Le lendemain de ce jour était le dernier délai du paiement fixé par la reine elle-même aux joailliers Bœhmer et Bossange.
Comme la missive de Sa Majesté leur recommandait la circonspection, ils attendirent que les cinq cent mille livres leur arrivassent.
Et comme chez tous les commerçants, si riches qu'ils soient, c'est une grave affaire qu'une rentrée de cinq cent mille livres, les associés préparèrent un reçu de la plus belle écriture de la maison.
Le reçu resta inutile; personne ne vint l'échanger contre les cinq cent mille livres.
La nuit se passa fort cruellement pour les joailliers dans l'attente d'un messager presque invraisemblable. Cependant la reine avait des idées extraordinaires; elle avait besoin de se cacher; son courrier n'arriverait peut-être qu'après minuit.
L'aube du lendemain détrompa Bœhmer et Bossange de leurs chimères. Bossange prit sa résolution et se rendit à Versailles dans un carrosse au fond duquel l'attendait son associé.
Il demanda d'être introduit auprès de la reine. On lui répondit que s'il n'avait pas de lettre d'audience, il n'entrerait pas.
Étonné, inquiet, il insista; et comme il savait son monde, et comme il avait eu le talent de placer çà et là, dans les antichambres, quelque petite pierre de rebut, on le protégea pour le mettre sur le passage de Sa Majesté lorsqu'elle reviendrait de se promener dans Trianon.
En effet, Marie-Antoinette, toute frémissante encore de cette entrevue avec Charny où elle s'était faite amante sans devenir maîtresse, Marie-Antoinette revenait, le cœur plein de joie et l'esprit tout radieux, lorsqu'elle aperçut la figure un peu contrite et toute respectueuse de Bœhmer.
Elle lui fit un sourire qu'il interpréta de la façon la plus heureuse, et il se hasarda à demander un moment d'audience que la reine lui promit pour deux heures, c'est-à-dire après son dîner. Il alla porter cette excellente nouvelle à Bossange qui attendait dans la voiture, et qui, souffrant d'une fluxion, n'avait pas voulu montrer à la reine une figure disgracieuse.
—Nul doute, se dirent-ils, en commentant les moindres gestes, les moindres mots de Marie-Antoinette, nul doute que Sa Majesté n'ait en son tiroir la somme qu'elle n'aura pu avoir hier; elle a dit à deux heures, parce que à deux heures elle sera seule.
Et ils se demandèrent, comme les compagnons de la fable, s'ils emporteraient la somme en billets, en or ou en argent.
Deux heures sonnèrent, le joaillier fut à son poste; on l'introduisit dans le boudoir de Sa Majesté.
—Qu'est-ce encore, Bœhmer, dit la reine du plus loin qu'elle l'aperçut, est-ce que vous voulez me parler bijoux? Vous avez du malheur, vous savez?
Bœhmer crut que quelqu'un était caché, que la reine avait peur d'être entendue. Il prit donc un air d'intelligence pour répondre en regardant autour de lui:
—Oui, madame.
—Que cherchez-vous là? dit la reine surprise. Vous avez quelque secret, hein?
Il ne répondit rien, un peu suffoqué qu'il était par cette dissimulation.
—Le même secret qu'autrefois; un joyau à vendre, continua la reine, quelque pièce incomparable? Oh! ne vous effrayez pas ainsi: il n'y a personne pour nous entendre.
—Alors... murmura Bœhmer.
—Eh bien! quoi?...
—Alors, je puis dire à Sa Majesté....
—Mais dites vite, mon cher Bœhmer.
Le joaillier s'approcha avec un gracieux sourire.
—Je puis dire à Sa Majesté que la reine nous a oubliés hier, dit-il en montrant ses dents un peu jaunes, mais toutes bienveillantes.
—Oubliés! en quoi? fit la reine surprise.
—En ce que hier... était le terme....
—Le terme!... quel terme?
—Oh! mais, pardon, Votre Majesté, si je me permets.... Je sais bien qu'il y a indiscrétion. Peut-être la reine n'est-elle pas préparée. Ce serait un grand malheur: mais, enfin....
—Ah çà! Bœhmer, s'écria la reine, je ne comprends pas un mot à tout ce que vous me dites. Expliquez-vous donc, mon cher.
—C'est que Votre Majesté a perdu la mémoire. C'est bien naturel, au milieu de tant de préoccupations.
—La mémoire de quoi? encore un coup.
—C'était hier le premier paiement du collier, dit Bœhmer timidement.
—Vous avez donc vendu votre collier? fit la reine.
—Mais... dit Bœhmer en la regardant avec stupéfaction, mais il me semble que oui.
—Et ceux à qui vous avez vendu ne vous ont pas payé, mon pauvre Bœhmer; tant pis. Il faut que ces gens-là fassent comme j'ai fait; il faut que, ne pouvant acheter le collier, ils vous le rendent en vous laissant les acomptes.
—Plait-il?... balbutia le joaillier qui chancela comme le voyageur imprudent qui reçoit sur la tête un coup de soleil d'Espagne. Qu'est-ce que Votre Majesté me fait l'honneur de me dire?
—Je dis, mon pauvre Bœhmer, que si dix acheteurs vous rendent votre collier comme je vous l'ai rendu en vous laissant deux cent mille livres de pot-de-vin, cela vous fera deux millions, plus le collier.
—Votre Majesté... s'écria Bœhmer ruisselant de sueur, dit bien qu'elle m'a rendu le collier?
—Mais oui, je le dis, répliqua la reine tranquillement. Qu'avez-vous?
—Quoi! continua le joaillier, Votre Majesté nie m'avoir acheté le collier?
—Ah çà! mais quelle comédie jouons-nous, dit sévèrement la reine. Est-ce que ce maudit collier est destiné à faire toujours perdre la tête à quelqu'un?
—Mais, reprit Bœhmer, tremblant de tous ses membres, c'est qu'il me semblait avoir entendu de la bouche même de Votre Majesté... qu'elle m'avaitrendu, Votre Majesté a dit RENDU le collier de diamants.
La reine regarda Bœhmer en se croisant les bras.
—Heureusement, dit-elle, que j'ai là de quoi vous rafraîchir la mémoire, car vous êtes un homme bien oublieux, monsieur Bœhmer, pour ne rien dire de plus désagréable.
Elle alla droit à son chiffonnier, en tira un papier qu'elle ouvrit, qu'elle parcourut et qu'elle tendit lentement au malheureux Bœhmer.
—Le style est assez clair, dit-elle, je suppose. Et elle s'assit pour mieux regarder le joaillier pendant qu'il lisait.
Le visage de celui-ci exprima d'abord la plus complète incrédulité, puis, par degrés, l'effroi le plus terrible.
—Eh bien! dit la reine. Vous reconnaissez ce reçu qui atteste en si bonne forme que vous avez repris le collier; et, à moins que vous n'ayez oublié aussi que vous vous appelez Bœhmer....
—Mais, madame, s'écria Bœhmer étranglant de rage et de frayeur tout ensemble, ce n'est pas moi qui ai signé ce reçu-là.
La reine recula en foudroyant cet homme de ses deux yeux flamboyants.
—Vous niez! dit-elle.
—Absolument.... Dussé-je laisser ici ma liberté, ma vie, je n'ai jamais reçu le collier; je n'ai jamais signé ce reçu. Le billot serait ici, le bourreau serait là, que je répéterais encore: non, Votre Majesté, ce reçu n'est pas de moi.
—Alors, monsieur, dit la reine en pâlissant légèrement, je vous ai donc volé, moi; j'ai donc votre collier, moi?
Bœhmer fouilla dans son portefeuille et en tira une lettre qu'il tendit à son tour à la reine....
—Je ne crois pas, madame, dit-il d'une voix respectueuse, mais altérée par l'émotion, je ne crois pas que si Votre Majesté m'avait voulu rendre le collier, elle eût écrit la reconnaissance que voici.
—Mais, s'écria la reine, qu'est-ce que ce chiffon? Je n'ai jamais écrit cela, moi! Est-ce que c'est là mon écriture?
—C'est signé, dit Bœhmer pulvérisé.
—Marie-Antoinette de France.... Vous êtes fou! Est-ce que je suis deFrance, moi? Est-ce que je ne suis pas archiduchesse d'Autriche? Est-ce qu'il n'est pas absurde que j'aie écrit cela! Allons donc, monsieur Bœhmer, le piège est trop grossier; allez-vous-en le dire à vos faussaires.
—À mes faussaires... balbutia le joaillier, qui faillit s'évanouir en entendant ces paroles. Votre Majesté me soupçonne, moi, Bœhmer?
—Vous me soupçonnez bien, moi, Marie-Antoinette! dit la reine avec hauteur.
—Mais cette lettre, objecta-t-il encore en désignant le papier qu'elle tenait toujours.
—Et ce reçu, répliqua-t-elle, en lui montrant le papier qu'il n'avait pas quitté.
Bœhmer fut obligé de s'appuyer sur un fauteuil; le parquet tourbillonnait sous lui. Il aspirait l'air à grands flots, et la couleur pourprée de l'apoplexie remplaçait la livide pâleur de la défaillance.
—Rendez-moi mon reçu, dit la reine, je le tiens pour bon, et reprenez votre lettre signéeAntoinette de France; le premier procureur vous dira ce que cela vaut.
En lui ayant jeté le billet, après avoir arraché le reçu de ses mains, elle tourna le dos et passa dans une pièce voisine, abandonnant à lui seul le malheureux qui n'avait plus une idée, et qui, contre toute étiquette, se laissa tomber dans un fauteuil.
Cependant, après quelques minutes qui servirent à le remettre, il s'élança, tout étourdi, de l'appartement, et vint retrouver Bossange, auquel il raconta l'aventure, de façon à se faire soupçonner fort par son associé.
Mais il répéta si bien et tant de fois son dire, que Bossange commença à arracher sa perruque, tandis que Bœhmer arrachait ses cheveux, ce qui fit, pour les gens qui passaient et dont le regard plongea dans la voiture, le spectacle le plus douloureux et le plus comique à la fois.
Cependant, comme on ne peut passer une journée entière dans un carrosse; comme, après s'être arraché cheveux ou perruque on trouve le crâne, et que sous le crâne sont ou doivent être les idées, les deux joailliers trouvèrent celle de se réunir pour forcer, s'il était possible, la porte de la reine, et obtenir quelque chose qui ressemblât à une explication.
Ils s'acheminaient donc vers le château, dans un état à faire pitié, lorsqu'ils furent rencontrés par un des officiers de la reine qui les mandait l'un ou l'autre. Qu'on pense de leur joie et de leur empressement à obéir.
Ils furent introduits sans retard.
La reine paraissait attendre impatiemment; aussi, dès qu'elle aperçut les joailliers:
—Ah! voici monsieur Bossange, dit-elle vivement; vous avez pris du renfort, Bœhmer, tant mieux.
Bœhmer n'avait rien à dire; il pensait beaucoup. Ce qu'on a de mieux à faire en pareil cas, c'est de procéder par le geste; Bœhmer se jeta aux pieds de Marie-Antoinette.
Le geste était expressif.
Bossange l'imita comme son associé.
—Messieurs, dit la reine, je suis calme à présent, et je ne m'irriterai plus. Il m'est venu d'ailleurs une idée qui modifie mes sentiments à votre égard. Nul doute qu'en cette affaire nous ne soyons, vous et moi, dupes de quelque petit mystère... qui n'est plus un mystère pour moi.
—Ah! madame! s'écria Bœhmer enthousiasmé par ces paroles de la reine, vous ne me soupçonnez donc plus... d'avoir fait.... Oh! le vilain mot à prononcer que celui de faussaire!
—Il est aussi dur pour moi de l'entendre, je vous prie de le croire, que pour vous de le prononcer, dit la reine. Je ne vous soupçonne plus, non.
—Votre Majesté soupçonne-t-elle quelqu'un alors?
—Répondez à mes questions. Vous dites que vous n'avez plus les diamants?
—Nous ne les avons plus, répondirent ensemble les deux joailliers.
—Peu vous importe de savoir à qui je les avais remis pour vous, cela me regarde. Est-ce que vous n'avez pas vu... madame la comtesse de La Motte?
—Pardonnez, madame, nous l'avons vue....
—Et elle ne vous a rien donné... de ma part?
—Non, madame. Madame la comtesse nous a dit seulement: Attendez.
—Mais cette lettre de moi, qui l'a remise?
—Cette lettre? répliqua Bœhmer; celle que Votre Majesté a eue dans les mains, celle-ci, c'est un messager inconnu qui l'a apportée chez nous pendant la nuit.
Et il montrait la fausse lettre.
—Ah! ah! fit la reine, bien; vous voyez qu'elle ne vient pas directement de moi.
Elle sonna, un valet de pied parut....
—Qu'on fasse mander madame la comtesse de La Motte, dit tranquillement la reine. Et, continua-t-elle avec le même calme, vous n'avez vu personne, vous n'avez pas vu monsieur de Rohan?
—Monsieur de Rohan, si fait, madame, il est venu nous rendre visite et s'informer....
—Très bien! répliqua la reine; n'allons pas plus loin; du moment que monsieur le cardinal de Rohan se trouve encore mêlé à cette affaire, vous auriez tort de vous désespérer. Je devine: madame de La Motte, en vous disant ce mot:Attendez, aura voulu.... Non, je ne devine rien et je ne veux rien deviner.... Allez seulement trouver monsieur le cardinal, et lui racontez ce que vous venez de me dire; ne perdez pas de temps, et ajoutez que je sais tout.
Les joailliers, ranimés par cette petite flamme d'espérance, échangèrent entre eux un regard moins effrayé.
Bossange seul, qui voulait placer son mot, se hasarda bien bas à dire:
—Que, cependant, la reine avait entre les mains un faux reçu, et qu'un faux est un crime.
Marie-Antoinette fronça le sourcil.
—Il est vrai, dit-elle, que si vous n'avez pas reçu le collier, cet écrit constitue un faux. Mais pour constater le faux, il est indispensable que je vous confronte avec la personne que j'ai chargée de vous remettre les diamants.
—Quand Votre Majesté voudra, s'écria Bossange; nous ne craignons pas la lumière, nous autres honnêtes marchands.
—Alors, allez chercher la lumière auprès de monsieur le cardinal, lui seul peut nous éclairer dans tout ceci.
—Et Votre Majesté nous permettra de lui rapporter la réponse? demanda Bœhmer.
—Je serai instruite avant vous, dit la reine, c'est moi qui vous tirerai d'embarras. Allez.
Elle les congédia, et lorsqu'ils furent partis, se livrant à toute son inquiétude, elle envoya courrier sur courrier à madame de La Motte.
Nous ne la suivrons pas dans ses recherches et dans ses soupçons, nous l'abandonnerons, au contraire, pour mieux courir avec les joailliers au-devant de cette vérité si désirée.
Le cardinal était chez lui, lisant avec une rage impossible à décrire une petite lettre que madame de La Motte venait de lui envoyer, disait-elle, de Versailles. La lettre était dure, elle ôtait tout espoir au cardinal; elle le sommait de ne plus songer à rien; elle lui interdisait de reparaître familièrement à Versailles; elle faisait appel à sa loyauté, pour ne pas renouer des relationsdevenues impossibles.
En relisant ces mots, le prince bondissait; il épelait les caractères un à un; il semblait demander compte au papier des duretés dont le chargeait une main cruelle.
—Coquette, capricieuse, perfide, s'écriait-il dans son désespoir; oh! je me vengerai.
Il accumulait alors toutes les pauvretés qui soulagent les cœurs faibles dans leurs douleurs d'amour, mais qui ne les guérissent pas de l'amour lui-même.
—Voilà, disait-il, quatre lettres qu'elle m'écrit, toutes plus injustes, toutes plus tyranniques les unes que les autres. Elle m'a pris par caprice, moi! C'est une humiliation qu'à peine je lui pardonnerais, si elle ne me sacrifiait à un caprice nouveau.
Et le malheureux abusé relisait avec la ferveur de l'espoir toutes les lettres, étayées dans leur rigueur avec un art de proportion impitoyable.
La dernière était un chef-d'œuvre de barbarie, le cœur du pauvre cardinal en était percé à jour, et cependant il aimait à un point tel que, par esprit de contradiction, il se délectait à lire, à relire ces froides duretés rapportées de Versailles, selon madame de La Motte.
C'est à ce moment que les joailliers se présentèrent à son hôtel.
Il fut bien surpris de voir leur insistance à forcer la consigne. Il chassa trois fois son valet de chambre qui revint une quatrième fois à la charge, en disant que Bœhmer et Bossange avaient déclaré ne vouloir se retirer que s'ils y étaient contraints par la force.
—Que veut dire ceci? pensa le cardinal. Faites-les entrer.
Ils entrèrent. Leurs visages bouleversés témoignaient du rude combat qu'ils avaient eu à soutenir moralement et physiquement. S'ils étaient demeurés vainqueurs dans l'un de ces combats, les malheureux avaient été battus dans l'autre. Jamais cerveaux plus détraqués n'avaient été appelés à fonctionner devant un prince de l'église.
—Et d'abord, cria le cardinal en les voyant, qu'est-ce que cette brutalité, messieurs les joailliers, est-ce qu'on vous doit quelque chose ici?
Le ton de ce début glaça de frayeur les deux associés.
—Est-ce que les scènes de là-bas vont recommencer? dit Bœhmer du coin de l'œil à son associé.
—Oh! non pas, non pas, répondit ce dernier en assujettissant sa perruque par un mouvement très belliqueux, quant à moi, je suis décidé à tous les assauts.
Et il fit un pas presque menaçant, pendant que Bœhmer, plus prudent, restait en arrière.
Le cardinal les crut fous et le leur dit nettement.
—Monseigneur, fit le désespéré Bœhmer en hachant chaque syllabe avec un soupir, justice, miséricorde! épargnez-nous la rage, et ne nous forcez pas à manquer de respect au plus grand, au plus illustre prince.
—Messieurs, ou vous n'êtes pas fous, et alors on vous jettera par les fenêtres, dit le cardinal, ou vous êtes fous, et alors on vous mettra tout simplement à la porte. Faites votre choix.
—Monseigneur, nous ne sommes pas fous, nous sommes volés!
—Qu'est-ce que cela me fait à moi, reprit monsieur de Rohan; je ne suis pas lieutenant de police.
—Mais vous avez eu le collier entre les mains, monseigneur, dit Bœhmer en sanglotant; vous irez déposer en justice, monseigneur, vous irez....
—J'ai eu le collier? dit le prince.... C'est donc ce collier qui a été volé!
—Oui, monseigneur.
—En bien! que dit la reine? s'écria le cardinal, en faisant un mouvement d'intérêt.
—La reine nous a envoyés à vous, monseigneur.
—C'est bien aimable à Sa Majesté. Mais que puis-je faire à cela, mes pauvres gens?
—Vous pouvez tout, monseigneur; vous pouvez dire ce qu'on en a fait.
—Moi?
—Sans doute.
—Mon cher monsieur Bœhmer, vous pourriez me tenir un pareil langage si j'étais de la bande des voleurs qui ont pris le collier à la reine.
—Ce n'est pas à la reine que le collier a été pris.
—À qui donc? mon Dieu!
—La reine nie l'avoir eu en sa possession.
—Comment, elle nie! fit le cardinal avec hésitation; puisque vous avez un reçu d'elle.
—La reine dit que le reçu est faux.
—Allons donc! s'écria le cardinal, vous perdez la tête, messieurs.
—Est-ce vrai? dit Bœhmer à Bossange, qui répondit par un triple assentiment.
—La reine a nié, dit le cardinal, parce qu'il y avait quelqu'un chez elle quand vous lui parlâtes.
—Personne, monseigneur; mais ce n'est pas tout.
—Quoi donc encore?
—Non seulement la reine a nié, non seulement elle a prétendu que la reconnaissance est fausse; mais elle nous a montré un reçu de nous prouvant que nous avons repris le collier.
—Un reçu de vous, dit le cardinal. Et ce reçu....
—Est faux, comme l'autre, monsieur le cardinal, vous le savez bien.
—Faux.... Deux faux.... Et vous dites que je le sais bien?
—Assurément, puisque vous êtes venu pour nous confirmer dans ce que nous avait dit madame de La Motte; car vous, vous saviez bien que nous avions bien vendu le collier, et qu'il était aux mains de la reine.
—Voyons, dit le cardinal en passant une main sur son front, voici des choses bien graves, ce me semble. Entendons-nous un peu. Voici mes opérations avec vous.
—Oui, monseigneur.
—D'abord achat fait par moi pour le compte de Sa Majesté d'un collier sur lequel je vous ai payé deux cent cinquante mille livres.
—C'est vrai, monseigneur.
—Ensuite, vente souscrite directement par la reine, vous me l'avez dit, du moins, aux termes fixés par elle et sur la responsabilité de sa signature?
—De sa signature.... Vous dites que c'est la signature de la reine, n'est-ce pas, monseigneur?
—Montrez-la-moi.
—La voici.
Les joailliers tirèrent la lettre de leur portefeuille. Le cardinal y jeta les yeux.
—Eh mais! s'écria-t-il, vous êtes des enfants...Marie-Antoinette de France.... Est-ce que la reine n'est pas une fille de la maison d'Autriche? Vous êtes volés: l'écriture et la signature, tout est faux!
—Mais alors, s'écrièrent les joailliers au comble de l'exaspération, madame de La Motte doit connaître le faussaire et le voleur?
La vérité de cette assertion frappa le cardinal.
—Appelons madame de La Motte, dit-il fort troublé.
Et il sonna comme avait fait la reine.
Ses gens s'élancèrent à la poursuite de Jeanne, dont le carrosse ne pouvait encore être très loin.
Cependant Bœhmer et Bossange se blottissant comme des lièvres au gîte, dans les promesses de la reine, répétaient:
—Où est le collier? Où est le collier?
—Vous allez me faire devenir sourd, dit le cardinal avec humeur. Le sais-je moi, où est votre collier? Je l'ai remis moi-même à la reine, voilà tout ce que je sais.
—Le collier! si nous n'avons pas l'argent; le collier! répétaient les deux marchands.
—Messieurs, cela ne me regarde pas, répéta le cardinal hors de lui, et prêt à jeter ces deux créanciers à la porte.
—Madame de La Motte! madame la comtesse! crièrent Bœhmer et Bossange, enroués à force de désespoir, c'est elle qui nous a perdus.
—Madame de La Motte est d'une probité que je vous défends de suspecter, sous peine d'être roués dans mon hôtel.
—Enfin, il y a un coupable, dit Bœhmer d'un ton lamentable, ces deux faux ont été faits par quelqu'un?
—Est-ce par moi? dit monsieur de Rohan avec hauteur.
—Monseigneur, nous ne voulons pas le dire, certes.
—Eh bien, alors?
—Enfin, monseigneur, une explication, au nom du ciel.
—Attendez que j'en aie une moi-même.
—Mais, monseigneur, que répondre à la reine, car Sa Majesté crie aussi bien haut contre vous.
—Et que dit-elle?
—Elle dit que c'est vous ou madame de La Motte qui avez le collier, non pas elle.
—Eh bien! fit le cardinal, pâle de honte et de colère, allez dire à la reine que.... Non, ne lui dites rien. Assez de scandale comme cela. Mais demain... demain, entendez-vous, j'officie à la chapelle de Versailles; venez, vous me verrez m'approcher de la reine, lui parler, lui demander si elle n'a pas le collier en sa possession, et vous entendrez ce qu'elle répondra; si, en face de moi, elle nie... alors, messieurs, je suis Rohan, je paierai!
Et sur ces mots prononcés avec une grandeur dont la simple prose ne peut donner une idée, le prince congédia les deux associés qui partirent à reculons en se touchant le coude.
—À demain donc, balbutia Bœhmer, n'est-ce pas, monseigneur?
—À demain, onze heures du matin, à la chapelle de Versailles, répondit le cardinal.
Le lendemain entrait à Versailles, vers dix heures, une voiture aux armes de monsieur de Breteuil.
Ceux des lecteurs de ce livre qui se rappellent l'histoire de Balsamo et de Gilbert n'auront pas oublié que monsieur de Breteuil, rival et ennemi personnel de monsieur de Rohan, guettait depuis longtemps toutes les occasions de porter un coup mortel à son ennemi.
La diplomatie est en ceci d'autant supérieure à l'escrime, que, dans cette dernière science, une riposte bonne ou mauvaise doit être fournie en une seconde, tandis que les diplomates ont quinze ans, plus s'il le faut, pour combiner le coup qu'ils rendent et le faire le plus mortel possible.
Monsieur de Breteuil avait fait demander, une heure avant, audience au roi, et il trouva Sa Majesté qui s'habillait pour aller à la messe.
—Un temps superbe, dit Louis XVI tout joyeux, dès que le diplomate entra dans son cabinet; un vrai temps d'Assomption: voyez donc, il n'y a pas un nuage au ciel.
—Je suis bien désolé, sire, d'apporter un nuage à votre tranquillité, répondit le ministre.
—Allons! s'écria le roi en renfrognant sa bonne mine, voilà que la journée commence mal; qu'y a-t-il?
—Je suis bien embarrassé, sire, pour vous conter cela, d'autant que ce n'est pas, au premier abord, une affaire du ressort de mon ministère. C'est une sorte de vol, et cela regarderait le lieutenant de police.
—Un vol! fit le roi. Vous êtes garde des Sceaux, et les voleurs finissent toujours par rencontrer la justice. Cela regarde monsieur le garde des Sceaux; vous l'êtes, parlez.
—Eh bien, sire, voici ce dont il s'agit. Votre Majesté a entendu parler d'un collier de diamants?
—Celui de monsieur Bœhmer.
—Oui, sire.
—Celui que la reine a refusé?
—Précisément.
—Refus qui m'a valu un beau vaisseau: leSuffren, dit le roi en se frottant les mains.
—Eh bien! sire, dit le baron de Breteuil, insensible à tout le mal qu'il allait faire, ce collier a été volé.
—Ah! tant pis, tant pis, dit le roi. C'était cher; mais les diamants sont reconnaissables. Les couper serait perdre le fruit du vol. On les laissera entiers, la police les retrouvera.
—Sire, interrompit le baron de Breteuil, ce n'est pas un vol ordinaire. Il s'y mêle des bruits.
—Des bruits! que voulez-vous dire?
—Sire, on prétend que la reine a gardé le collier.
—Comment, gardé? C'est en ma présence qu'elle l'a refusé, sans même le vouloir regarder. Folies, absurdités, baron; la reine n'a pas gardé le collier.
—Sire, je ne me suis pas servi du mot propre; les calomnies sont toujours si aveugles à l'égard des souverains, que l'expression est trop blessante pour les oreilles royales. Le mot gardé....
—Ah çà! monsieur de Breteuil, dit le roi avec un sourire, on ne dit pas, je suppose, que la reine ait volé le collier de diamants.
—Sire, dit vivement monsieur de Breteuil, on dit que la reine a repris en dessous le marché rompu devant vous par elle; on dit, et ici je n'ai pas besoin de répéter à Votre Majesté combien mon respect et mon dévouement méprisent ces infâmes suppositions; on dit donc que les joailliers ont, de Sa Majesté la reine, un reçu attestant qu'elle garde le collier.
Le roi pâlit.
—On dit cela! répéta-t-il, que ne dit-on pas? mais cela m'étonne, après tout, s'écria-t-il. La reine aurait acheté en dessous main le collier que je ne la blâmerais point. La reine est une femme, le collier est une pièce rare et merveilleuse.
«Dieu merci! la reine peut dépenser un million et demi à sa toilette, si elle l'a voulu. Je l'approuverai, elle n'aura eu qu'un tort, celui de me taire son désir. Mais ce n'est pas au roi de se mêler dans cette affaire; elle regarde le mari. Le mari grondera sa femme s'il veut, ou s'il peut, je ne reconnais à personne le droit d'intervenir, même avec une médisance.
Le baron s'inclina devant ces paroles si nobles et si vigoureuses du roi. Mais Louis XVI n'avait que l'apparence de la fermeté. Un moment après l'avoir manifestée, il redevenait flottant, inquiet.
—Et puis, dit-il, que parlez-vous de vol?... Vous avez dit vol, ce me semble?... S'il y avait vol, le collier ne serait point dans les mains de la reine. Soyons logiques.
—Votre Majesté m'a glacé avec sa colère, dit le baron, et je n'ai pu achever.
—Oh! ma colère!... Moi, en colère!... Pour cela, baron... baron....
Et le bon roi se mit à rire bruyamment.
—Tenez, continuez, et dites-moi tout; dites-moi même que la reine a vendu le collier à des juifs. Pauvre femme, elle a souvent besoin d'argent, et je ne lui en donne pas toujours.
—Voilà précisément ce que j'allais avoir l'honneur de dire à Votre Majesté. La reine avait fait demander, il y a deux mois, cinq cent mille livres par monsieur de Calonne, et Votre Majesté a refusé de signer.
—C'est vrai.
—Eh bien! sire, cet argent,dit-on, devait servir à payer le premier quartier des échéances souscrites pour l'achat du collier. La reine n'ayant pas eu d'argent a refusé de payer.
—Eh bien? dit le roi, intéressé peu à peu, comme il arrive quand au doute succède un commencement de vraisemblance.
—Eh bien, sire, c'est ici que va commencer l'histoire que mon zèle m'ordonne de conter à Votre Majesté.
—Quoi! vous dites que l'histoire commence ici; qu'y a-t-il donc, mon Dieu! s'écria le roi, trahissant ainsi sa perplexité aux yeux du baron, qui dès ce moment garda l'avantage.
—Sire, on dit que la reine s'est adressée à quelqu'un pour avoir de l'argent.
—À qui? à un juif, n'est-ce pas?
—Non, sire, pas à un juif.
—Eh mon Dieu! vous me dites cela d'un air étrange, Breteuil. Allons, bien! je devine; une intrigue étrangère: la reine a demandé de l'argent à son frère, à sa famille. Il y a de l'Autriche là-dedans.
On sait combien le roi était susceptible à l'égard de la cour de Vienne.
—Mieux vaudrait, répliqua monsieur de Breteuil.
—Comment! mieux vaudrait. Mais à qui donc la reine a-t-elle pu demander de l'argent?
—Sire, je n'ose....
—Vous me surprenez, monsieur, dit le roi en relevant la tête et en reprenant le ton royal. Parlez sur-le-champ, s'il vous plaît, et nommez-moi ce prêteur d'argent.
—Monsieur de Rohan, sire.
—Eh bien! mais vous ne rougissez pas de me citer monsieur de Rohan, l'homme le plus ruiné de ce royaume!
—Sire... dit monsieur de Breteuil en baissant les yeux.
—Voilà un air qui me déplaît, ajouta le roi; et vous vous expliquerez tout à l'heure, monsieur le garde des Sceaux.
—Non, sire; pour rien au monde, attendu que rien au monde ne me forcerait à laisser tomber de mes lèvres un mot compromettant pour l'honneur de mon roi et celui de ma souveraine.
Le roi fronça le sourcil.
—Nous descendons bien bas, monsieur de Breteuil, dit-il; ce rapport de police est tout imprégné des vapeurs de la sentine d'où il sort.
—Toute calomnie exhale des miasmes mortels, sire, et voilà pourquoi il faut que les rois purifient, et par de grands moyens, s'ils ne veulent pas que leur honneur soit tué par ces poisons, même sur le trône.
—Monsieur de Rohan! murmura le roi; mais quelle vraisemblance?... Le cardinal laisse donc dire?...
—Votre Majesté se convaincra, sire, que monsieur de Rohan a été en pourparlers avec les joailliers Bœhmer et Bossange; que l'affaire de la vente a été réglée par lui, qu'il a stipulé et pris des conditions de paiement.
—En vérité! s'écria le roi tout troublé par la jalousie et la colère.
—C'est un fait que le plus simple interrogatoire prouvera. Je m'y engage envers Votre Majesté.
—Vous dites que vous vous y engagez?
—Sans réserve, sous ma responsabilité, sire.
Le roi se mit à marcher vivement dans son cabinet.
—Voilà de terribles choses, répétait-il; et oui, mais dans tout cela je ne vois pas encore ce vol.
—Sire, les joailliers ont un reçu signé, disent-ils, de la reine, et la reine doit avoir le collier.
—Ah! s'écria le roi, avec une explosion d'espoir; elle nie! vous voyez bien qu'elle nie, Breteuil.
—Eh! sire, ai-je jamais laissé croire à Votre Majesté que je ne savais pas l'innocence de la reine? Serais-je assez à plaindre pour que Votre Majesté ne vît pas tout le respect, tout l'amour qui sont dans mon cœur pour la plus pure des femmes!
—Vous n'accusez que monsieur de Rohan, alors....
—Mais sire, l'apparence conseille....
—Grave accusation, baron.
—Qui tombera peut-être devant une enquête; mais l'enquête est indispensable. Songez donc, sire, que la reine prétend n'avoir pas le collier; que les joailliers prétendent l'avoir vendu à la reine; que le collier ne se retrouve pas, et que le motvola été prononcé dans le peuple, entre le nom de monsieur de Rohan et le nom sacré de la reine.
—Il est vrai, il est vrai, dit le roi tout bouleversé; vous avez raison, Breteuil; il faut que toute cette affaire soit éclaircie.
—Absolument, sire.
—Mon Dieu! qu'est-ce qui passe là-bas dans la galerie? Est-ce que ce n'est pas monsieur de Rohan qui se rend à la chapelle?
—Pas encore, sire; monsieur de Rohan ne peut se rendre à la chapelle. Il n'est pas onze heures, et puis monsieur de Rohan, qui officie aujourd'hui, serait revêtu de ses habits pontificaux. Ce n'est pas lui qui passe. Votre Majesté dispose encore d'une demi-heure.
—Que faire alors? Lui parler? Le faire venir?
—Non, sire; permettez-moi de donner un conseil à Votre Majesté; n'ébruitez pas l'affaire avant d'avoir causé avec Sa Majesté la reine.
—Oui, dit le roi, elle me dira la vérité.
—N'en doutons pas un seul instant, sire.
—Voyons, baron, mettez-vous là, et, sans réserve, sans atténuation, dites-moi chaque fait, chaque commentaire.
—J'ai tout détaillé dans ce portefeuille, avec les preuves à l'appui.
—À la besogne alors, attendez que je fasse fermer la porte de mon cabinet; j'avais deux audiences ce matin, je les remettrai.
Le roi donna ses ordres, et, se rasseyant, jeta un dernier regard par la fenêtre.
—Cette fois, dit-il, c'est bien le cardinal, regardez.
Breteuil se leva, s'approcha de la fenêtre, et derrière le rideau aperçut monsieur de Rohan qui, en grand habit de cardinal et d'archevêque, se dirigeait vers l'appartement qui lui était désigné chaque fois qu'il venait officier solennellement à Versailles.
—Le voici enfin arrivé, s'écria le roi en se levant.
—Tant mieux, dit monsieur de Breteuil, l'explication ne souffrira aucun délai.
Et il se mit à renseigner le roi avec tout le zèle d'un homme qui en veut perdre un autre.
Un art infernal avait réuni dans son portefeuille tout ce qui pouvait accabler le cardinal. Le roi voyait bien s'entasser l'une sur l'autre les preuves de la culpabilité de monsieur de Rohan, mais il se désespérait de ne pas voir arriver assez vite les preuves de l'innocence de la reine.
Il souffrait impatiemment ce supplice depuis un quart d'heure, lorsque tout à coup des cris retentirent dans la galerie voisine.
Le roi prêta l'oreille, Breteuil interrompit sa lecture.
Un officier vint gratter à la porte du cabinet.
—Qu'y a-t-il? demanda le roi, dont tous les nerfs étaient mis en jeu depuis la révélation de monsieur de Breteuil.
L'officier se présenta.
—Sire, Sa Majesté la reine prie Votre Majesté de vouloir bien passer chez elle.
—Il y a du nouveau, dit le roi en pâlissant.
—Peut-être, dit Breteuil.
—Je vais chez la reine, s'écria le roi. Attendez-nous ici, monsieur de Breteuil.
—Bien, nous touchons au dénouement, murmura le garde des Sceaux.
À l'heure où monsieur de Breteuil était entré chez le roi, monsieur de Charny, pâle, agité, avait fait demander une audience à la reine.
Celle-ci s'habillait; elle vit, par la fenêtre de son boudoir donnant sur la terrasse, Charny qui insistait pour être introduit.
Elle donna ordre qu'on le fît entrer, avant même qu'il eût achevé sa demande.
Car elle cédait au besoin de son cœur; car elle se disait avec une noble fierté qu'un amour pur et immatériel comme le sien a droit d'entrer à toute heure dans le palais même des reines.
Charny entra, toucha en tremblant la main que la reine lui tendait, et d'une voix étouffée:
—Ah! madame, dit-il, quel malheur!
—En effet, qu'avez-vous? s'écria-t-elle en pâlissant de voir son ami si pâle.
—Madame, savez-vous ce que je viens d'apprendre? Savez-vous ce que l'on dit? Savez-vous ce que le roi sait peut-être, ou ce qu'il saura demain?
Elle frissonna, songeant à cette nuit de chastes délices où peut-être un œil jaloux, ennemi, l'avait vue dans le parc de Versailles avec Charny.
—Dites tout, je suis forte, répondit-elle en appuyant une main sur son cœur.
—On dit, madame, que vous avez acheté un collier à Bœhmer et Bossange.
—Je l'ai rendu, fit-elle vivement.
—Écoutez, on dit que vous avez feint de le rendre, que vous comptiez le pouvoir payer, que le roi vous en a empêché en refusant de signer un bon de monsieur de Calonne; qu'alors vous vous êtes adressée à quelqu'un pour trouver de l'argent, et que cette personne est... votre amant.
—Vous! s'écria la reine avec un mouvement de confiance sublime. Vous! monsieur; eh! laissez dire ceux qui disent cela. Le titre d'amant n'est pas pour eux une injure aussi douce à lancer que le titre d'ami n'est une douce vérité consacrée désormais entre nous deux.
Charny s'arrêta confondu par cette éloquence mâle et féconde qui s'exhale de l'amour vrai, comme le parfum essentiel du cœur de toute généreuse femme.
Mais l'intervalle qu'il mit à répondre doubla l'inquiétude de la reine. Elle s'écria:
—De quoi voulez-vous parler, monsieur de Charny? La calomnie a un langage que je ne comprends jamais. Est-ce que vous l'avez compris, vous?
—Madame, veuillez me prêter une attention soutenue, la circonstance est grave. Hier, je suis allé avec mon oncle, monsieur de Suffren, chez les joailliers de la cour, Bœhmer et Bossange. Mon oncle a rapporté des diamants de l'Inde. Il voulait les faire estimer. On a parlé de tout et de tous. Les joailliers ont raconté à monsieur le bailli une affreuse histoire commentée par les ennemis de Votre Majesté. Madame, je suis au désespoir; vous avez acheté le collier, dites-le-moi; vous ne l'avez pas payé, dites-le-moi encore. Mais ne me laissez pas croire que monsieur de Rohan l'a payé pour vous.
—Monsieur de Rohan! s'écria la reine.
—Oui, monsieur de Rohan, celui qui passe pour l'amant de la reine; celui à qui la reine emprunte de l'argent; celui qu'un malheureux qu'on appelle monsieur de Charny a vu dans le parc de Versailles, souriant à la reine, s'agenouillant devant la reine, baisant les mains de la reine; celui....
—Monsieur, s'écria Marie-Antoinette, si vous croyez quand je ne suis plus là, c'est que vous ne m'aimez pas quand j'y suis.
—Oh! répliqua le jeune homme, il y a un danger pressant; je ne viens vous demander ni franchise ni courage, je viens vous supplier de me rendre un service.
—Et d'abord, dit la reine, quel danger, s'il vous plaît?
—Le danger! madame, insensé qui ne le devine pas. Le cardinal répondant pour la reine, payant pour la reine, perd la reine. Je ne vous parle point ici du mortel déplaisir que peut causer à monsieur de Charny une confiance pareille à celle que vous inspire monsieur de Rohan. Non. De ces douleurs-là on meurt, mais on ne se plaint pas.
—Vous êtes fou! dit Marie-Antoinette avec colère.
—Je ne suis pas fou, madame, mais vous êtes malheureuse, vous êtes perdue. Je vous ai vue, moi, dans le parc.... Je ne m'étais pas trompé, vous dis-je. Aujourd'hui a éclaté l'horrible, la mortelle vérité.... Monsieur de Rohan se vante peut-être....
La reine saisit le bras de Charny.
—Fou! fou! répéta-t-elle avec une inexprimable angoisse; croyez la haine, voyez des ombres, croyez l'impossible; mais, au nom du ciel! après ce que je vous ai dit, ne croyez pas que je sois coupable.... Coupable! ce mot me ferait bondir dans un brasier ardent.... Coupable... avec.... Moi qui jamais n'ai pensé à vous sans prier Dieu de me pardonner cette seule pensée que j'appelais un crime! Oh! monsieur de Charny, si vous ne voulez pas que je sois perdue aujourd'hui, morte demain, ne me dites jamais que vous me soupçonnez, ou bien fuyez si loin que vous n'entendiez pas même le bruit de ma chute au moment de ma mort.
Olivier tordait ses mains avec angoisse.
—Écoutez-moi, dit-il, si vous voulez que je vous rende un service efficace.
—Un service de vous! s'écria la reine, de vous, plus cruel que mes ennemis... car ils ne font que m'accuser, eux, tandis que vous me soupçonnez, vous! Un service de la part de l'homme qui me méprise, jamais..., monsieur, jamais!
Olivier se rapprocha et prit dans ses mains la main de la reine.
—Vous verrez bien, dit-il, que je ne suis pas un homme qui gémit et qui pleure; les moments sont précieux; ce soir serait trop tard pour faire ce qui nous reste à faire. Voulez-vous me sauver du désespoir en vous sauvant de l'opprobre?...
—Monsieur!...
—Oh! je ne ménagerai plus mes paroles en face de la mort. Si vous ne m'écoutez pas, vous dis-je, ce soir, tous deux nous serons morts, vous de honte, moi de vous avoir vue mourir. Droit à l'ennemi, madame! comme dans nos batailles! Droit au danger! droit à la mort! Allons-y ensemble, moi comme l'obscur soldat, à mon rang, mais brave, vous le verrez; vous, avec la majesté, avec la force, au plus fort de la mêlée. Si vous y succombez, eh bien! vous ne serez pas seule. Tenez, madame, voyez en moi un frère.... Vous avez besoin... d'argent pour... payer ce collier?...
—Moi?
—Ne le niez pas.
—Je vous dis....
—Ne dites pas que vous n'avez pas le collier.
—Je vous jure....
—Ne jurez pas si vous voulez que je vous aime encore.
—Olivier!
—Il vous reste un moyen de sauver à la fois votre honneur et mon amour. Le collier vaut seize cent mille livres, vous en avez payé deux cent cinquante mille. Voici un million et demi, prenez-le.
—Qu'est cela?
—Ne regardez pas, prenez et payez.
—Vos biens vendus! vos terres acquises par moi et soldées. Olivier! vous vous dépouillez pour moi! Vous êtes un bon et noble cœur, et je ne marchanderai plus les aveux à un pareil amour. Olivier, je vous aime!
—Acceptez.
—Non; mais je vous aime!
—Monsieur de Rohan paiera donc? Songez-y, madame, ce n'est plus de votre part une générosité, c'est de la cruauté qui m'accable.... Vous acceptez du cardinal?...
—Moi, allons donc, monsieur de Charny. Je suis la reine, et si je donne à mes sujets amour ou fortune, je n'accepte jamais.
—Qu'allez-vous faire alors?
—C'est vous qui allez me dicter ma conduite. Que dites-vous que pense monsieur de Rohan?
—Il pense que vous êtes sa maîtresse.
—Vous êtes dur, Olivier....
—Je parle comme on parle en face de la mort.
—Que dites-vous que pensent les joailliers?
—Que la reine ne pouvant payer, monsieur de Rohan paiera pour elle.
—Que dites-vous qu'on pense dans le public au sujet du collier?
—Que vous l'avez, que vous l'avez caché, que vous l'avouerez seulement quand il aura été payé, soit par le cardinal, dans son amour pour vous, soit par le roi, dans sa peur du scandale.
—Bien; et vous Charny, à votre tour, je vous regarde en face et vous demande: que pensez-vous des scènes que vous avez vues dans le parc de Versailles?
—Je crois, madame, que vous avez besoin de me prouver votre innocence, répliqua énergiquement le digne gentilhomme.
La reine essuya la sueur qui coulait de son front.
—Le prince Louis, cardinal de Rohan, grand aumônier de France! cria une voix d'huissier dans le corridor.
—Lui! murmura Charny.
—Vous voilà servi à souhait, dit la reine.
—Vous allez le recevoir?
—J'allais le faire appeler.
—Mais, moi....
—Entrez dans mon boudoir, et laissez la porte entrebâillée pour bien entendre.
—Madame!
—Allez vite, voici le cardinal.
Elle poussa monsieur de Charny dans la chambre qu'elle lui avait indiquée, tira la porte comme il convenait, et fit entrer le cardinal.
Monsieur de Rohan parut au seuil de la chambre. Il était resplendissant dans son costume d'officiant. Derrière lui se tenait à distance une suite nombreuse, dont les habits brillaient comme celui de leur maître.
Parmi ces gens inclinés, on pouvait apercevoir Bœhmer et Bossange, un peu embarrassés dans leurs vêtements de cérémonie.
La reine alla au-devant du cardinal, en essayant d'un sourire qui expira bientôt sur ses lèvres.
Louis de Rohan était sérieux, triste même. Il avait le calme de l'homme courageux qui va combattre, la menace imperceptible du prêtre qui peut avoir à pardonner.
La reine montra un tabouret; le cardinal resta debout.
—Madame, dit-il, après s'être incliné en tremblant visiblement, j'avais plusieurs choses importantes à communiquer à Votre Majesté, qui prend à tâche d'éviter ma présence.
—Moi, fit la reine, mais je vous évite si peu, monsieur le cardinal, que j'allais vous mander.
Le cardinal jeta un coup d'œil sur le boudoir.
—Suis-je seul avec Votre Majesté? dit-il à voix basse; ai-je le droit de parler en toute liberté?
—En toute liberté, monsieur le cardinal; ne vous contraignez pas, nous sommes seuls.
Et sa voix ferme semblait vouloir envoyer ses paroles au gentilhomme caché dans cette chambre voisine. Elle jouissait avec orgueil de son courage et de l'assurance qu'allait avoir, dès les premiers mots, monsieur de Charny bien attentif sans doute.
Le cardinal prit son parti. Il approcha le tabouret du fauteuil de la reine, de façon à se trouver le plus loin possible de la porte à deux battants.
—Voilà bien des préambules, dit la reine, affectant d'être enjouée.
—C'est que... dit le cardinal.
—C'est que?... répéta la reine.
—Le roi ne viendra pas? demanda monsieur de Rohan.
—N'ayez donc peur ni du roi ni de personne, répliqua vivement Marie-Antoinette.
—Oh! c'est de vous que j'ai peur, fit d'une voix émue le cardinal.
—Alors raison de plus, je ne suis pas bien redoutable; dites en peu de mots, dites à haute et intelligible voix, j'aime la franchise, et si vous me ménagez, je croirai que vous n'êtes pas un homme d'honneur. Oh! pas de gestes encore; on m'a dit que vous aviez des griefs contre moi. Parlez, j'aime la guerre, je suis d'un sang qui ne s'effraie pas, moi! Vous aussi, je le sais bien. Qu'avez-vous à me reprocher?
Le cardinal poussa un soupir et se leva comme pour aspirer plus largement l'air de la chambre. Enfin, maître de lui-même, il commença en ces termes.
Nous l'avons dit, la reine et le cardinal se trouvaient enfin face à face. Charny, dans le cabinet, pouvait entendre jusqu'à la moindre parole des interlocuteurs, et les explications si impatiemment attendues des deux parts allaient enfin avoir lieu.
—Madame, dit le cardinal en s'inclinant, vous savez ce qui se passe au sujet de notre collier?
—Non, monsieur, je ne le sais pas, et je suis aise de l'apprendre de vous.
—Pourquoi Votre Majesté me réduit-elle depuis si longtemps à ne plus communiquer avec elle que par intermédiaire? Pourquoi, si elle a quelque sujet de me haïr, ne me le témoigne-t-elle pas en me l'expliquant?
—Je ne sais ce que vous voulez dire, monsieur le cardinal, et je n'ai aucun sujet de vous haïr; mais là n'est pas, je crois, l'objet de notre entretien. Veuillez donc me donner sur ce malheureux collier un renseignement positif, et d'abord où est madame de La Motte?
—J'allais le demander à Votre Majesté.
—Pardon, mais si quelqu'un peut savoir où est madame de La Motte, c'est vous, je pense.
—Moi, madame, à quel titre?
—Oh! je ne suis pas ici pour recevoir vos confessions, monsieur le cardinal, j'ai eu besoin de parler à madame de La Motte, je l'ai fait appeler, on l'a cherchée chez elle à dix reprises: elle n'a rien répondu. Cette disparition est étrange, vous m'avouerez.
—Et moi aussi, madame, je m'étonne de cette disparition, car j'ai fait prier madame de La Motte de me venir voir; elle n'a pas plus répondu à moi qu'à Votre Majesté.
—Alors, laissons là la comtesse, monsieur, et parlons de nous.
—Oh! non, madame, parlons d'elle tout d'abord, car certaines paroles de Votre Majesté m'ont jeté dans un douloureux soupçon, il me semble que Votre Majesté me reprochait des assiduités auprès de la comtesse.
—Je ne vous ai encore rien reproché du tout, monsieur, mais patience.
—Oh! madame, c'est qu'un pareil soupçon m'expliquerait toutes les susceptibilités de votre âme, et, alors, je comprendrais, tout en me désespérant, la rigueur jusque-là inexplicable dont vous avez usé vis-à-vis de moi.
—Voilà où nous cessons de nous comprendre, dit la reine; vous êtes d'une obscurité impénétrable, et ce n'est pas pour nous embrouiller davantage que je vous demande des explications. Au fait! au fait!
—Madame, s'écria le cardinal en joignant les mains et en se rapprochant de la reine, faites-moi la grâce de ne pas changer la conversation: deux mots de plus sur le sujet que nous traitions tout à l'heure, et nous nous fussions entendus.
—En vérité, monsieur, vous parlez une langue que je ne sais pas; reprenons le français, je vous prie. Où est ce collier que j'ai rendu aux joailliers?
—Le collier que vous avez rendu! s'écria monsieur de Rohan.
—Oui, qu'en avez-vous fait?
—Moi! mais je ne sais pas, madame.
—Voyons, il y a une chose toute simple; madame de La Motte a pris ce collier, l'a rendu en mon nom; les joailliers prétendent qu'ils ne l'ont pas repris. J'ai dans les mains un reçu qui prouve le contraire; les joailliers disent que le reçu est faux. Madame de La Motte pourrait d'un mot expliquer tout.... Elle ne se trouve pas, eh bien! laissez-moi mettre des suppositions à la place des faits obscurs. Madame de La Motte a voulu rendre le collier. Vous, dont ce fut toujours la manie, bienveillante sans doute, de me faire acheter ce collier, vous qui me l'avez apporté avec l'offre de payer pour moi, offre....
—Que Votre Majesté a refusée bien durement, dit le cardinal avec un soupir.
—Eh bien! oui, vous avez persévéré dans cette idée fixe que je restasse en possession du collier, et vous ne l'aurez pas rendu aux joailliers pour me le faire reprendre dans une occasion quelconque. Madame de La Motte a été faible, elle qui savait mes répugnances, l'impossibilité où j'étais de payer, la résolution immuable que j'avais prise de ne pas avoir ce collier sans argent; madame de La Motte a conspiré avec vous par zèle pour moi, et aujourd'hui elle craint ma colère et ne se présente pas. Est-ce cela? Ai-je reconstruit l'affaire au milieu des ténèbres, dites-moi, oui. Laissez-vous reprocher cette légèreté, cette désobéissance à mes ordres formels, vous en serez quitte pour une réprimande, et tout sera fini. Je fais plus, je vous promets le pardon de madame de La Motte, qu'elle sorte de sa pénitence. Mais, par grâce! de la clarté, de la clarté, monsieur, je ne veux pas en ce moment qu'il plane une ombre sur ma vie; je ne le veux pas, entendez-vous.
La reine avait prononcé ces paroles avec une telle vivacité, elle les avait accentuées si vigoureusement, que le cardinal n'avait ni osé, ni pu l'interrompre, mais aussitôt qu'elle eut cessé:
—Madame, dit-il en étouffant un soupir, je vais répondre à toutes vos suppositions. Non, je n'ai pas persévéré dans l'idée que vous deviez avoir le collier, attendu que j'étais assuré qu'il était en vos mains. Non, je n'ai en rien conspiré avec madame de La Motte au sujet de ce collier. Non, je ne l'ai pas plus que les joailliers ne l'ont, que vous ne dites l'avoir vous-même.
—Il n'est pas possible, s'écria la reine avec stupeur; vous n'avez pas le collier?
—Non, madame.
—Vous n'avez pas conseillé à madame de La Motte de demeurer hors de tout ceci?
—Non, madame.
—Ce n'est pas vous qui la cachez?
—Non, madame.
—Vous ne savez pas ce qu'elle est devenue?
—Pas plus que vous, madame.
—Mais alors, comment vous expliquez-vous ce qui arrive?
—Madame, je suis forcé d'avouer que je ne l'explique pas. Au surplus, ce n'est pas la première fois que je me plains à la reine de ne pas être compris par elle.
—Quand donc cela, monsieur? je ne me le rappelle pas.
—Soyez bonne, madame, dit le cardinal, et veuillez relire en idée mes lettres.
—Vos lettres! dit la reine surprise. Vous m'avez écrit, vous?
—Trop rarement, madame, pour tout ce que j'avais dans le cœur.
La reine se leva.
—Il me semble, dit-elle, que nous nous trompons l'un et l'autre; finissons vite cette plaisanterie. Que parlez-vous de lettres? Quelles lettres, et qu'avez-vous sur le cœur ou dans le cœur, je ne sais trop comment vous venez de dire cela?
—Mon Dieu! madame, je me suis peut-être laissé aller à dire trop haut le secret de mon âme.
—Quel secret! Êtes-vous dans votre bon sens, monsieur le cardinal?
—Madame!
—Oh! ne tergiversons pas; vous parlez comme un homme qui veut me tendre un piège, ou qui veut m'embarrasser devant des témoins.
—Je vous jure, madame, que je n'ai rien dit.... Y a-t-il vraiment quelqu'un qui écoute?
—Non, monsieur, mille fois non, il n'y a personne, expliquez-vous donc, mais complètement, et si vous jouissez de votre raison, prouvez-le.
—Oh! madame, pourquoi madame de La Motte n'est-elle pas là? Elle m'aiderait, elle, notre amie, à réveiller, sinon l'attachement, du moins la mémoire de Votre Majesté.
—Notreamie? mon attachement? ma mémoire? Je tombe des nues.
—Ah! madame, je vous prie, dit le cardinal révolté par le ton aigre de la reine, épargnez-moi. Libre à vous de n'aimer plus, n'offensez pas.
—Ah! mon Dieu! s'écria la reine en pâlissant, ah! mon Dieu!... que dit cet homme?
—Très bien! continua monsieur de Rohan, qui s'animait à mesure que la colère montait en bouillonnant, très bien! Madame, je crois avoir été assez discret et assez réservé pour que vous ne me maltraitiez pas; je ne vous reproche, d'ailleurs, que des griefs frivoles. J'ai le tort de me répéter. J'eusse dû savoir que quand une reine a dit: Je ne veux plus, c'est une loi aussi impérieuse que lorsqu'une femme a dit: Je veux!
La reine poussa un cri farouche, et saisit le cardinal par sa manche de dentelles.
—Dites vite, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante. J'ai dit:Je ne veux plus, et j'avais dit:Je veux! À qui ai-je dit l'un, à qui ai-je dit l'autre?
—Mais à moi, tous les deux.
—À vous?
—Oubliez que vous avez dit l'un, moi je n'oublie pas que vous avez dit l'autre.
—Vous êtes un misérable, monsieur de Rohan, vous êtes un menteur!
—Moi!
—Vous êtes un lâche, vous calomniez une femme.
—Moi!
—Vous êtes un traître; vous insultez la reine.
—Et vous, vous êtes une femme sans cœur, une reine sans foi.
—Malheureux!
—Vous m'avez amené par degrés à prendre pour vous un fol amour. Vous m'avez laissé m'abreuver d'espérances.
—Des espérances! Mon Dieu! suis-je une folle? Est-il un scélérat?
—Est-ce moi qui aurais jamais osé vous demander les audiences nocturnes que vous m'accordâtes?
La reine poussa un hurlement de rage auquel répondit un long soupir dans le boudoir.
—Est-ce moi, poursuivit monsieur de Rohan, qui aurais osé venir seul dans le parc de Versailles, si vous ne m'eussiez envoyé madame de La Motte?
—Mon Dieu!
—Est-ce moi qui aurais osé voler la clef qui ouvre cette porte de la louveterie?
—Mon Dieu!
—Est-ce moi qui aurais osé vous demander d'apporter la rose que voici? Rose adorée! rose maudite! séchée, brûlée sous mes baisers!...
—Mon Dieu!
—Est-ce moi qui vous ai forcée de descendre le lendemain et de me donner vos deux mains, dont le parfum dévore incessamment mon cerveau et me rend fou. Vous avez raison de me le reprocher.
—Oh! assez! assez!
—Est-ce moi, enfin, qui, dans mon plus furieux orgueil, aurais jamais osé rêver cette troisième nuit au ciel blanc, aux doux silences, aux perfides amours.
—Monsieur! monsieur! cria la reine en reculant devant le cardinal, vous blasphémez!
—Mon Dieu! répliqua le cardinal en levant les yeux au ciel, tu sais si pour continuer à être aimé de cette femme trompeuse, j'eusse donné mes biens, ma liberté, ma vie!
—Monsieur de Rohan, si vous voulez conserver tout cela, vous allez dire ici même que vous cherchez à me perdre; que vous avez inventé toutes ces horreurs; que vous n'êtes pas venu à Versailles la nuit....
—J'y suis venu, répliqua noblement le cardinal.
—Vous êtes mort si vous soutenez ce langage.
—Rohan ne ment pas. J'y suis venu.
—Monsieur de Rohan, monsieur de Rohan, au nom du ciel, dites que vous ne m'avez pas vue dans le parc....
—Je mourrai s'il le faut, comme vous m'en menaciez tout à l'heure, mais je n'ai vu que vous dans le parc de Versailles, où me conduisait madame de La Motte.
—Encore une fois! s'écria la reine livide et tremblante, rétractez-vous?
—Non!
—Une seconde fois, dites que vous avez tramé contre moi cette infamie?
—Non!
—Une dernière fois, monsieur de Rohan, avouez-vous qu'on peut vous avoir trompé vous-même, que tout cela fut une calomnie, un rêve, l'impossible, je ne sais quoi; mais avouez que je suis innocente, que je puis l'être?
—Non!
La reine se redressa terrible et solennelle.
—Vous allez donc avoir affaire, dit-elle, à la justice du roi, puisque vous récusez la justice de Dieu.
Le cardinal s'inclina sans rien dire.
La reine sonna si violemment que plusieurs de ses femmes entrèrent à la fois.
—Qu'on prévienne Sa Majesté, dit-elle en essuyant ses lèvres, que je la prie de me faire l'honneur de passer chez moi.
Un officier partit pour exécuter cet ordre. Le cardinal, décidé à tout, demeura intrépidement dans un coin de la chambre.
Marie-Antoinette alla dix fois vers la porte du boudoir sans y entrer, comme si chaque fois, ayant perdu la raison, elle la retrouvait en face de cette porte.
Dix minutes ne s'étaient pas écoulées dans ce terrible jeu de scène, que le roi parut au seuil, la main dans son jabot de dentelles.
On voyait toujours, au plus profond du groupe, la mine effarée de Bœhmer et de Bossange qui flairaient l'orage.