VI.

Huit jours avaient passé. Nous causions, sur les bords de la Columbia, assis dans l'herbe, van Horst et moi.

« Vois-tu, gosse, il faut oublier. Il y a des moments où je ne suis plus moi-même, où je deviens comme une bête enragée. Rien ne m'arrête. Je ne souffre pas l'obstacle. Ce sont les heures où le sang est seul à parler. »

La Columbia roulait majestueusement devant nous son onde verte. Il flottait dans l'air une paix de dimanche et, vraiment, les vapeurs qui montaient de la terre et du fleuve semblaient un encens.

« Reste toi-même! c'est la grande chose! disait van Horst de sa voix grave. Ecoute, Olivier, quand un homme se laisse aller à n'être plus lui-même, il est perdu. Il ressemble à ces pauvres gens mordus par un loup, qui deviennent loups et s'enfuient dans la campagne en poussant des hurlements. L'âme du loup les a pénétrés et a mangé leur âme humaine. »

Il disait cela d'un air si ténébreux que j'aurais eu peur, je pense, à la nuit tombante, mais le soleil brillait trop clair pour donner corps à des revenants.

Et van Horst ajouta, sur un ton plus sombre encore :

« On ne m'a jamais résisté… On a peur… Si quelqu'un me regardait dans les yeux en disant : « Je ne veux pas! » et qu'il me fût impossible de le faire céder… oui, je crois que je me changerais en bête, pour tout de bon, et que je mordrais, et que je déchirerais de la chair comme une bête, et que je verserais du sang autour de moi!… Ah! mon petit! »

Et il ferma les poings.

— D'où tenez-vous, demandai-je, cette affreuse histoire des gens mordus par un loup?

— Les vieilles femmes de chez moi la racontent, le soir, pour faire peur aux enfants… Peut-être disent-elles vrai!… On ne sait pas!… on ne sait jamais!…

Van Horst regardait tristement l'eau du fleuve où ricochait un martin-pêcheur.

« Mais…chez vous, où est-ce donc? Je dois être votre compagnon, je vous aime bien et j'ai confiance en vous, pourtant, je ne sais ni qui vous êtes, ni d'où vous venez. De vous, je ne sais rien que votre nom… et puis, je crains que vous ne me fassiez peur, à moi aussi… un peu. »

Van Horst éclata d'un puissant rire.

— Olivier! grand gosse! tu veux savoir d'où je viens? tu veux savoir qui je suis? Allons! je te dirai toute ma vie, dans quelques jours, quand nous serons en route!… Mais, parlons plutôt de toi. Qu'as-tu fait de ce beau projet… la façon de gagner une fortune en vendant des journaux!

— Oh! je n'y songe plus!

—Il fauty songer! Ne laisse pas mourir ça! C'est mal de jeter un bon fruit. Si tu ne peux pas le manger toi-même, donne-le à quelqu'un.

— C'est déjà fait… Je l'ai donné à un ouvrier, arrivé d'hier : à mon bienfaiteur… Il devait graisser une locomotive, garée à l'autre bout de la ligne, mais il s'était trop saoulé, cette nuit-là… J'ai fait son travail, et c'est à cause de lui, en somme, que j'ai pu venir ici et que vous m'avez cassé le bras, quinze jours plus tard.

— C'est bon! dit van Horst en souriant. Nous partirons demain.


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