XXIV.

Oui, il n'y avait plus de querelles, à la Fourche, on causait, semblait-il, de bonne amitié : n'était la sauvagerie du paysage extérieur et le pittoresque grossier des costumes, vous eussiez tenu lesaloonpour une salle de conversation dans un café de province française : les drames n'affleurent pas toujours.

Pourtant, j'en sentais un en voie de formation. Jean Caldaguès se conciliait la faveur d'Annie Smith, cela était l'évidence même, par ce contraste violent qui le différenciait des autres habitués du bar. Sa bonhomie, son aisance, et surtout ce charme de méridional discret, si rare parmi des gens neufs, ne laissait pas de plaire. Hélas! Jean Caldaguès avait plu. Il captivait Annie par une cour souriante, et, de temps à autre, je surprenais dans les yeux de la jeune fille un regard douloureux qui me faisait peine.

A quoi pensait-elle? De quoi souffrait-elle? L'explication la plus simple eût été qu'elle aimait Caldaguès et avait peur de van Horst. Oui, mais, je ne sais pourquoi, cette solution me semblait pauvre. Il y avait autre chose, un problème plus compliqué que je n'arrivais pas à résoudre.

Imaginez lesaloon: quelques lumières imprécises, de l'alcool répandu sur les tables, des flaques par terre, van Horst jouant aux cartes dans un coin.

Annie Smith, assise à côté de son père, regardait vaguement devant elle. Tout auprès, Caldaguès lui parlait à mi-voix, et Annie répondait par un sourire ou par un signe de tête. Soudain, son regard rencontrait celui de van Horst. Elle baissait les paupières avec un frisson, ses joues s'empourpraient, on eût dit qu'elle avait honte.

Je n'y comprenais rien.

Van Horst restait silencieux. Pourtant, un soir, à la clôture, comme il venait de demander un verre de whisky, il m'interpella brusquement :

« Tu vois Caldaguès tous les jours? Dis-lui donc de ma part qu'il fera bien de parler de moins près à Annie, ou j'irai voir la couleur de ses tripes. »

Il parut hésiter. Sa voix baissa de plusieurs tons, ses lèvres tremblèrent…

— Mais, si elle l'aime, qu'elle vienne me le dire, et je m'en irai… Oui… oui… que Annie vienne me le dire… mais… qu'il ne m'en parle pas, lui!…

— Oh, van Horst! Taisez-vous donc!

Il n'y avait que nous deux dans la salle. Tout à coup, la porte s'ouvrit, et le gros Kid entra. Il tenait une bassine pleine du sang d'un porc qu'il venait de tuer.

« Etes-vous là, Maria? voici pour le boudin! » dit-il en posant la bassine.

Ses mains étaient rouges, rouges de sang, noires dans l'ombre.

« Serre-moi la main! cria van Horst d'une voix que je ne lui connaissais pas, une voix perçante, âpre, déréglée. Serre-moi les deux mains! »

Il saisit les mains du gros homme, et les broya dans les siennes.

« Lâche-moi donc! » dit Kid d'un air de mauvaise humeur.

Puis, s'adressant à moi :

« Verse-moi un whisky! Je vais me laver au ruisseau et je reviens. »

Van Horst regarda ses paumes gluantes et se mit à rire.

« Moi aussi, j'ai les mains rouges, maintenant. C'est tout de même beau, ce rouge-là, mais, le sang d'un homme est plus rouge encore! »

Il riait toujours en regardant ses mains tachées.

« C'est du sang de porc, tu comprends. C'est noir, c'est laid… oui… il faudrait du sang d'homme. »

Son visage s'était obscurci. Une grande ombre passait sur lui. Sa voix cassa dans une émotion trop vive :

« Ah! mon petit Olivier! maintenant je commence à ne plus vouloir que son corps… Elle, je ne l'aurai jamais. »

La salle était sinistre. La lampe brûlait jaune. Soudain la porte du taudis de Jimmy s'ouvrit. Sans doute le gosse ne pouvait-il pas dormir. Il fit quelques pas dans lesaloon, aperçut les mains pourpres de van Horst, et, poussant un cri suraigu, tomba en arrière. Son corps, sur le plancher, se pliait en arc de cercle. Jamais je n'ai assisté à plus belle crise de nerfs. Kid rentrait. Devant cette scène, il leva les bras.

« Malédiction! malédiction! s'écria-t-il sur ce ton qui semblait toujours prophétiser. L'esprit du mal est en lui, il est possédé! »


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