XX

Alors, Valorsay, le misérable, sentit bien que c’était fini, et qu’il était perdu...

La rage, de même qu’une ivresse furieuse, envahit son cerveau, et pareil à la bête acculée qui se retourne et fait tête aux chiens, il se redressa, la face convulsée, l’œil sanglant, la bave à la bouche, effrayant de cynisme, de haine et d’ironie...

—Eh bien! oui... s’écria-t-il... oui! tout ce que vous venez d’entendre est vrai! Je sombrais, je me suis raccroché où j’ai pu! Ce n’est pas quand on boit son dernier bouillon qu’on fait le dégoûté... J’ai joué... Si j’avais gagné, vous seriez à mes genoux... J’ai perdu, vous me repoussez du pied!... Lâches!... Hypocrites!... Injuriez-moi, mais comptez-vous, et dites-moi combien entre vous tous, tant que vous êtes, il y en a d’assez purs pour avoir le droit de me cracher des mépris à la face!... Y en a-t-il cent? Y en a-t-il seulement cinquante?

Une tempête de huées couvrit sa voix.

Dès qu’elle cessa:

—Ah! la vérité vous blesse, mes très-chers, reprit-ilen ricanant... Montrez-vous, croyez-moi, d’une vertu moins farouche!... J’étais ruiné, cela dit tout... Mais lequel de vous ne l’est pas quelque peu?... Lequel se suffit avec ses revenus et ne mange pas au sac!... Votre dernier louis venu, vous essaierez de faire ce que j’ai fait ou quelque chose de pis... Et ne dites pas non, car pas plus que moi vous n’avez une conscience étroite, une ferme morale, des croyances sincères ou des aspirations généreuses... Vous poursuivez ce que j’ai poursuivi, rien de plus... Vous voulez ce que j’ai voulu, la vie à outrance, courte et bonne, enragée, enfiévrée, endiablée... Vous voulez le plaisir, le jeu, les chevaux, les filles perdues, la table toujours mise et les verres toujours pleins, toutes les jouissances du luxe, toutes les satisfactions de la vanité... Au bout de tout cela, il y a l’abîme de boue... J’y suis, je vous y attends, car vous y viendrez tous, nécessairement, fatalement... et ce sera justice!... Ah! ah!... vous ne trouvez plus mon aventure si drôle, maintenant! Allons, faites-moi place! s’il vous plaît!

Il s’avança, le front levé, et positivement on s’écartait, quand un domestique effaré parut, qui cria:

—Monsieur... monsieur le baron... La justice!... Elle est en bas!... Elle monte!... Il y a un commissaire avec son écharpe...

Du coup, l’exaltation furibonde du marquis de Valorsay tomba...

Il devint plus pâle, s’il est possible, et trembla sur ses jarrets comme le bœuf manqué par la masse du boucher.

Puis, soudainement, une résolution désespérée se lut sur ses traits, la résolution du condamné qui, sachantqu’il ne peut éviter l’échafaud y monte d’un pas ferme...

Il s’approcha de M. Trigault, et d’une voix rauque:

—Me laisserez-vous arrêter chez vous, baron, dit-il, moi... un Valorsay!...

On eût dit que le baron attendait ce reproche.

Il entraîna le marquis et M. de Coralth, les poussa dans un petit salon au fond de la galerie, et ferma la porte.

Il était temps, le commissaire de police entrait.

—Lequel de vous, messieurs, prononça-t-il, est le marquis de Valorsay? Lequel de vous est Paul Violaine, dit le vicomte...

La détonation d’une arme à feu lui coupa la parole.

On se précipita vers le petit salon.

A terre, sur le dos, gisait le marquis de Valorsay, la tête affreusement fracassée. Sa main droite serrait encore la crosse d’un revolver... Il était mort.

—Et l’autre? cria-t-on, et l’autre?

La fenêtre ouverte, un rideau arraché et attaché à la balustrade, disaient comment avait fui M. de Coralth.

Plus tard seulement on connut les précautions du baron.

Sur la table du salon, il avait placé d’avance deux revolvers et deux paquets de chacun dix billets de mille francs...

Le vicomte n’avait pas hésité!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est à Saint-Etienne-du-Mont, à deux pas de la rue d’Ulm, qu’a été célébré le mariage de Pascal Férailleur et de MlleMarguerite de Chalusse...

Qui eût connu le mystère de la naissance de la mariée, n’eût pas été peu stupéfait de lui voir pour témoin, avec le vieux juge de paix, le baron Trigault...

Ce fut ainsi, cependant...

De plus en plus maltraité par sa fille et son gendre, séparé de sa femme, devenue presque folle, encore qu’on eût réussi à sauver ses lettres, c’est près de M. et de MmePascal que le baron a trouvé une famille...

Il ne joue plus guère, sinon au piquet avec MmeFérailleur, qu’il s’amuse à faire tressauter, en lui criant desa grosse voix, quand elle est un peu longue à écarter: «Nous gaspillons un temps précieux!...»

Parfois, ils sortent ensemble, et sans doute ils seraient bien surpris, ceux à qui on dirait où se rend, au bras du baron, la rigide bourgeoise.

Elle va visiter et consoler Mmeveuve Gordon, autrefois Lia d’Argelès, qui a fondé près de Montrouge un ouvroir pour les pauvres filles séduites et abandonnées... La malheureuse en est encore à recevoir un souvenir de son fils...

Quant à son mari, elle le suppose mort ou au fond de quelque maison centrale...

C’est à elle que les Fondège doivent souvent du pain... Forcés de rendre gorge, sans autres ressources qu’une rente de 50 fr. par mois que leur sert leur fils devenu capitaine, leur misère est affreuse...

Oh! ces Fondège!... M. Fortunat n’en parle qu’avec horreur... Mais il chante haut les louanges de MmeMarguerite, qui lui a rendu les 40,000 francs qu’il avait avancés à Valorsay... Il fait aussi l’éloge de Chupin, mais du bout des lèvres, depuis que Chupin, mis à même par Pascal de «s’établir,» lui a déclaré qu’il ne se mêlerait plus jamais de tripotages.—Tripotages est resté sur le cœur de. M. Fortunat.

Ce qui ne l’a pas empêché, d’ailleurs, d’aider par sa déposition aux malheurs de Vantrasson et de la sensible MmeLéon. Condamnés, l’un aux travaux forcés à perpétuité, l’autre à dix ans de réclusion...

De M. de Coralth, pas de nouvelles; mais sa femme a quitté la Villette, au grand désespoir de M. Mouchon... Comme dentiste, le docteur Jodon réussit...

Quant à M. Wilkie, on sait par les journaux ses faits et gestes...

Les chroniques s’épuisent à décrire ses livrées, ses chevaux, ses voitures, ses écuries... On signale ses déplacements... On enregistre ses mots spirituels... Il a des succès, il est aimé, fêté; célébré, adulé, il fait tapage, scandale, il règne. Le monde est aux impudents!...

FIN.

Paris.—Imprimerie de E. DONNAUD, rue Cassette, 9.


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