XX.

C'était son arrêt de mort.

D'un grand coup, van Horst lui déchira le visage, cruellement, puis il jeta le fouet.

« Tu ne mérites pas une charge de fusil, dit-il d'une voix glacée ; tu ne mérites pas une balle de revolver ; non! je vais te noyer! Tu vois leYellow-Creek?… Je vais te noyer là. »

Johnnie Lee n'était pas un imbécile. Il comprit que tout effort serait vain. Il ne pouvait atteindre son fusil, posé à quelques mètres de là, sur deux branches basses. Désarmé, il restait à la merci du colosse.

La scène avait trop d'horreur!

« Van Horst! criai-je, vous n'allez pas le tuer! Van Horst! van Horst! je vous défends de le tuer! C'est un assassinat! »

Il me regarda d'un air ironique, et, soudain, je me trouvai à terre, moi aussi, renversé par une giffle.

Et voici ce que je vis.

Johnnie Lee était couché sur le dos, maintenu par le genou de van Horst.

« Si tu l'as embrassée, je te tue! Si non, tu peux aller au diable! »

Johnnie Lee serra les dents.

— Eh bien! oui! je l'ai embrassée! je l'ai embrassée de force!

— Alors, dit van Horst, tu vas aller dans un des trous deYellow-Creek… et si tu bouges, je te défonce la poitrine.

Il y eut un moment de silence, après quoi Johnnie Lee reprit d'une voix lente :

« Ecoutez. Laissez-moi me tuer moi-même. Je vous jure de ne pas fuir. Parole de gentilhomme! »

Van Horst hésita, puis :

« Allons! c'est bon! dit-il. Mais, fais vite! Je te donne cinq minutes. »

Et il leva son genou.

Johnnie Lee se remit sur les pieds avec peine. Il prit ce fusil de chasse que nous avions admiré, tandis que van Horst, ayant tiré son revolver, le tenait près de la figure du jeune homme.

« Mais… laissez donc! je me tuerai bien tout seul! »

Il n'y avait point d'effroi dans son regard… point d'effroi… une songerie profonde…

Il soupira, puis il dit à van Horst :

— Je vous prie de donner le fusil à mon domestique, pour qu'il le rapporte avec mes trophées de chasse. Legovernorsera content de savoir que j'ai tué tant de bêtes. Vous ferez ça, n'est-ce pas?

— Oui, répondit van Horst, le regard fixe, mais la bouche un peu tremblante.

— Et, maintenant, laissez-moi charger mon fusil.

Il le chargea avec soin, puis, de nouveau, ses yeux bleus se perdirent dans un rêve. Que voulez-vous! il songeait à son château en Cornouailles, ce petit!… Dans sa situation, peut-être me serais-je moins bien tenu.

« En me mettant le canon dans la bouche, je ne me raterai pas? » demanda-t-il.

Mais, tout à coup, van Horst se rua sur Johnnie Lee, lui arracha le fusil des mains, jeta l'arme dans le torrent, et, prenant le garçon par les deux épaules, il lui cria :

« Va-t'en! petit imbécile!… va-t'en vite!… Je serai à la Fourche dans une demi-heure. Il faut que tu sois parti avec ton domestique, ton chien et tes paquets. Va-t'en! va en Cornouailles! Allons! cours! cours vite! tu es un vaillant petit homme… il n'y a pas de déshonneur à courir. »

Et il le poussa loin de lui.

Mais Johnnie Lee ne voulut pas courir. Il s'éloigna, sans dire mot, sans tourner la tête, d'un pas rapide et sûr.

Il eut bientôt disparu.

Van Horst se tourna de mon côté.

« Excuse-moi de t'avoir gifflé, mais il ne faut pas se mêler de mes affaires. Dans une demi-heure nous serons à la Fourche. »

Quand nous entrâmes dans lesaloon, on nous apprit que Johnnie Lee était revenu de la chasse portant une vilaine blessure au visage, et qu'il était parti, aussitôt, avec son domestique.

« Ça vaut mieux ainsi, dit van Horst. Je veux bien tuer des hommes, mais pas assassiner des enfants. »


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