nuit
... Ce n'était vraiment que par surprise etpendant la nuit qu'on pouvait enlever Des Touches...
«Rien de particulier, monsieur de Fierdrap, ne marqua l'espèce de marche forcée que nous fîmes de Touffedelys à Coutances,—continua la vieille chroniqueuse, qui avait repris son aplomb, un instant troublé, à présent et à mesure qu'elle entrait dans le récit d'un fait de guerre auquel elle avait pris part et qui lui faisaitdirenousavec un bonheur qui touchait presque à la sensualité.—Dans ces temps-là, les routes étaient plus mauvaises qu'aujourd'hui, et, pour cette raison, bien moins fréquentées. D'ailleurs, ce n'était pas la route départementale, qu'on appelait la grande route, que nous avions prise. La grande route voyait deux fois par jour la diligence, escortée de gendarmes à cheval; car les Chouans avaient une idée qui motivait cette bandoulière de gendarmes: c'est que la guerre paye partout la guerre, et que l'argent du gouvernement qu'ils voulaient mettre par terre leur appartenait. Malgré ce principe, ce jour-là nous avions évité soigneusement cette diligence et ses gendarmes protecteurs et nous avions pris latraverse, qu'en notre qualité de Chouans nous connaissions très bien, pour l'avoir longtemps pratiquée... Nous arrivâmes donc d'assez bonne heure chez les paysans de La Varesnerie, et bien nous prit de n'avoir rencontré sur notre route personne de contrariant et d'avoir eu la jambe assez leste, malgré la danse d'où nous sortions, puisque, à notre arrivée, ces paysans, qui demeuraient à un quart de lieue des faubourgs de la ville,nous apprirent que Des Touches avait été condamné la veille au soir par le tribunal révolutionnaire de Coutances, et qu'il devait êtreraccourcile lendemain. Il paraît, du reste, qu'il s'était conduit avec le tribunal révolutionnaire de manière à exaspérer davantage un fanatisme de haine politique qui n'avait pourtant pas besoin d'être exaspéré. Du caractère incompressible qui était le sien et qu'il ne démentit jamais, il avait dédaigné de répondre aux questions des juges, et il était resté fermé et rebelle à toutes les interrogations et même à toutes les supplications de ceux-là qui semblaient prendre intérêt à son destin, leur opposant un silence qu'il ne rompit point, même par un cri ou par un soupir, et une impassibilité de sauvage... De pareilles nouvelles, confirmées d'ailleurs par les deux ou trois d'entre nous qui étaient entrés dans Coutances, et qui avaient vu la guillotine déjà dressée et prête sur la place des exécutions, nous mettaient dans la nécessité d'agir comme la foudre et de ne plus compter que sur l'énergieseule, l'énergie en ligne droite et courte, qui n'avait plus le temps de se replier dans la ruse (commeon l'avait fait à Avranches), et qui devait tout simplifier, comme le coup droit dans le maniement de l'épée, par la rapidité de son action.
«—Il n'y a pas deux partis à prendre,—nous ditM. Jacques, et c'était à tous notre avis.—Il faut, cette nuit, à l'heure où la ville commencera d'être endormie, tenter d'ensemble une brusque entrée dans la prison et y prendre ou y délivrer Des Touches par la force. Ce sera rude, messieurs! La prison est située au centre de trois cours spacieuses qui s'enveloppent les unes les autres. Dans la première et la plus extérieure de ces cours, est une sentinelle qui, en tirant son coup de fusil, fera sortir tout le corps de garde placé dans la rue à côté, lequel, en faisant décharge sur nous, fera venir à son tour toute la garnison de la ville. Si les bourgeois s'en mêlent, ils peuvent nous jeter par leurs fenêtres les premières choses qui leur tomberont sous la main, ou par leurs portes entre-bâillées nous fusiller au détour de ces rues dont nous ne connaissons pas le réseau.
«—Bourreau!—s'écria Desfontaines,dont c'était le juron,—quel programme!—Il trouvait Vinel-Aunis charmant et il l'imitait. Il en était le clair de lune.—Nous dansions hier soir, camarades,—ajouta-t-il,—nous pourrions bienladanser cette nuit.
«—Vous faites le plan de l'ennemi, monsieur,—dit La Varesnerie àM. Jacques,—mais le nôtre, monsieur, quel est-il?
«—Le nôtre—réponditM. Jacques—est celui des boulets, des obus et des balles, qui entrent partout et brisent tout, quand ils ne sont pas aplatis.
«—Eh bien,—dit Juste Le Breton, dont le surnom était «le Téméraire»,—soyons donc des projectiles, et entrons!»
«J'ai toujours dans les oreilles—continua mademoiselle de Percy—la voix claire de Juste Le Breton, quand il dit ce mot d'entrons! qui fut réalisé quelques heures après; car nous entrâmes, et même nous sortîmes, ce qui était plus fort. Je n'ai jamais entendu de plus joyeux son de trompette! Juste Le Breton était vraiment heureux de ce que venait de direM. Jacques. Nous autres, les dix autres, nousn'en souffrions pas; nous n'en tremblions pas; mais Juste, il en était heureux. C'était un contempteur absolu de toute prudence, que ce Juste Le Breton. L'idée qu'il n'y avait plus dans cette question de l'enlèvement de Des Touches que de la force, et qu'en fait de stratagèmes et de précautions humaines nous étions au bout du fossé et qu'il n'y avait plus qu'à sauter, cette idée, formidable aux plus braves, le ravissait! J'ai vu bien des gens braves dans ma vie, je n'en ai pas vu exactement de ce genre de bravoure-là.M. Jacques, qui avait le génie du général sous l'officier intrépide, Des Touches lui-même, cet homme inouï parmi les énergiques, qui n'a peut-être jamais senti en toute sa vie un seul battement de cœur dans sa poitrine de marbre, admettaient, en une foule de circonstances, la prudence humaine; mais Juste Le Breton, jamais! Ils l'appelaient le Téméraire; ils auraient tout aussi bien pu l'appeler: «Rien d'impossible!» Voulez-vous en juger? Un jour, ici, sur la place du Château, il était entré à cheval chez un de ses amis, qui logeait Hôtel de laPoste, et, ayant monté ainsi les quatre étages, il avait forcé àsauter par la fenêtre son cheval, qui, en tombant, se brisa trois jambes et s'ouvrit le poitrail, mais sur lequel il resta vissé, les éperons enfoncés jusqu'à la botte, n'ayant pas, pour son compte, une égratignure!
—Deux secondes de sensation d'hippogriphe,—dit l'abbé;—mais l'hippogriffe avait des ailes, ce qui fait le Roger de l'Arioste d'un mérite moins grand que ton héros, mademoiselle ma sœur.
—Une autre fois,—reprit-elle, toute palpitante du succès de celui que son frère venait d'appelerson héros,—s'ennuyant chez un de ses amis un jour de pluie (je crois que c'était chez ce coq batailleur de Fermanville), il lui dit: «Si nous nous battions pour passer le temps?» car, à cette époque-là, on était ainsi à Valognes: on y tuait le temps à coups d'épée. Et Fermanville n'ayant pas d'autre objection à faire à cette proposition qu'il n'y avait là qu'un seul sabre: «Prends la lame et laisse-moi le fourreau,» dit Juste; et comme l'autre, qui avait du cœur, ne voulait pas de ce partage, Juste Le Breton le força bien à se servir de la lame; car il se jeta sur lui et l'écharpa avec le fourreau.
—Je ne ferai plus de réflexions, Percy,—dit l'abbé éternellement taquin,—parce que tu me donnerais encore une anecdote sur ton favori Juste, et Fierdrap, qui tortille son manchon d'impatience, attendrait son histoire trop longtemps.
—J'ai fini,—dit-elle,—mais ce n'était pas une digression, mon frère. Il fallait bien, dans l'intérêt même de mon histoire, que je vous fisse comprendre ce Juste Le Breton, qui aimait le danger, non pas comme on aime sa maîtresse; car on la trouve toujours assez jolie...
—Et assez dangereuse,—fit cette fine langue d'abbé.
—Tandis que lui,—continua-t-elle,—ne trouvait jamais le danger assez grand, comme il le prouva, du reste, une fois de plus, ce jour-là, dans cette affaire de Des Touches, où il l'augmenta par une imprudence qui fut la cause de la mort deM. Jacques, et qui pouvait nous faire, dans les murs de Coutances, massacrer tous jusqu'au dernier!»
Elle dit cela ardemment, comme elle disait tout, cette vieille lionne; mais au ton qu'elle avait, on voyait bien qu'elle ne gardait pas grande rancune à sonsublime cerveau brûlé de Juste Le Breton!
«C'est entre onze heures et minuit—reprit-elle—que nous quittâmes la ferme des Mauger, ces paysans de La Varesnerie qui nous avaient donné asile. Nous la quittâmes pour n'y pas revenir. Si nous réussissions, nous ne pouvions ramener Des Touches dans un endroit si près de la ville; si nous ne pouvions pas réussir, nul des Douze ne devait revenir, ni là ni ailleurs. Nous avions, chacun, une bonne carabine très courte, avec de la poudre et des balles en suffisance, et, à la ceinture, un couteau à éventrer les sangliers. Seul, Cantilly, à cause de son bras en écharpe, dans votre mouchoir, Sainte, avait des pistolets au lieu de carabine. Il marchait, lui, le pistolet à la main. Lorsque nous sortîmes de la ferme des Mauger, un traître de clair de lune fit dire à notrelousticen second de Desfontaines:
«—Phœbé pour Phœbé, j'aimerais mieux pour cette nuit mademoiselle Phœbé de Thiboutot que celle-là!»
«Cette lune de mauvais augure pouvait, en effet, nous jouer plus d'un méchant tour. Mais, en nous approchant de laville, nous fûmes un peu rassurés par un petit brouillard qui commença à s'élever du sol, comme la fumée d'un feu de tourbière dans un champ. Nous eûmes l'espoir que ce brouillard s'épaissirait assez, du moins, pour qu'on ne pût rien distinguer de bien net dans ces rues de Coutances, plus étroites que celles d'Avranches, par conséquent plus plongées dans l'ombre tombant des maisons. Nous entrâmes dans la ville à minuit moins un quart, qui tinta à la Cathédrale et que répétèrent pour les échos seuls les autres horloges de cette ville, qui dormait comme une assemblée de justes, quoique ce fût une ville de coquins révolutionnaires. Les rues étaient muettes; pas un chat n'y passait. Que fût-il arrivé de nous tous, de Des Touches, de notre projet, si nous avions rencontré seulement une patrouille? Nous savions bien ce qui, dans ce cas, serait arrivé; mais nous n'avions la liberté d'aucun choix: il fallait aller, s'exposer à tout, jouer son va-tout enfin, ou, pas de milieu, demain Des Touches serait guillotiné! Heureusement, nous n'aperçûmes pas l'ombre d'une patrouille dans cette ville, morte de sommeil. Des réverbèrestrès rares, et à de grandes distances les uns des autres, tremblaient au vent à l'angle des rues. Suspendus à de longues perches noires transversalement coupées par une solive, et figurant un T inachevé, ils avaient assez l'air de potences. Tout cela était morne, mais peu effrayant. Nous enfilâmes une rue, puis une autre. Toujours même silence et même solitude. La lune, qui se brouillait de plus en plus, se regardait encore un peu dans les vitres des fenêtres, derrière lesquelles on ne voyait pas même la lueur d'une veilleuse expirante. Nous assoupissions le bruit de nos pas en marchant.
rues désertes
... Les rues étaient désertes,pas un chat n'y passait...
«Le moment était pour nous si solennel, monsieur de Fierdrap, que j'ai gardé les moindres impressions de cette nocturne entrée dans Coutances et le long de ces rues où nous avancions comme sur une trappe dont on se défie et qui peut s'ouvrir tout à coup et vous avaler, et que je me rappelle parfaitement une vieille femme en cornette de nuit et en serre-tête, le seul être vivant de cette ville ensevelie tout entière dans ses maisons comme dans des tombes, laquelle, à la fenêtre d'un haut étage, vidait, au clair de la lune, unecuvette avec précaution et mystère, et mettait à cela une telle lenteur, que les gouttes du liquide qu'elle versait auraient eu le temps de se cristalliser avant de tomber sur le sol, s'il avait fait un peu plus froid. Elle en accompagnait la chute de l'avertissement charitable: «Gare l'eau! gare l'eau!» prononcé d'une voix tremblotante, qu'elle veloutait pour n'éveiller personne, et qui disait à quel point elle était consciencieuse dans ce qu'elle faisait, et même timorée. A chaque goutte qui tombait ou qui ne tombait pas, elle répétait du même ton dolent son «Gare l'eau!» monotone... Nous nous rangeâmes contre le mur d'en face, craignant qu'elle ne nous aperçût... Mais, trop occupée pour cela, elle continua d'épancher sa source éternelle, en disant toujours son «Gare l'eau!»
«—Dans mon pays,—dit à voix basse La Bochonnière,—les moulins à eau s'appellent desÉcoute-s'il-pleut; mais, du diable! en voilà un comme je n'en avais jamais vu.
«—Cela l'étonnerait un peu si, d'une balle, on lui cassait sa cuvette au rez de la main,» fit Cantilly, très fort aupistolet, qui jetait en l'air une paire de gants et la perçait d'une balle avant qu'elle ne fût retombée.
«Nous rîmes et nous passâmes, oubliant la bonne femme en tournant le coin de la rue et en nous trouvant nez à nez avec la guillotine, droite et menaçante devant nous, attendant son homme... Embuscade funèbre! C'était la place des exécutions. La prison n'était pas loin de là. Nous descendîmes, comme des gens qui dévalent à l'abîme, cette rue qui va de la prison à la place de l'échafaud, et qu'on appelle dans toute la ville la rueMonte-à-Regret, cette rue qu'il nous fallait empêcher Des Touches de monter le lendemain! La prison blanchissait au bout de cette espèce de boyau sombre, sur une autre place. Nous nous arrêtâmes... le temps de respirer.»
Elle contait comme quelqu'un qui a vécu de la vie de son conte. L'abbé et le baron, eux, ne respiraient plus.
«Ah! c'était le moment,—fit-elle,—le moment terrible où l'on va casser le vitrage et où l'on serait perdu si, en la brisant, une seule vitre allait faire du bruit!... La sentinelle, dans sa houppelandebleue, se promenait nonchalamment, son fusil penché dans l'angle de son bras, de l'un à l'autre côté du porche, comme un chapier d'église, à vêpres. Le dernier rayon vacillant de cette lune, qui devait ressembler une heure après à un chaudron de bouillie froide et qui nous rendit ce dernier service, tombait à plein dans la figure du soldat en faction et l'empêchait de distinguer nos ombres mobiles dans l'ombre arrêtée des maisons.
«—Je me charge de la sentinelle,» dit à voix basse Juste Le Breton àM. Jacques, et d'un bond il fut sur elle et l'enleva, houppelande, fusil, homme et tout, et disparut avec ce paquet sous le porche de la prison, en nous faisant le passage libre. Comment s'y était-il pris, ce diable de Juste?... Mais la sentinelle n'avait pas poussé un seul cri.
«—Il l'aura poignardée!—fitM. Jacques.—Allons! c'est à notre tour, messieurs. Nous pouvons avancer...»
«Et tous, avec lui, serrés les uns contre les autres comme les grains d'une grappe, nous nous précipitâmes dans la première cour de la prison.
«C'était une cour parfaitement ronde, dont l'enceinte intérieure ressemblait à la cour d'un cloître, avec des arcades très basses et des piliers trapus. Elle était vide. Où était passé Juste?... Nous fouillâmes du regard sous ces arcades noires où l'on ne voyait rien, entre ces piliers blancs où il avait porté peut-être la sentinelle égorgée; mais, bah! il saurait bien nous retrouver, et nous franchîmes au pas accéléré la deuxième cour, aussi déserte que la première, pour arriver d'une haleine à la prison, qui était au fond de la troisième... Ah! nous allions vite. Nous avions aux reins la pique de la nécessité! Nous vîmes vaciller une lueur à un petit corps de bâtiment avancé attenant à la geôle, et qui ressemblait à ce qu'on appelle, en terme de construction militaire, une poivrière. Le geôlier n'était pas couché. Ce n'était plus l'énergique Hocson d'Avranches, avec son cœur désolé et implacable; c'était tout simplement, celui-là, une bête brute à bonnet rouge, savetier pour les gens de la ville, entre deux tours de clef. Comme c'était jour de décade ce jour-là, et qu'il avait à livrer le lendemain des chaussures à ses pratiques, ilveillait... Sa femme et sa fille, une enfant de treize ans, dormaient dans une espèce de soupente très élevée et à laquelle on montait avec une échelle. Nous vîmes tout cela à travers une vitre crasseuse qu'une lampe à crochet éclairait d'un jour rouge et fumeux... Nous ne le prévînmes pas; nous ne l'appelâmes pas; nous ne frappâmes pas doucement à sa porte; mais, poussés par une nécessité d'agir à lamanière des boulets, comme l'avait ditM. Jacques, des onze crosses de nos carabines, qui ne firent qu'un seul coup dans cette porte, nous la fîmes voler sur ses gonds et nous tombâmes comme un tonnerre surcethomme, terrassé d'abord, puis relevé de terre, mis sur ses pieds et tenu au collet par deux poignes vigoureuses, avec injonction, le couteau sur le cœur, de livrer ses clefs et de nous conduire à Des Touches. Vous le savez, monsieur de Fierdrap, les Chouans avaient une renommée sinistre, et parfois ils l'avaient méritée. On les voyait toujours un peu à la lueur des horribles feux qu'ils allumaient sous les pieds des Bleus. L'épouvante publique leur donnait un des noms du diable: on les appelaitGrille-pieds.Nous profitâmes de cette affreuse réputation des Chouans pour terrifier le misérable que nous tenions, et Campion, qui avait les sourcils barrés et la face terrible, le menaça de le faire griller comme un marcassin de basse-cour si seulement il osait résister. Il ne résista pas. Il était dissous par la surprise et par la peur, une peur idiote et livide. Il livra ses clefs, et, traîné par deux d'entre nous, il nous mena au cachot de Des Touches. Sa femme et sa fille étaient restées, plus mortes que vives, dans leur soupente; mais pour qu'elles n'en descendissent pas et n'allassent avertir, nous renversâmes l'échelle. La terreur leur coupait la gorge. Elles ne crièrent pas; mais elles auraient crié, que peu nous importait! Ce n'était pas comme la sentinelle. Les murs de la prison étaient épais. Il y avait trois cours, toutes trois désertes. On n'aurait pas entendu leurs cris.
«—Vive le Roi!» fîmes-nous en entrant dans le cachot de Des Touches... Prisonnier une semaine à Avranches, prisonnier à Coutances depuis quelques jours, maltraité par ses ennemis, qui voulaient broyer son énergie sous les tortures de lafaim et le montrer sur l'échafaud dans une déshonorante faiblesse, Des Touches était assis sur une espèce de soubassement de pierre tenant au mur de la prison et qui avait la forme d'une huche, lié de chaînes, mais fort calme.
«Il savait les chances de la guerre comme il savait les inconstances de la vague, ce partisan et ce pilote! Pris un jour, délivré l'autre, repris peut-être! il avait usé cette pensée...
«—Eh bien,—dit-il avec son beau sourire,—ce ne sera pas pour demain encore! Tenez!—ajouta-t-il,—déferrez cette main et je vous aiderai pour le reste.»
«Il avait tordu la chaîne qui attachait ses deux bras, mais, pincés dans des bracelets d'acier qui paralysaient, en les comprimant, le jeu de ses muscles, il n'avait pas pu la briser.
«—Non! chevalier,—lui ditM. Jacques,—scier tout cela serait trop long. Nous sommes pressés, nous vous enlèverons avec vos fers!»
«Et comme il avait été dit, il fut fait, baron de Fierdrap! Trois d'entre nous le prirent sur leurs épaules et l'emportèrent, comme sur un pavois.
épaules
... Le prirent sur leurs épauleset l'emportèrent...
«Nous roulâmes sur la dalle de cette prison, à la place de Des Touches, le geôlier, auquel nous laissâmes la vie, mais que, par prudence, nous enfermâmes à double tour dans le cachot. Je mets plus de temps à vous conter toutes ces choses que nous n'en mîmes à les exécuter. Les zigzags de l'éclair ne sont pas plus rapides. Nous traversâmes les trois grandes cours, toujours solitaires; mais à la rue... à la rue, le danger allait recommencer!
«Et cependant, tout était au mieux! Nous tenions Des Touches! La lune n'était plus qu'un œil vide. Elle tachait le ciel au lieu de l'éclairer, et le brouillard commençait à mettre, entre les objets et nous, comme une espèce de voile de soie... Les profils des maisons fondaient dans la vapeur. Nous reprîmes les rues que nous avions suivies déjà, toujours sans rencontrer personne. Hasard prodigieux! C'était presque de la féerie! Cette ville, immobile dans son sommeil, semblait enchantée. Quand nous repassâmes dans la rue de la bonne femme qui vidait sa cuvette, elle était encore à la même place, faisant le geste de la vider toujours. Nous la vîmes moins à cause du brouillard;mais elle disait, sans discontinuer, son «Gare l'eau!» prudent et plaintif. Était-ce une statue qui parlait? Ce que nous entendîmes tout à coup l'interrompit-elle? Dans l'immense silence de la ville, un coup de fusil éclata.
«—Armons nos carabines, messieurs, et garde à nous!—ditM. Jacques.
«—Et gare les balles!—dit Desfontaines.—Ce n'est plus: «Gare l'eau!»
«Presque au même instant, une autre détonation plus âpre déchira plus cruellement l'air et fit vibrer l'espace.
«—Ceci est la carabine de Juste Le Breton!»—ditM. Jacques, qui la reconnut avec son oreille militaire.
«Il n'avait pas prononcé ces mots, que Juste, lancé comme un tigre, tombait parmi nous et nous disait de sa voix claire:
«—Doublez le pas! voici les Bleus!»
«Or, sachez ce qui s'était passé, monsieur de Fierdrap! Le «Téméraire», qui n'avait pas volé son nom, au lieu de poignarder la sentinelle, ainsi que l'instinct de la guerre l'avait fait croire àM. Jacques, l'avait portée vivante, à bout de bras, sous les arcades de la prison. Sûr de sa force et aimant à jouer avec elle, il avaiteu le dédain généreux de ne pas tuer cet homme, et il l'avait tenu dans l'impossibilité absolue de pousser un cri, tant de sa formidable main il l'avait étreint à la gorge! et il était resté ainsi, l'étreignant, tout le temps que nous avions mis à enlever Des Touches. Du fond de son arceau et de ces ténèbres, il nous avait vus repasser dans la cour avec le prisonnier, et, pour nous donner le temps de faire sûrement notre retraite, il avait continué de maintenir la sentinelle dans cette situation, terrible pour tous les deux. Quand il nous crut assez loin de la prison pour n'avoir plus rien à craindre, il la lâcha et pensa l'avoir étouffée. En effet, ruse ou douleur d'avoir senti si longtemps le carcan de cette main de fer, elle était tombée aux pieds de Juste, qui s'en alla. Mais, une fois parti, la sentinelle, fidèle à sa consigne, s'était relevée, avait ramassé son fusil et tiré pour appeler le corps de garde aux armes.
«Juste était alors au haut de la rueMonte-à-Regret.
«—Ah!—pensa-t-il,—j'ai fait une faute d'avoir épargné cette canaille, mais elle va la payer!»
«Et il redescendit la rue, et, à soixante pas, malgré le brouillard, il étendit raide morte la sentinelle qui rechargeait son arme, et il prit sa volée pour nous rejoindre et nous avertir.
«Mais le feu était à la poudre! On entendait des roulements de tambour du côté du quartier de la ville que nous venions de quitter. Nous hâtions le pas.
«Derrière nous, à l'extrémité d'une des rues que nous enfilions, nous vîmes une troupe que nous crûmes les gens du corps de garde, et c'étaient eux probablement. Ils s'avançaient avec précaution; car ils ne savaient pas notre nombre... «Qui vive!» firent-ils en s'approchant, mais tous, excepté ceux qui portaient Des Touches, nous leur répondîmes par une décharge de carabines, qui leur dit, du reste, avec une clarté suffisante, que nous étions lesChasseurs du Roi!
«Eux aussi tirèrent. Nous sentîmes le vent de leurs balles, qui ricochèrent contre les murs, mais ne nous tuèrent personne. Il était évident pour nous, à la mollesse de leur poursuite, que ces hommes qui marchaient sur nous attendaient du renfort de la garnison réveillée, et cette circonstancenous donna de l'avance, et probablement nous sauva. Tout en marchant presque à la course, partout où nous apercevions un réverbère, d'un coup de feu il était cassé! L'obscurité pleuvait donc dans ces rues étroites, où la plus forte troupe n'aurait pu déployer qu'un très petit front. C'était là pour nous un avantage. Ceux qui portaient Des Touches étaient couverts par les neuf autres, qui, de minute en minute, se retournaient et tiraient, en se retournant. Nous touchions à la porte du faubourg de la ville, et il était temps. Au centre de Coutances s'élevait un grand tumulte. On entendait distinctement les cris: «Aux armes!» La ville était debout. Ceux qui, derrière nous, avançaient, ne prenaient que le temps de recharger leurs armes. A la dernière décharge qu'ils firent sur nous, fatalité!M. Jacquess'abattit, après avoir tourné sur lui-même comme une toupie. J'étais près de lui quand il tomba.
«—Oh! son pressentiment!»—pensai-je. Et l'idée d'Aimée me traversa le cœur.
«—Est-il mort?—dis-je à Juste Le Breton, qui l'avait relevé.
«—Mort ou non,—répondit-il,—nous ne le laisserons pas aux Bleus, qui se vengeraient de nous, en fusillant son cadavre!»—Et le levant, de ses deux bras d'Hercule, il le coucha sur les épaules de ceux-là qui portaient Des Touches, lequel eut ainsi un camarade de pavois!
«Vingt minutes après, la ville était déjà loin, noyée dans son brouillard et dans son bruit, et nous en pleine campagne, avec notre double fardeau. Nous n'avions été ni traqués, ni coupés, mais nous allions l'être, si la rue du faubourg n'avait pas fini. Dans la campagne, le brouillard était encore plus épais que dans la ville. Une fois sortis des rues, les Bleus qui nous poursuivaient, ne pouvaient savoir la direction que nous allions prendre. D'ailleurs, la campagne, le hallier, le buisson, les routes perdues, tout cela nous connaissait. Nous étions des Chouans!
«La Varesnerie, qui savait le pays par cœur, nous fit prendre par les terres labourées. Puis nous ouvrîmes une ou deux barrières fermées seulement avec des couronnes de bois tors, et nous entrâmes dans des chemins qui ressemblaient à des ornières. Au bout de deux heures de marcheà peu près, nous descendîmes dans un bas-fond où coulait une rivière au bord de laquelle était amarré un grand bateau destiné à charrier cet engrais que dans le pays on nommelangueet qu'on tire augrelin, le long d'un chemin de halage, parallèle à la rivière dans toute sa longueur.
«C'est dans ce grand bateau que ceux qui portaient Des Touches etM. Jacquesles déposèrent, et c'est là que nous restâmes à attendre le jour, heureux d'avoir délivré l'un, mais le cœur glacé d'avoir perdu l'autre. Quand le jour vint nous prendre, nous pûmes juger de la blessure deM. Jacques. Il avait reçu une balle en plein cœur. Nous l'enterrâmes au bord de cette rivière inconnue, cet inconnu dont nous ne savions rien, sinon qu'il était un héros! Avant de l'étendre dans la fosse que nous lui creusâmes avec nos couteaux de chasse, je coupai à son bras le bracelet que lui avait tressé Aimée, de ses cheveux plus purs que l'or, et dont le sang qui le couvrait allait faire pour elle une relique sacrée. Sans prêtres, loin de tout, nous lui rendîmes le seul honneur que des soldats puissent rendre à un soldat, en lesaluant une dernière fois du feu de nos carabines, et en parfumant le gazon sous lequel il allait dormir de cette odeur de la poudre qu'il avait toujours respirée!
—Il n'est pas à plaindre,—dit M. de Fierdrap, qui crut répondre à la pensée secrète de mademoiselle de Percy.—Il est mort de la mort d'un Chouan et il a été enterré au pied d'un buisson comme un Chouan, sa vraie place! tandis que Des Touches, que l'abbé vient de voir sur la place des Capucins, est probablement fou, errant, misérable, et que Jean Cottereau, le grand Jean Cottereau, qui a nommé la Chouannerie et qui est resté seul de six frères et sœurs, tués à la bataille ou à la guillotine, est mort le cœur brisé par les maîtres qu'il avait servis, auxquels il a vainement demandé, pauvre grand cœur romanesque, le simple droit, ridicule maintenant, de porter l'épée! L'abbé a raison: ils mourront comme les Stuarts.»
Mademoiselle de Percy n'eut pas le courage de protester une seconde fois contre l'opinion de ces blessés de la Fidélité atteints au cœur, qui, comme l'abbé et le baron, se plaignaient entre eux des Bourbonscomme on se plaindrait d'une maîtresse; car se plaindre de sa maîtresse est peut-être une manière de plus de l'adorer!
«Après les derniers devoirs rendus àM. Jacques,—reprit la conteuse,—nous pensâmes à délivrer de ses fers le chevalier Des Touches, que nous avions assis et appuyé, dans le bateau à tangue, contre le mât auquel on attache le grelin. Ceux qui l'avaient pris lui avaient fait comme une espèce de camisole de force avec des chaînes croisées et recroisées, et ils les avaient serrées au point de produire l'engourdissement le plus douloureux en cet homme svelte et souple, dans les membres duquel dormait une force qui avait ses réveils, comme le lion. Avec son instinct et son amour du combat, il avait dû furieusement souffrir d'entendre passer les balles autour de lui sur les épaules de ses compagnons, et de n'en pouvoir cracher une seule à l'ennemi; mais la marque distinctive du courage de Des Touches, c'était la patience de l'animal ou du sauvage sous la circonstance qui l'écrase. C'était un Indien que cet homme de Granville! Il avait jusque-là, dans la marche et dansla nuit, souffert de ces chaînes en silence, mais depuis qu'il faisait jour et que nous n'avions plus l'ennemi aux talons, il devait avoir hâte d'être délivré du poids écrasant de ses fers. Tout à l'heure, il faudrait reprendre notre route, et lui, libre, serait un fier soldat de plus, si nous étions attaqués, d'aventure, dans notre retour à Touffedelys. Nous essayâmes donc de forcer et de rompre toute cette ferraille; mais, n'ayant que nos couteaux de chasse et les chiens de nos carabines, une telle besogne menaçait d'être longue et peut-être impossible, quand un de ces hasards comme il ne s'en rencontre qu'à la guerre, nous tira de l'embarras dans lequel nous nous trouvions alors.
—Ah! c'est l'histoire de Couyart!» dit en se remuant voluptueusement dans sa bergère mademoiselle Sainte de Touffedelys, comme si on lui avait débouché sous le nez un flacon de l'odeur qu'elle eût préférée.
On voyait que cette histoire, dont l'héroïsme n'agitait pas beaucoup son cervelet, tombait enfin dans des proportions qui lui plaisaient. Tout est relatif dans ce monde. Le temps avait croisé lecygne des anciens jours d'une pauvre oie, qui n'eût pas sauvé le Capitole. Mademoiselle de Touffedelys s'était presque animée... Couyart était son horloger.
«Il est venu encore ce matin remonter la pendule,» dit profondément cette observatrice ineffable.
Elle portait un vieil et grand intérêt à ce Couyart, qui croyait aux revenants comme elle et qui l'entretenait perpétuellement, lorsqu'il venait remonter le Bacchus d'or moulu, de tous ceux qu'il voyait partout; car cela lui était habituel, à ce brave homme. Il ne pouvait sortir même dans sa cour pour ce que vous savez, sans en voir! C'était un homme timide, scrupuleux, au parler doux, qui parlait comme il marchait, dans des chaussons de velours de laine qu'il portait toujours, par respect pour le glacis du parquet des salons dont il remontait les pendules. Il était délicat et nerveux, blanc de visage comme une vieille femme, et quoique chauve du front et du crâne, coiffé assez drôlement à la titus d'un reste de cheveux sur l'occiput et sur les oreilles, qu'il poudrait, par l'unique raison que c'était la mode des genscomme il faut, avantcette malheureuse révolution... Il avait, disait-il, toujours étéaristocrate. Avec ses pratiques, et c'était toute la noblesse de Valognes, il était de cette timidité qui flatte les princes quand un homme ne sait plus trouver ses mots devant eux. Exquise flatterie! Elle lui était naturelle.
Ilcoupotaitses phrases deshem! hem!de l'embarras, et les commençait par desOr doncimpossibles; ce qui prouvait que les rouages de la mécanique ne donnent pas les habitudes du raisonnement. Lorsqu'il ne travaillait pas à ses montres, assis, debout, en marchant, il frottait éternellement, avec satisfaction, l'une contre l'autre, ses mains mollettes et pâlottes d'horloger, accoutumées à tenir des choses délicates et fragiles, et il faisait le bonheur des enfants de la rue Siquet et de la rue des Religieuses, quand, en revenant de l'école, ils se groupaient au vitrage de sa boutique pour le voir, devant son établi couvert d'un papier blanc et de verres à pattes sous lesquels il mettait les rouages de ses montres, absorbé tout entier dans sa loupe et cherchant ce qu'il appelait unéchappement.
Mademoiselle de Percy passa naturellement par-dessus la réflexion de l'ingénue mademoiselle Sainte de Touffedelys, et elle continua:
«Pendant que nous nous efforcions, baron, de délivrer Des Touches de ses chaînes, et je vous jure que cela nous parut un instant plus difficile que sonenlèvement, nous vîmes poindre de loin un homme le long du chemin de halage. Saint-Germain, qui avait l'œil d'une vedette, l'avisa le premier qui s'en venait tranquillement de notre côté, et quand je dis tranquillement, je dis trop: il n'était déjà plus tranquille. Ce groupe d'hommes que nous formions de si bon matin, au bord de cette rivière qui ne voyait pas d'ordinaire grand monde sur ses bords, ce groupe armé, dont le soleil qui se levait, en dissipant le brouillard, faisait étinceler les carabines, inquiétait cet homme aux pas circonspects et presque cauteleux; car vous savez comme il marche, Sainte? Je l'ai toujours vu le même, ce Couyart! Il était là, au bord de cette rivière où je le voyais pour la première fois, comme ici, dans votre salon, quand il y vient pour la pendule. Oui! notre groupe, dont il ne se rendait pas de loin très bien compte, l'inquiétait et le fit même se retourner, comme un chat prudent qui voit le danger et qui l'évite, et remonter le chemin de halage.
Couyart
... Je l'ai toujours vu le même, ce Couyart...
«—On ne s'en va pas comme cela, mon mignon,—dit Saint-Germain,—quand on a le bonheur de rencontrer desChasseurs du Roiavant son déjeuner, et je te promets que tu n'iras dire à personne ce matin que tu nous as vus!»
«Et il arma sa carabine et il l'ajusta.
«Il allait lui mettre certainement une balle au beau milieu des deux épaules, quand La Varesnerie, qui travaillait à casser une vis, avec le dos de son couteau de chasse, dans un des ferrements de Des Touches, releva de ce couteau le canon de la carabine:
«—Laisse cette bécasse!—lui dit-il.—Ce n'est pas un espion. C'est Couyart, Couyart de Marchessieux, qui s'en revient de Marchessieux à Coutances, où il est compagnon horloger chez Le Calus, sur la place de la Cathédrale, vis-à-vis de l'hôtel deCrux. Je le connais, c'est un royaliste. Il m'a bien des fois remonté ma montre de chasse. Il arrive comme la marée en carême! C'est peut-être Dieu qui nous l'envoie; car un ouvrier horloger doit toujours avoir quelque outil ou quelque ressort de montre dans sa poche, et il va probablement nous donner le coup de main dont nous avons besoin dans l'endiablée besogne de cette ferraille.»
«Et comme il voyait que l'homme, craignant quelque encombre, s'était retourné, il éleva la voix et courut à lui:
«—Hé! Couyart,—fit-il,—hé! hé! Couyart! Ce sont des amis!»
«L'horloger s'arrêta; et, deux secondes après, nous le vîmes, chapeau bas, devant La Varesnerie, qui l'amena à nous, toujours chapeau bas.
«Il n'était pas encore très rassuré; mais quand son petit œil d'oiseau pris, que l'on tient dans sa main, eut fait circulairement le tour de notre groupe:
«—Eh! mon Dieu!—dit-il,—c'est donc vous aussi, monsieur de Beaumont? et vous aussi, monsieur Lottin de La Bochonnière? (qui, de vrai, s'appelait Lottin) et c'est vous aussi, monsieur Desfontaines? Or donc, j'ai l'honneur de vous présenter mes très humbles civilités et respects, et je vous prie de croire,or donc, que je... hem! ne pensais du tout pas... hem! hem! à vous rencontrer de si bon matin.
«—Oui! c'est un peu jour pour nous, qui sommes les chevaliers de la Belle-Étoile,—dit La Varesnerie,—mais avant tout, le service du Roi! C'est leservice du Roi qui nous a fait passer la nuit à Coutances, et voilà pourquoi nous ne sommes pas encore rentrés quand le soleil qui se lève marque l'heure de notre couvre-feu, à nous. Vous êtes un bon royaliste, Couyart, et vous apprendrez avec plaisir que nous avons fait de la besogne cette nuit à Coutances; mais, mon brave Couyart, nous avons besoin de vous, ce matin, pour l'achever.
«—De moi, monsieur?—fit l'horloger, cette créature de douceur et de paix, qui se voyait au milieu de nous tous, appuyés sur des carabines.—Je ne vois pas, hem! très bien, hem! hem! comment je... pourrais... Est-ce pour l'heure?—fit-il en se ravisant.—Or donc, j'ai l'heure,—et il lança la plaisanterie inféodée à l'horlogerie depuis la fabrication de la première horloge:—Je règle le soleil.
«—Tenez! Couyart,—dit La Varesnerie;—écartez-vous un peu, messieurs!—car nous lui cachions le bateau à tangue et Des Touches. Et il montra alors à l'horloger ébahi, dont les yeux devinrent ronds ainsi que sa bouche, le chevaliercomme emmailloté dans ses fers.—Tenez! voilà notre besogne et la vôtre! Vous devez certainement avoir des outils de votre état sur vous, quelque lime ou un ressort de montre, ce qui vaudrait encore mieux. Eh bien! mon fils, limez-nous toute cette enragée ferraille-là, et vous pourrez vous vanter, quand le Roi reviendra, d'avoir été l'un des libérateurs de Des Touches!»
«Et voilà, baron, comme il le fut, à sa manière, ce Couyart, comme nous, nous l'avions été à la nôtre! La Varesnerie avait prévu juste. Couyart, il nous le dit, avait toujours un tas d'outils dans ses poches.
«—Travaillez donc, mon brave garçon,—fit La Varesnerie,—et soyez tranquille; je vous jure, par Dieu et par tous les saints du calendrier, que personne ne vous donnera de distractions pendant que vous travaillerez! Vous ne serez pas interrompu, allez! Ceci nous regarde, de vous préserver des importuns.»
«Et nous battîmes un peu l'estrade autour de lui pendant qu'il travaillait. Ce travail, que nous n'aurions jamais pu fairesans lui, dura une moitié de journée. Jamais montre ou horloge, prétendit-il, ne lui avait donné plus de tablature et detintouinque ces maudites chaînes; mais il y mit la patience d'un homme patient, qui m'étonne toujours beaucoup, moi, et il y ajouta celle d'un horloger, qui m'est, pour celle-là, tout à fait incompréhensible! Ce fut dur, mais il y parvint. Il s'en tira à son honneur. Mais la peine que cela lui coûta marqua tellement dans sa vie, à ce pauvre diable de Couyart, que depuis ce temps-là, quand il voulait parler ou d'un raccommodage compliqué dans ses horlogeries, ou de quelque chose de prodigieusement difficile en soi, il disait invariablement toujours: «C'estdifficile, ça, comme descier les fers de Des Touches!»
«Tout cela est à présent bien loin de nous, monsieur de Fierdrap, et le temps, qui a mis son éteignoir sur nos jeunesses, a si bien éteint l'éclat que nous avons eu et le bruit que nous avons fait dans les jours lointains d'autrefois, que cette locution de Couyart: «difficile comme de scier les fers de Des Touches», cette locution qui passe pour un tic de langage du pauvre homme, personne ne sait plus ce qu'elleveut dire; mais, nous trois, Ursule, Sainte et moi, nous le savons!»
Ce n'était pas la première fois qu'une note mélancolique vibrait dans l'histoire de cette noble vieille fille, d'ordinaire si peu mélancolique; mais ce n'était là jamais qu'une note qui passait vite dans ce récit, animé par la gaieté d'un cœur si vaillant.
«Quant au chevalier Des Touches,—reprit-elle après le temps d'étouffer seulement un soupir,—dès qu'il fut rentré dans sa liberté et dans sa force, il nous remercia avec courtoisie. Il nous serra la main à tous. Quand il prit la mienne, comme à l'un des Douze, il me reconnut sous ces habits d'homme que j'avais déjà portés dans d'autres circonstances, mais sous lesquels il ne m'avait pas vue encore. Il ne s'en étonna pas. Qui s'étonnait de quelque chose dans ce temps? Il savait que j'aimais les fusils plus que les fuseaux. Et quelle meilleure occasion pour satisfaire ce goût-là, que la nécessité de vivre de cette vie armée de partisans, qui était alors notre vie?
«—Messieurs,—nous dit-il,—le Roi vous doit un serviteur qui va recommencerson service. Ce soir, j'aurai repris la mer. Le soleil va bientôt décliner; mais il est trop haut encore pour que nous puissions nous montrer sur les chemins réunis et en armes. Il faut nous égailler. Seulement, dans deux heures, nous pouvons nous rejoindre à ce moulin à vent qui est ici à votre droite, sur une hauteur, et qui la couronne, et je vous y donne rendez-vous.
«—C'est leMoulin bleu,—dit La Varesnerie.
«—Bleu, en effet,—reprit sombrement Des Touches;—car c'est dans ce moulin-là, messieurs, que les Bleus m'ont pris par trahison et vous ont donné la peine de me reprendre. J'ai juré dans mon cœur que je leur payerais, argent comptant, cette peine qu'ils vous ont donnée. J'ai juré—fit-il d'une voix éclatante comme le cuivre—que je vengerais la mort deM. Jacques. Vous verrez si je tiendrai mon serment! Avant que ce soleil, qui dit trois heures d'après-midi, ait disparu sous l'horizon, et moi dans la brume des côtes d'Angleterre, je vous donne ma parole de Chouan que leMoulin bleusera devenu leMoulin rouge, et que, dans la mémoire des gensde ces parages, il ne portera plus d'autre nom!»
«Je le regardais pendant qu'il parlait, et jamais, avec sa taille étreinte dans la ceinture de sa jaquette de pilote, il n'avait été plus l'homme de son nom de guerre,la Guêpe; la guêpe qui tirait son dard et qui veut du sang! Il me rappelait aussi ces lionspassantde blason, au râble étroit et nerveux comme celui des plus fines panthères, et onglé, à ce qu'il semble, pour tout déchirer. Sa figure de femme, et que je n'aimais pas, mais que je ne pouvais m'empêcher de trouver belle, respirait, soufflait, aspirait avec une telle férocité la vengeance, qu'elle était cent fois plus terrible que si elle avait été de la plus crâne virilité.
«Tous les Douze, nous tombâmes sous l'action de ce visage de Némésis. Mais La Varesnerie eut probablement la prévision de quelque chose d'épouvantable, qui devait amener d'abominables représailles et noircir un peu davantage la noire réputation des Chouans, qui l'était bien assez comme cela.
«—Et si nous n'allions pas à votrerendez-vous, monsieur,—dit La Varesnerie,—qu'en arriverait-il?
«—Rien, monsieur!»—fit fièrement Des Touches, et dans le gonflement de ses narines je vis passer comme le vent de l'épée. «—Je vous voulais pour témoins d'une justice, mais je n'ai besoin de personne pour faire moi-même ce que j'ai résolu.»
«La Varesnerie réfléchit un instant. Il y avait du chef dans cette tête de La Varesnerie. Il était jeune. Quelque temps après cette époque, M. de Frotté le nomma major.
«—Seul contre plusieurs peut-être,—murmura-t-il.—Non! monsieur, nous vous avons sauvé et nous vous devons au Roi. Nous irons tous; n'est-ce pas, messieurs?»
«Nous en convînmes, baron, et nous nous quittâmes, en prenant des sentiers différents. Je m'en allai, moi, avec ce Juste Le Breton, que vous appelez mon favori, mon frère. Vous avez raison; il l'était, et je n'ai pas besoin d'ajouter lehonni soit qui mal y pense!car avec les grâces de ma personne, qui pouvait mal penser de moi? Juste me disait en marchant:
«—Que va-t-il faire, le chevalier Des Touches? Il a les outrages de deux emprisonnements accumulés sur un cœur diablement altier.»
«Juste, comme moi, s'intéressait à Des Touches parce qu'il ne voyait en lui que ce que j'y voyais uniquement: l'homme de guerre, indifférent à tout ce qui n'était pas la guerre et ses farouches ambitions!
«—Ils l'ont pris par trahison,—continuait Juste.—Il a été livré aux Bleus, mais quand? et comment? et à quel moment? Car Des Touches, c'est la vigilance et c'est l'insomnie!»
«Nous étions si préoccupés de ce qui allait suivre, que nous remontâmes, sans nous apercevoir de la longueur du chemin, les pentes de la hauteur où se trouvait perché leMoulin bleu, comme on l'appelait dans le pays. En proie au magnétisme de la curiosité, de l'idée fixe, du lieu qu'on n'a pas vu et qu'on veut voir, attirés par ce lieu, presque aspirés, comme un enfant qui tombe dans la vague du bord est aspiré par la mer, nous arrivâmes les premiers au lieu du rendez-vous, et nous nous tînmes à quelque distance du moulin à vent en question, attendant nos compagnons,et, probablement avant eux, Des Touches.
«C'était un endroit bien tranquille. Sa hauteur était le résultat d'un mouvement de terrain très doux, mais très continu, qui, par conséquent, ne semblait rien pour les pieds une fois qu'on l'avait atteinte, mais qui était beaucoup pour les yeux, quand, en se retournant, on regardait derrière soi la route par laquelle on était venu. La surface de toute cette hauteur était revêtue d'une herbe courte, mais assez verte. Il y paissait chichement deux ou trois brebis. Il n'y avait là ni un arbre, ni un arbuste, ni une haie, ni un fossé, ni une butte, ni quoi que ce soit qui pût faire obstacle au vent, qui était roi là, qui jouait là parfaitement à son aise et faisait tourner son moulin avec un mouvement d'une lenteur silencieuse. Rien ne craquait ni ne grinçait dans ce moulin aux vastes ailes, dont les toiles tendues palpitaient parfois, à certains souffles plus forts, comme des voiles de navire! C'était donc là leMoulin bleu. Pourquoi l'appelait-onbleu?... Était-ce parce que la porte, les volets, la roue qui fait tourner le toit, et jusqu'à la girouette, tout était de ce bleuqu'on a nommé longtempsbleu de perruquier, par la raison que les perruquiers, depuis saint Louis, dit-on, en badigeonnaient leurs boutiques?
«Tout ce qui n'était pas la muraille du moulin et ses ailes, était de ce bleu pimpant et joyeux qui paraissait plus clair dans le bleu plus foncé du ciel et dans cette chaude lumière que lui envoyait un soleil de cinq heures du soir, qui ne le dorait pas encore. Pourquoi tout ce bleu, inconnu aux moulins à vent de la Normandie? Était-ce pour justifier le jeu de mots, recherché de tous les populaires? C'était le Moulin bleu, c'est-à-dire le moulin qui n'était pas blanc! Le moulinpatriote! La porte coupée faisait en même temps porte et fenêtre, et la partie qui faisait fenêtre était ouverte. Du reste, personne: ni meunier, ni meunière; rien que le moulin dans son large tournoiement solitaire, dont la rotation semblait s'accomplir au fond d'un sac d'ouate, tant elle glissait dans le silence! et dont les ailes courant comme les heures, les unes après les autres, dans ce tournoiement placide et mesuré, ne tremblaient même pas!
«Ce ne fut pas long, ce silence... Unpizzicatode violon s'entendit et passa par la porte à moitié ouverte. Maigre et aigre, c'était une chanterelle qui s'éveillait sous une main qui dormait encore... une main de meunier qui a de la farine de son moulin dans les oreilles, et qui pour cela ne s'entend pas!
«—Quel bon air a ce moulin de la trahison!—dit Juste.—Je ne suis pas surpris que Des Touches lui-même s'y soit trompé!»
«Cependant, lepizzicatocontinuait incertain, vague, endormi, et perceptible seulement à cause du profond silence de cette après-midi d'été et de ce moulin, qui semblait tourner dans le vide! Il y avait vraiment de quoi vous faire partager cette sensation de somnolence dans laquelle évidemment se trouvait plongé ce meunier invisible, qui rêvait de jouer plutôt qu'il ne jouait.
«C'est à ce moment d'une sensation unique pour moi, monsieur de Fierdrap, quand je pense à ce qui l'a suivi, que Des Touches, que nous attendions avec impatience, parut seul sur la piètre pelouse de cette hauteur. Il devançait les dix autresdes Douze, mais il vit que nous étions là, Juste Le Breton et moi. Il nous fit le signe du silence. Il était sans armes et il avait les mains vides. Depuis que nous l'avions quitté, il n'avait pas arraché dans une haie de quoi se faire seulement un bâton!
«Il ouvrit la porte au loquet du moulin et entra... Nous n'entendîmes plus lepizzicato... cela s'arrêtant comme une montre qui faisait, il n'y a qu'une minute,tac,tac, et qui ne va plus...
—Eh bien, ni toi non plus!—dit l'abbé à sa sœur, qui s'était arrêtée, humant l'impression qu'elle produisait; car elle voyait bien qu'elle en produisait une sur M. de Fierdrap et sur son frère.—Va donc! ma sœur. Va donc! et ne nous brûle pas à petit feu.
«—Ce sont nos amis,» fit Juste Le Breton, qui les vit venir,—reprit-elle,—à cet instant que je puis appeler suprême à présent, mais qui n'était alors rempli que d'une anxiété sans nom.
«Quand ils arrivèrent sur la hauteur et qu'ils nous aperçurent:
«Nous venons au rendez-vous,—dit La Varesnerie.—Où est le chevalier?
«—Le voici!»—lui répondis-je, attendu que depuis qu'il était dans le moulin, mes yeux n'avaient cessé de rester braqués sur la porte laissée ouverte derrière lui.
«Il en sortait. Mais pouvait-on dire qu'il était avec quelqu'un? Il tenait par le cou, dans ses deux mains dont il lui faisait une cravate, le meunier du Moulin bleu, grand et pansu, et qu'il traînait ainsi après lui, dans la poussière.
«—Diable!—fit Desfontaines (toujours Vinel-Aunis);—le moulin n'est plus bleu tout seul, c'est aussi le meunier!»
«Quand Des Touches parut sur le seuil du moulin silencieux, d'où personne ne sortit que lui et ce meunier, qui ne semblait pas peser aux mains, qui l'agrafaient, nous crûmes que c'était fini... qu'il l'avait tué... et c'était déjà assez tragique, n'est-ce pas, baron? Mais, bah! nous allions avoir tout à l'heure un bien autre tragique sous les yeux!
«Le meunier s'était évanoui sous les serres de Des Touches. Son sang,—c'était comme un tonneau plein jusqu'à la bonde que cet homme apoplectique,—son sang l'étouffait, mais il vivait sansconnaissance et le chevalier Des Touches, qui connaissait la proportion de la force de son effort à la force de son ennemi, le chevalier Des Touches savait que cet homme immobile vivait...
«—Messieurs,—dit-il,—c'est le traître, c'est le Judas qui m'a livré aux Bleus! Tout ce qui a été massacré à Avranches, Vinel-Aunis probablement tué,M. Jacquesfrappé cette nuit et enterré par vous ce matin, et quinze jours où ils m'ont fait boire l'outrage comme l'eau et dévorer comme du pain les plus infâmes traitements, tout cela doit être mis au compte de cet homme que voilà, et dont le supplice m'appartient...»
«Nous écoutions, croyant qu'il allait faire appel à nos carabines, mais il tenait toujours dans ses mains fermées le cou de cet homme, dont le corps pendait sur le sol et dont il avait la tête énorme appuyée sur sa cuisse, comme si c'eût été un tambour.
«—Messieurs,—reprit-il; il avait peut-être, avec la lucidité du sang-froid qu'il gardait au milieu de tout cela, vu quelques-unes de nos mains se crisper surle canon de nos carabines,—gardez votre poudre pour des soldats... Souvenez-vous, monsieur de La Varesnerie, que je n'ai voulu les Douze de la Délivrance que pour être les témoins de la Justice! Moi seul, je me charge du châtiment... Pierre le Grand, qui me valait bien, que je sache, a été souvent, dans sa vie, à la même minute, le juge et le bourreau.»
«Nul de nous, qui l'entendions et qui le regardions, ne comprenait ce qu'il voulait faire; mais pour tenter seulement de faire ce à quoi il pensait, il fallait être un miracle de force... il fallait être ce qu'il était!... Il resta, d'une main tenant cette tête de taureau du meunier, et il la plaça entre ses deux genoux, en montant brutalement à cheval sur sa nuque... Nous crûmes qu'il allait la luxer. Mais ce n'était pas cela encore, monsieur de Fierdrap! Ce meunier avait une ceinture, une de ces ceintures comme en portent encore les paysans de Normandie, tricots flexibles et forts qui soutiennent les reins de ces hommes de peine, et nous dîmes: «Il va l'étrangler!» en lui voyant dénouer cette ceinture de son autre main. Maisà chaque geste, nous nous trompions!
«Non! ce fut quelque chose d'inattendu et de stupéfiant. Il prit, ayant l'homme entre les genoux, une des ailes du moulin qui passait et il l'arrêta net dans son passage! Ce fut si magnifique de force que nous nous écriâmes...
«Il tenait toujours son aile entre ses deux mains.
«—On vous cite, monsieur Juste Le Breton,—lui dit-il,—comme un des plus forts poignets de tout le Cotentin. Eh bien, seriez-vous homme à me tenir une seule minute cette aile de moulin que je viens d'arrêter?...»
«Juste ne résista pas. Des Touches le saisissait par son amour, son idolâtrie de sa force, par cet enivrement de la Force dont il a été puni plus tard, en tombant sous une blessure de rien... Juste prit avec orgueil l'aile du moulin des mains du chevalier, et, sous le coup de cette rivalité qui décuple les forces humaines, il la contint pendant le temps que Des Touches lia avec sa ceinture le meunier, qu'il avait couché sur toute la longueur de cette aile, laquelle, dès qu'elle ne fut plus contenue, reprit son grand mouvement, mesuré et silencieux.
«Ah! c'était là un carcan étrange, n'est-il pas vrai, baron? une exposition comme on n'en avait jamais vu, que cet homme lié sur son aile de moulin, qui tournait toujours! Le mouvement, l'air qu'il coupait en décrivant ainsi dans les airs le grand orbe de cette aile, qui l'y faisait monter tout à coup pour en redescendre, et en redescendre pour y monter encore, le firent revenir à lui. Il rouvrit les yeux. Le sang qui menaçait de lui faire éclater la face comme le vin trop violent fait éclater le muid, lui retomba le long de son corps et il pâlit... Des Touches eut un mot de marin.