Madame de La Motte s'était fourvoyée dans chacun de ses calculs. Cagliostro ne se trompa dans aucun.
À peine à la Bastille, il s'aperçut que le prétexte lui était donné enfin de travailler ouvertement à la ruine de cette monarchie que, depuis tant d'années, il sapait sourdement avec l'illuminisme et les travaux occultes.
Sûr de n'être en rien convaincu, victime arrivée au dénouement le plus favorable à ses vues, il tint religieusement sa promesse envers tout le monde.
Il prépara les matériaux de cette fameuse lettre de Londres, qui, paraissant un mois après l'époque où nous sommes arrivés, fut le premier coup de bélier appliqué sur les murs de la vieille Bastille, la première hostilité de la révolution, le premier choc matériel qui précéda celui du 14 juillet 1789.
Dans cette lettre où Cagliostro, après avoir ruiné roi, reine, cardinal, agioteurs publics, ruinait monsieur de Breteuil, personnification de la tyrannie ministérielle, notre démolisseur s'exprimait ainsi:
«Oui, je le répète libre après l'avoir dit captif, il n'est pas de crime qui ne soit expié par six mois de Bastille. Quelqu'un me demande si je retournerai jamais en France? Assurément, ai-je répondu,pourvu que la Bastille soit devenue une promenade publique. Dieu le veuille! Vous avez tout ce qu'il faut pour être heureux, vous autres Français: sol fécond, doux climat, bon cœur, gaieté charmante, du génie et des grâces propres à tout; sans égaux dans l'art de plaire, sans maîtres dans les autres, il ne vous manque, mes bons amis, qu'un petit point: c'est d'être sûrs de coucher dans vos lits quand vous êtes irréprochables.»
Cagliostro avait tenu sa parole aussi à Oliva. Celle-ci, de son côté, fut religieusement fidèle. Il ne lui échappa point un mot qui compromît son protecteur. Elle n'eut d'autre aveu funeste que pour madame de La Motte, et posa d'une façon nette et irrécusable sa participation innocente à une mystification adressée, selon elle, à un gentilhomme inconnu qu'on lui avait désigné sous le nom de Louis.
Pendant le temps qui s'était écoulé pour les captifs sous les verrous et dans les interrogatoires, Oliva n'avait pas revu son cher Beausire, mais elle n'était cependant point abandonnée tout à fait de lui, et, comme on va le voir, elle avait de son amant le souvenir que désirait Didon quand elle disait en rêvant: Ah! s'il m'était donné de voir jouer sur mes genoux un petit Ascagne!
Au mois de mai de l'année 1786, un homme attendait au milieu des pauvres sur les degrés du portail de Saint-Paul, rue Saint-Antoine. Il était inquiet, haletant, il regardait, sans pouvoir en détacher les yeux, dans la direction de la Bastille.
Auprès de lui vint se placer un homme à longue barbe, un des serviteurs allemands de Cagliostro, celui que Balsamo employait comme chambellan dans ses mystérieuses réceptions de l'ancienne maison de la rue Saint-Claude.
Cet homme arrêta la fougue impatiente de Beausire, et lui dit tout bas:
—Attendez, attendez, ils viendront.
—Ah! s'écria l'homme inquiet, c'est vous!
Et comme leils viendrontne satisfaisait point, à ce qu'il paraît, l'homme inquiet, qui continuait à gesticuler plus que de raison, l'Allemand lui dit à l'oreille:
—Monsieur Beausire, vous allez tant faire de bruit que la police nous verra.... Mon maître vous avait promis des nouvelles, je vous en donne.
—Donnez! donnez, mon ami!
—Plus bas. La mère et l'enfant se portent bien.
—Oh! oh! s'écria Beausire dans un transport de joie impossible à décrire, elle est accouchée! elle est sauvée!
—Oui, monsieur; mais tirez à l'écart, je vous prie.
—D'une fille?
—Non, monsieur, d'un garçon.
—Tant mieux! Oh! mon ami, que je suis heureux, que je suis heureux. Remerciez bien votre maître; dites-lui bien que ma vie, que tout ce que j'ai est à lui....
—Oui, monsieur Beausire, oui, je lui dirai cela quand je le verrai.
—Mon ami, pourquoi me disiez-vous tout à l'heure?... Mais prenez donc ces deux louis.
—Monsieur, je n'accepte rien que de mon maître.
—Ah! pardon, je ne voulais pas vous offenser.
—Je le crois, monsieur. Mais vous me disiez?
—Ah! je vous demandais pourquoi, tout à l'heure, vous vous êtes écrié: Ils viendront? Qui viendra, s'il vous plaît?
—Je voulais parler du chirurgien de la Bastille et de la dame Chopin, sage-femme, qui ont accouché mademoiselle Oliva.
—Ils viendront ici? Pourquoi?
—Pour faire baptiser l'enfant.
—Je vais voir mon enfant! s'écria Beausire en bondissant comme un convulsionnaire. Vous dites que je vais voir le fils d'Oliva! ici, tout à l'heure?...
—Ici, tout à l'heure; mais modérez-vous, je vous en supplie; autrement, les deux ou trois agents de monsieur de Crosne, que je devine être cachés sous les haillons de ces mendiants, vous découvriront et devineront que vous avez eu communication avec le prisonnier de la Bastille. Vous vous perdrez et vous compromettrez mon maître.
—Oh! s'écria Beausire avec la religion du respect et de la reconnaissance, plutôt mourir que de prononcer une syllabe qui nuise à mon bienfaiteur. J'étoufferai, s'il le faut, mais je ne dirai plus rien. Ils ne viennent pas!...
—Patience.
Beausire se rapprocha de l'Allemand.
—Est-elle un peu heureuse, là-bas? demanda-t-il en joignant les mains.
—Parfaitement heureuse, répondit l'autre. Oh! voici un fiacre qui vient.
—Oui, oui.
—Il s'arrête....
—Il y a du blanc, de la dentelle....
—La tavaïolle[5]de l'enfant.
—Mon Dieu!
Et Beausire fut obligé de s'appuyer sur une colonne pour ne pas chanceler, quand il vit sortir du fiacre la sage-femme, le chirurgien et un porte-clefs de la Bastille, faisant l'office de témoins dans cette rencontre.
Au passage de ces trois personnes, les pauvres s'émurent et nasillèrent leurs lamentables réclamations.
On vit alors, chose étrange, le parrain et la marraine passer en coudoyant ces misérables, tandis qu'un étranger leur distribuait sa monnaie et ses écus en pleurant de joie.
Puis, le petit cortège étant entré dans l'église, Beausire entra derrière et vint, avec les prêtres et les fidèles curieux, chercher la meilleure place de la sacristie où allait s'accomplir le sacrement du baptême.
Le prêtre reconnaissant la sage-femme et le chirurgien, qui plusieurs fois déjà avaient eu recours à son ministère pour des circonstances pareilles, leur fit un petit salut amical, accompagné d'un sourire.
Beausire salua et sourit avec le prêtre.
La porte de la sacristie se ferma alors, et le prêtre, prenant sa plume, commença d'écrire sur son registre les phrases sacramentelles qui constituent l'acte d'enregistrement.
Lorsqu'il en vint à demander le nom et les prénoms de l'enfant:
—C'est un garçon, dit le chirurgien, voilà tout ce que je sais.
Et quatre éclats de rire ponctuèrent ce mot, qui ne parut pas assez respectueux à Beausire.
—Il a bien un nom quelconque, fût-ce un nom de saint, ajouta le prêtre.
—Oui, la demoiselle a voulu qu'on l'appelât Toussaint.
—Ils y sont tous, alors! répliqua le prêtre en riant de son jeu de mots, ce qui emplit la sacristie d'une hilarité nouvelle.
Beausire commençait à perdre patience, mais la sage influence de l'Allemand le maintenait encore. Il se contint.
—Eh bien! dit le prêtre, avec ce prénom-là, avec tous saints pour patrons, on peut se passer de père. Écrivons: «Aujourd'hui, nous a été présenté un enfant du sexe masculin, né hier, à la Bastille, fils de Nicole-Oliva Legay et de... père inconnu.»
Beausire s'élança furieux aux côtés du prêtre, et lui retenant le poignet avec force:
—Toussaint a un père, s'écria-t-il, comme il a une mère! Il a un tendre père qui ne reniera point son sang. Écrivez, je vous prie, que Toussaint, né hier, de la demoiselle Nicole-Oliva Legay, est fils de Jean-Baptiste Toussaint de Beausire, ici présent!
Qu'on juge de la stupéfaction du prêtre, de celle du parrain et de la marraine! La plume tomba des mains du premier, l'enfant faillit tomber des bras de la sage-femme.
Beausire le reçut dans les siens, et, le couvrant de baisers avides, il laissa tomber sur le front du pauvre petit le premier baptême, le plus sacré en ce monde après celui qui vient de Dieu, le baptême des larmes paternelles.
Les assistants, malgré leur habitude des scènes dramatiques et le scepticisme ordinaire aux voltairiens de cette époque, furent attendris. Le prêtre seul garda son sang-froid et révoqua en doute cette paternité; peut-être était-il contrarié d'avoir à recommencer ses écritures.
Mais Beausire devina la difficulté; il déposa sur les fonts baptismaux trois louis d'or, qui, bien mieux que ses larmes, établirent son droit de père et firent briller sa bonne foi.
Le prêtre salua, ramassa les soixante-douze livres, et biffa les deux phrases qu'il venait d'écrire en goguenardant sur son registre.
—Seulement, monsieur, dit-il, comme la déclaration de monsieur le chirurgien de la Bastille et de la dame Chopin avait été formelle, vous voudrez bien écrire vous-même et certifier que vous vous déclarez le père de cet enfant.
—Moi! s'écria Beausire au comble de la joie; mais je l'écrirais de mon sang!
Et il saisit la plume avec enthousiasme.
—Prenez garde, lui dit tout bas le porte-clefs Guyon, qui n'avait pas oublié son rôle d'homme scrupuleux. Je crois, mon cher monsieur, que votre nom sonne mal en de certains endroits; il y a danger à l'écrire sur des registres publics, avec une date qui donne à la fois la preuve de votre présence et de votre commerce avec une accusée.
—Merci de votre conseil, l'ami, répliqua Beausire avec fierté; il sent son honnête homme et vaut les deux louis d'or que je vous offre; mais renier le fils de ma femme....
—Elle est votre femme? s'écria le chirurgien.
—Légitime! s'écria le prêtre.
—Que Dieu lui rende la liberté, dit Beausire en tremblant de plaisir, et le lendemain Nicole Legay s'appellera de Beausire, comme son fils et comme moi.
—En attendant, vous vous risquez, répéta Guyon; je crois qu'on vous cherche.
—Ce ne sera pas moi qui vous trahirai, dit le chirurgien.
—Ni moi, dit la sage-femme.
—Ni moi, fit le prêtre.
—Et quand on me trahirait, continua Beausire avec l'exaltation des martyrs, je souffrirai jusqu'à la roue pour avoir la consolation de reconnaître mon fils.
—S'il était roué, dit tout bas à la sage-femme monsieur Guyon, qui se piquait de repartie, ce ne serait pas pour s'être dit le père du petit Toussaint.
Et sur cette plaisanterie qui fit sourire dame Chopin, il fut procédé dans les formes à l'enregistrement et à la reconnaissance du jeune Beausire.
Beausire écrivit sa déclaration dans des termes magnifiques, mais un peu verbeux, comme sont les relations de tout exploit dont s'enorgueillit l'auteur.
Il la relut, la ponctua, la parapha, et fit parapher par les quatre personnes présentes.
Puis, ayant tout lu et vérifié de nouveau, il embrassa son fils, dûment baptisé, lui glissa une dizaine de louis sous sa tavaïolle, lui suspendit une bague au col, présent destiné à l'accouchée, et, fier comme Xénophon pendant sa fameuse retraite, il ouvrit la porte de la sacristie, décidé à ne pas user du moindre stratagème pour échapper aux sbires, s'il en trouvait d'assez dénaturés pour le saisir en ce moment.
Les groupes de mendiants n'avaient pas quitté l'église. Beausire, s'il eût pu les regarder avec des yeux plus fermes, eût peut-être reconnu parmi eux ce fameux Positif, auteur de sa disgrâce; mais rien ne bougea. La nouvelle distribution que fit Beausire fut reçue avec des: Dieu vous garde! sans mesure, et l'heureux père s'échappa de Saint-Paul avec toutes les apparences d'un gentilhomme vénéré, choyé, béni et caressé des pauvres de sa paroisse.
Quant aux témoins du baptême, ils se retirèrent de leur côté et regagnèrent leur fiacre, émerveillés de cette aventure.
Beausire les guetta du coin de la rue Culture-Sainte-Catherine, les vit monter en voiture, envoya deux ou trois baisers palpitants à son fils, et quand son cœur se fut assez complètement épanché, quand le fiacre eut disparu à ses yeux, il songea qu'il ne fallait tenter ni Dieu ni la police, et gagna un lieu d'asile connu de lui seul, de Cagliostro et de monsieur de Crosne.
C'est-à-dire que monsieur de Crosne, lui aussi, avait tenu parole à Cagliostro et n'avait pas fait inquiéter Beausire.
Lorsque l'enfant rentra dans la Bastille et que la dame Chopin eut appris à Oliva tant d'aventures surprenantes, celle-ci, passant à son plus gros doigt la bague de Beausire, se prit à pleurer aussi, et, ayant embrassé son enfant à qui déjà on cherchait une nourrice:
—Non, dit-elle, autrefois monsieur Gilbert, élève de monsieur Rousseau, prétendait que toute bonne mère doit nourrir son enfant, je nourrirai mon fils; je veux être au moins une bonne mère, ce sera toujours cela.
Le jour était venu enfin, après de longs débats, où l'arrêt de la cour du parlement allait être provoqué par les conclusions du procureur général.
Les accusés, à l'exception de monsieur de Rohan, avaient été transférés à la Conciergerie pour être plus rapprochés de la salle d'audience, qui s'ouvrait à sept heures chaque matin.
Devant les juges présidés par le premier président d'Aligre, la contenance des accusés avait continué d'être ce qu'elle avait été pendant l'instruction.
Oliva, franche et timide; Cagliostro, tranquille, supérieur et rayonnant parfois de cette splendeur mystique qu'il se plaisait à affecter.
Villette, honteux, bas et pleurant.
Jeanne, insolente, l'œil étincelant, toujours menaçante et venimeuse.
Le cardinal, simple, rêveur, frappé d'atonie.
Jeanne avait bien vite pris les habitudes de la Conciergerie, et captivé par ses caresses mielleuses et ses petits secrets les bonnes grâces de la concierge du Palais, de son mari et de son fils.
De cette façon, elle s'était rendu la vie plus douce et les communications, plus libres. Il faut toujours plus de place au singe qu'au chien, à l'intrigant qu'à l'esprit tranquille.
Les débats n'apprirent rien de nouveau à la France. C'était bien toujours ce même collier volé avec audace par l'une ou l'autre des deux personnes qu'on accusait et qui s'accusaient réciproquement.
Décider entre les deux quel était le voleur, c'était tout le procès.
Cet esprit qui porte les Français toujours, et qui les portait surtout en ce temps-là aux extrêmes, avait greffé un autre procès sur le véritable.
Il s'agissait de savoir si la reine avait eu raison de faire arrêter le cardinal et de l'accuser de téméraires incivilités.
Pour quiconque raisonnait politique en France, cette annexe au procès constituait la cause véritable. Monsieur de Rohan avait-il cru pouvoir dire à la reine ce qu'il lui avait dit, agir en son nom, comme il l'avait fait; avait-il été l'agent secret de Marie-Antoinette, agent désavoué sitôt que l'affaire avait fait du bruit?
En un mot, dans cette cause incidente, le cardinal inculpé avait-il agi de bonne foi, comme un confident intime, vis-à-vis de la reine?
S'il avait agi de bonne foi, la reine était donc coupable de toutes ces intimités, même innocentes, qu'elle avait niées et que madame de La Motte insinuait avoir existé. Et puis, comme total aux yeux de l'opinion, qui ne ménage rien, des intimités sont-elles innocentes, qu'on est contraint de nier à son mari, à ses ministres, à ses sujets.
Tel est le procès que les conclusions du procureur général vont diriger vers son but, vers sa morale.
Le procureur général prit la parole.
Il était l'organe de la cour, il parlait au nom de la dignité royale méconnue, outragée, il plaidait pour le principe immense de l'inviolabilité royale.
Le procureur général entrait dans le procès réel pour certains accusés; il prenait corps à corps le procès incident quant au cardinal. Il ne pouvait admettre que dans cette affaire du collier, la reine pût assumer sur elle un tort, un seul. Si elle n'en avait aucun, ils tombaient donc tous sur la tête du cardinal.
Il conclut donc inflexiblement:
à la condamnation de Villette aux galères;
à la condamnation de Jeanne de La Motte en la marque, le fouet et la réclusion à perpétuité dans l'hôpital;
à la mise hors de cause de Cagliostro;
au renvoi pur et simple d'Oliva;
à l'aveu auquel serait contraint le cardinal d'une témérité offensante envers la Majesté royale, aveu à la suite duquel il serait banni de la présence du roi et de la reine, et dépouillé de ses charges et dignités.
Ce réquisitoire frappa le parlement d'indécision et les accusés de terreur. La volonté royale s'y expliquait de telle force, que si l'on eût vécu un quart de siècle auparavant, alors même que les parlements avaient commencé à secouer le joug et à revendiquer leur prérogative, ces conclusions du procureur du roi eussent été dépassées par le zèle et le respect des juges pour le principe, encore vénéré, de l'infaillibilité du trône.
Mais quatorze conseillers seulement adoptèrent l'opinion complète du procureur général, et la division se mit dès lors dans l'assemblée.
On procéda au dernier interrogatoire, formalité presque inutile avec de pareils accusés, puisqu'il avait pour but de provoquer des aveux avant l'arrêt, et qu'il n'y avait ni paix ni trêve à demander aux acharnés adversaires qui luttaient depuis si longtemps. C'était moins leur propre absolution qu'ils demandaient que la condamnation de leur partie.
L'usage était que l'accusé comparût devant ses juges assis sur un petit siège de bois, siège humble, bas, honteux, déshonoré par le contact des accusés qui de ce siège avaient passé à l'échafaud.
C'est là que vint s'asseoir le faussaire Villette, qui demanda pardon avec ses larmes et ses prières.
Il déclara tout ce qu'on sait, savoir qu'il était coupable du faux, coupable de complicité avec Jeanne de La Motte. Il témoigna que son repentir, ses remords étaient déjà pour lui un supplice capable de désarmer ses juges.
Celui-là n'intéressait personne; il n'était et ne parut rien autre chose qu'un coquin. Congédié par la cour, il regagna en larmoyant sa cellule de la Conciergerie.
Après lui parut, à l'entrée de la salle, madame de La Motte, conduite par le greffier Frémyn.
Elle était vêtue d'un mantelet et d'une chemise de linon batiste, d'un bonnet de gaze sans rubans; une sorte de gaze blanche lui couvrait le visage; elle portait ses cheveux sans poudre. Sa présence fit une vive impression sur l'assemblée.
Elle venait de subir le premier des outrages auxquels elle était réservée: on l'avait fait passer par le petit escalier, comme les criminels vulgaires.
La chaleur de la salle, le bruit des conversations, le mouvement des têtes qui ondulaient de tous côtés commencèrent par la troubler; ses yeux vacillèrent un moment comme pour s'habituer au miroitement de tout cet ensemble.
Alors le même greffier qui la tenait par la main la conduisit assez vivement à la sellette placée au centre de l'hémicycle et pareille à ce petit bloc sinistre qu'on appelle le billot quand il se dresse sur un échafaud au lieu de s'élever dans une salle d'audience.
À la vue de ce siège infamant qu'on lui destinait, à elle, orgueilleuse de s'appeler Valois, et de tenir en ses mains la destinée d'une reine de France, Jeanne de La Motte pâlit, elle jeta un regard courroucé autour d'elle, comme pour intimider les juges qui se permettaient cet outrage; mais rencontrant partout des volontés fermes, et de la curiosité au lieu de miséricorde, elle refoula son indignation furieuse, et s'assit pour n'avoir pas l'air de tomber sur la sellette.
On remarqua dans les interrogatoires, qu'elle donnait à ses réponses tout le vague duquel les adversaires de la reine eussent pu tirer le plus d'avantage pour défendre leur opinion. Elle ne précisa rien que les affirmations de son innocence, et força le président de lui adresser une question sur l'existence de ces lettres qu'elle disait venir du cardinal pour la reine, de celles aussi que la reine aurait écrites au cardinal.
Tout le venin du serpent allait se répandre dans la réponse à cette question.
Jeanne commença par protester de son désir de ne pas compromettre la reine; elle ajouta que nul mieux que le cardinal ne pouvait répondre à la question.
—Invitez-le, dit-elle, à produire ses lettres ou copie, pour en faire la lecture et satisfaire votre curiosité. Quant à moi, je ne saurais affirmer si ces lettres sont du cardinal à la reine ou de la reine au cardinal; je trouve celles-ci trop libres et trop familières d'une souveraine à un sujet; je trouve celles-là trop irrévérencieuses, venant d'un sujet pour aller à une reine.
Le silence profond, terrible, qui accueillit cette attaque, dut prouver à Jeanne qu'elle n'avait inspiré que de l'horreur à ses ennemis, de l'effroi à ses partisans, de la défiance à ses juges impartiaux. Elle ne quitta la sellette qu'avec le doux espoir que le cardinal y serait assis comme elle. Cette vengeance lui suffisait pour ainsi dire. Que devint-elle quand, en se retournant pour considérer une dernière fois ce siège d'opprobre où elle forçait un Rohan de s'asseoir après elle, elle ne vit plus la sellette, que, sur l'ordre de la cour, les huissiers avaient fait disparaître et remplacer par un fauteuil.
Un rugissement de rage s'exhala de sa poitrine; elle bondit hors de la salle et se mordit les mains avec frénésie.
Son supplice commençait. Le cardinal s'avança lentement à son tour. Il venait de descendre de carrosse: la grande porte avait été ouverte pour lui.
Deux huissiers, deux greffiers l'accompagnaient; le gouverneur de la Bastille marchait à son côté.
À son entrée, un long murmure de sympathie et de respect partit des bancs de la cour. Il y fut répondu par une puissante acclamation du dehors. C'était le peuple qui saluait l'accusé et le recommandait à ses juges.
Le prince Louis était pâle, très ému. Vêtu d'un habit long de cérémonie, il se présentait avec le respect et la condescendance dus à des juges par un accusé qui accepte leur juridiction et l'invoque.
On montra le fauteuil au cardinal, dont les yeux avaient craint de se porter vers l'enceinte, et le président lui ayant adressé un salut et une parole encourageante, toute la cour le pria de s'asseoir avec une bienveillance qui redoubla la pâleur et l'émotion de l'accusé.
Lorsqu'il prit la parole, sa voix tremblante, coupée de soupirs, ses yeux troublés, son maintien humble remuèrent profondément la compassion de l'auditoire. Il s'expliqua lentement, présenta des excuses plutôt que des preuves, des supplications plutôt que des raisonnements, et s'arrêtant tout à coup, lui, l'homme éloquent, disert, il produisit par cette paralysie de son esprit et de son courage un effet plus puissant que tous les plaidoyers et tous les arguments.
Ensuite parut Oliva; la pauvre fille retrouva la sellette. Bien des gens frémirent en voyant cette vivante image de la reine sur le siège honteux qu'avait occupé Jeanne de La Motte; ce fantôme de Marie-Antoinette, reine de France, sur la sellette des voleuses et des faussaires, épouvanta les plus ardents persécuteurs de la monarchie. Ce spectacle aussi en allécha plusieurs, comme le sang que l'on fait goûter au tigre.
Mais on se disait partout que la pauvre Oliva venait, au greffe, de quitter son enfant, qu'elle allaitait, et quand la porte venait à s'ouvrir, les vagissements du fils de monsieur Beausire venaient plaider douloureusement en faveur de sa mère.
Après Oliva parut Cagliostro le moins coupable de tous. Il ne lui fut pas enjoint de s'asseoir, bien que le fauteuil eût été conservé près de la sellette.
La cour craignait le plaidoyer de Cagliostro. Un semblant d'interrogatoire, coupé par lec'est bien! du président d'Aligre, satisfit aux exigences de la formalité.
Et alors, la cour annonça que les débats étaient clos, et que la délibération commençait. La foule s'écoula lentement, par les rues et les quais, se promettant de revenir dans la nuit, pour entendre l'arrêt, qui, disait-on, ne tarderait pas à être prononcé.
Les débats terminés, après le retentissement de l'interrogatoire et les émotions de la sellette, tous les prisonniers furent logés pour cette nuit à la Conciergerie.
La foule, ainsi que nous l'avons dit, vint au soir se placer en groupes silencieux, quoique animés, sur la place du Palais, pour recevoir fraîchement la nouvelle de l'arrêt aussitôt qu'il serait rendu.
À Paris, chose étrange! les grands secrets sont précisément ceux que la foule connaît avant qu'ils n'aient éclaté dans leur entier développement.
La foule attendait donc, en savourant la réglisse anisée dont ses fournisseurs ambulants trouvaient l'alimentation première sous la première arche du Pont-au-Change.
Il faisait chaud. Les nuages de juin roulaient lourdement les uns sur les autres, comme des panaches d'épaisse fumée. Le ciel brillait à l'horizon de feux pâles et réitérés.
Tandis que le cardinal, à qui la faveur avait été accordée de se promener sur les terrasses qui relient les donjons, s'entretenait avec Cagliostro du succès probable de leur mutuelle défense; tandis qu'Oliva, dans sa cellule, caressait son petit enfant et le berçait entre ses bras; que, dans sa loge, Réteau, l'œil sec, les ongles dans ses dents, comptait en idée les écus promis par monsieur de Crosne et les opposait comme total aux mois de captivité que lui promettait le parlement; pendant ce temps, Jeanne, retirée en la chambre de la concierge, madame Hubert, essayait de distraire son esprit brûlé avec un peu de bruit, avec un peu de mouvement.
Cette chambre, haute de plafond, vaste comme une salle, dallée comme une galerie, était éclairée sur le quai par une grande fenêtre en ogive. Les petites vitres de cette fenêtre interceptaient la plus grande partie du jour, comme si, dans cette chambre même où logeaient des gens libres, on eût dû épouvanter la liberté, un énorme grillage de fer appliqué au-dehors venait sur les vitres mêmes doubler l'obscurité par l'entrecroisement des barres de fer et des filets de plomb qui encadraient chaque losange de verre.
Du reste, la lumière que tamisait ce double crible était comme adoucie pour l'œil des prisonniers. Elle n'avait plus rien de ce rayonnement insolent du soleil libre, elle n'était point faite pour offenser ceux qui ne pouvaient sortir. Il y a dans toutes choses, même dans les mauvaises que l'homme a faites, si le temps, ce pondérateur intermédiaire entre l'homme et Dieu, a passé par-dessus, il y a des harmonies qui mitigent et permettent une transition entre la douleur et le sourire.
C'est dans cette salle que, depuis sa réclusion à la Conciergerie, madame de La Motte vivait tout le jour en compagnie de la concierge, de son fils et de son mari. Nous avons dit qu'elle avait l'esprit souple, le caractère séduisant. Elle s'était fait aimer de ces gens; elle avait trouvé moyen de leur prouver que la reine était une grande coupable. Un jour devait venir où, dans cette même salle, une autre concierge, apitoyée aussi sur les malheurs d'une prisonnière, la croirait innocente en la voyant patiente et bonne, et cette prisonnière, ce serait la reine!
Madame de La Motte allait donc—c'est elle-même qui le dit—oublier, dans la société de cette concierge et de ses connaissances, ses idées mélancoliques, et payait ainsi par sa belle humeur les complaisances qu'on avait pour elle. Ce jour-là, jour de la clôture de l'audience, quand Jeanne revint auprès de ces bonnes gens, elle les trouva soucieux et gênés.
Une nuance n'était pas indifférente à cette femme rusée: elle espérait avec rien, elle s'alarmait avec tout. En vain essayait-elle d'arracher la vérité à madame Hubert, celle-ci et les siens se renfermèrent dans des généralités banales.
Ce jour-là, disons-nous, Jeanne aperçut dans le coin de la cheminé un abbé, commensal intermittent de la maison. C'était un ancien secrétaire du précepteur de monsieur le comte de Provence; homme simple de façons, caustique avec mesure, sachant sa cour, et qui, depuis longtemps éloigné de la maison de madame Hubert, était redevenu assidu depuis l'arrivée de madame de La Motte à la Conciergerie.
Il y avait aussi deux ou trois des employés supérieurs du Palais; on regardait beaucoup madame de La Motte; on parlait peu.
Elle prit gaiement l'initiative.
—Je suis sûre, dit-elle, qu'on cause plus chaudement là-haut que nous ne parlons ici.
Un faible murmure d'assentiment, échappé au concierge et à sa femme, répondit seul à cette provocation.
—En haut? fit l'abbé, jouant l'ignorance. Où cela, madame la comtesse?
—Dans la salle où mes juges délibèrent, répliqua Jeanne.
—Oh! oui, oui, dit l'abbé.
Et le silence recommença.
—Je crois, dit-elle, que mon attitude d'aujourd'hui a fait bon effet. Vous devez déjà savoir cela, n'est-ce pas?
—Mais, oui, madame, dit timidement le concierge.
Et il se leva comme pour rompre l'entretien.
—Votre avis, monsieur l'abbé? reprit Jeanne. Est-ce que mon affaire ne se dessine pas bien? Songez qu'on n'articule aucune preuve.
—Il est vrai, madame, dit l'abbé. Aussi, avez-vous beaucoup à espérer.
—N'est-ce pas? s'écria-t-elle.
—Cependant, ajouta l'abbé, supposez que le roi....
—Eh bien! le roi, que fera-t-il? dit Jeanne avec véhémence.
—Eh! madame, le roi peut ne vouloir pas qu'on lui donne un démenti.
—Il ferait condamner monsieur de Rohan alors, c'est impossible.
—Il est vrai que cela est difficile, répondit-on de toutes parts.
—Or, se hâta de glisser Jeanne, dans cette cause, qui dit monsieur de Rohan, dit moi.
—Non pas, non pas, reprit l'abbé, vous vous faites illusion, madame. Il y aura un accusé absous.... Moi, je pense que ce sera vous, et je l'espère, même. Mais il n'y en aura qu'un. Il faut un coupable au roi, autrement, que deviendrait la reine?
—C'est vrai, dit sourdement Jeanne, blessée d'être contredite, même sur une espérance qu'elle ne faisait qu'affecter. Il faut un coupable au roi. Eh bien! alors, monsieur de Rohan est aussi bon que moi pour cela.
Un silence effrayant pour la comtesse s'établit après ces paroles.
L'abbé le rompit le premier.
—Madame, dit-il, le roi n'a pas de rancune, et, sa première colère satisfaite, il ne songera plus au passé.
—Mais qu'appelez-vous une colère satisfaite? dit Jeanne avec ironie. Néron avait ses colères comme Titus avait les siennes.
—Une condamnation... quelconque, se hâta de dire l'abbé, c'est une satisfaction.
—Quelconque!... monsieur, s'écria Jeanne, voilà un affreux mot.... Il est trop vague.... Quelconque, c'est tout dire!
—Oh! je ne parle que d'une réclusion dans un couvent, répliqua froidement l'abbé; c'est l'idée que, d'après les bruits qui courent, le roi aurait adoptée le plus volontiers à votre égard.
Jeanne regarda cet homme avec une terreur qui fit place aussitôt à la plus furieuse exaltation.
—La réclusion dans un couvent! dit-elle; c'est-à-dire une mort lente, ignominieuse par les détails, une mort féroce qui paraîtra un acte de clémence!... La réclusion dans l'in pace, n'est-ce pas? Les tortures de la faim, du froid, des corrections! Non, assez de supplices, assez de honte, assez de malheur pour l'innocence quand la coupable est puissante, libre, honorée! La mort tout de suite, mais la mort que j'aurai choisie, le libre arbitre pour me punir d'être née à ce monde infâme!
Et, sans écouter ni les représentations, ni les prières, sans souffrir qu'on l'arrêtât, repoussant le concierge, renversant l'abbé, écartant madame Hubert, elle courut à un dressoir pour y chercher un couteau.
Ces trois personnes réussirent à la détourner; elle prit sa course comme une panthère que les chasseurs ont inquiétée, non effrayée, et, poussant des hurlements d'une colère trop bruyante pour être naturelle, elle s'élança dans un cabinet attenant à la salle, et là, soulevant un énorme vase de faïence dans lequel végétait un rosier étiolé, elle s'en frappa la tête à plusieurs reprises.
Le vase se brisa, un morceau demeura dans la main de cette furie; on vit le sang couler sur son front par les gerçures de la peau, qui s'était fendue. La concierge se jeta en pleurant dans ses bras. On l'assit sur un fauteuil; on l'inonda d'eau de senteur et de vinaigre. Elle s'était évanouie après d'affreuses convulsions.
Lorsqu'elle revint à elle, l'abbé pensa qu'elle étouffait.
—Voyez! dit-il, ce grillage intercepte le jour et l'air. N'est-il pas possible de faire respirer un peu cette pauvre femme?
Alors, madame Hubert, oubliant tout, courut à une armoire située près de la cheminée, en tira une clef qui lui servit à ouvrir ce grillage, et aussitôt l'air et la vie entrèrent à flots dans l'appartement.
—Ah! dit l'abbé, je ne savais pas que ce grillage pût s'ouvrir à l'aide d'une clef. Pourquoi tant de précautions, mon Dieu?
—C'est l'ordre! répliqua la concierge.
—Oui, je comprends, ajouta l'abbé avec une intention marquée, cette fenêtre n'est qu'à sept pieds environ du sol, elle donne sur le quai. S'il arrivait que des prisonniers s'échappassent de l'intérieur de la Conciergerie, en passant par votre salle, ils trouveraient la liberté sans avoir rencontré un seul porte-clefs ni une sentinelle.
—Précisément, dit la concierge.
L'abbé remarqua du coin de l'œil que madame de La Motte avait entendu, compris, qu'elle avait tressailli même, et qu'aussitôt après avoir recueilli les paroles de l'abbé elle avait levé les yeux sur l'armoire, fermée seulement par un bouton de cuivre, où la concierge serrait cette clef de la grille.
C'en fut assez pour lui. Sa présence ne paraissait plus être utile. Il prit congé.
Cependant, revenant sur ses pas, comme les personnages de théâtre qui font une fausse sortie:
—Que de monde sur la place! dit-il. Toute la foule se porte avec tant d'acharnement de ce côté du palais qu'il n'y a pas une âme sur le quai.
Le concierge se pencha au-dehors.
—C'est vrai, dit-il.
—Ne pense-t-on pas, poursuivit l'abbé, toujours comme si madame de La Motte ne pouvait l'entendre—et elle l'entendait fort bien—, ne croit-on pas que l'arrêt sera rendu dans la nuit? Non, n'est-ce pas?
—Je ne suppose pas, dit le concierge, qu'il soit rendu avant demain matin.
—Eh bien! ajouta l'abbé, tâchez de laisser reposer un peu cette pauvre madame de La Motte. Après tant de secousses, elle doit avoir besoin de repos.
—Nous nous retirerons dans notre chambre, dit le brave concierge à sa femme, et nous laisserons madame ici sur le fauteuil, à moins qu'elle ne veuille s'aller mettre au lit.
Jeanne, se soulevant, rencontra l'œil de l'abbé, qui guettait sa réponse. Elle feignit de se rendormir.
Alors l'abbé disparut, et le concierge et sa femme partirent aussi, après avoir refermé doucement la grille et remis la clef à sa place.
Aussitôt qu'elle fut seule, Jeanne ouvrit les yeux.
«L'abbé me conseille de fuir, pensa-t-elle. Peut-on plus clairement m'indiquer et la nécessité de l'évasion et le moyen! Me menacer d'une condamnation avant l'arrêt des juges, c'est d'un ami qui veut me pousser à prendre ma liberté, ce ne peut être d'un barbare qui m'insulte.
«Pour m'enfuir, je n'ai qu'un pas à faire; j'ouvre cette armoire, puis cette grille, et me voilà sur le quai désert.
«Désert, oui!... Personne; la lune elle-même se cache dans les cieux.
«Fuir!... Oh! la liberté! le bonheur de retrouver mes richesses... le bonheur de rendre à mes ennemis tout le mal qu'ils m'auront fait!»
Elle s'élança vers l'armoire et saisit la clef. Déjà elle s'approchait de la serrure du grillage.
Soudain elle crut voir, sur la ligne noire du parapet du pont, une forme noire qui en coupait l'uniforme régularité.
«Un homme est là, dit-elle, dans l'ombre; l'abbé, peut-être; il veille sur mon évasion; il m'attend pour me prêter secours. Oui, mais si c'était un piège... si, descendue sur le quai, j'allais être saisie, surprise en flagrant délit d'évasion?... L'évasion, c'est l'aveu du crime, l'aveu du moins de la peur! Qui s'évade fuit devant sa conscience.... D'où vient cet homme?... Il paraît se rattacher à monsieur de Provence.... Qui me dit que ce n'est pas un émissaire de la reine ou des Rohan?... Comme on paierait cher, de ce côté, une fausse démarche de ma part.... Oui, quelqu'un est là qui guette!...
«Me faire fuir quelques heures avant l'arrêt! Ne le pouvait-on plus tôt si l'on m'eût véritablement voulu servir? Mon Dieu! qui sait si déjà la nouvelle n'est pas venue à mes ennemis de mon acquittement résolu dans le conseil des juges? Qui sait si l'on ne veut parer ce coup terrible pour la reine avec une preuve ou un aveu de ma culpabilité. L'aveu, la preuve, ce serait ma fuite. Je resterai!»
Jeanne, à partir de ce moment, demeura convaincue qu'elle venait d'échapper au piège. Elle sourit, redressa sa tête astucieuse et hardie, et d'un pas assuré elle alla remettre la clef du grillage dans la petite armoire près de la cheminée.
Puis, se rasseyant dans le fauteuil entre la lumière et la fenêtre, elle observa de loin, tout en feignant de dormir, l'ombre de cet homme qui guettait, et qui, fatigué sans doute d'attendre, finit par se lever et par disparaître avec les premières lueurs de l'aube, à deux heures et demie du matin, alors que l'œil commençait à distinguer l'eau de ses rives.
Au matin, quand tous les bruits renaissent, quand Paris reprend la vie ou noue un nouveau chaînon au chaînon de la veille, la comtesse espéra que la nouvelle d'un acquittement allait tout à coup pénétrer dans sa prison avec la joie et les félicitations de ses amis.
Avait-elle des amis? Hélas! jamais la fortune, jamais le crédit ne demeurent sans cortège, et cependant Jeanne était devenue riche, puissante; elle avait reçu, elle avait donné sans s'être fait même l'ami banal qui doit brûler le lendemain d'une disgrâce ce qu'il a complimenté la veille.
Mais après son triomphe qu'elle attendait, Jeanne aurait des partisans, elle aurait des admirateurs, elle aurait des envieux.
Ce flot pressé de gens au joyeux visage, elle s'attendait vainement à le voir pénétrer dans la salle du concierge Hubert.
De l'immobilité d'une personne convaincue et qui laisse venir les bras à elle, Jeanne passa, c'était la pente de son caractère, à une inquiétude excessive.
Et comme on ne peut toujours dissimuler, elle ne prit point la peine, avec ses gardiens, de cacher ses impressions.
Il ne lui était pas permis de sortir pour aller s'informer, mais elle passa sa tête au vasistas d'une des fenêtres, et là, anxieuse, elle prêta l'oreille aux bruits de la place voisine, bruits qui se résolvaient en un murmure confus, après avoir percé l'épaisseur des murs du vieux palais de Saint Louis.
Jeanne entendit alors, non pas une rumeur, mais une véritable explosion, des bravos, des cris, des trépignements, quelque chose d'éclatant qui l'épouvanta, car elle n'avait pas la conscience que ce fût pour elle qu'on témoignât tant de sympathie.
Ces salves bruyantes se répétèrent deux fois et firent place à des bruits d'un autre genre.
Il lui sembla que c'était de l'approbation aussi, mais une approbation calme et sitôt morte que née.
Bientôt les passants devinrent plus fréquents sur le quai, comme si les groupes de la place se dissolvaient et renvoyaient en détail leurs masses dispersées.
—Un fameux jour pour le cardinal! dit une sorte de clerc de procureur, en bondissant sur le pavé près du parapet.
Et il jeta une pierre dans la rivière avec cette habileté du jeune Parisien qui a consacré beaucoup de ses journées à l'exercice de cet art, exhumé de la palestre antique.
—Pour le cardinal! répéta Jeanne. Il y a donc nouvelle que le cardinal est acquitté?
Une goutte de fiel, une goutte de sueur tomba du front de Jeanne.
Elle rentra précipitamment dans la salle.
—Madame, madame, demanda-t-elle à la femme Hubert; qu'entends-je dire:Que c'est heureux pour le cardinal? Quoi donc est heureux, s'il vous plaît?
—Je ne sais, répliqua celle-ci.
Jeanne la regarda bien en face.
—Demandez à votre mari, je vous prie, ajouta-t-elle.
La concierge obéit par complaisance, et Hubert répondit du dehors:
—Je ne sais pas!
Jeanne, impatiente, froissée, s'arrêta un moment au milieu de la chambre.
—Que voulaient dire ces passants alors, dit-elle, on ne se trompe pas à ces sortes d'oracles? Ils parlaient du procès, bien sûr.
—Peut-être, fit le charitable Hubert, voulaient-ils dire que si monsieur de Rohan est acquitté, ce sera un beau jour pour lui, voilà tout.
—Vous croyez qu'il sera acquitté? s'écria Jeanne en crispant ses doigts.
—Cela peut arriver.
—Moi, alors?...
—Oh! vous, madame... vous comme lui; pourquoi pas vous?
—étrange hypothèse! murmura Jeanne.
Et elle se remit aux vitres.
—Vous avez tort, je crois, madame, lui dit le concierge, d'aller chercher ainsi des émotions qui vous arrivent mal compréhensibles du dehors. Restez, croyez-moi, paisible, en attendant que votre conseil ou monsieur Frémyn viennent vous lire....
—L'arrêt.... Non! non!
Et elle écouta.
Une femme passait avec ses amies. Bonnets de fête, gros bouquets à la main. L'odeur des roses monta comme un baume précieux jusqu'à Jeanne, qui aspirait tout d'en bas.
—Il aura mon bouquet, cria cette femme, et cent autres encore, le cher homme. Oh! si je puis, je l'embrasserai.
—Et moi aussi, dit une compagne.
—Et moi, je veux qu'il m'embrasse, dit une troisième.
«De qui veulent-elles parler?» pensa Jeanne.
—C'est qu'il est très bel homme, tu n'es pas dégoûtée, fit une dernière à ses amies.
Et tout passa.
—Encore le cardinal! toujours lui! murmura Jeanne; il est acquitté, il est acquitté!
Et elle prononça ces mots avec tant de découragement et de certitude en même temps, que les concierges, résolus de ne pas occasionner une tempête comme celle de la veille, lui dirent en même temps:
—Eh! madame, pourquoi ne voudriez-vous pas que le pauvre prisonnier fût absous et libéré?
Jeanne sentit le coup, elle sentit surtout le changement de ses hôtes, et voulant ne rien perdre de leur sympathie:
—Oh! dit-elle, vous ne me comprenez pas. Hélas! me croyez-vous si envieuse ou si méchante que je désire le mal de mes compagnons d'infortune. Mon Dieu! qu'il soit absous, monsieur le cardinal; oh oui! qu'il le soit. Mais moi, moi, que je sache enfin.... Croyez-moi donc, mes amis, c'est l'impatience qui me rend ainsi.
Hubert et sa femme se regardèrent l'un l'autre comme pour mesurer la portée de ce qu'ils voulaient faire.
Un fauve éclair qui jaillit des yeux de Jeanne, malgré elle, les arrêta comme ils allaient prendre une décision.
—Vous ne me dites rien? s'écria-t-elle, s'apercevant de sa faute.
—Nous ne savons rien, reprirent-ils plus bas.
À ce moment, un ordre appela Hubert hors de son appartement. La concierge, demeurée seule avec Jeanne, essaya de la distraire; ce fut en vain, tous les sens de la captive, toute son intelligence étaient sollicités à l'extérieur par les bruits, par les souffles qu'elle percevait avec une susceptibilité décuplée de la fièvre.
La concierge, ne pouvant plus l'empêcher de regarder ou d'écouter, se résigna.
Soudain, un grand bruit, un grand mouvement se firent sur la place. La foule reflua sur le pont, jusque sur le quai, avec des cris tellement compacts, tellement réitérés, que Jeanne en tressaillit à son observatoire.
Ces cris ne cessaient pas; ils s'adressaient à une voiture découverte dont les chevaux, retenus par la main du cocher bien moins encore que par la foule, marchaient à peine au plus petit pas.
Peu à peu, la multitude les pressant, les serrant, portait sur ses épaules, sur ses bras, chevaux, carrosse, et deux personnes que contenait le carrosse.
Aux grands rayons du soleil, sous une pluie de fleurs, sous un dôme de feuillages que mille mains agitaient au-dessus de leurs têtes, la comtesse reconnut ces deux hommes qu'enivrait la foule enthousiaste.
L'un, pâle de son triomphe, effrayé de sa popularité, demeurait grave, étourdi, tremblant. Des femmes montaient aux jantes de ses roues, lui arrachaient les mains pour les dévorer de baisers, et se disputaient à grands coups la dentelle de ses manchettes, qu'elles avaient payée en fleurs les plus fraîches et les plus rares.
D'autres, plus heureuses encore, étaient montées sur l'arrière du carrosse avec les laquais; puis, insensiblement enlevant les obstacles qui gênaient leur amour, elles prenaient la tête du personnage idolâtré, appliquaient un baiser respectueux et sensuel, puis faisaient place à d'autres heureuses. Cet homme adoré, c'était le cardinal de Rohan.
Son compagnon, frais, joyeux, étincelant, recevait un accueil moins vif, mais aussi flatteur, proportion gardée. D'ailleurs, on le payait en cris, en vivats; les femmes se partageaient le cardinal, les hommes criaient: Vive Cagliostro.
Cette ivresse mit une demi-heure à traverser le Pont-au-Change, et jusqu'à son point culminant, Jeanne aperçut les triomphateurs. Elle ne perdit pas un détail.
Cette manifestation de l'enthousiasme public pour les victimes de la reine, car c'est ainsi qu'on les appelait, donna un moment de joie à Jeanne.
Mais aussitôt:
—Quoi! dit-elle, ils sont déjà libres; déjà pour eux les formalités sont accomplies, et moi, moi je ne sais rien; pourquoi ne me dit-on rien, à moi?
Le frisson la prit.
À côté d'elle, elle avait senti madame Hubert qui, silencieuse, attentive à tout ce qui se passait, devait avoir compris, cependant, et ne donnait aucune explication.
Jeanne allait provoquer un éclaircissement devenu indispensable, lorsqu'un nouveau bruit attira son attention du côté du Pont-au-Change.
Un fiacre, entouré de gens, gravissait à son tour la pente du pont.
Dans le fiacre, Jeanne reconnut, souriante et montrant son enfant au peuple, Oliva, qui partait aussi, libre et folle de joie des plaisanteries un peu libres, des baisers envoyés à la fraîche et appétissante fille. Voilà l'encens grossier, il est vrai, mais plus que suffisant pour mademoiselle Oliva, que la foule envoyait, dernier relief du festin splendide offert au cardinal.
Au milieu du pont, une chaise de poste attendait. Monsieur Beausire s'y cachait derrière un de ses amis, qui seul osait se révéler à l'admiration publique. Il fit un signe à Oliva, qui descendit de son fiacre au milieu des cris changés tant soit peu en huées. Mais pour certains acteurs, qu'est-ce que les huées quand on pouvait leur infliger les projectiles et les chasser du théâtre?
Oliva, montée dans la chaise, tomba dans les bras de Beausire, qui, la serrant à l'étouffer comme une proie, ne la quitta plus d'une lieue, et, l'inondant de larmes et de baisers, ne respira qu'à Saint-Denis, où l'on changea de chevaux sans avoir été gêné par la police.
Cependant, Jeanne voyant tous ces gens libres, heureux, fêtés, se demandait pourquoi elle seule ne recevait pas de nouvelles.
—Mais moi! moi! s'écria-t-elle, par quel raffinement de cruauté ne me déclare-t-on pas l'arrêt qui me concerne?
—Calmez-vous, madame, dit Hubert en entrant; calmez-vous.
—Il est impossible que vous ne sachiez rien, répliqua Jeanne, vous savez! vous savez! instruisez-moi.
—Madame....
—Si vous n'êtes pas un barbare, instruisez-moi, vous voyez bien que je souffre.
—Il nous est interdit, madame, à nous bas officiers de la prison, de révéler les arrêts, dont la lecture appartient aux greffiers des cours.
—Mais alors, c'est donc tellement affreux que vous n'osez! s'écria Jeanne dans un transport de rage qui fit peur au concierge, et lui fit entrevoir le renouvellement des scènes de la veille.
—Non, dit-il, calmez-vous, calmez-vous.
—Alors, parlez.
—Serez-vous patiente et ne me compromettrez-vous pas?
—Mais je vous le promets, je vous le jure, parlez!
—Eh bien! monsieur le cardinal a été absous.
—Je le sais.
—Monsieur de Cagliostro mis hors de cour.
—Je le sais! je le sais!
—Mademoiselle Oliva renvoyée de l'accusation.
—Après? après?...
—Monsieur Réteau de Villette est condamné....
Jeanne tressaillit.
—Aux galères!
—Et moi! et moi? cria-t-elle en trépignant avec fureur.
—Patience, madame, patience. Est-ce là ce que vous avez promis?
—Je suis patiente; voyez, parlez.... Moi?
—Au bannissement, dit d'une voix faible le concierge en détournant les yeux.
Un éclair de joie brilla dans les yeux de la comtesse, éclair aussi vite éteint qu'apparu.
Puis elle feignit de s'évanouir avec un grand cri, et se renversa dans les bras de ses hôtes.
—Que fût-il donc résulté, dit Hubert bas à l'oreille de sa femme, si je lui eusse dit la vérité?
«Le bannissement, pensait Jeanne en simulant une attaque de nerfs, c'est la liberté, c'est la richesse, c'est la vengeance, c'est ce que j'ai rêvé.... J'ai gagné!»
Jeanne attendait toujours que ce greffier promis par le concierge vînt lui lire l'arrêt rendu contre elle.
En effet, n'ayant plus les angoisses du doute, conservant à peine celles de la comparaison, c'est-à-dire de l'orgueil, elle se disait:
«Que m'importe à moi, esprit solide je le suppose, que monsieur de Rohan ait été regardé comme moins coupable que moi?
«Est-ce à moi qu'on inflige la peine d'une faute? Non. Si j'eusse été bien et dûment reconnue Valois par tout le monde, si j'eusse pu avoir, comme l'a eue monsieur le cardinal, toute une haie de princes et de ducs échelonnés sur le passage des juges, suppliant par leur attitude, par leurs crêpes à l'épée, par leurs pleureuses, je ne crois pas qu'on eût rien refusé à la pauvre comtesse de La Motte, et certainement, en prévision de cette illustre supplique, on eût épargné à la descendante des Valois l'affront de la sellette.
«Mais pourquoi s'occuper de tout ce passé qui est mort? La voilà donc terminée cette grande affaire de ma vie. Placée d'une façon équivoque dans le monde, d'une façon équivoque à la cour, exposée à être renversée par le premier souffle venu d'en haut, je végétais, je retournais peut-être à cette misère primordiale qui a été l'apprentissage douloureux de ma vie. Maintenant, rien de pareil. Bannie! je suis bannie! c'est-à-dire que j'ai le droit d'emporter mon million dans ma caisse, de vivre sous les orangers de Séville ou d'Agrigente pendant l'hiver, en Allemagne ou en Angleterre pendant l'été; c'est-à-dire que rien ne m'empêchera, jeune, belle, célèbre, et pouvant expliquer mon procès moi-même, de vivre comme je l'entendrai, soit avec mon mari, s'il est banni comme moi, et je le sais libre, soit avec les amis que donnent toujours le bonheur et la jeunesse!
«Et, ajoutait Jeanne, perdue dans ses pensées ardentes, qu'on vienne me dire ensuite à moi la condamnée, à moi la bannie, à moi la pauvre humiliée, que je ne suis pas plus riche que la reine, plus honorée que la reine, plus absoute que la reine; car il ne s'agissait pas pour elle de ma condamnation. Le ver de terre n'importe en rien au lion. Il s'agissait de faire condamner monsieur de Rohan, et monsieur de Rohan a été mis hors de cause!
«Maintenant, comment vont-ils s'y prendre pour me signifier l'arrêt, comme aussi pour me faire conduire hors du royaume? Se vengeront-ils sur une femme en l'assujettissant aux pratiques les plus strictes de la pénalité? Me confiera-t-on aux archers pour me mener à la frontière? Me dira-t-on solennellement: Indigne! le roi vous bannit de son royaume. Non, mes maîtres sont débonnaires, fit-elle en souriant; ils ne m'en veulent plus à moi. Ils n'en veulent qu'à ce bon peuple parisien qui hurle sous leurs balcons: Vive monsieur le cardinal! vive Cagliostro! vive le parlement! Voilà leur véritable ennemi: le peuple. Oh! oui, c'est leur ennemi direct, puisque j'avais compté, moi, sur l'appui moral de l'opinion publique—et que j'ai réussi!»
Jeanne en était là et faisait ses petits préparatifs en réglant ses comptes avec elle-même. Elle s'occupait déjà du placement de ses diamants, de son établissement à Londres (on était en été), lorsque le souvenir de Réteau de Villette lui traversa, non pas le cœur, mais l'esprit.
«Pauvre garçon! dit-elle avec un sourire méchant, c'est lui qui a payé pour tous. Il faut donc toujours aux expiations une âme vile dans le sens philosophique, et chaque fois que ces sortes de nécessités surgissent, le bouc émissaire surgit avec le coup qui le dévorera.
«Pauvre Réteau! chétif, misérable, il paie aujourd'hui ses pamphlets contre la reine, ses conspirations de plume, et Dieu, qui fait à chacun sa part en ce monde, aura voulu faire à celui-là une existence de coups de bâton, de louis d'or intermittents, de guets-apens, de cachettes, avec un dénouement de galères. Voilà ce que c'est que la ruse au lieu de l'intelligence, que la malice au lieu de la méchanceté, que l'esprit d'agression sans la persévérance et la force. Combien d'êtres malfaisants dans la création, depuis le ciron venimeux jusqu'au scorpion, le premier des petits qui se fasse redouter de l'homme! Toutes ces infirmités veulent nuire, mais elles n'ont pas l'honneur de la lutte: on les écrase.»
Et Jeanne enterrait avec cette pompe commode son complice Réteau, bien décidée qu'elle était à s'informer du bagne dans lequel on renfermerait le misérable pour ne pas s'y aventurer en voyage, pour ne pas aller faire cette humiliation à un malheureux, de lui montrer le bonheur d'une ancienne connaissance. Jeanne avait bon cœur.
Elle prit gaiement son repas avec les concierges; ceux-ci avaient totalement perdu leur gaieté; ils ne prenaient plus la peine de dissimuler leur gêne. Jeanne attribua ce refroidissement à la condamnation dont elle venait d'être l'objet. Elle leur en fit l'observation. Ils répondirent que rien n'était aussi douloureux pour eux que l'aspect des personnes, après un arrêt prononcé.
Jeanne était si heureuse au fond du cœur, elle avait tant de mal à dissimuler sa joie, que l'occasion de rester seule, libre avec ses pensées, ne pouvait lui être que très agréable. Elle se promit de demander après le dîner à retourner dans sa chambre.
Elle fut bien surprise quand le concierge Hubert, prenant la parole au dessert, avec une solennité contrainte qu'il n'avait pas l'habitude de mettre dans ses relations:
—Madame, dit-il, nous avons l'ordre de ne plus garder à la geôle les personnes sur le sort desquelles a statué le parlement.
«Bien, se dit Jeanne, il va au-devant de mes désirs.»
Elle se leva.
—Je ne voudrais pas, répondit-elle, vous mettre en contravention; ce serait mal reconnaître les bontés que vous avez eues pour moi.... Je vais donc retourner dans ma chambre.
Elle regarda pour voir l'effet de ses paroles. Hubert roulait une clef dans ses doigts. La concierge détournait sa tête, comme pour cacher une émotion nouvelle.
—Mais, ajouta la comtesse, où viendra-t-on me lire l'arrêt, et quand viendra-t-on?
—On attend peut-être que madame soit chez elle, se hâta de dire Hubert.
«Décidément, il m'éloigne», pensa Jeanne.
Et un vague sentiment d'inquiétude la fit tressaillir, aussitôt évaporé qu'il avait apparu dans son cœur.
Jeanne monta les trois marches qui conduisaient de cette chambre du concierge au couloir du greffe.
La voyant partir, madame Hubert vint à elle précipitamment et lui prit les mains, non pas avec respect, non pas avec amitié vraie, non pas avec cette susceptibilité qui honore celui qui la témoigne et celui qui en est l'objet, mais avec une compassion profonde, avec un élan de pitié qui n'échappa point à l'intelligente comtesse, à elle qui remarquait tout.
Cette fois, l'impression fut si nette, que Jeanne s'avoua qu'elle ressentait de l'effroi; mais l'effroi fut rejeté comme l'avait été l'inquiétude, au-dehors de cette âme emplie jusqu'aux bords parla joie et l'espérance.
Toutefois, Jeanne voulait demander compte à madame Hubert de sa pitié; elle ouvrait la bouche et redescendait deux degrés pour formuler une de ces questions précises et vigoureuses comme son esprit, mais elle n'en eut pas le temps. Hubert lui prit la main, moins poliment que vivement, et ouvrit la porte.
La comtesse se vit dans le couloir. Huit archers de la prévôté attendaient là. Qu'attendaient-ils? Voilà ce que se demanda Jeanne en les apercevant. Mais la porte du concierge était déjà refermée. En avant des archers se trouvait un des porte-clefs ordinaires de la prison, celui qui, chaque soir, reconduisait la comtesse à sa chambre.
Cet homme se mit à précéder Jeanne, comme pour lui montrer le chemin.
—Je rentre chez moi? dit la comtesse avec le ton d'une femme qui voudrait paraître sûre de ce qu'elle dit, mais qui doute.
—Oui, madame, répliqua le guichetier.
Jeanne saisit la rampe de fer et monta derrière cet homme. Elle entendit les archers qui chuchotaient à quelques pas plus loin, mais qui ne bougèrent pas de place.
Rassurée, elle se laissa enfermer dans sa chambre, et remercia même affectueusement le guichetier. Celui-ci se retira.
Jeanne ne se vit pas plus tôt libre et seule chez elle, que sa joie éclata extravagante, joie bâillonnée trop longtemps par ce masque dont elle avait caché hypocritement son visage chez le concierge. Cette chambre de la Conciergerie, c'était sa loge, à elle, bête fauve un moment enchaînée par les hommes, et qu'un caprice de Dieu allait de nouveau lancer dans le libre espace du monde.
Et, dans sa tanière ou dans sa loge, quand il fait bien nuit, quand aucun bruit n'annonce à la captive la vigilance de ses gardiens; quand son flair subtil ne démêle aux alentours aucune trace, alors commencent les bondissements de cette nature sauvage. Alors, elle étire ses membres pour les assouplir aux élans de l'indépendance attendue; alors, elle a des cris, des bonds ou des extases, que ne surprend jamais l'œil de l'homme.
Pour Jeanne, ce fut ainsi. Tout à coup elle entendit marcher dans son corridor; elle entendit les clefs tinter dans le trousseau du guichetier; elle entendit solliciter la serrure massive.
«Que me veut-on?» pensa-t-elle en se redressant attentive et muette.
Le guichetier entra.
—Qu'y a-t-il, Jean? demanda Jeanne de sa voix douce et indifférente.
—Madame veut-elle me suivre? dit-il.
—Où cela?
—En bas, madame.
—Comment, en bas?...
—Au greffe.
—Pour quoi faire, je vous prie?
—Madame....
Jeanne s'avança vers cet homme qui hésitait, et elle aperçut, à l'extrémité du corridor, les archers de la prévôté, que d'abord elle avait rencontrés en bas.
—Enfin, s'écria-t-elle avec émotion, dites-moi ce que l'on veut de moi au greffe?
—Madame, c'est monsieur Doillot, votre défenseur, qui voudrait vous entretenir.
—Au greffe? Pourquoi pas ici, puisque plusieurs fois il a eu la permission d'y venir?
—Madame, c'est que monsieur Doillot a reçu des lettres de Versailles, et qu'il veut vous en donner connaissance.
Jeanne ne remarqua point combien était illogique cette réponse. Un seul mot la frappa: des lettres de Versailles, des lettres de la cour, sans doute, apportées par le défenseur lui-même.
—Est-ce que la reine aura intercédé auprès du roi après la publication de l'arrêt? Est-ce que?...
Mais à quoi bon faire des conjectures; avait-on le temps, cela était-il nécessaire quand, après deux minutes, on pouvait trouver la solution du problème.
D'ailleurs, le porte-clefs insistait; il agitait ses clefs comme un homme qui, à défaut de bonnes raisons, objecte une consigne.
—Attendez-moi un peu, dit Jeanne, vous voyez que je m'étais déjà déshabillée pour prendre un peu de repos, j'ai tant fatigué ces jours derniers.
—J'attendrai, madame; mais, je vous en prie, songez que monsieur Doillot est pressé.
Jeanne ferma sa porte, passa une robe un peu plus fraîche, prit un mantelet, et vivement arrangea ses cheveux. Elle mit à peine cinq minutes à ces préparatifs. Son cœur lui disait que monsieur Doillot apportait l'ordre de partir sur-le-champ, et le moyen de traverser la France d'une façon à la fois discrète et commode! Oui, la reine avait dû penser à ce que son ennemie fût enlevée le plus tôt possible. La reine, à présent que l'arrêt était rendu, devait s'efforcer d'irriter cette ennemie le moins possible, car si la panthère est dangereuse enchaînée, que ne doit-on pas craindre d'elle quand elle est libre? Bercée par ces heureuses pensées, Jeanne vola plutôt qu'elle ne courut derrière le porte-clefs, qui lui fit descendre le petit escalier par où déjà on l'avait menée à la salle d'audience. Mais au lieu d'aller jusqu'à cette salle, au lieu de tourner à gauche pour entrer au greffe, le geôlier se tourna vers une petite porte située à droite.
—Où allez-vous donc? demanda Jeanne, le greffe est ici.
—Venez, venez, madame, dit mielleusement le guichetier; c'est par ici que monsieur Doillot vous attend.
Il passa d'abord et attira vers lui la prisonnière, qui entendit fermer avec fracas sur elle les verrous extérieurs de cette porte massive.
Jeanne, surprise, mais ne voyant encore personne dans l'obscurité, n'osa rien demander de plus à son gardien.
Elle fit deux ou trois pas et s'arrêta. Un jour bleuâtre donnait à la chambre où elle se trouvait comme l'aspect d'un intérieur de tombeau.
La lumière filtrait du haut d'un grillage antique par lequel, à travers les toiles d'araignées et la centuple couche d'une poussière séculaire, quelques rayons blafards parvenaient seuls à donner un peu de leur reflet aux murailles.
Jeanne sentit tout à coup le froid; elle sentit l'humidité de ce cachot, elle devina quelque chose de terrible dans les yeux flamboyants du porte-clefs.
Cependant, elle ne voyait encore que cet homme; lui seul avec la prisonnière occupait en ce moment l'intérieur de ces quatre murs, tout verdis par l'eau échappée des châssis, tout moisis par le passage d'un air que n'avait jamais tiédi le soleil.