Quand on parle aux enfants d'un sujet qui les importune, ils vous montrent là-haut sur les toits quelque pigeon qui donne à manger à son petit, ou là-bas dans la rue quelque cocher qui maltraite son cheval. Quelquefois aussi, ils vous posent malicieusement une de ces grosses questions qui mettent l'esprit des parents à la torture: tout cela pour détourner l'attention du sujet douloureux. Je crains que nous ne soyons de grands enfants en face du devoir et que, lorsqu'il s'agit de lui, nous ne cherchions plusieurs subterfuges pour nous distraire.
Le premier subterfuge consiste à se demander s'il y a un devoir en général, ou si ce mot ne couvre pas une des nombreuses illusions de nos ancêtres. Car enfin le devoir suppose la liberté, et la question de la liberté nous mène jusqu'aux régions métaphysiques. Comment parler du devoir tant que ce grave problème du libre arbitre n'est pas résolu?—Théoriquement il n'y a rien à objecter. Et si la vie était une théorie, si nous étions là pour élaborer un système complet de l'univers, il serait absurde de nous occuper du devoir avant d'avoir démontré la liberté, fixé ses conditions, ses limites.
Mais la vie n'est pas une théorie. Sur ce point de morale pratique comme sur tous les autres, elle a devancé la théorie et il n'y a aucun lieu de croire que jamais elle ne lui cède la place. Cette liberté, relative, je l'admets, comme tout ce que nous connaissons d'ailleurs, ce devoir dont on se demanda s'il existe, n'en sont pas moins à la base de tous les jugements que nous portons sur nous et nos semblables. Nous nous traitons les uns les autres comme responsables, jusqu'à un certain point, de nos faits et gestes.
Le théoricien le plus enragé, dès qu'il sort de sa théorie, ne se fait aucun scrupule d'approuver ou de désapprouver les actes d'autrui, d'instrumenter contre ses ennemis, de faire appel à la générosité, à la justice de ceux qu'il veut dissuader d'une démarche indigne. On ne peut pas plus se défaire de la notion de l'obligation morale que de celle du temps ou de l'espace, et de même qu'il faut nous résigner à marcher avant de savoir définir cet espace que nous franchissons et ce temps qui mesure nos mouvements, il faut aussi nous soumettre à l'obligation morale avant d'en avoir touché de nos doigts les racines profondes. La loi morale domine l'homme, qu'il la respecte ou l'enfreigne. Voyez la vie de tous les jours: chacun est prêt à jeter la pierre à celui qui n'accomplit pas un devoir évident, dût-il même alléguer qu'il n'est pas encore arrivé à la certitude philosophique. Chacun lui dira et aura mille fois raison de lui dire: «Monsieur, on est un homme avant tout; payez de votre personne d'abord, faites votre devoir de citoyen, de père, de fils, etc., vous reprendrez ensuite le cours de vos méditations.»
Qu'on nous comprenne bien toutefois. Nous ne voulons détourner personne de l'investigation philosophique, de la scrupuleuse recherche des fondements de la morale. Aucune pensée qui ramène l'homme vers ces graves préoccupations ne saurait être inutile ou indifférente; nous défions seulement le penseur de pouvoir attendre qu'il ait trouvé ces fondements, pour faire acte d'humanité, d'honnêteté ou de malhonnêteté, de courage ou de lâcheté. Et surtout, nous tenons à formuler une réponse, bonne à opposer à tous les malins qui n'ont jamais été philosophes, à opposer à nous-mêmes lorsque nous voudrions invoquer notre état de doute philosophique pour justifier nos manquements pratiques. Par cela même qu'on est un homme, avant toute théorie positive ou négative sur le devoir, on a pour règle ferme de se conduire comme un homme. Il n'y a pas à sortir de là.
Mais on connaîtrait mal les ressources du cœur humain si l'on comptait sur l'effet d'une semblable réponse. Elle a beau être sans réplique, elle ne peut empêcher d'autres interrogations de surgir. La somme de nos prétextes pour nous soustraire au devoir est égale à la somme des sables de la mer ou des étoiles des cieux.
Nous nous retranchons donc derrière le devoir obscur, le devoir difficile, le devoir contradictoire. Certes voilà des mots qui évoquent de pénibles souvenirs. Être un homme de devoir et douter de son chemin, tâtonner dans l'ombre, se voir livré aux sollicitations contraires de devoirs différents, ou encore se trouver en face du devoir gigantesque, écrasant, qui dépasse nos forces, quoi de plus dur? Et ces choses arrivent. Nous ne voulons ni nier ni contester ce qu'il y a de tragique dans certains événements et de déchirant dans certaines vies. Toutefois il est rare que le devoir ait à se faire jour à travers un tel conflit de circonstances et doive jaillir de l'esprit comme l'éclair de l'orage. De si formidables secousses sont exceptionnelles. Tant mieux si nous nous tenons bien lorsqu'elles se produisent; mais si personne ne trouve étonnant que des chênes soient déracinés par la bourrasque, ou qu'un marcheur trébuche la nuit sur un chemin inconnu, ou qu'un soldat soit vaincu quand il est pris entre deux feux, personne non plus ne condamnera sans appel ceux qui ont été battus dans les luttes morales presque surhumaines. Succomber sous le nombre et les obstacles, n'a jamais été une honte.
Aussi je vais tendre mes armes à ceux qui se retranchent derrière le rempart inexpugnable du devoir obscur, compliqué, contradictoire. Pour aujourd'hui ce n'est pas là ce qui m'occupe, et c'est du devoir simple, je dirais presque du devoir facile, que je désire leur parler.
Nous avons par an trois ou quatre grandes fêtes carillonnées et beaucoup de jours ordinaires. Pareillement il y a quelques très grands et très obscurs combats à livrer. Mais à côté de cela il y a la multitude des devoirs simples, évidents. Or, tandis que dans les grandes rencontres, notre tenue est généralement suffisante, c'est précisément dans les petites occasions qu'on nous voit faiblir. Sans craindre de me laisser entraîner par une forme paradoxale de ma pensée, je déclarerai donc: l'essentiel est de remplir le devoir simple, de s'exercer à la justice élémentaire. En général ceux qui perdent leur âme, la perdent non parce qu'ils restent au-dessous du devoir difficile et qu'ils n'accomplissent pas l'impossible, mais parce qu'ils négligent d'accomplirle devoir simple.
Illustrons cette vérité par des exemples.
Celui qui essaie de pénétrer dans les dessous humbles de la société ne tarde pas à découvrir de grandes misères physiques et morales. À mesure qu'il y regarde de plus près, il découvre un plus grand nombre de plaies, et, à la longue, le monde des misérables lui apparaît comme une vaste création noire, devant laquelle l'individu avec ses moyens de soulagement paraît réduit à l'impuissance. Il est vrai qu'il se sent pressé d'accourir, mais en même temps il se demande: à quoi bon? Évidemment le cas est des plus angoissants. Quelques-uns le résolvent en ne faisant rien, de désespoir. Ils demeurent donc stériles et ce n'est pas pourtant la pitié, ni même les bonnes intentions, qui leur manquent. Ils ont tort. Souvent un homme n'a pas les moyens de faire le bien en gros, mais ce n'est pas une raison pour qu'il le néglige en détail. Tant de gens se dispensent de faire quelque chose parce que, selon eux, il y a trop à faire. Ils ont besoin d'être rappelés au devoir simple. Ce devoir, le voici dans le cas qui nous occupe: que chacun, selon ses ressources, ses loisirs et ses capacités, se crée des relations dans les milieux déshérités. Il y a des gens qui arrivent, avec un peu de bonne volonté, à s'introduire dans l'entourage des ministres ou à se faufiler dans la société des chefs d'État. Pourquoi ne parviendrait-on pas à nouer des relations avec les pauvres gens et à se faire des connaissances parmi les ouvriers qui manquent du nécessaire? Une fois quelques familles connues, avec leurs histoires, leurs antécédents et leurs difficultés, vous pourrez leur être d'une utilité extrême en faisant simplement ce que vous pouvez et en pratiquant la fraternité sous la forme du secours moral et matériel. Vous aurez, il est vrai, attaqué un petit coin seulement; mais vous aurez fait votre possible et peut-être entraîné quelque autre à faire son possible aussi. En agissant de la sorte, au lieu de constater seulement qu'il existe dans la société beaucoup de misère, de haine sombre, de désunion, de vice, vous y aurez introduit un peu de bien. Et pour peu que le nombre des bonnes volontés semblables à la vôtre grandisse, le bien augmentera sensiblement et le mal diminuera. Mais dussiez-vous même rester seul à faire ce que vous avez fait, on pourrait vous donner ce témoignage que vous avez fait la seule chose raisonnable, le simple et enfantin devoir qui s'offrait à vous. Or en faisant cela vous avez découvert un des secrets de la bonne vie.
L'ambition humaine embrasse dans ses rêves de vastes ensembles, mais il nous est rarement donné de faire grand, et même alors le succès rapide et sûr s'appuie toujours sur une patiente préparation. La fidélité dans les petites choses est à la base de tout ce qui s'accomplit de grand. Nous l'oublions trop. Pourtant, s'il y a une vérité nécessaire à connaître, c'est celle-là, surtout aux époques difficiles et dans les passages pénibles de l'existence. On se sauve bien en cas de naufrage sur un débris de poutre, un aviron, un morceau de planche. Sur les flots tumultueux de la vie, quand tout semble s'être brisé en miettes, souvenons-nous qu'une seule de ces pauvres miettes peut devenir notre planche de salut. La démoralisation consiste à mépriser les restes.
Vous avez été ruiné, ou un grand deuil vous a frappé, ou encore vous venez de voir se perdre sous vos yeux le fruit d'un long labeur. Il vous est impossible de reconstituer votre fortune, de ressusciter les morts, de sauver votre peine perdue. Et devant l'irréparable les bras vous tombent. Alors vous négligez de soigner votre personne, de tenir votre maison, de surveiller vos enfants. Cela est pardonnable et combien nous le comprenons! Mais cela est fort dangereux! Le laisser aller transforme le mal en un mal pire. Vous qui croyez que vous n'avez plus rien à perdre, vous allez pour cela même perdre ce qui vous reste encore. Ramassez les débris de vos biens, ayez du peu qui vous reste un soin scrupuleux. Et bientôt ce peu vous consolera. L'effort accompli vient à notre secours, comme l'effort négligé se tourne contre nous. S'il ne vous reste qu'une branche pour vous y accrocher, accrochez-vous à cette branche, et si vous restez seul à défendre une cause qui semble perdue, ne jetez pas vos armes pour rejoindre les fuyards. Au lendemain du déluge quelques isolés repeuplent la terre. L'avenir peut quelquefois ne reposer que sur une tête isolée comme il arrive qu'une vie ne tient qu'à un fil. Inspirez-vous de l'histoire et de la nature: L'une et l'autre vous apprendront en leurs laborieuses évolutions, que les calamités comme la prospérité peuvent sortir des moindres causes, qu'il n'est pas sage de négliger le détail et que surtout il faut savoir attendre et recommencer.
En parlant du devoir simple je ne puis m'empêcher de penser à la vie militaire et aux exemples qu'elle offre aux combattants de cette grande lutte qui est la vie. Celui-là comprendrait mal son devoir de soldat qui, l'armée une fois battue, s'abstiendrait de brosser ses vêtements, d'astiquer son fusil, d'observer la discipline.—À quoi bon? direz-vous peut-être.—À quoi bon? N'y a-t-il pas plusieurs façons d'être battu? Serait-il indifférent d'ajouter le découragement, le désordre, la débâcle au malheur de la défaite? Non. Il ne faut jamais oublier que le moindre acte d'énergie dans ces moments terribles est comme une lumière dans la nuit. C'est un signe de vie et d'espérance. Chacun comprend aussitôt que tout n'est pas perdu.
Pendant la désastreuse retraite de 1813–1814, au cœur de l'hiver, alors qu'il devait être presque impossible de garder une tenue quelconque, je ne sais quel général se présentait un matin à Napoléon Ieren grande tenue et rasé de frais. Le voyant, en pleine débâcle, aussi soigné que s'il allait à une revue, l'empereur lui dit:Mon général, vous êtes un brave!
Le devoir simple c'est encore le devoir prochain. Une très commune faiblesse empêche bien des gens de trouver intéressant ce qui est tout près d'eux; ils ne le voient que par ses côtés mesquins. Le lointain au contraire les attire et les enchante. Ainsi se dépense inutilement une somme fabuleuse de bonne volonté. On se passionne pour l'humanité, pour le bien public, pour les lointains malheurs, marchant à travers la vie, les yeux fixés sur des objets merveilleux qui nous captivent là-bas aux confins de l'horizon, tandis qu'on marche sur les pieds des passants, ou qu'on les coudoie sans les remarquer.
Singulière infirmité qui vous empêche de voir ceux qui sont là à vos côtés! Plusieurs ont fait des lectures étendues, de grands voyages; mais ils ne connaissent pas leurs concitoyens, grands ou petits; ils vivent grâce au concours d'une quantité d'êtres dont le sort leur demeure indifférent. Ni ceux qui les renseignent, les instruisent, les gouvernent, ni ceux qui les servent, les fournissent, les nourrissent n'ont jamais attiré leur attention. Qu'il y ait de l'ingratitude ou de l'imprévoyance à ne pas connaître ses ouvriers, ses domestiques, les quelques êtres enfin qui ont avec nous des relations sociales indispensables, cela ne leur est jamais venu à l'esprit. D'autres vont bien plus loin encore. Pour certaines femmes leur mari est un inconnu, et réciproquement. Il y a des parents qui ne connaissent pas leurs enfants. Leur développement, leurs pensées, les dangers qu'ils courent, les espérances qu'ils nourrissent sont pour eux un livre fermé. Bien des enfants ne connaissent pas leurs parents, n'ont jamais soupçonné leurs peines, leurs luttes, ni pénétré leurs intentions. Et je ne parle pas des mauvais ménages, de ces tristes milieux, où toutes les relations sont faussées, mais d'honnêtes familles composées de braves gens. Seulement tout ce monde est très absorbé. Chacun a son intérêt ailleurs qui lui prend tout son temps. Le devoir lointain, fort attirant, je n'en disconviens point, les réclame tout entiers et ils n'ont pas conscience du devoir prochain. Je crains qu'ils ne perdent leur peine. La base d'opération de chacun est le champ de son devoir immédiat. Négligez cette base et tout ce que vous entreprendrez au loin sera compromis. Soyez donc d'abord de votre pays, de votre ville, de votre maison, de votre église, de votre atelier, et, s'il se peut, partez de là pour aller au delà, c'est la marche simple et naturelle. Il faut que l'homme se munisse à grands frais de bien mauvaises raisons pour arriver à suivre la marche inverse. En tout cas, le résultat d'une si étrange confusion des devoirs est que plusieurs se mêlent d'une foule d'affaires sauf de ce qu'on est en droit de leur demander. Chacun s'occupe d'autre chose que de ce qui le regarde, est absent de son poste, ignore son métier. Voilà qui complique la vie. Il serait pourtant si simple que chacun s'occupât de ce qui le regarde.
Autre forme du devoir simple. Lorsqu'un dommage est causé, qui doit le réparer?—Celui qui l'a fait. Cela est juste, mais cela n'est que théorie. Et la conséquence de cette théorie serait qu'il faudrait laisser subsister le mal jusqu'à ce que les malfaiteurs soient trouvés et l'aient réparé. Mais si on ne les trouve pas? Ou s'ils ne peuvent ni ne veulent réparer?
Il pleut sur vos têtes par une tuile brisée, ou le vent pénètre chez vous par un carreau cassé. Attendrez-vous pour chercher le couvreur et le vitrier que vous ayez fait arrêter le casseur de tuile ou de carreau? Vous trouveriez cela absurde, n'est-ce pas? C'est pourtant une bien ordinaire pratique. Les enfants s'écrient avec indignation: «Ce n'est pas moi qui ai jeté cet objet, ce n'est pas moi qui le ramasserai!» Et la plupart des hommes raisonnent de même. C'est logique. Mais ce n'est pas cette logique-là qui fait marcher le monde.
Ce qu'il faut au contraire savoir et ce que la vie vous répète tous les jours c'est que le dommage causé par les uns est réparé par les autres. Les uns détruisent, les autres édifient; les uns salissent, les autres nettoient; les uns attisent les querelles, les autres les apaisent; les uns font couler les larmes, les autres consolent; les uns vivent pour l'iniquité, les autres meurent pour la justice. Et c'est dans l'accomplissement de cette loi douloureuse qu'est le salut. Cela aussi est logique, mais de cette logique des faits qui fait pâlir celle des théories. La conclusion à tirer n'est pas douteuse. Un homme au cœur simple la tire ainsi: étant donné le mal, la grande affaire est de le réparer et de s'y mettre sur-le-champ; tant mieux si messieurs les malfaiteurs veulent bien contribuer à la réparation: mais l'expérience nous déconseille de trop compter sur leur concours.
Mais quelque simple que soit le devoir, encore faut-il avoir la force de l'accomplir. Cette force, en quoi consiste-t-elle et où se trouve-t-elle? On ne saurait se lasser d'en parler. Le devoir est pour l'homme un ennemi et un importun tant qu'il n'apparaît que comme une sollicitation extérieure. Quand il entre par la porte, l'homme sort par la fenêtre et quand il nous bouche les fenêtres on s'échappe par les toits. Mieux on le voit venir plus on l'évite sûrement. Il est pareil à ce gendarme, représentant de la force publique et de la justice officielle, dont un adroit filou parvient toujours à se garer. Hélas! le gendarme réussirait-il à lui mettre la main au collet, il pourrait tout au plus le conduire au poste mais non pas sur le droit chemin. Pour que l'homme accomplisse son devoir il faut qu'il soit tombé aux mains d'une autre force que celle qui dit: fais ceci, fais cela; évite ceci, évite cela, autrement gare à toi!
Cette force intérieure est l'amour. Quand un homme déteste son métier ou s'y livre avec nonchalance, toutes les puissances de la terre sont inhabiles à le lui faire exercer avec entrain. Mais celui qui aime sa fonction marche tout seul; non seulement il est inutile de le contraindre, mais il serait impossible de le détourner. Il en est pour tous ainsi. La grande chose, c'est d'avoir éprouvé ce qu'a de saint et d'immortellement beau notre obscure destinée; c'est d'avoir été déterminés par une série d'expériences à aimer cette vie pour ses douleurs et pour son espérance, à aimer les hommes pour leur misère et pour leur noblesse, et à être de l'humanité par le cœur, l'intelligence et les entrailles. Alors une force inconnue s'empare de nous, comme le vent s'empare des voiles d'un navire, et nous emporte vers la pitié et la justice. Et cédant à cette poussée irrésistible, nous disons:Je ne puis faire autrement, c'est plus fort que moi.En s'exprimant ainsi les hommes de tous les âges et de tous les milieux désignent une puissance qui est plus haute que l'homme, mais qui peut demeurer dans le cœur des hommes. Et tout ce qu'il y a en nous de vraiment élevé nous apparaît comme une manifestation de ce mystère qui nous dépasse. Les grands sentiments comme les grandes pensées, comme les grands actes, sont chose d'inspiration. Lorsque l'arbre verdit et donne son fruit c'est qu'il puise dans le sol les forces vitales, et reçoit du soleil la lumière et la chaleur. Si un homme, dans son humble sphère, au milieu des ignorances et des fautes inévitables, se consacre sincèrement à sa tâche, c'est qu'il est en contact avec la source éternelle de bonté. Cette force centrale se manifeste sous mille formes diverses. Tantôt elle est l'énergie indomptable, tantôt la tendresse caressante, tantôt l'esprit militant qui attaque et détruit le mal, tantôt la sollicitude maternelle qui ramasse au bord du chemin où elle se perdait quelque vie froissée et oubliée, tantôt l'humble patience des longues recherches… Mais tout ce qu'elle touche porte sa signature, et les hommes qu'elle anime sentent que c'est par elle que nous sommes et que nous vivons. La servir est leur bonheur et leur récompense. Il leur suffit d'être ses instruments et ils ne regardent plus à l'éclat extérieur de leur fonction, sachant bien que rien n'est grand et que rien n'est petit, mais que nos actes et notre vie valent seulement par l'esprit qui les pénètre.
Quand on achète un oiseau chez l'oiseleur, ce brave homme nous dit brièvement ce qu'il faut à notre nouveau pensionnaire, et tout cela, hygiène, nourriture et le reste, tient en quelques mots. De même, pour résumer les besoins essentiels de la plupart des êtres, quelques indications sommaires suffiraient. Leur régime est en général d'une extrême simplicité et tant qu'ils le suivent ils se portent bien comme des enfants obéissants de mère nature. Qu'ils s'en écartent, les complications surviennent, la santé s'altère, la gaîté s'en va. Seule, la vie simple et naturelle peut maintenir un organisme en pleine vigueur. Faute de nous souvenir de ce principe élémentaire, nous tombons dans les plus étranges aberrations.
Que faut-il à un homme pour vivre matériellement dans les meilleures conditions possibles? Une nourriture saine, des vêtements simples, une demeure salubre, de l'air et du mouvement. Je ne vais pas entrer dans des détails d'hygiène, ni composer des menus, ou indiquer des modèles d'habitation et des coupes de vêtements. Mon but est de marquer une direction et de dire quel avantage il y aurait pour chacun à ordonner sa vie dans un esprit de simplicité.—Pour nous assurer que cet esprit ne règne pas assez dans notre société, il suffit de voir vivre les hommes de toutes les classes. Posez à différents individus, de milieux très distincts, cette question: Que vous faut-il pour vivre?… Vous verrez ce qu'ils répondront. Il n'y a rien d'instructif comme cela.
Pour les uns, autochtones de l'asphalte parisien, il n'y a pas de vie possible en dehors d'une certaine région circonscrite par quelques boulevards. Là est l'air respirable, la bonne lumière, la température normale, la cuisine classique, et, à discrétion, tant d'autres choses sans lesquelles il ne vaudrait pas la peine de se promener sur la machine ronde.
Aux divers échelons de la vie bourgeoise, on répond à la question que faut-il pour vivre, par un chiffre, variable selon le degré d'ambition, ou d'éducation, et par éducation, on entend, le plus souvent, les habitudes extérieures de la vie, la façon de se loger, de se vêtir et de se nourrir, une éducation toute à fleur de peau. À partir d'un certain chiffre de rente, de bénéfice, ou de traitement, la vie devient possible. Au-dessous, elle est impossible. On a vu des gens se suicider parce que leur avoir était descendu au-dessous d'un certain minimum. Ils ont préféré disparaître que de se restreindre. Notez que ce minimum, cause de leur désespoir, eût sans doute été acceptable encore pour d'autres, aux besoins moins exigeants, et enviable pour des gens aux goûts modestes.
Dans les hautes montagnes la flore change suivant l'altitude. Il y a la région des cultures ordinaires, celle des forêts, celle des pâturages, celle des rochers nus et des glaciers.—À partir d'une certaine zone on ne trouve plus de blé, mais la vigne prospère encore; le chêne cesse dans une région assez basse, le sapin se plaît à des hauteurs considérables. La vie humaine avec ses besoins rappelle ces phénomènes de la végétation.
À une certaine altitude de fortune on voit réussir le financier, l'homme des clubs, les grandes mondaines, et enfin tous ceux pour qui le strict nécessaire comprend un certain nombre de domestiques et d'équipages, ainsi que plusieurs demeures en ville et à la campagne. Plus loin s'épanouit le gros bourgeois avec ses mœurs et ses allures propres. On voit fleurir dans d'autres régions l'aisance large, moyenne, ou modeste, et des catégories fort inégales d'exigences. Puis viennent les petites gens, les artisans, les ouvriers, les paysans, la masse enfin, qui vit drue et serrée comme l'herbe fine sur le sommet des montagnes, là où les grands végétaux ne trouvent plus de quoi se nourrir. Dans toutes ces provinces différentes de la société, on vit, et ceux qui croissent là sont des hommes, au même titre. Il paraît étrange qu'il y ait entre semblables de si prodigieuses différences de besoins. Et ici les analogies de notre comparaison nous abandonnent. Les plantes et les animaux des mêmes familles ont des besoins identiques. La vie humaine nous amène à des observations contraires. Quelles conclusions en tirer si ce n'est qu'il y a une élasticité considérable dans la nature et le nombre de nos besoins!
Est-il utile, est-il favorable au développement de l'individu et à son bonheur, au développement et au bonheur de la société que l'homme ait une multitude de besoins et s'applique à les satisfaire?—Tout d'abord reprenons notre comparaison avec les êtres inférieurs. Pourvu que leurs besoins essentiels soient satisfaits, ils vivent contents. En est-il de même dans la société humaine? Non. À tous ses degrés nous rencontrons le mécontentement. J'excepte complètement ici ceux qui manquent du nécessaire. On ne saurait sans injustice assimiler aux mécontents ceux auxquels le froid, la faim, la misère arrachent des plaintes. Je ne veux m'occuper que de cette multitude de gens qui vivent dans des conditions après tout supportables. D'où vient leur mécontentement? Pourquoi se rencontre-t-il non seulement chez les personnes de condition modeste quoique suffisante, mais encore, sous des nuances toujours plus raffinées, jusque dans l'opulence et au sommet des situations sociales! On parle de bourgeois repus. Qui en parle? Ceux qui, les jugeant du dehors, pensent que depuis le temps qu'ils s'en donnent ils doivent en avoir vraiment assez. Mais eux-mêmes se jugent-ils satisfaits? Pas le moins du monde. S'il y a des gens riches et contents, soyez sûrs qu'ils ne sont pas contents parce qu'ils sont riches, mais parce qu'ils savent être contents. Une bête est repue parce qu'elle a mangé, elle se couche et dort. Un homme peut bien aussi se coucher et dormir pour un certain temps; mais cela ne dure jamais, il s'habitue au bien-être, s'en lasse et en demande un plus grand. L'appétit n'est pas apaisé chez l'homme par la nourriture, il vient en mangeant. Cela peut paraître absurde, c'est la pure vérité.
Et le fait que ceux qui se plaignent le plus sont presque toujours ceux qui auraient le plus de raisons pour se déclarer satisfaits, prouve bien que le bonheur n'est pas lié au nombre de nos besoins et à l'empressement que nous mettons à les cultiver. Chacun est intéressé à se pénétrer de cette vérité. S'il ne le fait pas, si par un acte d'énergie, il ne parvient à limiter ses exigences, il risque de s'engager insensiblement sur la pente du désir.
L'homme qui vit pour manger, boire, dormir, se vêtir, se promener, se donner enfin tout ce qu'il peut se donner, qu'il soit le parasite couché au soleil, l'ouvrier buveur, le bourgeois serviteur de son ventre, la femme absorbée dans ses toilettes, le viveur de bas étage ou le viveur de marque, ou qu'il soit simplement l'épicurien vulgaire, mais bon garçon, trop docile aux besoins matériels, cet homme-là, disons-nous, est engagé sur la pente du désir, et cette pente est fatale. Ceux qui la descendent obéissent aux mêmes lois que les corps roulant sur un plan incliné. En proie à une illusion sans cesse renaissante, ils se disent: encore quelques pas, les derniers, vers cet objet là-bas qui attire notre convoitise… Puis nous nous arrêterons. Mais la vitesse acquise les entraîne. Plus ils vont, moins ils peuvent lui résister.
Voilà le secret de l'agitation, de la rage de beaucoup de nos contemporains. Ayant condamné leur volonté à être l'esclave de leurs appétits, ils reçoivent le châtiment de leurs œuvres. Ils sont livrés aux fauves désirs, implacables, qui mangent leur chair, broient leurs os, boivent leur sang et ne sont jamais assouvis. Je ne fais pas ici de morale transcendante, j'écoute parler la vie en notant au passage quelques-unes des vérités dont tous les carrefours nous répètent l'écho.
L'ivrognerie, si inventive pourtant de breuvages nouveaux, a-t-elle trouvé le moyen d'éteindre la soif? Non, on pourrait plutôt l'appeler l'art d'entretenir la soif et de la rendre inextinguible. Le dévergondage émousse-t-il l'aiguillon des sens? Non, il l'exaspère, et convertit le désir naturel en obsession morbide, en idée fixe. Laissez régner vos besoins et entretenez-les, vous les verrez se multiplier comme les insectes au soleil. Plus vous leur avez donné, plus ils demandent. Il est insensé celui qui cherche le bonheur dans le seul bien-être. Autant vaudrait entreprendre de remplir le tonneau des Danaïdes. À ceux qui ont des millions il manque des millions, à ceux qui ont des mille, il manque des mille. Aux autres il manque des pièces de vingt francs ou de cent sous. Quand ils ont la poule au pot ils demandent l'oie, quand ils ont l'oie ils voudraient la dinde et ainsi de suite. On ne saura jamais combien cette tendance est funeste. Il y a trop de petites gens qui veulent imiter les grands, trop d'ouvriers qui singent le bourgeois, trop de filles du peuple qui font les demoiselles, trop de petits employés qui jouent au clubman et au sportsman, et dans les classes aisées et riches, trop de gens qui oublient que ce qu'ils possèdent pourrait servir à mieux qu'à s'accorder toutes sortes de jouissances pour constater après qu'on n'en a jamais assez. Nos besoins, de serviteurs qu'ils devraient être, sont devenus une foule turbulente, indisciplinée, une légion de tyrans au petit pied. On ne peut mieux comparer l'homme esclave de ses besoins qu'à un ours qui a un anneau dans le nez et qu'on mène et fait danser à volonté. La comparaison n'est pas flatteuse; mais avouez qu'elle est vraie. C'est par leurs besoins qu'ils sont traînés, tant de gens qui se démènent, crient et parlent de liberté, de progrès, de je ne sais quoi encore. Ils ne sauraient faire un pas dans la vie, sans se demander si cela ne contrarie pas leurs maîtres. Que d'hommes et de femmes sont allés, de proche en proche, jusqu'à la malhonnêteté, pour la seule raison qu'ils avaient trop de besoins et ne pouvaient pas se résigner à vivre simplement! Il y a dans les cellules de Mazas nombre de pensionnaires qui pourraient nous en dire long sur le danger des besoins trop exigeants.
Laissez-moi vous conter l'histoire d'un brave homme que j'ai connu. Il aimait tendrement sa femme et ses enfants, et vivait en France, de son travail, dans une jolie aisance, mais qui était loin de suffire aux besoins luxueux de son épouse. Toujours à court d'argent, alors qu'il aurait pu vivre largement avec un peu de simplicité, il a fini par s'expatrier dans une colonie lointaine où il gagne beaucoup d'argent, laissant les siens dans la mère patrie. Je ne sais ce que cet infortuné doit penser là-bas; mais les siens ont un plus bel appartement, de plus belles toilettes, et un semblant d'équipage. Et pour le moment leur contentement est extrême. Mais ils seront bientôt habitués à ce luxe après tout rudimentaire. Dans quelque temps madame trouvera son ameublement mesquin, et son équipage pauvre. Si cet homme aime sa femme comme il n'en faut point douter, il émigrera dans la lune pour avoir un plus gros traitement.—Ailleurs les rôles sont renversés, c'est la femme et les enfants qui sont sacrifiés aux besoins voraces du chef de famille à qui la vie irrégulière, le jeu et tant d'autres folies coûteuses font oublier ses devoirs. Entre ses appétits et son rôle paternel il s'est décidé pour les premiers et lentement il dérive vers l'égoïsme le plus vil.
Cet oubli de toute dignité, cet engourdissement progressif des sentiments nobles ne se remarque pas seulement chez les jouisseurs des classes aisées. L'homme du peuple aussi est atteint. Je connais bien des petits ménages où pourrait régner le bonheur, mais où vous verriez une pauvre mère de famille qui n'a que peine et chagrin jour et nuit, des enfants sans souliers et souvent de gros soucis pour le pain. Pourquoi? Parce qu'il faut trop d'argent au père. Pour ne parler que de la dépense en alcool, chacun sait les proportions qu'elle a atteintes depuis vingt ans. Les sommes englouties par ce gouffre sont fabuleuses: deux fois la rançon de la guerre de 1870. Combien de besoins légitimes on aurait pu satisfaire avec ce qui a été jeté en pâture aux besoins factices? Le règne des besoins n'est pas celui de la solidarité, bien au contraire. Plus il faut de choses à un homme pour lui-même, moins il peut faire pour le prochain, même pour ceux qui lui sont attachés par les liens du sang.
Diminution du bonheur, de l'indépendance, de la délicatesse morale, voire des sentiments de solidarité, tel est le résultat du règne des besoins. On pourrait y ajouter une multitude d'autres inconvénients dont le moindre n'est pas l'ébranlement de la fortune et de la santé publiques. Les sociétés qui ont de trop grands besoins s'absorbent dans le présent, elles lui sacrifient les conquêtes du passé et lui immolent l'avenir. Après nous le déluge! Raser les forêts pour en tirer de l'argent, manger son blé en herbe, détruire en un jour le fruit d'un long travail, brûler ses meubles pour se chauffer, charger l'avenir de dettes pour rendre agréable le moment actuel, vivre d'expédients, et semer pour le lendemain des difficultés, les maladies, la ruine, l'envie, les rancunes,… on n'en finirait pas si l'on voulait énumérer tous les méfaits de ce régime funeste.
Au contraire, si nous nous en tenons aux besoins simples, nous évitons tous ces inconvénients et nous les remplaçons par une multitude d'avantages. C'est une vieille histoire que la sobriété et la tempérance sont les meilleures gardiennes de la santé. À celui qui les observe elles épargnent bien des misères qui attristent l'existence; elles lui assurent la santé, l'amour de l'action, l'équilibre intellectuel. Qu'il s'agisse de la nourriture, du vêtement, de l'habitation, la simplicité du goût est en outre une source d'indépendance et de sécurité. Plus vous vivez simplement, plus vous sauvegardez votre avenir. Vous êtes moins à la merci des surprises, des chances contraires. Une maladie ou un chômage ne suffisent pas pour vous jeter sur le pavé. Un changement, même notable, de situation ne vous désarçonne pas. Ayant des besoins simples, il vous est moins pénible de vous accommoder aux chances de la fortune. Vous resterez un homme même en perdant votre place ou vos rentes, parce que le fondement sur lequel repose votre vie n'est ni votre table, ni votre cave, ni votre écurie, ni votre mobilier, ni votre argent. Vous ne vous comporterez pas dans l'adversité comme un nourrisson auquel on aurait retiré son hochet ou son biberon. Plus fort, mieux armé pour la lutte, présentant, comme ceux qui ont les cheveux ras, moins de prise aux mains de l'adversaire, vous serez en outre plus utile à votre prochain. Vous n'exciterez ni sa jalousie, ni ses bas appétits, ni sa réprobation par l'étalage de votre luxe, par l'iniquité de vos dépenses, par le spectacle d'une existence parasitaire; et moins exigeant pour votre propre bien-être vous garderez des moyens de travailler à celui des autres.
Trouvez-vous ce temps amusant? Je le trouve, quant à moi, plutôt triste dans son ensemble. Et je crains que mon impression ne soit pas toute personnelle. À regarder vivre mes contemporains, à les écouter parler, je me sens malheureusement confirmé dans le sentiment qu'ils ne s'amusent pas beaucoup. Ce n'est pourtant pas faute d'essayer; mais il faut avouer qu'ils y réussissent médiocrement. À quoi cela peut-il bien tenir?
Les uns accusent la politique ou les affaires, d'autres les questions sociales ou le militarisme. On n'a que l'embarras du choix quand on se met à égrener le chapelet de nos gros soucis. Allez donc après vous amuser. Il y a trop de poivre dans notre soupe pour que nous la mangions avec plaisir. Nous avons les bras chargés d'une foule d'embarras, dont chacun suffirait à lui seul pour nous gâter l'humeur. Du matin au soir, où que vous alliez, vous rencontrez des gens pressés, harcelés, préoccupés. Ceux-ci ont laissé tout leur bon sang dans les méchants conflits d'une politique hargneuse; ceux-là sont écœurés des procédés vils, des jalousies qu'ils ont rencontrés dans le monde de la littérature ou des arts. La concurrence commerciale trouble aussi bien des sommeils; les programmes d'études trop exigeants et les carrières trop encombrées gâtent la vie aux jeunes gens; la classe ouvrière subit les conséquences d'une lutte industrielle sans trêve. Il devient désagréable de gouverner parce que le prestige s'en va, d'enseigner parce que le respect diminue: partout où l'on jette les yeux il y a des sujets de mécontentement.
Et pourtant l'histoire nous représente certaines époques tourmentées, à qui manquait autant qu'à la nôtre la tranquillité idyllique, et que les plus graves événements n'ont pas empêché de connaître la gaîté. Il semble même que la gravité des temps, l'insécurité du lendemain, la violence des commotions sociales devienne à l'occasion une source nouvelle de vitalité. Il n'est pas rare de voir les soldats chanter entre deux batailles, et je ne crois guère me tromper en disant que la joie humaine a célébré ses plus beaux triomphes dans les temps les plus durs, au milieu des obstacles. Mais on avait alors, pour dormir paisible avant la bataille, ou pour chanter dans la tourmente, des motifs d'ordre intérieur qui nous font peut-être défaut. La joie n'est pas dans les objets, elle est en nous. Et je persiste à croire que les causes de notre malaise présent, de cette mauvaise humeur contagieuse qui nous envahit, sont en nous au moins autant que dans les circonstances extérieures.
Pour s'amuser de tout cœur il faut se sentir sur une base solide, il faut croire à la vie et la posséder en soi. Et c'est là ce qui nous manque. Beaucoup d'hommes, même hélas! parmi les jeunes sont aujourd'hui brouillés avec la vie, et je ne parle pas des philosophes seuls. Comment voulez-vous qu'on s'amuse quand on a cette arrière-pensée qu'il vaudrait peut-être mieux, après tout, que rien n'eût jamais existé? Nous observons en outre dans les forces vitales de ce temps une dépression inquiétante qu'il faut attribuer à l'abus que l'homme a fait de ses sensations. Trop d'excès de toute nature ont faussé nos sens et altéré notre faculté d'être heureux. La nature succombe sous les excentricités qu'on lui a infligées. Profondément atteinte dans sa racine, la volonté de vivre, malgré tout persistante, cherche à se satisfaire par des moyens factices. On a recours dans le domaine médical à la respiration artificielle, à l'alimentation artificielle, à la galvanisation. De même nous voyons autour du plaisir expirant une multitude d'êtres empressés à le réveiller, à le ranimer. Les moyens les plus ingénieux ont été inventés: il ne sera pas dit qu'on a lésiné sur les frais. Tout a été tenté, le possible et l'impossible. Mais dans tous ces alambics compliqués on n'est jamais parvenu à distiller une goutte de joie véritable. Il ne faut pas confondre le plaisir et les instruments de plaisir. Suffirait-il de s'armer d'un pinceau pour être peintre, ou de s'acheter à grands frais un stradivarius pour être musicien? De même eussiez-vous pour vous amuser tout l'attirail extérieur le plus perfectionné, le plus ingénieux, vous n'en seriez pas plus avancé. Mais avec un débris de charbon, un grand peintre peut tracer une esquisse immortelle. Il faut du talent ou du génie pour peindre, et pour s'amuser il faut avoir la faculté d'être heureux. Quiconque la possède s'amuse à peu de frais. Cette faculté se détruit dans l'homme par le scepticisme, la vie factice, l'abus; elle s'entretient par la confiance, la modération, les habitudes normales d'activité et de pensée.
Une excellente preuve de ce que j'avance, et très facile à recueillir, se trouve dans ce fait que partout où se rencontre une vie simple et saine, le plaisir authentique l'accompagne, comme le parfum les fleurs naturelles. Cette vie a beau être difficile, entravée, privée de ce que nous considérons d'ordinaire comme les conditions mêmes du plaisir, on y voit réussir la plante délicate et rare, la joie. Elle perce entre deux pavés serrés, dans l'anfractuosité d'un mur, dans une fissure de rocher. On se demande comment et d'où elle vient. Mais elle vit, alors que dans les serres chaudes, les terrains grassement fumés, vous la cultivez au poids de l'or pour la voir s'étioler et mourir entre vos doigts.
Demandez aux acteurs de théâtre quel public s'amuse le mieux à la comédie, ils vous répondront que c'est le public populaire. La raison n'en est pas très difficile à saisir. Pour ce public-là, la comédie est une exception, il ne s'en est pas saturé à force d'en prendre. Et puis c'est un repos à ses rudes fatigues. Ce plaisir qu'il savoure il l'a gagné honnêtement et il en connaît le prix comme il connaît celui des petits sous gagnés à la sueur du front. Au surplus, il n'a pas fréquenté les coulisses, il ne s'est pas mêlé aux intrigues d'artistes, il ignore les ficelles, il croit que c'est arrivé. Pour tous ces motifs il jouit d'un plaisir sans mélange. Je vois d'ici le sceptique blasé dont le monocle étincelle dans cette loge, jeter sur la foule amusée un regard dédaigneux:
Pauvres gens, idiots, peuple ignorant et rustre!
Pauvres gens, idiots, peuple ignorant et rustre!
Et pourtant ce sont eux les vrais vivants, tandis qu'il est, lui, un être artificiel, un mannequin, incapable de ressentir cette belle et salutaire ivresse d'une heure de franc plaisir.
Malheureusement la naïveté s'en va, même des régions populaires. Nous voyons le peuple des villes, et celui des campagnes à sa suite, rompre avec les bonnes traditions. L'esprit perverti par l'alcool, la passion du jeu, les lectures malsaines, contracte peu à peu des goûts maladifs. La vie factice fait irruption dans les milieux jadis simples, et du coup c'est comme lorsque le phylloxéra se met à la vigne. L'arbre robuste de la joie rustique voit sa sève tarir, ses feuilles se teindre de jaune. Comparez une fête champêtre du bon vieux style avec une de ces fêtes de village soi-disant modernisées. D'un côté, dans le cadre respecté des coutumes séculaires, de solides campagnards chantent les chansons du pays, dansent les danses du pays en costume de paysans, absorbent des boissons naturelles et semblent complètement à leur affaire. Ils s'amusent comme le forgeron forge, comme la cascade tombe, comme les poulains bondissent dans la prairie. C'est contagieux, cela vous gagne le cœur. Malgré soi on se dit: «Bravo les enfants, c'est bien cela!» On demanderait à être de la partie. De l'autre côté, je vois des villageois déguisés en citadins, des paysannes enlaidies par la modiste, et comme ornement principal de la fête un ramassis de dégénérés qui braillent des chansonnettes de café-concert: et quelquefois à la place d'honneur quelques cabotins de dixième ordre venus pour la circonstance afin de dégrossir ces ruraux et leur faire goûter des plaisirs raffinés. Pour boissons, des liqueurs à base d'eau-de-vie de pomme de terre ou de l'absinthe. Dans tout cela ni originalité ni pittoresque. Du laisser aller peut-être et de la vulgarité, mais non pas cet abandon que procure le plaisir naïf.
Cette question du plaisir est capitale. Les gens posés la négligent en général comme une futilité; les utilitaires, comme une superfétation coûteuse. Ceux qu'on désigne sous le nom d'hommes de plaisir fourragent dans un domaine si délicat comme des sangliers dans un jardin. On ne paraît se douter nullement de l'immense intérêt humain qui s'attache à la joie. C'est une flamme sacrée qu'il faut nourrir et qui jette sur la vie un jour éclatant. Celui qui s'attache à l'entretenir, fait une œuvre aussi profitable à l'humanité, que celui qui construit des ponts, perce des tunnels, cultive la terre. Se conduire de telle sorte qu'on maintienne en soi, au milieu des labeurs et des peines de la vie, la faculté d'être heureux et qu'on puisse, comme par une espèce de contagion salutaire, la propager parmi ses semblables, est faire œuvre de solidarité dans ce que ce terme a de plus noble. Donner un peu de plaisir, dérider les fronts soucieux, mettre un peu de lumière sur les chemins obscurs, quel office vraiment divin dans cette pauvre humanité! Mais ce n'est qu'avec une grande simplicité de cœur qu'on arrive à le remplir.
Nous ne sommes pas assez simples pour être heureux et pour rendre les autres heureux. Il nous manque la bonté et le détachement de nous-mêmes. Nous répandons la joie comme nous répandons la consolation, par des procédés tels que nous obtenons des résultats négatifs. Pour consoler quelqu'un que faisons-nous? Nous nous attachons à nier sa souffrance, à la discuter, à lui persuader qu'il se trompe en se croyant malheureux. Au fond, notre langage traduit en paroles de vérité se réduit à ceci: «Tu souffres, ami. C'est étrange; tu dois te tromper, car je ne sens rien.» Le seul moyen humain de soulager une souffrance étant de la partager par le cœur, que doit éprouver un malheureux consolé de la sorte?
Pour divertir notre prochain et lui faire passer un moment agréable, nous nous y prenons de la même façon: nous le convions à admirer notre esprit, à rire de nos saillies, à fréquenter notre maison, à s'asseoir à notre table et partout éclate notre souci de paraître. Quelquefois aussi nous lui faisons, avec une libéralité protectrice, l'aumône d'une distraction de notre choix. À moins que nous ne l'invitions à s'amuser avec nous, comme nous l'inviterions à faire une partie de cartes, avec l'arrière-pensée de l'exploiter à notre profit. Pensez-vous que le plaisir par excellence pour autrui soit de nous admirer, de reconnaître notre supériorité, ou de nous servir d'instrument? Y a-t-il au monde un ennui comparable à celui de se sentir exploité, protégé, enrôlé dans une claque? Pour donner du plaisir aux autres et en prendre soi-même, il faut commencer par écarter le moi qui est haïssable et le tenir enchaîné pendant toute la durée des divertissements. Il n'y a pas de pire trouble-fête que celui-là. Soyons bon enfant, aimable, bienveillant, rentrons nos médailles, nos plaques, nos titres, et mettons-nous à la disposition des autres de tout cœur!
Vivons quelquefois ne fût-ce que pendant une heure, et toute autre chose cessante, pour faire sourire autrui. Le sacrifice n'est qu'apparent, personne ne s'amuse mieux que ceux qui savent se donner simplement pour procurer à leur entourage un peu de bonheur et d'oubli.
Quand serons-nous assez simplement hommes pour ne pas faire figurer au premier rang dans nos réunions de plaisir toutes les choses qui nous agacent les nerfs dans la vie de tous les jours? Ne pourrons-nous pas oublier pour une heure nos prétentions, nos divisions, nos classifications, nos personnages enfin, pour redevenir enfants et rire encore de ce bon rire qui fait tant de bien et rend les hommes meilleurs?
Je me sens pressé ici de faire une remarque d'un genre tout particulier et d'offrir par là à mes lecteurs bien intentionnés des occasions de s'atteler à une œuvre magnifique. Mon but est de recommander à leur attention plusieurs catégories de personnes assez négligées au point de vue du plaisir.
On pense qu'un balai ne peut servir qu'à balayer, un arrosoir à arroser, un moulin à café à moudre du café, et de même on pense qu'un infirmier n'est fait que pour soigner les malades, un professeur pour instruire, un prêtre pour prêcher, enterrer, confesser, une sentinelle pour monter la garde. Et on en conclut que les êtres livrés aux travaux les plus sérieux sont voués à leurs fonctions comme le bœuf au labour. Des divertissements sont incompatibles avec ce genre d'activité. Poussant cette manière de voir plus avant, on se croit autorisé à penser que les personnes infirmes, affligées, ruinées, les vaincus de la vie et tous ceux qui ont quelque lourd fardeau à porter, sont du côté de l'ombre comme le versant nord des montagnes et qu'il est nécessaire qu'il en soit ainsi. D'où l'on en conclut assez généralement que les hommes graves n'ont pas besoin de plaisir et qu'il serait malséant de leur en offrir. Quant aux affligés, ce serait manquer à la délicatesse de rompre le fil de leurs tristes pensées. Il semble donc admis que certaines personnes sont condamnées à demeurer toujours austères, qu'il faut les aborder avec une mine austère et ne leur parler que de choses austères. De même, il faut laisser le sourire à la porte quand on va voir les malades, les malheureux, prendre une figure sombre, un air lamentable et choisir des sujets de conversation navrants. Ainsi on apporte du noir à ceux qui sont dans le noir, de l'ombre à ceux qui sont à l'ombre. On contribue à augmenter l'isolement des isolés, la monotonie des vies mornes. On claquemure certaines existences comme dans un cachot; parce qu'il pousse de l'herbe autour de leurs asiles déserts, on parle bas en les approchant comme en approchant des tombeaux. Qui se doute de l'œuvre infernale de cruauté accomplie ainsi chaque jour dans le monde! Il ne faut pas qu'il en soit ainsi.
Quand vous verrez des hommes ou des femmes consacrés aux tâches sévères ou à l'office douloureux qui consiste à fréquenter les misères humaines et à bander les plaies, souvenez-vous que ces êtres sont faits comme vous, qu'ils ont les mêmes besoins et qu'il est des heures où il leur faut du plaisir et de l'oubli. Vous ne les détournerez pas de leur mission en les faisant rire quelquefois, eux qui voient tant de larmes et de peines. Au contraire vous leur rendrez des forces pour mieux continuer leur labeur.
Et quand vous connaîtrez des familles éprouvées ou des individus affligés, ne les entourez pas, comme des pestiférés, d'un cordon sanitaire que vous ne franchirez qu'en prenant des précautions qui leur rappellent leur triste sort. Au contraire, après avoir montré toute votre sympathie, tout votre respect de leur douleur, soulagez-les, aidez-leur à vivre, apportez-leur un parfum du dehors, quelque chose enfin qui leur rappelle que leur malheur ne les exclut pas du monde.
Étendez aussi votre sympathie à tous ceux qui ont des occupations absorbantes et sont pour ainsi dire rivés sur place. Le monde est plein d'êtres sacrifiés qui n'ont jamais de repos ni de plaisir et auxquels la moindre liberté, le plus modeste répit fait un bien immense. Et ce minimum de soulagement, il serait si facile de le leur procurer si seulement l'on y songeait. Mais voilà, le balai est fait pour balayer et il semble qu'il ne puisse pas sentir de fatigue. Il faut se débarrasser de cet aveuglement coupable qui nous empêche de voir la lassitude de ceux qui sont toujours sur la brèche. Relevons les sentinelles perdues du devoir, procurons une heure à Sisyphe pour souffler. Prenons un moment la place de la mère de famille que les soins du ménage et des enfants rendent esclave, sacrifions un peu de notre sommeil à ceux qu'usent les longues veilles près des malades. Jeune fille que peut-être la promenade n'amuse pas toujours, prenez le tablier de la cuisinière et donnez-lui la clef des champs. Ainsi vous ferez des heureux et vous le serez vous-mêmes. Nous marchons constamment à côté d'êtres chargés de fardeaux que nous pourrions prendre sur nous ne fût-ce que pour un peu de temps. Mais ce court répit suffirait pour guérir des maux, ranimer la joie éteinte dans bien des cœurs, ouvrir une large carrière à la bonne volonté entre les hommes. Comme on se comprendrait mieux si l'on savait se mettre de tout cœur à la place les uns des autres et comme il y aurait plus de plaisir à vivre!
J'ai trop parlé ailleurs de l'organisation du plaisir parmi la jeunesse pour y revenir ici en détail1. Mais je tiens à dire en substance ce qu'on ne saurait assez répéter: si vous voulez que la jeunesse soit morale, ne négligez pas ses plaisirs et n'abandonnez pas au hasard le soin de les lui procurer. Vous me répondrez peut-être que la jeunesse n'aime pas qu'on réglemente ses distractions, et que d'ailleurs celle d'aujourd'hui est gâtée et ne s'amuse que trop. Je vous répondrai d'abord qu'on peut suggérer des idées, indiquer des directions, créer des occasions de plaisir, sans rien réglementer. En second lieu, je vous ferai observer que vous vous trompez en vous imaginant que la jeunesse s'amuse trop. À part les plaisirs factices, énervants et dissolvants qui flétrissent la vie au lieu de la faire fleurir et resplendir, il lui reste aujourd'hui très peu de chose. L'abus, cet ennemi de l'usage légitime, a si bien barbouillé la terre qu'il devient difficile de toucher à quelque chose qu'il n'ait pas sali. De là des prudences, des défenses, des prohibitions sans nombre. On ne peut presque pas bouger quand on veut éviter tout ce qui ressemble aux plaisirs malsains. Dans la jeunesse actuelle, surtout chez celle qui se respecte, le manque de plaisir occasionne des souffrances profondes. On n'est pas sevré sans inconvénients de ce vin généreux. Impossible de prolonger cet état de choses sans épaissir l'ombre sur les têtes de nos jeunes générations. Il faut venir à leur secours. Nos enfants héritent d'un monde qui n'est pas gai. Nous leur léguons de gros soucis, des questions embarrassantes, une vie chargée d'entraves et de complications. Tentons du moins un effort pour éclairer le matin de leurs jours. Organisons le plaisir, créons-lui des abris, ouvrons nos cœurs et nos maisons. Mettons la famille dans notre jeu. Que la gaieté cesse d'être une denrée d'exportation. Réunissons nos fils que nos intérieurs moroses poussent dans la rue, et nos filles qui s'ennuient dans la solitude. Multiplions les fêtes de famille, les réceptions et les excursions en famille; élevons chez nous la bonne humeur à la hauteur d'une institution. Que l'école se mette de la partie. Que les maîtres et les élèves, écoliers ou étudiants, se rencontrent plus souvent et s'amusent ensemble. Cela fait avancer le travail sérieux. Il n'y a rien de tel pour bien comprendre son professeur que d'avoir ri en sa compagnie, et réciproquement pour bien comprendre un étudiant ou un écolier, il faut l'avoir vu ailleurs que sur les bancs ou sur la sellette d'examen.