Favoris et confesseurs du roi.
Le cardinal concédait à l'humeur triste et ennuyée du roi des confidents ou favoris qui cherchaient à le distraire, et avec qui il épanchait ses secrets chagrins. Mais sitôt qu'ils cessaient de marcher selon les vues de l'impérieux ministre, ils tombaient bientôt en disgrâce. C'est ainsi que le duc de Saint-Simon qui avait possédé à un haut degré la confiance de Louis XIII, et celui-là même qui avait sauvé Richelieu, à la fameuse journée des Dupes, en l'introduisant à Versailles dans le cabinet du roi, fut, au gré du cardinal, éloigné de la cour et relégué dans la citadelle de Blayes.
Le roi s'attacha alors à une des filles d'honneur de la reine, Mlle de La Fayette. La beauté et l'esprit de cette personne captivaient le roi au plus haut point, et cet attachement d'un prince dévot et peu voluptueux se continua, même après que Mlle de La Fayette eut été chercher dans le couvent de la Visitation un abri contre les dangers de sa position à la cour. Richelieu en conçut d'autant plus d'ombrage qu'il supposait avec raison que Mlle de La Fayette servait les intérêts d'Anne d'Autriche, et travaillait de concert avec elle à ménager le rappel de Marie de Médicis; il prit alors le parti d'écrire au roi pour lui manifester son vif désir de déposer le fardeau des affaires, et d'aller chercher dans la retraite le repos et la santé. Louis XIII, alarmé, le pressa de garder le pouvoir, et pour mieux l'y décider, rompit ses relations avec la femme qu'il aimait (1637).
Les confesseurs des rois ont souvent exercé une grande influence sur les souverains dont ils dirigeaient la conscience. Louis XIII subit aussi cet ascendant. Le père Caussin, jésuite, qui devint son confesseur, jouit d'abord à la cour d'un assez grand crédit. Bientôt les deux reines, qui l'avaient attiré dans leur parti, se servirent de lui pour miner la faveur du cardinal de Richelieu, et notamment pour éveiller les scrupules du roi à l'égard des subsides que le cardinal-ministre donnait aux protestants de Hollande et d'Allemagne. Le père Caussin ne fut pas étranger non plus au plan habile qui devait faire servir l'amour du roi pour Mlle de La Fayette à obtenir le rappel de l'exil de Marie de Médicis, et à la rétablir dans son crédit. Richelieu ne tarda pas à saisir les fils de cette intrigue, et le père Caussin, disgracié, reçut l'ordre de partir sur-le-champ pour la basse Bretagne, où il demeura confiné. On donna pour confesseur au roi le père Sirmond, vieillard de quatre-vingt-huit ans, étranger aux intrigues de cour, et tout absorbé dans des recherches scientifiques.
Révolte du comte de Soissons.—Sa victoire et sa mort.
Mais si le cardinal était infatigable pour rompre les trames ourdies contre l'État ou contre lui-même, ses ennemis ne l'étaient pas moins pour se jeter sans cesse dans les hasards de nouvelles entreprises. Depuis plusieurs années le duc de Bouillon donnait asile dans sa principauté de Sedan à plusieurs seigneurs ennemis du cardinal, et qui avaient été forcés, pour se soustraire à ses rigueurs, de quitter la cour. À leur tête était un prince du sang, le comte de Soissons, homme fier, énergique, constamment préoccupé de saisir l'occasion de renverser, même par les armes, l'homme d'État qui le tenait dans l'abaissement et dans l'exil. Il se sentait appuyé d'ailleurs par les sympathies d'une grande partie de la noblesse, qui ne pardonnait pas au terrible cardinal tant de coups qui l'avaient mutilée; enfin les intrigues de l'étranger le poussaient à une résolution hardie, et lui faisaient espérer les forces nécessaires pour en assurer le succès. Richelieu avait l'œil ouvert sur les conciliabules qui se tenaient à Sedan. Au mois de juin 1641, il fit signifier au duc de Bouillon qu'il ne donnât pas plus longtemps l'hospitalité au comte de Soissons. Le refus était facile à prévoir, et une petite armée, sous les ordres du maréchal de Châtillon, se trouva prête à marcher vers la frontière pour observer et intimider Sedan.
Cette initiative du cardinal mit fin aux indécisions du comte et des autres seigneurs qui partageaient sa fortune. Un jeune abbé, célèbre depuis sous le nom de cardinal de Retz, et qui semblait s'essayer à ce rôle d'agitateur qui a rempli toute sa vie, vint trouver secrètement les princes à Sedan, et en repartit chargé de préparer dans Paris même un mouvement qui éclaterait au premier bruit d'un succès remporté par les armes des conjurés. L'empire et la cour d'Espagne s'engagèrent à fournir de l'argent et des troupes. De tous côtés les princes appelèrent à eux les exilés et les aventuriers disposés à se ranger sous leur bannière. Quand ils eurent ainsi composé une petite armée d'environ douze mille hommes, ils ouvrirent les hostilités par un manifeste où le cardinal-ministre et la direction qu'il imprimait à la politique de Louis XIII étaient attaqués avec la dernière violence.
Le roi et son ministre donnèrent une sérieuse attention à cette prise d'armes, et le maréchal de Châtillon eut ordre de tenir ferme jusqu'à ce que Louis XIII en personne fût arrivé avec des renforts qu'on dirigeait en toute hâte vers la Champagne; mais le maréchal, ayant appris le passage de la Meuse par les coalisés, crut l'occasion favorable pour leur livrer bataille, et il les joignit dans une plaine, près du bois de la Marfée. Les forces étaient à peu près égales des deux côtés; l'action fut d'abord vivement engagée par les troupes royales; mais à l'une des ailes la cavalerie fit mal son devoir. Il y avait dans ses rangs beaucoup de nobles qui secrètement faisaient des vœux pour le succès des rebelles; ils soutinrent à peine le choc de l'ennemi, et se rejetèrent en désordre sur l'infanterie. Celle-ci, ébranlée par ce mouvement et se sentant privée d'appui, lâcha pied à son tour. Ce fut bientôt une déroute générale, dans laquelle le maréchal de Châtillon lui-même se trouva entraîné. La victoire des coalisés fut complète, et l'armée royale, battue et dispersée, laissa entre leurs mains un grand nombre de prisonniers.
Épouvantés de ce désastre, le roi et le cardinal tremblaient de voir Paris se soulever, et prenaient les plus grandes précautions pour couvrir la Champagne, lorsqu'une nouvelle inattendue leur montra le danger bien moindre qu'ils ne l'avaient redouté. Le chef de l'entreprise, le seul des coalisés qui fût vraiment à craindre, le comte de Soissons, avait péri dans sa victoire. Cette mort, ignorée d'abord des deux armées, et qui est restée couverte d'un certain mystère, ne fut connue que lorsqu'après l'action on releva les corps de ceux qui étaient tombés sur le champ de bataille. Parmi ces cadavres on reconnut celui du comte, frappé en plein front d'une balle qui lui avait brisé la tête. Avec lui tombait toute la force de la coalition. Elle ne fut pas longtemps à se dissoudre; le duc de Bouillon entra en pourparlers avec le gouvernement français pour faire séparément sa paix aux meilleures conditions; l'étranger rappela ses troupes; et les conjurés les plus compromis s'en allèrent en Artois guerroyer avec l'armée espagnole contre les troupes royales (août 1641).
Faveur de Cinq-Mars.—Sa conspiration.
Dans ce même temps, Richelieu, que rien ne rassurait contre la crainte de se voir supplanté dans la confiance du roi, avait pris ombrage de l'affection de Louis XIII pour Mme d'Hautefort, une des dames d'atour d'Anne d'Autriche; afin de l'en détacher, il entraîna le roi dans un voyage sur les frontières, et mit le temps à profit pour placer auprès de lui et pousser assez avant dans la faveur royale une de ses créatures, le fils du marquis d'Effiat. Cinq-Mars, jeune homme de dix-neuf ans, qu'il avait distingué pour son extérieur agréable, son humeur enjouée et un grand charme de conversation et de manières. Ce jeune courtisan, guidé par les conseils de Richelieu, s'insinua si bien dans l'affection du roi, que celui-ci, de retour de son voyage, non-seulement ne renoua point avec Mme d'Hautefort, mais même la bannit de la cour et de Paris. L'alliance entre le favori et le ministre parut quelque temps sincère. Cinq-Mars secondait les vues du cardinal en inspirant de plus en plus à Louis XIII de l'éloignement pour la reine; il avait soin, selon ses instructions, de lui rapporter chaque jour ce que le roi avait pu dire de lui dans ses boutades de mauvaise humeur qui n'étaient que trop fréquentes; de son côté Richelieu s'entremit plusieurs fois pour faire cesser des brouilleries survenues entre le roi et son favori; Louis XIII s'irritait surtout des mauvaises mœurs de Cinq-Mars et de ses amours avec une célèbre courtisane, Marion de Lorme. Cependant son attachement pour ce jeune homme était si vif, qu'il lui pardonnait même d'étranges inconvenances; il ne pouvait se passer de sa conversation, l'accablait de ses libéralités, et ne l'appelait plus quecher ami.
Cinq-Mars, d'un caractère vain et léger, ne fut pas longtemps sans croire sa faveur assez affermie pour n'être plus obligé de ménager le cardinal. Les ennemis de celui-ci ne manquèrent pas de l'entourer, de l'aigrir contre son protecteur, de flatter ses rêves d'ambition, et de lui persuader qu'après avoir conquis la faveur, il pouvait atteindre à la puissance. Le roi l'avait élevé à la dignité de grand écuyer de France; il eut la prétention d'avoir accès au conseil des ministres; il aspira à la qualité de duc et pair. Richelieu, offusqué d'une ambition si peu justifiée, montra clairement au favori, par ses paroles et par ses actes, qu'il était décidé à lui barrer le chemin. Dès ce moment, il y eut entre eux une haine irréconciliable; Cinq-Mars, avec l'emportement irréfléchi de son naturel, vint bientôt se livrer à son terrible ennemi: il conspira.
On assure que ce qui enhardit le plus ce favori à se mettre à la tête d'un complot contre Richelieu, ce fut l'humeur chagrine avec laquelle le roi, dont la santé était profondément altérée, semblait depuis quelque temps supporter le joug de son premier ministre. Dans des conversations intimes avec son confident, il se plaignait d'un ton plein d'aigreur de la hauteur et du faste du cardinal, à tel point que le jeune courtisan fut amené plus d'une fois à parler des moyens de l'en débarrasser. Le roi laissa tomber ces propos; mais Cinq-Mars, plein d'espoir d'être amnistié de ce côté, s'il venait à réussir, et excité par les ennemis du cardinal, se résolut enfin à avoir des conférences secrètes avec les chefs du parti qui ne cessait de comploter la perte de Richelieu.
Il vit le duc de Bouillon, avec qui la cour avait composé depuis la bataille de la Marfée et la mort du comte de Soissons, et qui, sous les apparences d'une réconciliation, nourrissait contre le cardinal une haine profonde. Ensemble, ils n'eurent pas de peine à décider Gaston, duc d'Orléans, à se joindre à eux pour se venger enfin de son ennemi, jusque-là toujours victorieux. Le plan de la conspiration fut dressé. La mort de Richelieu en était le but principal; un traité secret fut négocié avec l'Espagne au nom du duc d'Orléans. Cette puissance s'engageait à fournir aux conjurés une armée et des subsides. Un conseiller d'État, de Thou, fils de l'illustre magistrat et historien de ce nom, eut le malheur d'apprendre, par une indiscrétion, l'existence du traité et la conspiration. On assure qu'ami de plusieurs des conjurés, et particulièrement de Cinq-Mars, il ne leur épargna pas les observations sur la voie pleine de périls où ils s'engageaient; mais il était au nombre des ennemis les plus ardents du cardinal, et il laissa trop voir que c'était moins le but du complot que l'incertitude de la réussite qui causait son déplaisir.
Voyage de Narbonne.—Déclin de la faveur de Richelieu.
Cependant Richelieu soupçonnait, à de certains indices, qu'un complot s'ourdissait contre lui; mais il n'en pouvait saisir les fils, et ne savait le moment où il était menacé de le voir éclater. Il était inquiet et dans des dispositions d'esprit d'autant plus tristes, qu'il était visible pour tous que la confiance et l'amitié du roi se retiraient de lui. Louis XIII partait alors pour Narbonne, d'où il comptait diriger l'expédition contre le Roussillon, sur la frontière d'Espagne. Le cardinal, malgré le délabrement de sa santé, ne voulut pas le quitter dans de pareilles conjonctures.
«Il résolut, dit l'abbé Siri, de ne point perdre de vue ce monarque pendant tout le voyage, et de loger toujours avec lui dans les mêmes lieux où il s'arrêterait le long de la route, quoiqu'il pût en être incommodé, et que ce fût contre sa coutume ordinaire et l'usage qu'il avait pratiqué jusque-là; il se fit même un plan de le voir régulièrement deux fois par jour, le soir et le matin, afin d'être à portée de détruire les mauvaises impressions qu'on pouvait lui donner à tous moments de sa conduite, et les cabales qui se faisaient contre sa personne…
«Tombé grièvement malade à Narbonne, le cardinal n'avait pu suivre le roi, qui était allé mettre le siége devant Perpignan. Outre l'affliction du corps que sa maladie lui causait, son âme s'abandonnait encore à de tristes réflexions qui le plongeaient dans un noir chagrin; il craignait que le jeune Cinq-Mars ne se prévalût de son absence pour achever de le ruiner entièrement dans l'esprit de Sa Majesté; c'est pourquoi il faisait tout son possible pour engager ce monarque à revenir à Narbonne, lui mandant tous les jours qu'il avait des affaires très-importantes au bien de son royaume à lui communiquer… Mais ce prince, qui ne pouvait plus souffrir la vue de son premier ministre, et qui voulait lui seul, et sans son assistance, faire une glorieuse conquête, était demeuré sourd à toutes ses instances, et témoignait même peu de curiosité de s'informer de l'état de sa santé; ce qui le mit dans une telle défiance et appréhension que, se croyant abandonné de son souverain et livré à la merci de ses ennemis, il prit le parti de s'éloigner d'un lieu où il était environné de périls de tous côtés.»
Découverte de la conspiration.
Richelieu, réfugié à Tarascon, sous prétexte d'user des eaux minérales qui sont dans le voisinage, y attendait dans un morne abattement l'issue des intrigues et des complots dont il était l'objet. Mais alors la situation de celui qui avait juré sa perte n'était pas plus brillante que la sienne. Cinq-Mars, ébloui de sa fortune, emporté par ses passions, semblait avoir pris à tâche de contrarier toutes les inclinations du roi, de ne se gêner en rien pour lui plaire, et de s'éloigner d'autant plus que le roi témoignait plus de désir de l'avoir auprès de lui. Une conduite aussi extravagante ne tarda pas à porter ses fruits; le roi se refroidit visiblement pour Cinq-Mars; il l'admettait plus rarement auprès de sa personne, et le favori comprit enfin, mais trop tard, que son crédit à la cour ne tenait plus qu'à un fil. Les courtisans le voyaient bien; et c'était vainement que Cinq-Mars, pour faire croire au maintien de sa faveur, avait recours à de petites ruses. On raconte qu'il lui arrivait souvent alors de se cacher dans quelque réduit, pendant deux ou trois heures, après que le roi était couché, pour laisser supposer ensuite qu'il sortait d'auprès de ce prince, et qu'il avait passé tout ce temps-là au chevet de son lit, comme cela lui arrivait dans les commencements. La marche de la conspiration n'était pas plus heureusement dirigée. Les lenteurs calculées du duc d'Orléans, qui tremblait de s'attaquer encore une fois au terrible cardinal, et divers autres contre-temps, joints aux indiscrétions de Cinq-Mars, mettaient à chaque instant les conjurés en péril d'être découverts avant l'exécution de leur dessein. Enfin dans les rangs mêmes de l'armée Richelieu avait des amis nombreux et dévoués; on les appelait lescardinalistes. Les partisans de Cinq-Mars, et tous les ennemis du premier ministre, prenaient le nom deroyalistes. Louis s'adressant un jour à un capitaine de ses gardes: «Je sais, lui dit-il, que mon armée est partagée en deux factions, les royalistes et les cardinalistes, pour qui tenez-vous?—Pour les cardinalistes, sire, répondit fièrement l'officier, car le parti du cardinal est le vôtre.» Le roi ne releva pas cette réponse hardie. Celui qui la faisait s'appelait Fabert; issu d'une famille bourgeoise de Metz, il fut le premier soldat français qui, sans être noble, parvint à la dignité de maréchal de France.
Les choses en étaient là, lorsqu'un jour Richelieu reçut à Tarascon un paquet cacheté, d'une origine inconnue. Il l'ouvrit, et y trouva la copie du traité passé avec l'Espagne au nom du duc d'Orléans, traité qui lui livrait tout le secret de la conspiration. Le cardinal fut rayonnant de joie, car il avait en main de quoi perdre ses ennemis et ressaisir tout son crédit auprès du roi. À l'instant même il envoya un de ses affidés à Louis XIII, pour lui mettre sous les yeux la preuve des complots et des trahisons dont il était entouré (1642).
Cette découverte jeta le plus grand trouble dans l'esprit du roi. Retenu par un reste d'affection, il hésitait à livrer son favori à la vengeance de Richelieu et aux sévérités de la justice; pour lever ses scrupules, on eut recours au père Sirmond, son confesseur. Celui-ci n'eut pas de peine à lui démontrer l'énormité de ce complot qui s'appuyait sur l'étranger, et la nécessité de punir les coupables; il donna enfin l'ordre d'arrêter Cinq-Mars, qui, ne pouvant sortir de Narbonne, se tint d'abord caché chez un marchand de cette ville, dont la femme lui avait accordé refuge; mais le mari intimidé le livra aux gardes qui le cherchaient. De Thou fut également arrêté à Narbonne, et le duc de Bouillon à l'armée d'Italie qu'il commandait. Gaston se tenait alors loin de la cour, en Auvergne; on le mit tout d'abord dans l'impossibilité de fuir. Dès qu'il connut l'arrestation de Cinq-Mars, il s'empressa de jeter au feu l'original du traité avec l'Espagne; puis il dépêcha vers le cardinal un de ses affidés chargé de présenter en son nom les plus humbles excuses et les plus indignes supplications. Richelieu répondit d'un ton froid et sévère à cet envoyé: «Que le duc d'Orléans avait mérité la mort; que, si par grâce extrême on lui laissait la vie, c'était à condition qu'il fournît au roi les moyens de connaître et d'atteindre ses complices, et qu'il livrât le traité avec l'Espagne.» Ce malheureux prince ne recula devant rien; il se fit le dénonciateur de ses amis; et pour procurer contre eux des preuves, à défaut de l'original du traité qu'il avait brûlé, il en livra une copie restée entre ses mains.
Dans ces jours de crise, Louis sentait le besoin de s'appuyer de nouveau sur Richelieu. Tout malade qu'il était lui-même, il se fit porter à Tarascon chez le cardinal. On vit alors un étrange spectacle; un lit fut dressé pour le roi à côté de celui de son ministre; et ces deux hommes, dont la vie était prête à s'éteindre, s'entretenaient du sort qu'ils réservaient à leurs ennemis vaincus et prisonniers. Louis était plein d'effusion pour le cardinal et semblait lui demander pardon d'avoir un instant méconnu sa fidélité et ses services. Richelieu se montrait généreux envers son souverain, implacable envers les malheureux compromis dans la conjuration. Après cette entrevue, le roi prit congé de Richelieu et regagna tristement Paris; le cardinal partit pour Lyon, remontant le Rhône et traînant derrière lui un de ses captifs, de Thou, dans un bateau attaché au sien (17 août 1642).
Procès et supplice de Cinq-Mars et de de Thou.
Cinq-Mars et de Thou furent traduits devant une commission composée de magistrats et de conseillers d'État. Au nombre de ces derniers figurait un personnage sinistre, Laubardemont, dont le nom demeuré infâme sert encore aujourd'hui à caractériser la servilité cruelle qui prend le masque de la justice. Dans l'instruction de son procès, Cinq-Mars avait laissé entendre que le roi connaissait et ne désavouait pas ses projets contre le cardinal, à l'époque de la conjuration. Le faible Louis XIII descendit jusqu'à se justifier devant son ombrageux ministre, et à charger lui-même son ancien favori. Il écrivit au chancelier Séguier, président de la commission, une lettre où il reconnut que Cinq-Mars lui avait proposé de se défaire du cardinal; mais il affirmait en même temps qu'il avait repoussé avec horreur «cette mauvaise pensée, quoi qu'en pût dire ce grand imposteur et calomniateur Cinq-Mars.»
L'accusation d'avoir traité avec les ennemis de l'État était parfaitement justifiée vis-à-vis des chefs du complot. De Thou, quoiqu'il y eût peut-être pénétré plus avant que son devoir ne le permettait, ne pouvait être judiciairement convaincu de complicité; et le chancelier Séguier, qui espérait le sauver, insistait sur ce point. Mais Laubardemont rapporta une ancienne ordonnance de Louis XI, ignorée de tous, qui assimilait les non-révélateurs aux auteurs du crime qu'ils n'avaient pas dénoncé. En même temps, par une manœuvre indigne, il dit à l'oreille de Cinq-Mars que de Thou avait tout confessé; celui-ci dès lors ne cacha plus rien des circonstances les plus compromettantes pour son ami. Tous deux furent condamnés à mort, et conduits au supplice le jour même de leur condamnation. Ils montrèrent à leurs derniers moments un calme et une résignation religieuse qui achevèrent d'exciter profondément en leur faveur la compassion du peuple. Tous deux eurent la tête tranchée à Lyon, sur la place des Terreaux (12 septembre 1642). On raconte que Louis XIII, instruit du jour et du moment de l'exécution, se promenant à Saint-Germain, tira froidement sa montre, et regardant l'heure, dit à ceux qui l'entouraient: «Cher ami doit faire à présent une laide grimace.»
Retour triomphal de Richelieu.
Richelieu quitta Lyon après que Cinq-Mars et de Thou eurent été exécutés. Il s'achemina vers Paris, tantôt sur un bateau qui descendait la Loire, tantôt porté par ses gardes dans une magnifique litière où se trouvaient, outre son lit, des siéges pour deux personnes qui l'accompagnaient dans sa route. Les porteurs ne marchaient que la tête découverte; sa litière était si vaste et si haute qu'on abattait devant elle des pans de murailles, les portes des villes et des édifices s'étant trouvées trop étroites pour lui donner passage; il arriva ainsi à Paris le 17 octobre, au milieu de la foule étonnée et terrifiée en présence d'un pareil triomphateur.
Plusieurs des complices de Cinq-Mars étaient parvenus à sortir de France, ou s'y tenaient cachés. Le duc de Bouillon dut la vie à Richelieu qui avait moins de goût à faire tomber sa tête qu'à devenir maître de la forte ville de Sedan que le duc possédait. Il lui fit comprendre, dans sa prison, à quelle condition il pouvait se sauver de l'échafaud; et moyennant la cession de cette place au roi, le duc obtint sa grâce entière. Quant au duc d'Orléans, il avait, comme nous l'avons vu, acheté la clémence de Richelieu en lui livrant ses amis. Il en fut quitte pour être condamné à vivre quelque temps éloigné de la cour. Après la mort de Louis XIII, Fontrailles, gentilhomme compromis dans la conspiration de Cinq-Mars, celui-là même qui avait négocié, au nom du duc d'Orléans, le traité avec l'Espagne, et qui n'avait échappé à la mort qu'en fuyant en Angleterre, tira vengeance de cette manière de l'égoïsme du prince: Un jour qu'il assistait auprès du duc d'Orléans à un spectacle public, une planche de l'amphithéâtre s'étant rompue sous lui, le prince lui tendit la main pour l'aider à se retirer du trou où il était tombé: «Je suis bien obligé à Votre Altesse, lui dit Fontrailles en le saluant profondément, je puis me vanter d'être le premier de ses serviteurs qu'elle ait tiré de l'échafaud.»
Vers ce même temps, les armes du roi étaient victorieuses dans le Roussillon; mais un grave échec essuyé sur la frontière de Picardie, à Honnecourt, jeta pour quelque temps en France une alarme exagérée. L'opinion était si bien établie que le calcul dominant du premier ministre était de se rendre nécessaire à tout prix, qu'on prétendit qu'il avait donné l'ordre au marquis de Guiche, une de ses créatures, de se faire battre par les Espagnols dans cette rencontre, afin que le roi, alarmé des progrès de l'ennemi au nord de la France, sentît vivement le besoin de toute l'habileté de son ministre pour écarter ce danger. Est-il besoin de dire que les ambitions de la trempe de celle de Richelieu ne s'abaissent pas jusqu'à la trahison?
Le cardinal rentra à Paris plus puissant, plus redouté que jamais, et au fond dévoré de soucis. Il trouva tous les cœurs épouvantés des scènes sanglantes qui venaient de se passer à Lyon. Pour faire diversion à ces lugubres impressions, il eut l'idée de faire représenter, sur le théâtre qu'il avait lui-même fait bâtir dans son palais, une comédie nouvelle en musique et à machines, ce que nous appelons aujourd'huiopéra, montée par ses soins. Le public admis à cette représentation eut l'air de se récréer beaucoup, et combla le cardinal de louanges. Pour lui, on remarqua qu'il était absorbé dans de sombres pensées dont rien ne pouvait le distraire. Le souvenir de Cinq-Mars l'obsédait; il voyait Louis XIII encore entouré des amis et des créatures du grand écuyer qui était surtout aimé de la maison militaire du roi. Cinq-Mars pouvait y trouver des vengeurs. Richelieu craignait, s'il allait rejoindre la cour à Saint-Germain, quelque attentat sur sa personne: il craignait plus encore, s'il restait loin du roi, que la haine de ses ennemis ne parvînt à ruiner son crédit et son autorité. Ses exigences comme ses soupçons devenaient extrêmes: tantôt il pressait le roi, sous prétexte d'avoir à lui communiquer des choses de haute importance, de lui accorder une entrevue particulière, en lieu sûr, à Saint-Maur ou au bois de Boulogne; tantôt il mettait pour condition de la visite qu'il ferait lui-même à son souverain, que ses gardes l'accompagnassent avec leurs armes jusque dans l'antichambre royale, et qu'ils fussent en même nombre que ceux du roi. Enfin il alla jusqu'à exiger de Louis, qu'il renvoyât d'auprès de sa personne ses officiers les plus dévoués et qu'il aimait le plus, et cela, en raison de l'attachement qu'ils avaient eu autrefois pour le grand écuyer. Sur ce dernier point il lui fallut revenir plusieurs fois à la charge, et pour l'emporter il fit mine, prenant prétexte du triste état de sa santé, de vouloir absolument passer dans le repos le peu de temps qui lui restait à vivre; et il cessa, en effet, un moment de s'occuper d'affaires et de donner audience aux ambassadeurs et autres envoyés des puissances étrangères. Louis XIII avait reçu d'abord avec colère l'audacieuse proposition du cardinal, et chassé de sa présence l'affidé que son ministre avait chargé de la lui porter. Mais à la fin, la crainte d'être accablé sous le poids des affaires, quand il serait privé de l'homme qui les menait depuis si longtemps, prévalut sur toute autre considération, et Louis XIII, le cœur ulcéré contre le ministre qui l'humiliait à ce point, renvoya bon nombre de ses officiers et serviteurs, en les comblant toutefois des marques de son estime et de ses regrets (1er décembre 1642).
Derniers moments de Richelieu.
Ce fut la dernière victoire de Richelieu, et il n'en jouit pas. Sa santé minée par les travaux, par les soucis du pouvoir, et en dernier lieu par le chagrin de ne plus rencontrer chez le roi qu'une secrète aversion, finit par succomber. «Son état était si pitoyable, dit un auteur contemporain, qu'il faisait pitié à tous ceux qui le voyaient, même jusqu'à ses propres ennemis.» Des abcès qu'il avait au bras s'étant fermés, le mal se porta sur la poitrine; et bientôt le bruit de sa fin prochaine se répandit. Le roi vint lui rendre visite et essaya de lui donner quelques consolations. «Sire, lui dit le cardinal, voici le dernier adieu. En prenant congé de Votre Majesté, j'ai la consolation de laisser son royaume plus puissant qu'il n'a jamais été et vos ennemis abattus. Le conseil de Votre Majesté est composé de personnes capables de la bien servir; elle fera sagement de les conserver auprès d'elle.» Il recommanda ensuite au roi ses neveux et les autres membres de sa famille.
Sentant ses forces défaillir de plus en plus, Richelieu demanda à ses médecins de s'expliquer, et de lui dire combien de temps il pouvait vivre encore. Ceux-ci, s'efforçant de lui déguiser jusqu'au bout la vérité, lui répondirent: «Que Dieu qui le voyait si nécessaire au bien de la France ferait quelque coup de sa main pour le lui conserver.» Richelieu, qui à ce moment suprême ne voulait plus être flatté, secoua la tête, et faisant signe à celui des médecins en qui il avait le plus de confiance: «Parlez-moi, lui dit-il, à cœur ouvert, non en médecin, mais en ami.—Monseigneur, dans vingt-quatre heures, vous serez mort ou guéri.—C'est parler, cela, dit Richelieu; je vous entends.» Et il se recueillit pour mourir.
Quels qu'eussent été pendant sa vie ses passions et ses écarts, Richelieu, prince de l'Église, voulut mourir en chrétien et donner cet exemple au monde. Comme son confesseur lui demandait s'il pardonnait à ses ennemis: «Je n'en ai jamais eu d'autres, répondit-il, que ceux de l'État.» Lorsqu'on lui apporta le viatique et qu'il vit l'hostie consacrée s'approcher de son lit, il dit tout haut ces paroles: «Voilà mon juge, qui doit bientôt prononcer mon arrêt. Je le supplie de me condamner, si, pendant mon ministère, j'ai eu d'autre objet que le bien de l'État, le service de mon souverain, la gloire de Dieu et les avantages de la religion.»
Ceux qui assistaient à cette scène solennelle contemplaient avec effroi ce terrible cardinal prêt à aller rendre compte à Dieu. En entendant ces dernières paroles, l'évêque de Lisieux ne put s'empêcher de dire tout bas: «Voilà une assurance qui m'épouvante.»
Le prêtre qui l'assistait à son lit de mort songeait à lui épargner certaines formalités qui accompagnent le dernier sacrement, disant qu'une personne de son rang n'était pas tenue de les observer. Le cardinal voulut être traité comme le plus humble mourant et se soumit à tout.
«Le 3 décembre, après midi, le roi vint voir le cardinal une dernière fois. Les médecins, n'espérant plus rien, avaient abandonné le malade à des empiriques qui lui procurèrent un peu de soulagement; mais sa faiblesse croissait: dans la matinée du 4, sentant les approches de la mort, il fit retirer sa nièce, la duchesse d'Aiguillon, «la personne qu'il avait le plus aimée,» selon ses propres paroles: ce fut le seul moment, non pas de faiblesse, mais d'attendrissement qu'il eut; son inébranlable fermeté ne s'était pas démentie pendant ses longues souffrances. Toute l'assistance, ministres, généraux, parents et domestiques, fondait en larmes; car cet homme terrible était, de l'aveu des contemporains qui lui sont le moins favorables, «le meilleur maître, parent et ami qui ait jamais été.» Vers midi, il poussa un profond soupir, puis un plus faible, puis son corps s'affaissa et demeura immobile, sa grande âme était partie! (4 décembre 1642.)
«Il avait vécu cinquante-sept ans et trois mois.
«Dieu sait le secret de la confiance avec laquelle cet homme qui avait été si peu miséricordieux, attendait la miséricorde du souverain juge. Les mystères des jugements divins sont insondables, mais les hommes ont absous, autant qu'il leur appartient, le ministre des rigueurs salutaires, l'héroïque laboureur dont la faux a si bien nettoyé notre sol et creusé si profondément les sillons où devait germer une société nouvelle. C'est en vain qu'aux époques de désordre et d'abaissement national, l'esprit aristocratique et l'esprit anarchique, si souvent alliés en France, ont cherché à obscurcir la renommée du plus grand ministre qu'ait enfanté l'ancienne monarchie. Tant qu'il y aura une France, le souvenir de Richelieu sera glorieux et sacré[3].»
Aux funérailles de ce grand homme, le peuple alluma des feux de joie; la cour, quelque temps incertaine de savoir si la politique du cardinal ne lui survivrait pas, dissimula ses impressions. Néanmoins les prisons d'État s'ouvrirent. Louis XIII respira plus librement, se sentant allégé d'un joug bien lourd; mais il retomba bientôt dans ses anxiétés, effrayé d'avoir à diriger sans le secours de cette puissante main les affaires de son royaume.
Vie privée de Richelieu.
Pour achever l'esquisse de cette grande figure historique, il nous reste à donner quelques détails sur la personne de Richelieu, et à rassembler plusieurs traits empruntés surtout à sa vie privée.
Richelieu, malgré sa complexion faible, avait une taille élégante et un extérieur imposant. Sa démarche était fière, son œil pénétrant, ses traits sévères et fins tout à la fois. Dans les relations privées il savait être, quand il le voulait, simple et affable. Nous avons vu qu'il était aimé de tous ses serviteurs. Son instruction était vaste, sa conversation spirituelle et semée de vives saillies. Il avait toujours auprès de lui quelques familiers, gens d'esprit facétieux, avec lesquels il prenait grand plaisir à se délasser de ses travaux d'homme d'État; il s'amusait de leurs bons mots et se faisait conter par eux les intrigues et les histoires qui occupaient la cour et la ville.
On ne lira pas sans intérêt les détails intimes qu'un biographe contemporain[4] nous a laissés sur les habitudes de travail et de dévotion du célèbre cardinal:
«Il se couchait ordinairement sur les onze heures, et ne dormait que trois ou quatre heures. Son premier somme passé, il se faisait apporter de la lumière et son portefeuille, pour écrire lui-même, ou pour dicter à une personne qui couchait exprès en sa chambre, puis il se rendormait sur les six heures, et ne se levait ainsi qu'entre sept et huit.
«La première chose qu'il faisait, après avoir prié Dieu, était de faire entrer ses secrétaires pour leur donner à transcrire les dépêches qu'il avait minutées la nuit; et l'on a remarqué que quand c'était quelque dépêche considérable, ou quelque autre pièce d'importance, il ne leur donnait que le temps juste pour une seule copie, de crainte que la curiosité ne les portât à en faire deux, et après avoir en leur présence collationné la copie sur la minute, il retenait l'une et l'autre par-devers lui.
«Il s'habillait ensuite, et faisait entrer ses ministres, avec lesquels il s'enfermait pour travailler jusqu'à dix ou onze heures. Puis, il entendait la messe, et faisait, avant le dîner, un tour ou deux de jardin, pour donner audience à ceux qui l'attendaient.
«Après le dîner, il se donnait quelques heures d'entretien, avec ses familiers ou avec ceux qui avaient dîné à sa table; puis, il employait le reste de la journée aux affaires d'État et aux audiences pour les ambassadeurs des princes étrangers, et les autres personnes publiques. Sur le soir il faisait une seconde promenade, tant pour se délasser l'esprit que pour donner audience à ceux qui ne l'auraient pu avoir le matin…
«Il ne manquait pas tous les dimanches de se confesser et de communier, à moins qu'il ne fût malade; et le faisait avec tant d'humilité, de ferveur et de tendresse, qu'on lui voyait pour l'ordinaire les yeux tout mouillés de larmes.
«Ses maladies et ses indispositions ordinaires l'empêchant de célébrer la messe aussi souvent qu'il l'eût voulu, il ne manquait pas au moins de la dire toutes les grandes fêtes, et toutes les fêtes de Notre-Dame, à laquelle il était particulièrement dévot, et dont il croyait la protection absolument nécessaire pour le gouvernement des États.
«Mais sa piété ayant, sans comparaison, plus de solidité que de montre, il faisait ordinairement ses dévotions de très-grand matin, sans autres témoins que son confesseur, son maître de chambre, son aumônier, quelques officiers de ses gardes et ses valets de chambre; et se levait pour cet effet à une heure ou deux après minuit, au réveil de son premier somme; puis se recouchait pour se relever et entendre la messe aux heures ordinaires.»
Contrastes.
La nature humaine est composée d'éléments si divers, que dans la vie des hommes, même les plus éminents, il faut s'attendre à d'étranges contrastes. Ainsi nous avons vu Richelieu au gouvernail de l'État, grand et profond politique. Il s'était d'abord montré à nous comme un pieux prélat, tout occupé du salut de ses ouailles, de la conversion des hérétiques, et composant des livres de dévotion. Au siége de la Rochelle, dans la guerre contre la Savoie, l'histoire nous le présente sous le harnais militaire, marchant à la tête des troupes, monté sur un cheval de bataille, ayant un plumet au chapeau, l'épée au côté, la poitrine couverte d'une cuirasse, et précédé de deux pages portant, l'un son casque, l'autre son gantelet.
Dans lePalais-Cardinalqu'il avait bâti comme pour un roi, nous le voyons s'entourant d'hommes de lettres, et se faisant lui-même auteur de comédies et de tragédies. Pour faire représenter les pièces qu'il compose en commun avec quelques poëtes à ses gages, il élève à grands frais, dans son palais, une salle de spectacle. À l'occasion de sa tragédie deMirame, Fontenelle nous le montre avec toutes les vanités d'un auteur vulgaire. «J'ai ouï dire, rapporte-t-il, que les applaudissements que l'on donnait à cette pièce, ou plutôt à celui que l'on savait y prendre beaucoup d'intérêt, transportaient le cardinal hors de lui-même; que tantôt il se levait et se tirait à moitié du corps hors de sa loge pour se montrer à l'assemblée, tantôt il imposait silence pour faire entendre des morceaux encore plus beaux.»
Auprès des dames, Richelieu est raffiné en galanterie; il parle le jargon prétentieux des romans de cette époque; il assiste à des thèses d'amour, et il passe de la salle du conseil du roi dans la ruelle des beautés célèbres de cette époque.
Enfin c'est le même homme qui croit ou feint de croire à la magie, à la sorcellerie, et qui, sur de pareilles accusations, envoie au bûcher un malheureux prêtre, Grandier, curé de Loudun.
Fondation de l'Académie française.—Pierre Corneille.
Richelieu n'aimait pas seulement les lettres pour les plaisirs qu'elles donnent à qui les cultive; sa haute raison comprenait l'importance de leur rôle comme véhicule des idées et mobile de civilisation. De ce côté encore il pressentait les brillantes destinées de la France et il avait à cœur de les préparer. Il ne lui avait pas échappé que la langue française était appelée plus que toute autre par sa clarté et sa précision à vulgariser les créations de l'esprit humain, à servir de lien entre les peuples, et à favoriser les progrès de la véritable sociabilité. Mais pour atteindre ce but élevé la langue française avait besoin d'être contrôlée avec soin, dégagée de beaucoup d'alliage, ramenée à des principes fixes et toujours défendue contre des nouveautés qui en dénatureraient le génie et en amoindriraient les services. Quelques hommes de lettres avaient eu la pensée de s'assembler pour exercer, dans leur sphère d'action, cet utile contrôle sur les écrits de l'époque et sur la langue en général. Richelieu s'empara de cette idée pour l'agrandir, et l'Académie française fut fondée par lettres patentes de janvier 1635.
Au nombre des poëtes dont il recherchait le commerce et les suffrages et qu'il associait même à la composition de ses œuvres dramatiques, se trouvait un jeune auteur de Rouen, déjà connu par quelques comédies; il s'appelait Pierre Corneille. Richelieu prisait son talent et le faisait participer à ses largesses; mais il lui trouvait l'humeur trop indépendante. Le jeune poëte, de son côté, qui sentait son génie, faisait à regret plier sa fierté devant les habitudes impérieuses que le cardinal-ministre transportait du terrain des affaires dans le domaine des lettres. Leur association dura peu. Quand Corneille peu après se révéla tout entier, quand leCidparut, le premier sentiment de Richelieu, il faut bien le dire, ne fut pas de se joindre à l'élan d'enthousiasme qui salua ce chef-d'œuvre, honneur de notre théâtre naissant. Oubliant que la politique avait fait assez large sa part personnelle de gloire, il eut la faiblesse de jalouser les lauriers de Corneille. Il se mêla aux querelles que beaucoup de médiocrités envieuses suscitaient au grand poëte, et déféra leCidà l'Académie française, comme à un tribunal, afin que cette œuvre, tant applaudie du public, encourût du moins la critique d'un aréopage littéraire qu'il patronait et dominait absolument. L'Académie, de son côté, redoutait l'opinion publique; elle parut hésiter à accepter le rôle qu'on lui destinait. Le cardinal parla en maître; il dit à un des officiers de sa maison: «Faites savoir à ces messieurs que je le désire, et que je les aimerai comme ils m'aimeront.» Il fut obéi, et leCidcondamné. Mais le juge suprême, le public, en continuant de couvrir de ses applaudissements le chef-d'œuvre qui venait d'éclore, cassa l'arrêt de l'Académie et vengea Corneille.
Au reste, malgré ces faiblesses d'un amour-propre jaloux, Richelieu n'en demeura pas moins le protecteur du grand poëte; il s'occupait même de ses intérêts domestiques, et lui vint puissamment en aide dans une circonstance décisive et d'une manière qui mérite d'être rapportée. Corneille était devenu passionnément amoureux d'une jeune fille, Mlle de Lampérière. Le père de celle-ci, lieutenant général aux Andelys, était peu soucieux de donner sa fille à un poëte qui n'avait pour toute fortune que son talent. Il visait à unmeilleur parti, et il accueillit mal les premières démarches de Corneille. Fontenelle, neveu du grand poëte, et qui nous a conservé cette anecdote, raconte qu'un jour, à cette époque de la vie de Corneille, Richelieu, l'observant, crut lui voir l'air plus rêveur et plus sombre que de coutume. Il lui demanda s'il travaillait à quelque tragédie. Corneille lui avoua «qu'il était loin de la tranquillité d'esprit nécessaire pour la composition, et qu'il avait la tête renversée par l'amour.» Richelieu se fit raconter cette grande passion et congédia Corneille. Mais immédiatement le lieutenant général des Andelys reçut un ordre qui lui enjoignait de se rendre auprès du redoutable ministre. «Il y arriva, dit Fontenelle, tout tremblant d'un ordre si imprévu, et s'en retourna bien content d'en être quitte pour avoir donné sa fille à un homme qui avait tant de crédit.»
Urbain Grandier.
Le procès d'Urbain Grandier, suivi à outrance par les ordres de Richelieu, est une triste page d'histoire qu'il est utile de reproduire, car elle met en relief la barbarie des mœurs dans ces siècles passés, trop souvent et bien injustement vantés, au détriment de notre époque.
Grandier, prêtre d'un esprit hautain, frondeur, de mœurs relâchées, avait excité un certain scandale dans le clergé de son diocèse, et s'était attiré beaucoup d'ennemis. Il s'était attaqué, dit-on, à Richelieu lui-même, alors que celui-ci était évêque de Luçon, et on le soupçonnait d'être l'auteur d'un pamphlet satirique dirigé contre le cardinal. Un jour le confesseur d'un couvent d'ursulines, à Loudun, accuse Grandier d'employer la magie pour inspirer aux religieuses de mauvaises pensées, et lui impute d'avoir envoyé des démons dans le corps de plusieurs d'entre elles, en se servant, pour ses maléfices, d'une branche de rosier fleuri qui avait ensorcelé toutes celles qui en avaient respiré l'odeur. Laubardemont, envoyé par hasard à Loudun pour y veiller à la démolition d'un château fort, recueille tous les bruits qui circulent à ce sujet; il en instruit le cardinal, en ayant soin de grossir et d'envenimer l'affaire. Il sollicite la permission d'en faire l'objet d'une instruction criminelle qu'il serait chargé de diriger. Richelieu lui donne à cet égard les pouvoirs les plus étendus; et alors commence un procès où l'horrible se mêle à l'absurde et au burlesque. Les démons eux-mêmes sont partie au procès et figurent dans l'instruction, parlant par la bouche des ursulines ensorcelées. Grandier est soumis à d'affreuses tortures; des chirurgiens commis par les juges ont ordre de lui raser les cheveux, de lui arracher les sourcils et même les ongles, pour voir s'il n'a pas quelque secrète marque du diable; ils lui enfoncent aussi des aiguilles dans les chairs pour chercher sur son corps des endroits frappés d'insensibilité, ce qui passait alors pour un signe certain d'un pacte avec l'enfer. Les juges, choisis parmi les ennemis mêmes du malheureux Grandier, et qui n'avaient rien à refuser à Laubardemont, le reconnurent coupable de magie, maléfice et possession, et le condamnèrent au bûcher. Son supplice fut horrible: avant de le livrer aux flammes, on l'appliqua de nouveau à la torture avec tant de violence que ses jambes en furent rompues et que la moelle de ses os en sortit à la vue des spectateurs. Il persista néanmoins à protester de son innocence, confessant d'ailleurs qu'il avait commis des fautes provenant de la fragilité humaine, et dont il se repentait. D'ordinaire on autorisait le bourreau à étrangler le patient au moment où il l'attachait au poteau placé au sommet du bûcher. Cette triste faveur avait été promise au malheureux Grandier; mais, par un raffinement de cruauté, il se trouva que la corde avait été nouée à l'avance de telle façon qu'il fut impossible, au moment fatal, de la serrer. La victime, alors environnée de flammes, s'adressant à son plus fanatique persécuteur, lui cria: «Père Lactance, ce n'est pas là ce qu'on m'avait promis, mais il y a un Dieu au ciel qui sera le juge de toi et de moi.»
Le père Joseph.
Plusieurs historiens se plaisent à représenter Richelieu, ce génie absolu et dominateur, comme subjugué à son tour par un conseiller intime qui aurait eu une grande part dans ses résolutions, et aurait exercé un ascendant capital sur la direction de sa politique. La vérité est que Richelieu accorda de bonne heure sa confiance à Leclerc du Tremblay, plus connu sous le nom depère Joseph, qui, après avoir servi comme militaire avec distinction, se fit capucin, puis rechercha les occasions de se mêler aux affaires des grands et de l'État. Le cardinal reconnut en lui un singulier esprit de ruse et de persévérance, et un dévouement sans bornes à la main qui l'employait; il se l'attacha, et souvent se trouva bien, même dans les affaires les plus difficiles, d'avoir pris l'avis du père Joseph. Les courtisans appelaient ce singulier favori l'Éminence grise, en raison de l'humble habit de religieux qu'il garda toujours à la cour même et jusque dans les camps.
Paroles et traits caractéristiques.
Quelques mots profonds sortis de la bouche de Richelieu achèvent de le faire connaître:
Richelieu partait avec l'armée qui allait en Languedoc pour étouffer la rébellion du malheureux duc de Montmorency. La princesse de Guéménée le rencontre dans l'appartement du roi. Elle l'implore en faveur du duc qui l'avait éperdument aimée. «Monsieur, lui dit-elle tout émue, vous allez en Languedoc, souvenez-vous des grandes marques d'affection que le duc de Montmorency vous a données il n'y a pas longtemps; vous ne sauriez les oublier sans ingratitude.—Madame, lui répondit Richelieu d'un air sombre qui fit frémir la princesse, je n'ai pas rompu le premier.»
Le cardinal avait attiré Charles Ier, roi d'Angleterre, dans l'alliance française; il l'avait marié avec la princesse Henriette, sœur de Louis XIII; plus tard, il eut sujet d'être mécontent de ce roi qui ne le secondait plus franchement dans ses entreprises contre les possessions espagnoles dans les Pays-Bas. Il écrivit alors à l'ambassadeur de France à Londres ces mots de sinistre augure: «Le roi d'Angleterre, avant qu'il ne soit un an, verra qu'il ne faut pas me mépriser.» Et, en effet, en favorisant sous main le fanatisme protestant et l'esprit de révolte en Écosse et en Angleterre, il prépara l'échafaud sur lequel tomba la tête de Charles Ier.
Enfin les historiens rapportent ces paroles par lesquelles le terrible cardinal caractérisait si énergiquement lui-même son génie politique: «Je n'entreprends jamais rien sans y avoir bien pensé. Mais quand une fois j'ai pris ma résolution, je vais droit à mon but; je renverse tout, je fauche tout, et je couvre tout de ma soutane rouge.»
Richelieu a laissé, sous le titre deTestament politique, un remarquable résumé des grandes pensées qui inspiraient sa politique et le dirigeaient dans la conduite des affaires de l'État. Au milieu des préoccupations de sa vie publique si tourmentée, il favorisa puissamment le progrès des arts. Il les aimait comme toute chose ayant de la grandeur. Sous lui, la poésie, la peinture, la sculpture prirent en France un essor inconnu jusque-là. Fondateur de l'Académie française, il le fut aussi de l'imprimerie nationale. Il construisit le Palais-Cardinal dont il fit don en mourant à Louis XIII. Il éleva le collége Du Plessis, réédifia sur un plan plus vaste la Sorbonne et en bâtit l'église, où l'on voit son mausolée, œuvre remarquable due au ciseau d'un célèbre sculpteur de ce temps, Girardon.
Louis XIII ne survécut pas longtemps à son ministre: retiré au château de Saint-Germain, sentant ses forces décliner et la mort venir, par une belle journée du mois de mai il se fit ouvrir les croisées de sa chambre, d'où l'on découvrait, au fond d'un magnifique paysage, la flèche de l'église de Saint-Denis, ce tombeau des rois de France. «Je viens contempler, dit-il, ma dernière demeure.» Il lutta quelque temps encore contre une pénible agonie, entendant dans son antichambre, et jusqu'au pied de son lit, les premiers bruits des cabales qui se disputaient déjà le pouvoir prêt à s'échapper de ses mains; tristes préludes de l'orageuse minorité de son fils!
Le 14 mai 1643, Louis XIII, à l'âge de 42 ans, rendait l'âme. Il n'avait survécu que cinq mois au puissant ministre qui l'avait si longtemps maîtrisé, et entraîné à sa suite dans des voies pleines de grandeur.
Jugements sur Richelieu.
Richelieu avait d'un trop ferme courage attaqué et comprimé des intérêts et des passions hostiles au bien public, humilié et forcé au silence des vanités envieuses, pour que, lui mort, il n'y eût pas contre sa mémoire une furieuse réaction. Ce fut alors un incroyable débordement de haine et d'injures sur un tombeau. Une foule de gens de lettres prodiguèrent sous toutes les formes l'insulte à celui qui plus qu'aucun des puissants du monde avait compris et rehaussé la valeur de l'homme de lettres, et avait comblé les poëtes de ses dons. Plus de deux cents pièces de vers nous sont parvenues, où le caractère, les mœurs, la vie privée du cardinal étaient voués à l'infamie. L'Académie française cependant lui resta fidèle. Quant au peuple, qui méconnaît si facilement ceux qui l'ont vraiment servi et honoré, il prit plaisir pendant quelque temps à poursuivre de ses clameurs le nom du grand homme. Toutefois Richelieu, parmi ses contemporains, trouva des voix impartiales. Nous en laisserons ici parler deux qui sont de nature à bien faire apprécier ce que pensaient dès lors de cet homme d'État, amis et ennemis, quand ils savaient surmonter leurs passions du moment.
«Je considère le cardinal, écrivait Voiture, un des littérateurs les plus renommés de cette époque, avec un jugement que la passion ne fait pencher ni d'un côté ni d'un autre, et je le vois des mêmes yeux dont la postérité le verra. Lorsque, dans deux cents ans, ceux qui viendront après nous liront en notre histoire que le cardinal de Richelieu a démoli la Rochelle et abattu l'hérésie, et que par un seul traité, comme par un coup de rets, il a pris trente ou quarante de ces villes pour une fois; lorsqu'ils apprendront que du temps de son ministère les Anglais ont été battus et chassés, Pignerol conquis, Casai secouru, toute la Lorraine jointe à cette couronne, la plus grande partie de l'Alsace mise sous notre pouvoir, les Espagnols défaits à Veillanne et à Avein, et qu'ils verront que tant qu'il a présidé à nos affaires, la France n'a pas eu un voisin sur lequel elle n'ait gagné des places ou des batailles, s'ils ont quelques gouttes de sang français dans les veines, et quelque amour pour la gloire de leur pays, pourront-ils lire ces choses sans s'affectionner à lui; et, à votre avis, l'aimeraient-ils ou l'estimeraient-ils moins, à cause que de son temps les rentes de l'hôtel de ville se sont payées un peu plus tard, ou que l'on aura mis quelques nouveaux officiers dans la chambre des comptes?»
Et Mme de Motteville, cette femme d'une haute raison, confidente d'Anne d'Autriche, comment juge-t-elle le redoutable cardinal dont sa reine et sa protectrice avait été l'irréconciliable ennemie? Voici ses paroles:
«La reine et quelques particuliers qui avaient senti les rudes effets des cruelles maximes de ce ministre, avaient sujet d'avoir de la haine pour lui. Mais, outre qu'il était aimé de ses amis, parce qu'il les considérait beaucoup, l'envie certainement était la seule qui pût avoir part à la haine publique, puisque en effet il ne la méritait pas; et malgré ses défauts et la raisonnable aversion de la reine, on doit dire de lui qu'il a été le premier homme de son temps, et que les siècles passés n'ont rien pour le surpasser. Il avait la maxime des illustres tyrans, il réglait ses desseins, ses pensées et ses résolutions sur la raison d'État et sur le bien public, qu'il ne considérait qu'autant que ce même bien public augmentait l'autorité du roi et ses trésors. La vie et la mort des hommes ne le touchaient que selon les intérêts de sa grandeur et de sa fortune, dont il croyait que celle de l'État dépendait entièrement. Sous ce prétexte de conserver l'un par l'autre, il ne faisait pas difficulté de sacrifier toutes choses pour sa conservation particulière, et quoiqu'il ait écrit laVie du Chrétien, il était néanmoins bien éloigné des maximes évangéliques. Ses ennemis se sont mal trouvés de ce qu'il ne les a pas suivies, et la France en a beaucoup profité, pareille en cela à ces enfants heureux qui jouissent ici-bas d'une bonne fortune, où leurs pères ont travaillé, en se procurant peut-être à eux-mêmes un malheur éternel. Ce n'est pas que je veuille faire un mauvais jugement de ce grand homme; il faut avouer qu'il a augmenté les bornes de la France, et, par la paix de la Rochelle, diminué les forces de l'hérésie, qui ne laissaient pas d'être encore considérables dans toutes les provinces où les restes des guerres passées les faisaient subsister. Sa grande attention à découvrir les cabales qui se faisaient dans la cour, et sa diligence à les étouffer dans le commencement, lui a fait maintenir le royaume. C'est enfin le premier favori qui a eu le courage d'abaisser la puissance des princes et des grands, si dommageable à celle de nos rois, et qui, peut-être dans le désir de gouverner seul, a toujours détruit ce qui pouvait être contraire à l'autorité royale, et perdu ceux qui pouvaient l'éloigner de la faveur par leurs mauvais offices.»
De nos jours quelques voix chagrines s'élèvent encore, de loin en loin, pour protester contre une admiration de deux siècles, et remettre en question ce grand nom de Richelieu. «Cet homme, disent-elles, façonna son pays au plus dur despotisme, et il masqua du voile de l'intérêt public les passions d'une âme vindicative et cruelle.» Faire un crime à Richelieu de sa dictature, c'est ne tenir compte ni des temps ni des situations. Richelieu n'était pas le citoyen d'une république, mais bien le ministre d'une monarchie absolue. En gouvernant d'une main vigoureuse et qui brisait toute résistance, il ne faussait pas les lois fondamentales du pays; il les raffermissait au contraire. Sans doute l'idée ne lui vint pas de donner au peuple la liberté; le peuple n'y aspirait pas encore, et il n'en aurait su que faire; mais, plus qu'aucun homme d'État avant et depuis son époque, il voulut l'égalité dans l'obéissance, l'égalité devant le souverain. À aucun prix, il ne toléra qu'au-dessus du niveau commun, il y eût des gentilshommes et des grands seigneurs libres d'agiter le pays et de ruiner à leur fantaisie la puissance et la fortune publiques. Mettre dans l'État l'unité de pouvoir à la place de l'anarchie féodale, et faire passer dans les mœurs, au lieu de l'impunité privilégiée de quelques-uns, la soumission de tous à la loi, ce n'était pas certes fonder le despotisme; c'était l'œuvre d'un beau génie et d'un grand citoyen, c'était préparer l'avénement du droit national dont la liberté est inséparable; c'était, devant une démocratie au berceau, déblayer courageusement les voies de l'avenir.
Qu'on aille au fond des choses, et l'on verra que Richelieu ne fut pas cruel par instinct, mais inflexible par raison d'État. Ce cœur impitoyable qu'on lui reproche ne lui venait pas d'un certain goût du sang, mais de sa rigueur inexorable de grand justicier. Sa mémoire n'est tachée d'aucuns meurtres commandés par les misères de l'ambition. Même dans l'horreur des guerres civiles il se montre, pour les vaincus, humain et quelquefois clément. Dans ses plus grandes sévérités que voit-on dominer? L'idée d'un devoir public, le besoin d'intimider des hommes d'audace et de révolte et d'affermir l'autorité, en un mot, comme il le dit lui-même, avec une si noble simplicité, à son lit de mort: «Le bien de l'État.» Voilà pour les grands traits de son caractère. On peut relever, sans doute, dans cette vie si pleine, si tourmentée, des faiblesses, des mouvements de colère et de haine; sans doute il y eut parfois de terribles passions mises en jeu chez cet homme, condamné à ne poursuivre ses grands desseins qu'à travers les menaces, les outrages, les complots. Avons-nous le droit de nous en étonner beaucoup? Il appartenait à l'humanité. Mais, malgré cet alliage, Richelieu n'en reste pas moins un des types de génie et de vigueur politiques dont l'humanité s'honore le plus. Et la France, fière de son unité, de sa force compacte, de son esprit national, la France prête pour toutes les conquêtes de l'intelligence et de la liberté, n'oubliera jamais que Richelieu a été, dans ce gigantesque travail, l'ouvrier de la première heure.
[1: A. Bazin,Histoire de France sous Louis XIII et sous le ministère du cardinal Mazarin.]
[2: Henri Martin,Histoire de France.]
[3: Henri Martin,Histoire de France.]
[4: Auberi,Histoire du cardinal duc de Richelieu, 1660.]
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