« Il est mort, » dit van Horst.
La pourpre de l'horizon s'éteignait. L'air devenait sombre, la nuit épaississait les frondaisons. Van Horst, à genoux, et moi, debout, regardions Jack Dill, étendu sur l'herbe.
Il faisait un cadavre propre. Très peu de sang sur la veste de toile bleue… Une petite tache oblongue, du côté gauche… Rien d'autre. La face était pâle. La main crispée tenait encore le couteau.
« Pourquoi avez-vous fait ça? »
Je n'étais pas indigné. Je ne sais pour quelle raison, mais je n'étais pas indigné. Je comprenais mal.
« Pourquoi avez-vous fait ça? »
Van Horst se pencha sur Jack Dill, lui prit le couteau des doigts, mit le couteau dans sa poche, regarda encore quelques instants la face blême, puis, se relevant :
« Viens! » dit-il.
Je le suivis, mais je me retournais à chaque instant et traînais en arrière.
« Viens donc! »
Nous marchions en silence.
Van Horst me prit le bras.
« Tu me demandes pourquoi j'ai tué Jack Dill? Eh bien! mon garçon, apprends que, d'abord, il ne faut jamais laisser insulter une femme. Retiens-le ; ça pourra te servir plus tard. Et puis… je connaissais Annie Smith. C'était en Floride. Smith et moi, nous pêchions. La petite restait assise à l'avant du bateau ; elle avait déjà cet air grave qu'elle garde encore. La pêche ne m'intéressait pas, mais ça l'amusait, elle, de me voir attraper les gros poissons. Son père était si maladroit qu'il n'arrivait jamais à rien prendre. Alors, je pêchais pour amuser la petite… »
Van Horst ne savait déjà plus que je me trouvais là. Il se parlait à lui-même.
« Et, quand je jetais de gros poissons dans la barque, elle disait, chaque fois : « Merci! » avec ce même signe de tête hautain qu'elle avait tout à l'heure. Elle ne m'a pas reconnu, je pense, mais moi!… Ensuite, je suis allé à New-York, à Chicago, à Vancouver, au Mexique, dans bien d'autres endroits… Non, ne rentrons pas tout de suite à la Fourche : promenons-nous encore un peu… Souvent, je songeais à la petite fille qui se tenait si droite, à l'avant du bateau et qui, parfois, donnait des ordres au grand bougre que je suis, comme si elle parlait à son domestique. Et voilà que je la retrouve ici, par hasard!… Cependant je ne l'ai pas cherchée!… L'ai-je cherchée depuis cinq ans?… Je suis bien retourné en Floride, mais, en somme, j'y avais à faire… et quand j'ai demandé des nouvelles de la petite, on m'a dit qu'elle était partie avec son père… on ne savait pas pour où. »
Il m'avait lâché le bras. Il pressait l'une contre l'autre ses grandes mains, faisant effort, comme si cela pouvait rappeler de vieux souvenirs.
« Bien des fois, j'ai pensé à elle! Quand j'étais employé aux abattoirs de Chicago, j'apprenais la façon d'assommer et de dépecer les bêtes… eh bien, parfois, je revoyais brusquement la petite Annie Smith, là, tout à côté de moi… J'avais les bras couverts de sang. On marchait dans le sang. Ça puait le sang… Et je me demandais où pouvait être la petite Annie Smith… Maintenant… voilà que je la retrouve! »
Il ouvrait et fermait ses mains, comme s'il triturait de la pâte.
« J'ai eu du plaisir à tuer Jack Dill! du plaisir! entends-tu? Je n'avais jamais tué un homme… C'est délicieux! »
Oh! quelle abominable sincérité d'accent! Nous arrivions à la Fourche. Lesaloonétait vide. Van Horst s'assit.
« Apporte-moi un gin. »
Il buvait et, de temps en temps, parlait encore.
« Oui, quand j'assommais les bœufs dans l'abattoir, je me disais : « C'est pour la petite!… » Han!… et la bête tombait! »
Il haussa les épaules.
« A présent, on ne pourrait plus! tout se fait avec des machines!… mais alors!… »
Il souriait, d'un extraordinaire sourire mince que je ne lui connaissais pas. Je me tenais debout, effaré, sans dire mot. Il me prit la main.
« Je n'avais jamais tué un homme, eh bien, Olivier! quand j'ai senti mon couteau entrer dans sa poitrine, j'ai eu la même pensée que, jadis, à l'abattoir! Oui! j'ai pensé : « Ce sera pour la petite! » Et… »
Il sortit de nouveau son arme.
« … Tu as vu! ça n'a pas été long! J'ai enfoncé le couteau tout droit!… tout droit!… Han!… et la bête est tombée! »
Je reculai d'un pas, car, en disant ces mots, van Horst s'était brusquement retourné et, d'une seule détente du bras, avait fiché son couteau dans la cloison. Il l'y laissa et sortit de sa poche le couteau de Jack Dill.
Van Horst examinait avec soin le couteau de Jack Dill.
« C'est une bonne lame! »
Et il se mit à rire d'un petit rire doux.
Le Napoléon d'Epinal… Le clou de Sam Wells… Le couteau de van Horst… Cela faisait trois ornements aux cloisons de la Fourche.