Geneviève rougit encore, baissa les yeux et ne répondit pas.
«Je suis très-indulgent, je vous en préviens; deux ou trois fois, n'est-ce pas?
—Non, monsieur, répondit Geneviève avec dignité.
—Quatre ou cinq alors?
—Non, monsieur; Mme de Courcy a dû vous le dire, une seule fois.
—Et vous avez quel âge?
—Vingt ans.
—Et vous aimez depuis combien de temps?
—Depuis huit mois.
—Et jusqu'à dix-neuf ans, jamais, jamais ce petit cœur-là n'avait battu pour personne?
—Pour personne.
—Vous êtes pourtant de Lille, une ville de manufactures.
—Oui, monsieur, mais j'allais depuis fort peu de temps à la fabrique. Auparavant, je travaillais à la maison.
—Et vous aviez sans doute une mère pieuse? Êtes-vous dévote?»
Geneviève hésita. Elle craignait de donner une mauvaise idée d'elle à ce bienfaiteur, religieux peut-être.
«Non, monsieur, dit-elle enfin. Ni mon père pi ma mère ne vont à la messe, et moi, je n'y allais pas davantage. Mon père est un très-honnête homme; mais c'est une idée comme cela, il ne peut souffrir les capucins.
—Ah! ah! c'est un esprit fort? Tant pis, ma fille! Pour les femmes comme pour le peuple, la religion est un frein nécessaire. Je désire que vous ayez un peu de dévotion. Sans doute je ne veux pas faire de vous une religieuse. Cependant j'aimerais mieux trouver en vous ces sentiments qui élèvent l'âme et l'esprit, et préservent des honteux désordres.
—Ah! monsieur, s'écria Geneviève, certainement j'ai commis une faute grave; aux yeux de bien des gens, j'ai perdu le droit de me dire une honnête fille; cependant, si vous voulez vous informer, vous saurez que j'ai toujours eu une bonne réputation.»
Elle avait des larmes dans les yeux.
«Comment, fillette, vous pleurez! Dépêchez-vous d'essuyer ces beaux yeux-là. Je vous déclare que je ne puis supporter les pleurs. J'ai les nerfs très-impressionnables. Cela pourrait même troubler ma digestion.»
Geneviève essaya un sourire.
«À la bonne heure! Riez toujours! Vous êtes cent fois plus belle. Et puis vous avez de si jolies petites dents! Voyons, regardez-moi; croyez-vous que je ne vous déplairai pas trop?
—Oh! monsieur, comment ne vous aimerais-je pas? Vous paraissez si bon!
—Euh! euh! j'ai bien mes défauts. Je suis impatient, et, dans ces moments-là je déchire, je casse tout. Mais on ne se plaint pas trop, car je répare si bien les dégâts! Je suis du reste un bon enfant, vous verrez: pas tracassier du tout! Vous serez libre de vivre à votre guise. Je ne vous ferai pas espionner. Voilà pourquoi je vous ai adressé tant de questions: c'est que je désire avoir confiance en vous. Enfin, je ne suis plus jeune, et je veux maintenant que ma vie s'écoule sans émotions, sans tracas. Ainsi, pas de scènes, pas de petites roueries. Je ne puis souffrir que les femmes s'avilissent ainsi. D'ailleurs je ne vous refuserai jamais rien; car je ne suis point ladre, et j'aime à voir le bonheur auteur de moi. Soyez toujours franche aussi. Il ne servirait à rien de me tromper. Je connais les femmes sur le bout du doigt; et, si adroites soient-elles, je les devine toujours. Ainsi vous avez aimé quelqu'un. Est-il à Paris?»
Geneviève hésitait à répondre. Le langage du duc la surprenait et l'inquiétait; mais elle ne soupçonnait pas encore que Mme de Courcy eût pu la tromper. Elle repoussa le doute qui lui vint.
«Oui, monsieur, dit-elle, il est pour le moment à Paris.
—Et vous le voyez toujours?
—Rarement.
—Il vous aime encore, cependant?
—Hélas!
—Vous l'aimez donc?
—Oui, monsieur.
—Oui! s'écria le duc stupéfait, presque irrité.
—Je l'ai dit à Mme de Courcy, et je n'ai pas d'autre désir que de le ramener à moi et de l'épouser.»
Le duc fronça le sourcil. Il craignit d'avoir été le jouet d'une mystification. Puis remarquant la candeur de Geneviève, il éclata de rire.
«Je vois que nous ne nous entendons pas du tout. En quels termes Mme de Courcy vous a-t-elle parlé de moi?»
Geneviève lui raconta sa conversation avec Lucrèce.
«Écoutez, mon enfant, il y a eu malentendu. Vous êtes peut-être une brave fille, et je ne veux ni vous tromper ni vous séduire. Je ne suis pas le moins du monde un homme occupé de bonnes œuvres, mais je suis moins encore capable d'une mauvaise action. Si j'étais jeune, j'entreprendrais peut-être de me faire aimer de vous, car vous êtes charmante; mais à mon âge je n'ai plus de temps à perdre. Je vous dis donc simplement: Si vous voulez tenir ma maison, je vous donnerai un hôtel, une voiture, une grande existence. Robes, cachemires, bijoux, vous pourrez vous passer toutes vos fantaisies. Je suis marié, sans enfants, et je vis séparé de ma femme. Voyez donc si cela vous convient.»
Étonnée, bouleversée par cette offre inattendue, Geneviève hésita un moment; mais elle fut vite remise, et, se levant fièrement:
«Non, monsieur, dit-elle, cela ne peut me convenir.»
Le duc la considéra, comme s'il doutait de ce qu'il entendait. C'était la première fois peut-être qu'il trouvait une femme rebelle. Piqué au jeu par cette résistance, il voulut insister, et lui prendre la main; mais Geneviève la retira vivement. Alors le duc, à son tour, se leva, et, la saluant avec déférence:
«Adieu, dit-il; je vous ai prise un peu à l'improviste; réfléchissez à ma proposition.»
Il sortit, laissant Geneviève atterrée.
Lorsque Mme Thomassin la rejoignit au salon, Geneviève était assise, morne et le visage inondé de larmes.
Voilà donc pourquoi on l'avait habillée, pourquoi on s'intéressait à elle, pourquoi on l'avait entourée de soins et d'égards! Mais qu'était donc cette Mme de Courcy, à laquelle Lionel l'avait recommandée? qu'était donc la maison de Mme Thomassin?
Cette maison ressemblait à beaucoup d'autres. C'était un atelier de couture dirigé par une ancienne lorette. Quand on voit des jeunes filles, souvent même des enfants, poussées à l'inconduite par les personnes mêmes qui devraient les protéger, les défendre, faut-il s'étonner de l'effroyable dépravation d'une trop grande partie de cette classe d'ouvrières? C'était surtout cette dissolution des moeurs, véritable fléau social, que voulait dénoncer et combattre Mlle Borel. C'était la mission à laquelle elle avait voué sa vie.
«Eh bien! mon enfant, qu'y-a-t-il? Pourquoi ce chagrin?» demanda à Geneviève Mme Thomassin avec une voix attendrie.
Autant Mme Thomassin se montrait dure, hautaine même vis-à-vis de ses ouvrières, autant elle savait être câline et gracieuse lorsque son intérêt l'exigeait.
«C'est une infamie, madame, c'est une infamie! répétait Geneviève; je ne me serais jamais attendue, en entrant ici, à de pareilles humiliations!
—Expliquez-vous, mademoiselle,» dit la couturière qui voulut paraître ignorer ce qui s'était passé.
Geneviève raconta son entretien avec le duc.
«De quoi vous plaignez-vous, ma fille? reprit Mme Thomassin. Le duc s'est conduit envers vous en parfait galant homme. Ne vous a-t-il pas montré une grande bienveillance? Il est marié, il ne peut vous épouser; mais, d'après tout le bien qu'on lui a dit de vous, il offre de vous prendre pour tenir sa maison. Cela se voit dans la société élégante. Je comprends combien votre refus a dû le surprendre; car enfin, ne vous abusez pas sur votre situation: vous vous êtes enfuie de chez vos parents avec un jeune homme qui vous a abandonnée; votre réputation est à jamais perdue.
—Mais si M. de Lomas consentait à m'épouser, comme me l'avait fait espérer Mme de Courcy....
—Vous épouser! lorsqu'il ne vous aime plus! vous êtes insensée! interrompit en riant Mme Thomassin, qui voulut lui ôter tout espoir de ce côté. Vous voilà donc sans appui sur le pavé de Paris. Maintenant vous gagnez à peu près pour vivre; mais aurez-vous toujours une position aussi avantageuse?»
Elle s'arrêta, comme pour lui faire comprendre que cette position dépendait d'elle, et qu'elle pouvait d'un mot la lui retirer.
«Qu'espérez-vous donc? vivre de votre travail? Vivre est impossible, vous végéterez. Et il peut survenir une maladie, un chômage qui vous réduise à la dernière misère. Que deviendrez-vous alors? Après avoir refusé la richesse, et, je l'affirme, une existence qui peut être honorable, car vous avez affaire à un honnête homme, vous vous verrez réduite peut-être, dans un moment de détresse, à quelque honteuse extrémité.
—Oh! jamais! jamais! s'écria Geneviève. J'aimerais cent fois mieux mourir!
—Soit! vous n'en arriverez jamais là, quoique bien d'autres y soient venues, qui étaient aussi fières et aussi résolues que vous l'êtes en ce moment. Ah! vous ne savez pas encore ce que c'est que la faim! Il semble même que plus on est pauvre et malheureux, plus on aime la vie. On ne se tue pas, allez; on fait comme les autres. Croyez-moi, mon enfant, j'ai de l'expérience, j'ai vu le monde de près, et je vous dis, parce que je m'intéresse à vous: Ne repoussez pas la fortune quand elle se présente d'elle-même et tout d'un coup. Tant d'autres la cherchent toute leur vie sans la rencontrer jamais! Ce que vous refusez là, c'est une position stable qui équivaut presque à un mariage; car M. le duc n'est pas le premier venu: c'est un homme qui assurera votre avenir, si vous vous conduisez convenablement avec lui. Enfin c'est un moyen de venir en aide à vos parents, de leur procurer une vieillesse heureuse, exempte de privations.
—Vous ne connaissez pas mon père, dit Geneviève; jamais il n'accepterait un centime provenant d'une source pareille.
—Ta, ta, ta! c'est bon pour le discours. On se fait à tout, il quitterait Lille, viendrait habiter Paris auprès de vous. Et quand il aurait tous les jours sa demi-tasse, sa petite bouteille, il ne s'occuperait guère de la source.
—Vous ne le connaissez pas, madame, vous dis-je.
—Eh bien! admettons que ce soit un papa butor, d'une vertu farouche: il resterait à Lille, voilà tout. Et quand vous serez riche, vous trouverez un mari, un vrai mari, car avec de l'argent on en trouve toujours. Une fois mariée légitimement, que pourrait dire votre père? Vous épouseriez, n'est-ce pas, M. de Lomas? Eh bien! sachez que c'est un vrai libertin, qui ne vous rendrait pas même heureuse pendant quinze jours; et il n'a pas le sou, tandis que le duc a cinq cent mille francs de rentes. Songez donc! vous porteriez des robes comme celle que vous avez essayée l'autre jour, comme celle-ci, ajouta-t-elle en lui désignant une toilette éblouissante, et des bijoux semblables à ceux que vous voyez étalés rue de la Paix! Et puis une maison à vous toute seule, avec des tapis, des tableaux, des glaces sur tous les murs! Songez donc, tout ce bonheur pour vous, petite masque, et vous hésitez!
—Non, je ne veux pas, répondit Geneviève, comme si elle était éblouie par la tentation. Mon père viendrait à Paris tout exprès pour me tuer. Et puis c'est impossible, parce que je l'aime,lui.
—Voyons! attendez encore quelques jours, car en refusant vous faites une irréparable sottise. Réfléchissez.
—C'est inutile.
«Est-elle bête! pensa Mme Thomassin à bout d'arguments. C'est une vraie buse.»
—Pensez-y toujours. La nuit porte conseil.»
Geneviève remonta dans sa chambre. Elle écrivit à M. de Lomas ce qui venait de se passer. Puis, à la faveur de la nuit, elle se glissa jusqu'au n° 31 de la rue Louis-le-Grand et y déposa sa lettre.
Sans doute Geneviève souffrait cruellement; mais combien plus grande eût été sa douleur si elle eût appris que son père était en prison, sa mère malade de chagrin, et que sa faute était la cause première de tant de malheurs!
L'arrestation de Gendoux avait tellement bouleversé la pauvre Thérèse qu'elle s'était mise au lit; et les faibles épargnes, amassées avec tant de peines, s'épuisaient chaque jour. Elle n'avait pour la soigner, dans sa cave sombre, que la voisine, le soir, au retour de la fabrique, et les deux petits, qui lui présentaient sa tisane quand elle avait soif. Contracté par le chagrin, son estomac refusait toute nourriture, et chaque jour elle s'affaiblissait davantage. De temps à autre pourtant elle se tramait jusqu'à la prison pour aller voir Gendoux. Ces entrevues étaient toujours douloureuses, et elles achevaient d'ébranler l'organisme de la pauvre femme.
On ne laissait pénétrer auprès du prisonnier aucun de ses camarades.
Cependant la coalition, comprimée à son début par l'emprisonnement de son chef et le retour de M. Daubré, était loin d'être complètement étouffée. Il soufflait dans les fabriques, et particulièrement dans celle de M. Daubré, comme un vent de révolte. Quelques personnes sages conseillaient au riche manufacturier de solliciter l'élargissement de Gendoux, ou du moins, si son affaire devait être jugée, de s'entendre avec lui pour sa défense. C'était le meilleur moyen de calmer l'irritation des esprits.
Il se résolut donc à tenter cette démarche, quoi qu'il en coûtât à sa dignité de patron offensé. Il espérait ainsi gagner la reconnaissance de Gendoux, qu'il savait être un brave cœur, incapable de fausseté ou d'ingratitude.
Depuis son incarcération, Gendoux avait laissé pousser sa barbe, ce qui imprimait à son visage hâve et vieilli quelque chose d'inculte, de sauvage.
Thérèse était auprès de lui. Elle semblait une ombre. Sa bouche triste, son regard abattu, désespéré, accusaient une de ces douleurs si complètes qu'elles attendrissent les âmes les plus rebelles à la pitié.
À la vue de ces deux vieillards si malheureux et si dignes, M. Daubré s'arrêta sur le seuil de la cellule, saisi d'une sorte de respect.
Il avait préparé un préambule sévère; mais il ne trouva que de la commisération pour cette navrante infortune.
Dans le commerce ordinaire de la vie, M. Daubré passait pour un excellent homme. Mais c'était un Flamand, un homme du Nord, froid, placide plutôt que bon. Incapable d'aucun effort pour secourir son semblable, il avait cette bonté neutre, cette passivité qui n'est le plus souvent qu'une forme de l'égoïsme.
Gendoux, qui le connaissait bien, ne se méprit pas sur cette démarche; il le reçut avec défiance.
Thérèse sortit.
Gendoux et M. Daubré restèrent en face l'un de l'autre.
Quel contraste entre ces deux hommes!
M. Daubré était rose, replet. Sur son visage s'épanouissaient la quiétude de l'homme bien calé dans la vie, et la sérénité parfaite de l'être vulgaire et satisfait, sans vices, mais aussi sans vertus. D'ailleurs, quelle vertu lui faut-il, à cet homme auquel tout a souri dès le premier jour de sa vie? Cerveau étroit, cœur inerte, bien douillettement emmailloté dans sa médiocrité et son égoïsme, M. Daubré trouvait, lui aussi, que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. À l'aide de quelques lieux communs, comme il critiquait les aspirations du peuple vers le mieux être! Les ouvriers ont-ils jamais été plus heureux qu'aujourd'hui? disait-il. Que ne demandent-ils tout de suite à devenir les propriétaires de nos fabriques? Si l'on voulait les écouter, ils ne mettraient plus du bornes à leurs exigences. Les révolutions succéderaient aux révolutions. L'anarchie échevelée et sanglante se déchaînerait par toute la France.
L'esprit de cet homme n'avait jamais franchi l'horizon de sa fabrique et de la brasserie où chaque jour il allait lire son journal ultra-conservateur, fumer sa pipe et boire son pot de bière.
Il possédait une spécialité pourtant qui dominait en lui, non-seulement toute autre faculté intellectuelle, mais tout sentiment élevé et affectif, c'était l'esprit des affaires, lequel se réduit à peu près à ceci: savoir acheter et vendre en temps opportun. Sur ce calcul unique, depuis vingt ans, il avait constamment tendu toutes les forces de son cerveau; c'était donc avant tout un marchand, un marchand habile.
Gendoux, lui, c'était l'ouvrier intelligent, fier de sa valeur morale, et qui ne se prosterne point devant la supériorité de la fortune, quand à celle-là ne s'en joint aucune autre.
La souffrance n'avait pas altéré la noblesse native de ses traits. Sur cette figure énergique, presque hautaine, on lisait une grande élévation morale et un sentiment un peu brutal peut-être de la justice.
La misère avait usé, vieilli, déformé même le corps de Gendoux; mais elle avait respecté son âme. Quoique aigri par le malheur, il conservait le culte de l'idée, tout prêt encore à se dévouer pour elle.
Certes, il admettait les inégalités sociales. S'il rêvait d'améliorer le sort de l'ouvrier, il respectait aussi les droits du patron. Il comprenait que les questions ne peuvent se résoudre que par de nouveaux procédés d'organisation, et point par la violence; mais il était aussi absolu dans ses rancunes que dans ses principes.
«Croyez, mon ami, lui dit M. Daubré, que j'ai éprouvé un chagrin réel de votre détention. Depuis si longtemps vous travaillez pour moi, que j'étais loin de m'attendre à votre tentative séditieuse.
—Vous trouvez donc, monsieur Daubré, que parce qu'on souffre depuis vingt ans, c'est une raison pour souffrir sans se plaindre pendant vingt années encore?
—Oublions, Gendoux, ce qui s'est passé. Vous n'ignorez pas les rigueurs de la loi contre les coalitions, contre les chefs surtout. Vous allez être condamné à deux ou cinq années d'emprisonnement.
—Je le sais, répondit dédaigneusement le prisonnier.
—Il faut donc vous tirer de là; et c'est pourquoi je viens convenir avec vous d'un système de défense.»
Gendoux se tenait sur la réserve, car il pensait: Pour faire une semblable démarche, il faut qu'il ait besoin de moi.
«Un système de défense? dit-il. Mais je n'ai pas l'intention de me défendre. Je dirai la vérité, toute la vérité; les juges me condamneront selon leur conscience.
—Selon leur conscience? repartit M. Daubré. C'est là précisément qu'est le danger.
—Peu importe! Quel que soit leur jugement, je le subirai, j'y suis résolu.
—Il ne faut pas seulement penser à vous, Gendoux; il faut penser à votre femme, qui paraît si affectée de votre réclusion. N'avez-vous pas aussi des enfants sur lesquels rejaillirait votre condamnation?
—Ma condamnation! s'écria Gendoux avec sarcasme. Ah! plût à Dieu que ma famille ne fut jamais autrement déshonorée!
—Vous avez une fille, je crois, cela pourrait l'empêcher de s'établir.»
Gendoux pâlit. La veine qui traversait son front se gonfla, et, regardant M. Daubré d'un air terrible:
«J'avais une fille, mais je n'en ai plus.
—Ah! vous l'avez perdue! reprit M. Daubré frappé du ton de Gendoux; ne travaillait-elle pas dans ma fabrique?
—Oui, elle travaillait dans votre fabrique, et un lâche, un libertin l'a enlevée. Je ne la reverrai jamais.»
M. Daubré se souvint vaguement d'avoir entendu parler de la disparition de Geneviève.
«Auriez-vous donc quelques soupçons sur l'un de mes contre-maîtres?
—Je ne parlerai pas, parce que le moment n'est pas venu. Et puis il me faut des preuves; mais je les aurai.
—Vous devriez du moins me faire part de vos soupçons; je pourrais vous aider à retrouver votre enfant.
—C'est inutile: elle est perdue pour moi, perdue sans retour. Je ne la reverrais pas sans avoir envie de la tuer.
—C'est là une sévérité excessive.
—Je ne puis m'accoutumer à rougir.
—Certes, vous avez un caractère fort estimable, et vous méritez la considération dont vos camarades vous honorent. Cependant il ne faut pas outrer des sentiments bons en eux-mêmes, mais qui, poussés à l'extrême, deviennent de la cruauté.
—Il y a deux choses avec lesquelles on ne peut, on ne doit jamais transiger: c'est la justice et l'honneur.»
M. Daubré, interloqué par ce début, ne savait plus à quel sentiment s'adresser pour se faire écouter.
Mon ami, reprit-il avec beaucoup d'aménité, nous voulons vous sauver malgré vous. Je tiens à vous, vous le savez.
—Comment pouvez-vous tenir à moi, qui viens d'organiser une coalition contre vous? Je ne suis pour vous qu'une force de tant, pouvant produire une valeur de tant.
—Quel butor que cet homme! pensa M. Daubré, et que les maîtres de fabrique sont malheureux d'avoir à employer des gens pareils!
—Non, reprit Gendoux, c'est votre intérêt et non le mien qui vous amène ici. Mon arrestation a, je le sais, produit un mauvais effet parmi les camarades, et, pour apaiser les esprits, vous voudriez me rendre à la liberté.
—Ce que nous voulons tous, dit M. Daubré, c'est l'ordre, c'est la bonne harmonie entre les patrons et les ouvriers. Voyons, sur quels points portaient vos réclamations, et je verrai ce que je puis faire.
—Voici, répondit Gendoux. Nous demandons pour les hommes une demi-heure de plus à midi, afin que chacun puisse aller prendre son repas dans sa famille, et nous demandons à quitter le métier une heure plus tôt le soir sans diminution de salaire.
—Rien que celai fit ironiquement M. Daubré. Pourquoi ne me demandez-vous pas de vous payer pour ne rien faire?
—Ce n'est pas tout, reprit Gendoux irrité de cette plaisanterie.
—Voyons, continuez.
—Nos enfants meurent ou dépérissent, faute des soins de leur mère. Nous demandons que les femmes aient, comme à Sedan, une heure au milieu du jour pour préparer le repas, soigner et allaiter leurs enfants, et qu'elles sortent comme nous à huit heures au lieu de rester au travail jusqu'à neuf. En un mot, nous voulons qu'ayant travaillé tout le jour comme de véritables machines, nous puissions le soir cultiver notre intelligence et vivre un peu par le cœur au milieu de nos familles. Autrement la manufacture tuera la famille, tuera l'être sociable, l'être moral surtout; car, faute de développement intellectuel, l'ouvrier s'abandonne à ses penchants les plus vils, à la débauche et à l'ivrognerie. Voilà ce que nous voulons. Est-ce juste?
—Mais à supposer que j'accorde, moi, ce que vous demandez, est-il certain que les autres fabricants suivent mon exemple?
—Accordez toujours; les autres seront bien forcés de vous imiter.»
M. Daubré parut réfléchir.
«Non, c'est impossible, dit-il. Ce serait pour moi chaque jour un déficit considérable. Mieux vaudrait vendre mes filatures et placer mes capitaux au 5 0/0. Tout ce que je puis faire, tout ce qui me paraît juste, ce serait d'accorder, comme à Sedan, une demi-heure et non pas une heure, aux femmes qui allaitent leurs enfants.
—Alors c'est inutile, repartit Gendoux; nous ne pouvons nous entendre. Je préfère être condamné. Mon jugement du moins sera une protestation de plus. Les patrons ne pourront-ils jamais comprendre qu'en nous laissant le temps nécessaire pour nous reposer et nous instruire, notre travail deviendrait plus actif et plus intelligent, et qu'ils trouveraient dans la reconnaissance et l'affection de l'ouvrier une compensation à leurs sacrifices!
—C'est un exalté, pensa M. Daubré, je n'obtiendrai rien de lui. D'ailleurs, avec de pareilles doctrines, cet homme est fort dangereux dans une fabrique. Il vaut mieux qu'il reste en prison.»
M. Daubré sortit. Ayant vainement tenté une conciliation, il prit le parti de laisser la justice suivre son cours.
Sans doute M. Daubré, en faisant une semblable démarche, avait agi en homme populaire. Bien que la bonté n'eût pas été son mobile unique, cependant il avait montré vis-à-vis d'un simple ouvrier une déférence que certains maîtres de fabrique eussent réprouvée, sans être pour autant injustes ou cruels. Car, pour juger sainement les relations entre patrons et ouvriers, il faut se mettre au point de vue, non pas du droit pur, mais de la justice relative.
«Si les classes privilégiées, dit Robert Peel, abusent fatalement, à l'état corporatif, de leurs privilèges, les individus qui les composent peuvent être personnellement très-désintéressés et excusables.»
C'était un jour néfaste pour M. Daubré; et sa sérénité habituelle allait se trouver singulièrement troublée.
En rentrant chez lui, vivement contrarié de l'insuccès de sa tentative, il trouva sa belle-mère, Mme de Lomas, qui l'accueillit avec solennité. De quelles affaires graves ou ennuyeuses venait-elle encore l'entretenir? Dans la disposition d'esprit où il se trouvait, Mme de Lomas ne pouvait tomber plus mal.
Comme elle semblait hésiter ou chercher une entrée en matière:
«Quoi? venez-vous encore quêter pour vos pauvres? demanda M. Daubré avec impatience. Je vous avoue que j'en ai assez des pauvres, des ouvriers et du peuple. On s'extermine à chercher leur bonheur; on se saigne aux quatre membres; on leur bâtit des ateliers qui ressemblent à des palais; on leur donne des salaires tels qu'il y a trente ans ils n'eussent osé les rêver; et, plus on leur témoigne de sollicitude, d'affection même, plus ils se montrent ingrats, exigeants, intraitables. Vraiment, je ne sais plus quel moyen employer pour les gouverner. En les traitant à peu près en égaux, on leur donne une si haute idée de leur valeur qu'on ne peut plus s'en faire respecter ni obéir.
—Non, monsieur, là n'est pas la cause du mal, répondit sentencieusement Mme de Lomas; le mal, c'est qu'on ne croit plus, c'est qu'il n'y a plus de religion dans le peuple. Et pourquoi n'y a-t-il plus de religion parmi le peuple? C'est que les grands, les riches eux-mêmes l'ont abandonnée.»
Mme de Lomas était une ancienne coquette convertie à la dévotion vers la cinquantaine. Ne pouvant plus avoir une cour d'adorateurs, elle s'en était formé une d'ecclésiastiques et de saints personnages. Comme elle était sans fortune, elle recourait à M. Daubré pour ses aumônes. Grâce à ses libéralités, elle avait acquis une certaine influence.
Toutefois M. Daubré se trompait: elle ne venait point quêter. Un motif plus important l'amenait. Lionel lui avait écrit que sa sœur se compromettait gravement et qu'il était de toute urgence que M. Daubré revînt à Paris.
Plusieurs considérations avaient motivé cette lettre. Lionel, on s'en souvient, avait reçu ordre de Lucrèce d'entraver l'amour de Maxime et de Mme Daubré. Mais il désirait la présence à Paris de M. Daubré pour le charger de demander la main de Béatrix. Enfin il avait besoin d'argent, et il comptait obtenir de son beau-frère la somme nécessaire à l'achat de la corbeille.
Mme de Lomas était adroite. Elle sut présenter à son gendre une peinture saisissante des dangers auxquels le séjour de Paris exposait une femme aussi jolie que Géraldine.
Mais M. Daubré, qui aimait le calme, et qui, à Paris, se trouvait condamné par sa femme aux plaisirs forcés des bals et des soirées, repoussa énergiquement les suggestions de sa belle-mère.
«Que venez-vous me raconter? s'écria-t-il presque irrité. Géraldine est une très-honnête femme, très-attachée à ses devoirs d'épouse et de mère. Et puis elle n'est plus jeune, et sa beauté commence à se faner un peu.
—Peut-on être mari à ce degré-là? pensa Mme de Lomas.
—Elle n'est plus jeune! dit la dévote. Elle a trente ans, et à cet âge....
—Dites trente-six, reprit M. Daubré.
—Trente-six, soit! mais c'est précisément l'âge le plus dangereux pour les femmes. C'est le moment des grandes passions.
—Ta ta ta! Géraldine n'est point passionnée, vous dis-je. Qui diable le sait mieux que moi?»
Mme de Lomas leva les yeux au ciel.
«Ayez pitié de lui, mon Dieu!» soupira-t-elle.
«Mais enfin sur quoi basez-vous vos soupçons?
—Depuis un mois vous lui écrivez de revenir, et elle ne revient pas. Elle trouve des prétextes.
—D'excellents prétextes, et que j'ai approuvés.
—Elle lit beaucoup de mauvais livres, car, malgré mes avis, vous n'avez point assez surveillé ses lectures.
—Ah! il ne manquerait plus que cela! J'ai bien autre chose à faire, vraiment. D'ailleurs je lui ai interditLéliaet laPhysiologie du mariage.Dernièrement encore, elle me jurait qu'elle ne les avait pas lus.
—Il y a tant d'antres ouvrages encore plus dangereux que ceux-là, lesquels s'adressent au cœur et poussent à l'adultère.
—Si vous n'avez pas de meilleures raisons à me donner, dit M. Daubré avec froideur, je continuerai à avoir confiance; car la confiance, voyez-vous, peut seule enchaîner les femmes.
—J'ai de meilleures raisons. Ses dernières lettres sont empreintes de je ne sais quelle tristesse vague. Croyez-en mon expérience. Certainement elle lutte, elle souffre. Il vous faut courir à son secours et la ramener ici. Vous négligez votre femme, monsieur Daubré, et cette pauvre enfant est si tendre, si impressionnable! Est-il étonnant qu'elle cherche ailleurs un bonheur que son cœur réclame et que vous ne lui donnez pas?
—Allons! bon! je suis un mauvais mari, à présent! Est-ce que je lui refuse quelque chose? Dites tout de suite que je suis un abominable tyran et qu'elle est la plus malheureuse des femmes.
—Croyez-moi, partez au plus tôt. Tenez, puisqu'il faut tout vous dire, Lionel m'a écrit aussi, et comme moi il désire vivement votre présence à Paris.
—Ils me feront damner! s'écria M. Daubré. C'est bon, je partirai, je ramènerai Géraldine. Mais il me semble, madame, que si vous l'aviez un peu mieux élevée; que si, au lieu de l'habituer à l'oisiveté, vous aviez su lui inspirer le goût du travail, Géraldine ne chercherait pas aujourd'hui dans des émotions coupables un aliment à l'activité de son imagination. Car son cœur n'a-t-il pas assez de son mari, de sa mère, de ses trois enfants à aimer?
—Ah! monsieur, répliqua vivement Mme de Lomas qui voyait pour la première fois son gendre en colère, ma fille a été élevée au Sacré-Cœur. Elle a reçu l'éducation qui convenait à son rang. Elle sait coudre et broder. Fallait-il lui enseigner la cuisine ou les soins du ménage, ou la tenue des livres, ou les affaires, ou le latin?
—Certes, madame, un peu d'entente des affaires, un peu de tenue de livres, auraient pu me servir. Ne pouviez-vous du moins lui apprendre à tenir sa maison et à élever ses enfants?
—Ma fille, bien qu'elle vous ait épousé, monsieur, n'est point une bourgeoise. C'est une de Lomas. Veuillez, je vous prie, vous en souvenir. D'ailleurs, tout le monde s'accorde à dire que c'est une femme accomplie. Il n'y a que vous, monsieur, qui lui trouviez des défauts.
—Au diable les femmes et les belles-mères!» pensait M. Daubré, qui ordonna pourtant ses préparatifs de départ.
M. Daubré, toutefois, aimait sa femme. Après la brasserie et ses fabriques, sa femme était certainement ce qui l'intéressait le plus au monde. Mais comme il voulait la paix à tout prix, il la laissait à peu près libre.
Si parfois il lui arrivait de faire une observation avec quelque vivacité, Mme Daubré se renversait sur son fauteuil comme si elle tombait en faiblesse, et disait d'une voix douloureuse:
«Ah! monsieur, vous me ferez mourir avec vos brutalités!»
M. Daubré supportait donc très-patiemment la séparation conjugale. Sans doute sa femme voudrait rester à Paris quelque temps encore; et l'idée des luttes, des scènes peut-être qu'il allait avoir à soutenir troublait très-désagréablement sa placidité.
«Surtout, lui dit Mme de Lomas, pas de reproches! Ne laissez rien paraître de votre jalousie.
—De ma jalousie! Mais, encore une fois, je ne suis pas jaloux.
—Alors c'est peut-être votre indifférence qui déplaît à Géraldine.
—Allons, bon! maintenant, il faut que je sois jaloux.
—Non, pas sérieusement, seulement pour lui faire croire que vous l'aimez toujours avec passion.
—Mais je ne l'aime pas avec passion; je l'aime avec respect, comme on doit aimer la mère de ses enfants.
—À la grâce de Dieu! dit Mme de Lomas en poussant un énorme soupir. Je vais prier, mon gendre, prier pour la continuation de votre bonheur. Et je vais commander une neuvaine aux rédemptoristes pour que Marie protège ma pauvre Géraldine contre les embûches du démon.
—Chère enfant! pensait la dévote en se retirant, comment ai-je pu la marier à ce butor, qui ne comprend rien aux délicatesses du cœur féminin? Si ma fille est coupable, ce sera bien lui qui l'aura voulu!»
Le retour imprévu de son mari causa en effet à Mme Daubré une vive contrariété. Mais elle était forte quand elle le voulait. Elle supporta sans émotion apparente cette surprise désagréable.
La veille, Maxime lui avait dit:
«Pourquoi faut-il que le destin nous ait séparés! Nous étions si bien faits pour nous comprendre! Passer ma vie à vos pieds, Géraldine, c'eût été pour moi le suprême bonheur.»
Et Géraldine, qui à vingt-cinq ans eût souri peut-être de l'éloquence moulée de cette phrase, à trente-six ans s'était laissé persuader. Comment eût-elle pu supposer que Maxime ne prenait pas au sérieux cet amour qui l'absorbait elle-même tout entière, et qu'elle regardait comme le dernier de sa vie?
M. Daubré ne pouvait donc arriver en un plus fâcheux moment. Aussi jamais ne parut-il à sa femme plus lourd, plus trivial, avec sa figure épaisse, avec son intelligence commune, bourrée de chiffres, enfoncée dans les tripotages du commerce. Jamais il ne l'avait autant choquée par ses airs de Prudhomme, ses façons bourgeoises et ses opinions toutes faites auxquelles il tenait avec l'opiniâtreté de la sottise. Essayait-on de combattre ses affirmations sans preuves, par paresse d'esprit il s'abstenait de répondre. On le croyait convaincu. Mais si, une heure après, on revenait sur le sujet discuté, on demeurait stupéfait de l'entendre répéter son affirmation avec le même aplomb, avec une égale confiance en lui-même. C'était cette impassibilité dans la bêtise que ne pouvait lui pardonner Mme Daubré, surtout quand elle le comparait au brillant Maxime, d'un esprit si souple, si alerte, et dont la beauté originale et délicate resplendissait de passion et d'intelligence.
M. Daubré ne suivit nullement les conseils de sa belle-mère. Il ne témoigna ni jalousie, ni colère, ni recrudescence de tendresse. Il dit simplement à sa femme qu'il venait la chercher.
Mme Daubré lui répondit qu'elle suivait un traitement pour ses nerfs, et que le médecin lui ordonnait le séjour de Paris pendant quelque temps encore.
Il ne fit aucune objection, et reprit docilement sa chaîne. Il accompagnait sa femme quand elle le lui demandait, et le reste du temps s'ennuyait le plus pacifiquement du monde.
Géraldine lui présenta Madeleine. Il approuva ce choix. Il essaya bien quelques objections sur la manière de diriger Jeanne, qu'il trouvait déjà trop coquette; mais Mme Daubré se borna à répondre: «Il faut bien qu'elle soit habillée comme ses petites amies. Plus de simplicité serait ridicule.» Il s'inclina.
Du reste, comme jamais sa femme ne lui avait montré autant de prévenance et d'affection, que jamais il ne l'avait vue moins nerveuse, moins rêveuse, plus gaie, mieux portante, il se dit que Mme de Lomas était folle ou qu'elle avait pris ce prétexte pour hâter le retour de sa fille.
Géraldine rencontrait Maxime au Bois, au spectacle ou en soirée; ces jours-là elle disait à son mari d'une voix câline:
«Mon ami, ce soir vous avez congé. C'est Lionel ou c'est Albert qui m'accompagnera.»
Et M. Daubré allait tranquillement à la brasserie fumer sa pipe, boire son pot de bière et lirele Constitutionnel.
Avant de risquer sa demande en mariage, Lionel chargea Maxime de sonder le terrain.
M. de Lomas était à peu près certain de plaire à Béatrix et à sa mère. Mais il fallait l'assentiment de M. Borel.
Un jour que toute la famille, y compris la tante Bathilde, se trouvait réunie à déjeuner:
«Quel homme charmant que ce Lionel! dit Maxime. Vraiment, quoiqu'il ait peu de fortune, je serais très-flatté de l'avoir pour beau-frère.»
Béatrix rougit, mais elle adressa à son frère un regard de remerciement.
«Certainement, repartit Mme Borel, c'est un homme très-distingué. Et puisque vous appréciez son caractère, vous devriez l'imiter, Maxime; car où le voit tous les matins à la messe de la petite chapelle de la rue de Provence. Lui du moins sait allier aux manières et à la conversation du meilleur monde un esprit sérieux et une piété exemplaire.
—En effet, répliqua M. Borel, je crois m'apercevoir que depuis quelque temps il fait à Béatrix une cour très-assidue. Sans doute la piété et la distinction sont d'excellentes qualités, que j'apprécie comme vous; mais je me suis informé: il est complètement ruiné.
—Avec un homme qui me plairait, je serais toujours assez riche, dit Béatrix.
—Il faudrait au moins, reprit M. Borel, qu'il nous apportât quelques compensations. S'il obtenait un poste important dans une ambassade; ou seulement s'il était décoré....
—Mais son nom, répliqua vivement Béatrix, ne vaut-il pas mieux que toutes les décorations? Il appartient à l'une des plus anciennes familles de la Flandre. Il porte de gueules à bandes de sable avec un croissant d'or en pointe.
—Vous aurait-on enseigné le blason au couvent? demanda Bathilde avec un sourire d'ironie.
—Certainement, on nous en donne quelques notions; car c'est de l'histoire. N'est-il pas fort intéressant pour ces demoiselles, qui la plupart sont nobles, de connaître l'origine et les armes de leur famille?
—Alors je ne m'étonne plus, ma pauvre Béatrix, de ton enthousiasme pour M. de Lomas.
—Je ne suis pas non plus de ton avis, ma chère enfant, reprit M. Borel. En ma qualité de commerçant, je n'attache qu'une médiocre importance à la gloire nobiliaire. Je suis à cet égard un enfant de 89. Pour moi, le mérite personnel est tout. Ce n'est pas que je trouve M. de Lomas dépourvu de mérite; mais vous, Bathilde, qu'en pensez-vous?
—Oh! ma tante doit le trouver fort mal, dit aigrement Béatrix. Un homme qui va à la messe!
—Puisque vous me demandez mon avis, répondit Mlle Borel, je pense tout simplement que c'est un homme ruiné qui est à la poursuite d'une dot, et qui n'a ni valeur morale, ni valeur intellectuelle. Il faudrait précisément savoir, ma chère Béatrix, si, avant de songer à t'épouser, il allait à la messe.
—Peut-être bien, allégua Maxime, ne pratiquait-il pas autrefois avec autant de ferveur; mais il a toujours eu des sentiments chrétiens. À supposer qu'il aille un peu plus souvent à la messe pour plaire à Béatrix qu'il aime, le mal ne serait pas grand.
—Moi, j'avoue, fit Laure étourdiment, que le petit Daubré me plairait davantage. M. de Lomas ne me parait pas toujours très-sincère.
—Ah! ma chère, si tu penses à M. Albert, tu as tort; car Madeleine est là qui le soigne, insinua Béatrix, comme pour se venger de la tante Bathilde.
—Ma chère Béatrix, répliqua sévèrement Mlle Borel, Madeleine est une noble fille, tout à fait incapable d'un calcul de ce genre.
—Madeleine est impie et mes filles sont dévotes, fit observer Mme Borel avec sarcasme; voilà pourquoi vous la vantez à leurs dépens.»
M. Borel coupa court à la conversation, qui commençait à s'envenimer. Mais après le déjeuner, Béatrix rejoignit Maxime et lui dit à voix basse:
«Engage M. de Lomas à attendre, pour faire sa demande, le départ de la tante Bathilde.»
D'un autre côté, Lucrèce avait dit à Renardet:
«Il m'importe beaucoup de retarder le mariage de M. de Lomas. Sachez donc de Maxime où en est l'affaire, afin que je mette, s'il y a lieu, des bâtons dans les roues.
Mme de Courcy comptait sur Lionel pour séparer Madeleine et Albert.
Certain de réussir, puisqu'il avait l'assentiment de Béatrix, M. de Lomas répondit à Geneviève:
«Ma chère enfant,
«Je ne puis plus longtemps vous cacher la vérité; mais d'abord, croyez-le bien, je vous conserverai toujours une affection profonde et une reconnaissance très-vive pour l'attachement que vous me témoignez. Je veux surtout que vous soyez bien persuadée que je ne vous abandonnerai jamais. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour assurer votre bonheur.
«Je vais me marier. Combien je souffre de tracer ces mots en pensant au chagrin qu'ils vous causeront; mais à quoi bon vous entretenir plus longtemps dans des espérances irréalisables? Ce serait peut-être entraver votre avenir, et plus tard vous rendre la déception encore plus douloureuse. Des considérations toutes puissantes de famille, de position nous séparaient à jamais. Un mariage entre nous étant impossible, ma conscience me fait un devoir de cesser des relations qui pourraient compromettre toute votre existence.
«Je m'abstiendrai de vous donner un conseil au sujet du duc. C'est un galant homme; et la carrière du travail que vous avez embrassée avec tant de courage est si difficile! Mais je comprends votre délicatesse. Votre désintéressement me touche. Cependant il faut envisager les choses sous leur vrai jour, et ne pas sacrifier à des sentiments, très-nobles assurément, mais peut-être un peu romanesques, les côtés positifs de notre misérable vie.
«Vous êtes un grand cœur, Geneviève, et, dans quelque position que vous vous trouviez jamais, vous saurez vous faire aimer et respecter.
«C'est avec ces sentiments d'affection, et, j'ose le dire, de vénération, que je vous prie de compter toujours sur mon amitié inaltérable et sur mon entier dévouement.»
Cette lettre n'était pas signée, et l'écriture, qui paraissait très-hâtée, était un peu contrefaite.
Lorsque Geneviève la reçut, elle était à l'atelier. Depuis la visite du duc, elle semblait si triste et si peu glorieuse de sa beauté, que ses compagnes, ordinairement impitoyables, respectaient cette douleur secrète. Dans ces têtes légères, les impressions comme les sentiments sont de courte durée. D'ailleurs, Geneviève, absorbée par ses préoccupations, ne prêtait aucune attention aux lazzis que de temps à autre encore on décochait contre elle.
Cette impassibilité avait achevé de désarmer les malicieuses filles, qui cherchèrent quelque autre sujet sur lequel elles pussent exercer plus efficacement leur verve caustique.
Elle ouvrit la lettre en tremblant, et, dès les premiers mots, ses yeux se troublèrent. Elle se renversa sur sa chaise et s'évanouit. On la ranima, et on la conduisit dans sa chambre, où elle se mit au lit.
Dès qu'il fit un peu sombre, elle se leva et se rendit à la rue Louis-le-Grand.
Elle était bien malade. Ses jambes la soutenaient à peine. La fièvre faisait claquer ses dents, et sur ses joues pâles se dessinaient des marbrures violettes.
De temps à autre elle s'arrêtait et s'appuyait aux murailles pour ne pas tomber.
À mesure qu'elle approchait, une angoisse horrible lui étreignait le cœur. Elle hésitait.
«Que lui dirai-je? pensait-elle; je ne le ferai point changer de résolution.»
Mais, poussée par le désespoir, ou plutôt par quelqu'une de ces espérances insensées telles qu'en peuvent concevoir les condamnés à mort, elle continuait d'avancer.»
Craignant d'être arrêtée ou reconnue dans l'escalier, elle fit un effort suprême, monta rapidement les trois étages et sonna.
Lionel vint ouvrir. Elle tomba mourante à ses pieds.
Lionel s'habillait pour aller dîner chez les Borel.
Grâce aux soins excessifs qu'il prenait alors de sa personne, grâce aussi à une vie un peu plus régulière, il semblait rajeuni.
Depuis qu'il adressait ses hommages à Béatrix, il mettait un soupçon de rouge. Aujourd'hui ce ne sont plus seulement les femmes qui se maquillent. Il en est parmi nos dandies qui ne dédaignent pas les précieux services du fard, du cold-cream et de la poudre de riz.
Ce brillant séducteur, en face de sa victime que la douleur rendait méconnaissable, eut-il du moins un remords, un mouvement de pitié?
«Quelle tuile! pensa-t-il en regardant la pendule. Je n'ai qu'un quart d'heure pour m'en débarrasser.
—Voyons, Geneviève, remettez-vous. Tenez, buvez un peu d'eau fraîche.
—Oh! je n'ai pas soif, dit-elle en repoussant le verre qu'il lui tendait. Est-ce bien vous qui m'avez écrit cette lettre? N'est-ce pas un rêve? J'ai cru que j'en deviendrais folle. Vous vous mariez, vous ne m'aimez plus, vous m'abandonnez! Est-ce bien vrai? répétez-le-moi, car je ne puis le croire encore.»
Elle prononça ces mots d'une voix brève, saccadée, et puis elle éclata en sanglots.
«Ma pauvre enfant, j'en suis désolé, je vous assure. Vous ne sauriez croire combien cette séparation me coûte à moi-même.»
La pauvre fille se jeta de nouveau à ses genoux. Elle les embrassait.
«Lionel, mon Lionel, moi qui vous aimais tant! Moi, qui vous ai tout sacrifié, l'amour de ma mère et l'amour de mon père; qui vous ai sacrifié leur bonheur, leur gloire, mon repos, ma conscience, mon honneur; moi qui encore maintenant donnerais ma vie pour vous; je vous en supplie, ne me laissez pas, ne vous mariez pas. Oh! aimez-moi, aimez-moi encore: car, si vous ne m'aimez plus, je le sens, je vais mourir.
—Mais, mon enfant, je vous aime; je vous l'ai dit, je vous le répète, je vous garderai toujours un excellent souvenir. Vous avez été si bonne pour moi, si tendre! Comment pourrais-je jamais l'oublier?»
Geneviève écoutait, l'œil hagard, ces froides protestations.
«C'est donc fini, bien fini, dit-elle lentement. Adieu, vous ne me reverrez plus.»
Il la retint.
«Quoi! Où allez-vous? Que voulez-vous faire? Écoute-moi, Ginevra.»
Ce nom, qu'il lui donnait autrefois quand il l'aimait, la fit tressaillir; et, se rattachant à ce frêle espoir, elle resta.
Debout, le regard morne, la bouche impassible et serrée, elle attendit. Mais son attitude exprimait une résolution désespérée.
«Il faut raisonner, mon enfant, dit Lionel, en prenant dans les siennes la main glacée de la jeune fille. Où cet amour nous mènerait-il? Jamais ma mère ne consentirait à cette union. Jamais Mme Daubré ne vous accepterait pour sa belle-sœur. Je suis sans fortune, je vous le répète. Que ferions-nous donc? Habitué à l'oisiveté, je ne puis songer à gagner ma vie à la sueur de mon front. En vous épousant ou en continuant nos relations, je perds mon avenir comme je perds le vôtre; car c'est un avenir que le duc vous offre, un brillant avenir. Ce n'est pas une position tout à fait régulière, je le veux bien; pourtant ces unions illégitimes sont si communes aujourd'hui que l'usage les a presque consacrées. Vous êtes si bonne, si charmante; avec un peu plus d'éducation, vous seriez une femme accomplie. Le duc vous appréciera, vous aimera; et peut-être, plus tard.... Sa femme est âgée, maladive; si vous savez vous rendre indispensable à son bonheur....
—Ah! oui, il m'épousera, n'est-ce pas? dit-elle avec amertume. Je sais maintenant le cas qu'il faut faire de semblables espérances. Non, je n'accepterai pas cette position humiliante. Vous m'avez trompée, vous êtes lâche, vous êtes sans excuse!
—Vous me faites cruellement sentir, Geneviève, la malheureuse et fausse situation dans laquelle je me trouve placé. Le mariage qui s'offre à moi est inespéré; et il est certaines dettes d'honneur que je ne pourrai jamais payer autrement. Or, vous le savez, on doit sacrifier à l'honneur son bonheur même.»
Geneviève retira sa main. L'indignation fui prêta des forces. Ses larmes se séchèrent. Son œil brillant toisa le fourbe avec mépris. En cet instant ce n'était plus l'ouvrière humiliée, suppliante, c'était la digne fille de Gendoux.
Sous ce regard, de Lomas baissa le sien.
«Vous vous mariez, dites-vous, pour payer une dette d'honneur; mais de quel nom appelez-vous donc la dette que vous avez contractée envers moi! Vous appelez dettes d'honneur les dettes de jeu, n'est-ce pas? celles que tout le monde connaît. Mais vous séduisez une pauvre fille, vous l'arrachez à sa famille, vous l'abandonnez, et, ce qui est plus vil encore, vous la poussez à se vendre pour vous débarrasser d'elle. Vous commettez toutes ces lâchetés sans scrupule, et vous croyez rester un homme d'honneur; car vous savez bien que je n'irai pas raconter votre infâme conduite, que je suis trop fière pour me venger ainsi, que j'aime mieux mourir, moi et mon enfant.»
Lionel essaya de quelques mots encore pour l'apaiser, mais elle refusa de l'entendre et sortit brusquement. Il ne tenta plus de la retenir. Le quart d'heure était écoulé.
«Enfin, exclama-t-il quand elle eut fermé la porte, m'en voilà délivré! Elle a encore mieux pris cela que je ne l'aurais cru.»
Et, tranquillisant ainsi sa conscience, facile d'ailleurs à calmer, il continua sa toilette.
Il tira sa raie au milieu de la tête, ce qui lui donnait un air d'innocence, et, quand il fut pommadé, frisé, lissé et fardé dans toutes les règles de la dernière mode, il se regarda complaisamment au miroir, se sourit à lui-même pour s'étudier à sourire avec esprit. Rien de sa laideur morale ne se trahissait au dehors, car il savait attendrir quand il le voulait son regard sec et pâle, son regard d'acier. Rarement il s'était trouvé plus satisfait de lui-même, plus certain de son succès.
Geneviève ne fut pas plutôt dehors, que l'énergie qu'avait un instant surexcitée en elle le désespoir, l'abandonna. Elle marchait éperdue, sans savoir où ses pas la dirigeaient.
Il faisait froid. Une pluie fine et glacée mouillait ses vêtements. Que lui importait! Elle allait, elle allait toujours, sans se soucier des voitures et des passants.
Elle longea les boulevards. Ils resplendissaient de lumière. Mais elle ne vit ni les gerbes de gaz, ni les rayonnements des cafés ouverts, ni les éblouissements du luxe qui s'étalaient aux vitrines des boutiques. Elle n'entendit ni les bruissements de la foule, ni le galop des chevaux. Tout entière à sa douleur, elle semblait morte à tout ce qui l'entourait.
Arrivée sur la place de la Madeleine, elle tourna à gauche et descendit la rue Royale. Elle traversa la place de la Concorde. Elle se trouvait sur un pont désert. Il faisait tout à fait nuit. La rivière était grosse et rapide. Cette masse d'eau jaunâtre qui marchait vite, qui marchait toujours, était effrayante à voir, Geneviève se pencha pour la regarder.
Est-ce le froid qui la saisit, ou la peur, ou bien le vertige? Anéantie par la douleur physique, brisée par toutes ces émotions, elle s'affaissa sur elle-même.
Elle éprouva comme un immense soulagement.
«Quel bonheur! murmura-t-elle, je vais mourir!»
Elle pensa à sa mère et elle ferma les yeux.
Dix minutes plus tard, un passant, voyant cette femme étendue à terre, prévint un sergent de ville.
On la releva.
Au premier moment elle ne se souvint de rien. Elle indiqua sa demeure et on l'y transporta; elle était si faible de corps et d'esprit qu'elle n'opposa aucune résistance.
Elle se mit au lit avec une fièvre brûlante.
Le lendemain, Mme Thomassin la questionna et apprit ce qui s'était passé.
Dans l'après-midi le duc vint. Geneviève se laissa conduire au salon par Mme Thomassin.
Ce n'était plus la jeune fille de la veille, fraîche, gracieuse, encore enfant; c'était une femme qui avait souffert.
Grave, presque sévère, elle parut au duc si imposante qu'il resta un moment interdit devant elle.
«Sommes-nous enfin décidée? dit-il.
—Non, monsieur.
—Vous aimez donc encore M. de Lomas?
—Non, monsieur, je le méprise.
—Mais alors qu'espérez-vous faire?
—Mourir!»
Le duc crut à une comédie. Il éclata de rire. Mais quand il vit des larmes rouler sur les joues pâles de l'ouvrière, il ne rit plus.
«Écoutez-moi, mon enfant, reprit-il, vous m'intéressez réellement. Pour la première fois je crois à la vertu. Voilà cent francs. Retournez chez vos parents. Croyez-moi, cette maison n'est pas convenable. Paris offre trop de dangers. Vous résistez parce qu'à votre insu vous aimez encore. Mais dans six mois, peut-être auparavant, vous succomberiez. Vraiment vous êtes héroïque. J'en ai les larmes aux yeux. Prenez ces cent francs. Quand vous le pourrez, vous me les rendrez.
—Décidément je me fais vieux, se disait le duc en sortant. Encore quelques années, et je couronnerai des rosières.»
Madeleine recevait nécessairement le contre-coup des contrariétés amoureuses de Mme Daubré. Si Maxime se faisait attendre, ou si M. Daubré ne sortait pas quand il le fallait, l'institutrice comme les domestiques souffrait de sa mauvaise humeur.
Mais Albert, par ses prévenances délicates, par la sympathie admirative qu'il lui témoignait, la dédommageait des humiliations, des tracasseries que lui faisait subir le caractère maladif de cette femme inoccupée. Aussi commençait-elle à s'habituer à sa position.
Albert recherchait l'occasion de la voir, de lui parler. Certes, Madeleine lui était supérieure comme intelligence et comme sentiment poétique. Mais loin de se trouver blessé de cette supériorité, il la reconnaissait avec bonheur.
Sans doute il était amoureux; mais il ne pensait point à analyser le sentiment qu'il éprouvait. D'ailleurs il avait rêvé l'amour tel que se le représentent les jeunes gens qui n'ont point aimé, comme une sorte de délire, un vertige des sens et de l'imagination, comme une violente crise de l'âme, qui vivifie ou qui tue.
Ce qu'il ressentait, au contraire, pour Madeleine, c'était une calme affection, si respectueuse qu'il n'éprouvait loin d'elle, comme en sa présence, ni trouble, ni fièvre, mais une ivresse aussi pure que profonde. Il aimait à se sentir enveloppé dans le rayon de ce regard limpide et sincère. Sous ce regard, son cœur ne brûlait pas. Il était au contraire comme rafraîchi et doucement bercé.
L'eût-on questionné sur ses sentiments pour Madeleine, il eût de bonne foi certifié qu'il ne l'aimait pas d'amour, mais d'une sainte affection de frère ou de cette adoration qu'un fanatique a pour un fétiche.
Cependant s'il passait plusieurs heures sans la voir, il était malheureux; il souffrait d'une sorte d'angoisse; il la cherchait avec inquiétude; et, quand il la retrouvait, c'était un bonheur si grand que son visage en était tout transfiguré.
Quant à Madeleine, elle était profondément touchée et heureuse de cette affection, et elle le lui disait, car elle croyait toujours aimer Maxime Borel.
Elle pensait que le cœur ne peut changer; qu'une femme, sous peine de déchoir, de se dégrader, ne doit aimer qu'une fois. Mais était-ce bien son cœur qui avait aimé Maxime? Ce sentiment n'était-il pas plutôt un de ces amours de tête si communs chez les jeunes filles?
Maxime était beau, généreux, séduisant. C'était surtout le seul homme jeune qu'elle eût connu dans l'intimité. Sans doute elle le jugeait frivole, homme de luxe et de plaisir avant tout. Sans doute elle se disait que cette intelligence peu cultivée ne s'élevait jamais dans des sphères bien hautes, et que peut-être même ce caractère n'était pas tout à fait estimable. Mais, avec sa vive imagination, elle se le représentait comme une de ces organisations exubérantes, enthousiastes, qui se jettent dans les excès parce que notre société étroite et comprimante refuse tout essor fécond à leurs énergiques facultés. Elle en avait fait un héros, une sorte de demi-dieu auquel elle vouait un culte dans son cœur.
Elle ne pouvait donc reconnaître ainsi du jour au lendemain, que Maxime n'était point taillé dans ces proportions héroïques, que c'était tout simplement une belle et sincère nature, un charmant garçon qui, moins comprimé par les jésuites, moins gâté par ses parents, moins gâté par les femmes surtout, eût pu devenir, comme son père, avec l'âge et la réflexion, bon citoyen, bon époux et bon père de famille.
M. de Lomas surveillait Albert et Madeleine, et leur amour naissant, aussi pur que naïf. Et, s'il souriait parfois de leur ingénuité, lui, blasé, sceptique, incapable de tendresse, il jalousait leur bonheur.
Toutefois, craignant de faire manquer son mariage, il n'avait point renouvelé vis-à-vis de Madeleine ses tentatives de séduction; mais il ne renonçait pas à poursuivre cet amour qui l'attirait violemment; il attendrait d'être marié. D'avance, il calculait le temps que pourrait demander et son mariage et une lune de miel raisonnable. Or, dans six mois, il aurait satisfait à toutes les convenances, et pourrait très-décemment reprendre sa liberté.
En attendant, il fallait séparer Albert et Madeleine. D'ailleurs c'était l'ordre que lui avait donné Lucrèce.
Malgré les sollicitations de Lionel, Albert n'avait assisté que rarement aux soirées de Mme de Courcy. Son cœur était trop plein de Madeleine pour prêter la moindre attention aux coquetteries provocantes de la courtisane. Pudique comme une jeune fille, il ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre l'amour peu voilé que lui promettait Lucrèce par ses regards langoureux et ses paroles à double entente. Ce monde bruyant, futile, vicieux, tout élégant qu'il fût, ne pouvait convenir à cette âme délicate et rêveuse. Quand il rentrait chez lui, il se sentait mal à l'aise, mécontent de lui-même. Il lui semblait qu'il eût mieux employé son temps à lire quelques pages de poésie ou seulement à contempler le front pur de Madeleine. Il ne voulut plus retourner chez Mme de Courcy.
Cependant Lucrèce, blessée dans son amour-propre, irrité des dédains de cet enfant, sentait grandir en elle une passion qui, satisfaite, n'eût été peut-être qu'un caprice. Maintenant cette pensée l'absorbait comme une idée fixe. Il semble que ce soit le juste châtiment réservé à ces natures perverses que d'éprouver, à un moment donné de leur existence, un de ces amours violents et pleins de souffrances qui vengent d'un seul coup tontes les victimes de leurs artifices diaboliques.
Comme Albert avait reçu de fréquentes invitations de Mme de Courcy, Lionel lui persuada que les convenances l'obligeaient, s'il ne voulait pas assister à ses soirées, à lui faire du moins une visite de politesse.
Il s'y rendit seul.
Lucrèce, prévenue par Lionel, l'attendait.
Elle le reçut dans un boudoir coquet, un boudoir pompadour avec tentures de soie à fond vert pâle, semé de bouquets de roses. Les meubles Louis XV étaient de véritables objets d'art. Une statue en pied de Mme de Pompadour ornait l'appartement. La lumière, tamisée par des stores de guipure, répandait sur toutes ces élégances un demi-jour voluptueux qui fondait les teintes trop crues ou les lignes trop dures.
Albert la trouva à demi couchée sur une chaise longue. Un guéridon placé à côté d'elle était couvert d'ouvrages allemands.
Elle tenait à la main un livre qu'elle ne lisait pas. Ses yeux élevés mélancoliquement regardaient dans le vague.
Elle entendit parfaitement annoncer M. Daubré; mais elle resta quelques secondes encore dans cette attitude sentimentale, car elle voulait être vue. La glace qui était devant elle lui avait appris que ses yeux noirs, à demi clos par une tendre rêverie et brillant à travers ses cils, paraissaient ainsi plus jeunes et plus beaux.
Puis, tressaillant tout à coup:
«Ah! c'est vous! quel bonheur! Merci d'être venu, dit-elle en lui tendant gracieusement la main. Vous ne me gâtez pas, et cependant je.... Mais qu'allais-je dire? une sottise.
—Pardonnez-moi, madame, répondit Albert, un peu troublé de cet accueil si empressé; mais je suis timide et même un peu sauvage. Il y a toujours tant de monde chez vous, et puis j'ai la passion de l'étude, de la littérature surtout.
—Croyez-vous, s'écria Lucrèce avec enthousiasme, que je n'avais pas encore lu les œuvres de Henri Heine? Depuis deux jours je les dévore. Quel poëte! Vous qui êtes à moitié Allemand et qui vous occupez de littérature, vous devez connaître ses poésies. Y a-t-il un esprit plus français que le sien, une âme plus allemande? Comme il savait aimer! Quelle impressionnabilité et quel sentiment élevé du beau, du noble, du juste! Quelle nature complexe! Quel artiste et quel philosophe! Vous me voyez émue et émerveillée. Comme il comprenait la femme! Mais enfin quelle est votre opinion sur Heine?
—J'éprouve, madame, en ce moment, une des plus douces émotions de ma vie; et vous la comprendrez lorsque vous saurez que depuis deux ans je m'occupe à traduire en vers ses poésies.
—Vraiment! fit-elle avec une feinte surprise, car Lionel l'en avait instruite. Que vous êtes heureux de connaître l'allemand! Je ne croyais pas que cette rude langue tudesque pût s'assouplir ainsi, et rendre les nuances les plus délicates de notre esprit français, les images les plus gracieuses, les peintures les plus coquettes. Le croiriez-vous? vous allez penser que c'est bien là une fantaisie de tête folle et désœuvrée: depuis que je lis Heine, je désire étudier l'allemand; et si ce n'eût été la terreur de m'entendre dire par mon professeur:Ponchour, montâme, dès aujourd'hui j'aurais commencé mes leçons. Mais ma subite passion pour l'allemand ne résisterait pas à ces accents barbares.
—Combien je regrette, madame, dit Albert, de quitter Paris sitôt, je vous aurais offert mes services! car je parle et j'écris l'allemand aussi facilement que le français. L'hiver prochain, si vous daignez les accepter, je serai très-heureux d'initier une aussi fervente admiratrice de Heine aux splendeurs de sa poésie.
—Hélas! soupira Lucrèce, il en est de tous les projets comme de l'amour: partie remise est partie manquée. Merci toutefois de votre proposition; je l'accepterai si nous sommes en vie tous les deux, si le destin ou la fantaisie ne nous pousse pas, vous au nord et moi au sud, si mon enthousiasme germanique se soutient; car l'enthousiasme, aussi bien, plus même que tout autre sentiment, a besoin d'être alimenté, et je suis femme. Or, souvent femme varie; mais non, je suis sûre que vous n'avez pas mauvaise opinion de nous, et que vous croyez à notre constance.
—Madame, répliqua Albert sérieusement, je crois la femme capable de tous les dévouements et de toutes les noblesses. Et, quand elle tombe, la faute n'en est pas à elle, mais à l'homme. Ses vertus lui appartiennent. Tous ses vices lui viennent de nous.
—Il y a de la partialité dans ce jugement, et sans doute de la galanterie. Peut-être est-ce tout simplement un sentiment d'équité, le besoin de réagir contre les injustices des hommes à notre égard. Mon opinion à moi, c'est qu'on ne peut nous juger. Pour savoir au juste ce que la femme pourrait être et ce qu'elle pourrait produire, il faudrait lui laisser une entière responsabilité d'elle-même et lui permettre une complète liberté de développement.»
On le voit, Lionel avait mis Lucrèce au courant de ce qu'il appelait lestoquadesd'Albert.
«C'est aussi ma pensée, madame, repartit Albert. Seulement vous l'avez formulée plus nettement que je ne l'aurais fait. Vraiment, vous me voyez ravi. Chaque fois que je rencontre une femme supérieure, et il y en a plus qu'on ne pense, loin de m'en sentir humilié j'en éprouve comme un triomphe; car je ne trouve rien d'injuste, de brutal même, rien qui prouve mieux la faiblesse morale de l'homme, l'infériorité réelle de son caractère, que les railleries jalouses dont il accueille la femme supérieure. Y a-t-il une rivalité, possible entre l'homme et la femme? Le ton naturel ne nous place-t-il pas à vos genoux? Ce n'est pas de la part de la femme que la lutte est ridicule, c'est de la part de l'homme. Sans doute les femmes en général n'ont pas la même aptitude pour les études abstraites; mais n'arrivent-elles pas, par l'intuition, à la compréhension de toutes choses? Ne s'élèvent-elles pas plus haut que nous dans les sphères de l'idéal! Et quand elles admettent un principe, elles le suivent jusque dans ses dernières conséquences. Je l'affirme, la femme est plus logique que nous, et surtout elle est plus juste. L'homme a bien raison vraiment d'être fier de son aptitude philosophique. À quelle vérité absolue, religieuse ou métaphysique est-il arrivé avec ses belles facultés pour l'abstraction? A-t-il prouvé l'existence de Dieu ou l'existence de l'âme? En ces matières, la femme, qui raisonne moins, est plus avancée que lui, car elle se laisse guider par le sentiment qui seul peut résoudre autant que possible de si grandes questions. Un de ces orgueilleux champions de la supériorité masculine me disait un jour: «Une femme pourrait-elle jamais produire les ouvrages de Kant?» Mais d'abord, lui répondis-je, vous-même, tout homme que vous soyez, les produiriez-vous? Le cerveau de Kant est une exception. Il y a aussi des femmes exceptionnelles qui pourraient penser plus fortement que vous et moi. Mais, à supposer qu'elles n'arrivent jamais à une telle concentration de la pensée, est-ce là une preuve de réelle infériorité, et le monde serait-il moins avancé s'il n'avait pas produit ces systèmes à peu près incompréhensibles, ou tout au moins fort controversables? Elles ont trop le sentiment du beau, ces chères et aimables créatures, et de l'utile aussi, quoi qu'en disent leurs adversaires, pour se barbouiller l'âme dans tout ce charabia.»
Lucrèce avait écouté Albert avec recueillement; car elle savait que, pour un jeune homme qui débute dans la carrière des lettres, cette attention admirative est la plus séduisante des flatteries.
Quand il eut fini, elle lui tendit la main.
«Quel noble et grand cœur vous faites, et que je suis heureuse de vous connaître! Vous, vous n'êtes qu'au début de la vie; moi, j'ai beaucoup étudié, beaucoup vu, et cependant nous sommes exactement au même point. Deux seules choses maintenant m'intéressent, la poésie et le sort des femmes.
—Oh! madame, repartit Albert entièrement dupe de cette habile comédienne, il faut que je vous confesse mon erreur, je dirai plus, mon crime. Me pardonnerez-vous d'avoir pu vous méconnaître? En vous voyant si belle, si fêtée, jetée au milieu d'un monde....»