Soudain, il tomba de l'arbre une arme à feu qui vint se briser au pied du tronc, puis, aussitôt après, une autre chose qui se défaisait dans sa chute… vous comprenez?… un squelette. Quelques haillons y pendaient encore ; il ne restait plus de chair ; les os étaient jaunes. Les insectes et les oiseaux du ciel se chargent de réduire un cadavre avec rapidité.
Cela tomba parmi nous, et nous reculâmes… Je me souviens que van Horst regarda, lui aussi, mais il ne fit que sourire pâlement. Aucun de nous ne disait mot… on entendait encore, dans le haut de l'arbre, le rire frais de Jimmy. Pourtant, nous ne l'écoutions guère, une autre musique nous occupait : là, tout près, à nos pieds mêmes… une rumeur, un chant sourd qui paraissait sortir du squelette.
Annie s'était approchée. Je fis aussi quelques pas ; je regardais ces ossements brouillés par la chute, ce crâne qui venait de se fendre sur un caillou, cette poitrine encore vêtue d'un lambeau de toile… et je compris l'étrange murmure, et j'en vis la raison…
Des abeilles avaient fait leur ruche dans la poitrine sèche de Caldaguès ; un essaim tout entier chantait dans cette cage, où, quelques mois avant, battait un cœur. Surprises, elles bourdonnaient et tourbillonnaient, industrieuses, affairées dans leur colère, pleines d'indignation et déjà martiales.
Voyez-vous la scène : le grand arbre aux branches duquel deux vautours viennent de se poser ; Jimmy qui saute à terre avec un cri de joie ; Holly courbé, tremblant, cagneux, la gueule en avant et les mains posées sur les genoux ; Jane, frémissante, parcourue de frissons, heureuse, oui, heureuse! et les trois personnages du drame, van Horst lié, les yeux vagues, la bouche lourde, Annie, tout à fait immobile, pressant ses lèvres de ses doigts et qui paraissait réfléchir furieusement à quelque chose, et qui regardait avec obstination le fusil brisé qui gisait à terre ; enfin, l'objet, l'objet qui avait été Caldaguès, le bûcheron, d'où s'échappait un tourbillon d'abeilles bruissantes ; et moi, devant tout cela.
A cet instant, je ne sais pour quelle raison, je m'approchai de van Horst et pris son revolver dans sa poche droite.
« Attention! dit aussitôt Jane Holly. Ayez l'œil sur Saruex! Tenez-le, Kid! »
Et je fus, dès lors, le prisonnier des puissantes mains de John Kid. J'avais glissé le revolver dans ma ceinture, mais je ne pouvais m'en servir ni faire un mouvement.
Annie Smith réfléchissait toujours en regardant le fusil brisé. Soudain elle leva la tête. Elle s'était décidée.
« Laissez! Ne le pendez pas! » dit-elle d'une voix dure.
Vers elle, Vincent van Horst tourna un peu la tête.
Aucune émotion ne passait sur le visage d'Annie. Un froid désir de vengeance animait seul ce beau corps. Inhumaine et formidable, elle s'approcha de van Horst, faisant un détour pour éviter le tourbillon des abeilles. Elle se pencha sur lui. Il s'en fallait de peu qu'elle ne sourît. D'abord elle le regarda fixement sans prononcer une parole. Il était né en elle une idée infâme. Puis elle prononça lentement quelques paroles de ce ton glacé que je connaissais bien :
« Vous ne vouliez pas me dire où était Caldaguès! Je l'ai trouvé, van Horst! vous voyez! je l'ai trouvé! Et, maintenant, écoutez-moi, van Horst. Vous avez tué l'homme que j'aimais ; vous avez tué mon père. Pour cela vous devez mourir, mais je veux que vous souffriez beaucoup et nous ne vous pendrons pas… je vous tuerai moi-même! »
Il la regardait. Je ne sais s'il avait compris ce qu'elle méditait de faire, mais tout à coup, son visage s'illumina d'un sourire extraordinaire, tandis que ses yeux grands ouverts, trop ouverts, désorbités, contemplaient la femme qu'il s'était plu à chérir d'un si puissant amour… Van Horst comprenait du moins une chose : il ne mourrait pas de la main abjecte de Holly ; Annie, seule, le tuerait et il dit de sa voix chaude des jours heureux, avec force, avec calme, avec quelle ferveur!
« Je vous remercie, mon amour! »
Alors Annie Smith perdit ce calme affreux qui m'effrayait tant et sa haine l'avilit en devenant plus déréglée. Les dents découvertes, le regard fou, elle courut prendre le fusil de Caldaguès et d'une main se garant avec son châle du tourbillon furieux des abeilles, de l'autre elle poussa jusqu'aux pieds de van Horst, à l'aide de l'arme brisée, le squelette où frémissait l'essaim. La frénésie du geste s'alliait bien à la folie du regard. Vite, elle s'éloigna, et les abeilles entourèrent van Horst.
Je voyais cela! Je ne pouvais faire un geste! Le gros Kid me tenait toujours devant lui, serré par les coudes…
Mais alors, coupant la scène, la dominant comme fait le tocsin d'un incendie, derrière moi, jaillit de la bouche de Kid un hymne enthousiaste et sonore. Comme si toute son âme s'exprimait en cette hymne, John Kid chantait un cantique. John Kid chantait à pleine voix les louanges du Seigneur. Loin des hommes passionnés et cruels, il se réfugiait dans une adoration supérieure… Il chantait.
Les abeilles bourdonnaient autour des épaules de van Horst ; elles le piquaient aux bras. La bouche fixe, il faisait effort contre les cordes qui le liaient à l'arbre, et John Kid chantait.
Etait-ce pour affermir le courage de la victime? Etait-ce pour s'en remettre à Dieu du jugement final?… John Kid chantait.
Les abeilles se posaient sur le cou de van Horst, rampaient sur son menton, bourdonnaient autour de ses cheveux.
A quelques pas, Holly et sa femme, accroupis à terre, excitaient les abeilles en jetant contre l'essaim de petits cailloux.
Et le gros Kid chantait toujours sans que sa voix tremblât ni faiblît, et toujours il célébrait le Dieu juste qui règne dans les cieux…
Le reste se passa en quelques secondes. Nous agîmes tous avec une folle rapidité… Kid s'était rapproché du supplicié en me poussant devant lui, et, soudain, des lèvres de van Horst que les abeilles couvraient déjà, de ces lèvres boursouflées affreusement par le venin, quelques mots s'échappèrent… non point des cris : des mots, quelques mots passionnés :
« Je vous adore! Annie, mon amour! »
D'abord, elle ne broncha pas, puis, brusquement, elle s'approcha de moi, me prit par le cou, m'attira vers elle et me baisa la bouche.
« Voilà! cria-t-elle, voilà celui qui sera mon amant! »
Aussitôt, comme s'il fût entré en agonie, le visage de van Horst se décomposa, perdit toute ressemblance humaine, devint noir…
« Non! » m'écriai-je.
Kid chantait toujours, mais il me tenait d'une prise moins ferme…
« Non! jamais! ça c'est trop ignoble! »
Et, soudain, Kid me lâcha, une abeille l'avait piqué à la main. Je me dégageai, me jetai vers van Horst. Sur le menton, sur les lèvres, sur le bas des joues, les abeilles foisonnaient. Les yeux seuls, grands ouverts étaient libres. Le regard de van Horst croisa le mien…
Epouvantable face!… Douleur prodigieuse!
Je tirai le revolver que j'avais glissé dans ma ceinture et, le posant en oblique sur la bouche gonflée de van Horst, je lui fis sauter la tête…
Et John Kid cessa de chanter.