Je n'écoutais pas et pensais à Juliette.... Où est-elle?... Que fait-elle?... Éternelles questions!
La mère Le Gannec continuait:
—Je ne connais pas vos affaires, nostre Mintié, et je ne sais pas de quoi vous êtes malheureux!... Mais vous n'avez point perdu, d'un coup, votre homme et vos deux gars, vous!... Et si je ne pleure pas, nostre Mintié, ça ne m'empêche pas d'avoir du chagrin, allez!
Et si lèvent sifflait, si la mer, au loin, grondait, elle ajoutait, d'une voix grave:
—Sainte Vierge! ayez pitié de nos pauvres enfants, là-bas, sur la mer....
Moi, je songeais:
—Elle s'habille peut-être.... Peut-être dort-elle encore, lassée de sa nuit!
Je sortais, traversais le village, allais m'asseoir sur une borne de la route de Quimper, au bas d'une longue montée, attendant que le courrier arrivât. La route, creusée dans le roc, est bordée, d'un côté, par un haut talus, que couronnent des sapins et de maigres cépées de chêne; de l'autre côté, elle domine un petit bras de mer qui contourne la lande, rase et plate, au milieu de laquelle des flaques d'eau miroitent. Des cônes de pierre grise s'élèvent, de distance en distance, et quelques pins ouvrent dans le ciel brumeux leur bleu parasol. Les corbeaux passent, passent sans cesse, passent, en files interminables et noires, se hâtant vers on ne sait quelles carnassières ripailles, et le vent apporte le tintement triste des clochettes pendues au cou des vaches qui paissent, égaillées, l'herbe avare de la lande.... Sitôt que j'apercevais les deux petits chevaux blancs et la voiture à caisse jaune qui descendaient la côte, dans un bruit de ferraille et de grelots, mon cœur battait.... «Il y a peut-être une lettre d'elle, dans cette voiture!» me disais-je.... Et le vieux véhicule, disloqué, criant sur ses ressorts, me paraissait plus splendide que les voitures du sacre, et le conducteur, avec sa casquette à soufflet et sa trogne écarlate, me faisait l'effet d'un libérateur.... Comment Juliette aurait-elle pu m'écrire puisqu'elle ignorait où j'étais?... Mais j'espérais toujours en des miracles.... Je rentrais alors au village, d'un pas rapide, me persuadant, par une suite d'irréfutables raisonnements, que, ce jour-là, je recevrais une longue lettre, dans laquelle Juliette m'annoncerait sa venue au Ploc'h, et, par avance, je lisais les mots attendris, les phrases passionnées, les repentirs; je voyais, sur le papier, des traces encore humides de larmes, car, en ces moments-là, je me figurais que Juliette passait son temps à pleurer.... Hélas! rien: quelquefois une lettre de Lirat, admirable, paternelle, et qui m'ennuyait.... Le cœur gros, sentant davantage le poids écrasant de mon abandon, l'esprit sollicité par mille projets, plus fous les uns que les autres, je m'en retournais à ma dune.... De cette espérance courte, je retombais dans une douleur plus aiguë, et la journée s'écoulait à invoquer Juliette, à l'appeler, à la demander aux pâles fleurs des sables, à l'écume des vagues, à toute la nature insensible qui me la refusait et qui me renvoyait son image incomplète, effacée par les baisers de tous!
—Juliette! Juliette!
Un jour, sur la jetée, je rencontrai une jeune fille qu'un vieux monsieur accompagnait. Grande, svelte, elle semblait jolie sous le voile de gaze blanche qui lui couvrait le visage et dont les bouts, noués derrière le chapeau de feutre gris, flottaient dans le vent. Ses mouvements souples et gracieux rappelaient ceux de Juliette. Vraiment, dans le port de la tête, dans la courbure délicate de la taille, dans la tombée des bras, dans le balancement aérien de la robe, je retrouvais un peu de Juliette!... Je la regardai avec émotion, et deux larmes roulèrent sur ma joue.... Elle alla jusqu'à l'extrémité du môle; moi, je m'étais assis sur le parapet, suivant la silhouette de la jeune fille, pensif et charmé.... A mesure qu'elle s'éloignait, je m'attendrissais.... Pourquoi ne l'avais-je pas connue plus tôt, avant l'autre?... Je l'aurais aimée peut-être!... Une jeune fille qui, jamais, n'a senti souffler sur elle l'haleine empestée des hommes, dont les oreilles sont chastes, dont les lèvres ignorent les sales baisers; que ce serait délicieux de l'aimer, de l'aimer ainsi qu'aiment les anges!... Le voile blanc battait au-dessus d'elle, semblable aux ailes d'une mouette.... Et tout à coup, derrière le phare, elle disparut.... Au bas de la jetée, la mer remuait, comme un berceau d'enfant, qu'une nourrice, en chantant, bercerait, et le ciel était sans nuage; il s'épandait sur la surface immobile des flots, pareil à un grand voile traînant de mousseline claire.... La jeune fille ne tarda pas à revenir, passa si près de moi que sa robe me frôla presque. Elle était blonde; je l'eusse préférée brune, comme était Juliette.... Elle s'éloigna, quitta la jetée, prit le chemin du village, et, bientôt, je ne vis plus que le voile blanc qui me disait: «Adieu, adieu! ne sois plus triste, je reviendrai.»
Le soir, je m'informai auprès de la mère Le Gannec.
—C'est la demoiselle de Landudec, me répondit-elle.... Une bien brave enfant, et bien méritante, nostre Mintié. Le vieux monsieur, c'est son père.... Ils habitent ce grand château sur la route de Saint-Jean.... Vous savez, vous y avez été bien des fois....
—Comment se fait-il que je ne les aie jamais vus?
—Ah! Jésus!... C'est que le père est toujours malade, et que la demoiselle reste à le soigner, la pauvre petite! Sans doute qu'il va mieux aujourd'hui, et elle le promène un peu.
—Elle n'a plus sa mère?
—Non! voilà déjà bien longtemps qu'elle est morte.
—Ils sont riches?
—Riches!... Point tant, allez! Ça donne à tout le monde! Si seulement vous alliez le dimanche à la messe, nostre Mintié, vous la verriez, la bonne demoiselle.
Ce soir-là, je m'attardai à causer avec la mère Le Gannec.
Plusieurs fois je la revis, la bonne demoiselle, sur la jetée, et, ces jours-là, la pensée de Juliette me fut moins lourde. Je rôdai autour du château, qui me parut aussi désolé que le Prieuré; l'herbe poussait dans la cour, les pelouses étaient mal entretenues, les allées du parc défoncées par les charrettes pesantes de la ferme voisine. La façade de pierre grise, écaillée par le temps, verdie par la pluie, était aussi triste que les gros blocs de granit qu'on voit dans les landes.... Le dimanche suivant, j'allai à la messe, et j'aperçus la demoiselle de Landudec, parmi les paysans et les marins, qui priait.... Agenouillée sur son prie-Dieu, le corps mince incliné comme celui des vierges primitives, la tête penchée sur un livre, elle priait avec ferveur.... Qui sait?... Elle avait peut-être compris que j'étais malheureux, et, peut-être, me mêlait-elle à ses prières?... Et tandis que le prêtre chevrotait des oraisons, tandis que la nef de l'église s'emplissait du bruit des sabots sur les dalles et du chuchotement des lèvres pieuses, tandis que l'encens des encensoirs montait vers la voûte, avec la voix grêle des enfants de chœur, tandis que la jeune fille priait, comme eût prié Juliette, si Juliette avait prié, je rêvais.... J'étais dans un parc, et la jeune fille s'avançait vers moi, toute baignée de lune. Elle me prenait par la main, et nous marchions sur les pelouses, et sous les arbres qui chantaient.
—Jean, me disait-elle, vous souffrez et je viens à vous.... J'ai demandé à Dieu si je pouvais vous aimer, Dieu me l'a permis.... Je t'aime!
—Vous êtes trop belle, trop pure, trop sainte pour m'aimer!... Il ne faut pas m'aimer!
—Je t'aime!... Penche ton bras sur le mien.... Appuie ta tête sur mon épaule, et allons ainsi toujours!...
—Non, non! Est-ce que l'hirondelle peut aimer le hibou?... Est-ce que la colombe qui vole dans le ciel peut aimer le crapaud qui se cache dans la bourbe des eaux croupies?
—Tu n'es pas le hibou, et tu n'es pas le crapaud, puisque je t'ai choisi.... L'amour que Dieu permet efface tous les péchés et console de toutes les douleurs.... Viens avec moi et je te rendrai ta pureté.... Viens avec moi et je te donnerai le bonheur.
—Non! non!... mon cœur est grangrené, et mes lèvres ont bu le poison qui tue les âmes, le poison qui damne les vierges comme toi.... Ne t'approche pas ainsi, je te flétrirais; ne me regarde pas ainsi, mes yeux te saliraient, et tu serais pareille à Juliette!...
La messe était finie, la vision s'évanouit.... Il se fit, dans l'église, un grand bruit de chaises remuées et de pas lourds, et les enfants de chœur éteignirent les cierges de l'autel.... Toujours agenouillée, la jeune fille priait. De son visage, je ne distinguais qu'un profil perdu dans l'ombre douce de la voilette blanche.... Elle se leva, après s'être signée.... Je dus écarter ma chaise pour la laisser passer.... Elle passa.... Et j'éprouvai une véritable satisfaction, comme si, en refusant l'amour que la jeune fille m'offrait en rêve, je venais d'accomplir un grand devoir.
Elle m'occupa une semaine. J'avais recommencé mes courses acharnées, dans les landes, sur les grèves, et je voulais guérir. Pendant que je marchais, excité par le vent, emporté dans cette ivresse particulière que vous donne la pluie fouettante des rivages, j'imaginais des conversations romanesques avec la demoiselle de Landudec, des aventures nocturnes qui se déroulaient en des paysages féeriques et lunaires. Tous deux, comme des personnages d'opéra, nous luttions de pensées sublimes, de sacrifices héroïques, de dévouements prodigieux; nous reculions, sur des rythmes passionnés et des ritournelles émouvantes, les bornes de l'abnégation humaine. Un orchestre sanglotant se mêlait au déchirement de nos voix.
—Je t'aime! je t'aime!
—Non! non! il ne faut pas m'aimer!
Elle, en robe blanche très longue, les yeux égarés, les bras tendus.... Moi, sombre, fatal, les mollets houlant sous le maillot de soie violette, les cheveux en coup de vent....
-Je t'aime! je t'aime!
—Non! non! il ne faut pas m'aimer!
Et les violons avaient des plaintes inouïes, les hautbois gémissaient, tandis que les contrebasses et les tympanons grondaient comme des vents d'orage et des roulements de tonnerre.
O cabotinisme de la douleur!
Chose curieuse! la demoiselle de Landudec et Juliette ne faisaient plus qu'une; je ne les séparais plus, je les confondais dans le même rêve extravagant et mélodramatique. Elles étaient trop pures pour moi, toutes les deux.
—Non! non! je suis un lépreux, laissez-moi!
Elles s'acharnaient à baiser mes plaies, parlaient de mourir, criaient:
—Je t'aime! je t'aime!
Et vaincu, dompté, racheté par l'amour, je tombais à leurs pieds. Le vieux père, mourant, étendait les mains sur nous et nous bénissait tous les trois!
Cette folie dura peu, et, bientôt, je me retrouvai, sur la dune, face à face avec Juliette.
—Juliette! Juliette!
Il n'y avait plus de violons, plus de hautbois; il n'y avait qu'un hurlement de douleur et de révolte, le cri du fauve captif, qui réclame sa proie.
—Juliette! Juliette!
Un soir, plus énervé que jamais, je rentrai, le cerveau hanté de folies sombres, les bras et les mains en quelque sorte poussés par des rages de tuer, d'étouffer.... J'aurais voulu sentir, sous la pression de mes doigts, des existences se tordre, râler et mourir. La mère Le Gannec était sur le pas de la porte, inquiète, tricotant son éternelle paire de bas.... Elle me dit:
—Comme vous êtes en retard, nostre Mintié, aujourd'hui!... Je vous ai préparé une belle écrevisse de mer!
—Fichez-moi la paix, vieille radoteuse! criai-je.... Je n'en veux pas de votre écrevisse de mer, je ne veux rien, entendez-vous?
Et bredouillant des paroles colères, brutalement, je l'obligeai à se déranger, pour me laisser passer.... La pauvre bonne femme, stupéfaite, levait les bras au ciel, geignait:
—Ah! ma Doué! Ah bé Jésus!
Je gagnai ma chambre où je m'enfermai.... D'abord, je me roulai sur le lit, brisai deux chaises, me cognai le front contre les murs, et, tout d'un coup, je me mis à écrire à Juliette une lettre exaltée, folle, remplie de menaces terribles et d'humbles supplications; une lettre dans laquelle, en phrases incohérentes, je parlais de la tuer, de lui pardonner, je la suppliais de venir, avant que je ne mourusse, lui décrivant, avec des raffinements tragiques, un rocher d'où je me jetterais dans la mer.... Je la comparais à la dernière des filles de maison publique, deux lignes plus loin, à la Sainte Vierge. Plus de vingt fois, je recommençai la lettre, m'emportant, pleurant, tour à tour furieux jusqu'au délire, attendri jusqu'à la pâmoison.... A un moment, j'entendis un bruit derrière la porte, comme un grattement de souris. J'allai ouvrir.... La mère Le Gannec était là, tremblante, toute pâle, et qui me regardait de ses bons yeux effarés.
—Que faites-vous ici? m'écriai-je.... Pourquoi m'espionnez-vous?... Allez-vous-en!
—Nostre Mintié, gémit la sainte femme, nostre Mintié, ne vous fâchez pas!... Je vois bien que vous êtes malheureux, et je venais voir si je pouvais vous être utile à quelque chose.
—Eh bien, oui, je suis malheureux, là!... Est-ce que cela vous regarde? Tenez, portez cette lettre à la poste, et laissez-moi tranquille.
Pendant quatre jours, je ne sortis pas.... La mère Le Gannec venait dans ma chambre, pour faire mon lit et servir mes repas, humble, craintive, redoublant de soins, soupirant:
—Ah! quel malheur!... Ma Doué! quel malheur!
Je comprenais que j'avais mal agi envers elle, qui était si tendre pour moi, et j'aurais voulu lui demander pardon de mes brutalités.... Sa coiffe blanche, son châle noir, sa figure triste de vieille mère affligée, m'attendrissaient. Mais une sorte de fierté imbécile glaçait l'effusion prête à s'échapper.... Elle trottinait autour de moi, résignée, avec un air d'infinie, de maternelle commisération, et, de temps en temps, elle répétait:
—Ah! quel malheur!... Ma Doué! quel malheur!
Le jour finissait. Tandis que la mère Le Gannec, ayant enlevé le couvert, balayait la chambre, je m'étais accoudé à l'appui de la fenêtre ouverte. Le soleil avait disparu derrière la ligne d'horizon, ne laissant au ciel, de sa gloire irradiante, qu'une clarté rougeâtre, et la mer, tassée, lourde, sans un reflet, se plombait tristement. La nuit arrivait, silencieuse et lente, et l'air était si calme, qu'on percevait le bruit rythmique des avirons battant l'eau du port et le cri lointain des drisses au haut des mâts.... Je vis le phare s'allumer, son feu rouge tourner dans l'espace, comme un astre fou.... Et je me sentais bien malheureux!...
Juliette ne me répondait pas!... Juliette ne viendrait pas!... Ma lettre, sans doute, l'avait effrayée, elle s'était rappelé les scènes de colère, d'étranglement sauvage.... Elle avait eu peur, et elle ne viendrait pas!... Et puis, n'y avait-il pas des courses, des fêtes, des dîners, des files d'hommes impatients, à sa porte, qui l'attendaient, la réclamaient, qui avaient payé d'avance la nuit promise?... Pourquoi serait-elle venue, d'ailleurs?... Pas de Casino sur cette grève désolée; dans ce coin perdu de l'Océan, personne à qui elle pût vendre son corps?... Moi, elle m'avait tout pris, mon argent, mon cerveau, mon honneur, mon avenir, tout!... que pouvais-je lui donner encore?... Rien. Alors pourquoi viendrait-elle?... J'aurais dû lui dire qu'il me restait dix mille francs, et elle serait accourue!... A quoi bon?... Ah! qu'elle ne vienne pas!... qu'elle ne vienne pas!... Ma colère était calmée et un dégoût de moi-même la remplaçait, un dégoût épouvantable!... Comment cela était-il possible qu'en si peu de temps, un homme qui n'était pas méchant, dont les aspirations, autrefois, ne manquaient ni de fierté ni de noblesse, comment cela était-il possible que cet homme fût tombé si bas, dans une boue si épaisse, qu'aucune force humaine n'était capable de l'en retirer!... Ce dont je souffrais, à cette heure, ce n'était pas tant de mes folies, de mes bassesses, de mes crimes, que des malheurs que j'avais causés autour de moi.... La vieille Marie!... Le vieux Félix! Ah! les pauvres gens!... Où étaient-ils?... Que faisaient-ils?... Avaient-ils seulement de quoi manger?... Ne les avais-je pas obligés, en les chassant, à mendier leur pain, eux si vieux, si bons, si confiants, plus faibles et plus abandonnés que des chiens sans maître!... Je les voyais, courbés sur des bâtons, affreusement maigres, toussant, harassés, couchant le soir dans des gîtes de hasard! Et cette sainte mère Le Gannec, qui me soignait comme une mère son enfant, qui me berçait de ces tendresses réchauffantes qu'ont les petites gens!... Au lieu de m'agenouiller devant elle, de la remercier, ne l'avais-je pas brutalisée, presque battue!... Ah! non! qu'elle ne vienne pas!... qu'elle ne vienne pas!...
La mère Le Gannec allumait ma lampe, et je me disposais à refermer la fenêtre, quand j'entendis, dans le chemin, des grelots, puis le roulement d'une voiture.... Machinalement, je regardai.... Une voiture, en effet, montait la rampe très raide à cet endroit, une sorte d'omnibus qui me parut haut, et chargé de malles.... Un marin passait.... Le postillon l'interpella:
—Hé! la maison de MmeLe Gannec, s'il vous plaît?
—C'est là, en face toi, répondit le marin, qui indiqua la maison d'un geste de la main et continua sa route.
J'étais devenu tout pâle ... et je vis, éclairée par la lumière de la lanterne, une petite main gantée se poser sur le bouton de la portière.
—Juliette! Juliette! criai-je, éperdu ... mère Le Gannec, c'est Juliette!... vite, vite ... c'est Juliette!
Courant, dégringolant l'escalier, je me précipitai dans la rue.
—Juliette! ma Juliette!
Des bras m'enlacèrent, des lèvres se collèrent à ma joue, une voix soupira:
—Jean! mon petit Jean!
Et je défaillis dans les bras de Juliette.
Je ne tardai pas à revenir de mon évanouissement. On m'avait couché sur le lit, et Juliette, penchée sur moi, m'embrassait, m'appelait, pleurait:
—Ah! pauvre mignon!... Comme tu m'as fait peur!... Comme tu es blanc encore!... C'est fini, dis!... Parle-moi, mon Jean!
Sans rien dire, je la contemplais.... Il me semblait que tout mon être, inerte et glacé, détruit d'un coup, par une grande souffrance ou par un grand bonheur,—je ne savais,—refoulait dans mon regard la vie qui s'en allait, s'égouttait de mes membres, de mes veines, de mon cour, de mon cerveau.... Je la contemplais!... Elle était toujours belle, un peu plus pâle encore qu'autrefois, et je la retrouvais toute, avec ses yeux brillants et doux, sa bouche aimante, sa voix délicieusement enfantine, au timbre clair.... Je cherchais sur son visage, dans ses gestes, dans l'habitude de son corps, dans ses paroles, je cherchais des traces douloureuses de son existence inconnue, une flétrissure, une déformation, quelque chose de nouveau et de plus fané!... Non, en vérité, elle était un peu plus pâle, et voilà tout.... Et je fondis en larmes....
—Encore, que je te voie, ma petite Juliette!
Elle buvait mes larmes, pleurait aussi, me tenait embrassé.
—Mon Jean!... Ah! mon Jean adoré!
La mère Le Gannec vint frapper à la porte de la chambre.... Elle ne s'adressa pas à Juliette, affecta même de ne pas la regarder.
—Qu'est-ce qu'il faut faire des malles, nostre Mintié? demanda-t-elle.
—Il faut les faire monter, mère Le Gannec!
—On ne peut pas monter toutes ces malles ici, répliqua durement la vieille femme.
—Tu en as donc beaucoup, ma chérie?
—Beaucoup, mais non!... il y en a six.... Ces gens sont stupides!
—Eh bien, mère Le Gannec, dis-je, gardez-les en bas, pour ce soir.... Nous verrons demain....
Je m'étais levé, et Juliette furetait dans la chambre, s'exclamait à chaque instant:
—Mais c'est gentil ici.... C'est drôle tout plein, mon chéri.... Et puis, tu as un lit, un vrai lit.... Moi qui croyais qu'on couchait dans des armoires, en Bretagne.... Ah!... qu'est-ce que c'est que ça?... Ne bouge pas, Jean, ne bouge pas.
Elle avait pris sur la cheminée un gros coquillage, l'appliquait contre son oreille.
—Tiens! disait-elle désappointée.... Tiens! ça ne fait pas:chuuu! dans tes coquillages!... Pourquoi, dis?
Puis brusquement, elle se jetait dans mes bras, me couvrait de baisers.
—Ah! ta barbe!... Ah! tu laisses pousser ta barbe, vilain!... Et comme tes cheveux sont longs! Et comme tu as maigri! Est-ce que je suis changée, moi?... Est-ce que je suis belle autant?
Nouant ses mains autour de mon cou, penchant sa tête sur mon épaule:
—Raconte ce que tu fais ici, comment tu passes tes journées, à quoi tu penses.... Raconte à ta petite femme.... Et ne mens pas.... Dis-lui bien tout, tout, tout!...
Alors, je lui parlai de mes marches acharnées, de mes abattements sur la dune, de mes sanglots, d'elle que je voyais sans cesse, d'elle que j'appelais, comme un fou, dans le vent, dans la tempête....
—Pauvre petit! soupirait-elle.... Et je parie que tu n'as pas même un caoutchouc?...
—Et toi? et toi? ma Juliette, as-tu pensé à moi seulement?
—Ah! moi, quand je ne t'ai plus trouvé à la maison, j'ai cru que j'allais mourir.... Célestine m'avait dit qu'un homme était venu te prendre! J'ai tout de même attendu.... Il rentrera, il rentrera.... Et tu ne rentrais pas.... Et j'ai couru chez Lirat, le lendemain!... Ah! si tu savais comme il m'a reçue!... comme il m'a traitée!... Et je demandais à tout le monde: «Savez-vous où est Jean?» Et personne ne pouvait me répondre.... Oh! méchant! partir comme ça ... sans un mot!... Tu ne m'aimais donc plus?... Alors, tu comprends, j'ai voulu m'étourdir.... Je souffrais trop!...
Sa voix prit une intonation brève:
—Quant à Lirat!... sois tranquille, mon chéri, je me vengerai de lui.... Et tu verras!... Ça sera farce!... Quelle crapule que ton ami Lirat!... Mais tu verras, tu verras.
Une chose me tourmentait: combien de jours, de semaines Juliette passerait-elle avec moi?... Elle avait apporté six malles; donc, elle avait l'intention de demeurer au Ploc'h un mois au moins, peut-être davantage.... A la joie si grande de la posséder, sans trouble, sans crainte, se mêlait une vive inquiétude.... Je n'avais pas d'argent ... et je connaissais trop Juliette pour ne point ignorer qu'elle ne se résignerait pas à vivre comme moi, et je prévoyais des dépenses que je n'étais pas en état de supporter.... Or comment faire?... N'osant l'interroger directement, je répondis:
—Nous avons le temps de songer à cela, ma chérie, dans trois mois, quand nous rentrerons à Paris....
—Dans trois mois.... Mais, mon pauvre mignon, je repars dans huit jours.... Ça m'ennuie tant!
—Reste, ma petite Juliette, je t'en supplie, reste tout à fait ... plus longtemps ... quinze jours!
—C'est impossible, tu comprends.... Oh! ne sois pas triste, mon chéri.... Ne pleure pas ... parce que, si tu pleures, je ne te dirai pas une chose, une belle chose.
Elle se fit plus tendre encore, se pelotonna contre moi, et reprit:
—Écoute-moi bien, mon chéri.... Je n'ai qu'une pensée, une seule pensée, vivre avec toi!... Nous quitterons Paris, nous nous en irons dans une petite maison, si bien cachés, vois-tu, que personne ne saura plus si nous existons.... Seulement, il nous faut vingt mille francs de rente.
—Où donc veux-tu que je les prenne maintenant? m'écriai-je découragé.
—Écoute-moi donc! poursuivit Juliette.... Il nous faut vingt mille francs de rente.... Oh! j'ai tout calculé!... Eh bien, dans six mois, nous les aurons....
Juliette me regarda d'un air mystérieux ... elle répéta:
—Nous les aurons!...
—Je t'en supplie, ma chérie, ne parle pas ainsi.... Tu ne sais pas le mal que tu me fais....
Juliette éleva la voix; le pli de son front devint dur:
—Alors, tu aimes mieux que je sois à d'autres toujours?...
—Ah! tais-toi, Juliette!... tais-toi!... Ne parle jamais comme cela, jamais!...
—Es-tu drôle!... Allons, sois gentil, et embrasse-moi!...
Le lendemain, pendant qu'au milieu des malles ouvertes, des robes étalées partout, elle s'habillait, très déconcertée de l'absence de sa femme de chambre, elle forma une quantité de projets pour la journée.... Elle voulait se promener sur la jetée, monter au phare, pêcher, aller à la dune, et s'asseoir à la place où j'avais tant pleuré.... Elle se réjouissait d'apercevoir de jolies Bretonnes, en costume soutaché et brodé, comme au théâtre, de boire du lait, dans des fermes!
—Il y a des bateaux ici?
—Mais oui.
—Beaucoup?
—Mais oui.
—Ah! quelle chance, j'aime tant les bateaux! Puis elle me contait les nouvelles de Paris.... Gabrielle n'était plus avec Robert.... Malterre se mariait.... Jesselin voyageait.... Il y avait eu des duels.... Et des anecdotes sur tout le monde!... Toute cette mauvaise odeur de Paris me ramenait à des mélancolies, à des souvenirs poignants.... Me voyant triste, elle s'interrompait, m'embrassait, prenait des airs navrés:
—Ah! tu crois peut-être que cette existence me plaît! gémissait-elle ... que je ne songe qu'à m'amuser, à être coquette!... Si tu savais!... Tu comprends, il y a des choses que je ne peux pas te dire.... Mais si tu savais quel supplice c'est pour moi!... Tu es malheureux, toi!... Eh bien, moi?... Tiens, si je n'avais pas l'espoir de vivre avec mon Jean, souvent, j'ai tant de dégoût que je me tuerais.
Et, rêveuse, câline, elle revenait à ses bergeries, à ses petits sentiers de verdure, au calme de l'existence douce et cachée, avec des fleurs, des bêtes, et de l'amour.... Ah! de l'amour dévoué, soumis, de l'amour éternel, de l'amour qui nous illuminerait, jusqu'à la mort, ainsi qu'un chaud soleil.
Nous sortîmes après le déjeuner, que la mère Le Gannec nous servit sévèrement, sans desserrer les lèvres une seule fois. A peine dehors, comme la brise fraîchissait et lui défrisait les cheveux, Juliette désira rentrer.
—Ah! le vent, mon chéri!... Le vent, vois-tu, je ne peux pas supporter ça.... Il me décoiffe et me rend malade!...
Elle s'ennuya toute la journée, et nos baisers ne suffirent pas à en remplir le vide.... De même qu'autrefois, dans mon cabinet, elle étendit une serviette sur sa robe, sur la serviette posa de menues brosses et des limes et, grave, se mit à lisser ses ongles. Je souffrais cruellement, et la vision du vieux homme, à la fenêtre, m'obsédait.
Le jour suivant, Juliette me déclara qu'elle était obligée de partir le soir même.
—Ah! quel malheur, mon chéri!... J'avais oublié!... vite, vite, commande une voiture.... Oh! quel malheur!
Je n'essayai pas de la retenir.... Affalé sur une chaise, immobile, sombre, la tête dans les mains, j'assistai aux préparatifs du départ, sans prononcer une parole, sans laisser échapper une prière.... Juliette allait, venait, pliant ses robes, rangeant son nécessaire, refermant ses malles, et je n'entendais rien, je ne voyais rien, je ne savais rien.... Des hommes entrèrent, dont les pas pesants faisaient craquer le plancher.... Je compris qu'ils emportaient les malles. Juliette s'assit sur mes genoux.
—Mon pauvre chéri, pleurait-elle, cela te fait de la peine que je m'en aille ainsi.... Il le faut ... sois sage.... Et puis, bientôt, je reviendrai ... pour longtemps ... Ne sois pas ainsi.... Je reviendrai.... Je te le promets.... J'emmènerai Spy.... J'emmènerai un cheval aussi, pour me promener, tu veux, pas?... Tu verras comme ta petite femme monte bien.... Embrasse-moi donc, mon Jean!... Pourquoi ne m'embrasses-tu pas?... Jean voyons!... Adieu! Je t'adore!... Adieu!
Il faisait nuit quand la mère Le Gannec pénétra dans ma chambre. Elle alluma la lampe et, doucement, s'approcha de moi.
—Nostre Mintié! nostre Mintié!
Je levai les yeux vers elle, et elle était si triste, il y avait en elle tant de miséricordieuse pitié, que je me précipitai dans ses bras.
—Ah! mère Le Gannec! mère Le Gannec!... sanglotai-je. Et c'est de ça que je meurs.... De ça!
Et tendrement, la mère Le Gannec murmura:
—Nostre Mintié, pourquoi que vous ne priez pas le bon Dieu?... Ça vous soulagerait!
Voilà huit jours que je ne puis dormir. J'ai, sur le crâne, un casque de fer rougi. Mon sang bout, on dirait que mes artères tendues se rompent, et je sens de grandes flammes qui me lèchent les reins. Ce qui restait d'humain en moi, ce que la douleur morale avait laissé, sous les ordures entassées, de pudeur, de remords, de respect, d'espoirs vagues, ce qui me rattachait, par un lien, si faible fût-il, à la catégorie des êtres pensants, tout cela a été emporté par une folie de brute forcenée.... Je n'ai plus la notion du bien, du vrai, du juste, des lois inflexibles de la nature. Les répulsions sexuelles d'un règne à l'autre qui maintiennent les mondes en une harmonie constante, je n'en ai plus conscience: tout se meut, se confond en une fornication immense et stérile, et, dans le délire de mes sens, je ne rêve que d'impossibles embrassements.... Non seulement l'image de Juliette prostituée ne m'est plus une torture, elle m'exalte au contraire.... Et je la cherche, je la retiens, je tâche de la fixer par d'ineffaçables traits, je la mêle aux choses, aux bêtes, aux mythes monstrueux, et, moi-même, je la conduis à des débauches criminelles, fouettée par des verges de fer.... Juliette n'est plus la seule dont l'image me tente et me hante ... Gabrielle, la Rabineau, la mère Le Gannec, la demoiselle de Landudec défilent toujours, devant moi, dans des postures infâmes.... Ni la vertu, ni la bonté, ni le malheur, ni la vieillesse sainte ne m'arrêtent et, pour décors à ces épouvantables folies, je choisis de préférence les endroits sacrés et bénits, les autels des églises, les tombes des cimetières.... Je ne souffre plus dans mon âme, je ne souffre plus que dans ma chair.... Mon âme est morte dans le dernier baiser de Juliette, et je ne suis plus qu'un moule de chair immonde et sensible, dans lequel les démons s'acharnent à verser des coulées de fonte bouillonnante!... Ah! je n'avais pas prévu ce châtiment!
L'autre jour, sur la grève, j'ai rencontré une pêcheuse de palourdes.... Elle était noire, sale, puante, semblable à un tas de goémon pourrissant. Je me suis approché d'elle avec des gestes fous.... Et, subitement, je me suis enfui, car j'avais la tentation infernale de me ruer sur ce corps et de le renverser, parmi les galets et les flaques d'eau.... A travers la campagne, je marche, je marche, les narines au vent, flairant, comme un chien de chasse, des odeurs de femelles.... Une nuit, la gorge en feu, le cerveau affolé par des visions abominables, je m'engage dans les ruelles tortueuses du village, frappe à la porte d'une fille à matelots.... Et je suis entré dans ce bouge.... Mais sitôt que j'ai senti sur ma peau cette peau inconnue, j'ai poussé un cri de rage ... et j'ai voulu partir.... Elle me retenait.
—Laisse-moi! ai-je crié.
—Pourquoi t'en vas-tu?
—Laisse-moi.
—Reste.... Je t'aimerai.... Sur la côte, souvent, je t'ai suivi.... Souvent, près de la maison que tu habites, j'ai rôdé.... Je voulais de toi.... Reste!
—Mais laisse-moi donc! Tu ne vois pas que tu me dégoûtes!...
Et comme elle se penchait à mon cou, je l'ai battue.... Elle gémissait:
—Ah! ma Doué! il est fou!
Fou!... Oui, je suis fou!... Je me suis regardé dans la glace et j'ai eu peur de moi.... Mes yeux agrandis s'effarent au fond de l'orbite qui se creuse; les os pointent, trouant ma peau jaunie; ma bouche est pâle, tremblante, elle pend, pareille à celle des vieillards lubriques.... Mes gestes s'égarent, et mes doigts, sans cesse agités de secousses nerveuses, craquent, cherchant des proies, dans le vide....
Fou!... Oui, je suis fou!... Lorsque la mère Le Gannec tourne autour de moi, lorsque j'entends glisser ses chaussons sur le plancher, lorsque sa robe me frôle, des pensées de crime me viennent, m'obsèdent, me talonnent et je crie:
—Allez-vous-en!... mère Le Gannec, allez-vous-en! Fou!... Oui, je suis fou!... Souvent la nuit j'ai passé des heures à la porte de sa chambre, la main sur la clef de la serrure, prêt à me précipiter dans l'ombre.... Je ne sais ce qui m'a retenu.... La peur, sans doute; car je me disais: «Elle se débattra, criera, appellera, et je serai forcé de la tuer!...» Une fois, surprise par le bruit, elle s'est levée.... Me voyant en chemise, les jambes nues, elle est restée un moment stupéfaite.
—Comment!... c'est vous, nostre Mintié!... Qu'est-ce que vous faites ici?... Êtes-vous malade?
J'ai balbutié des mots incohérents, et je suis remonté....
Ah! que l'on me chasse, que l'on me traque, que l'on me poursuive avec des fourches, des pieux et des faux, comme on fait d'un chien enragé!... Est-ce que des hommes n'entreront pas, là, tout à l'heure, qui se jetteront sur moi, me bâillonneront, et m'emporteront dans l'éternelle nuit du cabanon!
Il faut que je parte!... Il faut que je retrouve Juliette!... Il faut que j'épuise sur elle cette rage maudite!...
Quand l'aube paraîtra, je descendrai, et je dirai à la mère Le Gannec:
—Mère Le Gannec, il faut que je parte!... Donnez-moi de l'argent.... Je vous le rendrai plus tard.... Donnez-moi de l'argent ... il faut que je parte!...
Juliette m'avait choisi, dans le faubourg Saint-Honoré, tout près de la rue de Balzac, une chambre, au second étage d'un petit hôtel meublé. Les meubles étaient de guingois, les tapisseries, les tiroirs s'ouvraient en grinçant, une odeur aigre de bois suri, de poussière ancienne, imprégnait les rideaux des fenêtres et les draperies du lit; mais elle avait su donner, en plaçant çà et là quelques bibelots, un aspect plus intime à cette pièce banale et froide où tant d'existences inconnues avaient passé sans laisser de trace aucune. Juliette avait tenu aussi à ranger elle-même mes affaires, dans l'armoire, qu'elle bourrait de paquets d'iris.
—Tu vois, mon chéri ... ici les chaussettes ... là les chemises de nuit ... j'ai mis tes cravates dans le tiroir ... tes mouchoirs sont là.... J'espère qu'elle a de l'ordre, ta petite femme.... Et puis, tous les jours, je te porterai une fleur qui sent bon.... Allons ne sois pas triste.... Dis-toi bien que je t'aime, que je n'aime que toi, que je viendrai souvent.... Ah! tes caleçons que j'ai oubliés!... Je te les enverrai par Célestine, avec ma photographie dans le beau cadre en peluche rouge.... Ne t'ennuie pas, pauvre mignon!... Tu sais, si ce soir, à minuit et demi, je ne suis pas là, ne m'attends pas.... Couche-toi.... Dors bien.... Tu me promets?
Et jetant un dernier coup d'œil sur la chambre, elle était partie.
Tous les jours, en effet, Juliette revenait, en allant au Bois, et en rentrant chez elle, avant le dîner. Elle ne restait que deux minutes, fiévreuse, agitée par une hâte d'être dehors; le temps de m'embrasser, le temps d'ouvrir l'armoire, pour se rendre compte si les choses étaient dans le même ordre.
—Allons! je m'en vais.... Ne sois pas triste ... je vois que tu as encore pleuré.... Ça n'est pas gentil! Pourquoi me faire de la peine?
—Juliette! te verrai-je ce soir?... Oh! je t'en prie, ce soir!
—Ce soir?
Elle réfléchissait un instant.
—Ce soir, oui, mon chéri.... Enfin, ne m'attends pas trop.... Couche-toi.... Dors bien.... Surtout, ne pleure pas.... Tu me désespères!... Vraiment, on ne sait comment être avec toi!
Et je vivais là, vautré sur le canapé, ne sortant presque jamais, comptant les minutes qui, lentement, lentement, goutte à goutte, tombaient dans l'éternité de l'attente.
A l'exaltation furieuse de mes sens avait succédé un grand accablement.... Je demeurais des après-midi entiers, sans bouger, la chair battue, les membres pesants, le cerveau engourdi, comme au lendemain d'une ivresse. Ma vie ressemblait à un sommeil lourd, que traversent des rêves pénibles, coupés par de brusques réveils, plus pénibles encore que les rêves, et dans l'anéantissement de ma volonté, dans l'effacement de mon intelligence, je ressentais plus vive encore l'horreur de ma déchéance morale. Avec cela, la vie de Juliette me jetait en des angoisses perpétuelles.... Comme autrefois, sur la dune du Ploc'h, il ne m'était pas possible de chasser l'image de boue, qui grandissait, devenait plus nette, et revêtait des formes plus cruelles.... Perdre un être qu'on aime, un être de qui toutes vos joies vous sont venues, dont le souvenir ne se mêle qu'à des souvenirs de bonheur, cela vous est une douleur déchirante.... Mais où il y a une douleur, il y a aussi une consolation, et la souffrance s'endort en quelque sorte bercée par sa tendresse même.... Moi, je perdais Juliette, je la perdais, chaque jour, chaque heure, chaque minute, et à ces morts successives, à ces morts impénitentes, je ne pouvais rattacher que des souvenirs suppliciants et des souillures.... J'avais beau chercher, sur la vase remuée de nos deux cœurs, une fleur, une toute petite fleur dont il eût été si bon de respirer le parfum, je ne la trouvais pas.... Et cependant, je ne concevais rien sans Juliette. Toutes mes pensées avaient Juliette pour point de départ, Juliette pour aboutissement; et plus elle m'échappait, plus je m'acharnais dans l'idée absurde de la reconquérir. Je n'espérais pas, emportée, comme elle l'était, dans cette existence de plaisirs mauvais, qu'elle s'arrêtât jamais; pourtant, malgré moi, malgré elle, je formais des projets d'avenir meilleur. Je me disais «Il n'est pas possible qu'un jour le dégoût ne la prenne qu'un jour la douleur n'éveille en son âme un remords, une pitié; et elle me reviendra. Alors, nous nous en irons dans un appartement d'ouvrier, et moi, comme un forçat, je travaillerai ... J'entrerai dans le journalisme, je publierai des romans, j'implorerai des besognes de copiste.... Hélas! je m'efforçais de croire à tout cela, afin d'atténuer l'état d'abjection où j'étais descendu. Avec le produit de la vente des deux études de Lirat, des quelques bijoux que je possédais, de mes livres, j'avais réalisé une somme de quatre mille francs que je gardais précieusement, pour cette chimérique éventualité.... Une fois que Juliette était songeuse et plus tendre qu'à l'ordinaire, j'osai lui communiquer ce projet admirable.... Elle battit des mains.
—Oui! oui!... Ah! ce serait si amusant!... Un tout petit appartement, tout petit, tout petit!... Je ferais le ménage, j'aurais de jolis bonnets, un joli tablier!... Mais c'est impossible avec toi! Quel dommage!... C'est impossible!
—Pourquoi donc est-ce impossible?
—Mais parce que tu ne travailleras pas, et que nous mourrons de faim ... C'est ta nature, comme ça!... As-tu travaillé au Ploc'h!... Travailleras-tu maintenant?... Jamais tu n'as travaillé!...
—Le puis-je? ... Tu ne sais donc pas que ta pensée ne me quitte pas un seul instant?... C'est tout l'inconnu de ta vie, c'est la douleur atroce de ce que je sens, de ce que je devine de toi, qui me ronge, qui me dévore, qui me vide les moelles!... Quand tu n'es pas là, j'ignore où tu es, et pourtant je suis là, où tu es, toujours!... Ah! si tu voulais!... Te savoir près de moi, aimante et tranquille, loin de ce qui salit et de ce qui torture.... Mais j'aurais la force d'un Dieu!... De l'argent!... De l'argent! mais je t'en gagnerais par pelletées, par tombereaux!... Ah! Juliette, si tu voulais! si tu voulais!...
Elle me regardait, excitée par ce grand bruit d'or que mes paroles faisaient tinter à ses oreilles.
—Eh bien, gagnes-en tout de suite, mon chéri.... Oui, beaucoup, des tas!... Et ne pense pas à ces vilaines choses qui te font du mal.... Les hommes, est-ce drôle!... Ça ne veut pas comprendre!
Tendrement, elle s'assit sur mes genoux.
—Puisque je t'adore, mon cher mignon!... Puisque les autres, je les déteste, et qu'ils n'ont rien de moi, tu entends, rien.... Puisque je suis bien malheureuse!...
Les yeux pleins de larmes, elle cherchait à se faire toute petite contre moi, et répétait: «Oui, bien, bien malheureuse!...» J'en avais horreur et pitié....
—Ah! il croit que c'est par plaisir! s'écria-t-elle en sanglotant, il croit cela!... Mais si je n'avais pas mon Jean pour me consoler, mon Jean pour me bercer, mon Jean pour me donner du courage, je ne pourrais plus ... je ne pourrais plus.... J'aimerais mieux mourir.
Brusquement, changeant d'idée, et d'une voix où il me sembla entendre les regrets gémir:
—D'abord, pour ça ... pour le petit appartement... il faudrait de l'argent, et tu n'en as pas!
—Mais si, ma chérie.... Mais si, clamai-je triomphalement, j'ai de l'argent!... Nous avons de quoi vivre deux mois, trois mois, en attendant que je conquière une fortune!
—Tu as de l'argent?... Fais voir.
J'étalai devant elle les quatre billets de mille francs. Juliette les saisit dans sa main, un à un, âprement, les compta, les examina. Ses yeux luisaient, étonnés et charmés.
—Quatre mille francs, mon chéri!... Comment, tu as quatre mille francs?...Mais tu es riche!... Alors....
Elle se pendit à mon cou, caressante.
—Alors, reprit-elle, puisque tu es très riche.... J'ai envie d'un petit nécessaire de voyage que j'ai vu, rue de la Paix!... Tu veux me l'acheter, mon chéri; tu veux, pas?
Je reçus au cœur un coup si douloureux que je faillis tomber sur le plancher; et un flot de larmes m'aveugla. Pourtant, j'eus le courage de demander:
—Qu'est-ce qu'il vaut, ton nécessaire?
—Deux mille francs, mon chéri.
—C'est bien!... Prends deux mille francs.... Tu l'achèteras toi-même.
Juliette me baisa au front, prit deux billets qu'elle enfouit précipitamment dans la poche de son manteau, et son regard attaché sur les deux qui restaient et qu'elle regrettait sans doute de ne pas m'avoir demandés, elle dit:
—Vrai?... Tu veux bien?... Ah! c'est gentil!... Cela fait que si tu retournes au Ploc'h, j'irai te voir avec mon nécessaire tout neuf.
Quand elle fut partie, je m'abandonnai à une violente colère contre elle, contre moi surtout, et, la colère apaisée, tout d'un coup, je m'étonnai de ne plus souffrir.... Oui, en vérité, je respirais plus librement, j'étendais les bras avec des gestes forts, j'avais dans les jarrets une élasticité nouvelle; enfin, on eût dit que quelqu'un venait de m'enlever le poids écrasant que je portais depuis si longtemps sur les épaules.... J'éprouvais une joie très vive à détendre mes membres, à faire jouer mes articulations, à étirer mes nerfs, ainsi qu'il arrive, le matin, au saut du lit.... Ne me réveillais-je pas, en effet, d'un sommeil aussi pesant que la mort? Ne sortais-je pas d'une sorte de catalepsie, où tout mon être engourdi avait connu les cauchemars horribles du néant?... J'étais comme un enseveli qui retrouve la lumière, comme un affamé à qui on donne un morceau de pain, comme un condamné à mort qui reçoit sa grâce.... J'allai à la fenêtre et regardai dans la rue. Le soleil coupait d'un angle doré les maisons en face de moi; sur le trottoir, des gens passaient vite, affairés, avec des figures heureuses; des voitures se croisaient sur la chaussée, joyeusement.... Le mouvement, l'activité, le bruit de la vie me grisaient, m'enthousiasmaient, m'attendrissaient, et je m'écriai:
—Je ne l'aime plus! Je ne l'aime plus!
Dans l'espace d'une seconde, j'eus la vision très nette d'une existence nouvelle de travail et de bonheur. Me laver de cette boue, reprendre le rêve interrompu, j'en avais hâte; non seulement je voulais racheter mon honneur, mais je voulais conquérir la gloire, et la conquérir si grande, si incontestée, si universelle, que Juliette crevât de dépit d'avoir perdu un homme tel que moi. Je me voyais déjà, dans la postérité, en bronze, en marbre, hissé sur des colonnes et des piédestaux symboliques, emplissant les siècles futurs de mon image immortalisée. Et ce qui me réjouissait surtout, c'était de penser que Juliette n'aurait pas une parcelle de gloire, et que je la repousserais impitoyablement, hors de mon soleil.
Je descendis et, pour la première fois depuis plus de deux ans, je ressentis un plaisir délicieux à me trouver dans la rue.... Je marchais rapidement, les reins souples, l'allure victorieuse, intéressé par les spectacles les plus simples qui me semblèrent nouveaux. Et je me demandais avec stupeur comment j'avais pu être malheureux aussi longtemps, comment mes yeux ne s'étaient pas ouverts plus vite à la vérité.... Ah! la méprisable Juliette!... Comme elle avait dû rire de mes soumissions, de mes aveuglements, de mes pitiés, de mes inconcevables folies!... Sans doute, elle racontait à ses amants de hasard mes douleurs imbéciles, et ils s'excitaient à l'amour en se moquant de moi!... Mais j'aurais ma revanche, et cette revanche serait terrible!... Bientôt Juliette se roulerait à mes pieds, suppliante; elle implorerait son pardon.
—Non, non, misérable, jamais!... Quand j'ai pleuré, m'as-tu consolé?... M'as-tu épargné une souffrance, une seule?... Un seul instant, as-tu consenti à accepter ma misère, à vivre de ma vie?... Tu n'es pas digne de partager ma gloire.... Non ... va-t'en!
Et pour lui marquer mon mépris irrémédiablement, je lui jetterai des millions à la figure.
—Tiens des millions!... En veux-tu des millions?... Tiens, encore!
Juliette se tordra les bras de désespoir; elle criera:
—Pitié, Jean!... pitié!... Oh! de l'argent, je n'en veux pas!... Ce que je veux, c'est vivre cachée, toute petite, dans ton ombre, heureuse si un seul des rayons de la lumière qui t'entoure vient, un jour, se poser sur ta pauvre Juliette.... Pitié!
—As-tu eu pitié de moi, quand je t'ai demandé grâce!... Non!... Les filles comme toi, on les assomme à coups d'or!... Tiens! en voilà encore!... Tiens! en voilà toujours!
Je marchais à grandes enjambées, parlant tout haut, faisant avec la main le geste de jeter des millions à travers l'espace.
—Tiens, misérable; tiens!
Pourtant, mon impassibilité devant la pensée de Juliette n'était point si farouche, que la moindre femme aperçue ne me donnât une inquiétude, et que je ne sondasse, d'un coup d'œil impatient, l'intérieur des voitures qui, sans cesse, passaient dans la rue.... Sur le boulevard, mon assurance tomba, et l'angoisse me ressaisit tout entier. De nouveau, je sentis une pesanteur intolérable sur mes épaules, et la bête dévorante, un instant chassée, s'abattit sur moi, plus féroce, enfonçant plus profondément ses griffes dans ma chair.... Il avait suffi pour cela que je visse des théâtres, des restaurants, ces endroits maudits, pleins du mystère de la vie de Juliette.... Les théâtres me disaient: «Cette nuit elle était là, ta Juliette; pendant que tu gémissais, l'appelant, l'attendant, elle se pavanait dans une loge, des fleurs au corsage, heureuse, sans une pensée pour toi.» Les restaurants me disaient: «Cette nuit elle était là, ta Juliette ... les yeux ivres de débauche, elle s'est vautrée sur nos divans disloqués, et des hommes qui puaient le vin et le cigare, l'ont possédée....» Et tous les jeunes gens que je rencontrais, fringuants, superbes, me disaient aussi: «Ta Juliette, nous la connaissons.... Est-ce qu'elle t'apporte un peu de l'argent qu'elle nous coûte?» Chaque maison, chaque objet, chaque manifestation de la vie, tout me criait avec d'affreux ricanements: «Juliette! Juliette!» La vue des roses, chez les fleuristes, m'était une torture, et j'éprouvais des rages, rien qu'à regarder les boutiques et leurs étalages de choses provocantes. Il me semblait que Paris ne dépensait toute sa force, n'usait toute sa séduction que pour me ravir Juliette, et je souhaitais de le voir disparaître dans une catastrophe, et je regrettais les temps justiciers de la Commune, où l'on versait dans les rues le pétrole et la mort! Je rentrai....
—Il n'est venu personne? demandai-je au concierge.
—Personne, monsieur Mintié.
—Pas de lettre, non plus?
—Non, monsieur Mintié.
—Vous êtes sûr qu'on n'est pas monté chez moi, pendant mon absence?
—La clef n'a pas bougé de là, monsieur Mintié.
Je griffonnai, sur ma carte, ces mots au crayon: «Je veux te voir.»
—Portez cela rue de Balzac....
J'attendis dans la rue, impatient, nerveux; le concierge ne tarda pas à reparaître.
—La bonne m'a dit que Madame n'était pas encore rentrée.
Il était sept heures.... Je gagnai ma chambre et je m'allongeai sur le canapé.
—Elle ne viendra pas.... Où est-elle?... Que fait-elle?
Je n'avais pas allumé de bougies.... Les fenêtres, éclairées par les lumières de la rue, glissaient dans la pièce un jour sombre, projetaient sur le plafond une clarté jaune, où l'ombre des rideaux se dessinait et tremblait.... Et les heures s'écoulèrent, lentes, infinies, si infinies et si lentes qu'on eût dit que le temps, subitement, avait cessé de marcher.
—Elle ne viendra pas!
De la rue, m'arrivait le bruit ininterrompu des voitures; les omnibus roulaient lourdement, les fiacres fatigués ferraillaient, les coupés passaient, plus légers et plus rapides.... Quand l'un d'eux rasait le trottoir ou ralentissait son allure, je me précipitais à la fenêtre, que j'avais laissée entr'ouverte, et je me penchais vers la rue.... Aucun ne s'arrêtait.
—Elle ne viendra pas!
Et, tout en disant: «Elle ne viendra pas!» j'espérais bien que Juliette serait là dans quelques minutes.... Que de fois je m'étais roulé sur le canapé, en criant: «Elle ne viendra pas!» et Juliette était venue!... Toujours, au moment où je désespérais le plus, j'entendais une voiture s'arrêter, puis des pas dans l'escalier, puis un craquement dans le couloir, et Juliette apparaissait souriante, empanachée, emplissant la chambre d'un parfum violent, et d'un froufrou de soie remuée.
—Allons, prends ton chapeau, mon chéri.
Irrité par ce sourire, par ces toilettes, par ce parfum, exaspéré par l'attente, souvent, je la traitais durement.
—Où as-tu été? dans quels bouges t'es-tu traînée?... Dis, dans quels bouges?
—Oh! si c'est une scène, merci!... Je m'en vais.... Bonsoir!... Moi qui ai eu toutes les peines du monde à me rendre libre, pour te retrouver?
Alors, tendant les poings, tous les muscles crispés, je hurlais:
—Eh bien, va-t'en!... Va-t'en au diable!... Et ne reviens jamais, jamais!
La porte à peine refermée sur Juliette, je courais après elle.
—Juliette! Juliette!
Elle descendait l'escalier.
—Juliette!... remonte, je t'en prie!... Juliette ... attends, je vais avec toi.
Elle descendait toujours sans détourner la tête. Je la rattrapais.
Près d'elle, près de cette robe, de ces plumes, de ces fleurs, de ces bijoux, la fureur me reprenait.
—Allons, remonte, ou je te casse la tête sur ces marches.
Et, dans la chambre, je tombais à ses pieds.
—Oui, ma petite Juliette, j'ai tort, j'ai tort.... Mais je souffre tant!... Aie un peu pitié de moi!... Si tu savais dans quel enfer je vis!... Si tu pouvais, avec tes mains, écarter les cloisons de ma poitrine et voir ce qu'il y a dans mon cœur!... Juliette!... Ah! je ne peux plus, je ne peux plus vivre comme ça!... Une bête aurait pitié de moi, je t'assure.... Oui, une pauvre bête aurait pitié!
Je lui pressais les mains, j'embrassais sa robe....
—Ma Juliette!... je ne t'ai pas tuée ... j'en avais le droit pourtant, je te le jure ... je ne t'ai pas tuée!... Tu devrais me tenir compte de cela.... C'est de l'héroïsme, car tu ignores, toi, ce qu'un homme qui souffre et qui est seul, toujours, peut concevoir de choses terribles et vengeresses.... Je ne t'ai pas tuée!... J'espérais, j'espère encore!... Reviens à moi ... j'oublierai tout, j'effacerai tout, mes douleurs et nos hontes ... tu seras pour moi la plus pure, la plus radieuse des vierges.... Nous nous en irons très loin ... où tu voudras.... Je t'épouserai!... Tu ne veux pas?... Ce que je te dis, tu crois que c'est pour t'avoir à moi, davantage? Jure que tu changeras d'existence, et je me tue là, devant toi!... Écoute, je t'ai tout sacrifié, moi!... Je ne parle pas de ma fortune ... mais ce qui faisait autrefois la fierté de ma vie, mon honneur d'homme, mes rêves d'artiste, j'ai tout abandonné, sans un regret, pour toi.... Tu peux bien me sacrifier quelque chose à ton tour.... Et qu'est-ce que je te demande? Rien ... la joie d'être honnête et bonne.... Se dévouer, ma Juliette, se dévouer, mais, c'est si grand, si noble!... Ah! si tu connaissais la volupté du sacrifice?... Tiens!... Malterre, il est riche, lui.... C'est un brave garçon, meilleur que les autres, il t'a aimée!... J'irai chez lui, je lui dirai: «Vous seul pouvez sauver Juliette, la retirer du monde où elle vit.... Revenez à elle ... et ne craignez rien de moi ... je partirai....» Veux-tu?...
Juliette me regardait, étonnée prodigieusement. Un sourire inquiet errait sur ses lèvres.... Elle murmura:
—Allons, mon chéri, tu dis des bêtises.... Ne pleure pas, viens!
M'en allant, je continuais de gémir:
—Une bête aurait pitié!... Oui, une bête....
D'autres fois, elle envoyait Célestine pour me chercher, et je la trouvais couchée dans son lit, fraîche, triste et lasse. Je comprenais que quelqu'un était là, tout à l'heure, qui venait de partir; je le comprenais au regard plus tendre de Juliette, à tout ce qui m'entourait, au lit qui avait été refait, à la toilette rangée avec un soin trop méticuleux, à toutes les traces effacées, et que je voyais reparaître dans leur réalité horrible et douloureuse. Je m'attardais dans le cabinet de toilette, fouillant les tiroirs, interrogeant les objets, descendant à un examen ignoble des choses familières.... De temps en temps, de la chambre, Juliette m'appelait:
—Viens donc, mon chéri! ... qu'est-ce que tu fais?
Oh! reconstituer son image, percevoir une odeur de lui!... Je humais l'air, dilatant mes narines, croyant saisir des senteurs fortes de mâle, et il me semblait que l'ombre de torses puissants s'allongeait sur les tentures, que je distinguais des carrures d'athlète, des bras héroïques, des cuisses nerveuses et velues, aux muscles bombants.
—Viens-tu?... disait Juliette....
Ces nuits-là, Juliette ne parlait que d'âme, que de ciel, que d'oiseaux; elle avait un besoin d'idéal, de rêveries célestes.... Toute petite dans mes bras, chaste comme une enfant, elle soupirait.
—Oh! qu'on est bien ainsi!... Dis-moi de belles choses, mon Jean, des choses douces ainsi que dans les vers.... J'aime tant ta voix.... elle a des sons d'harmonium ... parle-moi longtemps.... Tu es si bon, tu me consoles si bien!... Je voudrais vivre ainsi, toujours dans tes bras, ne pas bouger, et t'entendre!... Sais-tu aussi ce que je voudrais?... Ah! j'en rêve!... Avoir de toi une petite fille qui serait comme un chérubin, toute rose et blonde!... Je la nourrirais ... et tu lui chanterais des chansons très jolies, pour l'endormir!... Mon Jean, quand je serai morte, tu trouveras dans ma caisse à bijoux un petit cahier rose, avec des dorures.... C'est pour toi ... tu le prendras.... J'ai écrit là mes pensées, et tu verras si je t'aimais bien!... tu verras!... Ah! il faudra se lever demain, sortir, quel ennui!... Berce-moi, parle-moi, dis-moi que tu aimes mon âme ... mon âme!...
Et elle s'endormait; et elle était si blanche, si pure, que les rideaux du lit lui faisaient comme deux ailes.
La nuit s'avançait; le faubourg redevenait calme.... De loin en loin, des voitures attardées rentraient, et, sur le trottoir, deux sergents de ville marchaient d'un pas lourd et traînant, toujours pareil!... Plusieurs fois, la porte de l'hôtel s'était ouverte et refermée; j'avais entendu des craquements, des glissements de robe, des voix chuchotantes dans le couloir.... Mais ce n'était pas Juliette!.... Et, depuis longtemps, l'hôtel silencieux semblait dormir.... Je quittai le canapé, allumai une bougie, regardai la pendule; elle marquait trois heures.
—Elle ne viendra pas!... Maintenant, c'est fini ... elle ne viendra pas!
Je me mis à la fenêtre.... La rue était déserte, le ciel, au-dessus, tout sombre, pesait sur les maisons, comme un couvercle de plomb.... Là-bas, dans la direction du boulevard Haussmann, de grosses voitures descendaient, ébranlant la nuit de leurs cahots sonores.... Un rat courut d'un trottoir à l'autre, et disparut par un caniveau.... Je vis un pauvre chien, tête basse, la queue entre les jambes, passer, s'arrêter aux portes, flairer le ruisseau, s'en aller, l'échine dolente.... J'avais la fièvre, mon cerveau brûlait, mes mains étaient moites, et je ressentais, dans la poitrine, comme un étouffement.
—Elle ne viendra pas!... Où est-elle?... Est-elle rentrée?... Ou bien dans quel coin de cette grande ombre impure se vautre-t-elle?
Ce qui m'indignait surtout, c'est qu'elle ne m'eût pas averti.... Elle avait reçu ma carte ... elle savait qu'elle ne viendrait pas ... et elle ne m'avait pas envoyé un seul mot!... J'avais pleuré, je l'avais suppliée, je m'étais traîné à ses genoux ... et pas un mot!... Quelles larmes, quel sang fallait-il donc verser pour attendrir cette âme de pierre?... Comment pouvait-elle courir au plaisir, les oreilles encore pleines du bruit de mes sanglots, la bouche encore humide de mes prières?... Les filles les plus perdues, les créatures les plus damnées ont parfois des arrêts dans leur existence de débauche et de proie; il y a des moments où elles laissent le soleil pénétrer leur cœur refroidi, où, les yeux tournés vers le ciel, elles implorent l'amour qui pardonne et qui rachète!... Juliette! jamais!... quelque chose de plus insensible que le destin, de plus impitoyable que la mort, la poussait, l'emportait, la roulait éternellement, sans un répit, sans une halte, des amours fangeuses aux amours sanglantes, de ce qui déshonore à ce qui tue!... Plus les jours s'écoulaient, plus la débauche marquait sa chair de flétrissures. A sa passion, jadis robuste et saine, se mêlaient aujourd'hui des curiosités abominables, et cet inassouvissement farouche, cetalcoolismede l'amour inextinguible, que donnent les plaisirs irréguliers et stériles. Hormis les nuits où l'épuisement revêtait les formes imprévues de l'idéal le plus pur, on sentait sur elle l'empreinte de mille corruptions différentes et raffinées, de mille fantaisies perverses de blasés et de vieillards. Il lui échappait des paroles, des cris, qui ouvraient sur sa vie, brusquement, des horizons de fange enflammée; et, bien qu'elle m'eût communiqué l'ardeur dévorante de ses dépravations, bien que j'y goûtasse une sorte de volupté infernale, criminelle, je ne pouvais, souvent, regarder Juliette sans frissonner de terreur!... En sortant de ses bras, honteux, dégoûté, j'avais ce besoin qu'ont les réprouvés de contempler des spectacles tranquilles, reposants, et j'enviais, avec quels cuisants regrets! j'enviais les êtres supérieurs qui ont fait de la vertu et de la pureté les lois inflexibles de leur vie!... Je rêvais de couvents où l'on prie, d'hôpitaux où l'on se dévoue.... Un désir fou s'emparait de moi d'entrer dans les bouges afin d'évangéliser les malheureuses créatures qui croupissent dans le vice, sans une bonne parole; je me promettais de suivre, la nuit, les prostituées dans l'ombre des carrefours, et de les consoler, et de leur parler de vertu, avec une telle passion, avec des accents si touchants, qu'elles en seraient émues, pleureraient et me diraient: «Oui, oui, sauvez-nous....» J'aimais à rester des heures entières, dans le parc Monceau, regardant jouer les enfants, découvrant des paradis de bonheur, en l'œil des jeunes mères; je m'attendrissais à reconstituer ces existences, si lointaines de la mienne; à revivre, près d'elles, ces joies saintes, à jamais perdues pour moi.... Le dimanche j'errais dans les gares, au milieu des foules joyeuses, parmi les petits employés et les ouvriers qui s'en allaient, en famille, chercher un peu d'air pur, pour leurs pauvres poumons encrassés, prendre un peu de force pour supporter les fatigues de la semaine. Et je m'attachais aux pas d'un ouvrier dont la physionomie m'intéressait; j'aurais voulu avoir son dos résigné, ses mains déformées, noircies par le travail rude, son allure gourde, ses yeux confiants de bon dogue.... Hélas! j'aurais voulu avoir tout ce que je n'avais pas; être tout ce que je n'étais pas!... Ces promenades, qui me rendaient plus pénible encore la constatation de mon abaissement, me faisaient pourtant du bien, et j'en revenais, chaque fois, avec des résolutions courageuses.... Mais, le soir, je revoyais Juliette, et Juliette, c'était l'oubli de l'honneur et du devoir....
Au-dessus des maisons, le ciel s'éclairait d'une faible lueur, annonçant l'aube prochaine; et, j'aperçus, au bout de la rue, dans l'ombre, deux points brillants, deux lanternes de voiture qui vacillaient, se balançaient, s'avançaient, pareilles à deux becs de gaz errants.... J'eus un espoir, un instant d'espoir ... la voiture approchait, dansant sur les pavés, les lumières grandissaient, le bruit s'accélérait.... Il me sembla que je reconnaissais le roulement familier du coupé de Juliette!... Mais non!... Tout à coup, la voiture obliqua sur sa gauche, disparut.... Et, dans une heure, ce serait le jour!
—Elle ne viendra pas!... Cette fois, c'est bien fini, elle ne viendra pas!
Je fermai la fenêtre et me recouchai sur le canapé, les tempes battantes, tous les membres endoloris.... En vain, j'essayai de dormir.... Je ne pus que pleurer, sangloter, crier:
—Oh! Juliette! Juliette!
Ma poitrine était en feu, j'avais dans la tête comme un bouillonnement de lave.... Mes idées s'égaraient, tournaient en hallucinations.... Le long des murs de ma chambre, des belettes se poursuivaient, bondissaient, se livraient à des jeux obscènes.... Et j'espérai que la fièvre m'abattrait, me coucherait dans mon lit, m'emporterait.... Être malade!... Oh! oui, être malade, longtemps, toujours!... Juliette s'installait près de moi, elle me veillait, me soulevait la tête pour me faire boire des remèdes, elle reconduisait le médecin en disant des choses à voix basse; et le médecin avait un air grave:
—Mais non! mais non! Madame, tout n'est pas désespéré.... Calmez-vous.
—Ah! docteur, sauvez-le, sauvez mon Jean!
—C'est vous seule qui pouvez le sauver, puisque c'est de vous qu'il meurt!
—Ah! que puis-je faire?... Dites, docteur, dites!
—Il faut l'aimer, être bonne....
Et Juliette se jetait dans les bras du médecin....
—Non! C'est toi que j'aime ... viens!
Elle l'entraînait, pendue à ses lèvres ... et, dans la chambre, ils cabriolaient, sautaient au plafond et retombaient sur mon lit, enlacés.
—Meurs, mon Jean, meurs, je t'en prie!... Ah! pourquoi tardes-tu tant à mourir?...
Je m'étais assoupi.... Quand je me réveillai, il faisait grand jour.... Les omnibus, de nouveau, roulaient dans la rue; les marchands ambulants glapissaient leurs ritournelles matinales; contre ma porte, dans le couloir où des gens marchaient, j'entendais le grattement d'un balai.
Je sortis, et je me dirigeai vers la rue de Balzac.... Vraiment, je n'avais pas d'autres projets que de voir la maison de Juliette, de regarder ses fenêtres et peut-être de rencontrer Célestine ou la mère Sochard.... Sur le trottoir, en face, plus de vingt fois, je passai et repassai.... Les fenêtres de la salle à manger étaient ouvertes, et je distinguais les cuivres du lustre qui luisaient dans l'ombre.... Au balcon, un tapis pendait.... Les fenêtres de la chambre étaient fermées.... Qu'y avait-il derrière les volets clos, derrière ce pan de mur blanc, impénétrable?... Un lit pillé, saccagé, des odeurs lourdes d'amour, et deux corps vautrés qui dormaient.... Le corps de Juliette ... et l'autre?... Le corps de tout le monde. Le corps que Juliette avait ramassé, au hasard, sous une table de cabaret, dans la rue!... Ils dormaient, saoulés de luxures!... La concierge vint secouer des tapis sur le trottoir; je m'éloignai, car depuis que j'avais quitté l'appartement j'évitais le regard ironique de cette vieille femme, je rougissais chaque fois que mes yeux se croisaient avec ses deux petits yeux bouffis et méchants qui avaient l'air de se moquer de mes malheurs.... Quand elle eut fini, je retournai sur mes pas, et je restai longtemps à m'irriter contre ce mur derrière lequel une chose épouvantable se passait et qui gardait la cruelle impassibilité d'un sphinx accroupi dans le ciel.... Subitement, comme si la foudre était tombée sur moi, une colère folle me remua de la tête aux pieds, et sans raisonner ce que j'allais faire, sans le savoir même, j'entrai dans la maison, montai l'escalier, sonnai à la porte de Juliette.... Ce fut la mère Sochard qui m'ouvrit.
—Dites à Madame, criai-je, dites à Madame que je veux la voir, tout de suite, lui parler.... Dites-lui aussi que si elle ne vient pas, c'est moi qui irai la trouver, qui l'arracherai du lit, entendez-vous!... Dites-lui....
La mère Sochard, toute pâle, tremblante, balbutiait:
—Mais, mon pauvre monsieur Mintié, Madame n'est pas là.... Madame n'est pas rentrée....
—Prenez garde, vieille sorcière!... Ne vous foutez pas de moi, hein!... et faites ce que je commande.... Ou, sinon, Juliette, vous, les meubles, la maison, je casse tout, je tue tout....
La vieille domestique levait les bras au plafond, d'un geste effaré....
—En vérité du bon Dieu! s'exclama-t-elle.... Puisque je vous dis que Madame n'est pas rentrée, monsieur Mintié!... Allez dans sa chambre, vous verrez bien!... puisque je vous le dis!
En deux bonds, je me précipitai dans la chambre ... la chambre était vide ... le lit n'avait pas été défait. La mère Sochard me suivait pas à pas, répétant:
—Voyons, monsieur Mintié!... Voyons!... Puisque vous n'êtes plus ensemble, à c't'heure!...
Je passai dans le cabinet de toilette.... Tout y était en ordre, comme lorsque nous rentrions, le soir, tard.... Les affaires de Juliette rangées sur le divan, la bouillotte pleine d'eau, posée sur le fourneau à gaz....
—Et où est-elle? demandai-je.
—Ah! Monsieur! répondit la mère Sochard.... Est-ce qu'on sait où va Madame?... Il est venu, ce matin, une espèce de valet de chambre qui a causé à Célestine, et puis Célestine est partie avec une robe de rechange pour Madame.... Voilà tout ce que je sais!
En rôdant, dans le cabinet, je trouvai la carte que, la veille, je lui avais envoyée.
—Est-ce que Madame a lu ça?
—Probablement que non, allez!...
—Et vous ne savez pas où elle est?
—Ah! dame, non! ben sûr.... Madame ne me conte point ses affaires!
Je rentrai dans la chambre, m'assis sur la chaise longue.
—C'est bien, mère Sochard.... Je vais l'attendre.... Et je vous avertis que ça va être drôle!... Ha! ha!... A la fin, voyez-vous, mère Sochard, il faut que ça éclate!... J'ai eu de la patience ... j'ai eu ... Eh bien! en voilà assez!...
Je brandissais mes poings dans le vide.
—Et ça va être drôle, mère Sochard!... et vous pourrez vous vanter d'avoir assisté à un spectacle drôle, que vous n'oublierez jamais, jamais!... Et la nuit vous en rêverez, avec épouvante, nom de Dieu!
—Ah! monsieur Mintié!... monsieur Mintié!... supplia la vieille femme. Pour l'amour du bon Dieu, calmez-vous.... Allez-vous-en!... Vous commettrez un malheur, c'est sûr!... Et qu'est-ce que vous ferez, monsieur Mintié?... Qu'est-ce que vous ferez?...
En ce moment, Spy, sorti de sa niche, s'avançait vers moi, bombant le dos, dansant sur ses pattes grêles d'araignée.... Et je regardai Spy, obstinément.... Et je pensai que Spy était le seul être qu'aimât Juliette, que tuer Spy serait la plus grande douleur qu'on pût infliger à Juliette.... Le chien allongeait ses pattes vers moi, essayait de grimper sur mes genoux. Il semblait me dire:
—Si tu souffres tant, je n'en suis pas la cause.... Te venger sur moi, si petit, si faible, si confiant, ce serait lâche.... Et puis, tu crois qu'elle m'aime tant que ça!... Je l'amuse comme un joujou, je lui suis une distraction d'une minute et voilà tout.... Si tu me tues, ce soir, elle aura un autre petit chien comme moi, qu'elle appellera Spy comme moi, qu'elle comblera de caresses comme moi, et il n'y aura rien de changé!
Je n'écoutais pas Spy, de même que je n'écoutais jamais aucune des voix qui me parlaient, lorsque le crime me poussait à quelque mauvaise action.... Brutalement, férocement, je saisis le petit chien par les pattes de derrière.