XXVII.

« Ah!… et puis, moi je ne m'en mêle plus, dit Holly ; ils peuvent vider leurs querelles ensemble! Je vais aller retrouver les camarades auYellow-Creek… Non, non! ajouta-t-il en se tournant vers sa femme qui s'était assise dans un coin, tu vas me faire le plaisir de venir avec moi. »

Jane Holly sortit à contre-cœur. Lesaloons'était vidé. Maria dormait dans la chambre, les émotions les plus vives n'ayant jamais retardé l'heure de sa sieste, et Jimmy était allé lui aussi auYellow-Creekpour porter unpanoublié par Kid.

Je restai seul. J'avais des verres à laver, et Maria tenait beaucoup à ce que le bar gardât au moins les apparences de la propreté. Je fis mon travail. Les mains dans l'eau, je songeais à la scène qui venait de se passer. Une pensée, particulièrement, ne me quittait pas, occupait toute ma tête. J'étais inquiet, je sentais une vive angoisse à l'approche de ce duel, mais un détail, surtout, me harcelait.

Van Horst nettoierait-il bien son fusil! J'aurais voulu vérifier les armes moi-même, le fusil de Caldaguès aussi bien que l'autre. Une demi-heure plus tard, je réfléchissais encore à ces choses, quand Annie Smith suivie de son père revint de sa course en forêt.

— Pouah! dit-elle d'un air dégoûté. Nous sommes allés jusqu'au ruisseau, et, en revenant, nous avons failli être asphyxiés. Tu sais, le grand cèdre fourchu qui est au coude deYellow-Creek, eh bien, il y a deux biches qui sont crevées tout à côté. C'est infect, plein de mouches et d'oiseaux!

— Oui, répondis-je, je supposais bien qu'il y avait une charogne quelque part, j'ai vu des vautours qui tournoyaient ce matin.

Van Horst et Caldaguès entraient, leurs fusils à la main.

« Il y a une charogne dans la forêt? Tiens! Tiens!… »

Van Horst regarda Caldaguès.

« Nous nous arrangerons pour que les vautours aient un petit supplément! Allons! ajouta-t-il en me frappant sur l'épaule, ne prends pas cette mine désolée. »

Et, tout bas, de manière que Jean Caldaguès et moi fussions seuls à l'entendre :

« Ça ne fait rien, petit, dit-il encore. Il te restera toujours un ami sur deux. »

Le calme qu'ils affectaient, qu'ils avaient réellement, était insoutenable. Ils ne se détestaient pas. Non… ils sentaient fortement, van Horst avec plus d'âpreté, Caldaguès avec plus de philosophie, qu'il fallait que l'un d'eux disparût.

Annie ne participait en rien au drame. Elle croyait, sans doute, que les deux hommes allaient chasser ensemble, et peut-être s'en étonnait-elle. Pourtant elle alla, fort tranquillement, s'asseoir sur l'herbe, avec son père, pour se reposer dans l'ombre deBig Ben.

— Vous êtes prêt? dit van Horst.

— Oui! répondit Caldaguès.

Ils avaient posé leurs fusils sur la table.

— Alors, partons! dit van Horst.

— Buvons d'abord un verre, chacun à notre santé. Sers-nous, Olivier!

Je crois avoir un peu tremblé en remplissant les verres, mais je repris courage pour poser une question qui me brûlait la bouche :

« Van Horst, dis-je, laissez-moi voir si votre fusil est bien propre. Vous m'avez rendu plus d'un service, et je vous aime beaucoup. Laissez-moi démonter votre arme, et vous aussi, Caldaguès, laissez-moi démonter et nettoyer votre arme. Peut-être est-ce ma dernière demande à l'un de vous ; ne me refusez pas. »

Ils se regardèrent et eurent tous deux un bon sourire franc.

« Mais oui! mais oui! seulement dépêche-toi! »

Ils s'assirent et fumèrent avec tranquillité. Ce calme m'épouvantait plus que la pire explosion de colère. Il n'y avait pas à intercéder comme dans l'aventure de Johnnie Lee, il n'y avait qu'à se livrer au destin.

Je me mis donc à nettoyer les deux armes. Pendant ce temps, ils parlèrent de choses indifférentes, de ce que pouvait rendreYellow-Creek, du graissage des glissières dans la forêt, et ni l'un ni l'autre ne se pencha pour voir, par la porte, Annie Smith, assise à l'ombre deBig Ben.

Quand j'eus fini, ils me serrèrent la main.

— C'est bien entendu, dit van Horst. En sortant d'ici, je tournerai à droite, et vous à gauche. Nous marcherons chacun trois milles en suivant la lisière de la forêt, et puis nous entrerons sous bois. Au revoir, Olivier.

— Au revoir, petit.

Ils sortirent. Je restai sur le seuil.

— Au revoir, miss Smith, dit Caldaguès, en passant devant elle, et peut-être à ce soir.

— Au revoir, Annie Smith, dit van Horst, et à ce soir, j'espère.

Van Horst tourna à droite. Caldaguès tourna à gauche. Machinalement j'ébauchai un signe de croix, comme j'avais vu faire jadis à une vieille femme catholique, que mon père appelait l'Epouse de l'Antéchrist. Et je demeurai là, debout, stupide, ne sachant plus penser qu'à une chose : à cette vieille femme que j'avais vue dans le temps, et que mon père appelait l'Epouse de l'Antéchrist.

Ils avaient disparu depuis quelques instants, lorsque Annie m'appela :

« Olivier!… où vont-ils? »

Elle n'avait répondu que par un signe à l'adieu des deux hommes, et se promenait maintenant, de long en large, devant la buvette.

« Oh! c'est très simple, répondis-je. Ils vont jouer ensemble à coups de fusils, et c'est vous qui êtes l'enjeu. »


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