XXLES MOTS

A Jules Renard.

La vaste pièce était noire.Des craquements anormauxSemblaient sortir de l’armoireOù sont enfermés les Mots.Sous les quatre longues vitresDont les vieux rideaux froncésSont verts comme des élytres,Des soupirs furent poussés.Et parmi l’ombre où des cuivresLuisaient encor sur du bois,Tous les mots, dans tous les livres,Remuèrent à la fois.Un bruit de pages grifféesFut coupé par un sanglot :Je crus qu’on tuait les FéesDans les Contes de Perrault.On eût dit des plaintes d’elfesPoursuivis par un Merlin ;Un tollé de moineaux guelfesContre un hibou gibelin.J’entendis, je crus entendreDes petits pas de ciseauxCourir dans de la chair tendreEt trébucher sur des os.« On nous fait d’horribles choses ! »Criaient, sous les rideaux verts,Les mots qui sont dans les proses,Les mots qui sont dans les vers.« Assez ! — Grâce ! — On m’excrucie !— Non, c’est trop chirurgical !— Ay ! les dents de votre scieOnt atteint mon radical ! »J’entendis des mots étrangesQui par des mots étaient dits.Sous les vieux rideaux à franges.Tout gémissait. J’entendis :« C’est sur le cœur de Racine,Hélas ! qu’ils m’ont massacré !— O Chénier ! on assassineAu coin de ton Bois Sacré !— « Bourreaux ! achevez l’oiselleQui palpite sur le sol :Il me fallait mes deuxlPour pouvoir prendre mon vol ! »J’entendis : « Je sens leur lameM’arracher moncmuet :Cette lettre était mon âmePuisqu’elle était mon secret !— « Ah ! faut-il qu’on nous dissèque ?Et pourquoi des bistourisLorsque la bibliothèqueAvait déjà des souris ?… »Et c’étaient les voix éteintesD’une clinique où l’on meurt.Tous les mots poussaient des plaintes,Chacun selon son humeur.L’un appelait les QuaranteComme on appelle le guet ;L’autre, d’une voix mourante,Criait : « Au secours, Faguet ! »On entendait, de souffrance,Rugir un mot léoninDans un livre Jeune-FranceRelié par Thouvenin ;Un adjectif acrobate,En faisant le grand écart,Essayait, d’un coup de batte,De détourner un trocart ;Un juron fut énergique ;Un soupir fut élégant ;Quelquefois un mot tragiqueMourait en monologuant ;Et les mots qui vont par strophes,Formant un chœur plein d’effroi,Commentaient les catastrophesComme dansŒdipe roi:

La vaste pièce était noire.

Des craquements anormaux

Semblaient sortir de l’armoire

Où sont enfermés les Mots.

Sous les quatre longues vitres

Dont les vieux rideaux froncés

Sont verts comme des élytres,

Des soupirs furent poussés.

Et parmi l’ombre où des cuivres

Luisaient encor sur du bois,

Tous les mots, dans tous les livres,

Remuèrent à la fois.

Un bruit de pages griffées

Fut coupé par un sanglot :

Je crus qu’on tuait les Fées

Dans les Contes de Perrault.

On eût dit des plaintes d’elfes

Poursuivis par un Merlin ;

Un tollé de moineaux guelfes

Contre un hibou gibelin.

J’entendis, je crus entendre

Des petits pas de ciseaux

Courir dans de la chair tendre

Et trébucher sur des os.

« On nous fait d’horribles choses ! »

Criaient, sous les rideaux verts,

Les mots qui sont dans les proses,

Les mots qui sont dans les vers.

« Assez ! — Grâce ! — On m’excrucie !

— Non, c’est trop chirurgical !

— Ay ! les dents de votre scie

Ont atteint mon radical ! »

J’entendis des mots étranges

Qui par des mots étaient dits.

Sous les vieux rideaux à franges.

Tout gémissait. J’entendis :

« C’est sur le cœur de Racine,

Hélas ! qu’ils m’ont massacré !

— O Chénier ! on assassine

Au coin de ton Bois Sacré !

— « Bourreaux ! achevez l’oiselle

Qui palpite sur le sol :

Il me fallait mes deuxl

Pour pouvoir prendre mon vol ! »

J’entendis : « Je sens leur lame

M’arracher moncmuet :

Cette lettre était mon âme

Puisqu’elle était mon secret !

— « Ah ! faut-il qu’on nous dissèque ?

Et pourquoi des bistouris

Lorsque la bibliothèque

Avait déjà des souris ?… »

Et c’étaient les voix éteintes

D’une clinique où l’on meurt.

Tous les mots poussaient des plaintes,

Chacun selon son humeur.

L’un appelait les Quarante

Comme on appelle le guet ;

L’autre, d’une voix mourante,

Criait : « Au secours, Faguet ! »

On entendait, de souffrance,

Rugir un mot léonin

Dans un livre Jeune-France

Relié par Thouvenin ;

Un adjectif acrobate,

En faisant le grand écart,

Essayait, d’un coup de batte,

De détourner un trocart ;

Un juron fut énergique ;

Un soupir fut élégant ;

Quelquefois un mot tragique

Mourait en monologuant ;

Et les mots qui vont par strophes,

Formant un chœur plein d’effroi,

Commentaient les catastrophes

Comme dansŒdipe roi:

« Ah ! disaient ces mots en larmes,Nous sommes pourtant les mots,Vos amis, vos fleurs, vos armes,Vos talismans, vos émaux !« Nous sommes pourtant les gnomesTueurs de géants, les nainsAffranchisseurs de royaumesEt souleveurs d’Apennins !« C’est nous les poneys espièglesQui dans votre cour piaffons,Et les attelages d’aiglesCrevant du vol vos plafonds !« C’est nous le clown et le pageQui portons masque ou haubert,Et qui faisons du tapageDans legueuloirde Flaubert ;« C’est nous l’hermine et la toile,L’auréole et le bonnet ;Nous venons avec l’ÉtoileAussitôt qu’un Rêve naît ;« C’est nous les petits Rois MagesApportant dans nos doigts brunsL’Or et l’Encens des Images,Et la Myrrhe des Parfums !« C’est nous… » Mais, comme d’un gouffre,Des cris montaient derechef ;On criait : « Grâce ! — Je souffre !— Nous souffrons, avec deuxf!— « Depuis quand est-il infâmeQu’un sein rose ait un jumeau ?En coupant unemàfemmeVous amazonez ce mot ! »On criait : « Où donc, tonnerre !M’aller cacher, éclopé.En me traînant sur uner,En sautant sur un seulp?— « Ils ont fait de nous des crabes !Vengeance ! — Nous témoignonsQue nous avions des syllabesEn brandissant des moignons !— « Mais ces monstres qu’on fabrique,Qu’en veut-on faire ? — Bourreau,Veux-tu doter d’un lexiqueL’Ile du Docteur Moreau ?— « Toi qui viens, tortionnaire,De m’arracher mon sternum,Est-ce qu’un dictionnaireT’est commandé par Barnum ? »Tremblant sous l’acier qui grince :« Ah ! Seigneur Grammairien,Hurlait un Verbe, ta pinceNe me laissera donc rien ?« Épargne-moi, je suis neutre ! »Mais, calme sous le couteau,Un vieux mot coiffé d’un feutreParla dans un in-quarto :

« Ah ! disaient ces mots en larmes,

Nous sommes pourtant les mots,

Vos amis, vos fleurs, vos armes,

Vos talismans, vos émaux !

« Nous sommes pourtant les gnomes

Tueurs de géants, les nains

Affranchisseurs de royaumes

Et souleveurs d’Apennins !

« C’est nous les poneys espiègles

Qui dans votre cour piaffons,

Et les attelages d’aigles

Crevant du vol vos plafonds !

« C’est nous le clown et le page

Qui portons masque ou haubert,

Et qui faisons du tapage

Dans legueuloirde Flaubert ;

« C’est nous l’hermine et la toile,

L’auréole et le bonnet ;

Nous venons avec l’Étoile

Aussitôt qu’un Rêve naît ;

« C’est nous les petits Rois Mages

Apportant dans nos doigts bruns

L’Or et l’Encens des Images,

Et la Myrrhe des Parfums !

« C’est nous… » Mais, comme d’un gouffre,

Des cris montaient derechef ;

On criait : « Grâce ! — Je souffre !

— Nous souffrons, avec deuxf!

— « Depuis quand est-il infâme

Qu’un sein rose ait un jumeau ?

En coupant unemàfemme

Vous amazonez ce mot ! »

On criait : « Où donc, tonnerre !

M’aller cacher, éclopé.

En me traînant sur uner,

En sautant sur un seulp?

— « Ils ont fait de nous des crabes !

Vengeance ! — Nous témoignons

Que nous avions des syllabes

En brandissant des moignons !

— « Mais ces monstres qu’on fabrique,

Qu’en veut-on faire ? — Bourreau,

Veux-tu doter d’un lexique

L’Ile du Docteur Moreau ?

— « Toi qui viens, tortionnaire,

De m’arracher mon sternum,

Est-ce qu’un dictionnaire

T’est commandé par Barnum ? »

Tremblant sous l’acier qui grince :

« Ah ! Seigneur Grammairien,

Hurlait un Verbe, ta pince

Ne me laissera donc rien ?

« Épargne-moi, je suis neutre ! »

Mais, calme sous le couteau,

Un vieux mot coiffé d’un feutre

Parla dans un in-quarto :

« Je sais, moi, vieux mot farouche,Qui ne suis pas né d’hier,Que c’est en vain que l’on toucheAu mot vivant, libre, et fier.« Parole écoutée ou lue,Sur la feuille ou dans le vent,Le mot, qui vit, évolueAinsi qu’un être vivant.« Une âme nous est éclose.Divin parvenu, le motDescend du premier doigt roseQue tend le premier marmot.« Mais aujourd’hui, puissants, riches,Sur les terres tout en fleursDu cerveau jadis en frichesNous vivons en grands seigneurs.« Chacun de nous a son âge,Sa famille, son aïeul,Son cœur, sa voix, son visage,Et le droit de changer seul.« Nous avons nos gais sosiesEt nos graves substituts,Notre humeur, nos fantaisies,Nos jeux, nos goûts, nos vertus.« Il nous plaît d’être, à la rime,Le lys ou le péridot ;Nous aimons qu’on nous imprimeEn caractères Didot ;« Parfois notre voix trop hauteRefuse de se baisser :Car nous nous vengeons de l’hôteQui ne sait pas nous placer.« Nous n’acceptons, dans nos fêtes,Loin des pouvoirs existants,D’ordres que des grands poètesEt de leçons que du temps !« Nous savons, sans que personneNous vienne avertir tout bas,Éliminer la consonneQui ne nous réussit pas.« Sans qu’une loi se paraphe,Nous adoptons un matinUne faute d’orthographeQui va bien à notre teint !— « Ce discours a du panache !Dit un mot jeune et moqueur,Mais quelqu’un m’a pris monh!— Hélas ! sanglota le Chœur,« L’hest très persécutée !Et la mienne aura son tour !Et la tienne, ô Prométhée,Sera livrée au vautour !… »

« Je sais, moi, vieux mot farouche,

Qui ne suis pas né d’hier,

Que c’est en vain que l’on touche

Au mot vivant, libre, et fier.

« Parole écoutée ou lue,

Sur la feuille ou dans le vent,

Le mot, qui vit, évolue

Ainsi qu’un être vivant.

« Une âme nous est éclose.

Divin parvenu, le mot

Descend du premier doigt rose

Que tend le premier marmot.

« Mais aujourd’hui, puissants, riches,

Sur les terres tout en fleurs

Du cerveau jadis en friches

Nous vivons en grands seigneurs.

« Chacun de nous a son âge,

Sa famille, son aïeul,

Son cœur, sa voix, son visage,

Et le droit de changer seul.

« Nous avons nos gais sosies

Et nos graves substituts,

Notre humeur, nos fantaisies,

Nos jeux, nos goûts, nos vertus.

« Il nous plaît d’être, à la rime,

Le lys ou le péridot ;

Nous aimons qu’on nous imprime

En caractères Didot ;

« Parfois notre voix trop haute

Refuse de se baisser :

Car nous nous vengeons de l’hôte

Qui ne sait pas nous placer.

« Nous n’acceptons, dans nos fêtes,

Loin des pouvoirs existants,

D’ordres que des grands poètes

Et de leçons que du temps !

« Nous savons, sans que personne

Nous vienne avertir tout bas,

Éliminer la consonne

Qui ne nous réussit pas.

« Sans qu’une loi se paraphe,

Nous adoptons un matin

Une faute d’orthographe

Qui va bien à notre teint !

— « Ce discours a du panache !

Dit un mot jeune et moqueur,

Mais quelqu’un m’a pris monh!

— Hélas ! sanglota le Chœur,

« L’hest très persécutée !

Et la mienne aura son tour !

Et la tienne, ô Prométhée,

Sera livrée au vautour !… »

Et le Chœur, à voix plus basse,Chantait : « Nous étions si beaux !Ce sont des copeaux de grâceQui s’en vont sous vos rabots ! »Le Chœur chantait : « La merveilleDu beau mot mystérieux,C’est qu’on le lit de l’oreilleEt qu’on l’écoute des yeux !« Ce sortilège est le nôtreQue si, de nos deux beautés,Vous ôtez l’une, c’est l’autreQue peut-être vous ôtez !« Tant pis pour qui, sans extase,Nous suit sur les parcheminsQuand pour nouer une phraseNous nous prenons par les mains !« Pour obéir à nos maîtres,Pour être émus ou distraits,Nos doux visages de lettresOnt besoin de tous leurs traits !« Ah ! laissez-nous — double fièvreD’une vie en deux frissons ! —Dans le livre et sur la lèvreÊtre beaux de deux façons ;« Car sur la lèvre on s’enivreDu souffle ardent qu’on reçoit ;Mais ce n’est que dans le livreQu’on se sent aimé pour soi !…« Toi qui, semant l’épouvante,Viens, ô Simplificateur,Vers la Rose de l’InfanteAvec un gros sécateur, —« Pour que Houdon, sous les arbres,S’exprime en espéranto,Va simplifier les marbresAvec un petit marteau ! »

Et le Chœur, à voix plus basse,

Chantait : « Nous étions si beaux !

Ce sont des copeaux de grâce

Qui s’en vont sous vos rabots ! »

Le Chœur chantait : « La merveille

Du beau mot mystérieux,

C’est qu’on le lit de l’oreille

Et qu’on l’écoute des yeux !

« Ce sortilège est le nôtre

Que si, de nos deux beautés,

Vous ôtez l’une, c’est l’autre

Que peut-être vous ôtez !

« Tant pis pour qui, sans extase,

Nous suit sur les parchemins

Quand pour nouer une phrase

Nous nous prenons par les mains !

« Pour obéir à nos maîtres,

Pour être émus ou distraits,

Nos doux visages de lettres

Ont besoin de tous leurs traits !

« Ah ! laissez-nous — double fièvre

D’une vie en deux frissons ! —

Dans le livre et sur la lèvre

Être beaux de deux façons ;

« Car sur la lèvre on s’enivre

Du souffle ardent qu’on reçoit ;

Mais ce n’est que dans le livre

Qu’on se sent aimé pour soi !…

« Toi qui, semant l’épouvante,

Viens, ô Simplificateur,

Vers la Rose de l’Infante

Avec un gros sécateur, —

« Pour que Houdon, sous les arbres,

S’exprime en espéranto,

Va simplifier les marbres

Avec un petit marteau ! »

Mais des cris de scoliastesAnnonçaient incessammentQu’on procédait à de vastesTravaux d’enlaidissement.Le char d’or de chaque IdéeDevenait un omnibusRoulant sa lourdeur bondéeDans un gâchis de rébus !Paoncriait : « Sous leur attaquePerdant l’oqui m’ocellait,J’ai l’air du bruit de la claqueQu’administre au Beau le Laid ! »L’orthographe égalitaireQui se plaît aux quiproquosS’amusait, dans l’ombre, à faireDouter d’eux les plus grands mots.Héroscriait : « Sort fantasque !Doute vraiment singulier !Ai-je pour coiffure un casque…Ou pour chef-lieu Montpellier ?— « Frappez ! dit un ironique,Dieu reconnaîtra les siens !— Messieurs, n’est-il pas inique,Clamaient des mots parnassiens,« De venir, lorsque, superbe,Loin du vil argot, l’ArgoVeut cingler vers l’Or du Verbe,Mettre sur lui l’embargo ?Ils ont déchiré la gaze !…Changé Pégase en dada !… »S’éveillant au mot Pégase,Un mot de Hugo gronda :« Comme un chêne druidiqueJ’avais des gibbosités :L’orthographe orthopédiqueM’a guéri de ces beautés !— « Eh bien, pour aller en villeJe suis maintenant joli ! »Disait un mot de Banville,Spirituel et poli.— « Ils n’auront pitié de nulleGrâce ! criait une voix,Puisque le motlibelluleTremble déjà dans leurs doigts ! »Nymphepleurait : « Mon mystèreS’éteint comme un ver luisant !— Je perds ma peau de panthère !CriaitBacchante! à présent« Je vendange des vignoblesOù la rosée est en stras ! »Et des épithètes noblesGémissaient dans l’ombre : « Hélas !« Si ce sont là, disaient-elles.Les caresses qu’ils nous font,Nous aimions mieux les dentellesDes manchettes de Buffon !— « Mesdames, j’arbore un crêpeS’il faut rendre à ces MessieursMonxà taille de guêpe ! »Disait un mot précieux.

Mais des cris de scoliastes

Annonçaient incessamment

Qu’on procédait à de vastes

Travaux d’enlaidissement.

Le char d’or de chaque Idée

Devenait un omnibus

Roulant sa lourdeur bondée

Dans un gâchis de rébus !

Paoncriait : « Sous leur attaque

Perdant l’oqui m’ocellait,

J’ai l’air du bruit de la claque

Qu’administre au Beau le Laid ! »

L’orthographe égalitaire

Qui se plaît aux quiproquos

S’amusait, dans l’ombre, à faire

Douter d’eux les plus grands mots.

Héroscriait : « Sort fantasque !

Doute vraiment singulier !

Ai-je pour coiffure un casque…

Ou pour chef-lieu Montpellier ?

— « Frappez ! dit un ironique,

Dieu reconnaîtra les siens !

— Messieurs, n’est-il pas inique,

Clamaient des mots parnassiens,

« De venir, lorsque, superbe,

Loin du vil argot, l’Argo

Veut cingler vers l’Or du Verbe,

Mettre sur lui l’embargo ?

Ils ont déchiré la gaze !…

Changé Pégase en dada !… »

S’éveillant au mot Pégase,

Un mot de Hugo gronda :

« Comme un chêne druidique

J’avais des gibbosités :

L’orthographe orthopédique

M’a guéri de ces beautés !

— « Eh bien, pour aller en ville

Je suis maintenant joli ! »

Disait un mot de Banville,

Spirituel et poli.

— « Ils n’auront pitié de nulle

Grâce ! criait une voix,

Puisque le motlibellule

Tremble déjà dans leurs doigts ! »

Nymphepleurait : « Mon mystère

S’éteint comme un ver luisant !

— Je perds ma peau de panthère !

CriaitBacchante! à présent

« Je vendange des vignobles

Où la rosée est en stras ! »

Et des épithètes nobles

Gémissaient dans l’ombre : « Hélas !

« Si ce sont là, disaient-elles.

Les caresses qu’ils nous font,

Nous aimions mieux les dentelles

Des manchettes de Buffon !

— « Mesdames, j’arbore un crêpe

S’il faut rendre à ces Messieurs

Monxà taille de guêpe ! »

Disait un mot précieux.

« Je ne tiens pas pour frivole,Reprit ce mot trop brillant,L’arabesque du symbole ;Et puisque Chateaubriand,« Scrutant l’onomatopée,Gravement analysaL’âme agreste enveloppée,Dans le son rural desa,« Pourquoi, dans l’hiéroglyphe,Serait-il vain de chercherLe dessin d’aile ou de griffeQu’un esprit put y cacher ?« La secrète omnipotenceDu Démon de l’AlphabetEn tête du motPotenceA fait planter un gibet !« Messieurs, la lettre dessine…Comment ? pourquoi ! le sait-on ?Et toucher au motglycineC’est déranger un feston !« J’ai ces visions perverses :Je crois quedet quebSont deux mandores inversesDonttroubadourest galbé ;« L’accent circonflexe tombeEn ouvrant l’aile qu’il faut :Suraumôneil est colombe,Et surtrôneil est gerfaut ;« Lorsqu’il glisse sur la ligne,C’est sonyet songQui font que sous le motcygneUn reflet tremble allongé !« Tout prend un sens qui scintilleDans le mot, subtil schéma :Le sarment de la cédille,Les yeux de chat du tréma,« Cette flûte traversièreDont letjoue en rêvant…— Chut ! cria, sous la poussièreD’un gros livre, un mot savant :

« Je ne tiens pas pour frivole,

Reprit ce mot trop brillant,

L’arabesque du symbole ;

Et puisque Chateaubriand,

« Scrutant l’onomatopée,

Gravement analysa

L’âme agreste enveloppée,

Dans le son rural desa,

« Pourquoi, dans l’hiéroglyphe,

Serait-il vain de chercher

Le dessin d’aile ou de griffe

Qu’un esprit put y cacher ?

« La secrète omnipotence

Du Démon de l’Alphabet

En tête du motPotence

A fait planter un gibet !

« Messieurs, la lettre dessine…

Comment ? pourquoi ! le sait-on ?

Et toucher au motglycine

C’est déranger un feston !

« J’ai ces visions perverses :

Je crois quedet queb

Sont deux mandores inverses

Donttroubadourest galbé ;

« L’accent circonflexe tombe

En ouvrant l’aile qu’il faut :

Suraumôneil est colombe,

Et surtrôneil est gerfaut ;

« Lorsqu’il glisse sur la ligne,

C’est sonyet song

Qui font que sous le motcygne

Un reflet tremble allongé !

« Tout prend un sens qui scintille

Dans le mot, subtil schéma :

Le sarment de la cédille,

Les yeux de chat du tréma,

« Cette flûte traversière

Dont letjoue en rêvant…

— Chut ! cria, sous la poussière

D’un gros livre, un mot savant :

« Leur effort est vexatoire,Jeune mot incirconspect,En ceci que sa victoirePeut atteindre l’intellect !« Pour qu’elle soit triomphale,Ce n’est pas sur le papier,C’est au fond de l’encéphaleQu’il faut nous estropier !« Tous les beaux rêves qu’on aimeSont des mots silencieux ;Nous avons des lettres, mêmeQuand on nous lit dans les yeux.« C’est par nous que pense l’homme.Et ses pensers les plus hautsNe sont jamais que la sommeD’une addition de mots !« Notre présence est fataleDans le songe le plus bleu ;L’oraison la plus mentaleMet un grandDau mot Dieu.« C’est la vieille turlutaine,L’Esprit pur !… C’est le tillacSans la coque !… » Un mot de TaineCria : « Lisez Condillac !— Qu’est ce que l’Intelligence ?Un jeu d’échecs ! dit un motTrèsCafé de la RégenceDansle Neveu de Rameau.« En promulguant des ukases,Faut-il donc que vous risquiezDe tout brouiller sur les casesDes sublimes échiquiers ?« Les noms et les épithètesSont les Reines et les Rois :Pourquoi resculpter ces têtesQue reconnaissaient vos doigts ?— « Oui, si c’est nous les Idées,Il conviendrait, ô pédants,Que vos mains intimidéesEussent des jeux plus prudents !« Quand le savant scrute, groupe,Classe, étiquète, — faut-ilRisquer d’embuer sa loupeOu d’embarbouiller son fil ?« Va-t-on jeter dans les chiffresQui, sous le front de Mozart,Sont des chants d’orgue ou de fifres,Un désordre de bazar ?« Sait-on, d’ailleurs, l’importanceD’une lettre en ce secretQui force un cerveau de FranceA fabriquer du concret ?« Chevaliers des Phonétiques,Savez-vous pourquoi, commentÉcrire en lettres gothiquesFait penser en allemand ?« Toi qui viens, d’un air sévèreEt d’un geste d’horloger,Passer au papier de verreLe mécanisme léger,« Peut-être que tu t’obstinesA gratter sur l’or des nomsLes aspérités latinesPar quoi nous nous engrenons !« Qui sait si quelque orthographeN’est pas le signe aimantéDont le mot qui rêve agrafeLe mot qui passe à côté ?« O Pensée ! en tes cellulesQui sont cinq cents millions,Qui sait comment tu pullules,Et par quoi nous nous lions ?« Qui sait, en ces fourmilières,Si nos lettres ne sont pasLes antennes familièresDont nous éclairons nos pas ?« Qui sait ?… — Oh ! les psychologues !Pendant que vous raisonnez,Les néographes, ces dogues,Nous ont mangé plusieurs nez ! »

« Leur effort est vexatoire,

Jeune mot incirconspect,

En ceci que sa victoire

Peut atteindre l’intellect !

« Pour qu’elle soit triomphale,

Ce n’est pas sur le papier,

C’est au fond de l’encéphale

Qu’il faut nous estropier !

« Tous les beaux rêves qu’on aime

Sont des mots silencieux ;

Nous avons des lettres, même

Quand on nous lit dans les yeux.

« C’est par nous que pense l’homme.

Et ses pensers les plus hauts

Ne sont jamais que la somme

D’une addition de mots !

« Notre présence est fatale

Dans le songe le plus bleu ;

L’oraison la plus mentale

Met un grandDau mot Dieu.

« C’est la vieille turlutaine,

L’Esprit pur !… C’est le tillac

Sans la coque !… » Un mot de Taine

Cria : « Lisez Condillac !

— Qu’est ce que l’Intelligence ?

Un jeu d’échecs ! dit un mot

TrèsCafé de la Régence

Dansle Neveu de Rameau.

« En promulguant des ukases,

Faut-il donc que vous risquiez

De tout brouiller sur les cases

Des sublimes échiquiers ?

« Les noms et les épithètes

Sont les Reines et les Rois :

Pourquoi resculpter ces têtes

Que reconnaissaient vos doigts ?

— « Oui, si c’est nous les Idées,

Il conviendrait, ô pédants,

Que vos mains intimidées

Eussent des jeux plus prudents !

« Quand le savant scrute, groupe,

Classe, étiquète, — faut-il

Risquer d’embuer sa loupe

Ou d’embarbouiller son fil ?

« Va-t-on jeter dans les chiffres

Qui, sous le front de Mozart,

Sont des chants d’orgue ou de fifres,

Un désordre de bazar ?

« Sait-on, d’ailleurs, l’importance

D’une lettre en ce secret

Qui force un cerveau de France

A fabriquer du concret ?

« Chevaliers des Phonétiques,

Savez-vous pourquoi, comment

Écrire en lettres gothiques

Fait penser en allemand ?

« Toi qui viens, d’un air sévère

Et d’un geste d’horloger,

Passer au papier de verre

Le mécanisme léger,

« Peut-être que tu t’obstines

A gratter sur l’or des noms

Les aspérités latines

Par quoi nous nous engrenons !

« Qui sait si quelque orthographe

N’est pas le signe aimanté

Dont le mot qui rêve agrafe

Le mot qui passe à côté ?

« O Pensée ! en tes cellules

Qui sont cinq cents millions,

Qui sait comment tu pullules,

Et par quoi nous nous lions ?

« Qui sait, en ces fourmilières,

Si nos lettres ne sont pas

Les antennes familières

Dont nous éclairons nos pas ?

« Qui sait ?… — Oh ! les psychologues !

Pendant que vous raisonnez,

Les néographes, ces dogues,

Nous ont mangé plusieurs nez ! »

A ce cri d’un mot gavroche,Les mots crièrent : « Eh bien,Puisque notre fin approche,Puisque l’homme, n’aimant rien,« Laisse nos cris sans réponse ;Puisqu’un siècle où meurt le BeauDe la cuvette de PonceA fait un grand lavabo ;« Puisque entre les blanches margesOù nous aimons nous tenirOn ne verra que nos chargesGrimacer vers l’Avenir ;« Puisqu’on nous offre, au lieu d’ailes,Cedesinit in piscem;Que les œuvres immortellesSeront nos Albums de Sem ;« Que, sur les plus nobles pages,D’affreux signes inconnusAuront l’air de tatouagesSur l’épaule de Vénus ;« Puisque avec l’aiguille et l’encre,Muse ! on brode sur ta peauLes barbarismes du cancre,Les coquilles du typo ;« Puisqu’il faut, Beauté fossile !Rendre, par le temps qui court,Le calembour plus facile,Le télégramme plus court ;« Puisqu’on nous tordra la patteSelon l’heure et les endroits,Et que l’oreille auvergnateA le droit d’avoir des droits ;« Puisque le cas d’orthographeIra, pour être arbitré,Consulter le phonographePlutôt que monsieur Littré ;« Puisque — horreur dont on frissonne ! —Lescdevenant desk,Kaen, Kahors et KarkassonneAuront l’air en Kamtchatka ;« Puisque sur nous tu te livres,Réforme ! à des jeux obscursD’où résulteront des livresRédigés comme des murs ;« Puisqu’on fait de nous, pygmées.Des monstres de mardi gras,Tous, désertons les arméesDe ces Gullivers ingrats !« Nous avons servi leur rêveMieux qu’Ariel et que Puck…C’est bien ! Mettons-nous en grève :Laissons-leur le volapük !…« Fuyons !… Sortons des chefs-d’œuvre !C’est, d’ailleurs, les respecter !— Puis-je, moi, sans la couleuvreD’unesà mon front, rester« Parmi les fureurs d’Oreste ?…Non !… — Et moi, je suis pied-bot.Et vous voulez que je resteComme ça dansSalammbô?…« Non ! — Qu’on m’arrache de terreComme un mauvais agaric.Moi qui semble dans VoltaireÊtre mis par Frédéric !— « Et moi, traînant ma carcasseDe mot bancroche et bancal,Je veux, si je suis cocasse,Ne pas l’être dans Pascal !— « Il faut quitter l’églantineLorsqu’on n’est plus papillon !Ne souffrons pas LamartineImprimé par Boquillon !« Qu’un grand’effort nous délivre !— Ouvrons le livre ! — EssayonsDe nous évader du livre !… »Alors, sur tous les rayons,Je compris que tous les tomes,Qui sentaient en eux souffrirTous ces chers petits fantômes,Ne demandaient qu’à s’ouvrir !Ils poussaient contre les vitresEn bombant sous les rideauxLeurs dos chamarrés de litres ;Et quand l’effort de leurs dosEut vaincu les vitres blêmes,Dans un grincement de cuirIls s’ouvrirent tous d’eux-mêmesPour laisser les mots s’enfuir !Et les mots, les mots sans nombreD’Art, de Science, et d’Amour,Tous ! les mots qui font de l’ombreEt les mots qui font du jour,Les mots d’Histoire et d’Épée,De Roman et de Frisson,Tous ! les grands mots d’Épopée,Les petits mots de Chanson,Ceux que fixait l’armatureD’un sonnet ou d’un rondel,Tous s’enfuirent, en ruptureDe basane ou de bradel !La chambre engouffra l’haleineDe tout un peuple qui fuit :« Par ici, ceux de Verlaine !… »On s’appelait dans la nuit,« Par ici, ceux de Valmore ! »Et je m’aperçus soudainQue la nuit sentait l’auroreEt la chambre le jardin !« Quittons les pages natales !Allons être laids… ailleurs !— Où ?… — Sur les cartes postales !… »Ricanaient les mots railleurs !— « Non ! criaient les mots sublimes,Evaporons-nous ! Fuyons,Pour devenir, sur les cimes,De la brume et des rayons !« Oui, tous, de splendeur avides,Fuyons, en essaims tremblants ;Laissons sous les fronts des videsEt sur les feuillets des blancs !— « J’ai plusieurs voyelles vertes,Disait un mot de Rimbaud ;Les fenêtres sont ouvertes !Envolons-nous ! Il fait beau !— « Fuyons ! Devenons les chosesDont nous n’étions que les noms !Devenons de l’air… des roses…Du ciel… du soir… devenons… »A travers de vagues treillesLeurs voix semblaient s’éloigner…« Oui… devenons des abeilles !… »Disaient les mots de Chénier.

A ce cri d’un mot gavroche,

Les mots crièrent : « Eh bien,

Puisque notre fin approche,

Puisque l’homme, n’aimant rien,

« Laisse nos cris sans réponse ;

Puisqu’un siècle où meurt le Beau

De la cuvette de Ponce

A fait un grand lavabo ;

« Puisque entre les blanches marges

Où nous aimons nous tenir

On ne verra que nos charges

Grimacer vers l’Avenir ;

« Puisqu’on nous offre, au lieu d’ailes,

Cedesinit in piscem;

Que les œuvres immortelles

Seront nos Albums de Sem ;

« Que, sur les plus nobles pages,

D’affreux signes inconnus

Auront l’air de tatouages

Sur l’épaule de Vénus ;

« Puisque avec l’aiguille et l’encre,

Muse ! on brode sur ta peau

Les barbarismes du cancre,

Les coquilles du typo ;

« Puisqu’il faut, Beauté fossile !

Rendre, par le temps qui court,

Le calembour plus facile,

Le télégramme plus court ;

« Puisqu’on nous tordra la patte

Selon l’heure et les endroits,

Et que l’oreille auvergnate

A le droit d’avoir des droits ;

« Puisque le cas d’orthographe

Ira, pour être arbitré,

Consulter le phonographe

Plutôt que monsieur Littré ;

« Puisque — horreur dont on frissonne ! —

Lescdevenant desk,

Kaen, Kahors et Karkassonne

Auront l’air en Kamtchatka ;

« Puisque sur nous tu te livres,

Réforme ! à des jeux obscurs

D’où résulteront des livres

Rédigés comme des murs ;

« Puisqu’on fait de nous, pygmées.

Des monstres de mardi gras,

Tous, désertons les armées

De ces Gullivers ingrats !

« Nous avons servi leur rêve

Mieux qu’Ariel et que Puck…

C’est bien ! Mettons-nous en grève :

Laissons-leur le volapük !…

« Fuyons !… Sortons des chefs-d’œuvre !

C’est, d’ailleurs, les respecter !

— Puis-je, moi, sans la couleuvre

D’unesà mon front, rester

« Parmi les fureurs d’Oreste ?…

Non !… — Et moi, je suis pied-bot.

Et vous voulez que je reste

Comme ça dansSalammbô?…

« Non ! — Qu’on m’arrache de terre

Comme un mauvais agaric.

Moi qui semble dans Voltaire

Être mis par Frédéric !

— « Et moi, traînant ma carcasse

De mot bancroche et bancal,

Je veux, si je suis cocasse,

Ne pas l’être dans Pascal !

— « Il faut quitter l’églantine

Lorsqu’on n’est plus papillon !

Ne souffrons pas Lamartine

Imprimé par Boquillon !

« Qu’un grand’effort nous délivre !

— Ouvrons le livre ! — Essayons

De nous évader du livre !… »

Alors, sur tous les rayons,

Je compris que tous les tomes,

Qui sentaient en eux souffrir

Tous ces chers petits fantômes,

Ne demandaient qu’à s’ouvrir !

Ils poussaient contre les vitres

En bombant sous les rideaux

Leurs dos chamarrés de litres ;

Et quand l’effort de leurs dos

Eut vaincu les vitres blêmes,

Dans un grincement de cuir

Ils s’ouvrirent tous d’eux-mêmes

Pour laisser les mots s’enfuir !

Et les mots, les mots sans nombre

D’Art, de Science, et d’Amour,

Tous ! les mots qui font de l’ombre

Et les mots qui font du jour,

Les mots d’Histoire et d’Épée,

De Roman et de Frisson,

Tous ! les grands mots d’Épopée,

Les petits mots de Chanson,

Ceux que fixait l’armature

D’un sonnet ou d’un rondel,

Tous s’enfuirent, en rupture

De basane ou de bradel !

La chambre engouffra l’haleine

De tout un peuple qui fuit :

« Par ici, ceux de Verlaine !… »

On s’appelait dans la nuit,

« Par ici, ceux de Valmore ! »

Et je m’aperçus soudain

Que la nuit sentait l’aurore

Et la chambre le jardin !

« Quittons les pages natales !

Allons être laids… ailleurs !

— Où ?… — Sur les cartes postales !… »

Ricanaient les mots railleurs !

— « Non ! criaient les mots sublimes,

Evaporons-nous ! Fuyons,

Pour devenir, sur les cimes,

De la brume et des rayons !

« Oui, tous, de splendeur avides,

Fuyons, en essaims tremblants ;

Laissons sous les fronts des vides

Et sur les feuillets des blancs !

— « J’ai plusieurs voyelles vertes,

Disait un mot de Rimbaud ;

Les fenêtres sont ouvertes !

Envolons-nous ! Il fait beau !

— « Fuyons ! Devenons les choses

Dont nous n’étions que les noms !

Devenons de l’air… des roses…

Du ciel… du soir… devenons… »

A travers de vagues treilles

Leurs voix semblaient s’éloigner…

« Oui… devenons des abeilles !… »

Disaient les mots de Chénier.

Et le jour parut… « Les Livres !… »M’écriai-je comme un fou.… Ils étaient là, sous les cuivresDe leur temple d’acajou.Les rideaux de quinze-seizeS’allongeaient dessus, prudents :Et l’orthographe françaiseHabitait encor dedans.Alors — oh ! sur moi ruisselle,Source !… oh ! Verbe de mon sol,Touche mon front de cette aileQue suit des yeux Rivarol ! —Alors… bénissant la Muse,Échappant au cauchemarDe voir George Sand camuseEt Victor Hugo camard ;Sentant fuir dans la lumièreLa peur que, faute d’unt,Tout le rire de MolièreNe me parût édenté ;Bousculant tous les volumes ;M’écriant aux beaux endroits :« Ils sont tels que nous les lûmes !… »Et les caressant des doigts ;Disant : « Merci ! nuit cruelleQui viens de me révélerUne volupté nouvelle :La volupté d’épeler » ;Trouvant chaque lettre juste ;Donnant aux mots le baiserQue l’on donnerait au busteQu’on a cru voir se briser ;Oubliant dans mon délireL’hamlétisme et tous ses maux,Je me mis à lire, à lireDes mots, des mots et des mots !…Et jamais je n’ai, peut-être,Su comme aujourd’hui je saisQue j’adore chaque lettreDe chacun des mots français.

Et le jour parut… « Les Livres !… »

M’écriai-je comme un fou.

… Ils étaient là, sous les cuivres

De leur temple d’acajou.

Les rideaux de quinze-seize

S’allongeaient dessus, prudents :

Et l’orthographe française

Habitait encor dedans.

Alors — oh ! sur moi ruisselle,

Source !… oh ! Verbe de mon sol,

Touche mon front de cette aile

Que suit des yeux Rivarol ! —

Alors… bénissant la Muse,

Échappant au cauchemar

De voir George Sand camuse

Et Victor Hugo camard ;

Sentant fuir dans la lumière

La peur que, faute d’unt,

Tout le rire de Molière

Ne me parût édenté ;

Bousculant tous les volumes ;

M’écriant aux beaux endroits :

« Ils sont tels que nous les lûmes !… »

Et les caressant des doigts ;

Disant : « Merci ! nuit cruelle

Qui viens de me révéler

Une volupté nouvelle :

La volupté d’épeler » ;

Trouvant chaque lettre juste ;

Donnant aux mots le baiser

Que l’on donnerait au buste

Qu’on a cru voir se briser ;

Oubliant dans mon délire

L’hamlétisme et tous ses maux,

Je me mis à lire, à lire

Des mots, des mots et des mots !…

Et jamais je n’ai, peut-être,

Su comme aujourd’hui je sais

Que j’adore chaque lettre

De chacun des mots français.

Cambo, 5 avril 1905.


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