Chapter 7

—Du moment que je ne vous reproche rien, vous n’avez qu’à rester tranquille. Personne ne commande ici que moi.

Il éclata:

—Le malheur, c’est justement que d’autres sont maîtres. Y a pas jusqu’à la vieille qui donne ses ordres. Va ici. Fais ça. Porte-moi de l’eau. Et toujours des rapports, des mots par-dessous. On ne peut pas dire tout ce qui se passe, mais ce n’est pas beau.

Et montrant du poing, de l’autre côté de la route, une maison bâtie sur le port:

—Il y en aunlà qui vous veut du mal. Il s’en cache pas. Maintenant, c’est Octave qu’il vous détourne; un garçon qui était tranquille, poli, comme il faut; le voilà qui se dérange de plus en plus. On les voit tous les dimanches au café ensemble. Il lui en fait dire sur la maison... Pourtant, pour ce qui est du travail, il n’est pas trop commandé ici. Que cela continue, il fera partir tous les gens qui travaillent chez vous et personne de sérieux ne voudra venir...

Elle refermait le châssis vitré, voulant paraître indifférente, mais troublée par l’attaque, mécontente aussi. L’idée lui vint qu’il était jaloux:

—Ce qu’il faudrait, c’est que chacun fit son ouvrage sans regarder les autres.

Il battait déjà en retraite, des phrases grondeuses entre ses dents. C’était malheureux tout de même de ne pas pouvoir dire ce que l’on voyait; et grommelant, secouant de colère mal étouffée sa petite taille cassée au milieu des reins, il enfonça de nouveau son bâton dans la plate-bande.

Une heure plus tard, un bruit de voix remplissait la cuisine: Louisa tirait de l’armoire un litre et des verres et Octave buvait avec les pêcheurs. Paule, retirée dans sa chambre, effrayée et découragée, pensait aux avertissements qu’elle avait reçus:

«Vous ne savez pas ce qu’il dit de vous. Des choses qu’on ne peut même pas répéter... Il faudrait un homme dans la maison pour qu’il se taise, quelqu’un de sérieux et qui en impose...»

Après tout cela, une lassitude l’envahissait, dans laquelle fondait le peu d’énergie que les derniers jours lui avaient laissée. Elle n’avait plus confiance en personne: Louisa, le vieil Augustin, tous lui paraissaient dangereux, contre elle, animés d’intentions qu’elle ne savait pas.

La veille, examinant dans le détail son livre de comptes, elle avait été effrayée devant ses dépenses. Il lui fallait payer tant de choses, impôts, assurances, gages des domestiques et des journaliers, et encore ce qu’exige l’entretien des terres, celui des bêtes, l’imprévu enfin... En regard de tout cela, les quelques affaires qu’elle avait faites, médiocres ou mauvaises: Pouley, après avoir laissé mouiller le foin, en avait acheté une part à bas prix; les vaches avaient cassé dans les prairies une rangée de jeunes peupliers. L’idée qu’elle pourrait se ruiner se présenta à son esprit. Mais, plus vivement encore, elle sentit d’autres dangers rôdant autour d’elle; certes, il était inquiétant de perdre de l’argent, d’en voir fuir chaque jour par des fissures qui s’ouvraient partout; il y avait pourtant une angoisse plus grande, celle de la solitude où le cœur bat seul, où l’esprit s’affole, et dans laquelle vos actes sont soupçonnés, épiés, dénigrés...

Se marier, elle ne pouvait encore s’y résoudre. Elle n’avait qu’un grand désir de tout laisser et de disparaître. Cette maison, ce domaine où sa fortune s’engloutissait, elle sentait que leur charge pesant sur elle était écrasante. Elle ne pourrait plus la porter longtemps. L’hiver allait venir avec ses jours mouillés, ses boues, ses eaux jaunes, et la mauvaise volonté de tous la réduirait à rester dedans, sans oser rien dire, dans la crainte d’aggraver encore une situation presque intolérable. Mieux valait vendre et se retirer, comme sa mère voulait le faire, dans un petit appartement où personne ne la viendrait voir. Ainsi, l’été prochain, elle ne risquerait pas de rencontrer partout, à l’église, dans le village, Seguey et Odette. Jamais plus elle ne reviendrait à Belle-Rive. En femme, elle accusait la jeune fille de lui avoir pris Gérard sans l’aimer, par méchanceté et par vanité. La tranquillité lui apparaissait comme le refuge après l’orage.

Deux jours plus tard, Paule sortait de la gare et prenait un tramway qui la conduisait au centre de Bordeaux.La pluie avait cessé, et les tentes déroulées au-dessus des trottoirs abritaient les devantures d’un chaud soleil d’arrière-saison. Les quais avaient leur physionomie coutumière, et les boutiques des cordiers, des marchands de voiles, pavoisées de bouées et de surouëts jaunes, répandaient une pénétrante odeur de goudron. A un arrêt, une bande de Brésiliens, débarqués de la veille, envahirent la plate-forme du tramway. Une des jeunes femmes, brune de visage, balafrée de sourcils immenses, jacassait sous un chapeau de jaconas blanc; avec sa robe de satin et ses fausses perles, au milieu d’hommes qui ressemblaient à des toréadors en voyage, on eût dit un oiseau des îles.

Paule descendit et marcha très vite sans rien regarder. Elle longea une des façades du Grand-Théâtre. La masse noble et magnifique, aux travées égales, haussée sur son socle, élevait au-dessus du port son rayonnement de beauté paisible. La fourmilière humaine, étalée à ses pieds, se répandait dans les grands cours, s’agglomérait sur la terrasse d’un café et envahissait l’entrée ouverte des beaux magasins. Cette animation paraissait à Paule aussi étrangère que si elle eût appartenu à un autre monde. Que tout dans une ville lui semblait aride, dénué de sens, et combien l’appréhension de rencontrer celui qu’elle ne voulait plus revoir lui était pénible!

Dans une rue sordide où elle s’engagea, entre un petit bar et la devanture d’un brocanteur, elle aperçut ce qu’elle cherchait: une agence de vente et de location. Elle en avait souvent vu le nom dans les annonces des journaux locaux. De loin, elle s’en était fait une idée vague et favorable; maintenant, devant l’entrée peinte en couleur jaune et ouverte sur un vestibule assez misérable, une répugnance l’envahissait. Cette maison lépreuse et louche lui paraissait un mauvais lieu. Elle hésitait à y pénétrer.

Elle entra pourtant. Quelques personnes, d’une tenue assez négligée, lisaient de petites affiches manuscrites fixées sur les murs: d’un côté, les appartements à louer; de l’autre, les maisons et les terres à vendre. Son cœur se serra à la pensée que le nom de son vieux domaine serait cloué là, sur ce plâtre sale, comme au pilori.

Un petit homme rondelet, au poil gris, faussement affable et souriant vint au devant d’elle.

—C’est à M. Nèche que je veux parler.

—Mon fils sera à vous dans quelques instants.

Il désignait, d’une main courte chargée de bagues, un petit salon séparé du vestibule par une boiserie. On entendit quelques éclats de voix, puis la porte s’ouvrit devant un laitier en blouse bleue, dont la carriole était arrêtée le long du trottoir. Un grand garçon brun, basané, le nez fortement accusé et la barbe noire, parut derrière lui: une figure de Judas dont un peintre aurait pu tirer d’assez beaux effets. Il fit signe à Paule que c’était son tour.

Elle s’expliqua en quelques phrases, avec des contractions de la gorge qui hachaient ses mots. Il s’était assis en face d’elle, de l’autre côté d’un bureau crasseux chargé de papiers. Un papillon de gaz grésillait sur eux.

Dès qu’elle s’arrêta, il l’étourdit d’un flot de paroles. Il parla de ventes qu’il avait faites: un château historique, le mois précédent, avec un mobilier que les antiquaires de Paris s’étaient disputé.

Elle l’interrompit:

—Mais je ne veux pas vendre mes meubles.

Il énuméra alors les moyens de publicité dont il disposait. Il employait la réclame sous toutes les formes: affiches et journaux. Puis, rapidement, il interrogea... La situation? Le nombre d’hectares? Près de Bordeaux, il serait aisé de faire un lotissement. Sa pensée dépeçait déjàtoute la terre. Pour ce qui était du prix, il passa très vite.

Enfin, résumant:

—Vous allez d’abord me donner une option.

Elle l’écoutait, inquiète, ne comprenant pas, ses yeux largement cernés d’ombres bleues. Il dut s’expliquer: par cette option, elle s’engageait à ne vendre que par son intermédiaire, aux conditions qu’ils allaient fixer. Il ouvrit le tiroir du bureau et prit une feuille.

Elle eut l’impression que les événements se précipitaient avec trop de rapidité. Au moment d’être emportée par eux, elle tenta de se ressaisir:

—Vous pourriez préparer ce papier. Je reviendrai...

Il lui mettait la plume dans la main:

—Cela n’a aucune importance; un simple arrangement entre vous et moi.

Son ton s’était fait autoritaire. Elle regarda vers la porte fermée, voulut se lever et ne bougea pas. Une volonté supérieure à la sienne l’étranglait déjà.

De sa longue main brune et nerveuse, aux doigts agités, il lui montrait la place de la signature:

—Là... sur la droite.

Brusquement, elle se mit debout. Du fond d’elle-même une attitude de résistance venait de monter, qui ne modifiait pas encore sa résolution, mais transformait progressivement ses yeux, son visage, en durcissait la pâleur douloureuse et l’expression de grande fatigue. Toute sa personne semblait opposer un refus formel:

—J’aime mieux réfléchir.

Il redevint instantanément déférent et souple:

—C’est donc moi qui irai chez vous. Je vous apporterai le papier tout prêt.

Elle fit un mouvement vers la porte, angoissée et désespérée, craignant de voir s’introduire dans ses affaires cet homme inconnu dont elle devinait maintenant qu’il pouvait être redoutable. Cette inquiétude lui paraissait si horrible qu’elle aurait voulu trouver tout de suite un moyen certain de s’en délivrer. Lui, au contraire, appuyé à la boiserie, affectait de croire qu’un engagement la liait déjà:

—Il faudra d’abord penser aux annonces. Dans le pays, je mettrai de grands tableaux peints sur le bord des routes.

—Je vous ai dit, répétait-elle, que je ne suis pas encore décidée.

Pendant le retour, Paule vit une fois de plus la vie et les choses sous un jour nouveau. Elle s’était accoudée à la fenêtre ouverte du compartiment, regardant passer l’armée noire des vignes, les propriétés qui lui étaient familières depuis si longtemps. Les grandes usines aussi défilaient, avec leurs tuyaux démesurés, qui semblent les colonnes des temps modernes dressées dans le ciel. De l’autre côté du fleuve, derrière une exquise maison du dix-huitième siècle, se profilait la silhouette d’un hall immense. Partout la puissance de l’argent, énorme, écrasante. Les souvenirs, l’âme anéantis! En serait-il de même chez elle?

Elle ne comprenait plus quels événements l’avaient entraînée. Le regret lui venait, puisqu’elle voulait vendre, de ne pas s’être plutôt confiée à quelqu’un de sa famille ou à son notaire. Une pudeur l’avait retenue: il lui avait paru plus facile de s’adresser à des étrangers.

Elle était revenue par un train de l’après-midi et traversa le village à la nuit tombante. Il lui semblait porter sur son front ce qu’elle venait de faire, et que tous lisaient sur son visage qu’elle mettrait en vente sa vieille demeure. Le maréchal-ferrant, maigre et noir, les manches de son gilet de flanelle relevées, frappait sur du fer. Il la salua. Plusieurs hommes, qui le regardaient travailler, tournèrent les yeux vers elle, et aussi l’apprenti qui faisait marcher le soufflet, et l’ouvrier qui remettait un fer à un cheval gris. C’était une grande forge aux murs noirs de suie, éclairée par une vaste porte toujours ouverte sur la route et vers laquelle descendaient les attelages de la contrée. Le maréchal y menait la belle vie de l’ouvrier de village dont tous ont besoin, et qui tape de ses fortes mains pendant que discute à côté de lui le groupe patient de ceux qui attendent. Que dirait-on d’elle, autour du brasier de l’enclume, dès que la nouvelle de la vente serait répandue? Elle enviait cet homme, au visage brûlé par les éclats du fer et les étincelles, qui besognait ainsi chez lui et y resterait; elle enviait les femmes assises sur des bancs, entre les boutiques, qui la saluaient aussi au passage. Comme la vie semblait facile pour tous ces gens-là! Quand elle aurait quitté le pays, déracinée, ils continueraient le train quotidien. Rien ici ne serait changé.

Elle ne connaissait ceux qui vivaient là que pour les avoir croisés sur la route, ou pour échanger avec eux quelques paroles de loin en loin. Maintenant, elle regrettait de s’être tenue ainsi à l’écart. Ce village qu’elle avait traversé si souvent, avec une âme indifférente, étaitson village, le seul en France, le seul au monde, où elle fût connue et considérée. Toutes les petites maisons rangées prenaient soudain pour elle une figure particulière: celle du peintre, éclatante de blancheur, avec un mince jardin ordonné derrière une grille de fer qui bordait la route; le «Café de l’Avenir», où s’entre-choquaient à la fin du jour les boules de billard, et qu’annonçaient devant la porte des fusains taillés dans des caisses vertes. Sa tristesse se déchirait au contact de toutes les choses, lui découvrant dans les racines mêmes de ses sentiments des profondeurs d’affection qu’elle n’avait jamais soupçonnées.

Elle avait salué dix personnes, mais elle s’arrêta devant la maison de Mme Rose. La marchande, mal peignée, le col dégrafé, tout en savonnant sur une vieille table de bois, parlait à ses poules. Quand elle vit Paule, elle fit tomber la mousse de ses mains rougies et s’appuya à la balustrade vermoulue qui bordait la route:

—Non, dit-elle, il ne va pas mieux,—et elle indiquait d’un geste la chambre de son fils, au premier étage,—je lui ai apporté un nouveau remède.

La petite cour en terre battue était encombrée de fumier et de détritus; quelques canards groupés piétinaient la boue; mais cette maison, ces pauvres murs étaient le royaume d’un grand amour!

Mme Rose, qui avait été chercher la fiole, reparut derrière un lambeau de toile à sac qui cachait l’entrée. Le nom du remède avait paru dans un journal, après tant d’autres qu’elle énuméra, tout en brassant dans son petit chai un amoncellement de boîtes étiquetées et de flacons vides. Elle semblait s’enivrer de joie en les remuant.

Puis, brusquement:

—Je sais bien, dit-elle, qu’il est perdu, mais je le fais durer. C’est toujours deux ans que j’ai gagnés.

Quand Paule rentra, le couchant était par-delà le fleuve orangé et mauve. Elle pensait à la prodigalité du pauvre qui ne calcule pas, ne mesure rien et n’a même pas besoin d’espoir pour jeter jusqu’au dernier sou.

Des reproches s’éveillaient en elle:

«Ne pouvais-je donc pas la défendre, pensa-t-elle, en regardant sa grande maison blanche?»

Le lendemain matin, qui était un dimanche, il faisait encore nuit quand Paule monta sur le coteau pour entendre à sept heures la messe de l’hospice.

Depuis que les feuilles étaient tombées, les grands bâtiments apparaissaient mieux au-dessus du village, avec leur flèche monastique, et cette horloge incrustée dans la façade comme un œil énorme qui dirigeait d’en haut la vie du pays. L’ordre qui régnait dans le jardin balayé la veille, l’électricité allumée dans la cuisine et dans les dortoirs, le piétinement de quelques vieux déjà habillés, tout parlait d’une vie régulière et organisée.

Dans le chœur, une franciscaine en voile noir et robe de bure, la taille plate dans sa cordelière, ôtait un pot de fleurs posé sur les marches; puis elle monta vers l’autel, prépara le livre, et alluma entre les bouquets rouges la flamme menue de quatre grands cierges.

Paule était restée tout au fond, dissimulée dans l’ombre de la tribune. Par une petite porte, ménagée à droite de l’autel, les vieux arrivaient: les uns par couples, se soutenant, traînant une jambe inerte ou tâtant le sol de leur bâton; ils rejoignaient chacun leur chaise, certains avec d’immenses efforts. Les hommes formaient un carré à gauche, hétéroclites, dépareillés: un grand infirme, maigre et tondu, qui avait des mouvements de tête convulsifs, laissait pendre depuis dix ans un bras paralysé dans la même jaquette noire de la charité. Un vieux ménage, Philémon et Baucis, traversa l’allée; l’homme, ayant assis sa compagne au milieu d’un rang, revint prendre sa place de l’autre côté, les genoux raides dans un pantalon en accordéon.

Une religieuse essoufflée et courte, le menton écrasé sur sa guimpe blanche, tenait par le bras une jeune fille aveugle, les paupières baissées, qui marchait comme un automate. Devant l’harmonium, sur une chaise haute, cette frêle créature coiffée d’un petit chapeau plat domina le troupeau rangé des pauvresses. Les vieilles femmes qui ont sur le front des croûtes séniles, les idiotes à la face boursouflée qui poussent des gloussements incompréhensibles, les misères décentes, en capote et en mantelet, toutes ces épaves repêchées, ces débris, ces paquets de hardes, formaient au pied du Seigneur ce ramassis de douleurs que lui seul rassemble. Dans les luttes de la vie, où l’argent est à la fois le maître et l’enjeu, tous ceux-là étaient des vaincus. Les religieuses qui arrivaient une à une, attachant leur grand manteau noir, venaient par derrière s’agenouiller sur deux rangs de chaises.

Paule les regardait passer. Elle était frappée par l’expression tranquille de ces visages où se reflétait le calme intérieur. Malgré leur vie si dure, ces franciscaines paraissaient reposées, heureuses: les plus vieilles même gardaient un air de jeunesse, cette fraîcheur des yeux, du sourire, qui mêle aux vies pures une lumière ingénue d’enfance. Ces femmes, pauvres entre les plus pauvres, n’attendant que de la Providence le pain quotidien, et toujours confiantes, toujours accueillantes, ne voyaient jamais sombrer leur barque. La sécurité de leur vie était dans l’amour qui ne trompe pas, se distribue sans s’épuiser, et renouvelle pour toutes les bouches qu’il faut nourrir l’éternel miracle de la charité.

Paule, pour la première fois depuis son chagrin, sentait son cœur se desserrer, se mettre à l’aise. Parmi ces pauvres, elle se retrouvait au milieu des siens, ranimée par une parenté profonde, un unisson mystérieux avec ceux qui souffrent. Derrière eux, au pied de cet autel, elle pouvait librement découvrir son âme, et ce que le monde eût méprisé, ses désillusions et ses larmes, prenait une valeur infinie d’amour.

«Je n’ai pas su aimer, se disait-elle en les regardant, je n’ai pas assez fait pour eux!» Si elle avait toujours échoué, n’était-ce pas que quelque chose avait dans le fond manqué à son cœur, la prière peut-être, la soumission à la vie telle qu’il faut la vivre?

Le vieux prêtre qui disait la messe ayant commencé de lire l’Évangile, l’assistance se leva, puis s’installa pour l’écouter. Il ôta maladroitement la chasuble de ses épaules, traversa la chapelle précédé d’un enfant de chœur et monta dans la chaire, où il apparut sous la colombe en plâtre moulée au revers de l’abat-voix.

C’était un vieux pauvre homme, qui avait de longs cheveux ivoire, et un visage de paysan qui semblait taillé dans du bois bis. Il prêchait à l’ancienne mode, familièrement, parlant des malades, des fêtes de la semaine et donnant des explications:

—Mes frères, dit-il, pour vous qui êtes tous de braves gens, c’est si facile d’aller au ciel.

La tête courbée, ses mains rouges sur le rebord de la chaire blanche, il avait l’air d’un ancien berger qui connaît la route. Tout était simple. A ceux qui réclamaient des miracles mêmes, Jésus-Christ n’avait jamais demandé qu’un acte de foi...

«Non, pensa Paule, je ne peux pas m’en aller d’ici.»

Elle ne comprenait pas bien ce qui se passait en elle, mais ces gens qui l’entouraient, ces pauvres, ces humbles, lui paraissaient des amis sans lesquels elle ne pourrait vivre. C’était au milieu d’eux qu’elle était née, qu’elle avait grandi. Cette paroisse de France était sa famille. Tout ce qu’elle avait aimé l’enveloppait d’un charme puissant et indestructible.

Quand le vieux prêtre, tournant sa face tannée par l’âge, traça dans l’air un signe de croix, elle sentit que cette bénédiction traversant les murs s’étendait jusqu’à son domaine.

Pendant le retour, elle pensait au vieux Pichard, à son petit cheval, à la grande jument noire qui, depuis vingt ans, labourait ses terres. Ses reins étaient maintenant creusés, ses boulets enflaient. Il ne lui fallait plus que de petits travaux. Un rêve inné rejaillissait, ce rêve dubonheur régnant autour d’elle. Elle aurait voulu revenir en arrière, recommencer...

—Nèche, déclara M. Peyragay, en frappant la table de sa main grasse, mais c’est une canaille! Vous avez vraiment eu une idée bien extraordinaire!

Il avait reçu Paule dans son salon recouvert de housses où un grand feu de vignes était allumé pour l’après-midi. Chaque dimanche, après son déjeuner, il venait à la campagne pour donner des ordres. Les gens du pays en profitaient pour le consulter sur leurs affaires. Il n’était pas de semaine où l’on ne vit, dans son allée, des paysans méditatifs faisant les cent pas. Il les recevait cordialement, leur tendait la main, et distribuait des conseils qui avaient l’avantage de ne rien coûter. «C’est un bien brave homme, un homme populaire», disait-on de lui. Les plus républicains, quand ils avaient besoin de ses bons offices, oubliaient momentanément ses opinions réactionnaires.

Quand Paule était arrivée chez lui, elle avait croisé sur le perron un petit propriétaire en casquette noire qui était venu avec son fusil. M. Peyragay avait paru particulièrement réjoui de la recevoir. Il semblait s’être emparé de cette occasion de la voir seule comme d’une aubaine. La satisfaction pétillait sur son vieux visage au grand front ridé, qui rappelait par sa majesté un prophète chargé d’ans du puits de Moïse.

Paule avait pensé que M. Peyragay pourrait seul débrouiller ses soucis, la conseiller utilement, et surtout intervenir entre Nèche et elle pour que le projet d’option fût abandonné. Tout ce qu’il lui apprenait de cet homme augmentait ses craintes:

—Au Palais, disait-il d’un ton d’autorité, nous le connaissons bien. C’est un garçon qui aurait vendu dix fois son père s’il avait valu quelque chose.

Il s’étendit, énumérant les canailleries du personnage dont il avait eu connaissance, et les entremêlant d’anecdotes divertissantes; puis il releva la tête et regarda Paule avec insistance:

—Surtout, ne faites pas la sottise de le recevoir. Voulez-vous que j’aille chez lui de votre part pour tout terminer? S’il voit que je suis dans vos affaires, je vous réponds qu’il ne viendra pas. Nous avons déjà réglé des comptes, et j’en sais un peu plus long qu’il ne le voudrait...

Elle le remerciait avec humilité, comprenant que lui seul pouvait la tirer de ce mauvais pas, sentant aussi que cette aide fortuite ne pouvait désormais suffire.

Elle voulait partir, mais il la retint, se tourna vers le feu, et présenta à la flamme ses larges chaussures. Dans son grand fauteuil, réchauffé par la belle flambée chantonnante, il avait l’air heureux, à l’aise, plein d’une sagesse qu’il voulait répandre. Elle, au contraire, penchée, le visage pâli et vieilli sous son bonnet de laine noire, paraissait jeter sur la vie un regard désabusé.

Lui, cependant, se rapprochait peu à peu du but:

—Quand je vous ai vue l’autre jour chez les Lafaurie, j’ai pensé que vous deviez avoir des ennuis. Vous aviez l’air triste. Une jeune fille n’est pas faite pour vivre seule. Cela paraît banal de le dire, mais il y a des vérités vieilles comme le monde qu’on ne comprend que peu à peu, avec l’expérience. Chacun rencontre ses difficultés. Quand on a mon âge, et qu’on a vu au fond de beaucoup de choses, il est impossible de ne pas penser que la plupart des gens font leur vie eux-mêmes, bonne ou mauvaise. Les malheurs ne sont souvent que des événements mal interprétés. Les femmes surtout se laissent tromper par leurs impressions. Les hommes, en général, sont plus raisonnables. Ainsi, voyez Gérard Seguey....

Elle releva lentement ses paupières sur ses grands yeuxgraves. Mais il continuait résolument, d’un ton parfaitement simple et naturel:

—Je ne dis pas qu’Odette Lafaurie soit la femme qu’en dehors de toutes considérations sociales il aurait choisie; mais la fortune s’est offerte à lui, à un moment de sa vie particulièrement difficile, et il ne l’a pas laissée passer. Sa situation eût été d’une certaine manière inacceptable et désespérée. C’est un sensible que ce Seguey. Il avait été déjà froissé et heurté. Il manquait d’argent. Avec ce mariage, ce qu’il ressaisit, c’est ce qui compte le plus au monde, la considération et la dignité; isolé, il n’aurait pas pu se tirer d’affaire. Vous avez su sans doute l’histoire de sa sœur?

—Non, dit-elle, je n’ai rien su...

C’était pour elle un soulagement d’entendre enfin parler des événements dont elle portait le poids accablant. Dans l’obscurité où elle étouffait, un rayon de lumière venait de pénétrer. Sans doute, en effet, les motifs véritables de la conduite de Seguey lui avaient-ils toujours échappé? Là où elle voyait seulement l’amour, il avait calculé et examiné, pesé des choses dont elle ne savait rien. Tandis que se déroulait sur les lèvres de M. Peyragay le récit des égarements d’Anna de Pontet, elle se repliait sur elle-même, honteuse pour une autre, pour une femme misérable et humiliée des outrages qu’elle avait subis. Entre Seguey et elle, il y avait donc eu cela, sans qu’il trouvât la force de lui en parler? Ainsi s’expliquaient ses regards fiévreux, ce qu’elle sentait parfois en lui d’âcre et de violent. Elle voulait bien accepter cette explication du mystère. Mais était-il vrai que Seguey n’aurait pu refaire sa vie autrement? Elle aurait su, elle, être pauvre. Pour lui, elle eût tout aimé et tout accepté, oublié le monde. Était-ce que leur courage n’était pas égal? Elle s’arrêta devant cette pensée, ne pouvantaccepter l’idée qu’il eût été lâche, incapable de le condamner aujourd’hui comme elle l’avait été au premier moment.

M. Peyragay racontait sur la dernière entrevue d’Anna de Pontet et de son amant certains détails que personne n’aurait dû connaître, mais dont tous affirmaient qu’ils les savaient de source certaine.

Paule s’appuyait à un bras du fauteuil, effrayée et désorientée:

—Comment, il l’a chassée, et elle est revenue. Ce n’est pas possible?

Elle se refusait à admettre certaines hontes. La folie qui est au fond de la passion, elle ne l’avait jamais soupçonnée!

Et il donnait d’autres exemples: des femmes qui avaient divorcé, deux, trois, quatre fois, et qui encore se laissaient prendre, n’avaient rien appris, s’appuyant sur l’argument qui leur semblait indiscutable, celui qui devait tout justifier:

—J’aime... Je l’aime... Je l’ai aimé!

La vie des femmes, c’était donc cela, ou tout au moins ces choses pouvaient être. Il lui semblait que l’amour en était sali, et que les images qui s’imprimaient en elle étaient sur son âme autant de souillures. Elle revoyait Anna de Pontet, dans la salle d’attente de l’étude, penchée vers son frère. D’autres figures peut-être, entrevues dans le monde, avec un teint fané, des stigmates mal effacés, cachaient implacablement d’épouvantables essais de bonheur. Une compassion inexprimable la soulevait vers d’autres domaines où toute douleur est purifiée:

«Mon Dieu, n’aurez-vous pas pitié du cœur des femmes?»

M. Peyragay soudain tourna court:

—Quant à vous, mon enfant, il faut vous décider àvous marier. Vous trouvez sur votre route un homme de mérite. Sachez le reconnaître. Celui-là vous aime, vous pouvez en être bien sûre.

Quand il avait dit: celui-làvous aime, elle s’était un peu reculée, pour que ce mot qui lui semblait presque maudit ne la touchât pas. Mais peu à peu un calme inattendu se faisait en elle. Tout ce qu’il lui disait de Louis Talet, de sa bonté, de sa droiture, elle n’avait pas la pensée de le contester. Sa douloureuse histoire avec Seguey, son amour, sa déception, sans doute en avait-il deviné l’essentiel? Sous ses yeux mêmes, elle avait regretté, souffert, préféré! Cependant il venait à elle sans orgueil et lui pardonnant. Elle en éprouvait une reconnaissance qui changeait son cœur.

Le feu s’éteignait, elle se leva:

—Je vous remercie, dit-elle avec une intonation profonde qu’il comprit immédiatement.

Il voulut la reconduire jusqu’au bord de l’eau. Elle marchait près de lui, penchée, ses formes jeunes moulées dans une veste en tricot noir. L’île embrumée se dessinait sur l’eau boueuse dans une ceinture de roseaux jaunes comme de la paille. Le ciel d’automne était bas et gris. Les cloches de l’église sonnaient au loin la fin des vêpres. C’était une de ces journées où la lumière même est couleur de cendre.

Le soir, dans sa chambre, près de son lit drapé de grands rideaux blancs, elle resta assise longtemps avec le sentiment que la vie l’emportait vers ce qui devait être. La flamme qui avait enveloppé son cœur paraissait morte. Le mystère dans lequel Seguey s’enfonçait n’était pas encore bien éclairci. Elle comprenait qu’elle ne savait pas tout, qu’elle ne saurait jamais! Ce qui s’était trouvé en face d’elle, c’était tout un ensemble de choses contre lequel elle ne pouvait rien; les conditions de leurvie s’étaient dressées pour les séparer et son cœur avait vainement crié un droit illusoire. La réalité, sourde et aveugle, s’était établie dans un domaine aux portes duquel son pouvoir de femme avait succombé.

Avait-il souffert? L’avait-il vraiment regrettée? Quel souvenir gardait-il d’elle? Elle acceptait maintenant cette ignorance même, cette ombre qu’aucun autre rayon sans doute ne percerait plus. Seguey, riche, heureux, était entré dans un monde brillant où elle le voyait disparaître comme un étranger. Seul demeurait le regret poignant qu’il n’eût pas été ce que son cœur avait réclamé, ce que peut-être, en dépit de toutes les forces du monde, il aurait pu être.

Un esprit de soumission la pénétrait d’une paix indéfinissable. Sa vie véritable, elle ne l’avait pas encore commencée. La longue lutte qu’elle avait soutenue contre les hommes et contre elle-même s’achevait dans une bienfaisante impression d’attente. La pire chose eût été de s’abandonner, sans appui et déracinée, sur cette vie qui emporte si vite dans des remous qu’on n’avait pas vus. Ici, elle restait dans sa maison, en contact avec son passé, le cœur nourri par ses racines, rattachée à ce que les siens avaient voulu, aimé, commencé.

Celui qui allait venir lui apporterait un esprit calme et raisonnable, ce qui fait la vie forte et sûre. Tout ce que lui avait dit M. Peyragay, elle le savait depuis longtemps, la trace en était marquée dans ces parties obscures de l’être où s’amassent bien avant que nous en ayons conscience nos idées et nos sentiments. Oui, tout cela, elle l’avait vu dans ses yeux patients, respectueux, sincères, qui l’enveloppaient déjà de sécurité. Elle éprouvait maintenant le désir de cette vie à deux, où elle serait soutenue, aidée.

Quelques mois plus tôt, elle avait dédaigné ces perspectives paisibles. Un autre rêve s’offrait à elle. Celui-là avait le charme, l’attrait de l’inconnu, les couleurs infiniment douces de la tendresse et de la pitié. La vie avait déchiré ce tissu brillant et impalpable, écrasé les fleurs. Ce qu’elle voyait dans son avenir, c’était le foyer pour lequel il faut être deux, et cette dignité de la femme qui est pour le cœur un premier repos.

Elle resta encore un moment, la tête appuyée. Une petite lampe dessinait autour d’elle un étroit cercle lumineux.

Longuement, comme pour un adieu, elle appuya sa bouche sur sa main à la place qu’un soir il avait baisée.

Le Casin, juillet 1921-janvier 1922.

FIN

PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, 8, RUE GARANCIÈRE.—29040.

EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE

———ROMANS———

Jean BALDE

La Vigne et la Maison.

Maurice BARRÈSde l’Académie française

La Colline inspirée.Du Sang, de la Volupté et de la Mort.Le Jardin de Bérénice.Amori et Dolori sacrum.Colette Baudoche.

Henry BORDEAUXde l’Académie française

La Résurrection de la chair.La Chair et l’Esprit.La Maison morte.Le Fantôme de la rue Michel-Ange.

Paul BOURGETde l’Académie française

Un Drame dans le monde.Le Démon de midi.2 vol.Le Disciple.—Un Divorce.L’Emigré.—L’Étape2 vol.Mensonges.—Némésis.Le Sens de la mort.—Lazarine.

Gaston CHÉRAU

Valentine Pacquault.2 vol.

Th. DOSTOÏEVSKY

Le Crime et le Châtiment.Les Frères Karamazov.—L’Idiot.2 vol.Souvenirs de la Maison des Morts.Les Possédés.2 vol.

Jean DUFOURT

Sur la route de lumière.—Marielle.Grâce ou la chatte sauvage.

André DUMAS

*Ma petite Yvette,roman.

Eugène FROMENTIN

Dominique.

J.-K. HUYSMANS

La Cathédrale.—Là-bas.—L’Oblat.Les Foules de Lourdes.—En route.

Edmond JALOUX

Le reste est silence.

Francis JAMMES

Le Livre de saint Joseph.I. De l’âge divin à l’âge ingrat.II. L’Amour, les Muses et la Chasse.

Henri LAVEDAN

Irène Olette.—Gaudias.2 vol.

Maurice LE GLAY

Le Chat aux oreilles percées.Roman marocain.

Charles LE GOFFIC

L’Abbesse de Guérande.L’Illustre Bobinet.

LÉVIS MIREPOIX

Le Seigneur inconnu.

Pierre LHANDE

Les Mouettes.—Lhuis.Les Mémoires d’un écureuil.

André LICHTENBERGER

Le Cœur est le même.—Biche.Juste Lobel, Alsacien.

Ernest PÉROCHON

Nêne. (Prix Goncourt 1920.)Les Creux-de-Maisons.Le Chemin de plaine.La Parcelle 32.

PRAVIEUX

*Le Vicaire et le Romancier,roman.

Elissa RHAÏS

Les Juifs.—Saâda la Marocaine.La Fille des Pachas.

Isabelle SANDY

L’Heure folle.

Yvonne SCHULTZ

Les Nuits de fer.

J. et J. THARAUD

La Randonnée de Samba Diouf.La Tragédie de Ravaillac.

Vᵗᵉ E.-M. DE VOGÜÉ

Jean dAgrève.—Le Maître de la mer.Les Morts qui parlent.

PARIS.—TYP. PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, 8 RUE GARANCIÈRE.—29940-11-18.


Back to IndexNext