Une nuit offre toujours quelque chose de singulier, le lit étant un des lieux du monde où se font les plus belles métamorphoses, mais je dois dire qu'à ce point de vue, Maria ne sut point me surprendre. En elle, l'amoureuse restait pareille à la tenancière de bar : elle réglait ses amours avec la même placidité que ses comptes.
Bien que la chambre fût exiguë, elle manquait d'intimité. La fenêtre grande ouverte faisait croire que l'on couchait dehors.
Il me venait peu à peu une sorte de tendresse pour la femme au gros corps, aux yeux doux qui se donnait à moi, et, sous la lampe jaune, affadie par le clair de la nuit, je regardais affectueusement cette bouche baisée où ne se découvrait nulle ironie et ces bras qui savaient encore étreindre. De temps à autre, Maria me parlait et, comme si j'avais maintenant des droits sur elle, m'expliquait sa vie et combien elle aimait l'amour, et combien aussi elle avait peur de l'amour quand il s'accompagnait de violences funestes. Le plaisir était pour elle une agréable habitude dont, certes, elle tirait parti, mais qui ne l'avilissait point. Elle n'avait pas connu l'étreinte du viveur, elle ne savait rien de la débauche, et venaient lui demander de l'amour ceux-là seuls qui en avaient soif. Maria ne s'étonna donc point de ma fièvre, elle ne s'amusa point de ma candeur : cette fièvre d'aimer, elle la trouvait chez presque tous ses amants, et cette candeur, pour une part, elle la portait en elle-même.
Cela n'empêche que ma fougue finit par l'émouvoir, et je me souviens encore de certains bons sourires un peu troublés, un peu mouillés, après quoi je m'emparai d'elle à nouveau pour notre double satisfaction.
Quand j'eus fait, je m'allongeai à ses côtés et nous causâmes encore. Plus tard, la lampe soufflée, nous parlions toujours dans la chambre obscure où pénétraient les bruissements, les chants de source et les coups d'ailes de la forêt toute proche. Puis, Maria ferma les yeux et je restai près d'elle, heureux, reconnaissant, vaguement attendri, dénombrant sans colère les amants que m'avait avoués ma première maîtresse et songeant qu'il était plaisant de vivre.
Je rêvais, Maria dormait. Je songeais maintenant à van Horst, à son tumultueux amour, à cette femme qui ne voulait pas de lui, à ce qui pourrait bien s'ensuivre, et je ne comprenais pas, et j'interrogeais l'ombre qui murmurait sans trêve… Enfin le sommeil me prit à mon tour.
Je fus réveillé par un baiser sur le front et par une voix qui disait :
— Olivier! il faut aller nettoyer lesaloon.
— Oh! m'écriai-je…
Puis, me reprenant aussitôt :
« J'y vais, madame Maria. »
Et je sautai du lit.
Je ne vois pas qu'il y ait eu, dès lors, rien de nouveau dans notre petit monde de la Fourche, sinon que je notais avec une sorte de plaisir et plus d'intérêt qu'auparavant la qualité des amants de la vieille Maria. Durant le mois qui suivit, je disposai le whisky et les verres pour neuf clients, à savoir : Carletti qui me réveilla en pleine nuit par une chanson napolitaine, une ode de victoire sans doute, un bûcheron du camp voisin, hâbleur et bancal, moi-même, deuxcowboysqui allaient à San Francisco, le gros Kid, dont j'imaginais mal les effusions prophétiques, moi-même encore, Mosé, un prospecteur de mines, le gros Kid et deux passants dont j'oublie le métier.
Ainsi, les journées se suivirent tant bien que mal ; je m'ennuyais beaucoup, et, lorsque je m'ennuyais trop, je respirais l'air du soir sous les arbres.