XLIV.

Le lendemain, je me levai tôt. Il pleuvait une petite pluie fine et précise, une petite pluie d'enterrement. Sous le ciel, un voile gris était tendu. Les lointains disparaissaient sous la housse du brouillard. Pas d'horizon. Les arbres s'égouttaient dans des flaques boueuses. L'air était trempé.

Le balai en main, je me livrai aux petits soins du ménage. Je brossai, j'époussetai, je lavai, je séchai. Vers six heures, le gros Kid et Carletti entrèrent, comme à l'ordinaire, pour boire.

— Nous avons enterré le vieux, dit Carletti. C'est toi qui avais mis les fleurs autour de sa tête?

— Non! répondis-je, un peu étonné.

— Tiens! dit Kid, alors c'est Jimmy. Il y avait tout un bouquet de fleurs de tabac posé sur l'épaule de Smith. Nous les avons enterrées avec lui. Elles étaient déjà flétries.

— Ce n'est pas Jimmy non plus, dis-je. Il ne s'est pas levé. Il dort encore. C'est Annie, sans doute. — Oui, c'est Annie, sans doute, — dit Carletti.

Les deux hommes restèrent silencieux. On n'avait pas envie de causer. La pluie, semblait-il, invitait à se taire… Et je m'imaginais Annie sortant dans la nuit noire et allant cueillir des fleurs pour son père. Je savais bien où elle les avait prises. C'était près deBig Ben, dans un coin de clairière. Dès la chute du jour, les corolles blanches s'ouvraient. Les fleurs de tabac éclosent la nuit. Et cela faisait toujours une grande tache dans la pénombre verte.

Carletti et Kid avaient fini de boire. Ils se levèrent pour partir.

« Allons, dit Kid, au travail! »

Sur le seuil dusaloon, Carletti restait indécis.

« Tout de même, murmura-t-il, tout de même… Van Horst!… On se fâchera, s'il continue!… Vraiment, je ne comprends pas bien notre façon d'agir!… Nous laissons faire, nous laissons faire, et… et… toi, qu'en penses-tu, mon petit? »

Je balayais tranquillement, sans m'occuper de ces choses.

— Je ne pense rien du tout, dis-je.

— Eh bien, Carletti, tu viens? demanda Kid. C'est bien inutile de songer à tout cela, maintenant. On ne peut pas scruter les desseins du Seigneur.

Je me retrouvai seul dans lesaloon. Maria n'était pas réveillée. Jimmy non plus. Je restais sur le seuil à voir tomber la pluie. Pas le moindre vent. Un air immobile. Un paysage bouché. C'était lamentable… Mais que faire? Au point où j'en souffrais, l'ennui devenait presque une occupation. J'étais allé jusqu'à la porte de Maria pour l'entendre ronfler, ce qu'elle faisait de façon continuelle, quand, me retournant, je vis Annie debout au seuil dusaloon. Sa robe mouillée collait à ses jambes, des mèches de ses cheveux pendaient contre sa figure. Son expression n'était pas douloureuse, elle semblait, si je puis dire, vaincue.

— Olivier, donne-moi quelque chose de chaud à boire, demanda-t-elle. J'ai froid… Et puis… est-ce que mon père n'avait pas laissé, ici, il y a quelques jours, un grand manteau noir? Tu sais bien! celui qu'il portait le dimanche.

— Oui, répondis-je. Le voilà, je l'avais déjà mis de côté.

Je lui couvris les épaules, car elle tremblait de froid. Il ne fut pas question de mes bottines. Avait-elle excusé ou dédaigné mon larcin?

Elle s'assit sur un des bancs, pendant que je lui préparais sa boisson chaude. Elle pleurait quelques instants plus tard, le front dans les mains. Je lui murmurai ces paroles de consolation bête qui n'ont pas de sens mais que l'on dit tout de même aux gens qui souffrent. Elle leva vers moi son beau visage rayé de larmes.

« Non! non! ce n'est pas ça!… Je n'aimais pas mon père… je ne l'aimais pas beaucoup quand il vivait… mais je sens que s'il est mort, c'est à cause de moi, uniquement à cause de moi. J'en suis responsable, moi seule… J'aurais dû tâcher d'aimer van Horst… mais je ne pouvais pas… Non, tu comprendrais mal… et je n'ai plus qu'un moyen de ne pas trop me mépriser : trouver une vengeance, une vengeance qui le déchire! »

Elle me toucha d'un long regard, puis détourna la tête, en murmurant :

« Il faut qu'il souffre! »


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