Je ne le vis plus de la journée. De temps en temps, des gens que je ne connaissais pas venaient prendre de mes nouvelles. Je dormis mal, mais je dormis.
Le lendemain, van Horst reparut, arrangea mon bandage et s'en alla, après m'avoir dit :
— Je m'appelle Vincent van Horst… Si tu as besoin de quelque chose, tu crieras. Si ton bras te fait mal, tu diras au nègre d'aller me chercher… Je m'appelle Vincent van Horst… Tu as encore de la fièvre. Ne bois pas de whisky… Et toi, quel est ton nom?
— Olivier Saruex.
— Olivier Saruex… C'est bien… Adieu!
La porte se ferma. J'avais tout le loisir de rêver. Je rêvai donc. Mais, ce soir-là et le lendemain, à mesure que se traînait l'interminable journée, j'en vins à regretter les départs subits de van Horst. — Les heures ne laissaient pas d'être grises pour moi qui ne vivais bien qu'en plein air, et l'on se fatigue de regarder par la fenêtre, surtout quand on ne peut voir qu'un enclos étroit où quelques poules et une famille de lapins prennent leurs ébats autour de trois tonneaux vides, dans l'ombre d'un arbre fleuri de fleurs blanches.
Les camarades qui venaient me rendre visite, ne restaient pas longtemps ; puis… je n'avais pas grand'chose à leur dire :
— Comment vas-tu?
— Ça va mieux.
— Quand penses-tu que ce sera fini?
— Bientôt.
— Tu sais. Charlie est arrivé saoul, ce matin.
— Ah! raconte-moi.
— Eh bien, voilà! il est arrivé saoul.
… C'était peu, et la servante de l'auberge, qui m'apportait à manger, semblait tout à fait imbécile. — Personne, en outre, ne pouvait me renseigner sur van Horst… Il venait du Nord… Un bougre! Ah! pour sûr!… On ne savait rien d'autre.
La visite de van Horst était le seul événement de ma journée. Je l'attendais avec une impatience d'enfant. Jamais je n'avais gardé le lit, jamais! Ce repos forcé me tendait les nerfs, Je ne savais plus songer qu'à une chose : la faillite de mon beau projet. Je n'avais plus qu'un désir : informer van Horst de ce malheur. Pourquoi ne pas dire à cet homme toute ma peine? Il compatirait peut-être. Pourquoi ne pas lui demander un conseil?
Si peu craintif que je fusse à l'ordinaire, je n'eus pourtant pas le courage, tant que je gardai le lit, de retenir van Horst. Je m'y décidai, le premier jour de ma convalescence.
La veille, mon visiteur m'avait dit :
« Tu pourras te lever demain. »
Il me trouva debout.
— Oh! oh! déjà! Comment as-tu mis ta veste?
— Le nègre de la buvette m'a aidé.
— C'est bon, hein? la première fois qu'on bouge le bras?
— Pas trop!
Alors il s'assit pour bourrer une pipe, et moi, je compris qu'il fallait profiter de l'occasion. Je regardai van Horst qui regardait sa pipe, et, tout à coup, hâtives, précipitées, se bousculant, les paroles sortirent en foule de ma bouche, comme si elles avaient attendu derrière mes dents la permission de se répandre. — Jamais je n'ai parlé avec plus d'éloquence. Je parlai! je parlai… je n'avais qu'un bras pour faire des gestes, mais ce bras-là me servit beaucoup. — Je dis à van Horst le moyen que j'avais trouvé pour m'enrichir, et par quel hasard l'idée m'était venue, et comment j'y songeais toujours, et la catastrophe finale, et mon espoir, surtout, mon espoir de réussir encore.
Van Horst ne me quittait pas des yeux. Comme j'achevais, il eut un sourire.
— Ah! le gaillard! voyez-vous ça! il est ambitieux! Tout de même, c'est pas mal ce que tu as inventé. Il y a des fautes dans le détail, mais c'est pas mal. Maintenant que tu as fini, écoute et fais ton profit de ce que je vais te dire. Pour passer des nuits à cheval, comme tu en as l'idée, il faut être plus solide que tu ne l'es à présent. Pendant deux ou trois mois, tu seras forcé de rester tranquille et de travailler peu. Mais, ces deux ou trois mois passés, ton système ne vaudra plus rien. L'autre tronçon de la ligne sera fini. Les journaux arriveront ici, par le chemin de fer, tout comme à Skykomish.
— Alors?
— Alors, imbécile! on se retourne… on invente autre chose!
Il se leva. Il cravachait gaiement ses bottes en se promenant par la chambre. Il avait l'air d'une bête impatiente.
« Même quand les projets vous trompent, il faut vivre, » dit-il encore.
Il mâchait sa pipe, ouvrait et fermait ses mains de boxeur où l'on ne voyait plus rien des mains habiles qui m'avaient remis le bras. Elles voulaient lutter, elles s'exaspéraient d'être oisives.
— Tu ne t'ennuies pas, ici, gosse?
— Si, un peu…
— Alors, dit-il, voici. Je suis un homme des routes, je marche droit devant moi. Je demeurerai quinze jours ici, mais après, je pars. Je vais aux mines, dans l'Ouest, là-bas, où l'on peut encore se battre!… Veux-tu venir avec moi? Tu verras du pays. Tu deviendras un homme. D'ailleurs, tu as déjà commencé ; mais, à ce travail de chemin de fer, tu finirais par t'abrutir. Ton idée?… Eh bien, tu la donneras ou tu la vendras à quelqu'un… Tu en es responsable… Tu m'entends? Il ne faut pas abandonner les projets… ils meurent.
Van Horst s'arrêta, et, tout à coup, sa figure s'obscurcit singulièrement. Puis il se détourna, et, d'une voix plus dure :
« On est responsable de tout, s'écria-t-il, de tout! de ses regards et de ses pensées durant le jour, de ses rêves durant la nuit, de toutes les paroles qu'on a dites et, par avance, de tout le sang qu'on versera. Viens! Je te montrerai comment on devient fort! Etre fort! c'est la plus grande des ivresses, la plus belle, car, pour cette ivresse-là, on ne vomit qu'au fond de la tombe! »
L'homme que, plus tard, je devais mieux connaître, je le voyais déjà, possédé par des violences contradictoires, par d'étranges méditations, et dans toute son animalité.
Il se tourna vers moi.
« Est-ce dit? »
J'eus la sensation du coup de dés qui détermine et lui répondis à voix basse :
« Je vous suivrai! »