« Eh bien! est-ce que tu me la donnes? »
Sa voix était très calme, un peu sarcastique, et, comme toujours, bien posée, riche de timbre ; une voix pleine, sûre, une vraie voix d'homme.
Il regardait Smith dans les yeux. Smith prit son verre en tremblant, but une gorgée et répondit avec assez de courage, par des paroles nettes, mais lentement, comme pour une discussion d'affaires entre gens polis :
— Je t'ai déjà dit non. Il est inutile que tu insistes.
— Tu sais, répliqua van Horst, que je t'ai posé cette question trois fois : la première fois, au bord duYellow-Creek, le soir de l'orage ; la seconde fois, il y a une dizaine de jours, quand je t'ai rencontré dans la forêt ; la troisième fois, ici même, c'était dimanche dernier. Ça fait la quatrième fois, maintenant.
— Parfaitement exact… Et, chaque fois, je t'ai dit non.
— Tu te rappelles la somme que je t'ai offerte, le soir de l'orage? Ecoute… je t'offre le double.
Smith eut un rire triste. Il tira les plis de ses joues.
« Je t'ai déjà dit que je ne la vendais pas. Je ne la vends pas plus aujourd'hui que le soir de l'orage. Il y a des choses que l'on ne peut pas vendre. »
J'eus envie de regarder Maria, mais je me retins.
— Tu avoueras, dit van Horst, que j'ai été très patient. J'aurais pu l'enlever dès la première fois.
— Oh! oui!… très patient… et je pense que tu aurais pu l'enlever… peut-être…
— Alors, pourquoi ne veux-tu pas me la donner?
Smith reprit haleine, puis, très simplement :
« Pourquoi? dit-il… Parce que ma fille ne t'aime pas. »
Il y eut dans les yeux de van Horst une stupéfaction d'enfant… Il le savait bien, cependant!
— C'est possible! cria-t-il en abattant son poing sur la table… mais je la veux!
— Tu ne l'auras pas, puisqu'elle ne t'aime pas.
— Jérôme Smith! fais attention! je suis capable de tout pour avoir ta fille! N'essaye pas de m'exaspérer! donne-la-moi!
— Non! dit Smith, puisqu'elle ne t'aime pas!
Van Horst se tut un instant. Il regardait Smith et se mordait le poing.
— Alors, reprit-il, je la prendrai!
— Peut-être! dit Smith, mais tu ne pourras la garder, puisqu'elle ne t'aime pas!
Van Horst avait pris le coin de la table et le serrait entre ses doigts. Soudain, il lâcha prise.
« Smith, dit-il d'une voix changée, je n'ai jamais supplié personne mais, pour avoir Annie, je ferai cela encore. Je te supplie, Jérôme Smith, de me donner ta fille et je te jure de la rendre heureuse. »
Smith haussa lentement les épaules.
« Tu ne la rendras pas heureuse, dit-il, puisqu'elle ne t'aime pas! »
Alors je compris que van Horst n'en supporterait pas davantage. Il avait tressailli comme quelqu'un à qui l'on a fait peur. Ses dents claquaient un peu ; sa face était très rouge… Pourtant, encore une fois il parla d'une voix presque calme :
— En aime-t-elle un autre?
— Je ne sais pas, dit Smith, mais toi, elle ne t'aime pas.
Van Horst se leva.
« Bien! dit-il, bien! Pour l'avoir il faudra donc que je tue! »
Smith ne répondit rien d'abord, puis, en tous petits accents brisés il murmura :
« Tu as déjà tué! tu as déjà du sang sur les mains! »
Il regardait les siennes, semblant croire qu'elles étaient tachées, elles aussi, et il ajouta, plus bas encore, comme pour une confidence très secrète :
— Tais-toi! van Horst! tais-toi! tu me fais horreur, en vérité!
— Personne ne m'a jamais parlé ainsi! dit van Horst d'une voix singulièrement paisible et grave.
Il regardait Smith de haut en bas.
Smith retrouva son courage. Il leva la tête et répondit :
« C'est que personne n'a osé! mais, un jour, ils oseront tous, et ils crieront plus haut que moi, car moi, j'ai peur de ta force qui est très grande ; j'ai peur de toi, parce que je suis vieux et faible. Eux, se mettront à plusieurs, et tu sauras que le sang se paye par le sang! Tes crimes t'accuseront! tes crimes t'écraseront! et ce sera bientôt! Déjà tu pues le cadavre! Oh! je te vois si bien en cadavre! Et pas un homme ne te regrettera! Et pas une femme ne te pleurera! Et ta chair sentira si mauvais que ceux qui t'approcheront vomiront de dégoût! Tu seras une charogne! une charogne! entends-tu! dont les chiens ne voudront pas! »
La voix du vieux Smith montait vers l'aigu ; celle de van Horst baissa de plusieurs tons. Il grogna d'un air indifférent :
— Dis encore une fois non!
— Si tu veux!… eh bien… non!
— Alors!… alors!…
Les poings fermés, les yeux fixes, la bouche serrée, van Horst tâchait de se retenir…
« Non! » dit encore Smith avec le cri d'un enfant.
Et van Horst, n'en pouvant plus, éclata :
« Non?… alors fais tes prières!… et puis, en somme, c'est inutile! tu les feras… de l'autre côté! »
Il avait rugi ces quelques mots.
« Celui qui répandra le sang de l'homme, cria Smith, par… »
Il n'acheva point.
Je pense qu'il voulait dire :
« Celui qui répandra le sang de l'homme, par l'homme son sang sera répandu,Genèse, IX, 6. »
Mais la fin du verset demeura dans sa gorge.
Dix énormes doigts s'emparèrent de Smith, et, quelque temps, le manièrent, le secouèrent, jouèrent avec. Il était une pauvre chose impuissante, une très pauvre chose qui ne résistait pas. On n'eût guère pensé que son cou fût si mince. Palpé, tourné, soulevé, lâché, pris et repris, lancé de droite et de gauche, d'une main à l'autre main, Smith s'écroula quand son bourreau eut fini. Par terre, il formait un tout petit tas, mais ce tout petit tas vivait encore, car je voyais la tête du vieux osciller entre les deux épaules et ce balancement disait encore : non! Smith disait encore : non!
Van Horst avait reculé de deux pas.
« Non! non! » faisait la tête pourpre de Smith.
Van Horst poussa une sorte de beuglement, ressaisit le corps par la nuque, cette fois, et d'une seule détente du bras, le projeta, face en avant, contre le mur.
Il s'y écrasa, et van Horst resta debout, les mains vides.
Nous avions tous très peur. Quelqu'un murmura pourtant. Je ne sais qui. C'était d'une belle audace.
Van Horst se retourna. Il souriait!
« A qui le tour? »
Il montra ses mains… Quelles mains!
« Et, d'ailleurs… »
Il sortit son revolver.
« Voici Tom!… il n'a que cinq mots à dire, mais… »
Nul ne souffla plus mot.
« Allons! vous êtes sages! »
Et il sortit.