Chapitre III

—On sonne, vous dis-je.

—Non, madame, répondit la vieille, engourdie à sa place. Ce n'est pas ici; c'est dessous, au quatrième.

—Quatre, six, onze, quatorze louis: six de moins qu'il n'en faut, et toute une garde-robe à renouveler, et cette vieille brute à payer pour la congédier.

Puis, tout à coup:

—Mais je vous dis qu'on sonne, malheureuse! s'écria-t-elle en colère.

Et cette fois, il faut l'avouer, l'oreille la plus indocile n'eût pu se refuser à comprendre l'appel extérieur; la sonnette, agitée avec vigueur, frémit dans son angle et vibra si longtemps que le battant frappa les parois d'une douzaine de chocs.

À ce bruit, et tandis que la vieille, réveillée enfin, courait à l'antichambre, sa maîtresse, agile comme un écureuil, enlevait les lettres et les papiers épars sur la table, jetait le tout dans un tiroir, et, après un rapide coup d'œil lancé sur la chambre pour s'assurer que tout y était en ordre, prenait place sur le sofa dans l'attitude humble et triste d'une personne souffrante, mais résignée.

Seulement, hâtons-nous de le dire, les membres seuls se reposaient. L'œil, actif, inquiet, vigilant, interrogeait le miroir, qui reflétait la porte d'entrée, tandis que l'oreille aux aguets se préparait à saisir le moindre son.

La duègne ouvrit la porte, et l'on entendit murmurer quelques mots dans l'antichambre.

Alors une voix fraîche et suave, et cependant empreinte de fermeté, prononça ces paroles:

—Est-ce ici que demeure Mme la comtesse de La Motte?

—Mme la comtesse de La Motte Valois? répéta en nasillant Clotilde.

—C'est cela même, ma bonne dame. Mme de La Motte est-elle chez elle?

—Oui, madame, et trop souffrante pour sortir.

Pendant ce colloque, dont elle n'avait pas perdu une syllabe, la prétendue malade, ayant regardé dans le miroir, vit qu'une femme questionnait Clotilde, et que cette femme, selon toutes les apparences, appartenait à une classe élevée de la société.

Elle quitta aussitôt le sofa et gagna le fauteuil, afin de laisser le meuble d'honneur à l'étrangère.

Pendant qu'elle accomplissait ce mouvement, elle ne put remarquer que la visiteuse s'était retournée sur le palier et avait dit à une autre personne restée dans l'ombre:

—Vous pouvez entrer, madame, c'est ici.

La porte se referma, et les deux femmes que nous avons vues demander le chemin de la rue Saint-Claude venaient de pénétrer chez la comtesse de La Motte Valois.

—Qui faut-il que j'annonce à Mme la comtesse? demanda Clotilde en promenant curieusement, quoique avec respect, la chandelle devant le visage des deux femmes.

—Annoncez une dame des Bonnes-Œuvres, dit la plus âgée.

—De Paris?

—Non; de Versailles.

Clotilde entra chez sa maîtresse, et les étrangères, la suivant, se trouvèrent dans la chambre éclairée au moment où Jeanne de Valois se soulevait péniblement de dessus son fauteuil pour saluer très civilement ses deux hôtesses.

Clotilde avança les deux autres fauteuils, afin que les visiteuses eussent le choix, et se retira dans l'antichambre avec une sage lenteur, qui laissait deviner qu'elle suivrait derrière la porte la conversation qui allait avoir lieu.

Le premier soin de Jeanne de La Motte, lorsqu'elle put décemment lever les yeux, fut de voir à quels visages elle avait affaire.

La plus âgée des deux femmes pouvait, comme nous l'avons dit, avoir de trente à trente-deux ans; elle était d'une beauté remarquable, quoiqu'un air de hauteur répandu sur tout son visage dût naturellement ôter à sa physionomie une partie du charme qu'elle pouvait avoir. Du moins Jeanne en jugea ainsi par le peu qu'elle aperçut de la physionomie de la visiteuse.

En effet, préférant un des fauteuils au sofa, elle s'était rangée loin du jet de lumière qui s'élançait de la lampe, se reculant dans un coin de la chambre, et allongeant au-devant de son front la calèche de taffetas ouatée de son mantelet, laquelle, par cette disposition, projetait une ombre sur son visage.

Mais le port de la tête était si fier, l'œil si vif et si naturellement dilaté, que, tout détail fût-il effacé, la visiteuse, par son ensemble, devait être reconnue pour être de belle race, et surtout de noble race.

Sa compagne, moins timide, en apparence du moins, quoique plus jeune de quatre ou cinq ans, ne dissimulait point sa réelle beauté.

Un visage admirable de teint et de contour, une coiffure qui découvrait les tempes et faisait valoir l'ovale parfait du masque; deux grands yeux bleus calmes jusqu'à la sérénité, clairvoyants jusqu'à la profondeur; une bouche d'un dessin suave à qui la nature avait donné la franchise, et à qui l'éducation et l'étiquette avaient donné la discrétion; un nez qui, pour la forme, n'eût rien à envier à celui de la Vénus de Médicis, voilà ce que saisit le rapide coup d'œil de Jeanne. Puis, en s'égarant encore à d'autres détails, la comtesse put remarquer dans la plus jeune des deux femmes une taille plus fine et plus flexible que celle de sa compagne, une poitrine plus large et d'un galbe plus riche, enfin une main aussi potelée que celle de l'autre dame était à la fois nerveuse et fine.

Jeanne de Valois fit toutes ces remarques en quelques secondes, c'est-à-dire en moins de temps que nous n'en avons mis pour les consigner ici.

Puis, ces remarques faites, elle demanda doucement à quelle heureuse circonstance elle devait la visite de ces dames.

Les deux femmes se regardaient, et sur un signe de l'aînée:

—Madame, dit la plus jeune, car vous êtes mariée, je crois?

—J'ai l'honneur d'être la femme de M. le comte de La Motte, madame, un excellent gentilhomme.

—Eh bien, nous, madame la comtesse, nous sommes les dames supérieures d'une fondation de Bonnes-Œuvres. On nous a dit, touchant votre condition, des choses qui nous ont intéressées, et nous avons en conséquence voulu avoir quelques détails précis sur vous et sur ce qui vous concerne.

Jeanne attendit un instant avant de répondre.

—Mesdames, dit-elle en remarquant la réserve de la seconde visiteuse, vous voyez là le portrait de Henri III, c'est-à-dire du frère de mon aïeul, car je suis bien véritablement du sang des Valois, comme on vous l'a dit sans doute.

Et elle attendit une nouvelle question en regardant ses hôtesses avec une sorte d'humilité orgueilleuse.

—Madame, interrompit alors la voix grave et douce de l'aînée des deux dames, est-il vrai, comme on le dit, que Mme votre mère ait été concierge d'une maison nommée Fontette, sise auprès de Bar-sur-Seine?

Jeanne rougit à ce souvenir, mais aussitôt:

—C'est la vérité, madame, répliqua-t-elle sans se troubler, ma mère était la concierge d'une maison nommée Fontette.

—Ah! fit l'interlocutrice.

—Et, comme Marie Jossel, ma mère, était d'une rare beauté, poursuivit Jeanne, mon père devint amoureux d'elle et l'épousa. C'est par mon père que je suis de race noble. Madame, mon père était un Saint-Rémy de Valois, descendant direct des Valois qui ont régné.

—Mais comment êtes-vous descendue à ce degré de misère, madame? demanda la même dame qui avait déjà questionné.

—Hélas! c'est facile à comprendre.

—J'écoute.

—Vous n'ignorez pas qu'après l'avènement de Henri IV, qui fit passer la couronne de la maison des Valois dans celle des Bourbons, la famille déchue avait encore quelques rejetons, obscurs sans doute, mais incontestablement sortis de la souche commune aux quatre frères, qui tous quatre périrent si fatalement.

Les deux dames firent un signe qui pouvait passer pour un assentiment.

—Or, continua Jeanne, les rejetons des Valois, craignant de faire ombrage, malgré leur obscurité, à la nouvelle famille royale, changèrent leur nom de Valois en celui de Rémy, emprunté d'une terre, et on les retrouve, à partir de Louis XIII, sous ce nom, dans la généalogie jusqu'à l'avant-dernier Valois, mon aïeul, qui, voyant la monarchie affermie et l'ancienne branche oubliée, ne crut pas devoir se priver plus longtemps d'un nom illustre, son seul apanage. Il reprit donc le nom de Valois, et le traîna dans l'ombre et la pauvreté, au fond de sa province, sans que nul, à la cour de France, songeât que, hors du rayonnement du trône, végétait un descendant des anciens rois de France, sinon les plus glorieux de la monarchie, du moins les plus infortunés.

Jeanne s'interrompit à ces mots.

Elle avait parlé simplement et avec une modération qui avait été remarquée.

—Vous avez sans doute vos preuves en bon ordre, madame, dit l'aînée des deux visiteuses avec douceur, et en fixant un regard profond sur celle qui se disait la descendante des Valois.

—Oh! madame, répondit celle-ci avec un sourire amer, les preuves ne manquent pas. Mon père les avait fait faire, et en mourant me les a laissées toutes, à défaut d'autre héritage; mais à quoi bon les preuves d'une inutile vérité ou d'une vérité que nul ne veut reconnaître?

—Votre père est mort? demanda la plus jeune des deux dames.

—Hélas! oui.

—En province?

—Non, madame.

—À Paris alors?

—Oui.

—Dans cet appartement?

—Non, madame; mon père, baron de Valois, petit-neveu du roi Henri III, est mort de misère et de faim.

—Impossible! s'écrièrent à la fois les deux dames.

—Et non pas ici, continua Jeanne, non pas dans ce pauvre réduit, non pas sur son lit, ce lit fût-il un grabat! Non, mon père est mort côte à côte des plus misérables et des plus souffrants. Mon père est mort à l'Hôtel-Dieu de Paris.

Les deux femmes poussèrent un cri de surprise qui ressemblait à un cri d'effroi.

Jeanne, satisfaite de l'effet qu'elle avait produit par l'art avec lequel elle avait conduit la période et amené son dénouement, Jeanne resta immobile, l'œil baissé, la main inerte.

L'aînée des deux dames l'examinait à la fois avec attention et intelligence, et ne voyant dans cette douleur, si simple et si naturelle à la fois, rien de ce qui caractérise le charlatanisme ou la vulgarité, elle reprit la parole:

—D'après ce que vous me dites, madame, vous avez éprouvé de bien grands malheurs, et la mort de M. votre père, surtout...

—Oh! si je vous racontais ma vie, madame, vous verriez que la mort de mon père ne compte pas au nombre des plus grands.

—Comment, madame, vous regardez comme un moindre malheur la perte d'un père? dit la dame en fronçant le sourcil avec sévérité.

—Oui, madame; et en disant cela, je parle en fille pieuse. Car mon père, en mourant, s'est trouvé délivré de tous les maux qui l'assiégeaient sur cette terre et qui continuent d'assiéger sa malheureuse famille. J'éprouve donc, au milieu de la douleur que me cause sa perte, une certaine joie à songer que mon père est mort, et que le descendant des rois n'en est plus réduit à mendier son pain!

—Mendier son pain!

—Oh! je le dis sans honte, car, dans nos malheurs, il n'y a ni la faute de mon père, ni la mienne.

—Mais Mme votre mère?

—Eh bien! avec la même franchise que je vous disais tout à l'heure que je remerciais Dieu d'avoir appelé à lui mon père, je me plains à Dieu d'avoir laissé vivre ma mère.

Les deux femmes se regardaient, frissonnant presque à ces étranges paroles.

—Serait-ce une indiscrétion, madame, que de vous demander un récit plus détaillé de vos malheurs? fit l'aînée.

—L'indiscrétion, madame, viendrait de moi, qui fatiguerais vos oreilles du récit de douleurs qui ne peuvent que vous être indifférentes.

—J'écoute, madame, répondit majestueusement l'aînée des deux dames, à qui sa compagne adressa à l'instant même un coup d'œil en forme d'avertissement pour l'inviter à s'observer.

En effet, Mme de La Motte avait été frappée elle-même de l'accent impérieux de cette voix, et elle regardait la dame avec étonnement.

—J'écoute donc, reprit celle-ci d'une voix moins accentuée, si vous voulez bien me faire la grâce de parler.

Et, cédant à un mouvement de malaise inspiré par le froid sans doute, celle qui venait de parler avec un frissonnement d'épaules agita son pied qui se glaçait au contact du carreau humide.

La plus jeune alors lui poussa une sorte de tapis de pied qui se trouvait sous son fauteuil à elle, attention que blâma à son tour un regard de sa compagne.

—Gardez ce tapis pour vous, ma sœur, vous êtes plus délicate que moi.

—Pardon, madame, dit la comtesse de La Motte, je suis au plus douloureux regret de sentir le froid qui vous gagne; mais le bois vient d'enchérir de six livres encore, ce qui le porte à soixante-dix livres la voie, et ma provision a fini il y a huit jours.

—Vous disiez, madame, reprit l'aînée des deux visiteuses, que vous étiez malheureuse d'avoir une mère.

—Oui, je conçois, un pareil blasphème demande à être expliqué, n'est-ce pas, madame? dit Jeanne. Voici donc l'explication, puisque vous m'avez dit que vous la désiriez.

L'interlocutrice de la comtesse fit un signe affirmatif de tête.

—J'ai déjà eu l'honneur de vous dire, madame, que mon père avait fait une mésalliance.

—Oui, en épousant sa concierge.

—Eh bien! Marie Jossel, ma mère, au lieu d'être à jamais fière et reconnaissante de l'honneur qu'on lui faisait, commença par ruiner mon père, ce qui n'était pas difficile au reste, en satisfaisant, aux dépens du peu que possédait son mari, l'avidité de ses exigences. Puis l'ayant réduit à vendre jusqu'à son dernier morceau de terre, elle lui persuada qu'il devait aller à Paris pour revendiquer les droits qu'il tenait de son nom. Mon père fut facile à séduire, peut-être espérait-il dans la justice du roi. Il vint donc, ayant converti en argent le peu qu'il possédait.

«Moi à part, mon père avait encore un fils et une fille. Le fils, malheureux comme moi, végète dans les derniers rangs de l'armée; la fille, ma pauvre sœur, fut abandonnée, la veille du départ de mon père pour Paris, devant la maison d'un fermier, son parrain.

«Ce voyage épuisa le peu d'argent qui nous restait. Mon père se fatigua en demandes inutiles et infructueuses. À peine le voyait-on apparaître à la maison, où, rapportant la misère, il trouvait la misère. En son absence, ma mère, à qui il fallait une victime, s'aigrit contre moi. Elle commença de me reprocher la part que je prenais aux repas. Je préférai peu à peu ne manger que du pain, ou même ne pas manger du tout, à m'asseoir à notre pauvre table; mais les prétextes de châtiment ne manquèrent point à ma mère: à la moindre faute, faute qui quelquefois eût fait sourire une autre mère, la mienne me battait; des voisins, croyant me rendre service, dénoncèrent à mon père les mauvais traitements dont j'étais l'objet. Mon père essaya de me défendre contre ma mère, mais il ne s'aperçut point que, par sa protection, il changeait mon ennemie d'un moment en marâtre éternelle. Hélas! je ne pouvais lui donner un conseil dans mon propre intérêt, j'étais trop jeune, trop enfant. Je ne m'expliquais rien, j'éprouvais les effets sans chercher à deviner les causes. Je connaissais la douleur, voilà tout.

«Mon père tomba malade et fut d'abord forcé de garder la chambre, puis le lit. Alors on me fit sortir de la chambre de mon père, sous prétexte que ma présence le fatiguait et que je ne savais point réprimer ce besoin de mouvement qui est le cri de la jeunesse. Une fois hors de la chambre, j'appartins comme auparavant à ma mère. Elle m'apprit une phrase qu'elle entrecoupa de coups et de meurtrissures; puis, quand je sus par cœur cette phrase humiliante qu'instinctivement je ne voulais pas retenir, quand mes yeux furent rougis jusqu'aux larmes, elle me fit descendre à la porte de la rue, et de la porte, elle me lança sur le premier passant de bonne mine, avec ordre de lui débiter cette phrase, si je ne voulais pas être battue jusqu'à la mort.

—Oh! affreux! murmura la plus jeune des deux dames.

—Et quelle était cette phrase? demanda l'aînée.

—Cette phrase, la voici, continua Jeanne: «Monsieur, ayez pitié d'une petite orpheline qui descend en ligne droite de Henri de Valois.»

—Oh! fi donc! s'écria l'aînée des deux visiteuses avec un geste de dégoût.

—Et quel effet produisait cette phrase à ceux auxquels elle était adressée? demanda la plus jeune.

—Les uns m'écoutaient et avaient pitié, dit Jeanne. Les autres s'irritaient et me faisaient des menaces. D'autres, enfin, encore plus charitables que les premiers, m'avertirent que je courais un grand danger en prononçant des paroles semblables, qui pouvaient tomber dans des oreilles prévenues. Mais moi, je ne connaissais qu'un danger, celui de désobéir à ma mère. Je n'avais qu'une crainte, celle d'être battue.

—Et qu'arriva-t-il?

—Mon Dieu! madame, ce qu'espérait ma mère; je rapportais un peu d'argent à la maison, et mon père vit reculer de quelques jours cette affreuse perspective qui l'attendait: l'hôpital.

Les traits de l'aînée des deux jeunes femmes se contractèrent, des larmes vinrent aux yeux de la plus jeune.

—Enfin, madame, quelque soulagement qu'il apportât à mon père, ce hideux métier me révolta. Un jour, au lieu de courir après les passants et de les poursuivre de ma phrase accoutumée, je m'assis au pied d'une borne, où je restai une partie de la journée comme anéantie. Le soir, je rentrai les mains vides. Ma mère me battit tant que le lendemain je tombai malade.

«Ce fut alors que mon père, privé de toute ressource, fut forcé de partir pour l'hôtel-Dieu, où il mourut.

—Oh! l'horrible histoire! murmurèrent les deux dames.

—Mais alors que fîtes-vous, votre père mort? demanda la plus jeune des deux visiteuses.

—Dieu eut pitié de moi. Un mois après la mort de mon pauvre père, ma mère partit avec un soldat, son amant, nous abandonnant, mon frère et moi.

—Vous restâtes orphelins!

—Oh! madame, nous, tout au contraire des autres, nous ne fûmes orphelins que tant que nous eûmes une mère. La charité publique nous adopta. Mais comme mendier nous répugnait, nous ne mendiions que dans la mesure de nos besoins. Dieu commande à ses créatures de chercher à vivre.

—Hélas!

—Que vous dirai-je, madame? un jour j'eus le bonheur de rencontrer un carrosse qui montait lentement la côte du faubourg Saint-Marcel; quatre laquais étaient derrière; dedans, une femme belle et jeune encore; je lui tendis la main: elle me questionna; ma réponse et mon nom la frappèrent de surprise, puis d'incrédulité. Je donnai adresse et renseignements. Dès le lendemain, elle savait que je n'avais pas menti; elle nous adopta, mon frère et moi, plaça mon frère dans un régiment, et me plaça dans une maison de couture. Nous étions sauvés tous deux de la faim.

—Cette dame, n'est-ce pas Mme Boulainvilliers?

—Elle-même.

—Elle est morte, je crois?

—Oui, et sa mort m'a replongée dans l'abîme.

—Mais son mari vit encore; il est riche.

—Son mari, madame, c'est à lui que je dois tous mes malheurs de jeune fille, comme c'est à ma mère que je dois tous mes malheurs d'enfant. J'avais grandi, j'avais embelli peut-être; il s'en aperçut; il voulut mettre un prix à ses bienfaits: je refusai. Ce fut sur ces entrefaites que Mme de Boulainvilliers mourut, et moi, moi qu'elle avait mariée à un brave et loyal militaire, M. de La Motte, je me trouvai, séparée que j'étais de mon mari, plus abandonnée après sa mort que je ne l'avais été après la mort de mon père.

«Voilà mon histoire, madame. J'ai abrégé: les souffrances sont toujours des longueurs qu'il faut épargner aux gens heureux, fussent-ils bienfaisants, comme vous paraissez l'être, mesdames.

Un long silence succéda à cette dernière période de l'histoire de Mme de La Motte.

L'aînée des deux dames le rompit la première.

—Et votre mari, que fait-il? demanda-t-elle.

—Mon mari est en garnison à Bar-sur-Aube, madame; il sert dans la gendarmerie, et, de son côté, attend des temps meilleurs.

—Mais vous avez sollicité auprès de la cour?

—Sans doute!

—Le nom des Valois, justifié par des titres, a dû éveiller des sympathies?

—Je ne sais pas, madame, quels sont les sentiments que mon nom a pu éveiller, car à aucune de mes demandes je n'ai reçu de réponse.

—Cependant, vous avez vu les ministres, le roi, la reine.

—Personne. Partout, tentatives vaines, répliqua Mme de La Motte.

—Vous ne pouvez mendier, pourtant!

—Non, madame, j'en ai perdu l'habitude. Mais...

—Mais quoi?

—Mais je puis mourir de faim comme mon père.

—Vous n'avez point d'enfant?

—Non, madame, et mon mari, en se faisant tuer pour le service du roi, trouvera de son côté au moins une fin glorieuse à nos misères.

—Pouvez-vous, madame, je regrette d'insister sur ce sujet, pouvez-vous fournir les preuves justificatives de votre généalogie?

Jeanne se leva, fouilla dans un meuble, et en tira quelques papiers qu'elle présenta à la dame.

Mais comme elle voulait profiter du moment où cette dame, pour les examiner, s'approcherait de la lumière et découvrirait entièrement ses traits, Jeanne laissa deviner sa manœuvre par le soin qu'elle mit à lever la mèche de la lampe afin de doubler la clarté.

Alors la dame de charité, comme si la lumière blessait ses yeux, tourna le dos à la lampe et, par conséquent à Mme de La Motte.

Ce fut dans cette position qu'elle lut attentivement et compulsa chaque pièce l'une après l'autre.

—Mais, dit-elle, ce sont là des copies d'actes, madame, et je ne vois aucune pièce authentique.

—Les minutes, madame, répondit Jeanne, sont déposées en lieu sûr, et je les produirais...

—Si une occasion importante se présentait, n'est-ce pas? dit en souriant la dame.

—C'est sans doute, madame, une occasion importante que celle qui me procure l'honneur de vous voir; mais les documents dont vous parlez sont tellement précieux pour moi que...

—Je comprends. Vous ne pouvez les livrer au premier venu.

—Oh! madame, s'écria la comtesse qui venait enfin d'entrevoir le visage plein de dignité de la protectrice; oh! madame, il me semble que, pour moi, vous n'êtes pas la première venue.

Et aussitôt, ouvrant avec rapidité un autre meuble dans lequel jouait un tiroir secret, elle en tira les originaux des pièces justificatives, soigneusement enfermées dans un vieux portefeuille armorié au blason de Valois.

La dame les prit, et après un examen plein d'intelligence et d'attention:

—Vous avez raison, dit la dame de charité, ces titres sont parfaitement en règle; je vous engage à ne pas manquer de les fournir à qui de droit.

—Et qu'en obtiendrais-je à votre avis, madame?

—Mais sans nul doute une pension pour vous, un avancement pour M. de La Motte, pour peu que ce gentilhomme se recommande par lui-même.

—Mon mari est le modèle de l'honneur, madame, et jamais il n'a manqué aux devoirs du service militaire.

—Il suffit, madame, dit la dame de charité en abattant tout à fait la calèche sur son visage.

Mme de La Motte suivait avec anxiété chacun de ses mouvements.

Elle la vit fouiller dans sa poche, dont elle tira d'abord le mouchoir brodé qui lui avait servi à cacher son visage quand elle glissait en traîneau le long des boulevards.

Puis au mouchoir succéda un petit rouleau d'un pouce de diamètre et de trois à quatre pouces de longueur.

La dame de charité déposa le rouleau sur le chiffonnier en disant:

—Le bureau des Bonnes-Œuvres m'autorise, madame, à vous offrir ce léger secours, en attendant mieux.

Mme de La Motte jeta un rapide coup d'œil sur le rouleau.

«Des écus de trois livres, pensa-t-elle; il doit y en avoir au moins cinquante ou même cent. Allons, c'est cent cinquante ou peut-être trois cents livres qui nous tombent du ciel. Cependant, pour cent il est bien court; mais aussi pour cinquante il est bien long.»

Tandis qu'elle faisait ces observations, les deux dames étaient passées dans la première pièce, où dame Clotilde dormait sur une chaise près d'une chandelle dont la mèche rouge et fumeuse s'allongeait au milieu d'une nappe de suif liquéfié.

L'odeur âcre et nauséabonde saisit à la gorge celle des deux dames de charité qui avait déposé le rouleau sur le chiffonnier. Elle porta vivement la main à sa poche et en tira un flacon.

Mais à l'appel de Jeanne, dame Clotilde s'était réveillée en saisissant à belles mains le reste de la chandelle. Elle l'élevait comme un phare au-dessus des montées obscures, malgré les protestations des deux étrangères qu'on éclairait en les empoisonnant.

—Au revoir, au revoir, madame la comtesse! crièrent-elles.

Et elles se précipitèrent dans les escaliers.

—Où pourrai-je avoir l'honneur de vous remercier, mesdames? demanda Jeanne de Valois.

—Nous vous le ferons savoir, dit l'aînée des deux dames en descendant le plus rapidement possible.

Et le bruit de leurs pas se perdit dans les profondeurs des étages inférieurs.

Mme de Valois rentra chez elle, impatiente de vérifier si ses observations sur le rouleau étaient justes. Mais en traversant la première chambre, elle heurta du pied un objet qui roula de la natte qui servait à calfeutrer le dessous de la porte sur le carreau.

Se baisser, ramasser cet objet, courir à la lampe, telle fut la première inspiration de la comtesse de La Motte.

C'était une boîte en or, ronde, plate et assez simplement guillochée.

Cette boîte renfermait quelques pastilles de chocolat parfumé; mais, si plate qu'elle fût, il était visible que cette boîte avait un double fond, dont la comtesse fut quelque temps à trouver le secret ressort.

Enfin, elle trouva ce ressort et le fit jouer.

Aussitôt un portrait de femme lui apparut, sévère, éclatant de beauté mâle et d'impérieuse majesté.

Une coiffure allemande, un magnifique collier semblable à celui d'un ordre donnaient à la physionomie de ce portrait une étrangeté étonnante.

Un chiffre composé d'un M et d'un T, entrelacés dans une couronne de laurier, occupait le dessus de la boîte.

Mme de La Motte supposa, grâce à la ressemblance de ce portrait avec le visage de la jeune dame, sa bienfaitrice, que c'était un portrait de mère ou d'aïeule, et son premier mouvement, il faut le dire, fut de courir à l'escalier pour rappeler les dames.

La porte de l'allée se refermait.

Puis à la fenêtre pour les appeler, puisqu'il était trop tard pour les rejoindre.

Mais à l'extrémité de la rue Saint-Claude, débouchant dans la rue Saint Louis, un cabriolet rapide fut le seul objet qu'elle aperçut.

La comtesse, n'ayant plus d'espoir de rappeler les deux protectrices, considéra encore la boîte, en se promettant de la faire passer à Versailles; puis, saisissant le rouleau laissé sur le chiffonnier:

—Je ne me trompais pas, dit-elle, il n'y a que cinquante écus.

Et le papier éventré roula sur le carreau.

—Des louis, des doubles louis! s'écria la comtesse. Cinquante doubles louis! deux mille quatre cents livres!

Et la joie la plus avide se peignit dans ses yeux, tandis que dame Clotilde, émerveillée à l'aspect de plus d'or qu'elle n'en avait jamais vu, demeurait la bouche ouverte et les mains jointes.

—Cent louis! répéta Mme de La Motte... Ces dames sont donc bien riches? Oh! je les retrouverai!...

Mme de La Motte ne s'était pas trompée en croyant que le cabriolet qui venait de disparaître emportait les deux dames de charité.

Ces deux dames, en effet, avaient trouvé au bas de la maison un cabriolet, comme on les construisait à cette époque, c'est-à-dire haut de roues, caisse légère, tablier élevé, avec une sellette commode pour le jockey qui se tenait derrière.

Ce cabriolet, attelé d'un magnifique cheval irlandais, à courte queue, à croupe charnue, sous poil bai, avait été amené rue Saint-Claude par ce même domestique conducteur du traîneau que la dame de charité avait appelé Weber, ainsi que nous l'avons vu plus haut.

Weber tenait le cheval au mors quand les dames arrivèrent; il essayait de modérer l'impatience du fougueux animal, qui battait d'un pied nerveux la neige durcissant peu à peu depuis le retour de la nuit.

Lorsque les deux dames parurent:

—Matame, dit Weber, j'afais fait gommanter Scibion, qui est fort toux et fazile à mener, mais Scibion il s'est tonné un égart hier au zoir; il ne restait que Pélus, et Pélus il est diffizile.

—Oh! pour moi, vous le savez, Weber, répondit l'aînée des deux dames, la chose n'a pas d'importance; j'ai la main nerveuse et je suis habituée à conduire.

—Je sais que Matame mène fort pien, mais les chemins l'être pien mauvais. Où fa Matame?

—À Versailles.

—Bar les poulefards, alors?

—Non pas, Weber, il gèle, et les boulevards seraient pleins de verglas. Les rues doivent offrir moins de résistance, grâce aux milliers de promeneurs qui échauffent la neige. Allons, vite, Weber, vite.

Weber retint le cheval, tandis que les dames montèrent lestement dans le cabriolet; puis il s'élança derrière et avertit qu'il était monté.

L'aînée des deux dames alors, s'adressant à sa compagne:

—Eh bien! dit-elle, que vous semble de cette comtesse, Andrée?

Et en disant ces mots, elle rendit les rênes au cheval qui partit comme un éclair et tourna le coin de la rue Saint-Louis.

C'était le moment où Mme de La Motte ouvrait sa fenêtre pour rappeler les deux dames de charité.

—Je pense, madame, répondit celle des deux femmes que l'on appelait Andrée, je pense que Mme de La Motte est pauvre et très malheureuse.

—Bien élevée, n'est-ce pas?

—Oui, sans doute.

—Tu es froide à son égard, Andrée.

—S'il faut que je vous l'avoue, elle a quelque chose de rusé dans sa physionomie qui ne me plaît pas.

—Oh! vous êtes défiante, vous, Andrée, je le sais; et pour vous plaire, il faut réunir tout. Moi, je trouve cette petite comtesse intéressante et simple dans son orgueil comme dans son humilité.

—C'est une fortune pour elle, madame, que d'avoir eu le bonheur de plaire à Votre...

—Gare! s'écria la dame en jetant vivement de côté son cheval qui allait renverser un portefaix au coin de la rue Saint-Antoine.

—Gare! cria Weber d'une voix de stentor.

Et le cabriolet continua sa course.

Seulement, on entendit les imprécations de l'homme qui avait échappé aux roues, et plusieurs voix grondant comme un écho lui donnèrent à l'instant même l'appui d'une clameur on ne peut plus hostile au cabriolet.

Mais en quelques secondes Bélus mit entre sa maîtresse et les blasphémateurs tout l'espace qui s'étend de la rue Sainte-Catherine à la place Baudoyer.

Là, comme on sait, le chemin se bifurque, mais l'habile conductrice se jeta résolument dans la rue de la Tixéranderie, rue populeuse, étroite et fort peu aristocratique.

Aussi, malgré lesgaretrès réitérés qu'elle lançait, malgré les rugissements de Weber, on n'entendait qu'exclamations furieuses des passants: «Oh! le cabriolet! À bas le cabriolet!»

Bélus passait toujours, et son cocher, malgré la délicatesse d'une main d'enfant, le faisait courir rapidement et surtout habilement dans les mares de neige liquide ou dans les glaciers plus dangereux qui formaient ruisseaux et dépavements.

Cependant, contre toute attente, aucun malheur n'était arrivé: une lanterne brillante envoyait ses rayons en avant, et c'était un luxe de prévoyance que la police n'avait point encore imposé aux cabriolets de ce temps-là.

Aucun malheur, disons-nous, n'était donc arrivé, pas une voiture accrochée, par une borne frôlée, pas un passant touché, c'était miracle, et cependant les cris et les menaces se succédaient toujours.

Le cabriolet traversa avec la même rapidité et le même bonheur la rue Saint-Médéric, la rue Saint-Martin, la rue Aubry-le-Boucher.

Peut-être semble-t-il à nos lecteurs qu'en approchant des quartiers civilisés la haine portée à l'équipage aristocratique deviendrait moins farouche.

Mais tout au contraire; à peine Bélus entrait-il dans la rue de la Ferronnerie, que Weber, toujours poursuivi par les vociférations de la populace, remarqua des groupes sur le passage du cabriolet. Plusieurs personnes même faisaient mine de courir après lui pour l'arrêter.

Toutefois, Weber ne voulut pas inquiéter sa maîtresse. Il remarquait combien elle déployait de sang-froid et d'adresse, combien habilement elle glissait entre tous ces obstacles, inertes ou vivants, qui sont à la fois le désespoir ou le triomphe du cocher de Paris.

Quant à Bélus, solide sur ses jarrets d'acier, il n'avait pas même glissé une fois, tant la main qui soutenait la bouche savait prévoir pour lui les pentes et les accidents du terrain.

On ne murmurait plus autour du cabriolet, on vociférait; la dame qui tenait les rênes s'en aperçut et, attribuant cette hostilité à quelque cause banale comme la rigueur des temps et l'indisposition des esprits, elle résolut d'abréger l'épreuve.

Elle fit clapper sa langue, et à cette seule invitation Bélus tressaillit et passa du trot retenu au trot allongé.

Les boutiques fuyaient, les passants se jetaient de côté.

Lesgare!gare! ne discontinuaient pas.

Le cabriolet touchait presque au Palais-Royal, et venait de passer devant la rue du Coq-Saint-Honoré, en avant de laquelle le plus beau des obélisques de neige levait assez fièrement encore son aiguille diminuée par les dégels, comme un bâton de sucre d'orge que les enfants transforment en pointe aiguë à force de le sucer.

Cet obélisque était surmonté d'un glorieux panache de rubans un peu flétris, c'est vrai; rubans qui retenaient un écriteau sur lequel l'écrivain public du quartier avait tracé en majuscules le quatrain suivant, qui se balançait entre deux lanternes:

Reine dont la beauté surpasse les appas,Près d'un roi bienfaisant occupe ici ta place.Si ce frêle édifice est de neige et de glace,Nos cœurs pour toi ne le sont pas.

Reine dont la beauté surpasse les appas,Près d'un roi bienfaisant occupe ici ta place.Si ce frêle édifice est de neige et de glace,Nos cœurs pour toi ne le sont pas.

Ce fut là que Bélus éprouva la première difficulté sérieuse. Le monument qu'on était en train d'illuminer avait attiré bon nombre de curieux: les curieux faisaient masse, et l'on ne pouvait traverser cette masse au trot.

Force fut donc de mettre Bélus au pas.

Mais on avait vu venir Bélus comme la foudre; mais on entendait les cris qui le poursuivaient, et, bien qu'à l'aspect de l'obstacle il se fût arrêté court, la vue du cabriolet parut produire dans la foule le plus mauvais effet.

Cependant la foule s'ouvrit encore.

Mais après l'obélisque venait une autre cause de rassemblement.

Les grilles du Palais-Royal étaient ouvertes et dans la cour d'immenses brasiers chauffaient toute une armée de mendiants, à qui des laquais de M. le duc d'Orléans distribuaient des soupes dans des écuelles de terre.

Mais les gens qui mangeaient et les gens qui se chauffaient, si nombreux qu'ils fussent, l'étaient encore moins que ceux qui les regardaient se chauffer et manger. À Paris, c'est une habitude: pour un acteur, quelque chose qu'il fasse, il y a toujours des spectateurs.

Le cabriolet, après avoir surmonté le premier obstacle, fut donc forcé de s'arrêter au second, comme fait un navire au milieu des brisants.

À l'instant même, les cris que jusque-là les deux femmes n'avaient entendus que comme un bruit vague et confus leur arrivèrent distincts au milieu de la cohue.

On criait:

—À bas le cabriolet! à bas les écraseurs!

—Est-ce donc à nous que ces cris s'adressent? demanda la dame qui conduisait à sa compagne.

—En vérité, madame, j'en ai peur, répondit celle-ci.

—Avons-nous donc écrasé quelqu'un?

—Personne.

—À bas le cabriolet! à bas les écraseurs! criait la foule avec furie.

L'orage se formait, le cheval venait d'être saisi à la bride, et Bélus, qui goûtait peu le contact de ces mains rudes, piaffait et écumait terriblement.

—Chez le commissaire! chez le commissaire! cria une voix.

Les deux femmes se regardèrent au comble de l'étonnement.

Aussitôt mille voix de répéter:

—Chez le commissaire! chez le commissaire!

Cependant les têtes curieuses s'avançaient sous la capote du cabriolet.

Les commentaires couraient dans la foule.

—Tiens, ce sont des femmes, dit une voix.

—Oui, des poupées aux Soubises, des maîtresses au d'Hennin.

—Des filles d'Opéra, qui croient avoir le droit d'écraser le pauvre monde parce qu'elles ont dix mille livres par mois pour payer les frais d'hôpital.

Un hourra furieux accueillit cette dernière flagellation. Les deux femmes éprouvèrent diversement la commotion. L'une s'enfonça tremblante et pâle dans le cabriolet. L'autre avança résolument la tête, les sourcils froncés et les lèvres serrées.

—Oh! madame, s'écria sa compagne en l'attirant en arrière, que faites-vous?

—Chez le commissaire! chez le commissaire! continuaient de crier les acharnés, et qu'on les connaisse.

—Ah! madame, nous sommes perdues, dit la plus jeune des deux femmes à l'oreille de sa compagne.

—Courage, Andrée, courage, répondit l'autre.

—Mais on va vous voir, vous reconnaître peut-être!

—Regardez par le carreau du fond si Weber est toujours derrière le cabriolet.

—Il essaie de descendre, mais on l'assiège; il se défend. Ah! voici qu'il vient.

—Weber! Weber! dit la dame en allemand, faites-nous descendre.

Le valet de chambre obéit, et, grâce à deux chocs d'épaule qui repoussèrent les assaillants, il ouvrit le tablier du cabriolet.

Les deux femmes sautèrent légèrement à terre.

Pendant ce temps, la foule s'en prenait au cheval et au cabriolet, dont elle commençait à briser la caisse.

—Mais qu'y a-t-il, au nom du Ciel! continua en allemand la plus âgée des deux dames; y comprenez-vous quelque chose, Weber?

—Ma foi! non, madame, répondit le serviteur, beaucoup plus à son aise dans cette langue que dans la langue française, et tout en distribuant çà et là de grands coups de pied pour dégager sa maîtresse.

—Mais ce ne sont pas des hommes, ce sont des bêtes féroces! continua la dame toujours en allemand. Que me reprochent-ils donc? Voyons.

Au même instant une voix polie, qui contrastait singulièrement avec les menaces et les injures dont les deux dames étaient l'objet, répondit dans le pur saxon:

—Ils vous reprochent, madame, de braver l'ordonnance de police qui a paru dans Paris ce matin, et qui prohibe jusqu'au printemps la circulation des cabriolets, déjà fort dangereux quand le pavé est bon, mais qui devient mortel aux piétons quand il gèle et qu'on ne peut éviter les roues.

La dame se retourna pour voir d'où venait cette voix courtoise, au milieu de toutes ces voix menaçantes.

Elle aperçut alors un jeune officier qui, pour s'approcher d'elle, avait dû, certes, guerroyer aussi vaillamment que le faisait Weber pour se maintenir où il était.

La figure gracieuse et distinguée, la taille élevée, l'air martial du jeune homme plurent à la dame, qui s'empressa de répliquer en allemand:

—Oh! mon Dieu! monsieur, j'ignorais cette ordonnance; je l'ignorais complètement.

—Vous êtes étrangère, madame? demanda le jeune officier.

—Oui, monsieur; mais, dites-moi, que dois-je faire? on brise mon cabriolet.

—Il faut le laisser briser, madame, et vous dérober pendant ce temps-là. Le peuple de Paris est furieux contre les riches qui affichent le luxe en face de la misère, et en vertu de l'ordonnance rendue ce matin, on vous conduira chez le commissaire.

—Oh! jamais, s'écria la plus jeune des deux dames, jamais!

—Alors, reprit l'officier en riant, profitez de la trouée que je vais faire dans la foule, et disparaissez.

Ces mots furent dits d'un ton dégagé, qui fit comprendre aux étrangères que l'officier avait entendu les commentaires du peuple sur les filles entretenues par MM. de Soubise et d'Hennin.

Mais ce n'était pas le moment de pointiller.

—Donnez-nous le bras jusqu'à une voiture de place, monsieur, dit l'aînée des deux dames avec une voix pleine d'autorité.

—J'allais faire cabrer votre cheval, et dans le trouble produit nécessairement par ce mouvement, vous vous seriez enfuies; car, ajouta le jeune homme, qui ne demandait pas mieux que de décliner la responsabilité d'un hasardeux patronage, le peuple se fatigue de nous entendre parler une langue qu'il ne comprend pas.

—Weber! cria la dame d'une voix forte, fais cabrer Bélus pour que toute cette foule s'effraie et s'écarte.

—Et puis, madame...

—Et puis, reste pendant que nous partirons.

—Et s'ils brisent la caisse?

—Qu'ils brisent, que t'importe; sauve Bélus si tu peux, et toi surtout; voilà la seule chose que je te recommande.

—Bien, madame, répondit Weber.

Et, au même instant, il chatouilla l'irritable irlandais, qui bondit au milieu de la cour, et renversa les plus passionnés, qui s'étaient cramponnés à la bride et aux brancards.

Grandes furent en ce moment la terreur et la confusion.

—Votre bras, monsieur, dit alors la dame à l'officier; venez, petite, ajouta-t elle, en se retournant vers Andrée.

—Allons, allons, femme de courage! murmura tout bas l'officier, qui donna sur-le-champ, et avec une admiration réelle, son bras à celle qui le lui demandait.

En quelques minutes, il avait conduit les deux femmes à la place voisine, où des fiacres stationnaient en attendant la pratique, les cochers dormant sur leurs sièges, tandis que leurs chevaux, l'œil à demi fermé et la tête basse, attendaient la maigre pitance du soir.

Les deux dames se trouvaient hors des atteintes de la foule, mais il était à craindre que quelques curieux les ayant suivies ne les fissent reconnaître, ne renouvelassent une scène pareille à celle qui venait d'avoir lieu et à laquelle, cette fois, elles échapperaient peut-être plus difficilement.

Le jeune officier comprit cette alternative; on le vit bien à l'activité qu'il déploya en éveillant sur son siège le cocher encore plus gelé qu'endormi.

Il faisait si horriblement froid que, contrairement à l'habitude des cochers qui se piquent d'émulation en se volant les pratiques l'un à l'autre, aucun des automédons à vingt-quatre sous l'heure ne bougea, pas même celui auquel on s'adressait.

L'officier saisit le cocher par le collet de son pauvre surtout, et le secoua si rudement qu'il le tira de son engourdissement.

—Holà! hé! cria le jeune homme à son oreille, voyant qu'il donnait signe de vie.

—Voilà, maître, voilà, dit le cocher rêvant encore et chancelant sur son siège comme un homme ivre.

—Où allez-vous, mesdames? demanda l'officier, en allemand toujours.

—À Versailles, répondit l'aînée des deux dames en continuant toujours la même langue.

—À Versailles! s'écria le cocher, vous avez dit à Versailles?

—Sans doute.

—Ah! bien oui, à Versailles! Quatre lieues et demie par une glace pareille! Non, non, non.

—On paiera bien, dit l'aînée des Allemandes.

—On paiera, répéta en français l'officier au cocher.

—Et combien paiera-t-on? fit celui-ci du haut de son siège, car il ne paraissait pas avoir une énorme confiance. Ce n'est pas le tout, voyez-vous, mon officier, d'aller à Versailles: une fois qu'on y est allé, il faut en revenir.

—Un louis, est-ce assez? dit la plus jeune des deux dames à l'officier, en continuant de germaniser.

—On t'offre un louis, répéta le jeune homme.

—Un louis, c'est bien juste, grommela le cocher, car je risque de casser les jambes à mes chevaux.

—Drôle! s'écria l'officier, tu n'as droit qu'à trois livres pour aller d'ici au château de la Muette, qui est à moitié chemin. Tu vois bien qu'à ce calcul-là, en te payant l'aller et le retour, tu n'as droit qu'à douze livres, et, au lieu de douze, tu vas en recevoir vingt-quatre.

—Oh! ne marchandez pas, dit l'aînée des deux dames. Deux louis, trois louis, vingt louis, pourvu qu'il parte à l'instant même et qu'il marche sans s'arrêter.

—Un louis suffit, madame, répondit l'officier.

Puis, revenant au cocher:

—Allons, coquin, en bas de ton siège et ouvre la portière, dit-il.

—Je veux être payé d'abord, dit le cocher.

—Tu veux!

—C'est mon droit.

L'officier fit un mouvement en avant.

—Payons d'avance; payons, dit l'aînée des Allemandes.

Et elle fouilla rapidement à sa poche.

—Oh! mon Dieu! dit-elle tout bas à sa compagne, je n'ai pas ma bourse.

—Vraiment?

—Et vous, Andrée, avez-vous la vôtre?

La jeune femme se fouilla à son tour avec la même anxiété.

—Moi... moi, non plus.

—Voyez dans toutes vos poches.

—Inutile, s'écria la jeune femme avec dépit, car elle voyait l'officier les suivre de l'œil pendant ce débat, et le cocher goguenard ouvrait déjà une large bouche pour sourire en se félicitant de ce qu'il appelait peut-être plus bas une heureuse précaution.

En vain les deux dames cherchèrent-elles, ni l'une ni l'autre ne trouva un sou.

L'officier les vit s'impatienter, rougir et pâlir; la situation se compliquait.

Les dames allaient se décider à donner une chaîne ou un bijou comme gage, lorsque l'officier, pour leur épargner tout regret qui eût blessé leur délicatesse, tira de sa bourse un louis qu'il tendit au cocher.

Celui-ci prit le louis, l'examina, le soupesa, tandis que l'une des deux dames remerciait l'officier; puis il ouvrit sa portière, et la dame monta, suivie de sa compagne.

—Et maintenant, maître drôle, dit le jeune homme au cocher, conduis ces dames, et rondement, loyalement surtout, entends-tu?

—Oh! vous n'avez pas besoin de me recommander cela, mon officier. Cela va sans dire.

Pendant ce court colloque, les dames se consultaient.

En effet, elles voyaient avec terreur leur guide, leur protecteur, prêt à les quitter.

—Madame, dit tout bas la plus jeune à sa compagne, il ne faut pas qu'il s'éloigne.

—Pourquoi cela? demandons-lui son nom et son adresse; demain, nous lui enverrons son louis d'or avec un petit mot de remerciement que vous lui écrirez.

—Non, madame, non, gardons-le, je vous en supplie: si le cocher est de mauvaise foi, s'il fait des difficultés en route... Par un pareil temps, les chemins sont mauvais, à qui nous adresserions-nous pour demander secours?

—Oh! nous avons son numéro et la lettre de sa régie.

—Fort bien, madame, et je ne nie pas que, plus tard, vous ne le fassiez rouer de coups; mais, en attendant, vous n'arriveriez pas cette nuit à Versailles; et que dira-t-on, grand Dieu!

L'aînée des deux dames réfléchit.

—C'est vrai, dit-elle.

Mais déjà l'officier s'inclinait pour prendre congé.

—Monsieur, monsieur, dit en allemand Andrée, un mot, un mot encore, s'il vous plaît.

—À vos ordres, madame, répliqua l'officier visiblement contrarié, mais conservant dans son air, dans son ton et jusque dans l'accent de sa voix la plus exquise politesse.

—Monsieur, continua Andrée, vous ne pouvez nous refuser une grâce après tant de services que vous nous avez déjà rendus.

—Parlez.

—Eh bien! nous vous l'avouerons, nous avons peur de ce cocher, qui a si mal entamé la négociation.

—Vous avez tort de vous alarmer, dit-il; je sais son numéro, 107, la lettre de sa régie, Z. S'il vous causait quelque contrariété, adressez-vous à moi.

—À vous! dit en français Andrée qui s'oublia; comment voulez-vous que nous nous adressions à vous, nous ne savons pas même votre nom.

Le jeune homme fit un pas en arrière.

—Vous parlez français, s'écria-t-il stupéfait, vous parlez français, et vous me condamnez, depuis une demi-heure, à écorcher l'allemand! Oh! vraiment, madame, c'est mal.

—Excusez, monsieur, reprit en français l'autre dame, qui vint bravement au secours de sa compagne interdite. Vous voyez bien, monsieur, que, sans être étrangères peut-être, nous nous trouvons dépaysées dans Paris, dépaysées dans un fiacre surtout. Vous êtes assez homme du monde pour comprendre que nous ne nous trouvons pas dans une position naturelle. Ne nous obliger qu'à moitié, ce serait nous désobliger. Être moins discret que vous ne l'avez été jusqu'à présent, ce serait être indiscret. Nous vous jugeons bien, monsieur; veuillez ne pas nous juger mal; et, si vous pouvez nous rendre service, eh bien! faites-le sans réserve, ou permettez-nous de vous remercier et de chercher un autre appui.

—Madame, répondit l'officier, frappé du ton à la fois noble et charmant de l'inconnue, disposez de moi.

—Alors, monsieur, ayez l'obligeance de monter avec nous.

—Dans le fiacre?

—Et de nous accompagner.

—Jusqu'à Versailles?

—Oui, monsieur.

L'officier, sans répliquer, monta dans le fiacre, se plaça sur le devant et cria au cocher:

—Touche!

Les portières fermées, les mantelets et les fourrures mis en commun, le fiacre prit la rue Saint-Thomas-du-Louvre, traversa la place du Carrousel, et se mit à rouler par les quais.

L'officier se blottit dans un coin, en face de l'aînée des deux femmes, sa redingote soigneusement étendue sur ses genoux.

Le silence le plus profond régnait à l'intérieur.

Le cocher, soit qu'il voulût fidèlement tenir le marché, soit que la présence de l'officier le maintînt par une crainte respectueuse dans le cercle de la loyauté, le cocher fit courir ses maigres rosses avec persévérance sur le pavé glissant des quais et du chemin de la Conférence.

Cependant, l'haleine des trois voyageurs échauffait insensiblement le fiacre. Un parfum délicat épaississait l'air et portait au cerveau du jeune homme des impressions qui, d'instants en instants, devenaient moins défavorables à ses compagnes.

«Ce sont, pensait-il, des femmes attardées dans quelque rendez-vous, et les voilà qui regagnent Versailles, un peu effrayées, un peu honteuses.

«Cependant, comment ces dames, continuait en lui-même l'officier, si elles sont femmes de quelque distinction, vont-elles dans un cabriolet, et surtout le conduisent-elles elles-mêmes?

«Oh! à cela, il y a une réponse.

«Le cabriolet était trop étroit pour trois personnes, et deux femmes n'iront pas se gêner pour mettre un laquais auprès d'elles.

«Mais pas d'argent sur l'une ni l'autre! objection fâcheuse et qui mérite qu'on y réfléchisse.

«Sans doute le laquais avait la bourse. Le cabriolet, qui doit être en pièces maintenant, était d'une élégance parfaite, et le cheval... si je me connais en chevaux, valait cent cinquante louis. Il n'y a que des femmes riches qui puissent abandonner un pareil cabriolet et un pareil cheval sans le regretter. L'absence d'argent ne signifie donc absolument rien.

«Oui, mais cette manie de parler une langue étrangère quand on est Française.

«Bon; mais cela prouve justement une éducation distinguée. Il n'est pas naturel aux aventurières de parler l'allemand avec cette pureté toute germanique, et le français comme des Parisiennes.

«D'ailleurs, il y a une distinction native chez ces femmes.

«La supplique de la jeune était touchante.

«La requête de l'aînée était noblement impérieuse.

«Puis, vraiment, continuait le jeune homme en rangeant son épée dans le fiacre, de manière qu'elle n'incommodât pas ses voisines, ne dirait-on pas qu'il y a danger pour un militaire à passer deux heures en fiacre avec deux jolies femmes?

«Jolies et discrètes, ajouta-t-il, car elles ne parlent pas et attendent que j'engage la conversation.»

De leur côté, sans doute, les deux jeunes femmes songeaient au jeune officier, comme le jeune officier songeait à elles; car, au moment où il achevait de formuler cette idée, l'une des deux dames, s'adressant à sa compagne, lui dit en anglais:

—En vérité, chère amie, ce cocher nous mène comme des morts; jamais nous n'arriverons à Versailles. Je gage que notre pauvre compagnon s'ennuie à mourir.

—C'est qu'aussi, répondit en souriant la plus jeune, notre conversation n'est pas des plus divertissantes.

—Ne trouvez-vous pas qu'il a l'air d'un homme tout à fait comme il faut?

—C'est mon avis, madame.

—D'ailleurs, vous avez remarqué qu'il porte l'uniforme de marine?

—Je ne me connais pas beaucoup en uniformes.

—Eh bien! il porte, comme je vous le disais, l'uniforme d'officier de marine, et tous les officiers de marine sont de bonne maison; au reste, l'uniforme lui va bien, et il est beau cavalier, n'est-ce pas?

La jeune femme allait répondre et probablement abonder dans le sens de son interlocutrice, lorsque l'officier fit un geste qui l'arrêta.

—Pardon, mesdames, dit-il en excellent anglais, je crois devoir vous dire que je parle et comprends l'anglais assez facilement, mais je ne sais pas l'espagnol, et si vous le savez, et qu'il vous plaise de vous entretenir dans cette langue, vous serez sûres au moins de ne pas être comprises.

—Monsieur, répliqua la dame en riant, nous ne voulions pas dire du mal de vous, comme vous avez pu vous en apercevoir; aussi ne nous gênons pas, et ne parlons plus que le français, si nous avons quelque chose à nous dire.

—Merci de cette grâce, madame; mais, cependant, au cas où ma présence vous serait gênante...

—Vous ne pouvez supposer cela, monsieur, puisque c'est nous qui l'avons demandée.

—Exigée même, dit la plus jeune des deux femmes.

—Ne me rendez pas confus, madame, et pardonnez-moi un moment d'indécision; vous connaissez Paris, n'est-ce pas? Paris est plein de pièges, de déconvenues et de déceptions.

—Ainsi, vous nous avez prises... Voyons, parlez franc.

—Monsieur nous a prises pour des pièges; voilà tout!

—Oh! mesdames, dit le jeune homme en s'humiliant, je vous jure que rien de pareil n'est entré dans mon esprit.

—Pardon, qu'y a-t-il? Le fiacre s'arrête.

—Qu'est-il arrivé?

—Je vais y voir, mesdames.

—Je crois que nous versons; prenez garde, monsieur!

Et la main de la plus jeune, s'allongeant par un brusque mouvement, s'arrêta sur l'épaule du jeune homme, qui déjà se préparait à sauter hors du fiacre.

La pression de cette main le fit frissonner.

Par un mouvement tout naturel, il essaya de la saisir; mais déjà Andrée, qui avait cédé à un premier mouvement de crainte, s'était rejetée au fond du fiacre.

L'officier, que rien ne retenait plus, sortit donc, et trouva le cocher fort occupé à relever un de ses chevaux qui s'empêtrait dans le timon et dans les traits.

On était un peu en avant du pont de Sèvres.

Grâce à l'aide que l'officier donna au conducteur du fiacre, le pauvre cheval fut bientôt sur ses jambes.

Le jeune homme rentra dans le fiacre.

Quant au cocher, se félicitant d'avoir une si aimable pratique, il fit gaiement claquer son fouet dans le double but sans doute d'animer ses rosses et de se réchauffer lui-même.

Mais on eût dit que par la portière ouverte le froid qui venait d'entrer avait glacé la conversation, et congelé cette intimité naissante à laquelle le jeune homme commençait à trouver un charme dont il ne se rendait pas raison.

On lui demanda simplement compte de l'accident, il raconta ce qui était arrivé.

Puis ce fut tout, et le silence revint de nouveau peser sur le trio voyageur.

L'officier, que cette main tiède et palpitante avait fort occupé, voulut au moins avoir un pied en échange.

Il allongea donc la jambe, mais si adroit qu'il fût, il ne rencontra rien, ou plutôt, s'il rencontrait, il avait la douleur de voir fuir ce qu'il rencontrait devant lui.

Une fois même, ayant effleuré le pied de l'aînée des deux femmes:

—Je vous gêne horriblement, n'est-ce pas, monsieur, lui dit cette dernière avec le plus grand sang-froid, pardon!

Le jeune homme rougit jusqu'aux oreilles, en se félicitant que la nuit fût assez épaisse pour cacher sa rougeur.

Aussi tout fut dit, et là se terminèrent ses entreprises.

Redevenu muet, immobile et respectueux, comme s'il eût été dans un temple, il craignit de respirer, et se fit petit comme un enfant.

Mais peu à peu, et malgré lui, une impression étrange envahissait toute sa pensée, tout son être.

Il sentait, sans les toucher, les deux charmantes femmes, il les voyait sans les voir; peu à peu s'accoutumant à vivre près d'elles, il lui semblait qu'une parcelle de leur existence venait de se fondre dans la sienne. Pour tout au monde, il eût voulu renouer la conversation éteinte, et maintenant il n'osait, car il craignait les banalités; lui qui au départ dédaignait de placer même un de ces mots les plus simples de la langue du monde, il s'alarmait de paraître niais ou impertinent devant ces femmes, auxquelles une heure avant il croyait accorder beaucoup d'honneur en leur faisant l'aumône d'un louis et d'une politesse.

En un mot, comme toutes les sympathies en cette vie s'expliquent par les rapports des fluides mis en contact à propos, un magnétisme puissant, émané des parfums et de la chaleur juvénile de ces trois corps assemblés par hasard, dominait le jeune homme et lui épanouissait la pensée en lui dilatant le cœur.

Ainsi naissent parfois, vivent et meurent dans l'espace de quelques moments les plus réelles, les plus suaves, les plus ardentes passions. Elles ont le charme, parce qu'elles sont éphémères; elles ont la force, parce qu'elles sont contenues.

L'officier ne dit plus un seul mot. Les dames parlèrent bas entre elles.

Cependant, comme son oreille était incessamment ouverte, il saisissait des mots sans suite, qui cependant présentaient un sens à son imagination.

Voici ce qu'il entendit:

—L'heure avancée... les portes... le prétexte de la sortie...

Le fiacre s'arrêta de nouveau.

Cette fois, ce n'était ni un cheval tombé, ni une roue brisée. Après trois heures de courageux efforts, le brave cocher s'était réchauffé les bras, c'est-à-dire qu'il avait mis ses chevaux en nage et avait atteint Versailles, dont les longues avenues sombres et désertes apparaissaient, sous les lueurs rougeâtres de quelques lanternes blanchies par le givre, comme une double procession de spectres noirs et décharnés.

Le jeune homme comprit qu'on était arrivé. Par quelle magie le temps lui avait-il donc paru si court?

Le cocher se pencha vers la glace de devant.

—Mon maître, dit-il, nous sommes à Versailles.

—Où faut-il arrêter, mesdames? demanda l'officier.

—À la place d'Armes.

—À la place d'Armes! cria le jeune homme au cocher.

—Il faut aller à la place d'Armes? demanda celui-ci.

—Oui, sans doute, puisqu'on te le dit.

—Il y aura bien un petit pourboire? fit l'Auvergnat en ricanant.

—Va toujours.

Les coups de fouet recommencèrent.

«Il faut pourtant que je parle, pensa tout bas l'officier. Je vais passer pour un imbécile, après avoir passé pour un impertinent.»

—Mesdames, dit-il, non sans hésiter encore, vous voilà chez vous.

—Grâce à votre généreux secours.

—Quelle peine nous vous avons donnée! dit la plus jeune des deux femmes.

—Oh! je l'ai plus qu'oubliée, madame.

—Et nous, monsieur, nous ne l'oublierons pas. Votre nom, s'il vous plaît, monsieur.

—Mon nom? Oh!

—C'est la seconde fois qu'on vous le demande. Prenez garde!

—Et vous ne voulez pas nous faire cadeau d'un louis, n'est-ce pas?

—Oh! s'il en est ainsi, madame, dit l'officier un peu piqué, je cède: je suis le comte de Charny; comme l'a remarqué madame, au reste, officier dans la marine royale.

—Charny! répéta l'aînée des deux dames, du ton qu'elle eût mis à dire: «C'est bien, je ne l'oublierai pas.»

—Olivier, Olivier de Charny, ajouta l'officier.

—Olivier! murmura la plus jeune des dames.

—Et vous demeurez?

—Hôtel des Princes, rue de Richelieu.

Le fiacre s'arrêta.

L'aînée des dames ouvrit elle-même la portière à sa gauche et d'un bond agile sauta à terre, tendant la main à sa compagne.

—Mais au moins, s'écria le jeune homme qui s'apprêtait à les suivre, mesdames, acceptez mon bras; vous n'êtes pas chez vous, et la place d'Armes n'est pas un domicile.

—Ne bougez pas, dirent simultanément les deux femmes.


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