Je trouvai Annie Smith assise dans la cabane de son père et pleurant.
« Laisse-moi! oh! laisse-moi! »
Que pouvais-je lui dire?… Je marchai quelque temps de long en large, devant sa porte et finis par rentrer dans lesaloondu bar.
Smith restait toujours tranquille sous son drap, tranquille comme un vieux mort. Holly et sa femme venaient de partir. Maria tricotait toujours infatigablement. Les joueurs étaient revenus. Maintenant on jouait aux dés. Je m'accroupis dans un coin de la chambre. De temps en temps, l'un des joueurs se retournait pour regarder la forme blanche de celui qu'on ne verrait plus. Contre la figure du cadavre, le drap s'était sali. Cela faisait une tache sombre, comme une tache de rouille.
Mais pourquoi donc n'allaient-ils pas jouer ailleurs?… ou, s'ils voulaient rester dans lesaloon, pourquoi ne rapportaient-ils pas le vieux Smith chez lui?…
Non! ils se donnaient l'illusion de ne pas avoir peur. Ils ne touchaient pas au cadavre. Ils tâchaient de penser à autre chose en remuant leurs dés, mais, de temps en temps, ils se retournaient pour regarder le drap blanc et la tache de rouille.
— Qui va l'enterrer? demanda Kid.
— Oh! le gosse s'en chargera!
— Il y a un trou tout près, dit Carletti, à côté du cèdre.
— Tu veux bien, gosse? demanda Kid.
Je réfléchis un moment… On me faisait faire un drôle de métier… Bast!
— Je veux bien, dis-je.
— Vous êtes fou! Seul, il ne pourra pas! Il serait capable de lui laisser une jambe dehors!
— Jimmy m'aidera!
Furieuse, la vieille Maria interrompit.
— Ah! non! par exemple! Jimmy…
— Allons! allons! Calmez-vous, Maria! On donnera un coup de main au gosse sans déranger M. Jimmy! Mais pas ce soir! Le vieux peut bien refroidir pendant quelques heures! Et puis, on verra! Parlons d'autre chose!
Il entrait des bouffées de nuit, fraîches, douces, calmes, tristes, et les fumées de la salle tourbillonnaient. Bientôt on se tint coi. La lumière de la lampe était trop jaune. Le vent de la nuit était trop harmonieux. Smith était trop mort.
Depuis quelques moments j'avais froid. Il me passait dans le dos des ondes glacées. Pour me remettre, j'allumai ma pipe. A vrai dire, je redoutais une question. Je la sentais venir. Elle me gênait d'avance. Quand l'un des buveurs me regardait, je le voyais sourire d'une façon désagréable : un retroussement de la lèvre, une expression fugitive dans les yeux… presque rien. En somme, ils m'aimaient bien, ces gens! Je leur rendais une foule de petits services, je gardais leur tabac, je nettoyais leurs pipes… mais, tout de même…
La question, ce fut Carletti qui me la posa.
— Toi, gosse! tu dois en savoir long. Que penses-tu de van Horst?
— Moi? dis-je d'un ton de mauvaise humeur et pour couper court, je ne pense rien, ce ne sont pas mes affaires.
— Pourtant, dit Mosé, il a été ton maître!
Je commençais à perdre patience.
— Laissez-moi tranquille! Je n'ai jamais eu de maître, et celui qui se dira mon maître!…
— Oh! interrompit Carletti, en souriant, il n'y a pas de mal! On ne t'ennuiera plus! Quelle soupe au lait!…
Ma voix un peu sonore avait donné à tout le monde un petit frisson. L'heure, la lumière, le drap blanc et sa tache de rouille appelaient le silence. Mosé essaya de causer. Ce fut lamentable. — Il y a des moments où les moindres paroles font un bruit insensé. — Alors Carletti esquissa des tours de cartes. Le feuillage de la forêt ne cessait pas de gémir. Personne n'osait s'en aller. On buvait plus que d'habitude, et bien entendu, personne, pas un de ces hommes qui tremblaient intérieurement comme des enfants dans une chambre sombre, n'avait pensé qu'il eût été pourtant bien simple de transporter le mort ailleurs.
On causait avec peine, mais de façon très courtoise. Jamais je n'avais vu les clients de la Fourche si polis. L'inquiétude vous fait volontiers changer de manières. Le temps que l'on met à surveiller ses gestes et ses paroles est toujours du temps pris sur l'obsession.
Mais van Horst? Que faisait-il? Et Annie pleurait-elle toujours au fond de sa cabane?
… Et puis, n'est-ce pas, n'allez pas croire que j'avais tout simplement peur de la présence d'un mort!… Avoir peur de Smith, même dix fois mort!… Voyons!… C'était van Horst qui nous occupait!… Vous ne comprenez pas?… sans doute, car vous ne pouvez pas sentir ce qu'était cet homme! Je vous l'ai décrit, oui, mais, je n'ai pas su vous montrer quelle divine, je dis bien, quelle divine assurance le rendait de tant de coudées plus grand que nous.
Du moins, rappelez-vous que Jack Dill ayant bousculé Annie Smith, van Horst le tua ; que Johnnie Lee ayant aimé Annie Smith, il vit la mort de près ; que Caldaguès s'étant fait aimer d'Annie Smith, van Horst le tua. S'en serait-il trouvé cinquante autres sur sa route, que van Horst les eût tués tout aussi bien.
Ah! croyez-moi! Monstre tant que l'on voudra! mais beau monstre!
Lesaloonse vidait. Je m'en fus chercher un baquet d'eau à la source. J'avais encore du travail!