Nous avons vu que la reine, avant de recevoir Andrée, avait lu un billet de madame de La Motte, et qu'elle avait souri.
Ce billet renfermait seulement ces mots, avec toutes les formules possibles de respect:
«Et Votre Majesté peut être assurée qu'il lui sera fait crédit, et que la marchandise sera livrée de confiance.»
Donc, la reine avait souri, et brûlé le petit billet de Jeanne.
Lorsqu'elle se fut un peu assombrie en la société de mademoiselle de Taverney, madame de Misery vint lui annoncer que monsieur de Calonne attendait l'honneur d'être admis auprès d'elle.
Il n'est pas hors de propos d'expliquer ce nouveau personnage au lecteur. L'histoire le lui a assez fait connaître, mais le roman, qui dessine moins exactement les perspectives et les grands traits, donne peut-être un détail plus satisfaisant à l'imagination.
Monsieur de Calonne était un homme d'esprit, d'infiniment d'esprit même, qui, sortant de cette génération de la dernière moitié du siècle, peu habituée aux larmes, bien que raisonneuse, avait pris son parti du malheur suspendu sur la France, mêlait son intérêt à l'intérêt commun, disait comme Louis XV: «Après nous la fin du monde»; et cherchait partout des fleurs pour parer son dernier jour.
Il savait les affaires, était homme de cour. Tout ce qu'il y eut de femmes illustres par leur esprit, leur richesse et leur beauté, il l'avait cultivé par des hommages pareils à ceux que l'abeille rend aux plantes chargées d'arômes et de sucs.
C'était alors le résumé de toutes les connaissances que la conversation de sept à huit hommes et de dix à douze femmes. Monsieur de Calonne avait pu compter avec d'Alembert, raisonner avec Diderot, railler avec Voltaire, rêver avec Rousseau. Enfin il avait été assez fort pour rire au nez de la popularité de monsieur Necker.
Monsieur Necker le sage et le profond, dont le compte-rendu avait paru éclairer toute la France; Calonne l'ayant bien observé sur toutes ses faces, avait fini par le rendre ridicule, aux yeux même de ceux qui le craignaient le plus, et la reine et le roi, que ce nom faisait tressaillir, ne s'étaient accoutumés qu'en tremblant à l'entendre bafouer par un homme d'état élégant, de bonne humeur, qui, pour répondre à tant de beaux chiffres, se contentait de dire: «À quoi bon prouver qu'on ne peut rien prouver.»
En effet, Necker n'avait prouvé qu'une chose, l'impossibilité où il se trouvait de continuer à gérer les finances. Monsieur de Calonne, lui, les accepta comme un fardeau trop léger pour ses épaules, et dès les premiers moments on peut dire qu'il plia sous le faix.
Que voulait monsieur Necker? Des réformes. Ces réformes partielles épouvantaient tous les esprits. Peu de gens y gagnaient, et ceux qui y gagnaient y gagnaient peu de chose; beaucoup, au contraire, y perdaient et y perdaient trop. Quand Necker voulait opérer une juste répartition de l'impôt, quand il entendait frapper les terres de la noblesse et les revenus du clergé, Necker indiquait brutalement une révolution possible. Il fractionnait la nation et l'affaiblissait d'avance quand il eût fallu concentrer toutes ses forces pour l'amener à un résultat général de rénovation.
Ce but, Necker le signalait et le rendait impossible à atteindre, par cela seulement qu'il le signalait. Parler d'une réforme d'abus à ceux qui ne veulent point que ces abus soient réformés, n'est-ce pas s'exposer à l'opposition des intéressés? Faut-il prévenir l'ennemi de l'heure à laquelle on donnera l'assaut à une place?
C'est ce que Calonne avait compris, plus réellement ami de la nation, en cela, que le Genevois Necker, plus ami, disons-nous, quant aux faits accomplis, car, au lieu de prévenir un mal inévitable, Galonne accélérait l'invasion du fléau.
Son plan était hardi, gigantesque, sûr; il s'agissait d'entraîner en deux ans vers la banqueroute le roi et la noblesse, qui l'eussent retardée de dix ans; puis la banqueroute étant faite, de dire: «Maintenant, riches, payez pour les pauvres, car ils ont faim et dévoreront ceux qui ne les nourriront pas.»
Comment le roi ne vit-il pas tout d'abord les conséquences de ce plan ou ce plan lui-même? Comment lui, qui avait frémi de rage en lisant le compte-rendu, ne frissonna-t-il pas en devinant son ministre? Comment ne choisit-il pas entre les deux systèmes, et préféra-t-il se laisser aller à l'aventure? C'est le seul compte réel que Louis XVI, homme politique, ait à régler avec la postérité. C'était ce fameux principe auquel s'oppose toujours quiconque n'a pas assez de puissance pour couper le mal alors qu'il est invétéré.
Mais pour que le bandeau se soit épaissi de la sorte aux yeux du roi; pour que la reine, si clairvoyante et si nette dans ses aperçus, se soit montrée aussi aveugle que son époux sur la conduite du ministre, l'histoire, on devrait plutôt dire le roman, c'est ici qu'il est le bienvenu, va donner quelques détails indispensables.
Monsieur de Calonne entra chez la reine.
Il était beau, grand de taille et noble de manières; il savait faire rire les reines et pleurer ses maîtresses. Bien assuré que Marie-Antoinette l'avait mandé pour un besoin urgent, il arrivait le sourire sur les lèvres. Tant d'autres fussent venus avec une mine renfrognée pour doubler plus tard le mérite de leur consentement!
La reine aussi fut bien gracieuse, elle fit asseoir le ministre et parla d'abord de mille choses qui n'étaient rien.
—Avons-nous de l'argent, dit-elle ensuite, mon cher monsieur de Calonne?
—De l'argent? s'écria monsieur de Calonne, mais certainement, madame, que nous en avons, nous en avons toujours.
—Voilà qui est merveilleux, reprit la reine, je n'ai jamais connu que vous pour répondre ainsi à des demandes d'argent; comme financier vous êtes incomparable.
—Quelle somme faut-il à Votre Majesté? répliqua Calonne.
—Expliquez-moi d'abord, je vous en prie, comment vous avez fait pour trouver de l'argent là où monsieur Necker disait si bien qu'il n'y en avait pas?
—Monsieur Necker avait raison, madame, il n'y avait plus d'argent dans les coffres, et cela est si vrai que, le jour de mon avènement au ministère, le 5 novembre 1783, on n'oublie pas ces choses-là, madame, en cherchant le trésor public, je ne trouvai dans la caisse que deux sacs de douze cents livres. Il n'y avait pas un denier de moins.
La reine se mit à rire.
—Eh bien! dit-elle.
—Eh bien! madame, si monsieur Necker, au lieu de dire: «Il n'y a plus d'argent», se fût mis à emprunter, comme je l'ai fait, cent millions la première année, et cent vingt-cinq la seconde; s'il était sûr, comme je le suis, d'un nouvel emprunt de quatre-vingt millions pour la troisième, monsieur Necker eût été un vrai financier; tout le monde peut dire: «Il n'y a plus d'argent dans la caisse»; mais tout le monde ne sait pas répondre: «Il y en a.»
—C'est ce que je vous disais; c'est sur quoi je vous félicitais, monsieur. Comment paiera-t—on? voilà la difficulté.
—Oh! madame, répondit Calonne avec un sourire dont nul œil humain ne pouvait mesurer la profonde, l'effrayante signification, je vous réponds bien qu'on paiera.
—Je m'en rapporte à vous, dit la reine, mais causons toujours finances; avec vous, c'est une science pleine d'intérêt; ronce chez les autres, elle est un arbre à fruits chez vous.
Calonne s'inclina.
—Avez-vous quelques nouvelles idées? demanda la reine; donnez m'en la primeur, je vous en prie.
—J'ai une idée, madame, qui mettra vingt millions dans la poche des Français, et sept ou huit millions dans la vôtre; pardon, dans la caisse de Sa Majesté.
—Ces millions seront les bienvenus ici et là. Par où arriveront-ils?
—Votre Majesté n'ignore pas que la monnaie d'or n'a point la même valeur dans tous les états de l'Europe?
—Je le sais. En Espagne, l'or est plus cher qu'en France.
—Votre Majesté a parfaitement raison, et c'est un plaisir que de causer finances avec elle. L'or vaut en Espagne, depuis cinq à six ans, dix-huit onces de plus par marc qu'en France. Il en résulte que les exportateurs gagnent sur un marc d'or qu'ils exportent de France en Espagne la valeur de quatorze onces d'argent à peu près.
—C'est considérable! dit la reine.
—Si bien que, dans un an, continua le ministre, si les capitalistes savaient ce que je sais, il n'y aurait plus chez nous un seul louis d'or.
—Vous allez empêcher cela?
—Immédiatement, madame; je vais hausser la valeur de l'or à quinze marcs quatre onces, un quinzième de bénéfice. Votre Majesté comprend que pas un louis ne restera dans les coffres, quand on saura qu'à la Monnaie ce bénéfice est donné aux porteurs d'or. La refonte de cette monnaie se fera donc, et dans le marc d'or, qui contient aujourd'hui trente louis, nous en trouverons trente-deux.
—Bénéfice présent, bénéfice futur, s'écria la reine. C'est une idée charmante et qui fera fureur.
—Je le crois, madame, et je suis bien heureux qu'elle ait si complètement obtenu votre approbation.
—Ayez-en toujours de pareilles, et je suis bien certaine alors que vous paierez toutes nos dettes.
—Permettez-moi, madame, dit le ministre, d'en revenir à ce que vous désirez de moi.
—Serait-il possible, monsieur, d'avoir en ce moment....
—Quelle somme?
—Oh! beaucoup trop forte peut-être.
Calonne sourit d'une manière qui encouragea la reine.
—Cinq cent mille livres, dit-elle.
—Ah! madame, s'écria-t-il, quelle peur Votre Majesté m'a faite; j'ai cru qu'il s'agissait d'une vraie somme.
—Vous pouvez donc?
—Assurément.
—Sans que le roi....
—Ah! madame, voilà qui est impossible; tous mes comptes sont chaque mois soumis au roi; mais il n'y a pas d'exemples que le roi les ait lus, et je m'en honore.
—Quand pourrai-je compter sur cette somme?
—Quel jour Votre Majesté en a-t-elle besoin?
—Au cinq du mois prochain seulement.
—Les comptes seront ordonnancés le deux; vous aurez votre argent le trois, madame.
—Monsieur de Calonne, merci.
—Mon plus grand bonheur est de plaire à Votre Majesté. Je la supplie de ne jamais se gêner avec ma caisse. Ce sera un plaisir tout d'amour-propre pour son contrôleur-général des finances.
Il s'était levé, avait salué gracieusement; la reine lui donna sa main à baiser.
—Un mot encore, dit-elle.
—J'écoute, madame.
—Cet argent me coûte un remords.
—Un remords... dit-il.
—Oui. C'est pour satisfaire un caprice.
—Tant mieux, tant mieux.... Sur la somme, alors, il y aura au moins moitié de vrais bénéfices pour notre industrie, notre commerce ou nos plaisirs.
—Au fait, c'est vrai, murmura la reine, et vous avez une façon charmante de me consoler, monsieur.
—Dieu soit loué! madame; n'ayons jamais d'autres remords que ceux de Votre Majesté, et nous irons droit au paradis.
—C'est que, voyez-vous, monsieur de Calonne, ce serait trop cruel pour moi de faire payer mes caprices au pauvre peuple.
—Eh bien! dit le ministre en appuyant avec son sourire sinistre sur chacune de ses paroles, n'ayons donc plus de scrupules, madame, car, je vous le jure, ce ne sera jamais le pauvre peuple qui paiera.
—Pourquoi? dit la reine surprise.
—Parce que le pauvre peuple n'a plus rien, répondit imperturbablement le ministre, et que là où il n'y a rien le roi perd ses droits.
Il salua et sortit.
À peine monsieur de Calonne traversait-il la galerie pour retourner chez lui, que l'ongle d'une main pressée gratta la porte du boudoir de la reine.
Jeanne parut.
—Madame, dit-elle, il est là.
—Le cardinal? demanda la reine, un peu étonnée du mot il, qui signifie tant de choses prononcé par une femme.
Elle n'acheva pas, Jeanne avait déjà introduit monsieur de Rohan et pris congé, en serrant à la dérobée la main du protecteur protégé.
Le prince se trouva seul à trois pas de la reine, à laquelle il fit bien respectueusement les saluts obligés.
La reine, voyant cette réserve pleine de tact, fut touchée; elle tendit sa main au cardinal, qui n'avait pas encore levé les yeux sur elle.
—Monsieur, dit-elle, on m'a rapporté de vous un trait qui efface bien des torts.
—Permettez-moi, dit le prince en tremblant d'une émotion qui n'était pas affectée, permettez-moi, madame, de vous affirmer que les torts dont parle Votre Majesté seraient bien atténués par un mot d'explication entre elle et moi.
—Je ne vous défends point de vous justifier, répliqua la reine avec dignité, mais ce que vous me diriez jetterait une ombre sur l'amour et le respect que j'ai pour mon pays et ma famille. Vous ne pouvez vous disculper qu'en me blessant, monsieur le cardinal. Mais tenez, ne touchons pas à ce feu mal éteint, peut-être il brûlerait encore vos doigts ou les miens; vous voir sous le nouveau jour qui vous a révélé à moi, obligeant, respectueux, dévoué....
—Dévoué jusqu'à la mort, interrompit le cardinal.
—À la bonne heure. Mais, fit Marie-Antoinette en souriant, jusqu'à présent, il ne s'agit que de la ruine. Vous me seriez dévoué jusqu'à la ruine, monsieur le cardinal? C'est fort beau, bien assez beau. Heureusement, j'y mets bon ordre. Vous vivrez et vous ne serez pas ruiné, à moins que, comme on le dit, vous ne vous ruiniez vous-même.
—Madame....
—Ce sont vos affaires. Toutefois, en amie, puisque nous voilà bons amis, je vous donnerai un conseil: soyez économe, c'est une vertu pastorale; le roi vous aimera mieux économe que prodigue.
—Je deviendrai avare pour plaire à Votre Majesté.
—Le roi, reprit la reine avec une nuance délicate, n'aime pas non plus les avares.
—Je deviendrai ce que Votre Majesté voudra, interrompit le cardinal avec une passion mal déguisée.
—Je vous disais donc, coupa brusquement la reine, que vous ne seriez pas ruiné par mon fait. Vous avez répondu pour moi, je vous en remercie, mais j'ai de quoi faire honneur à mes engagements; ne vous occupez donc plus de ces affaires qui, à partir du premier paiement, ne regarderont que moi.
—Pour que l'affaire soit terminée, madame, dit alors le cardinal en s'inclinant, il me reste à offrir le collier à Votre Majesté.
En même temps, il tira de sa poche l'écrin, qu'il présenta à la reine.
Elle ne le regarda même pas, ce qui accusait chez elle un bien grand désir de le voir, et tremblante de joie elle le déposa sur un chiffonnier, mais sous sa main.
Le cardinal essaya ensuite quelques propos de politesse qui furent très bien reçus, puis revint sur ce qu'avait dit la reine à propos de leur réconciliation.
Mais, comme elle s'était promis de ne pas regarder les diamants devant lui, et qu'elle brûlait de les voir, elle ne l'écouta plus qu'avec distraction.
Par distraction aussi elle lui abandonna sa main, qu'il baisa d'un air transporté. Alors il prit congé croyant gêner, ce qui le combla de joie. Un simple ami ne gêne jamais, un indifférent moins encore.
Ainsi se passa cette entrevue, qui ferma toutes les plaies du cœur du cardinal. Il sortit de chez la reine, enthousiasmé, ivre d'espérance, et prêt à prouver à madame de La Motte une reconnaissance sans bornes pour la négociation qu'elle avait si heureusement menée à bien.
Jeanne l'attendait dans son carrosse, cent pas en avant de la barrière; elle reçut la protestation ardente de son amitié.
—Eh bien! dit-elle, après la première explosion de cette gratitude, serez-vous Richelieu ou Mazarin? La lèvre autrichienne vous a-t-elle donné des encouragements d'ambition ou de tendresse? Êtes-vous lancé dans la politique ou dans l'intrigue?
—Ne riez pas, chère comtesse, dit le prince; je suis fou de bonheur.
—Déjà!
—Assistez-moi, et dans trois semaines je puis tenir un ministère.
—Peste! dans trois semaines; comme c'est long; l'échéance des premiers engagements est fixée à quinze jours d'ici.
—Oh! tous les bonheurs arrivent à la fois: la reine a de l'argent, elle paiera; j'aurai eu le mérite de l'intention, seulement. C'est trop peu, comtesse, d'honneur! c'est trop peu. Dieu m'est témoin que j'eusse payé bien volontiers cette réconciliation au prix de cinq cent mille livres.
—Soyez tranquille, interrompit la comtesse en souriant, vous aurez ce mérite-là par-dessus les autres. Y tenez-vous beaucoup?
—J'avoue que je le préférerais; la reine devenue mon obligée....
—Monseigneur, quelque chose me dit que vous jouirez de cette satisfaction. Vous y êtes-vous préparé?
—J'ai fait vendre mes derniers biens et engagé pour l'année prochaine mes revenus et mes bénéfices.
—Vous avez les cinq cent mille livres, alors?
—Je les ai; seulement, après ce paiement fait, je ne saurai plus comment faire.
—Ce paiement, s'écria Jeanne, nous donne un trimestre de tranquillité. En trois mois, que d'événements, bon Dieu!
—C'est vrai; mais le roi me fait dire de ne plus faire de dettes.
—Un séjour de deux mois au ministère vous mettra tous vos comptes au net.
—Oh! comtesse....
—Ne vous révoltez pas. Si vous ne le faisiez pas, vos cousins le feraient.
—Vous avez toujours raison. Où allez-vous?
—Retrouver la reine, savoir l'effet qu'a produit votre présence.
—Très bien. Moi je retourne à Paris.
—Pourquoi? Vous seriez revenu au jeu ce soir. C'est d'une bonne tactique; n'abandonnez pas le terrain.
—Il faut malheureusement que je me trouve à un rendez-vous que j'ai reçu ce matin avant de partir.
—Un rendez-vous?
—Assez sérieux, si j'en juge par le contenu du billet qu'on m'a fait tenir. Voyez....
—Une écriture d'homme! dit la comtesse.
Et elle lut:
«Monseigneur, quelqu'un veut vous entretenir du recouvrement d'une somme importante. Cette personne se présentera ce soir chez vous, à Paris, pour obtenir l'honneur d'une audience.»
—Anonyme.... Un mendiant.
—Non, comtesse, on ne s'expose pas de gaieté de cœur à être bâtonné par mes gens pour s'être joué de moi.
—Vous croyez?
—Je ne sais pourquoi, mais il me semble que je connais cette écriture.
—Allez donc, monseigneur; d'ailleurs, on ne risque jamais grand-chose avec les gens qui promettent de l'argent. Ce qu'il y aurait de pis, ce serait qu'ils ne payassent pas. Adieu, monseigneur.
—Comtesse, au bonheur de vous revoir.
—À propos, monseigneur, deux choses.
—Lesquelles?
—Si, par hasard, il allait vous rentrer inopinément une grosse somme?
—Eh bien! comtesse?
—Quelque chose de perdu; une trouvaille! un trésor!
—Je vous entends, espiègle, part à deux, voulez-vous dire?
—Ma foi! monseigneur....
—Vous me portez bonheur, comtesse; pourquoi ne vous en tiendrais je pas compte? Ce sera fait. L'autre chose à présent?
—La voici. Ne vous mettez pas à entamer les cinq cent mille livres.
—Oh! ne craignez rien.
Et ils se séparèrent. Puis le cardinal revint à Paris dans une atmosphère de félicités célestes.
La vie changeait de face pour lui en effet depuis deux heures. S'il n'était qu'amoureux, la reine venait de lui donner plus qu'il n'aurait osé espérer d'elle; s'il était ambitieux, elle lui faisait espérer plus encore.
Le roi, habilement conduit par sa femme, devenait l'instrument d'une fortune que désormais rien ne pourrait arrêter. Le prince Louis se sentait plein d'idées; il avait autant de génie politique que pas un de ses rivaux, il entendait la question d'amélioration, il ralliait le clergé au peuple pour former une de ces solides majorités qui gouvernent longtemps par la force et par le droit.
Mettre à la tête de ce mouvement de réforme la reine, qu'il adorait, et dont il eût changé la désaffection toujours croissante en une popularité sans égale: tel était le rêve du prélat, et ce rêve, un seul mot tendre de la reine Marie-Antoinette pouvait le changer en une réalité.
Alors, l'étourdi renonçait à ses faciles triomphes, le mondain se faisait philosophe, l'oisif devenait un travailleur infatigable. C'est une tâche aisée pour les grands caractères que de changer la pâleur des débauchés contre la fatigue de l'étude. Monsieur de Rohan fût allé loin, traîné par cet attelage ardent que l'on nomme l'amour et l'ambition.
Il se crut à l'œuvre dès son retour à Paris, brûla d'un coup une caisse de billets amoureux, appela son intendant pour ordonner des réformes, fit tailler des plumes par un secrétaire pour écrire des mémoires sur la politique de l'Angleterre, qu'il comprenait à merveille, et, depuis une heure au travail, il commençait à rentrer dans la possession de lui-même, lorsqu'un coup de sonnette l'avertit, dans son cabinet, qu'une visite importante lui arrivait.
Un huissier parut.
—Qui est là? demanda le prélat.
—La personne qui a écrit ce matin à monseigneur.
—Sans signer?
—Oui, monseigneur.
—Mais cette personne a un nom. Demandez-le-lui.
L'huissier revint le moment d'après:
—Monsieur le comte de Cagliostro, dit-il.
Le prince tressaillit.
—Qu'il entre.
Le comte entra, les portes se refermèrent derrière lui.
—Grand Dieu! s'écria le cardinal, qu'est-ce que je vois?
—N'est-ce pas, monseigneur, dit Cagliostro avec un sourire, que je ne suis guère changé?
—Est-il possible... murmura monsieur de Rohan, Joseph Balsamo vivant, lui qu'on disait mort dans cet incendie. Joseph Balsamo....
—Comte de Foenix, vivant, oui, monseigneur, et vivant plus que jamais.
—Mais, monsieur, sous quel nom vous présentez-vous alors... et pourquoi n'avoir pas gardé l'ancien?
—Précisément, monseigneur, parce qu'il est ancien et qu'il rappelle, à moi d'abord, aux autres ensuite, trop de souvenirs tristes ou gênants. Je ne parle que de vous, monseigneur; dites-moi, n'eussiez-vous pas refusé la porte à Joseph Balsamo?
—Moi! mais, non, monsieur, non.
Et le cardinal, encore stupéfait, n'offrait pas même un siège à Cagliostro.
—C'est qu'alors, reprit celui-ci, Votre Éminence a plus de mémoire et de probité que tous les autres hommes ensemble.
—Monsieur, vous m'avez autrefois rendu un tel service....
—N'est-ce pas, monseigneur, interrompit Balsamo, que je n'ai pas changé d'âge, et que je suis un bien bel échantillon des résultats de mes gouttes de vie.
—Je le confesse, monsieur, mais vous êtes au-dessus de l'humanité, vous qui dispensez libéralement l'or et la santé à tous.
—La santé, je ne dis pas, monseigneur; mais l'or... non, oh! non pas....
—Vous ne faites plus d'or?
—Non, monseigneur!
—Et mais pourquoi?
—Parce que j'ai perdu la dernière parcelle d'un ingrédient indispensable que mon maître, le sage Althotas, m'avait donné après sa sortie d'Égypte. La seule recette que je n'aie jamais eue en propre.
—Il l'a gardée?
—Non... c'est-à-dire oui, gardée ou emportée dans le tombeau, comme vous voudrez.
—Il est mort.
—Je l'ai perdu.
—Comment n'avez-vous pas prolongé la vie de cet homme, indispensable receleur de l'indispensable recette, vous qui vous êtes gardé vivant et jeune depuis des siècles, à ce que vous dites?
—Parce que je puis tout contre la maladie, contre la blessure, mais rien contre l'accident qui tue sans qu'on m'appelle.
—Et c'est un accident qui a terminé les jours d'Althotas!
—Vous avez dû l'apprendre, puisque vous saviez ma mort, à moi.
—Cet incendie de la rue Saint-Claude, dans lequel vous avez disparu....
—A tué Althotas tout seul, ou plutôt le sage, fatigué de la vie, a voulu mourir.
—C'est étrange.
—Non, c'est naturel. Moi, j'ai songé cent fois à en finir de vivre à mon tour.
—Oui, mais vous y avez persisté, cependant.
—Parce que j'ai choisi un état de jeunesse dans lequel la belle santé, les passions, les plaisirs du corps me procurent encore quelque distraction; Althotas, au contraire, avait choisi l'état de vieillesse.
—Il fallait qu'Althotas fît comme vous.
—Non pas, il était un homme profond et supérieur, lui; de toutes les choses de ce monde, il ne voulait que la science. Et cette jeunesse au sang impérieux, ces passions, ces plaisirs, l'eussent détourné de l'éternelle contemplation; monseigneur, il importe d'être exempt toujours de fièvre; pour bien penser, il faut pouvoir s'absorber dans une somnolence imperturbable.
«Le vieillard médite mieux que le jeune homme, aussi quand la tristesse le prend, n'y a-t-il plus de remède. Althotas est mort victime de son dévouement à la science. Moi, je vis comme un mondain, je perds mon temps et ne fais absolument rien. Je suis une plante... je n'ose dire une fleur; je ne vis pas, je respire.
—Oh! murmura le cardinal, avec l'homme ressuscité, voilà tous mes étonnements qui renaissent. Vous me rendez, monsieur, à ce temps où la magie de vos paroles, où le merveilleux de vos actions doublaient toutes mes facultés, et rehaussaient à mes yeux la valeur d'une créature. Vous me rappelez les vieux rêves de ma jeunesse. Il y a dix ans, savez—vous, que vous m'ayez apparu.
—Je le sais, nous avons bien baissé tous deux, allez. Monseigneur, moi je ne suis plus un sage, mais un savant. Vous, vous n'êtes plus un beau jeune homme, mais un beau prince. Vous souvient-il, monseigneur, de ce jour où dans mon cabinet, rajeuni aujourd'hui par les tapisseries, je vous promettais l'amour d'une femme dont ma voyante avait consulté les blonds cheveux?
Le cardinal pâlit, puis rougit tout à coup. La terreur et la joie venaient de suspendre successivement les battements de son cœur.
—Je me souviens, dit-il, mais avec confusion....
—Voyons, fit Cagliostro en souriant, voyons si je pourrais encore passer pour un magicien. Attendez que je me fixe sur cette idée.
Il réfléchit.
—Cette blonde enfant de vos rêves amoureux, dit-il après un silence, où est-elle? Que fait-elle? Ah! parbleu! je la vois; oui... et vous-même l'avez vue aujourd'hui. Il y a plus encore, vous sortez d'auprès d'elle.
Le cardinal appuya une main glacée sur son cœur palpitant.
—Monsieur, dit-il si bas que Cagliostro l'entendit à peine, par grâce....
—Voulez-vous que nous parlions d'autre chose? fit le devin avec courtoisie. Oh! je suis bien à vos ordres, monseigneur. Disposez de moi, je vous prie.
Et il s'étendit assez librement sur un sofa que le cardinal avait oublié de lui indiquer depuis le commencement de cette intéressante conversation.
Le cardinal regardait faire son hôte d'un air presque hébété.
—Eh bien! fit celui-ci, maintenant que nous avons renouvelé connaissance, monseigneur, causons si vous voulez.
—Oui, reprit le prélat se remettant peu à peu, oui, causons de ce recouvrement, que... que....
—Que je vous indiquais dans ma lettre, n'est-ce pas? Votre éminence a hâte de savoir....
—Oh! c'était un prétexte, n'est-ce pas, à ce que je présume, du moins.
—Non, monseigneur, pas le moins du monde, c'était une réalité, et des plus sérieuses, je vous assure. Ce recouvrement vaut tout à fait la peine d'être effectué, attendu qu'il s'agit de cinq cent mille livres, et que cinq cent mille livres c'est une somme.
—Et une somme que vous m'avez gracieusement prêtée, même, s'écria le cardinal en laissant apparaître sur son visage une légère pâleur.
—Oui, monseigneur, que je vous ai prêtée, dit Balsamo; j'aime à voir dans un grand prince comme vous une si bonne mémoire.
Le cardinal avait reçu le coup, il sentait une sueur froide descendre de son front à ses joues.
—J'ai cru un moment, dit-il en essayant de sourire, que Joseph Balsamo, l'homme surnaturel, avait emporté sa créance dans la tombe, comme il avait jeté mon reçu dans le feu.
—Monseigneur, répondit gravement le comte, la vie de Joseph Balsamo est indestructible, comme l'est cette feuille de papier que vous croyiez anéantie.
«La mort ne peut rien contre l'élixir de vie, le feu ne peut rien contre l'amiante.
—Je ne comprends pas, dit le cardinal, à qui un éblouissement passait devant les yeux.
—Vous allez comprendre, monseigneur, j'en suis sûr, dit Cagliostro.
—Comment cela?
—En reconnaissant votre signature.
Et il offrit un papier plié au prince, qui, même avant de l'ouvrir, s'écria:
—Mon reçu!
—Oui, monseigneur, votre reçu, répondit Cagliostro, avec un léger sourire, mitigé encore par une froide révérence.
—Vous l'avez brûlé cependant, monsieur, j'en ai vu la flamme.
—J'ai jeté ce papier dans le feu, c'est vrai, dit le comte, mais comme je vous l'ai dit, monseigneur, le hasard a voulu que vous ayez écrit sur un morceau d'amiante, au lieu d'écrire sur un papier ordinaire, de sorte que j'ai retrouvé le reçu intact sur les charbons consumés.
—Monsieur, dit le cardinal avec une certaine hauteur, car il croyait voir dans la représentation de ce reçu une marque de défiance, monsieur, croyez bien que je n'eusse pas plus renié ma dette sans ce papier, que je ne la renie avec ce papier; ainsi vous avez eu tort de me tromper.
—Moi, vous tromper, monseigneur, je n'en ai pas eu un instant l'intention, je vous jure.
Le cardinal fit un signe de tête.
—Vous m'avez fait croire, monsieur, dit-il, que le gage était anéanti.
—Pour vous laisser la jouissance calme et heureuse des cinq cent mille livres, répondit à son tour Balsamo, avec un léger mouvement d'épaules.
—Mais enfin, monsieur, continua le cardinal, comment, pendant dix années, avez-vous laissé une pareille somme en souffrance?
—Je savais, monseigneur, chez qui elle était placée. Les événements, le jeu, les voleurs, m'ont successivement dépouillé de tous mes biens. Mais sachant que j'avais cet argent en sûreté, j'ai patienté et attendu jusqu'au dernier moment.
—Et le dernier moment est arrivé?
—Hélas! oui, monseigneur!
—De sorte que vous ne pouvez plus patienter ni attendre.
—C'est, en effet, chose impossible pour moi, répondit Cagliostro.
—Ainsi vous me redemandez votre argent?
—Oui, monseigneur.
—Dès aujourd'hui.
—S'il vous plaît?
Le cardinal garda un silence tout palpitant de désespoir.
Puis, d'une voix altérée:
—Monsieur le comte, dit-il, les malheureux princes de la terre n'improvisent point des fortunes aussi rapides que vous autres enchanteurs, qui commandez aux esprits de ténèbres et de lumières.
—Oh! monseigneur, dit Cagliostro, croyez bien que je ne vous eusse pas demandé cette somme si je n'avais su d'avance que vous l'aviez.
—J'ai cinq cent mille livres, moi! s'écria le cardinal.
—Trente mille livres en or, dix mille en argent, et le reste en bons de caisse.
Le cardinal pâlit.
—Lesquels sont là dans cette armoire de Boule, continua Cagliostro
—Oh! monsieur, vous savez cela?
—Oui, monseigneur, et je sais aussi tout ce qu'il vous a fallu faire de sacrifices pour vous procurer cette somme. J'ai ouï dire même que vous avez acheté cet argent deux fois sa valeur.
—Oh! c'est bien vrai, cela.
—Mais....
—Mais?... s'écria le malheureux prince.
—Mais moi, monseigneur, continua Cagliostro, depuis dix ans, j'ai vingt fois failli mourir de faim ou d'embarras à côté de ce papier, qui représentait pour moi un demi-million; et cependant, pour ne point vous troubler, j'ai attendu. Je crois donc que nous sommes à peu près quittes, monseigneur.
—Quittes, monsieur! s'écria le prince; oh! ne dites pas que nous sommes quittes, puisqu'il vous reste l'avantage de m'avoir si généreusement prêté une somme de cette importance; quittes! oh! non! non! je suis et demeurerai éternellement votre obligé. Seulement, monsieur le comte, je vous demande pourquoi vous, qui pouviez depuis dix ans me redemander cette somme, vous avez gardé le silence? Pendant ces dix ans, j'eusse eu vingt occasions de vous rendre cet argent sans me gêner.
—Tandis qu'aujourd'hui?... demanda Cagliostro.
—Oh! aujourd'hui je ne vous cache point, s'écria le prince, que cette restitution que vous exigez, car vous l'exigez, n'est-ce pas?
—Hélas! monseigneur.
—Eh bien! me gêne horriblement.
Cagliostro fit de la tête et des épaules un petit mouvement qui signifiait. «Que voulez-vous, monseigneur, cela est ainsi et ne peut être autrement.»
—Mais vous qui devinez tout, s'écria le prince; vous qui savez lire au fond des cœurs, et même au fond des armoires, ce qui est quelquefois bien pis, vous n'en êtes probablement pas à apprendre pourquoi je tiens tant à cet argent, et quel est l'usage mystérieux et sacré auquel je le destine?
—Vous vous trompez, monseigneur, dit Cagliostro d'un ton glacial; non, je ne m'en doute pas, et mes secrets, à moi, m'ont rapporté assez de chagrins, de déceptions et de misères, pour que je n'aille point m'occuper des secrets d'autrui, à moins qu'ils ne m'intéressent. Il m'intéressait de savoir si vous aviez de l'argent ou si vous n'en aviez pas, attendu que j'avais de l'argent à réclamer de vous. Mais sachant une fois que vous aviez cet argent, peu m'importait de savoir à quoi vous le destiniez. D'ailleurs, monseigneur, si je savais en ce moment la cause de votre embarras, elle me paraîtrait peut-être fort grave et tellement respectable que j'aurais la faiblesse de temporiser encore, ce qui, dans les circonstances présentes, je vous le répète, m'occasionnerait le plus grand préjudice. Je préfère donc ignorer.
—Oh! monsieur, s'écria le cardinal dont ces dernières paroles venaient de réveiller l'orgueil et la susceptibilité, ne croyez pas au moins que je veuille vous apitoyer sur mes embarras personnels; vous avez vos intérêts: ils sont représentés et garantis par ce billet; ce billet est signé de ma main, c'est assez. Vous allez avoir vos cinq cent mille livres.
Cagliostro s'inclina.
—Je sais bien, continua le cardinal dévoré par la douleur de perdre en une minute tant d'argent, péniblement amassé, je sais, monsieur, que ce papier n'est qu'une reconnaissance de la dette, et ne fixe pas d'échéance au paiement.
—Votre Éminence veut-elle m'excuser, répliqua le comte; mais je m'en rapporte à la lettre de ce reçu, et j'y vois écrit:
«Je reconnais avoir reçu de monsieur Joseph Balsamo la somme de 500 000 livres, que je lui paierai sur sa première demande.
«Signé, Louis DE ROHAN»
Le cardinal frissonna de tous ses membres; il avait oublié non seulement la dette, mais encore les termes dans lesquels elle était reconnue.
—Vous voyez, monseigneur, continua Balsamo, que je ne demande pas l'impossible, moi. Vous ne pouvez pas soit. Seulement, je regrette que Votre éminence paraisse oublier que la somme a été donnée par Joseph Balsamo spontanément, dans une heure suprême; et cela à qui, à monsieur de Rohan, qu'il ne connaissait pas. Voilà, ce me semble, un de ces procédés de grand seigneur que monsieur de Rohan, si grand seigneur de toute manière, eût pu imiter pour la restitution. Mais vous avez jugé que cela ne devait point se faire ainsi, n'en parlons plus; je reprends mon billet. Adieu, monseigneur.
Et Cagliostro ploya froidement le papier et s'apprêta à le remettre dans sa poche.
Le cardinal l'arrêta.
—Monsieur le comte, dit-il, un Rohan ne souffre pas que personne au monde lui donne des leçons de générosité. D'ailleurs, ici, ce serait tout simplement une leçon de probité. Donnez—moi ce billet, monsieur, je vous prie, afin que je le paie.
Ce fut Cagliostro alors qui, à son tour, parut hésiter.
En effet, le visage pâle, les yeux gonflés, la main vacillante du cardinal semblaient émouvoir en lui une compassion très vive.
Le cardinal, tout fier qu'il fût, comprit cette bonne pensée de Cagliostro. Un moment il espéra qu'elle serait suivie d'un bon résultat.
Mais soudain l'œil du comte s'endurcit, un nuage courut entre ses sourcils froncés, et il tendit la main et le billet au cardinal.
Monsieur de Rohan, frappé au cœur, ne perdit pas un instant; il se dirigea vers l'armoire qu'avait signalée Cagliostro, et en tira une liasse de billets sur la caisse des eaux et forêts; puis il indiqua du doigt plusieurs sacs d'argent, et tira un tiroir plein d'or.
—Monsieur le comte, dit-il, voici vos cinq cent mille livres; seulement, je vous dois encore à cette heure deux cent cinquante autres mille livres pour les intérêts, en admettant que vous refusiez l'intérêt composé, qui ferait une somme plus considérable encore. Je vais faire faire les comptes par mon intendant, et vous donner des sûretés pour ce paiement en vous priant de vouloir bien m'accorder du temps.
—Monseigneur, répondit Cagliostro, j'ai prêté cinq cent mille livres à monsieur de Rohan. Monsieur de Rohan me doit cinq cent mille livres, et pas autre chose. Si j'eusse désiré toucher des intérêts, je les eusse stipulés dans le reçu. Mandataire ou héritier de Joseph Balsamo, comme il vous plaira, car Joseph Balsamo est bien mort, je ne dois accepter que les sommes énoncées dans la reconnaissance; vous me les payez, je les reçois et vous remercie, en vous priant d'accepter mes respectueuses révérences. Je prends donc les billets, monseigneur, et comme j'ai instamment besoin de la somme tout entière dans la journée, j'enverrai prendre l'or et l'argent que je vous prie de me tenir prêts.
Et sur ces mots, auxquels le cardinal ne trouvait rien à répondre, Cagliostro mit la liasse de billets dans sa poche, salua respectueusement le prince, aux mains duquel il laissa le billet, et sortit.
—Le malheur n'est que pour moi, soupira monsieur de Rohan, après le départ de Cagliostro, puisque la reine est en mesure de payer, et qu'à elle, au moins, un Joseph Balsamo inattendu ne viendra pas réclamer un arriéré de cinq cent mille livres.
C'était l'avant-veille du premier paiement indiqué par la reine. Monsieur de Calonne n'avait pas encore tenu ses promesses. Ses comptes n'étaient point signés du roi.
C'est que le ministre avait eu beaucoup de choses à faire. Il avait un peu oublié la reine. Elle, de son côté, ne pensait pas qu'il fût de sa dignité de rafraîchir la mémoire au contrôleur des finances. Ayant reçu sa promesse, elle attendait.
Cependant, elle commençait à s'inquiéter et à s'informer, à chercher les moyens de parler à monsieur de Calonne sans compromettre la reine, quand un billet lui vint du ministre.
«Ce soir, disait-il, l'affaire dont Votre Majesté m'a fait l'honneur de me charger sera signée au Conseil, et les fonds seront chez la reine demain matin.»
Toute sa gaieté revint aux lèvres de Marie-Antoinette. Elle ne songea plus à rien, pas même à ce lendemain si lourd.
On la vit même chercher dans ses promenades les plus secrètes allées, comme pour isoler ses pensées de tout contact matériel et mondain.
Elle se promenait encore avec madame de Lamballe et le comte d'Artois qui l'avaient rejointe quand le roi entra au Conseil après son dîner.
Le roi était d'une humeur difficile. Les nouvelles de Russie se présentaient mauvaises. Un vaisseau s'était perdu dans le golfe de Lion. Quelques provinces refusaient l'impôt. Une belle mappemonde, polie et vernie par le roi lui-même, avait éclaté de chaleur, et l'Europe se trouvait coupée en deux parties, à la jonction du 30edegré de latitude avec le 55ede longitude. Sa Majesté boudait tout le monde, même monsieur de Calonne.
En vain, celui-ci offrit-il son beau portefeuille parfumé avec sa mine riante. Le roi se mit, silencieux et morose, à griffonner sur un morceau de papier blanc des hachures qui signifiaient: tempête—comme les bonshommes et les chevaux signifiaient: beau temps.
Car la manie du roi était de dessiner pendant les conseils. Louis XVI n'aimait pas à regarder les gens en face, il était timide; une plume à sa main lui donnait assurance et maintien. Pendant qu'il s'occupait ainsi, l'orateur pouvait développer ses arguments; le roi, levant un œil furtif, prenait çà et là un peu du feu de ses regards, tout juste autant qu'il en fallait pour ne pas oublier l'homme en jugeant l'idée.
Parlait-il lui-même, et il parlait bien, son dessin ôtait tout air de prétention à son discours, il n'avait plus de geste à faire; il pouvait s'interrompre ou s'échauffer à loisir, le trait sur le papier remplaçait au besoin les ornements de la parole.
Le roi prit donc la plume, selon son habitude, et les ministres commencèrent la lecture des projets ou des notes diplomatiques.
Le roi ne souffla pas le mot, il laissa passer la correspondance étrangère, comme s'il ne comprenait pas une parole à ce genre de travail.
Mais on en vint au détail des comptes du mois; il leva la tête.
Monsieur de Calonne venait d'ouvrir un mémoire relatif à l'emprunt projeté pour l'année suivante.
Le roi se mit à faire des hachures avec fureur.
—Toujours emprunter, dit-il, sans savoir comment on rendra; c'est pourtant un problème cela, monsieur de Calonne.
—Sire, un emprunt, c'est la saignée faite à une source, l'eau disparaît d'ici pour abonder là. Il y a plus, elle se voit doublée par les aspirations souterraines. Et d'abord, au lieu de dire comment paierons-nous, il faudrait dire: comment et sur quoi emprunterons-nous? car le problème dont parlait Votre Majesté n'est pas: avec quoi rendra-t-on? mais bien: trouvera—t-on des créanciers?
Le roi poussa les hachures jusqu'au noir le plus opaque; mais il n'ajouta pas un mot: ses traits parlaient d'eux-mêmes.
Monsieur de Calonne ayant exposé son plan, avec l'approbation de ses collègues, le roi prit le projet et le signa, bien qu'en soupirant.
—Maintenant que nous avons de l'argent, dit monsieur de Calonne en riant, dépensons.
Le roi regarda son ministre avec une grimace, et de la hachure fit un énorme pâté d'encre.
Monsieur de Calonne lui passa un état, composé de pensions, de gratifications, d'encouragements, de dons et de soldes.
Le travail était court, bien détaillé. Le roi tourna les pages et courut au total.
—Un million cent mille livres pour si peu! Comment cela se fait-il?
Et il laissa reposer la plume.
—Lisez, sire, lisez, et veuillez remarquer que, sur les onze cent mille livres, un seul article est porté à cinq cent mille livres.
—Quel article, monsieur le contrôleur général?
—L'avance faite à Sa Majesté la reine, sire.
—À la reine! s'écria Louis XVI.... Cinq cent mille livres à la reine! Eh! monsieur, ce n'est pas possible.
—Pardon, sire; mais le chiffre est exact.
—Cinq cent mille livres à la reine! répéta le roi. Il faut qu'il y ait erreur. La semaine dernière... non, la quinzaine, j'ai fait payer le trimestre à Sa Majesté.
—Sire, si la reine a eu besoin d'argent—et l'on sait comment Sa Majesté en use—, il n'est point extraordinaire....
—Non, non! s'écria le roi, qui éprouva le besoin de faire parler de son économie et de concilier quelques applaudissements à la reine quand elle irait à l'Opéra; la reine ne veut pas de cette somme-là, monsieur de Calonne. La reine m'a dit qu'un vaisseau vaut mieux que des joyaux. La reine pense que si la France emprunte pour nourrir ses pauvres, nous autres riches nous devons prêter à la France. Donc, si la reine a besoin de cet argent, son mérite sera plus grand de l'attendre; et je vous garantis, moi, qu'elle l'attendra.
Les ministres applaudirent beaucoup cet élan patriotique du roi, que le divin Horace n'eût pas appeléUxoriusen ce moment.
Seul, monsieur de Calonne, qui savait l'embarras de la reine, insista sur l'allocation.
—Vraiment, dit le roi, vous êtes plus intéressé pour nous que nous-mêmes. Calmez-vous, monsieur de Calonne.
—La reine, sire, m'accusera d'avoir été bien peu zélé pour son service.
—Je plaiderai votre cause auprès d'elle.
—La reine, sire, ne demande jamais que forcée par la nécessité.
—Si la reine a des besoins, ils sont moins impérieux, je l'espère, que ceux des pauvres, et elle en conviendra toute la première.
—Sire....
—Article entendu, fit le roi résolument.
Et il prit la plume aux hachures.
—Vous biffez ce crédit, sire? fit monsieur de Calonne consterné.
—Je le biffe, répondit majestueusement Louis XVI. Et il me semble entendre d'ici la voix généreuse de la reine me remercier d'avoir si bien compris son cœur.
Monsieur de Calonne se mordit les lèvres; Louis, content de ce sacrifice personnel héroïque, signa tout le reste avec une bonne foi aveugle.
Et il dessina un beau zèbre, entouré de zéros, en répétant:
—J'ai gagné ce soir cinq cent mille livres: une jolie journée de roi, Calonne; vous donnerez cette bonne nouvelle à la reine; vous verrez, vous verrez.
—Ah! mon Dieu! sire, murmura le ministre, je serais au désespoir de vous ôter la joie de cet aveu. À chacun selon ses mérites.
—Soit, répliqua le roi. Levons la séance. Assez de besogne quand la besogne est bonne. Ah! voilà la reine qui revient; allons-nous au-devant d'elle, Calonne?
—Sire, je demande pardon à Votre Majesté, mais j'ai ma signature.
Et il s'esquiva le plus promptement possible par le corridor.
Le roi alla bravement et tout épanoui au-devant de Marie-Antoinette, qui chantait dans le vestibule, en appuyant son bras sur celui du comte d'Artois.
—Madame, dit-il, vous avez fait une bonne promenade, n'est-ce pas?
—Excellente, sire, et vous, avez-vous fait un bon travail?
—Jugez-en, je vous ai gagné cinq cent mille livres.
«Calonne a tenu parole», pensa la reine.
—Figurez-vous, ajouta Louis XVI, que Calonne vous avait porté sur le crédit pour un demi million.
—Oh! fit Marie-Antoinette en souriant.
—Et moi... j'ai biffé. Voilà cinq cent mille livres de gagnées d'un revers de plume.
—Comment, biffé? dit la reine en pâlissant.
—Tout net; cela va vous faire un bien énorme. Bonsoir, madame, bonsoir.
—Sire! Sire!
—J'ai grand-faim. Je rentre. N'est-ce pas que j'ai bien gagné mon souper?
—Sire! écoutez donc.
Mais Louis XVI sautilla et s'enfuit, radieux de sa plaisanterie, laissant la reine ébahie, muette et consternée.
—Mon frère, faites-moi chercher monsieur de Calonne, dit-elle enfin au comte d'Artois, il y a quelque mauvais tour là-dessous.
Justement on apportait à la reine le billet suivant du ministre:
«Votre Majesté aura su que le roi avait refusé le crédit. C'est incompréhensible, madame, et je me suis retiré du Conseil, malade et pénétré de douleur.»
—Lisez, fit-elle en passant le billet au comte d'Artois.
—Et il y a des gens qui disent que nous dilapidons les finances, ma sœur! s'écria le prince. C'est là un procédé....
—De mari, murmura la reine. Adieu, mon frère.
—Recevez mes compliments de condoléance, chère sœur; me voilà averti, moi qui voulais demander demain.
—Qu'on m'aille quérir madame de La Motte, dit la reine à madame de Misery, après une longue méditation, partout où elle sera, et sur le champ.
Le courrier qu'on expédia à Paris, à madame de La Motte, trouva la comtesse, ou plutôt ne la trouva pas chez le cardinal de Rohan.
Jeanne était allée rendre visite à Son Éminence; elle y avait dîné, elle y soupait, et s'entretenait avec lui de cette restitution malencontreuse, quand le courrier vint demander si la comtesse se trouvait chez monsieur de Rohan.
Le suisse, en habile homme, répondit que Son Éminence était sortie, et que madame de La Motte n'était pas à l'hôtel, mais que rien n'était plus aisé que de lui faire dire ce dont la reine avait chargé son messager, attendu qu'elle viendrait probablement le soir à l'hôtel.
—Qu'elle se rende à Versailles le plus vite qu'il se pourra, dit le coureur, et il partit ayant semé le même avis dans tous les domiciles présumés de la nomade comtesse.
Mais à peine le messager fut-il parti, que le suisse, faisant sa commission sans aller bien loin, envoya sa femme prévenir madame de La Motte chez monsieur de Rohan, où les deux associés philosophaient à loisir sur l'instabilité des grosses sommes d'argent.
La comtesse, à l'avertissement, comprit qu'il y avait urgence à partir. Elle demanda deux bons chevaux au cardinal, qui l'installa lui-même dans une berline sans armoiries, et tandis qu'il faisait force commentaires sur ce message, la comtesse roulait si bien qu'en une heure elle arrivait devant le château.
Quelqu'un l'attendait qui l'introduisit sans retard auprès de Marie-Antoinette.
La reine était retirée dans sa chambre. Le service de nuit tout fait: plus une femme dans l'appartement, excepté madame de Misery, qui lisait dans le petit boudoir.
Marie-Antoinette brodait ou feignait de broder, prêtant une oreille inquiète à tous les bruits du dehors, lorsque Jeanne se précipita au-devant d'elle.
—Ah! s'écria la reine, vous voici, tant mieux. Une nouvelle... comtesse.
—Bonne! madame?
—Jugez-en. Le roi a refusé les cinq cent mille livres.
—À monsieur de Calonne?
—À tout le monde. Le roi ne veut plus me donner d'argent. Ces choses là n'arrivent qu'à moi.
—Mon Dieu! murmura la comtesse.
—C'est à ne pas croire, n'est-ce pas, comtesse? Refuser, biffer l'ordonnance déjà faite. Enfin, ne parlons plus de ce qui est mort. Vous allez vite retourner à Paris.
—Oui, madame.
—Et dire au cardinal, puisqu'il a mis tant de dévouement à me faire plaisir, que j'accepte ses cinq cent mille livres jusqu'au prochain trimestre. C'est égoïste de ma part, comtesse! mais il le faut... j'abuse.
—Eh! madame, murmura Jeanne, nous sommes perdues, monsieur le cardinal n'a plus d'argent.
La reine fit un bond, comme si elle venait d'être blessée ou insultée.
—Plus... d'argent... balbutia-t-elle.
—Madame, une créance sur laquelle ne comptait plus monsieur de Rohan lui est revenue. C'était une dette d'honneur, il a payé.
—Cinq cent mille livres?
—Oui, madame.
—Mais....
—Son dernier argent.... Plus de ressources!
La reine s'arrêta comme étourdie par ce malheur.
—Je suis bien éveillée, n'est-ce pas? dit-elle. C'est bien à moi qu'arrivent tous ces mécomptes? Comment savez-vous cela, comtesse, que monsieur de Rohan n'a plus d'argent?
—Il me contait ce désastre, il y a une heure et demie, madame. Ce désastre est d'autant moins réparable que les cinq cent mille livres étaient ce qu'on appelle le fond du tiroir.
La reine appuya son front sur ses deux mains.
—Il faut prendre un parti, dit-elle.
«Que va faire la reine?» pensa Jeanne.
—Voyez-vous, comtesse, c'est une leçon terrible, qui me punira d'avoir fait en cachette du roi une action de médiocre importance, de médiocre ambition ou de mesquine coquetterie. Je n'avais aucun besoin de ce collier, avouez-le?
—C'est vrai, madame, mais si une reine ne consultait que ses besoins et ses goûts....
—Je veux consulter avant tout ma tranquillité, le bonheur de ma maison. Il ne fallait rien moins que ce premier échec pour me prouver à combien d'ennuis j'allais m'exposer, combien était féconde en disgrâces la route que j'avais choisie, j'y renonce. Allons franchement, allons librement, allons simplement.
—Madame!
—Et pour commencer, sacrifions notre vanité sur l'autel du devoir, comme dirait monsieur Dorat.
Puis, avec un soupir:
—Ah! ce collier était bien beau, cependant, murmura-t-elle.
—Il l'est encore, madame, et c'est de l'argent vivant, ce collier.
—Dès à présent, il n'est plus qu'un tas de pierres pour moi. Les pierres, on en fait, quand on a joué avec elles, ce que font les enfants après la partie de marelle, on les jette, on les oublie.
—Que veut dire la reine?
—La reine veut dire, chère comtesse, que vous allez reprendre l'écrin apporté... par monsieur de Rohan... le reporter aux joailliers Bœhmer et Bossange.
—Le leur rendre?
—Précisément.
—Mais, madame, Votre Majesté a donné deux cent cinquante mille livres d'arrhes.
—C'est encore deux cent cinquante mille livres que je gagne, comtesse; me voilà d'accord avec les comptes du roi.
—Madame! madame! s'écria la comtesse, perdre ainsi un quart de million! Car il peut arriver que les joailliers fassent des difficultés pour rendre des fonds dont ils auraient disposé.
—J'y compte et leur abandonne les arrhes, à condition que le marché sera rompu. Depuis que j'entrevois ce but, comtesse, je me sens plus légère. Avec ce collier sont venus s'installer ici les soucis, les chagrins, les craintes, les soupçons. Jamais ces diamants n'auraient eu assez de feux pour sécher toutes les larmes que je sens peser en nuages sur moi. Comtesse, emportez-moi cet écrin tout de suite. Les joailliers font là une bonne affaire. Deux cent cinquante mille livres de pot-de-vin, c'est un bénéfice; c'est le bénéfice qu'ils faisaient sur moi, et, de plus, ils ont le collier. Je pense qu'ils ne se plaindront pas, et que nul n'en saura rien.
«Le cardinal n'a agi qu'en vue de me faire plaisir. Vous lui direz que mon plaisir est de n'avoir plus ce collier, et s'il est homme d'esprit, il me comprendra; s'il est bon prêtre, il m'approuvera et m'affermira dans mon sacrifice.»
En disant ces mots, la reine tendait à Jeanne l'écrin fermé. Celle-ci le repoussa doucement.
—Madame, dit-elle, pourquoi ne pas essayer d'obtenir encore un délai?
—Demander... non!
—J'ai dit obtenir, madame.
—Demander, c'est s'humilier, comtesse; obtenir, c'est être humiliée. Je concevrais peut-être qu'on s'humiliât pour une personne aimée, pour sauver une créature vivante, fût-ce son chien; mais pour avoir le droit de garder ces pierres qui brûlent comme le charbon allumé sans être plus lumineuses et aussi durables, oh! comtesse, voilà ce que nul conseil ne pourra jamais me décider à accepter. Jamais! Emportez l'écrin, ma chère, emportez!
—Mais songez, madame, au bruit que ces joailliers vont faire, par politesse, au moins, et pour vous plaindre. Votre refus sera aussi compromettant que l'eût été votre acquiescement. Tout le public saura que vous avez eu les diamants en votre pouvoir.
—Nul ne saura rien. Je ne dois plus rien à ces joailliers; je ne les recevrai plus; c'est bien le moins qu'ils se taisent pour mes deux cent cinquante mille livres; et mes ennemis, au lieu de dire que j'achète des diamants un million et demi, diront seulement que je jette mon argent dans le commerce. C'est moins désagréable. Emportez, comtesse, emportez, et remerciez bien monsieur de Rohan pour sa bonne grâce et sa bonne volonté.
Et par un mouvement impérieux, la reine remit l'écrin à Jeanne, qui ne sentit pas ce poids entre ses mains sans une certaine émotion.
—Vous n'avez pas de temps à perdre, poursuivit la reine; moins les joailliers auront d'inquiétude, plus nous serons assurées du secret; repartez vite, et que nul ne voie l'écrin. Touchez d'abord chez vous, dans la crainte qu'une visite chez Bœhmer à cette heure n'éveille les soupçons de la police, qui certainement s'occupe de ce qu'on fait chez moi; puis, quand votre retour aura dépisté les espions, rendez-vous chez les joailliers, et rapportez-moi un reçu d'eux.
—Oui, madame, il en sera fait ainsi, puisque vous le voulez.
Elle serra l'écrin sous son mantelet, ayant soin que rien ne trahît le volume de la boîte, et monta en carrosse avec tout le zèle que réclamait l'auguste complice de son action.
D'abord, pour obéir, elle se fit conduire chez elle, et renvoya le carrosse chez monsieur de Rohan, afin de ne rien dévoiler du secret au cocher qui l'avait conduite. Ensuite, elle se fit déshabiller pour prendre un costume moins élégant, plus propre à cette course nocturne.
Sa femme de chambre l'habilla rapidement et observa qu'elle était pensive et distraite durant cette opération, ordinairement honorée de toute l'attention d'une femme de cour.
Jeanne réellement ne songeait pas à sa toilette, elle se laissait faire, elle tendait sa réflexion vers une idée étrange inspirée par l'occasion.
Elle se demandait si le cardinal ne commettait pas une grande faute en laissant la reine rendre cette parure, et si la faute commise n'allait pas devenir un amoindrissement pour la fortune que monsieur de Rohan rêvait et pouvait se flatter d'atteindre, participant aux petits secrets de la reine.
Agir selon l'ordre de Marie-Antoinette sans consulter monsieur de Rohan, n'était-ce pas manquer aux premiers devoirs de l'association? Fût-il à bout de toutes ressources, le cardinal n'aimerait-il pas mieux se vendre lui-même que de laisser la reine privée d'un objet qu'elle avait convoité?
«Je ne puis faire autrement, se dit Jeanne, que de consulter le cardinal.
«Quatorze cent mille livres! ajouta-t-elle dans sa pensée; jamais il n'aura quatorze cent mille livres!»
Puis, tout à coup, se tournant vers sa femme de chambre:
—Sortez, Rose, dit-elle.
La femme de chambre obéit et madame de La Motte continua son monologue mental.
«Quelle somme! quelle fortune! quelle radieuse vie, et comme toute la félicité, tout l'éclat que procure une pareille somme sont bien représentés par ce petit serpent en pierres qui flamboie dans l'écrin que voici.»
Elle ouvrit l'écrin et se brûla les yeux au contact de ces ruisselantes flammes. Elle tira le collier du satin, le roula dans ses doigts, l'enferma dans ses deux petites mains en disant:
—Quatorze cent mille livres qui tiennent là-dedans, car ce collier vaut quatorze cent mille livres argent réel, et les joailliers le paieraient ce prix encore aujourd'hui.
Étrange destinée qui permet à la petite Jeanne de Valois, mendiante et obscure, de toucher de sa main la main d'une reine, la première du monde, et de posséder dans ses mains aussi, pour une heure il est vrai, quatorze cent mille livres, une somme qui ne marche jamais seule en ce monde, et que l'on fait toujours escorter par des gardiens armés ou par des garanties qui ne peuvent être moindres en France que celles d'un cardinal et d'une reine.
«Tout cela dans mes dix doigts!... Comme c'est lourd et comme c'est léger!
«Pour emporter en or, précieux métal, l'équivalent de cet écrin, j'aurais besoin de deux chevaux; pour l'emporter en billets de caisse... et les billets de caisse sont-ils toujours payés? ne faut-il pas signer, contrôler? Et puis un billet, c'est du papier: le feu, l'air, l'eau le détruisent. Un billet de caisse n'a pas de cours dans tous les pays; il trahit son origine, il décèle le nom de son auteur, le nom de son porteur. Un billet de caisse après un certain temps perd une partie de sa valeur ou sa valeur entière. Les diamants, au contraire, sont la dure matière qui résiste à tout, et que tout homme connaît, apprécie, admire et achète, à Londres, à Berlin, à Madrid, au Brésil même. Tous comprennent un diamant, un diamant surtout de la taille et de l'eau qu'on trouve dans ceux-ci! Qu'ils sont beaux! Qu'ils sont admirables! Quel ensemble et quel détail! Chacun d'eux détaché vaut peut-être plus, proportions gardées, qu'ils ne valent tous ensemble!
«Mais à quoi vais-je penser, dit-elle, tout à coup; vite prenons le parti soit d'aller trouver le cardinal, soit de rendre le collier à Bœhmer, ainsi que m'en a chargé la reine.»
Elle se leva, tenant toujours dans sa main les diamants qui s'échauffaient et resplendissaient.
«Ils vont donc rentrer chez le froid bijoutier, qui les pèsera et les polira de sa brosse. Eux qui pouvaient briller sur le sein de Marie-Antoinette.... Bœhmer se récriera d'abord, puis se rassurera en songeant qu'il a le bénéfice et conserve la marchandise. Ah! j'oubliais! dans quelle forme faut-il que je fasse rédiger le reçu du joaillier? C'est grave; oui, il y a dans cette rédaction beaucoup de diplomatie à faire. Il faut que l'écrit n'engage, ni Bœhmer, ni la reine, ni le cardinal, ni moi.
«Je ne rédigerai jamais seule un pareil acte. J'ai besoin d'un conseil.
«Le cardinal.... Oh! non. Si le cardinal m'aimait plus ou s'il était plus riche et qu'il me donnât les diamants...»
Elle s'assit sur son sofa, les diamants roulés autour de sa main, la tête brûlante, pleine de pensées confuses et qui parfois l'épouvantaient et qu'elle repoussait avec une énergie fiévreuse.
Soudain son œil devint plus calme, plus fixe, plus arrêté sur une image de pensée uniforme; elle ne s'aperçut pas que les minutes passaient, que tout prenait en elle un aplomb désormais inébranlable; que pareille à ces nageurs qui ont posé le pied dans la vase des fleuves, chaque mouvement qu'elle faisait pour se dégager la plongeait plus avant. Une heure se passa dans cette muette et profonde contemplation d'un but mystérieux.