EN TEMPS DE CRUE

Il ne faut pas songer à traverser la rivière ce soir, Sahib. On dit qu’un char à bœufs a été déjà emporté, et l’ekka, qui est partie une demi-heure avant votre arrivée, n’a pas encore atteint l’autre bord. Le Sahib est pressé ? Je vais conduire l’éléphant du gué pour montrer au Sahib. Ohé,mahout[33], là dans le hangar ! Amène Ram Pershad, et s’il affronte le courant, parfait. L’éléphant ne ment jamais, Sahib, et Ram Pershad est séparé de son ami Kala Nag. Lui aussi voudrait bien passer de l’autre côté. Bravo ! Bravo ! mon roi ! Va jusqu’au milieu,mahout-ji, et vois ce que dit la rivière. Bravo, Ram Pershad ! Perle entre les éléphants, va dans la rivière ! Tape-lui sur la tête, imbécile ! Est-ce pour te gratter ton gros dos que l’aiguillon a été fait, bâtard ? Frappe ! Frappe ! Que t’importent les cailloux, Ram Pershad, mon Rustum[34], ma montagne de force ? Entre dedans ! Entre dedans !

[33]Cornac, en hindou.

[33]Cornac, en hindou.

[34]Un des plus anciens héros de la Perse. Voir leShah Namadu poète persan Ferdousi.

[34]Un des plus anciens héros de la Perse. Voir leShah Namadu poète persan Ferdousi.

Non, Sahib ! C’est inutile. Vous l’entendez trompeter. Il est en train de dire à Kala Nag qu’il lui est impossible de traverser. Tenez ! Il a fait demi-tour, et il secoue la tête. Ce n’est point un sot. Il sait ce que le Barhwi veut dire lorsqu’il est en colère. Ah, ah ! Non, mon enfant, tu n’es point un sot !Salaam, Ram Pershad, Bahadour ! Emmène-le sous les arbres,mahout, et veille à ce qu’il ait ses épices. Bravo, toi, le chef d’entre les chefs de porteurs de défenses. Salaam au Sirkar, et va-t’en dormir.

Ce qu’il faut faire ? Il faut que le Sahib attende que la rivière baisse. Elle diminuera demain matin, s’il plaît à Dieu, ou le jour suivant au plus tard. Mais pourquoi le Sahib est-il si en colère ? Je suis son serviteur. Dieu en soit témoin, ce n’est pas moi qui ai créé ce torrent ! Ce que je peux faire ? Ma hutte avec tout ce qu’il y a dedans est au service du Sahib, et il commence à pleuvoir. Venez-vous-en, Fils du Ciel. Ce n’est pas en lui lançant des injures que la rivière baissera. Au temps jadis, les Sahibs n’étaient pas comme cela. Le char à feu les a amollis. Au temps jadis, quand ils s’amenaient, traînés par des chevaux, que ce fût de jour, que ce fût de nuit, une rivière barrait-elle la route, une voiture s’asseyait-elle dans la boue, qu’ils ne disaient rien. C’était la volonté de Dieu — pas comme un char à feu qui va, va, et irait toujours alors même qu’il aurait tous les diables du pays pendus à la queue. Le char à feu a gâté le sahib. Après tout, qu’est-ce qu’un jour de perdu, ou, à tout prendre, qu’est-ce que deux jours ? Le Sahib se rend-il à ses propres noces, qu’il est si fort pressé ? Ho ! Ho ! Ho ! Je suis un vieillard et ne vois que peu de sahibs. Pardonnez-moi si j’ai oublié le respect qui leur est dû. Le Sahib n’est pas fâché ?

Ses propres noces ! Ho ! Ho ! Ho ! L’esprit d’un vieillard est comme lenumah. Fruit, bouton, fleur, ainsi que les feuilles mortes de toutes les années du passé, fleurissent de compagnie. Le vieux et le neuf, et ce qui s’en est allé de la mémoire, tous trois sont là ! Asseyez-vous sur la couchette, Sahib, et buvez du lait. Ou… le Sahib, en vérité, se soucierait-il de boire mon tabac[35]? C’est du bon tabac, du tabac de Nuklao. Il m’a été envoyé par mon fils, qui est au service là-bas. Buvez alors, Sahib, si vous savez vous servir du tuyau. Le Sahib le prend en vrai musulman. Ouah ! Ouah ! Où a-t-il appris cela ? Ses propres noces ! Ho ! Ho ! Ho ! Le Sahib dit que les noces n’ont rien à voir là-dedans ? Mais, avec cela que le Sahib parlerait vrai parler avec moi qui ne suis qu’un noir ? Peu étonnant, alors, qu’il soit pressé. Trente ans j’ai battu le gong à ce gué, mais jamais n’ai-je vu Sahib si pressé. Trente ans, Sahib ! C’est un temps très long. Il y a trente ans, ce gué était sur le chemin desbunjaras[36], et j’ai vu deux mille bœufs de charge traverser en une seule nuit. Maintenant, la voie de fer est venue, et le char à feu faitbuz-buz-buz, et cent lacks demaunds[37]à la fois glissent le long de ce grand pont. C’est très merveilleux ; mais le gué est solitaire maintenant qu’il n’y a pas debunjarasà camper sous les arbres.

[35]On dit « boire une pipe » pour « fumer un narghileh », lequel, on le sait, ne laisse passer la fumée qu’à travers de l’eau odorante.

[35]On dit « boire une pipe » pour « fumer un narghileh », lequel, on le sait, ne laisse passer la fumée qu’à travers de l’eau odorante.

[36]Mot hindou qui signifie « caravanes ».

[36]Mot hindou qui signifie « caravanes ».

[37]Poids de l’Inde, qui équivaut à 57.143 kilogrammes.

[37]Poids de l’Inde, qui équivaut à 57.143 kilogrammes.

Non, pas la peine d’aller regarder le ciel. Il pleuvra jusqu’à l’aube. Prêtez l’oreille ! Les cailloux bavardent, cette nuit, dans le lit de la rivière. Écoutez-les ! Ils seraient en train de vous décortiquer les os, Sahib, si vous aviez essayé de traverser. Voyez, je vais fermer la porte, de sorte que la pluie ne pourra entrer.Wahi ! Ahi ! Ugh !Trente ans sur les rives du gué ! Un vieux homme je suis… Où est l’huile de la lampe ?

....................

Bien pardon, mais, à cause de mes ans, je ne dors que d’un œil ; et vous êtes allé à la porte. Regardez donc, Sahib. Regardez et écoutez. Le torrent a bien maintenant un bon demi-kosd’une rive à l’autre — vous pouvez le voir à la lueur des étoiles — et là-dedans il y a dix pieds d’eau. Ce n’est pas la colère de vos yeux qui le fera diminuer, ni vos malédictions qui le feront taire. Qui donc crie le plus haut, Sahib — votre voix ou la voix de la rivière ? Parlez-lui — peut-être qu’elle aura honte. Couchez-vous et dormez de nouveau, Sahib. Je connais la colère du Barhwi lorsqu’il a plu au pied des montagnes. J’ai passé le débordement à la nage jadis, par une nuit dix fois pire que celle-ci, et grâce à la Faveur du Ciel j’échappai à la mort alors que j’en étais aux portes mêmes.

Puis-je raconter l’histoire ? C’est du très bon parler. Je vais remplir la pipe de nouveau.

Cela se passait il y a trente ans, alors que j’étais un jeune homme et nouveau venu au gué. J’étais fort, alors, et lesbunjarasn’avaient aucun doute lorsque je leur disais : « Ce gué-ci est libre. » J’ai peiné des nuits entières, de l’eau jusqu’aux épaules dans le courant torrentueux au milieu de cent bœufs fous de terreur, et les ai fait passer sans perte d’un sabot. Quand c’était fini, j’allais chercher les hommes tout tremblants, et ils me donnaient pour récompense le choix de leur bétail — le porteur de cloche du troupeau. Tant était grand l’honneur dans lequel ils me tenaient ! Mais aujourd’hui, alors que la pluie tombe et que la rivière monte, je rampe dans ma hutte et gémis comme un chien, La force s’en est allée de moi. Je suis un vieil homme, et le char à feu a fait du gué un lieu désolé. Ils avaient coutume de m’appeler le Fort du Barhwi.

Considérez mon visage, Sahib. C’est le visage d’un singe. Et mon bras. C’est le bras d’une vieille femme. Je vous jure, Sahib, qu’une femme a aimé ce visage et reposé au creux de ce bras. Il y a vingt ans, Sahib. Croyez-moi, c’était vrai parler… il y a vingt ans.

Venez à la porte et regardez sur l’autre rive. Voyez-vous un imperceptible feu très loin en aval du courant. C’est le feu du temple, dans le sanctuaire de Hanuman, du village de Pateera. Au nord, sous la grande étoile, est situé le village lui-même ; mais il se trouve caché par un coude de la rivière. Est-ce loin à gagner à la nage, Sahib ? Enlèveriez-vous vos vêtements pour tenter l’aventure. Et cependant, j’ai nagé jusqu’à Pateera — pas une fois, mais maintes fois ; et encore il y a desmuggers[38]dans la rivière.

[38]Crocodiles, en hindou.

[38]Crocodiles, en hindou.

L’amour ne connaît pas de caste ; autrement eussé-je, moi, un musulman, fils de musulman, recherché une femme hindoue — veuve d’Hindou — la sœur du chef de Pateera ? Mais il en fut ainsi. Ceux de la maison du chef vinrent en pèlerinage à Muttra, alors qu’Elle n’était encore que nouvelle mariée. Il y avait des bandes d’argent aux roues du char à bœufs, et des rideaux de soie cachaient la femme. Sahib, je ne mis nulle hâte à les transporter, attendu que le vent écarta les rideaux et que je La vis. Lorsqu’ils revinrent du pèlerinage, le jeune garçon qu’Elle avait pour époux était mort, et je La revis dans le char à bœufs. Dieu que ces Hindous de par ici sont bêtes ! Que m’importait qu’Elle fût hindoue ou jain — balayeuse, lépreuse ou tout ce qu’on voudra ? Je L’eusse épousée et Lui eusse créé un foyer au gué. Le Septième des Neuf Commandements déclare qu’un homme ne peut épouser une idolâtre ? Est-ce vérité ? Les Shiahs et les Sunnis déclarent, les uns et les autres, qu’un musulman ne peut épouser une idolâtre ? Le Sahib est-il prêtre, qu’il en sait autant que cela ? Je vais lui dire quelque chose qu’il ne sait pas. Il n’y a, en Amour, ni Shiah ni Sunni, ni interdit ni idolâtre ; et les Neuf Commandements ne sont que neuf petits fagots que la flamme de l’Amour réduit à l’état de cendre. En vérité, je L’eusse prise ; mais que pouvais-je faire ? Le chef eût envoyé ses gens me briser la tête à coups de bâton. Je n’ai pas — je n’avais pas — peur de cinq hommes, quels qu’ils fussent ; mais contre la moitié d’un village, qui donc peut prévaloir ?

Je pris par conséquent l’habitude, après qu’il en eût été ainsi convenu entre nous deux, de me rendre la nuit au village de Pateera, et là, nous nous rencontrions dans les récoltes, la chose n’étant connue d’âme qui vive. Écoutez, maintenant ! J’avais coutume de traverser ici, de longer la jungle au coude de la rivière où se trouve le pont du chemin de fer, et, de là, de traverser la langue de terre pour gagner Pateera. La lumière du sanctuaire était mon guide par les nuits noires. Cette jungle près de la rivière est toute remplie de serpents — de petits karaits qui dorment sur le sable — et, en outre, ses frères m’eussent égorgé s’ils m’eussent trouvé dans les récoltes. Mais personne ne savait — personne ne savait ; à part Elle et moi ; et le sable sorti du lit de la rivière couvrait sous l’effort du vent la trace de mes pas. Durant les mois de chaleur, il fut aisé de passer du gué à Pateera, et durant les premières pluies, quand la rivière grossit lentement, ce fut aisé de même. J’opposais la force de mon corps à la force du courant ; et toutes les nuits, je mangeais dans ma hutte, ici, et buvais à Pateera, là-bas. Elle avait dit que certain Hirnam Singh, un chenapan, L’avait recherchée, et qu’il était d’un village situé en amont de la rivière, mais sur la même rive. Tous les Sikhs sont des chiens, et ils ont en leur folie refusé ce don parfait de Dieu — le tabac. J’étais prêt à exterminer Hirnam Singh, rien que parce qu’il avait osé s’approcher d’Elle ; et surtout parce qu’il lui avait juré qu’elle avait un amant, qu’il se mettrait aux aguets et en livrerait le nom au chef, à moins qu’elle ne partît avec lui. Quels chiens abâtardis, que ces Sikhs !

A partir de ce moment-là, je ne nageai jamais sans un petit couteau bien aiguisé dans ma ceinture, et mal s’en fût trouvé l’homme qui m’eût arrêté. Je ne connaissais pas de vue Hirnam Singh, mais j’eusse tué quiconque s’en fût venu entre Elle et moi.

Une nuit, au début des pluies, je fus pris de l’envie de traverser la rivière pour me rendre à Pateera, malgré que la rivière fût en courroux. Or, tel est la nature du Barhwi, Sahib, que le temps de reprendre haleine, le voici qui descend des montagnes sous la ferme d’un mur de trois pieds de haut, et que je l’ai vu, entre l’allumage du feu et la cuisson d’unchupatty, devenir d’un ruisselet un frère de la Jumna.

Quand je quittai cette rive-ci, il existait un haut-fond à un demi-mille en aval, et je m’arrangeai pour l’atteindre et y reprendre haleine avant d’aller plus loin ; car je sentais peser sur mes talons les mains de la rivière. Que l’Amour ne fera-t-il faire, toutefois, à un jeune homme ? Il ne tombait des étoiles qu’une faible lumière, et à moitié route du haut-fond une branche de déodar odorant me frôla la bouche, alors que je nageais. C’était signe de forte pluie au pied des montagnes et au delà, car le déodar est un arbre vigoureux, peu facile à déraciner de leurs flancs. Je me hâtai, aidé en cela par la rivière ; mais avant que j’eusse touché le haut-fond, le pouls du torrent battit, pour ainsi dire, au-dedans de moi et tout autour, et voici que le haut-fond n’était plus là, et que je voguais à la crête d’une vague allongée d’une rive à l’autre. Le Sahib s’est-il jamais trouvé plongé au sein d’une onde en plein combat et qui ne laisse à l’homme nul usage de ses membres ? Pour moi, la tête au-dessus de l’eau, ce fut comme s’il n’y eût rien que de l’eau jusqu’au bout du monde, et la rivière m’entraîna parmi sa débâcle. C’est bien petite chose qu’un homme au ventre d’un déluge. Et ce déluge-là, quoique je n’en susse rien, c’était la Grande Inondation dont on parle encore. Mon foie se répandit et je restai étendu comme une souche sur le dos, dans l’épouvante de la Mort. Il y avait des êtres vivants dans l’eau, qui criaient et se lamentaient — animaux de la forêt aussi bien que bétail, et, une fois, la voix d’un homme appelant au secours. Mais la pluie survint et fouetta l’eau en neige, et je n’entendis plus que le grondement des cailloux au-dessous de moi et le grondement de la pluie au-dessus. Et je tourbillonnai de la sorte en aval du courant, tout en luttant pour reprendre haleine. C’est chose très difficile que de mourir lorsqu’on est jeune. Le Sahib peut-il, de là où il est, voir le pont du chemin de fer ? Regardez, voilà les lumières du train-poste qui va à Peshawer ! Le pont est en ce moment à vingt pieds au-dessus de la rivière ; mais, cette nuit-là, l’eau rugissait contre le parapet, et ce fut contre le parapet que je m’en vins les pieds les premiers. Or, il y avait en cet endroit ainsi que sur les piles beaucoup de bois amoncelé, et je n’éprouvai pas grand mal. La rivière se contenta de me presser comme un homme fort en presse un plus faible. C’est à peine si je pus m’emparer du treillage et me hisser jusqu’à l’arc-boutant supérieur. Sahib, l’eau écumait d’un pied au-dessus des rails. Jugez, en conséquence, quelle sorte de crue ce devait être. Je ne pouvais entendre. Je ne pouvais voir. Je ne pouvais que rester étendu sur l’arc-boutant et tâcher de reprendre haleine.

Au bout d’un moment, la pluie cessa, et dans le ciel parurent des étoiles qu’on eût dit sortir de la lessive. A leur lueur, je m’aperçus que l’eau noire était sans fin aussi loin que le regard circulât, et que cette eau s’était élevée sur les rails. Il y avait des animaux morts parmi la débâcle qui se pressait aux piles, d’autres pris par le cou dans les mailles du parapet, et d’autres pas encore noyés, qui se débattaient pour trouver pied — buffles, et vaches, et sangliers, un ou deux daims, et des serpents et des chacals passé toute énumération. Leurs corps faisaient des taches noires sur le côté gauche du pont, mais les plus petits d’entre eux se trouvaient forcés à travers le treillage, et s’en allaient tourbillonner en aval.

Là-dessus les étoiles s’éteignirent, la pluie se remit à tomber, la rivière grossit plus encore, je sentis le pont qui commençait à s’agiter, tel dans son sommeil un homme s’agite avant de s’éveiller. Mais je n’avais pas peur, Sahib. Je vous jure que je n’avais pas peur, quoique je n’eusse aucune force dans les membres. Je savais que je ne mourrais pas sans qu’une fois encore je ne L’eusse revue. Mais j’avais très froid, et je sentais qu’il fallait que le pont s’en aille.

L’eau eut un tremblement, pareil à celui qui précède la venue d’une grosse vague, et le pont dressa le flanc contre la charge, de telle sorte que le parapet de droite plongea sous l’eau tandis que celui de gauche se dressait hors d’elle. Sur ma barbe, Sahib, je parle la vérité de Dieu ! Tel sous le vent met à la bande un bateau à pierres de Mirzapore, tel se tourna le pont du Barhwi. Tel absolument et de nulle autre manière.

De l’arc-boutant je glissai en eau profonde, et derrière moi arriva le courroux de la rivière. J’entendis sa voix et le cri que poussa le milieu du pont dans l’instant où il quittait les piles et plongeait, et je n’eus plus connaissance de rien jusqu’à ce que ma tête émergeât au centre du déluge. J’étendis la main pour nager, et voici qu’elle tomba sur les cheveux nattés d’une autre tête d’homme. Il était mort, car nul, à part moi, le Fort du Barhwi, ne pouvait vivre dans un pareil courant. Il était mort depuis deux grands jours, car il flottait haut, en se balançant, et me servit de soutien. Je me pris alors à rire, tenant pour certitude que je La verrais encore et n’aurais point de mal ; et j’entortillai mes doigts dans les cheveux de l’homme, car j’étais grandement épuisé, et nous descendîmes le courant de conserve — lui le mort et moi le vivant. Privé de ce secours j’eusse coulé : j’avais froid dans les moelles, et la chair ridée, pour ainsi dire, en pâte autour des os. Mais n’avait point peur celui qui avait éprouvé la rivière au fort de sa puissance ; et je le laissai aller où il voulait. A la fin nous vînmes au pouvoir d’un courant de côté qui se dirigeait vers la rive droite, et je tâchai, à l’aide de mes pieds, de me maintenir avec lui. Mais l’homme mort manœuvrait difficilement dans le tourbillon, et je craignais que, frappé par quelque branche, il ne s’enfonçât. Des têtes de tamaris me balayèrent les genoux, et je m’aperçus que nous étions parvenus dans l’eau qui inondait les récoltes ; et, après, je laissai retomber mes jambes, et sentis le fond — le sommet d’un champ — et, après, l’homme mort s’arrêta sur un tertre sous un figuier, et je tirai mon corps de l’eau, la joie au cœur.

Le Sahib sait-il où le clapot de la crue, en remontant, m’avait porté ? Au tertre qui sert de marque de limitation est au village de Pateera ! Là même. Je tirai l’homme mort sur l’herbe, en reconnaissance du service qu’il m’avait rendu, et aussi parce que j’ignorais si je n’aurais pas encore besoin de lui. Puis je m’en allai, en poussant à trois reprises le cri du chacal, à l’endroit convenu, lequel se trouvait près de l’étable de la maison du chef. Mais là était déjà l’Aimée, à genoux et toute en larmes. Elle craignait que la crue n’eût balayé ma hutte au Gué du Barhwi. Lorsque j’arrivai doucement à travers l’eau qui me montait aux chevilles, elle pensa que c’était une ombre, et fut sur le point de s’enfuir ; mais je l’entourai de mes bras, et… je n’étais point une ombre, en ce temps-là, quoique maintenant je sois un vieil homme.

Je lui racontai l’histoire de la rupture du Pont du Barhwi, et elle déclara que j’étais plus grand qu’un mortel, car nul ne peut traverser le Barhwi en pleine crue, et j’avais vu ce que jamais homme auparavant n’avait vu. La main dans la main, nous nous dirigeâmes vers le tertre où gisait le mort, et je lui montrai grâce à quelle aide j’avais passé le gué. Elle regarda aussi le corps, là sous les étoiles, car la nuit, vers la fin, était devenue claire, et se cacha le visage dans les mains en s’écriant : « C’est le corps de Hirnam Singh ! » Je dis : « Le porc est de plus d’utilité mort que vivant, ma Mieux Aimée », et Elle, de répliquer : « Sûrement, car il a conservé à mon amour la vie la plus chère du monde. Pas moins, il ne faut pas qu’il reste ici, car cela ne pourrait qu’amener la honte sur moi. » Le corps était à moins d’une portée de fusil de sa porte.

Alors, je dis, en roulant le corps à l’aide de mes mains : « Dieu a jugé entre nous, Hirnam Singh, de telle sorte que ton sang ne puisse retomber sur ma tête. Maintenant, si je t’ai fait tort en t’éloignant du bûcher, c’est chose à régler entre toi et les corbeaux. » Sur quoi je le repoussai à la dérive, et il fut entraîné au large, toujours branlant son épaisse barbe noire comme un prêtre sous l’abat-voix de la chaire à prêcher. Et plus n’entendis parler de Hirnam Singh.

Avant la pointe de l’aube nous nous séparâmes, Elle et moi, et je m’éloignai dans la direction de ce qui restait de jungle. A la pleine lumière je vis ce que j’avais fait dans l’obscurité, et me sentis les os tout déliés dans la chair, car il courait deuxkosd’eau mugissante entre le village de Pateera et les arbres de la rive opposée ; et, au milieu, les piles du Pont du Barhwi prenaient l’apparence de dents brisées dans la mâchoire d’un vieil homme. Il ne restait plus de vie sur les eaux — ni oiseaux ni bateaux, rien qu’une armée de choses noyées — bœufs, chevaux et hommes — et la rivière était plus rouge que du sang à cause de l’argile du pied des montagnes. Jamais n’avais-je vu telle crue — jamais, depuis cette année-là, n’ai-je revu la semblable — et nul homme vivant, ô Sahib, n’eût fait ce que j’ai fait. Il ne fut pas pour moi de retour possible, ce jour-là. Pour toutes les terres du chef ne me serais-je une seconde fois aventuré sans le bouclier de l’obscurité qui masque le danger. Je remontai d’unkosla berge de la rivière jusqu’à la maison d’un forgeron, et racontai que la crue m’avait enlevé de ma hutte ; sur quoi l’on me donna à manger. Je restai sept jours avec le forgeron, jusqu’à l’arrivée d’un bateau ; et alors, je retournai à ma demeure. Il ne restait trace de mur, de toit ni de plancher — rien qu’une plaque de boue visqueuse. Jugez, en conséquence, Sahib, jusqu’où il fallait que la rivière eût monté.

Il était écrit que je ne mourrais ni dans ma maison, ni au sein du Barhwi, ni sous les débris du Pont du Barhwi ; car Dieu envoya Hirnam Singh mort depuis deux jours, quoique j’ignore comment l’homme mourut, pour être à la fois ma bouée et mon soutien. Il doit y avoir vingt ans que Hirnam Singh est en enfer, et la pensée de cette nuit-là doit être la fleur de son tourment.

Écoutez, Sahib ! La rivière a changé de ton. Elle va dormir avant l’aube, dont une heure encore nous sépare. Avec le jour, elle descendra de nouveau. Comment le sais-je ? Ai-je donc vécu ici trente ans sans connaître la voix de la rivière comme un père connaît la voix de son enfant ? Cette voix se fait de moins en moins irritée. Je jure qu’il n’y aura pas de danger pendant une heure ou, peut-être, deux. Je ne saurais répondre du matin. Soyez prompt, Sahib ! Je vais appeler Ram Pershad, et, cette fois, il ne va pas refuser. La bâche est-elle solidement ficelée sur tout le bagage ? Ohé, lourdaud demahout! l’éléphant pour le Sahib, et dis-leur de l’autre côté qu’on ne pourra passer après le lever du jour.

De l’argent ? Non pas, Sahib. Je ne suis pas de cette espèce. Non, pas même pour donner des bonbons aux petits. Ma maison, regardez, est vide, et je suis un vieil homme.

Baisse-toi, Ram Pershad !Dutt ! Dutt ! Dutt !La chance vous accompagne, Sahib.


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