NOTES:[1]Je renvoie ceux qui voudraient approfondir cette question à l'intéressante brochure que M. H. Coulon a publiée sur ce sujet, en 1892, sous ce titre:le Divorce et l'Adultère(De l'abrogation des lois pénales en matière d'adultère).[2]Madame Aubernon de Nerville.[3]H. Coulon,Le Divorce et la Séparation.[4]Il serait injuste de reprocher aux Tribunaux français ces mauvaises mœurs de justice comme une exception inconnue ailleurs. En tous temps et en tous lieux les gens du peuple ont vu leurs affaires traitées avec cette désinvolture. M. de Bismarck, qui n'avait pas l'âme tendre, en fut indigné dans sa jeunesse. Il conte en ces termes, dans sesMémoires, le fâcheux souvenir que lui laissèrent ses fonctions de stagiaire près d'un Tribunal de divorces:«La première occupation où les stagiaires eussent à agir par eux-mêmes, consistait à traiter les affaires de divorce. Évidemment on devait considérer ces affaires comme étant les moins importantes; on en avait chargé le plus incapable des conseillers, nommé Prætorius. En réalité elles étaient abandonnées aux petits stagiaires imberbes; ils avaient à apprendre sur elles, commein corpore vili, leur rôle de juge, sous la responsabilité, il est vrai, du sieur Prætorius. Mais celui ci n'assistait jamais à leurs délibérations. Pour dépeindre M. le président aux nouveaux venus, les anciens leur racontaient qu'à l'audience, quand pour le vote on le faisait sortir de sa douce somnolence, il avait coutume de dire: «Je vote comme notre collègue Tempelhof», et que fort souvent il fallait lui faire observer que M. Tempelhof n'assistait pas à l'audience.»Un jour je lui rendis compte de mon embarras. J'avais à peine vingt ans, et il me fallait faire, entre époux très excités, une tentative de conciliation, tentative qui, à mes yeux, avait un caractère religieux et moral, en quelque sorte sacré; étant donné mon état d'âme, je ne me sentais pas à la hauteur. Je trouvai Prætorius de fort mauvaise humeur, comme l'est un vieux monsieur qu'on réveille mal à propos; de plus, il nourrissait à mon endroit l'animosité de beaucoup de vieux bureaucrates contre de jeunes gentilshommes. Il me dit avec un petit sourire de dédain: «C'est bien fâcheux, monsieur le référendaire, que vous ne sachiez pas vous tirer d'affaire. Je vais vous faire voir comment on s'y prend.» Je me rendis avec lui dans la salle d'audience. Le cas était le suivant: le mari demandait le divorce, la femme n'en voulait pas; le mari l'accusait d'adultère, la femme, pleurant abondamment, jurait d'un ton déclamatoire qu'elle était innocente et qu'elle voulait rester avec son mari malgré les mauvais traitements qu'il lui infligeait. Prætorius, qui avait un cheveu sur la langue, dit à la femme: «Mais, ma bonne femme, ne soyez donc pas si bête; qu'est-ce que vous en retirerez? quand vous rentrerez, votre mari vous rouera de coups, vous ne pourrez y tenir longtemps. Dites-donc tout bonnement oui, et vous serez du coup débarrassée de votre ivrogne.» La femme pleurant et criant lui répondit: «Je suis une honnête femme, je n'accepterai jamais cette tare, je ne veux pas être une divorcée!» Le juge et la femme continuèrent sur ce ton, et après un certain nombre d'admonestations de la part de l'un, de répliques de la part de l'autre, Prætorius se tourna vers moi en disant: «Comme elle ne veut pas entendre raison, écrivez, monsieur le référendaire»; et il me dicta cette phrase qu'aujourd'hui encore je sais par cœur, tellement grande fut l'impression qu'elle produisit sur moi: «Après tentative de conciliation et les arguments empruntés à la morale et à la religion n'ayant pas produit d'effet, il a été donné suite à la procédure dans les termes suivants». Mon chef se leva et me dit: «Retenez une fois pour toutes comment on procède, et à l'avenir laissez-moi tranquille avec ces histoires-là.» Je l'accompagnai jusqu'à la porte, puis la délibération continua.»[5]Chez Masson, 1883.[6]LeBulletinde l'Institut international de statistique, qui vient de paraître à Saint-Pétersbourg, compare les divorces dans les différents pays de l'Europe. Il y en a dix-sept pour mille mariages, en Allemagne. C'est un chiffre assez moyen. Le divorce est surtout répandu en Suisse, où il atteint quarante pour mille. La France tient le second rang avec vingt et un; puis vient la Roumanie, avec vingt. De tous les pays, celui où l'on se sépare le moins est l'Angleterre, une fois et demie sur mille. Les divorces suisses viennent le plus souvent d'un «consentement mutuel, et d'un grand relâchement du lien conjugal»; les divorces français et roumains de sévices et d'injures. L'adultère de la femme française produit douze divorces sur cent, celui du mari sept seulement. En Suède, les causes sont multiples: abandon du mari, abandon de la femme, ivrognerie, violences, tout le théâtre d'Ibsen.—La classe qui divorce le plus est celle des industriels et des commerçants. En France et dans la plupart des pays, la séparation est le plus souvent demandée par la femme; cependant, en Angleterre, elle est bien plus souvent demandée par le mari, sans qu'on puisse savoir si cette singularité est fâcheuse pour l'honneur des maris anglais, ou de leurs femmes. Chose assez singulière, la plupart des divorcés ont des enfants. Un petit nombre seulement de conjoints se quittent avant une année révolue. Mais on en voit beaucoup qui se séparent avant que leur mariage ait duré un lustre; beaucoup aussi pour qui le divorce arrive entre la cinquième et la dixième année. L'épidémie est maxima entre la dixième et la vingtième. Après ce délai, le divorce est rare. La résignation est l'hôte des noces d'argent. (Débats, 15 sept. 1899.)[7]Étude démographique du divorce, chap.XIII.[8]«L'Amérique est renommée pour la facilité et la promptitude avec lesquelles s'y défont les mariages. Les procédures de divorce n'y sont jamais très longues: il est d'usage courant qu'elles se terminent en quelques jours; on en connaît un certain nombre qui n'ont pas duré plus de deux heures. Mais le record de la célérité en matière de divorce appartient certainement à l'État de Nébraska où une femme vient de faire assigner, enquêter et juger son mari, en onze minutes, pas une seconde de plus. La justice américaine est peut-être aveugle, comme tant d'autres: après un pareil exemple, on ne peut pas lui reprocher d'aller d'un pied boiteux. Il faut, d'ailleurs, qu'il en soit ainsi; car les Américains ne divorcent point par dégoût du mariage: ils ne se séparent, au contraire, que pour se remarier, et pour se remarier même le plus souvent possible. Dans l'État d'Indiana, une certaine Aunt Polly Owens, mariée pour la première fois à l'âge de quinze ans, en est aujourd'hui à son quinzième époux (ces multiples unions ne lui ont donné que six filles; mais chacune porte le nom d'un père différent). Aunt Polly Owens est, en ce genre, le sujet le plus remarquable de l'État d'Indiana, et son exemple mérite d'être médité. Il est tout à l'honneur, en effet, des divers intéressés; il prouve, d'une part, la persévérance de la femme qui, sans se décourager, poursuit à travers tant de vicissitudes la conquête du bonheur, et démontre, d'ailleurs, les qualités relatives des quatorze premiers maris qui, sans répondre tout à fait à l'idéal de leur commune épouse, lui ont laissé cependant toute la fraîcheur de ses illusions. Après madame Owens, mais bien loin derrière elle, on cite, dans ce même État d'Indiana, Edward Dorsey, marié six fois, père de quarante-neuf fils; John Gribby qui, à l'âge de soixante-sept ans, a épousé en sixièmes noces Dijela Clark, d'Anderson, laquelle, à cinquante-sept ans, en était à son cinquième mariage. On en cite encore beaucoup d'autres; mais c'en est assez pour montrer que les progrès du divorce en Amérique ne correspondent nullement à unkrachdu mariage. Celui-ci, au contraire, n'a jamais été plus en faveur aux pays d'outre-mer, et c'est même pour cela que les juges américains opèrent si promptement. Ils ne peuvent pas faire durer six mois, comme en France, une procédure de divorce: cela ferait tort aux justiciables d'un mariage ou deux.»(Débats, 29 août.)[9]Report of the commissioner of labor.Causes pour lesquelles le divorce est accordé, chapitre IV.
[1]Je renvoie ceux qui voudraient approfondir cette question à l'intéressante brochure que M. H. Coulon a publiée sur ce sujet, en 1892, sous ce titre:le Divorce et l'Adultère(De l'abrogation des lois pénales en matière d'adultère).[2]Madame Aubernon de Nerville.[3]H. Coulon,Le Divorce et la Séparation.[4]Il serait injuste de reprocher aux Tribunaux français ces mauvaises mœurs de justice comme une exception inconnue ailleurs. En tous temps et en tous lieux les gens du peuple ont vu leurs affaires traitées avec cette désinvolture. M. de Bismarck, qui n'avait pas l'âme tendre, en fut indigné dans sa jeunesse. Il conte en ces termes, dans sesMémoires, le fâcheux souvenir que lui laissèrent ses fonctions de stagiaire près d'un Tribunal de divorces:«La première occupation où les stagiaires eussent à agir par eux-mêmes, consistait à traiter les affaires de divorce. Évidemment on devait considérer ces affaires comme étant les moins importantes; on en avait chargé le plus incapable des conseillers, nommé Prætorius. En réalité elles étaient abandonnées aux petits stagiaires imberbes; ils avaient à apprendre sur elles, commein corpore vili, leur rôle de juge, sous la responsabilité, il est vrai, du sieur Prætorius. Mais celui ci n'assistait jamais à leurs délibérations. Pour dépeindre M. le président aux nouveaux venus, les anciens leur racontaient qu'à l'audience, quand pour le vote on le faisait sortir de sa douce somnolence, il avait coutume de dire: «Je vote comme notre collègue Tempelhof», et que fort souvent il fallait lui faire observer que M. Tempelhof n'assistait pas à l'audience.»Un jour je lui rendis compte de mon embarras. J'avais à peine vingt ans, et il me fallait faire, entre époux très excités, une tentative de conciliation, tentative qui, à mes yeux, avait un caractère religieux et moral, en quelque sorte sacré; étant donné mon état d'âme, je ne me sentais pas à la hauteur. Je trouvai Prætorius de fort mauvaise humeur, comme l'est un vieux monsieur qu'on réveille mal à propos; de plus, il nourrissait à mon endroit l'animosité de beaucoup de vieux bureaucrates contre de jeunes gentilshommes. Il me dit avec un petit sourire de dédain: «C'est bien fâcheux, monsieur le référendaire, que vous ne sachiez pas vous tirer d'affaire. Je vais vous faire voir comment on s'y prend.» Je me rendis avec lui dans la salle d'audience. Le cas était le suivant: le mari demandait le divorce, la femme n'en voulait pas; le mari l'accusait d'adultère, la femme, pleurant abondamment, jurait d'un ton déclamatoire qu'elle était innocente et qu'elle voulait rester avec son mari malgré les mauvais traitements qu'il lui infligeait. Prætorius, qui avait un cheveu sur la langue, dit à la femme: «Mais, ma bonne femme, ne soyez donc pas si bête; qu'est-ce que vous en retirerez? quand vous rentrerez, votre mari vous rouera de coups, vous ne pourrez y tenir longtemps. Dites-donc tout bonnement oui, et vous serez du coup débarrassée de votre ivrogne.» La femme pleurant et criant lui répondit: «Je suis une honnête femme, je n'accepterai jamais cette tare, je ne veux pas être une divorcée!» Le juge et la femme continuèrent sur ce ton, et après un certain nombre d'admonestations de la part de l'un, de répliques de la part de l'autre, Prætorius se tourna vers moi en disant: «Comme elle ne veut pas entendre raison, écrivez, monsieur le référendaire»; et il me dicta cette phrase qu'aujourd'hui encore je sais par cœur, tellement grande fut l'impression qu'elle produisit sur moi: «Après tentative de conciliation et les arguments empruntés à la morale et à la religion n'ayant pas produit d'effet, il a été donné suite à la procédure dans les termes suivants». Mon chef se leva et me dit: «Retenez une fois pour toutes comment on procède, et à l'avenir laissez-moi tranquille avec ces histoires-là.» Je l'accompagnai jusqu'à la porte, puis la délibération continua.»[5]Chez Masson, 1883.[6]LeBulletinde l'Institut international de statistique, qui vient de paraître à Saint-Pétersbourg, compare les divorces dans les différents pays de l'Europe. Il y en a dix-sept pour mille mariages, en Allemagne. C'est un chiffre assez moyen. Le divorce est surtout répandu en Suisse, où il atteint quarante pour mille. La France tient le second rang avec vingt et un; puis vient la Roumanie, avec vingt. De tous les pays, celui où l'on se sépare le moins est l'Angleterre, une fois et demie sur mille. Les divorces suisses viennent le plus souvent d'un «consentement mutuel, et d'un grand relâchement du lien conjugal»; les divorces français et roumains de sévices et d'injures. L'adultère de la femme française produit douze divorces sur cent, celui du mari sept seulement. En Suède, les causes sont multiples: abandon du mari, abandon de la femme, ivrognerie, violences, tout le théâtre d'Ibsen.—La classe qui divorce le plus est celle des industriels et des commerçants. En France et dans la plupart des pays, la séparation est le plus souvent demandée par la femme; cependant, en Angleterre, elle est bien plus souvent demandée par le mari, sans qu'on puisse savoir si cette singularité est fâcheuse pour l'honneur des maris anglais, ou de leurs femmes. Chose assez singulière, la plupart des divorcés ont des enfants. Un petit nombre seulement de conjoints se quittent avant une année révolue. Mais on en voit beaucoup qui se séparent avant que leur mariage ait duré un lustre; beaucoup aussi pour qui le divorce arrive entre la cinquième et la dixième année. L'épidémie est maxima entre la dixième et la vingtième. Après ce délai, le divorce est rare. La résignation est l'hôte des noces d'argent. (Débats, 15 sept. 1899.)[7]Étude démographique du divorce, chap.XIII.[8]«L'Amérique est renommée pour la facilité et la promptitude avec lesquelles s'y défont les mariages. Les procédures de divorce n'y sont jamais très longues: il est d'usage courant qu'elles se terminent en quelques jours; on en connaît un certain nombre qui n'ont pas duré plus de deux heures. Mais le record de la célérité en matière de divorce appartient certainement à l'État de Nébraska où une femme vient de faire assigner, enquêter et juger son mari, en onze minutes, pas une seconde de plus. La justice américaine est peut-être aveugle, comme tant d'autres: après un pareil exemple, on ne peut pas lui reprocher d'aller d'un pied boiteux. Il faut, d'ailleurs, qu'il en soit ainsi; car les Américains ne divorcent point par dégoût du mariage: ils ne se séparent, au contraire, que pour se remarier, et pour se remarier même le plus souvent possible. Dans l'État d'Indiana, une certaine Aunt Polly Owens, mariée pour la première fois à l'âge de quinze ans, en est aujourd'hui à son quinzième époux (ces multiples unions ne lui ont donné que six filles; mais chacune porte le nom d'un père différent). Aunt Polly Owens est, en ce genre, le sujet le plus remarquable de l'État d'Indiana, et son exemple mérite d'être médité. Il est tout à l'honneur, en effet, des divers intéressés; il prouve, d'une part, la persévérance de la femme qui, sans se décourager, poursuit à travers tant de vicissitudes la conquête du bonheur, et démontre, d'ailleurs, les qualités relatives des quatorze premiers maris qui, sans répondre tout à fait à l'idéal de leur commune épouse, lui ont laissé cependant toute la fraîcheur de ses illusions. Après madame Owens, mais bien loin derrière elle, on cite, dans ce même État d'Indiana, Edward Dorsey, marié six fois, père de quarante-neuf fils; John Gribby qui, à l'âge de soixante-sept ans, a épousé en sixièmes noces Dijela Clark, d'Anderson, laquelle, à cinquante-sept ans, en était à son cinquième mariage. On en cite encore beaucoup d'autres; mais c'en est assez pour montrer que les progrès du divorce en Amérique ne correspondent nullement à unkrachdu mariage. Celui-ci, au contraire, n'a jamais été plus en faveur aux pays d'outre-mer, et c'est même pour cela que les juges américains opèrent si promptement. Ils ne peuvent pas faire durer six mois, comme en France, une procédure de divorce: cela ferait tort aux justiciables d'un mariage ou deux.»(Débats, 29 août.)[9]Report of the commissioner of labor.Causes pour lesquelles le divorce est accordé, chapitre IV.
[1]Je renvoie ceux qui voudraient approfondir cette question à l'intéressante brochure que M. H. Coulon a publiée sur ce sujet, en 1892, sous ce titre:le Divorce et l'Adultère(De l'abrogation des lois pénales en matière d'adultère).
[2]Madame Aubernon de Nerville.
[3]H. Coulon,Le Divorce et la Séparation.
[4]Il serait injuste de reprocher aux Tribunaux français ces mauvaises mœurs de justice comme une exception inconnue ailleurs. En tous temps et en tous lieux les gens du peuple ont vu leurs affaires traitées avec cette désinvolture. M. de Bismarck, qui n'avait pas l'âme tendre, en fut indigné dans sa jeunesse. Il conte en ces termes, dans sesMémoires, le fâcheux souvenir que lui laissèrent ses fonctions de stagiaire près d'un Tribunal de divorces:
«La première occupation où les stagiaires eussent à agir par eux-mêmes, consistait à traiter les affaires de divorce. Évidemment on devait considérer ces affaires comme étant les moins importantes; on en avait chargé le plus incapable des conseillers, nommé Prætorius. En réalité elles étaient abandonnées aux petits stagiaires imberbes; ils avaient à apprendre sur elles, commein corpore vili, leur rôle de juge, sous la responsabilité, il est vrai, du sieur Prætorius. Mais celui ci n'assistait jamais à leurs délibérations. Pour dépeindre M. le président aux nouveaux venus, les anciens leur racontaient qu'à l'audience, quand pour le vote on le faisait sortir de sa douce somnolence, il avait coutume de dire: «Je vote comme notre collègue Tempelhof», et que fort souvent il fallait lui faire observer que M. Tempelhof n'assistait pas à l'audience.
»Un jour je lui rendis compte de mon embarras. J'avais à peine vingt ans, et il me fallait faire, entre époux très excités, une tentative de conciliation, tentative qui, à mes yeux, avait un caractère religieux et moral, en quelque sorte sacré; étant donné mon état d'âme, je ne me sentais pas à la hauteur. Je trouvai Prætorius de fort mauvaise humeur, comme l'est un vieux monsieur qu'on réveille mal à propos; de plus, il nourrissait à mon endroit l'animosité de beaucoup de vieux bureaucrates contre de jeunes gentilshommes. Il me dit avec un petit sourire de dédain: «C'est bien fâcheux, monsieur le référendaire, que vous ne sachiez pas vous tirer d'affaire. Je vais vous faire voir comment on s'y prend.» Je me rendis avec lui dans la salle d'audience. Le cas était le suivant: le mari demandait le divorce, la femme n'en voulait pas; le mari l'accusait d'adultère, la femme, pleurant abondamment, jurait d'un ton déclamatoire qu'elle était innocente et qu'elle voulait rester avec son mari malgré les mauvais traitements qu'il lui infligeait. Prætorius, qui avait un cheveu sur la langue, dit à la femme: «Mais, ma bonne femme, ne soyez donc pas si bête; qu'est-ce que vous en retirerez? quand vous rentrerez, votre mari vous rouera de coups, vous ne pourrez y tenir longtemps. Dites-donc tout bonnement oui, et vous serez du coup débarrassée de votre ivrogne.» La femme pleurant et criant lui répondit: «Je suis une honnête femme, je n'accepterai jamais cette tare, je ne veux pas être une divorcée!» Le juge et la femme continuèrent sur ce ton, et après un certain nombre d'admonestations de la part de l'un, de répliques de la part de l'autre, Prætorius se tourna vers moi en disant: «Comme elle ne veut pas entendre raison, écrivez, monsieur le référendaire»; et il me dicta cette phrase qu'aujourd'hui encore je sais par cœur, tellement grande fut l'impression qu'elle produisit sur moi: «Après tentative de conciliation et les arguments empruntés à la morale et à la religion n'ayant pas produit d'effet, il a été donné suite à la procédure dans les termes suivants». Mon chef se leva et me dit: «Retenez une fois pour toutes comment on procède, et à l'avenir laissez-moi tranquille avec ces histoires-là.» Je l'accompagnai jusqu'à la porte, puis la délibération continua.»
[5]Chez Masson, 1883.
[6]LeBulletinde l'Institut international de statistique, qui vient de paraître à Saint-Pétersbourg, compare les divorces dans les différents pays de l'Europe. Il y en a dix-sept pour mille mariages, en Allemagne. C'est un chiffre assez moyen. Le divorce est surtout répandu en Suisse, où il atteint quarante pour mille. La France tient le second rang avec vingt et un; puis vient la Roumanie, avec vingt. De tous les pays, celui où l'on se sépare le moins est l'Angleterre, une fois et demie sur mille. Les divorces suisses viennent le plus souvent d'un «consentement mutuel, et d'un grand relâchement du lien conjugal»; les divorces français et roumains de sévices et d'injures. L'adultère de la femme française produit douze divorces sur cent, celui du mari sept seulement. En Suède, les causes sont multiples: abandon du mari, abandon de la femme, ivrognerie, violences, tout le théâtre d'Ibsen.—La classe qui divorce le plus est celle des industriels et des commerçants. En France et dans la plupart des pays, la séparation est le plus souvent demandée par la femme; cependant, en Angleterre, elle est bien plus souvent demandée par le mari, sans qu'on puisse savoir si cette singularité est fâcheuse pour l'honneur des maris anglais, ou de leurs femmes. Chose assez singulière, la plupart des divorcés ont des enfants. Un petit nombre seulement de conjoints se quittent avant une année révolue. Mais on en voit beaucoup qui se séparent avant que leur mariage ait duré un lustre; beaucoup aussi pour qui le divorce arrive entre la cinquième et la dixième année. L'épidémie est maxima entre la dixième et la vingtième. Après ce délai, le divorce est rare. La résignation est l'hôte des noces d'argent. (Débats, 15 sept. 1899.)
[7]Étude démographique du divorce, chap.XIII.
[8]«L'Amérique est renommée pour la facilité et la promptitude avec lesquelles s'y défont les mariages. Les procédures de divorce n'y sont jamais très longues: il est d'usage courant qu'elles se terminent en quelques jours; on en connaît un certain nombre qui n'ont pas duré plus de deux heures. Mais le record de la célérité en matière de divorce appartient certainement à l'État de Nébraska où une femme vient de faire assigner, enquêter et juger son mari, en onze minutes, pas une seconde de plus. La justice américaine est peut-être aveugle, comme tant d'autres: après un pareil exemple, on ne peut pas lui reprocher d'aller d'un pied boiteux. Il faut, d'ailleurs, qu'il en soit ainsi; car les Américains ne divorcent point par dégoût du mariage: ils ne se séparent, au contraire, que pour se remarier, et pour se remarier même le plus souvent possible. Dans l'État d'Indiana, une certaine Aunt Polly Owens, mariée pour la première fois à l'âge de quinze ans, en est aujourd'hui à son quinzième époux (ces multiples unions ne lui ont donné que six filles; mais chacune porte le nom d'un père différent). Aunt Polly Owens est, en ce genre, le sujet le plus remarquable de l'État d'Indiana, et son exemple mérite d'être médité. Il est tout à l'honneur, en effet, des divers intéressés; il prouve, d'une part, la persévérance de la femme qui, sans se décourager, poursuit à travers tant de vicissitudes la conquête du bonheur, et démontre, d'ailleurs, les qualités relatives des quatorze premiers maris qui, sans répondre tout à fait à l'idéal de leur commune épouse, lui ont laissé cependant toute la fraîcheur de ses illusions. Après madame Owens, mais bien loin derrière elle, on cite, dans ce même État d'Indiana, Edward Dorsey, marié six fois, père de quarante-neuf fils; John Gribby qui, à l'âge de soixante-sept ans, a épousé en sixièmes noces Dijela Clark, d'Anderson, laquelle, à cinquante-sept ans, en était à son cinquième mariage. On en cite encore beaucoup d'autres; mais c'en est assez pour montrer que les progrès du divorce en Amérique ne correspondent nullement à unkrachdu mariage. Celui-ci, au contraire, n'a jamais été plus en faveur aux pays d'outre-mer, et c'est même pour cela que les juges américains opèrent si promptement. Ils ne peuvent pas faire durer six mois, comme en France, une procédure de divorce: cela ferait tort aux justiciables d'un mariage ou deux.»
(Débats, 29 août.)
[9]Report of the commissioner of labor.Causes pour lesquelles le divorce est accordé, chapitre IV.
IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.—20354-9-99. (Encre Lorilleux).