter les contradictions de son esprit depuis vingt-quatre heures.

Elle perdait d’ailleurs son sang-froid, à l’idée de ces odieux soupçons de détournement qui planaient sur elle, et qu’il lui semblait avoir lu dans les yeux de tous ceux qui l’avaient approchée, depuis le docteur Jodon jusqu’au marquis de Valorsay.

Le juge de paix, il est vrai, avait pris sa défense, il avait imposé silence aux domestiques, mais cela suffisait-il?...

En resterait-elle moins flétrie d’une abominable accusation!...

Et son innocence ne la rassurait pas. L’exemple de Pascal était là pour apprendre ce que peut l’innocence contre l’effort de la calomnie.

Devait-elle espérer se sauver, quand il avait péri, lui!...

Et cependant il avait été torturé par toutes les angoisses qui la déchiraient... Par ce qu’elle endurait, elle comprenait ce qu’il avait dû souffrir avant de fuir, avant de disparaître...

Où était-il maintenant, le malheureux?... Hors de France?... On le lui avait dit, mais elle ne pouvait le croire... Le connaissant comme elle le connaissait, il lui semblait impossible qu’il se fût résigné si vite, sans luttes, ni que tout fût fini... Un secret pressentiment lui disait qu’il ne s’était éloigné qu’en apparence, qu’il veillait et que M. Fortunat n’aurait pas beaucoup de chemin à faire pour arriver jusqu’à lui...

C’est dans la chambre de M. de Chalusse qu’elle réfléchissait ainsi, à deux pas du lit où gisait la dépouille mortelle de cet homme, son père, dont la faiblesse avait fait de sa vie un long martyre, dont l’imprévoyancebrisait son avenir, et que cependant elle ne maudissait pas...

Elle se tenait debout devant une fenêtre, appuyant aux carreaux son front brûlant...

C’était l’heure précisément où Pascal, assis sur une borne, en face de l’hôtel, attendait. En ce moment même, il suivait des yeux l’ombre qui se dessinait dans le cadre éclairé de la fenêtre, et il se demandait si ce n’était pas l’ombre de MlleMarguerite.

Si la nuit eût été claire, apercevant dans la rue cet homme immobile, peut-être eût-elle deviné Pascal... Mais comment eût-elle soupçonné sa présence, et qu’il accourait rue de Courcelles comme elle avait couru rue d’Ulm...

Il n’était pas loin de minuit, quand un léger mouvement dans la chambre, un bruit de pas étouffés, la firent se retourner...

C’était MmeLéon qui sortait, et moins d’une minute après on entendit claquer la grande porte vitrée qui donnait du vestibule dans le jardin...

Certes, il n’y avait rien là que de tout ordinaire et de très-naturel, et cependant MlleMarguerite en conçut une vague appréhension.

Pourquoi?... Elle n’eût su le dire; mais il lui revenait à la mémoire toutes sortes de petites circonstances futiles qui tout à coup prenaient une signification inquiétante.

Ainsi, elle avait remarqué que toute la soirée MmeLéon avait été inquiète, agitée et comme sur les épines. Elle qui ne se remuait guère, qui restait des heures engourdie sur un fauteuil, elle avait monté et descendu l’escalierau moins dix fois. A tout moment elle consultait la pendule ou sa montre.

Enfin, à deux reprises, le concierge était venu la prévenir que quelqu’un la demandait...

—Où donc va-t-elle encore, se demanda MlleMarguerite, à minuit, elle... si peureuse?...

S’adresser cette question, c’était avoir envie de la résoudre; mais MlleMarguerite résista. D’abord, ses inexplicables soupçons lui parurent ridicules; ensuite, épier quelqu’un lui répugnait extrêmement.

Elle prêtait l’oreille, cependant, guettant le bruit que MmeLéon ne manquerait pas de faire lorsqu’elle rentrerait.

Mais il s’écoula bien plus d’un quart d’heure sans que la porte bougeât de nouveau. Ou la femme de charge n’était pas sortie, ou elle était encore dehors.

—C’est vraiment bizarre!... pensa MlleMarguerite. Me serais-je trompée?... Il faut que j’en aie le cœur net.

Et aussitôt, obéissant à une impulsion mystérieuse, plus forte que sa volonté, elle quitta la chambre à son tour et rapidement descendit...

Elle arrivait dans le vestibule, lorsque la grande porte vitrée s’ouvrit brusquement... MmeLéon rentrait.

Tout le monde veillant à l’hôtel de Chalusse, les candélabres de l’escalier étaient restés allumés, et par suite il était aisé d’observer la femme de charge aussi bien qu’en plein jour.

Elle était essoufflée comme une personne qui a couru très-vite, pâle, émue, tremblante et tout en désordre... Même, les brides de son bonnet s’étant dénouées, il avait glissé de sa tête et pendait dans le milieu de son dos...

—Qu’avez-vous? s’écria MlleMarguerite, d’où venez-vous?...

En apercevant la jeune fille, MmeLéon s’était vivement rejetée en arrière... Devait-elle fuir ou rester?... Elle hésita une seconde, et son hésitation se lut dans ses yeux...

Elle resta, et c’est avec un sourire contraint et d’une voix altérée qu’elle répondit:

—Comme vous me dites cela, chère demoiselle!... On croirait que vous êtes fâchée!... Vous voyez bien que je viens du jardin...

—A cette heure!...

—Mon Dieu, oui!... Et point pour mon agrément, je vous le jure, oh! pas du tout... Moi, d’abord, dès que je n’y vois plus clair, je suis comme perdue...

Le prétexte à donner, elle ne le tenait pas encore, et elle le cherchait... De sorte que, pendant un moment, elle bredouilla, se répandant en phrases oiseuses pour gagner du temps et implorant du ciel une inspiration.

—Enfin, insista d’un ton impatient MlleMarguerite, pourquoi étiez-vous sortie?...

—Ah!... voilà!... j’ai cru entendre Mirza aboyer dans le jardin... J’ai pensé qu’on l’avait oubliée au milieu de tout ce remue-ménage, et qu’il ne fallait pas la laisser coucher dehors, la pauvre bête... Là-dessus, j’ai pris mon courage à deux mains, et tant pis!... je me suis risquée...

Mirza, c’était une vieille chienne épagneule, que M. de Chalusse, de son vivant, aimait beaucoup et dont tous les gens de l’hôtel respectaient les caprices.

—C’est singulier, objecta MlleMarguerite, quand vous avez quitté la chambre, il y a une demi-heure, Mirza dormait à vos pieds.

—Quoi!... Vraiment!... Est-ce possible?...

—C’est sûr!

Mais déjà l’estimable dame reprenait son aplomb et en même temps sa loquacité douceâtre...

—Ah!... chère demoiselle, fit-elle effrontément, j’ai tant de chagrin que j’en perds la tête... Toujours est-il que par bonté d’âme je me suis hasardée dans le jardin... et à peine y étais-je qu’il m’a semblé voir courir quelque chose de blanc, comme Mirza... je me suis élancée après... rien. J’ai appelé: Mirza!... Mirza!... rien encore... J’ai cherché sous les arbres... toujours rien... Il faisait noir comme dans un four, la peur m’a pris, une peur si terrible que je crois bien que j’ai crié au secours et je suis rentrée en courant comme une folle...

Qui l’eût entendue eût juré qu’elle disait la vérité pure.

Malheureusement pour elle, son attitude, au début, avait eu l’accablante signification d’un aveu.

MlleMarguerite ne s’y était pas trompée, et s’était dit:

—Je suis sur la trace de quelque abominable action.

Seulement, elle restait assez maîtresse d’elle-même pour ne rien laisser paraître de ses soupçons... Opposant à la duplicité de la femme de charge une dissimulation bien permise dans sa situation, elle parut se contenter de la fable qui lui était contée.

—En vérité, ma pauvre Léon, prononça-t-ellebonnement, vous êtes par trop poltronne; c’est honteux!...

La femme de charge hocha la tête.

—Je sais bien que je suis ridicule, répondit-elle, mais que voulez-vous, mademoiselle, on ne se refait pas. La frayeur ne se raisonne point... Qu’est-ce que cette forme blanche que j’ai vue comme je vous vois?...

Persuadée que son mensonge passait comme une lettre à la poste, elle l’enjolivait, et elle osa ajouter:

—Même, chère demoiselle, je tremblerai toute la nuit si on ne visite pas le jardin... Je vous en prie, ordonnez aux domestiques d’y faire une ronde... Il y a tant de mauvais gars à Paris!

En tout autre circonstance, MlleMarguerite eût rejeté bien loin cette ridicule prière, mais résolue à jouer cette hypocrite qui pensait la duper:

—Soit! répondit-elle.

Et mandant M. Casimir et Bourigeau, le concierge, elle leur commanda de prendre une lanterne et de se livrer aux plus minutieuses investigations...

Ils obéirent d’assez mauvaise grâce, n’étant pas ce qui s’appelle des braves, mais enfin ils obéirent, et comme de raison ne trouvèrent rien.

—N’importe!... déclara MmeLéon, me voici tranquille maintenant.

Tranquille, elle l’était en effet, après avoir eu, selon son expression, une si «fameuse souleur,» qu’elle avait failli lâcher son secret.

—Je l’ai échappée belle, pensait-elle. Que serais-je devenue, mon doux Jésus! entre MlleMarguerite et l’autre, si la vérité se fût découverte!... On se connaît enmalices heureusement, et la pauvre innocente ne se doute de rien...

MmeLéon se hâtait trop de chanter victoire.

Non-seulement MlleMarguerite soupçonnait une trahison, mais elle en était à chercher par quels moyens se procurer des preuves.

Que la doucereuse femme de charge lui eût nui cruellement en quelque chose, elle n’en doutait pas.

Ce qu’elle ne concevait pas, c’est comment MmeLéon avait pu lui nuire.

Il y avait longtemps qu’elle s’épuisait en conjectures inadmissibles, lorsque tout à coup elle tressaillit de joie. Elle avait trouvé; elle venait de songer à la petite porte du jardin.

—La coquine sera sortie par là, pensa-t-elle.

S’en assurer était aisé. Cette petite porte n’était pas précisément condamnée, mais il y avait des mois, des années peut-être, qu’on ne l’avait utilisée. Rien n’était donc plus simple que de vérifier si elle avait été ou non ouverte depuis peu.

—Et je le vérifierai avant une heure!... se dit MlleMarguerite.

Cette résolution prise, elle feignit de s’assoupir, observant entre ses longs cils MlleLéon, qui, après s’être bien tournée et retournée sur son fauteuil, commençait à fermer les yeux.

Bientôt il fut évident que l’estimable femme de charge dormait profondément.

Alors MlleMarguerite se leva, sortit de la chambre sur la pointe du pied, et gagna le jardin après s’être munie d’allumettes et même d’un bout de bougie.

Du premier coup, elle comprit qu’elle avait deviné juste.

La petite porte venait d’être ouverte et refermée, cela sautait aux yeux. Les toiles d’araignées qui avaient comme scellé les verroux étaient déchirées et arrachées, la rouille qui avait pour ainsi dire soudé la clef dans la serrure était brisée, enfin, sur la poussière amassée le long de la poignée, était visible l’empreinte d’une main...

—Et j’ai confié mes plus chers secrets à cette méchante femme! pensa MlleMarguerite. Folle que j’étais... imprudente!...

Fixée désormais, elle éteignit sa bougie.

Mais, ayant tant fait, elle voulut pousser jusqu’au bout cette sorte d’enquête, et elle ouvrit la petite porte.

Devant, du côté de la rue alors, il y avait un assez large espace tout couvert de terre détrempée par les dernières pluies, et qui n’était point sèche encore.

Sur cette terre, à la seule lueur du réverbère voisin, MlleMarguerite distingua des traces de pas, des piétinements fort nettement accusés.

A la seule disposition de ces empreintes, un observateur eût reconnu que là avait eu lien une sorte de lutte; il en eût recherché la cause, et infailliblement fût arrivé à la vérité...

MlleMarguerite ne pouvait discerner cela.

Seulement elle comprit ce qu’eût compris un enfant, à savoir que deux personnes avaient stationné là, assez longtemps...

Pauvre jeune fille!... Quelques heures plus tôt elle n’avait pas aperçu Pascal assis devant l’hôtel de Chalusse.Nul pressentiment ne lui dit que les pas qu’elle voyait là étaient ceux de Pascal.

Dans sa pensée, l’homme qui était venu causer à cette porte avec MmeLéon ne pouvait être que M. de Fondège, ou le marquis de Valorsay... c’est-à-dire que MmeLéon était chargée de l’espionner et rendait compte de ses moindres paroles...

Son premier mouvement fut tout de colère, et elle se dit qu’elle allait confondre et chasser cette misérable hypocrite.

Mais pendant le temps qu’il lui fallut pour regagner la chambre de M. de Chalusse, une inspiration lui vint, que n’eût pas désavouée un diplomate retors.

Elle se dit que MmeLéon démasquée n’était plus à craindre. Dès lors, pourquoi s’en séparer!... L’espion qu’on connaît peut, sans s’en douter, devenir un utile auxiliaire.

—Pourquoi ne me servirais-je pas de cette malheureuse? pensait MlleMarguerite. Ce que je ne voudrais pas qu’on sût, je le lui cacherais, et avec un peu d’adresse je lui ferais rapporter à ceux qui l’emploient tout ce que je jugerais utile à mes desseins. En la surveillant, je saurais vite ce qu’on veut de moi... Et qui sait si par elle je n’aurais pas l’explication de cette fatalité qui me poursuit.

Quand MlleMarguerite revint prendre sa place près du lit du comte de Chalusse, sa résolution était froidement et irrévocablement fixée.

Non-seulement elle ne se séparerait pas de MmeLéon, mais encore elle lui témoignerait, en apparence, plus de confiance que jamais.

Assurément cette comédie répugnait à la loyauté naturelle de son caractère, mais sa raison le lui disait: On ne combat utilement les scélérats qu’avec leurs propres armes, et elle avait à défendre son honneur, sa vie, son avenir...

Et ce plan de conduite qu’elle se traçait, elle était femme à le suivre strictement, patiemment, sans que rien pût l’en distraire ni l’en détourner. Son énergie était de celles que le temps fortifie, loin de les détremper. Elle était capable de s’éveiller chaque matin, durant des années, avec la même volonté que la veille.

Un soupçon, d’ailleurs, étrange et mal défini, s’était emparé de son esprit, et devait suffire à dissiper ses scrupules et à dompter ses défaillances.

Cette nuit-là, pour la première fois, elle crut découvrir une mystérieuse relation entre le malheur de Pascal et le sien.

Était-ce bien le hasard seul qui les frappait ainsi tous deux en même temps et de la même façon?...

Par la seule intensité de ses réflexions, elle découvrit pour ainsi dire, au fond de son intelligence, cette maxime fatale, qui a causé tant d’erreurs judiciaires: «Cherche à qui le crime profite et tu trouveras le coupable.»

Or, à qui eût profité le crime abominable qui avait déshonoré Pascal, sans la mort inattendue de M. de Chalusse, sans la fermeté de MlleMarguerite?... Au marquis de Valorsay, évidemment, à qui la fuite de Pascal eût laissé le champ libre...

Toutes ces pensées étaient bien faites pour écarter le sommeil des yeux de la pauvre fille, mais elle avait vingtans, mais la journée lui avait apporté d’écrasantes émotions et c’était la seconde nuit qu’elle passait. La fatigue l’emporta, elle s’endormit.

Et au matin, vers les sept heures, MmeLéon fut obligée de la secouer pour la tirer de l’espèce de léthargie où elle était tombée.

—Mademoiselle, disait la femme de charge de sa voix mielleuse, chère demoiselle, éveillez-vous bien vite!

—Qu’y a-t-il?...

—C’est... Ah!... mon Dieu!... Comment vous dire cela... C’est l’administration des pompes funèbres qui envoie ses employés disposer tout pour le... pour la cérémonie.

En effet, les ouvriers de la suprême besogne venaient d’arriver. Leurs pas lourds retentissaient dans le vestibule, et on les entendait, dans la cour, manœuvrer leur lugubre attirail de traverses et de draperies.

Tout gonflé d’importance, M. Casimir dirigeait le travail, parlant haut, selon sa coutume, indiquant d’un geste impérieux où il voulait qu’on accrochât les tentures noires semées de larmes d’argent et ornées des armes des Durtal de Chalusse.

C’est que le brillant valet de chambre se sentait devenir un personnage, en butte qu’il était depuis la veille aux flagorneries des représentants de toutes ces industries qui, à Paris, vivent de la mort.

Combien elles sont nombreuses, ces industries, on ne se le figure guère.

Un homme meurt-il dans une maison!... Deux heures après, tout le commerce funèbre en est informé, et le défilé commence.

Les courtiers des embaumeurs accourent les premiers avec des prospectus qui donnent le frisson, suivis de près par les commis des marbriers-sculpteurs, porteurs d’albums superbes où se trouvent des projets de monuments de tout genre, enrichis d’inscriptions séantes pour toutes les variétés de la douleur.

C’est un siége en règle. L’un vient pour le terrain et l’autre de la part d’un spéculateur qui céderait volontiers un «bon caveau.» Un troisième demande qu’on lui confie l’impression des lettres qu’il se chargerait se faire porter à domicile. Certains magasins de deuil font pleuvoir des prospectus accompagnés d’échantillons, et il se présente même des messieurs qui offrent des vêtements noirs sur mesure, coupe élégante, tout ce qui se fait de mieux, livrables en vingt-quatre heures...

Et malheur à l’infortuné près de qui pénètrent ces courtiers sinistres... Il vient de perdre un être cher, et son cœur se brise... que leur importe à eux!... Ils ne lui feront pas grâce d’une syllabe de leur boniment... Ne faut-il pas que le commerce marche?...

Avec M. Casimir, le commerce avait marché.

Le juge de paix lui ayant donné carte blanche, il jugea convenable, ainsi qu’il le dit au concierge Bourigeau, de «tailler dans le grand.»

Ce qu’il se garda de dire, par exemple, c’est que de tous les courtiers qu’il favorisa d’une commande, il exigea une commission honnête. Les cent et quelques francs que lui avait fait gagner Chupin l’avaient mis en goût.

Du moins n’épargna-t-il pas sa peine pour que tout fût magnifique, et c’est seulement lorsqu’il jugea tout en place dans la cour qu’il monta près de MlleMarguerite.

—Je viens prier mademoiselle de se retirer chez elle, dit-il.

—Moi! pourquoi?...

Il ne répondit pas, mais du doigt montra le lit où gisait le corps de M. de Chalusse, et la pauvre jeune fille comprit que l’heure était venue de l’éternelle séparation...

Elle se leva, non sans effort, et lentement, tout d’une pièce, elle s’approcha du lit.

La mort avait rendu au visage de M. de Chalusse son expression accoutumée, et effacé toutes les traces de ses dernières convulsions... on eût dit qu’il dormait.

Longtemps MlleMarguerite le contempla, bien longtemps, comme si elle eût voulu graver pour toujours dans sa mémoire ces traits qu’elle ne reverrait plus.

—Mademoiselle, insista M. Casimir, mademoiselle!... ne restez pas là...

Elle l’entendit, et aussitôt, rassemblant toutes ses forces, elle se pencha sur le lit, embrassa M. de Chalusse et sortit.

Mais elle avait trop tardé, et lorsqu’elle traversa le palier, elle se heurta presque à des ouvriers qui montaient, portant sur l’épaule une longue caisse de fer-blanc, et deux autres caisses de chêne.

Et au moment où elle arrivait à sa chambre, une odeur de charbon et de résine qui l’y suivit lui apprit qu’on soudait le cercueil renfermant la dépouille mortelle de M. de Chalusse, de son père...

Ainsi, aucun de ces terribles détails qui avivent la douleur, qui sont comme de l’huile bouillante sur une plaie vive, ne lui était épargné!... Mais elle avait tantsouffert depuis deux jours qu’elle arrivait à une sorte d’insensibilité morne, et que l’exercice de ses facultés était comme suspendu.

Plus blanche et plus froide qu’une statue, elle se laissa tomber plutôt qu’elle ne s’assit sur un fauteuil, ne s’apercevant seulement pas que MmeLéon, qui l’avait suivie, s’agitait beaucoup autour d’elle et lui parlait.

L’estimable femme de charge était inquiète, et non sans raison.

Il avait été convenu qu’à défaut de parents, M. de Fondège, le plus vieil ami de M. de Chalusse, ferait les honneurs de l’hôtel aux personnes invitées aux funérailles, et il avait juré, sacrebleu! qu’il serait sous les armes de grand matin, et qu’on pouvait compter sur lui...

Or, l’heure fixée pour la cérémonie approchait, déjà quelques personnes étaient arrivées, et M. de Fondège ne paraissait pas.

—C’est inconcevable, répétait MmeLéon, et même inquiétant... Le général qui est l’exactitude même! Lui serait-il arrivé quelque accident!...

Dans son impatience, elle était allée s’établir à la fenêtre, d’où elle dominait la cour, et elle nommait à haute voix tous les gens qu’elle connaissait parmi ceux qui entraient.

Il en entrait beaucoup. M. de Chalusse ne voyait presque plus personne, pendant les dernières années de sa vie, mais il avait été très-répandu autrefois, et il avait laissé dans le monde le meilleur souvenir.

Il portait en outre un trop grand nom pour qu’on ne tînt pas à dire qu’on avait été son ami et à le prouver en l’accompagnant au moins jusqu’à l’église.

Cette dernière considération devait être puissante à une époque où on se fait une notoriété, rien qu’en suivant les enterrements dont les journaux rendent compte.

Enfin, un peu avant la demie de neuf heures, MmeLéon s’écria:

—Le voici!... Vous m’entendez, mademoiselle, voici le général.

La minute d’après, en effet,—juste le temps de monter l’escalier quatre à quatre,—on frappa doucement à la porte de la chambre, la femme de charge ouvrit, et M. de Fondège parut «en grande tenue,» selon son expression.

—Ah!... je suis en retard! s’écria-t-il tout d’abord; mais sacrebleu! ce n’est pas ma faute!...

Et, frappé de l’immobilité de MlleMarguerite, il s’avança vers elle, et lui prenant la main:

—Mais vous, chère mignonne, poursuivit-il, qu’avez-vous? Seriez-vous souffrante? vous êtes pâle à faire peur...

Elle réussit à secouer la torpeur qui l’avait envahie, et d’une voix faible:

—Je ne suis pas malade, monsieur, répondit-elle.

—Allons, tant mieux, chère enfant, tant mieux!... C’est notre petit cœur qui souffre, n’est-ce pas?... Oui... je comprends cela... Mais vos vieux amis vous consoleront, mille tonnerres!... Vous avez reçu la lettre de ma femme, n’est-ce pas?... Eh bien! ce qu’elle vous a dit qu’elle ferait, elle le fera... Et la preuve, c’est que, malgré la fièvre, elle s’est levée... et elle me suit... et la voici!...

D’un bond, MlleMarguerite fut debout, vibrante d’indignation, l’œil étincelant, la lèvre frémissante, secouant la tête d’un geste superbe, qui éparpillait à flots sur ses épaules ses admirables cheveux noirs...

Tous les sentiments qui s’agitaient en elle, les soupçons et la colère, la haine et le mépris, gonflaient sa poitrine à la briser...

—Ah!... voici Mmede Fondège, répéta-t-elle d’un ton d’ironie menaçante, Mmede Fondège, votre femme!...

Recevoir l’hypocrite qui lui avait écrit la lettre de la veille, la complice des misérables qui abusaient de sa détresse et de son isolement, la révoltait...

Son cœur se soulevait de dégoût à la pensée de subir le contact de cette femme, de cette mère, qui sans conscience ni vergogne venait courtiser bassement en elle, pour son fils, les millions qu’elle supposait volés...

Elle allait lui interdire sa porte ou se retirer, quand le souvenir de sa résolution l’arrêta... Ce fut la goutte d’eau froide qui suspend le bouillonnement de la fonte en fusion. Elle comprit son imprudence horrible, qu’elle se perdait, et, grâce à un prodigieux et héroïque effort de volonté, elle se maîtrisa.

—Mmede Fondège est trop bonne, murmura-t-elle d’une voix radoucie, comment lui témoigner jamais toute ma reconnaissance?...

Mmede Fondège dut entendre cela, car elle entrait.

C’était une toute petite femme, courte, épaisse et trop dodue, d’un blond terne, toute marquée de taches de rousseur.

Elle avait de grosses mains, épaisses comme sa taille, le pied large et court, la voix aigre et dans toute sa personne quelque chose de vulgaire qu’accusait davantage sa prétention manifeste aux façons aristocratiques.

Car elle se piquait de grande noblesse, encore que son père eût été marchand de bois, de même qu’elle s’ingéniait et s’épuisait à afficher les dehors du luxe, bien que sa fortune fût problématique et son ménage des plus besogneux.

Et sa mise trahissait ses incessantes préoccupations d’élégance et d’économie, de gêne trop réelle et de feinte prodigalité.

Elle portait un costume de satin noir à trois étages, mais le haut des jupes de dessous, ce qui ne se voit pas, était de bonne et belle lustrine à treize sous le mètre, et ses dentelles n’avaient du Chantilly que l’apparence.

Cependant, sa fureur des chiffons ne l’avait jamais conduite jusqu’à voler dans les magasins de nouveautés,jusqu’à faire, épouse et mère de famille, le métier des filles de la rue, «travers» si commun aujourd’hui que nul ne s’en étonne plus.

Non... Mmede Fondège était une épouse fidèle, dans le sens strict et légal du mot... Mais comme elle s’en vengeait! Elle était «vertueuse,» mais si rageusement qu’on eût juré que c’était contre son gré et qu’elle le regrettait.

Aussi, menait-elle son mari au doigt et à l’œil, durement, brutalement, comme un nègre...

Et lui, si terrible dehors, qui relevait si crânement ses moustaches à la Victor-Emmanuel, qui jurait à faire rougir un hussard ivre, il devenait près de sa femme plus soumis qu’un enfant et résigné comme un mouton.

Il frémissait, quand elle arrêtait sur lui, d’une certaine façon, ses yeux d’un bleu pâle, plus froid que la lame d’un couteau.

Et malheur à lui s’il se hasardait à se rebiffer... Elle le laissait sans un sou en poche, et pendant ces temps de pénitence il en était réduit à emprunter de ci et de là une pièce de vingt francs, qu’il oubliait de rendre généralement.

Un frère de Mmede Fondège, un lieutenant de vaisseau mort au Mexique, l’avait surnommée «MmeRange-à-bord,» et ce sobriquet trivial que les matelots donnent aux officiers despotes et tatillons, peignait merveilleusement son caractère...

Impérieuse, elle l’était à l’excès, et, en outre, irascible, envieuse et rancunière.

Nul autant qu’elle ne fit mentir le proverbe populaire: «Tout gras, tout bon.»

Le fiel et les rages dévorées en secret l’avaient engraissée!...

Mais, en venant à l’hôtel de Chalusse, Mmede Fondège s’était grimée de douceur et de sensibilité; ses yeux avaient des caresses inaccoutumées, et lorsqu’elle entra, elle appuyait son mouchoir sur sa bouche comme pour comprimer des sanglots.

Le général, aussitôt, l’attira vers MlleMarguerite, et d’un ton à la fois sentimental et solennel:

—Chère Athénaïs, prononça-t-il, voici la fille de mon meilleur et de mon plus vieil ami... Je connais votre cœur... Je sais qu’elle trouvera en vous une seconde mère...

MlleMarguerite demeurait immobile et glacée... Persuadée que Mmede Fondège allait se précipiter à son cou et l’embrasser, elle s’imposait la plus pénible contrainte pour dissimuler ses sensations.

Elle s’effrayait à tort.

L’hypocrisie de «la générale» était supérieure aux grossières manifestations de MmeLéon.

«La générale» se contenta de lui serrer les mains avec une effusion convulsive, tout en répétant d’un ton pénétré et les yeux levés au ciel:

—Quel malheur!... Si jeune!... Tout à coup!... c’est affreux!...

Et comme elle n’obtenait pas de réponse, d’un air de dignité triste, elle ajouta:

—Je n’ose vous demander toute votre confiance, chère et malheureuse enfant... La confiance ne peut naître que de longues relations et d’une mutuelle estime... Vous apprendrez à me connaître... Ce doux nom demère, vous me le donnerez quand je l’aurai mérité...

Resté un peu à l’écart, le général écoutait en homme dressé à admirer sa femme et payé pour bien savoir ce dont elle était capable...

—Voilà la glace rompue, pensait-il... ce sera bien le diable si Athénaïs ne fait pas tout ce qu’elle voudra de cette petite sauvage!...

Ses espérances se reflétaient si joyeusement sur sa physionomie, que MmeLéon, qui le guettait du coin de l’œil, en fut toute saisie.

—Ah! doux Jésus!... se dit-elle, que veulent donc ces gens-ci, et que signifient toutes ces tendresses? Ma foi, tant pis! il faut que je prévienne.

Et persuadée que personne ne l’observait, elle se coula sans bruit jusqu’à la porte et sortit vivement.

Mais MlleMarguerite veillait.

Résolue à pénétrer l’intrigue encore inexplicable qui s’agitait autour d’elle, et à la déjouer, elle avait compris que tout dépendait de son attention à saisir, pour en profiter, les plus futiles indices.

Or, elle avait surpris le triomphant sourire du général et la grimace d’inquiétude que ce sourire avait arraché à MmeLéon.

Voyant s’éloigner cette dernière furtivement, MlleMarguerite comprit bien que ce n’était pas sans quelque raison grave.

C’est pourquoi, sans s’inquiéter des convenances:

—Excusez-moi une seconde, dit-elle à M. et à Mmede Fondège.

Et les laissant confondus, elle s’élança dehors.

Ah!... elle n’eut pas besoin d’aller loin. S’étant penchéeau-dessus de la rampe, elle aperçut dans le vestibule la femme de charge et le marquis de Valorsay qui causaient, lui flegmatique et hautain comme d’ordinaire, elle assez animée...

Il tombait sous le sens que MmeLéon s’était doutée que le marquis serait parmi les gens arrivés des premiers pour le convoi de M. de Chalusse, qu’elle l’avait fait demander et qu’elle l’avertissait de la présence de Mmede Fondège.

Toutes ces circonstances étaient bien peu de chose. Mais ce sont les riens qui, le plus souvent, décident de la vie... Ces riens, d’ailleurs, étaient pour MlleMarguerite autant de lueurs dans les ténèbres, autant de bouts du fil qui pouvait la conduire à la vérité.

Ils lui prouvaient que les intérêts de M. de Fondège et de M. de Valorsay étaient opposés, qu’ils devaient s’exécrer, par conséquent, et qu’avec un peu de patience on pourrait utiliser chacun d’eux contre l’autre...

Ils lui affirmaient aussi que c’était pour le compte de M. de Valorsay que MmeLéon l’espionnait, et que, par suite, il devait connaître depuis assez longtemps l’existence de Pascal Férailleur...

Mais elle n’avait pas le temps de tirer les dernières conséquences de ce qu’elle venait de découvrir... Son absence pouvait éveiller les soupçons de Mmede Fondège et de son mari, et son succès dépendait du plus ou moins d’adresse qu’elle mettrait à paraître dupe...

Elle se hâta donc de rentrer, s’excusant de son mieux... Seulement elle mentait mal, elle ne savait pas, et son embarras l’eût peut-être trahie, si le général, heureusement, ne l’eût interrompue.

—J’ai moi-même à m’excuser de vous quitter, ma chère enfant, dit-il... Mmede Fondège va rester près de vous... Moi, j’ai à remplir un devoir sacré... On m’attend pour la cérémonie, et sans doute on s’impatiente... C’est la première fois de ma vie que je suis inexact...

Le général avait grandement raison de se hâter de descendre...

Cent cinquante personnes, au moins, venues pour le convoi de M. de Chalusse étaient rassemblées dans les vastes salons de l’hôtel, et commençaient à trouver étrange et choquant qu’on les fît attendre ainsi.

Et pourtant, la curiosité tempérait un peu l’impatience.

Il avait transpiré quelque chose des mystérieuses circonstances de la mort du comte, et les gens bien informés racontaient qu’une somme fabuleuse avait été enlevée par une toute jeune fille, MlleMarguerite. Il est vrai qu’ils ne lui faisaient pas un crime de ce détournement qui révélait une femme positive et forte, et beaucoup, des plus fiers, eussent pris volontiers la place de Valorsay, lequel, à ce qu’on assurait, allait épouser la jolie voleuse et ses millions...

Le plus désolé du retard était encore M. le commissaire ordonnateur des pompes funèbres...

Vêtu de son uniforme de première classe, le bas de soie bien tiré sur son maigre tibia, le manteau vénitien à l’épaule, le claque sous le bras, cherchant partout la famille, MM. les parents, un ami, quelqu’un enfin à qui jeter la phrase sacramentelle qui décide le départ: «Quand il vous fera plaisir!...»

Il parlait de donner le signal, quand M. de Fondègeparut... Les amis de M. de Chalusse qui devaient tenir les cordons du poêle, s’avancèrent... Le char funèbre s’ébranla... il y eut une minute de confusion, et enfin le cortége se mit en marche.

Un grand silence se fit, qui donna quelque chose de lugubre au bruit sourd de la porte de l’hôtel se refermant lourdement.

—Allons!... gémit Mmede Fondège, tout est consommé...

MlleMarguerite ne répondit que par un geste désolé... Articuler une syllabe lui eût été impossible... les larmes l’étouffaient.

Que n’eût-elle pas donné en ce moment pour être seule, pour s’abandonner sans contrainte à de poignantes émotions.

Hélas!... la prudence la condamnait à une sorte de comédie sinistre.

Le soin de son honneur et le souci de l’avenir lui faisaient une loi de subir d’un visage impénétrable les consolations menteuses d’une femme qu’elle savait sa plus dangereuse ennemie.

Et certes, «la générale» ne les épargnait pas, ces consolations... Nulle mieux qu’elle ne savait jouer la forte et rude commère qui cache un cœur d’une exquise sensibilité sous ses robustes appas... Et ce n’est qu’après d’assez longues considérations sur l’instabilité des choses humaines qu’elle osa revenir au sujet que trahissait sa lettre de la veille...

—Car il faut, malgré tout, en revenir au positif, poursuivait-elle. Il n’est pas de douleur que respectent les mesquines et tristes réalités de la vie... Ainsi vous, chèreenfant, tandis que vous trouveriez à pleurer en paix une amère jouissance, il faut que vous songiez à votre avenir... M. de Chalusse n’ayant pas d’héritiers, la justice va s’emparer de cet hôtel... vous n’y pouvez plus rester.

—Je le sais, madame.

—Où irez-vous?

—Hélas!

Mmede Fondège porta son mouchoir à ses yeux comme pour essuyer une larme furtive, puis brusquement:

—Je vous dois la vérité, ma chère fille, écoutez-la. Je ne vois pour vous que deux partis à prendre... Demander la protection d’une famille honorable, ou entrer au couvent... Hors de là, point de salut.

MlleMarguerite baissa la tête sans mot dure... Laisser «la générale» s’avancer et parler beaucoup était la seule chance qu’elle eût de discerner sa pensée.

Ce silence parut inquiéter Mmede Fondège, qui reprit:

—Songeriez-vous à affronter seule les difficultés et les périls de la vie?... Ah! je ne puis le croire... ce serait une épouvantable démence... Jeune comme vous l’êtes, mon enfant, belle, séduisante, souverainement douée, il est impossible que vous viviez seule et libre. Eussiez-vous assez de force de caractère pour demeurer honnête et pure, le monde ne vous en refuserait pas moins son estime... Le monde ne croit pas aux vertus qui se gardent seules... Préjuges! me direz-vous... Soit!... Il n’en est pas moins vrai qu’une jeune fille qui brave l’opinion est une fille perdue...

A l’exaltation de «la générale,» il était aisé de comprendrequ’avant tout et surtout elle craignait que MlleMarguerite n’usât de sa liberté.

—Que faire, donc?... demanda la jeune fille.

—Je vous l’ai dit, il y a le couvent. Pourquoi n’y entreriez-vous pas?

—J’aime la vie...

—Alors, frappez à la porte d’une maison honorable.

—L’idée d’être à charge à quelqu’un me révolte.

Fait significatif, Mmede Fondège ne protesta pas, ne parla pas de sa maison... Elle était trop fière pour cela... L’ayant une fois offerte, elle crut qu’insister serait éveiller des défiances.

Elle se contenta d’énumérer les raisons qui militaient en faveur des deux déterminations qu’elle offrait, répétant de temps à autre:

—Décidez-vous!... N’attendez pas le dernier moment!...

MlleMarguerite était décidée... Cependant, avant de se déclarer, elle eût voulu consulter le seul ami qu’elle se connût au monde, le vieux juge de paix.

La veille, il lui avait dit: «A demain;» elle savait que l’opération de l’apposition des scellés n’était pas terminée, elle s’étonnait de ne pas l’avoir vu encore, et elle l’espérait de minute en minute.

Aussi, évita-t-elle, et non sans adresse, toute réponse formelle, jusqu’à ce qu’enfin, un domestique parut, qui annonça:

—M. le juge de paix.

Il entra lentement, ayant toujours aux lèvres son sourire débonnaire, mais son œil perspicace ne quitta pas Mmede Fondège.

Il salua, prononça quelques mots de politesse, puis s’adressant à MlleMarguerite:

—Il faut que je vous parle, mademoiselle, dit-il, à l’instant... Mais dites à madame que vous serez de retour près d’elle avant un quart d’heure.

Elle le suivit, et lorsqu’ils furent seuls, les portes fermées, dans le cabinet de feu M. de Chalusse:

—J’ai beaucoup pensé à vous, mon enfant, reprit le vieux juge, oui, beaucoup... et il me semble que je m’explique certaines choses. Mais avant tout, qu’est-il arrivé depuis que je vous ai quittée?

—Ah!... monsieur, beaucoup de choses.

Et aussitôt, brièvement, mais avec une précision extrême, elle lui détailla les événements si petits et si importants qui se succédaient depuis vingt-quatre heures, sa course inutile rue d’Ulm, la sortie mystérieuse de MmeLéon et sa conversation avec le marquis de Valorsay, la lettre de Mmede Fondège et enfin cette insupportable visite et tout ce qui s’y était dit.

Lui écoutait, les yeux attachés au chaton de sa bague, selon sa coutume dans les conjonctures qu’il estimait difficiles.

—Tout cela est grave, prononça-t-il, très-grave... La lumière se fait, peu à peu... Vous aviez peut-être raison... Peut-être M. Férailleur est-il innocent... Et cependant, pourquoi fuir, pourquoi passer à l’étranger?...

—Ah!... monsieur, la fuite de Pascal n’est qu’une feinte, il est à Paris, caché quelque part, un pressentiment me le crie, j’en suis sûre, et je sais un homme qui me le retrouvera... Une seule chose me confond: sonsilence... Disparaître ainsi sans un mot, sans me donner signe de vie...

D’un geste, le juge de paix l’arrêta.

—Je ne vois rien là de surprenant, fit-il, du moment où votre gouvernante est l’espion du marquis de Valorsay... Qui vous dit qu’elle n’a pas intercepté ou détruit quelque lettre?

MlleMarguerite pâlit, et ses yeux noirs étincelèrent.

—Grand Dieu! s’écria-t-elle, quelle n’était pas mon aveuglement!... Je n’avais pas songé à cela! Oh! la misérable!... Et ne pouvoir l’interroger et lui arracher l’aveu de son crime!... Être condamnée, si je veux arriver à la vérité, à rester avec elle en apparence ce que j’étais par le passé!...

Mais le juge de paix n’était pas homme à laisser s’égarer une enquête qu’il entreprenait.

—Revenons à Mmede Fondège, dit-il, et résumons sa conversation. Elle redoute extrêmement de vous voir courir le monde... Est-ce par affection? Non. Pourquoi, alors? C’est ce qu’il faudra chercher. Secondement, il paraît lui être indifférent que vous acceptiez son hospitalité ou que vous entriez au couvent.

—Elle me pousserait plutôt vers le couvent...

—Eh bien!... que conclure de là?... que les Fondège ne tiennent aucunement à s’emparer de vous et à vous faire épouser leur fils... S’ils n’y tiennent pas, c’est qu’ils sont sûrs, positivement, indiscutablement, que les valeurs disparues n’ont pas été détournées par vous... Or, je vous le demande, d’où vient cette certitude absolue?... Simplement de ce qu’ils savent où sont les millions... et s’ils le savent...

—Ah!... monsieur, c’est qu’ils les ont volés!...

Le vieux juge se taisait.

Il avait retourné en dedans le chaton de sa bague—signe d’orage, eût dit son greffier—et si maître qu’il fût de l’expression de son visage, on pouvait y suivre les phases d’un violent combat intérieur.

—Eh bien, oui, mon enfant, prononça-t-il enfin, oui ma conviction est que les Fondège ont entre les mains les millions que vous aviez vus dans le secrétaire de M. de Chalusse et que nous n’y avons plus retrouvés... Comment, par quel prodige de ruse et de scélératesse s’en sont-ils emparés?... C’est ce que je ne puis concevoir... Le sûr, c’est qu’ils les ont, ou la logique n’est plus la logique.

Il demeura pensif un moment, les sourcils contractés par l’effort de la réflexion, et plus lentement il reprit:

—En vous découvrant toute ma pensée, je vous donne, à vous, jeune fille, presqu’une enfant, une preuve d’estime et de confiance dont peu d’hommes me sembleraient dignes. C’est que je puis me tromper et qu’un magistrat ne doit pas accuser sans être trois fois sûr... Ce que je viens de vous dire, MlleMarguerite, vous devez l’oublier...

Toute remuée par l’accent du juge, elle le regardait d’un air de stupeur profonde.

—Vous me conseillez d’oublier! murmura-t-elle, vous voulez que j’oublie!...

—Oui!... Vos légitimes soupçons, vous devez les cacher au plus profond de votre cœur, jusqu’au moment où vous aurez réuni assez de preuves pour confondre les misérables... Certes, découvrir et rassembler d’irrécusablespreuves de ce mystérieux détournement est difficile... Ce n’est pas impossible, avec le temps, cet infaillible divulgateur des crimes... Et vous pouvez compter sur moi... je vous aiderai de toutes les forces de ma vieille expérience... Il ne sera pas dit que j’aurai laissé écraser une pauvre fille, lorsque je vois une chance de la sauver...

Des larmes, bien douces cette fois, tremblaient dans les longs cils de MlleMarguerite. Le monde n’était donc pas composé uniquement de coquins!...

—Ah!... vous êtes bon, vous, monsieur, dit-elle, vous êtes bon!...

—Assurément! interrompit-il avec une bienveillante brusquerie... Mais il faudra, mon enfant, vous aider vous-même... Songez-y bien; si les Fondège se doutent de vos... c’est-à-dire de nos soupçons, tout est perdu. Répétez-vous cela à tout moment de la journée... et soyez impénétrable, car les gens qui n’ont ni la conscience ni les mains nettes sont ombrageux.

Il n’avait nul besoin d’insister sur ce point. Il le comprit, et changeant brusquement de ton:

—Avez-vous quelque projet? demanda-t-il.

A lui, elle pouvait, elle devait tout dire.

Elle se redressa donc, vibrante d’énergie, et d’une voix ferme:

—Ma résolution est prise, monsieur, sauf toutefois votre approbation. D’abord, je garde MmeLéon près de moi... au titre qu’elle voudra, peu m’importe. Par elle, sans qu’elle s’en doute, je saurai les menées de M. de Valorsay et peut-être même ses espérances et son but... En second lieu, j’accepte l’hospitalité que m’offrent legénéral et sa femme... Près d’eux je serai au centre même de l’intrigue et dans une position unique pour recueillir les preuves de leur infamie.

Le vieux juge eut une exclamation de plaisir.

—Vous êtes une vaillante fille, mademoiselle Marguerite!... s’écria-t-il, et prudente en même temps... Oui, c’est bien ainsi qu’il faut agir.

Il n’y avait plus qu’à régler les conditions du départ de MlleMarguerite.

Elle possédait de très-beaux diamants et des bijoux du plus grand prix; devait-elle les garder?

—Certes, ils sont bien à moi, dit-elle. Mais après les indignes accusations dont j’ai été l’objet, je ne puis consentir à les emporter, il y en a pour une somme trop considérable... Je vous les laisserai, monsieur, à l’exception de ceux dont je me sers habituellement... Si plus tard le tribunal me les restitue, eh bien!... je les reprendrai... et non sans plaisir, je l’avoue à ma honte.

Et le juge s’inquiétant de la façon dont elle vivrait et de ses ressources:

—Oh!... j’ai de l’argent, répondit-elle. M. de Chalusse était la générosité même, et moi j’ai des goûts assez simples... En moins de six mois, sur ce qu’il me donnait pour ma toilette, j’ai économisé plus de huit mille francs... C’est la sécurité pour plus d’un an.

Le juge de paix lui expliqua alors, que presque certainement le tribunal lui allouerait une certaine somme à prendre sur cette fortune immense, désormais sans possesseur connu.

Le comte, qu’il fût ou non son père,—là n’était pas la question,—se trouvait être en fait, son «tuteurofficieux...» et elle, encore qu’elle fût émancipée, pouvait être considérée comme une mineure.

Elle avait donc à invoquer le bénéfice de l’article 367 du Code civil, lequel dit expressément:

«Dans le cas où le tuteur officieux mourrait, sans avoir adopté son pupille, il sera fourni à celui-ci, durant sa minorité, des moyens de subsister dont la quotité et l’espèce... seront réglées, soit aimablement... soit judiciairement.»

—Raison de plus, prononça MlleMarguerite, pour renoncer à mes parures.

Restait à décider comment elle donnerait de ses nouvelles à son vieil ami. Ils cherchèrent et trouvèrent un moyen de correspondance qui devait déjouer la plus exacte surveillance du général et de sa femme.

—Et maintenant, fit le juge de paix, remontez vite chez vous... Qui sait ce que pense Mmede Fondège de votre absence?...

Mais MlleMarguerite avait une requête à présenter.

Elle avait vu très-souvent entre les mains de M. de Chalusse, un petit cahier relié où il notait l’adresse des gens avec qui il était en relations. L’adresse de M. Fortunat devait s’y trouver.

Elle demanda donc et obtint du juge de paix la permission de rechercher ce répertoire. Elle le trouva, et à sa grande joie, à la lettre F, elle lut:

Fortunat (Isidore), agent d’affaires, 28, place de la Bourse.

—Ah!... je suis sûre à cette heure de retrouver Pascal, s’écria-t-elle.

Et après avoir une fois encore remercié le juge depaix, dissimulant sous l’air le plus abattu qu’elle put prendre ses grandes espérances, elle regagna sa chambre.

—Comme vous avez été longtemps, bon Dieu! lui dit Mmede Fondège.

—J’ai eu beaucoup d’explications à donner, madame.

—On vous tourmente, ma pauvre petite!

—Oh! indignement...

Ce mot fournissait à «la générale» l’occasion de revenir tout naturellement à ses conseils.

Mais MlleMarguerite n’était pas si simple que de se laisser convaincre, comme cela, tout à coup; elle éleva bien des objections et discuta longtemps avant d’en arriver à déclarer à Mmede Fondège qu’elle serait trop heureuse d’accepter la protection et l’hospitalité qu’elle lui avait offertes...

Et encore, n’était-ce pas sans conditions... Ainsi, elle prétendait payer une pension, ne voulant pas être une charge... Elle tenait aussi à garder près d’elle sa gouvernante, trop attachée, disait-elle, à cette chère Léon pour s’en séparer.

La digne femme de charge assistait à cette conversation. Un instant, elle avait craint que MlleMarguerite ne soupçonnât ses honnêtes manœuvres... ses craintes s’envolèrent. Et même, intérieurement, elle se félicita de sa rare habileté.

Tout était entendu, conclu, scellé par un baiser, lorsque, sur les quatre heures, le général reparut.

—Ah!... mon ami, lui cria sa femme, quel bonheur!... Nous avons une fille!...

Il ne fallait rien moins que cette nouvelle pour le remettre.Au bruit sourd des pelletées de terre tombant sur le cercueil de M. de Chalusse, il s’était presque trouvé mal au cimetière, et même cette défaillance d’un homme orné de si terribles moustaches avait beaucoup surpris.

—Oui, c’est un grand bonheur!... répondit-il. Mais, sacré tonnerre!... je n’avais jamais douté du cœur de cette chère mignonne.

Sa femme et lui, néanmoins, dissimulèrent mal une grimace, quand le juge de paix leur apprit que leur «chère fille aimée» n’emportait pas ses diamants.

—Sacrebleu!... gronda le général, je reconnais son père à ce trait!... Voilà de la délicatesse, ou je ne m’y connais pas!... Beaucoup de délicatesse!... trop, peut-être.

Mais le juge de paix lui ayant dit que le tribunal, sans doute, ordonnerait la restitution des diamants, son visage s’éclaira, et il descendit veiller de sa personne aux malles et aux effets de MlleMarguerite, que M. Casimir faisait charger sur un des fourgons de l’hôtel...

Puis le moment du départ vint.

MlleMarguerite répondit aux adieux des domestiques, ravis d’être débarrassés de sa présence, et, avant de monter en voiture, elle attacha un long et douloureux regard à cette princière demeure de Chalusse, qu’elle avait eu le droit de croire sienne, et qu’elle quittait sans doute pour toujours!...


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