Chapitre XL

Madame de La Motte avait repris son poste; à l'écart comme une femme modeste, debout et attentive comme une femme à qui l'on a permis de rester et d'écouter.

Messieurs Bœhmer et Bossange, en habits de cérémonie, se présentèrent à l'audience de la souveraine. Ils multiplièrent leurs saluts jusqu'au fauteuil de Marie-Antoinette.

—Des joailliers, dit-elle soudain, ne viennent ici que pour parler joyaux. Vous tombez mal, messieurs.

Monsieur Bœhmer prit la parole: c'était l'orateur de l'association.

—Madame, répliqua-t-il, nous ne venons point offrir des marchandises à Votre Majesté, nous craindrions d'être indiscrets.

—Oh! fit la reine, qui se repentait déjà d'avoir témoigné trop de courage, voir des joyaux, ce n'est pas en acheter.

—Sans doute, madame, continua Bœhmer en cherchant le fil de sa phrase; mais nous venons pour accomplir un devoir, et cela nous a enhardis.

—Un devoir... fit la reine avec étonnement.

—Il s'agit encore de ce beau collier de diamants que Votre Majesté n'a pas daigné prendre.

—Ah! bien... le collier... Nous y voilà revenus! s'écria Marie-Antoinette en riant.

Bœhmer demeura sérieux.

—Le fait est qu'il était beau, monsieur Bœhmer, poursuivit la reine.

—Si beau, madame, dit Bossange timidement, que Votre Majesté seule était digne de le porter.

—Ce qui me console, fit Marie-Antoinette avec un léger soupir qui n'échappa point à madame de La Motte, ce qui me console, c'est qu'il coûtait... un million et demi, n'est-ce pas, monsieur Bœhmer?

—Oui, Votre Majesté.

—Et que, continua la reine, en cet aimable temps où nous vivons, quand les cœurs des peuples se sont refroidis comme le soleil de Dieu, il n'est plus de souverain qui puisse acheter un collier de diamants quinze cent mille livres.

—Quinze cent mille livres! répéta comme un écho fidèle madame de La Motte.

—En sorte que, messieurs, ce que je n'ai pu, ce que je n'ai pas dû acheter, personne ne l'aura... Vous me répondrez que les morceaux en sont bons. C'est vrai; mais je n'envierai à personne deux ou trois diamants; j'en pourrais envier soixante.

La reine se frotta les mains avec une sorte de satisfaction dans laquelle entrait pour quelque chose le désir de narguer un peu messieurs Bœhmer et Bossange.

—Voilà justement en quoi Votre Majesté fait erreur, dit Bœhmer, et voilà aussi de quelle nature est le devoir que nous venions accomplir auprès d'elle: le collier est vendu.

—Vendu! s'écria la reine en se retournant.

—Vendu! dit madame de La Motte, à qui le mouvement de sa protectrice inspira de l'inquiétude pour sa prétendue abnégation.

—À qui donc? reprit la reine.

—Ah! madame, ceci est un secret d'État.

—Un secret d'État! Bon, nous en pouvons rire, s'exclama joyeusement Marie-Antoinette. Ce qu'on ne dit pas, souvent, c'est qu'on ne pourrait le dire, n'est-ce pas, Bœhmer?

—Madame.

—Oh! les secrets d'État; mais cela nous est familier à nous autres. Prenez garde, Bœhmer, si vous ne me donnez pas le vôtre, je vous le ferai voler par un employé de monsieur de Crosne.

Et elle se mit à rire de bon cœur, manifestant sans voile son opinion sur le prétendu secret qui empêchait Bœhmer et Bossange de révéler le nom des acquéreurs du collier.

—Avec Votre Majesté, dit gravement Bœhmer, on ne se comporte pas comme avec d'autres clients; nous sommes venus dire à Votre Majesté que le collier était vendu, parce qu'il est vendu, et nous avons dû taire le nom de l'acquéreur, parce qu'en effet l'acquisition s'est faite secrètement, à la suite du voyage d'un ambassadeur envoyé incognito.

La reine, à ce mot ambassadeur, fut prise d'un nouvel accès d'hilarité. Elle se tourna vers madame de La Motte en lui disant:

—Ce qu'il y a d'admirable dans Bœhmer, c'est qu'il est capable de croire ce qu'il vient de me dire. Voyons, Bœhmer, seulement le pays d'où vient cet ambassadeur?... Non, c'est trop, fit-elle en riant... la première lettre de son nom? voilà tout...

Et lancée dans le rire, elle ne s'arrêta plus.

—C'est monsieur l'ambassadeur de Portugal, dit Bœhmer en baissant la voix, comme pour sauver au moins son secret des oreilles de madame de La Motte.

À cette articulation si positive, si nette, la reine s'arrêta tout à coup.

—Un ambassadeur de Portugal! dit-elle; il n'y en a pas ici, Bœhmer.

—Il en est venu un exprès, madame.

—Chez vous... incognito?

—Oui, madame.

—Qui donc?

—Monsieur de Souza.

La reine ne répliqua pas. Elle balança un moment sa tête; puis, en femme qui a pris son parti:

—Eh bien! dit-elle, tant mieux pour Sa Majesté la reine de Portugal; les diamants sont beaux. N'en parlons plus.

—Madame, au contraire; Votre Majesté daignera me permettre d'en parler... Nous permettre, dit Bœhmer en regardant son associé.

Bossange salua.

—Les connaissez-vous, ces diamants, comtesse? s'écria la reine avec un regard à l'adresse de Jeanne.

—Non, madame.

—De beaux diamants!... C'est dommage que ces messieurs ne les aient point apportés.

—Les voici, fit Bossange avec empressement.

Et il tira du fond de son chapeau, qu'il portait sous son bras, la petite boîte plate qui renfermait cette parure.

—Voyez, voyez, comtesse, vous êtes femme, cela vous amusera, dit la reine.

Et elle s'écarta un peu du guéridon de Sèvres sur lequel Bœhmer venait d'étaler avec art le collier, de façon que le jour, en frappant les pierres, en fît jaillir les feux d'un plus grand nombre de facettes.

Jeanne poussa un cri d'admiration. Et de fait, rien n'était plus beau; on eût dit une langue de feux, tantôt verts et rouges, tantôt blancs comme la lumière elle-même. Bœhmer faisait osciller l'écrin et ruisseler les merveilles de ces flammes liquides.

—Admirable! admirable! s'écria Jeanne en proie au délire d'une admiration enthousiaste.

—Quinze cent mille livres qui tiendraient dans le creux de la main, répliqua la reine avec l'affectation d'un flegme philosophique que monsieur Rousseau de Genève eût déployé en pareille circonstance.

Mais Jeanne vit autre chose dans ce dédain que le dédain lui-même, car elle ne perdit pas l'espoir de convaincre la reine, et après un long examen:

—Monsieur le joaillier avait raison, dit-elle; il n'y a au monde qu'une reine digne de porter ce collier, c'est Votre Majesté.

—Cependant, Ma Majesté ne le portera pas, répliqua Marie-Antoinette.

—Nous n'avons pas dû le laisser sortir de France, madame, sans venir déposer aux pieds de Votre Majesté tous nos regrets. C'est un joyau que toute l'Europe connaît maintenant et qu'on se dispute. Que telle ou telle souveraine s'en pare au refus de la reine de France, notre orgueil national le permettra, quand vous, madame, vous aurez encore une fois, définitivement, irrévocablement refusé.

—Mon refus a été prononcé, répondit la reine. Il a été public. On m'a trop louée pour que je m'en repente.

—Oh! madame, dit Bœhmer, si le peuple a trouvé beau que Votre Majesté préférât un vaisseau à un collier, la noblesse, qui est française aussi, n'aurait pas trouvé surprenant que la reine de France achetât un collier après avoir acheté un vaisseau.

—Ne parlons plus de cela, fit Marie-Antoinette en jetant un dernier regard à l'écrin.

Jeanne soupira, pour aider le soupir de la reine.

—Ah! vous soupirez, vous, comtesse. Si vous étiez à ma place, vous feriez comme moi.

—Je ne sais pas, murmura Jeanne.

—Avez-vous bien regardé? se hâta de dire la reine.

—Je regarderais toujours, madame.

—Laissez cette curieuse, messieurs; elle admire. Cela n'ôte rien aux diamants; ils valent toujours quinze cent mille livres, malheureusement.

Ce mot-là sembla une occasion favorable à la comtesse.

La reine regrettait, donc elle avait eu envie. Elle avait eu envie, donc elle devait désirer encore, n'ayant pas été satisfaite. Telle était la logique de Jeanne, il faut le croire, puisqu'elle ajouta:

—Quinze cent mille livres, madame, qui, à votre col, feraient mourir de jalousie toutes les femmes, fussent-elles Cléopâtre, fussent-elles Vénus.

Et, saisissant dans l'écrin le royal collier, elle l'agrafa si habilement, si prestidigieusement sur la peau satinée de Marie-Antoinette, que celle-ci se trouva en un clin d'œil inondée de phosphore et de chatoyantes couleurs.

—Oh! Votre Majesté est sublime ainsi, dit Jeanne.

Marie-Antoinette s'approcha vivement d'un miroir: elle éblouissait.

Son col fin et souple autant que celui de Jeanne Gray, ce col mignon comme le tube d'un lis, destiné comme la fleur de Virgile à tomber sous le fer, s'élevait gracieusement avec ses boucles dorées et frisées du sein de ce flot lumineux.

Jeanne avait osé découvrir les épaules de la reine, en sorte que les derniers rangs du collier tombaient sur sa poitrine de nacre. La reine était radieuse, la femme était superbe. Amants ou sujets, tout se fût prosterné.

Marie-Antoinette s'oublia jusqu'à s'admirer ainsi. Puis, saisie de crainte, elle voulut arracher le collier de ses épaules.

—Assez, dit-elle, assez!

—Il a touché Votre Majesté, s'écria Bœhmer, il ne peut plus convenir à personne.

—Impossible, répliqua fermement la reine. Messieurs, j'ai un peu joué avec ces diamants, mais prolonger le jeu, ce serait une faute.

—Votre Majesté a tout le temps nécessaire pour s'accoutumer à cette idée, glissa Bœhmer à la reine; demain nous reviendrons.

—Payer tard, c'est toujours payer. Et puis, pourquoi payer tard? Vous êtes pressés. On vous paie sans doute plus avantageusement.

—Oui, Votre Majesté, comptant, riposta le marchand redevenu marchand.

—Prenez! prenez! s'écria la reine; dans l'écrin les diamants. Vite! vite!

—Votre Majesté oublie peut-être qu'un pareil joyau, c'est de l'argent, et que dans cent ans le collier vaudra toujours ce qu'il vaut aujourd'hui.

—Donnez-moi quinze cent mille livres, comtesse, répliqua en souriant forcément la reine, et nous verrons.

—Si je les avais, s'écria celle-ci; oh...

Elle se tut. Les longues phrases ne valent pas toujours une heureuse réticence.

Bœhmer et Bossange eurent beau mettre un quart d'heure à serrer, à cadenasser leurs diamants, la reine ne bougea plus.

On voyait à son air affecté, à son silence, que l'impression avait été vive, la lutte pénible.

Selon son habitude, dans les moments de dépit, elle allongea les mains vers un livre, dont elle feuilleta quelques pages sans lire.

Les joailliers prirent congé en disant:

—Votre Majesté a refusé?

—Oui... et oui, soupira la reine, qui, cette fois, soupira pour tout le monde.

Ils sortirent.

Jeanne vit que le pied de Marie-Antoinette s'agitait au-dessus du coussin de velours dans lequel son empreinte était marquée encore.

Elle souffre, pensa la comtesse immobile.

Tout à coup la reine se leva, fit un tour dans sa chambre, et s'arrêtant devant Jeanne dont le regard la fascinait:

—Comtesse, dit-elle d'une voix brève, il paraît que le roi ne viendra pas. Notre petite supplique est remise à une prochaine audience.

Jeanne salua respectueusement et se recula jusqu'à la porte.

—Mais je penserai à vous, ajouta la reine avec bonté.

Jeanne appuya ses lèvres sur sa main, comme si elle y déposait son cœur, et sortit, laissant Marie-Antoinette toute possédée de chagrins et de vertiges.

«Les chagrins de l'impuissance, les vertiges du désir, se dit Jeanne. Et elle est la reine! Oh! non! elle est femme!»

La comtesse disparut.

Jeanne aussi était femme, et sans être reine.

Il en résulta qu'à peine dans sa voiture, Jeanne compara ce beau palais de Versailles, ce riche et splendide ameublement, à son quatrième étage de la rue Saint-Claude, ces laquais magnifiques à sa vieille servante.

Mais presque aussitôt l'humble mansarde et la vieille servante s'enfuirent dans l'ombre du passé, comme une de ces visions qui, n'existant plus, n'ont jamais existé, et Jeanne vit sa petite maison du faubourg Saint-Antoine si distinguée, si gracieuse, si confortable, comme on dirait de nos jours, avec ses laquais moins brodés que ceux de Versailles, mais aussi respectueux, aussi obéissants.

Cette maison et ces laquais, c'était son Versailles à elle; elle y était non moins reine que Marie-Antoinette, et ses désirs formés, pourvu qu'elle sût les borner, non pas au nécessaire, mais au raisonnable, étaient aussi bien et aussi vite exécutés que si elle eût tenu le sceptre.

Ce fut donc avec le front épanoui et le sourire sur les lèvres que Jeanne rentra chez elle. Il était de bonne heure encore; elle prit du papier, une plume et de l'encre, écrivit quelques lignes, les introduisit dans une enveloppe fine et parfumée, traça l'adresse et sonna.

À peine la dernière vibration de la sonnette avait-elle retenti que la porte s'ouvrait et qu'un laquais, debout, attendait sur le seuil.

—J'avais raison, murmura Jeanne, la reine n'est pas mieux servie.

Puis étendant la main:

—Cette lettre à monseigneur le cardinal de Rohan, dit-elle.

Le laquais s'avança, prit le billet, et sortit sans dire un mot, avec cette obéissance muette des valets de bonne maison.

La comtesse tomba dans une profonde rêverie, rêverie qui n'était pas nouvelle, mais qui faisait suite à celle de la route.

Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées qu'on gratta à la porte.

—Entrez, dit madame de La Motte.

Le même laquais reparut.

—Eh bien! demanda madame de La Motte avec un léger mouvement d'impatience en voyant que son ordre n'était point exécuté.

—Au moment où je sortais pour exécuter les ordres de madame la comtesse, dit le laquais, monseigneur frappait à la porte. Je lui ai dit que j'allais à son hôtel. Il a pris la lettre de madame la comtesse, l'a lue, a sauté en bas de sa voiture, et est entré en disant: «C'est bien; annoncez-moi.»

—Après?

—Monseigneur est là; il attend qu'il plaise à madame de le faire entrer.

Un léger sourire passa sur les lèvres de la comtesse. Au bout de deux secondes:

—Faites entrer, dit-elle enfin, avec un accent de satisfaction marquée.

Ces deux secondes avaient-elles pour but de faire attendre dans son antichambre un prince de l'église, ou bien étaient-elles nécessaires à madame de La Motte pour achever son plan?

Le prince parut sur le seuil.

En rentrant chez elle, en envoyant chercher le cardinal, en éprouvant une si grande joie de ce que le cardinal était là, Jeanne avait donc un plan?

Oui, car la fantaisie de la reine, pareille à un de ces feux-follets qui éclairent toute une vallée aux sombres accidents, cette fantaisie de reine et surtout de femme venait d'ouvrir aux regards de l'intrigante comtesse tous les secrets replis d'une âme trop hautaine d'ailleurs, pour prendre de grandes précautions à les cacher.

La route est longue, de Versailles à Paris, et quand on la fait côte à côte avec le démon de la cupidité, il a le temps de vous souffler à l'oreille les plus hardis calculs.

Jeanne se sentait ivre de ce chiffre de quinze cent mille livres, épanoui en diamants sur le satin blanc de l'écrin de messieurs Bœhmer et Bossange.

Quinze cent mille livres! n'était-ce pas, en effet, une fortune de prince, et surtout pour la pauvre mendiante qui, il y a un mois encore, tendait la main à l'aumône des grands?

Certes, il y avait plus loin de la Jeanne de Valois de la rue Saint-Claude à la Jeanne de Valois du faubourg Saint-Antoine, qu'il n'y en avait de la Jeanne de Valois du faubourg Saint—- Antoine à la Jeanne de Valois maîtresse du collier.

Elle avait donc déjà franchi plus de la moitié du chemin qui menait à la fortune.

Et cette fortune que Jeanne convoitait, ce n'était pas une illusion comme l'est le mot d'un contrat, comme l'est une possession territoriale, toutes choses premières, sans doute, mais auxquelles a besoin de s'adjoindre l'intelligence de l'esprit ou des yeux.

Non, ce collier, c'était bien autre chose qu'un contrat ou une terre: ce collier, c'était la fortune visible; aussi était-il là, toujours là, brûlant et fascinateur; et puisque la reine le désirait, Jeanne de Valois pouvait bien y rêver; puisque la reine savait s'en priver, madame de La Motte pouvait bien y borner son ambition.

Aussi mille idées vagues, ces fantômes étranges aux contours nuageux que le poète Aristophane disait s'assimiler aux hommes dans leurs moments de passion, mille envies, mille rages de posséder prirent pour Jeanne, pendant cette route de Paris à Versailles, la forme de loups, de renards et de serpents ailés.

Le cardinal, qui devait réaliser ses rêves, les interrompit en répondant par sa présence inattendue au désir que madame de La Motte avait de le voir.

Lui aussi avait ses rêves, lui aussi avait son ambition, qu'il cachait sous un masque d'empressement, sous un semblant d'amour.

—Ah! chère Jeanne, dit-il, c'est vous. Vous m'êtes devenue, en vérité, si nécessaire, que toute ma journée s'est assombrie de l'idée que vous étiez loin de moi. Êtes-vous venue en bonne santé de Versailles au moins?

—Mais comme vous voyez, monseigneur.

—Et contente?

—Enchantée.

—La reine vous a donc reçue?

—Aussitôt mon arrivée, j'ai été introduite auprès d'elle.

—Vous avez du bonheur. Gageons, à votre air triomphant, que la reine vous a parlé?

—J'ai passé trois heures à peu près dans le cabinet de Sa Majesté.

Le cardinal tressaillit, et peu s'en fallut qu'il ne répétât après Jeanne, avec l'accent de la déclamation:

—Trois heures!

Mais il se contint.

—Vous êtes réellement, dit-il, une enchanteresse, et nul ne saurait vous résister.

—Oh! oh! vous exagérez, mon prince.

—Non, en vérité, et vous êtes restée, dites-vous, trois heures avec la reine?

Jeanne fit un signe de tête affirmatif.

—Trois heures! répéta le cardinal en souriant; que de choses une femme d'esprit comme vous peut dire en trois heures.

—Oh! je vous réponds, monseigneur, que je n'ai pas perdu mon temps.

—Je parie que pendant ces trois heures, hasarda le cardinal, vous n'avez pas pensé à moi une seule minute?

—Ingrat!

—Vraiment! s'écria le cardinal.

—J'ai fait plus que penser à vous.

—Qu'avez-vous fait?

—J'ai parlé de vous.

—Parlé de moi, et à qui? demanda le prélat, dont le cœur commençait à battre, avec une voix dont toute sa puissance sur lui-même ne pouvait dissimuler l'émotion.

—À qui, sinon à la reine?

En disant ces mots si précieux pour le cardinal, Jeanne eut l'art de ne point regarder le prince en face, comme si elle se fût peu inquiétée de l'effet qu'ils devaient produire.

Monsieur de Rohan palpitait.

—Ah! dit-il, voyons, chère comtesse, racontez-moi cela. En vérité, je m'intéresse tant à ce qui vous arrive, que je ne veux pas que vous me fassiez grâce du plus petit détail.

Jeanne sourit; elle savait ce qui intéressait le cardinal tout aussi bien que lui-même.

Mais comme ce récit méticuleux était arrêté d'avance dans son esprit, comme elle l'eût fait d'elle-même si le cardinal ne l'eût point priée de le faire, elle commença doucement, se faisant tirer chaque syllabe; racontant toute l'entrevue, toute la conversation; produisant à chaque mot la preuve que, par un de ces hasards heureux qui font la fortune des courtisans, elle était tombée à Versailles dans une de ces circonstances singulières qui font en un jour d'une étrangère une amie presque indispensable. En effet, en un jour, Jeanne de La Motte avait été initiée à tous les malheurs de la reine, à toutes les impuissances de la royauté.

Monsieur de Rohan ne paraissait retenir du récit que ce que la reine avait dit pour Jeanne.

Jeanne, dans son récit, n'appuyait que sur ce que la reine avait dit pour monsieur de Rohan.

Le récit venait d'être achevé à peine que le même laquais entra, annonçant que le souper était servi.

Jeanne invita le cardinal d'un coup d'œil. Le cardinal accepta d'un signe.

Il donna le bras à la maîtresse de la maison, qui s'était si vite habituée à en faire les honneurs, et passa dans la salle à manger.

Quand le souper fut achevé, quand le prélat eut bu à longs traits l'espoir et l'amour dans les récits vingt fois repris, vingt fois interrompus de l'enchanteresse, force lui fut de compter enfin avec cette femme qui tenait les cœurs des puissances dans sa main.

Car il remarquait, avec une surprise qui tenait de l'épouvante, qu'au lieu de se faire valoir comme toute femme que l'on recherche et dont on a besoin, elle allait au-devant des vœux de son interlocuteur avec une bonne grâce bien différente de cette fierté léonine du dernier souper, pris à la même place et dans la même maison.

Jeanne, cette fois, faisait les honneurs de chez elle en femme non seulement maîtresse d'elle-même, mais encore maîtresse des autres. Nul embarras dans son regard, nulle réserve dans sa voix. N'avait-elle pas, pour prendre ces hautes leçons d'aristocratie, fréquenté tout le jour la fleur de la noblesse française; une reine sans rivale ne l'avait-elle pas appelée ma chère comtesse?

Aussi le cardinal, soumis à cette supériorité, en homme supérieur lui-même, ne tenta-t-il point d'y résister.

—Comtesse, dit-il en lui prenant la main, il y a deux femmes en vous.

—Comment cela? demanda la comtesse.

—Celle d'hier, et celle d'aujourd'hui.

—Et laquelle préfère Votre Éminence?

—Je ne sais. Seulement, celle de ce soir est une Armide, une Circé, quelque chose d'irrésistible.

—Et à qui vous n'essaierez pas de résister, j'espère, monseigneur, tout prince que vous êtes.

Le prince se laissa glisser de son siège et tomba aux genoux de madame de La Motte.

—Vous demandez l'aumône? dit-elle.

—Et j'attends que vous me la fassiez.

—Jour de largesse, répondit Jeanne; la comtesse de Valois a pris rang, elle est une femme de la cour; avant peu elle comptera parmi les femmes les plus fières de Versailles. Elle peut donc ouvrir sa main et la tendre à qui bon lui semble.

—Fût-ce à un prince? dit monsieur de Rohan.

—Fût-ce à un cardinal, répondit Jeanne.

Le cardinal appuya un long et brûlant baiser sur cette jolie main mutine; puis, ayant consulté des yeux le regard et le sourire de la comtesse, il se leva. Et, passant dans l'antichambre, dit deux mots à son coureur.

Deux minutes après, on entendit le bruit de la voiture qui s'éloignait.

La comtesse releva la tête.

—Ma foi! comtesse, dit le cardinal, j'ai brûlé mes vaisseaux.

—Et il n'y a pas grand mérite à cela, répondit la comtesse, puisque vous êtes au port.

Les longues causeries sont le privilège heureux des gens qui n'ont plus rien à se dire. Après le bonheur de se taire ou de désirer, par interjection, le plus grand, sans contredit, est de parler beaucoup sans phrases.

Deux heures après le renvoi de sa voiture, le cardinal et la comtesse en étaient au point où nous disons. La comtesse avait cédé, le cardinal avait vaincu, et cependant le cardinal, c'était l'esclave; la comtesse, c'était le triomphateur.

Deux hommes se trompent en se donnant la main. Un homme et une femme se trompent dans un baiser.

Mais ici chacun ne trompait l'autre que parce que l'autre voulait être trompé.

Chacun avait un but. Pour ce but, l'intimité était nécessaire. Chacun avait donc atteint son but.

Aussi le cardinal ne se donna-t-il point la peine de dissimuler son impatience. Il se contenta de faire un petit détour, et ramenant la conversation sur Versailles et sur les honneurs qui y attendaient la nouvelle favorite de la reine:

—Elle est généreuse, dit-il, et rien ne lui coûte pour les gens qu'elle aime. Elle a le rare esprit de donner un peu à beaucoup de monde, et de donner beaucoup à peu d'amis.

—Vous la croyez donc riche? demanda madame de La Motte.

—Elle sait se faire des ressources avec un mot, un geste, un sourire. Jamais ministre, excepté Turgot peut-être, n'a eu le courage de refuser à la reine ce qu'elle demandait.

—Eh bien! moi, dit madame de La Motte, je la vois moins riche que vous ne la faites, pauvre reine, ou plutôt pauvre femme!

—Comment cela?

—Est-on riche quand on est obligée de s'imposer des privations?

—Des privations! contez-moi cela, chère Jeanne.

—Oh! mon Dieu, je vous dirai ce que j'ai vu, rien de plus, rien de moins.

—Dites, je vous écoute.

—Figurez-vous deux affreux supplices que cette malheureuse reine a endurés.

—Deux supplices! Lesquels, voyons?

—Savez-vous ce que c'est qu'un désir de femme, mon cher prince?

—Non, mais je voudrais que vous me l'apprissiez, comtesse.

—Eh bien! la reine a un désir qu'elle ne peut satisfaire.

—De qui?

—Non, de quoi.

—Soit, de quoi?

—D'un collier de diamants.

—Attendez donc, je sais. Ne voulez-vous point parler des diamants de Bœhmer et Bossange?

—Précisément.

—Oh! la vieille histoire, comtesse.

—Vieille ou neuve, n'est-ce pas un véritable désespoir pour une reine, dites, que de ne pouvoir posséder ce qu'a failli posséder une simple favorite? Quinze jours d'existence de plus au roi Louis XV, et Jeanne Vaubernier avait ce que ne peut avoir Marie-Antoinette.

—Eh bien! chère comtesse, voilà ce qui vous trompe, la reine a pu avoir cinq ou six fois ces diamants, et la reine les a toujours refusés.

—Oh!

—Quand je vous le dis, le roi les lui a offerts, et elle les a refusés de la main du roi.

Et le cardinal raconta l'histoire du vaisseau.

Jeanne écouta avidement, et lorsque le cardinal eut fini:

—Eh bien! dit-elle, après?

—Comment, après?

—Oui, qu'est-ce que cela prouve?

—Qu'elle n'en a point voulu, ce me semble.

Jeanne haussa les épaules.

—Vous connaissez les femmes, vous connaissez la cour, vous connaissez les rois, et vous vous laissez prendre à une pareille réponse?

—Dame! je constate un refus.

—Mon cher prince, cela constate une chose: c'est que la reine a eu besoin de faire un mot brillant, un mot populaire, et qu'elle l'a fait.

—Bon! dit le cardinal, voilà comme vous croyez aux vertus royales, vous? Ah! sceptique! Mais saint Thomas était un croyant, près de vous.

—Sceptique ou croyante, je vous affirme une chose, moi.

—Laquelle?

—C'est que la reine n'a pas eu plutôt refusé le collier, qu'elle a été prise d'une envie folle de l'avoir.

—Vous vous forgez ces idées-là, ma chère, et d'abord, croyez bien à une chose, c'est qu'à travers tous ses défauts, la reine a une qualité immense.

—Laquelle?

—Elle est désintéressée! Elle n'aime ni l'or ni l'argent, ni les pierres. Elle pèse les minéraux à leur valeur; pour elle une fleur au corset vaut un diamant à l'oreille.

—Je ne dis pas non. Seulement, à cette heure, je soutiens qu'elle a envie de se mettre plusieurs diamants au cou.

—Oh! comtesse, prouvez.

—Rien ne sera plus facile; tantôt j'ai vu le collier.

—Vous?

—Moi; non seulement je l'ai vu, mais je l'ai touché.

—Où cela?

—À Versailles, toujours.

—À Versailles?

—Oui, où les joailliers l'apportaient pour essayer de tenter la reine une dernière fois.

—Et c'est beau.

—C'est merveilleux.

—Alors, vous qui êtes vraiment femme, vous comprenez qu'on pense à ce collier.

—Je comprends qu'on en perde l'appétit et le sommeil.

—Hélas! que n'ai-je un vaisseau à donner au roi!

—Un vaisseau?

—Oui, il me donnerait le collier; et une fois que je l'aurais, vous pourriez manger et dormir tranquille.

—Vous riez?

—Non, je vous jure.

—Eh bien! je vais vous dire une chose qui vous étonnera fort.

—Dites.

—Ce collier, je n'en voudrais pas!

—Tant mieux, comtesse, car je ne pourrais pas vous le donner.

—Hélas! ni vous ni personne, c'est bien ce que sent la reine, et voilà pourquoi elle le désire.

—Mais je vous répète que le roi le lui offrait.

Jeanne fit un mouvement rapide, un mouvement presque importun.

—Et moi, dit-elle, je vous dis que les femmes aiment surtout ces présents-là quand ils ne sont pas faits par des gens qui les forcent de les accepter.

Le cardinal regarda Jeanne avec plus d'attention.

—Je ne comprends pas trop, dit-il.

—Tant mieux; brisons là. Que vous fait d'abord ce collier, puisque nous ne pouvons pas l'avoir?

—Oh! si j'étais le roi et que vous fussiez la reine, je vous forcerais bien de l'accepter.

—Eh bien! sans être le roi, forcez la reine à le prendre, et vous verrez si elle est aussi fâchée que vous croyez de cette violence.

Le cardinal regarda Jeanne encore une fois.

—Vrai, dit-il, vous êtes sûre de ne pas vous tromper; la reine a ce désir?

—Dévorant. Écoutez, cher prince, ne m'avez-vous pas dit une fois, ou n'ai-je point entendu dire que vous ne seriez point fâché d'être ministre?

—Mais il est très possible que j'aie dit cela, comtesse.

—Eh bien! gageons, mon cher prince...

—Quoi?

—Que la reine ferait ministre l'homme qui s'arrangerait de façon que ce collier fût sur sa toilette dans huit jours.

—Oh! comtesse.

—Je dis ce que je dis... Aimez-vous mieux que je pense tout bas?

—Oh! jamais.

—D'ailleurs, ce que je dis ne vous concerne pas. Il est bien clair que vous n'allez pas engloutir un million et demi dans un caprice royal; ce serait, par ma foi! payer trop cher un portefeuille que vous aurez pour rien et qui vous est dû. Prenez donc tout ce que je vous ai dit pour du bavardage. Je suis comme les perroquets: on m'a éblouie au soleil, et me voilà répétant toujours qu'il fait chaud. Ah! monseigneur, que c'est une rude épreuve qu'une journée de faveur pour une petite provinciale! Ces rayons-là, il faut être aigle comme vous pour les regarder en face.

Le cardinal devint rêveur.

—Allons, voyons, dit Jeanne, voilà que vous me jugez si mal, voilà que vous me trouvez si vulgaire et si misérable, que vous ne daignez plus même me parler.

—Ah! par exemple!

—La reine jugée par moi, c'est moi.

—Comtesse!

—Que voulez-vous? j'ai cru qu'elle désirait les diamants parce qu'elle a soupiré en les voyant; je l'ai cru parce qu'à sa place je les eusse désirés; excusez ma faiblesse.

—Vous êtes une adorable femme, comtesse; vous avez, par une alliance incroyable, la faiblesse du cœur, comme vous dites, et la force de l'esprit: vous êtes si peu femme en de certains moments, que je m'en effraie. Vous l'êtes si adorablement dans d'autres, que j'en bénis le ciel et que je vous en bénis.

Et le galant cardinal ponctua cette galanterie par un baiser.

—Voyons, ne parlons plus de toutes ces choses-là, dit-il.

—Soit, murmura Jeanne tout bas, mais je crois que l'hameçon a mordu dans les chairs.

Mais tout en disant: «Ne parlons plus de cela», le cardinal reprit:

—Et vous croyez que c'est Bœhmer qui est revenu à la charge? dit-il.

—Avec Bossange, oui, répondit innocemment madame de La Motte.

—Bossange... Attendez donc, fit le cardinal, comme s'il cherchait; Bossange, n'est-ce pas son associé?

—Oui, un grand sec.

—C'est cela.

—Qui demeure?...

—Il doit demeurer quelque part comme au quai de la Ferraille ou bien de l'École, je ne sais pas trop; mais en tout cas dans les environs du Pont-Neuf.

—Du Pont-Neuf; vous avez raison; j'ai lu ces noms-là au-dessus d'une porte en passant dans mon carrosse.

«Allons, allons, murmura Jeanne, le poisson mord de plus en plus.»

Jeanne avait raison, et l'hameçon était entré au plus profond de la proie.

Aussi, le lendemain, en sortant de la petite maison du faubourg Saint-Antoine, le cardinal se fit-il conduire directement chez Bœhmer.

Il comptait garder l'incognito, mais Bœhmer et Bossange étaient les joailliers de la cour, et aux premiers mots qu'il prononça, ils l'appelèrent monseigneur.

—Eh bien! oui, monseigneur, dit le cardinal; mais puisque vous me reconnaissez, tâchez au moins que d'autres ne me reconnaissent pas.

—Monseigneur peut être tranquille. Nous attendons les ordres de monseigneur.

—Je viens pour vous acheter le collier en diamants que vous avez montré à la reine.

—En vérité, nous sommes au désespoir, mais monseigneur vient trop tard.

—Comment cela?

—Il est vendu.

—C'est impossible, puisque hier vous avez été l'offrir de nouveau à Sa Majesté.

—Qui l'a refusé de nouveau, monseigneur, voilà pourquoi l'ancien marché subsiste.

—Et avec qui ce marché a-t-il été conclu? demanda le cardinal.

—C'est un secret, monseigneur.

—Trop de secrets, monsieur Bœhmer.

Et le cardinal se leva.

—Mais, monseigneur.

—Je croyais, monsieur, continua le cardinal, qu'un joaillier de la couronne de France devait se trouver content de vendre en France ces belles pierreries; vous préférez le Portugal, à votre aise, monsieur Bœhmer.

—Monseigneur sait tout! s'écria le joaillier.

—Eh bien! que voyez-vous d'étonnant à cela?

—Mais, si monseigneur sait tout, ce ne peut être que par la reine.

—Et quand cela serait? dit monsieur de Rohan sans repousser la supposition, qui flattait son amour-propre.

—Oh! c'est que cela changerait bien les choses, monseigneur.

—Expliquez-vous, je ne comprends pas.

—Monseigneur veut-il me permettre de lui parler en toute liberté?

—Parlez.

—Eh bien! la reine a envie de notre collier.

—Vous le croyez?

—Nous en sommes sûrs.

—Ah! et pourquoi ne l'achète-t-elle pas alors?

—Mais parce qu'elle a refusé au roi, et que revenir sur cette décision qui a valu tant d'éloges à Sa Majesté, ce serait montrer du caprice.

—La reine est au-dessus de ce que l'on dit.

—Oui, quand c'est le peuple, ou même quand ce sont des courtisans qui disent; mais quand c'est le roi qui parle...

—Le roi, vous le savez bien, a voulu donner ce collier à la reine?

—Sans doute; mais il s'est empressé de remercier la reine quand la reine a refusé.

—Voyons, que conclut M. Bœhmer?

—Que la reine voudrait bien avoir le collier sans paraître l'acheter.

—Eh bien! vous vous trompez, monsieur, dit le cardinal, il ne s'agit point de cela.

—C'est fâcheux, monseigneur, car c'eût été la seule raison décisive pour nous de manquer de parole à monsieur l'ambassadeur de Portugal.

Le cardinal réfléchit.

Si forte que soit la diplomatie des diplomates, celle des marchands leur est toujours supérieure... D'abord, le diplomate négocie presque toujours des valeurs qu'il n'a pas; le marchand tient et serre dans sa griffe l'objet qui excite la curiosité: le lui acheter, le lui payer cher, c'est presque le dépouiller.

Monsieur de Rohan, voyant qu'il était au pouvoir de cet homme:

—Monsieur, dit-il, supposez si vous voulez que la reine ait envie de votre collier.

—Cela change tout, monseigneur. Je puis rompre tous les marchés quand il s'agit de donner la préférence à la reine.

—Combien vendez-vous ce collier?

—Quinze cent mille livres.

—Comment organisez-vous le paiement?

—Le Portugal me payait un acompte, et j'allais porter le collier moi-même à Lisbonne, où l'on me payait à vue.

—Ce mode de paiement n'est pas praticable avec nous, monsieur Bœhmer; un acompte, vous l'aurez s'il est raisonnable.

—Cent mille livres.

—On peut les trouver. Pour le reste?

—Votre Éminence voudrait du temps? dit Bœhmer. Avec la garantie de Votre Éminence, tout est faisable. Seulement, le retard implique une perte; car, notez bien ceci, monseigneur: dans une affaire de cette importance, les chiffres grossissent d'eux-mêmes sans raison. Les intérêts de quinze cent mille livres font, au denier cinq, soixante-quinze mille livres, et le denier cinq est une ruine pour les marchands. Dix pour cent sont tout au plus le taux acceptable.

—Ce serait cent cinquante mille livres, à votre compte?

—Mais, oui, monseigneur.

—Mettons que vous vendez le collier seize cent mille livres, monsieur Bœhmer, et divisez le paiement de quinze cent mille livres qui resteront en trois échéances complétant une année. Est-ce dit?

—Monseigneur, nous perdons cinquante mille livres à ce marché.

—Je ne crois pas, monsieur. Si vous aviez à toucher demain quinze cent mille livres, vous seriez embarrassé: un joaillier n'achète pas une terre de ce prix-là.

—Nous sommes deux, monseigneur, mon associé et moi.

—Je le veux bien, mais n'importe, et vous serez bien plus à l'aise de toucher cinq cent mille livres chaque tiers d'année, c'est-à-dire deux cent cinquante mille livres chacun.

—Monseigneur oublie que ces diamants ne nous appartiennent pas. Oh! s'ils nous appartenaient, nous serions assez riches pour ne nous inquiéter ni du paiement, ni du placement à la rentrée des fonds.

—À qui donc appartiennent-ils alors?

—Mais, à dix créanciers peut-être: nous avons acheté ces pierres en détail. Nous les devons l'une à Hambourg, l'autre à Naples; une à Buenos-Ayres, deux à Moscou. Nos créanciers attendent la vente du collier pour être remboursés. Le bénéfice que nous ferons fait notre seule propriété; mais, hélas! monseigneur, depuis que ce malheureux collier est en vente, c'est-à-dire depuis deux ans, nous perdons déjà deux cent mille livres d'intérêt. Jugez si nous sommes en bénéfice.

Monsieur de Rohan interrompit Bœhmer.

—Avec tout cela, dit-il, je ne l'ai pas vu, moi, ce collier.

—C'est vrai, monseigneur, le voici.

Et Bœhmer, après toutes les précautions d'usage, exhiba le précieux joyau.

—Superbe! s'écria le cardinal en touchant avec amour les fermoirs qui avaient dû s'imprimer sur le col de la reine.

Quand il eut fini et que ses doigts eurent à satiété cherché sur les pierres les effluves sympathiques qui pouvaient lui être demeurées adhérentes:

—Marché conclu? dit-il.

—Oui, monseigneur; et de ce pas, je m'en vais à l'ambassade pour me dédire.

—Je ne croyais pas qu'il y eût d'ambassadeur du Portugal à Paris en ce moment?

—En effet, monseigneur, monsieur de Souza s'y trouve en ce moment; il est venu incognito.

—Pour traiter l'affaire, dit le cardinal en riant.

—Oui, monseigneur.

—Oh! pauvre Souza! Je le connais beaucoup. Pauvre Souza!

Et il redoubla d'hilarité.

Monsieur Bœhmer crut devoir s'associer à la gaieté de son client. On s'égaya longtemps sur cet écrin, aux dépens du Portugal.

Monsieur de Rohan allait partir.

Bœhmer l'arrêta.

—Monseigneur veut-il me dire comment se réglera l'affaire? demanda-t-il.

—Mais tout naturellement.

—L'intendant de monseigneur?

—Non pas; personne excepté moi; vous n'aurez affaire qu'à moi.

—Et quand?

—Dès demain.

—Les cent mille livres?

—Je les apporterai ici demain.

—Oui, monseigneur. Et les effets?

—Je les souscrirai ici demain.

—C'est au mieux, monseigneur.

—Et puisque vous êtes un homme de secret, monsieur Bœhmer, souvenez-vous bien que vous en tenez dans vos mains un des plus importants.

—Monseigneur, je le sens, et je mériterai votre confiance, ainsi que celle de Sa Majesté la reine, ajouta-t-il finement.

Monsieur de Rohan rougit et sortit troublé, mais heureux comme tout homme qui se ruine dans un paroxysme de passion.

Le lendemain de ce jour, monsieur Bœhmer se dirigea d'un air composé vers l'ambassade de Portugal.

Au moment où il allait frapper à la porte, monsieur Beausire, premier secrétaire, se faisait rendre des comptes par monsieur Ducorneau, premier chancelier, et don Manoël y Souza, l'ambassadeur, expliquait un nouveau plan de campagne à son associé, le valet de chambre.

Depuis la dernière visite de monsieur Bœhmer à la rue de la Jussienne, l'hôtel avait subi beaucoup de transformations.

Tout le personnel débarqué, comme nous l'avons vu, dans les deux voitures de poste, s'était casé selon les exigences du besoin, et dans les attributions diverses qu'il devait remplir dans la maison du nouvel ambassadeur.

Il faut dire que les associés, en se partageant les rôles qu'ils remplissaient admirablement bien, devant les changer, avaient l'occasion de surveiller eux-mêmes leurs intérêts, ce qui donne toujours un peu de courage dans les plus pénibles besognes.

Monsieur Ducorneau, enchanté de l'intelligence de tous ces valets, admirait en même temps que l'ambassadeur se fût assez peu soucié du préjugé national pour prendre une maison entièrement française, depuis le premier secrétaire jusqu'au troisième valet de chambre.

Aussi ce fut à ce propos qu'en établissant les chiffres avec monsieur de Beausire, il entamait avec ce dernier une conversation pleine d'éloges pour le chef de l'ambassade.

—Les Souza, voyez-vous, disait Beausire, ne sont pas de ces Portugais encroûtés qui s'en tiennent à la vie du quatorzième siècle, comme vous en verriez beaucoup dans nos provinces. Non, ce sont des gentilshommes voyageurs, riches à millions, qui seraient rois quelque part si l'envie leur en prenait.

—Mais elle ne leur prend pas, dit spirituellement monsieur Ducorneau.

—Pour quoi faire, monsieur le chancelier? est-ce qu'avec un certain nombre de millions et un nom de prince, on ne vaut pas un roi?

—Oh! mais voilà des doctrines philosophiques, monsieur le secrétaire, dit Ducorneau surpris; je ne m'attendais pas à voir sortir ces maximes égalitaires de la bouche d'un diplomate.

—Nous faisons exception, répondit Beausire un peu contrarié de son anachronisme; sans être un voltairien ou un Arménien à la façon de Rousseau, on connaît son monde philosophique, on connaît les théories naturelles de l'inégalité des conditions et des forces.

—Savez-vous, s'écria le chancelier avec élan, qu'il est heureux que le Portugal soit un petit État!

—Eh! pourquoi?

—Parce que, avec de tels hommes à son sommet, il s'agrandirait vite, monsieur.

—Oh! vous nous flattez, cher chancelier. Non, nous faisons de la politique philosophique. C'est spécieux, mais peu applicable. Maintenant brisons là. Il y a donc cent huit mille livres dans la caisse, dites-vous?

—Oui, monsieur le secrétaire, cent huit mille livres.

—Et pas de dettes?

—Pas un denier.

—C'est exemplaire. Donnez-moi le bordereau, je vous prie.

—Le voici. À quand la présentation, monsieur le secrétaire? Je vous dirai que dans le quartier c'est un sujet de curiosité, de commentaires inépuisables, je dirai presque d'inquiétudes.

—Ah! ah!

—Oui, l'on voit de temps en temps rôder autour de l'hôtel des gens qui voudraient que la porte fût en verre.

—Des gens!... fit Beausire, des gens du quartier?

—Et autres. Oh! la mission de monsieur l'ambassadeur étant secrète, vous jugez bien que la police s'occupera vite d'en pénétrer les motifs.

—J'ai pensé comme vous, dit Beausire assez inquiet.

—Tenez, monsieur le secrétaire, fit Ducorneau en menant Beausire au grillage d'une fenêtre qui s'ouvrait sur le pan coupé d'un pavillon de l'hôtel. Tenez, voyez-vous dans la rue cet homme en surtout brun sale?

—Oui, je le vois.

—Comme il regarde, hein?

—En effet. Que croyez-vous qu'il soit, cet homme?

—Que sais-je, moi... Un espion de monsieur de Crosne, peut-être.

—C'est probable.

—Entre nous soit dit, monsieur le secrétaire, monsieur de Crosne n'est pas un magistrat de la force de monsieur de Sartine. Avez-vous connu monsieur de Sartine?

—Non, monsieur, non!

—Oh! celui-là vous eût dix fois déjà devinés. Il est vrai que vous prenez des précautions...

La sonnette retentit.

—Monsieur l'ambassadeur appelle, dit précipitamment Beausire, que la conversation commençait à gêner.

Et, ouvrant la porte avec force, il repoussa avec les deux battants de cette porte deux associés qui, l'un la plume à l'oreille et l'autre le balai à la main, l'un service de quatrième ordre, l'autre valet de pied, trouvaient la conversation longue et voulaient y participer, ne fût-ce que par le sens de l'ouïe.

Beausire jugea qu'il était suspect, et se promit de redoubler de vigilance.

Il monta donc chez l'ambassadeur, après avoir, dans l'ombre, serré la main de ses deux amis et co-intéressés.

Don Manoël y Souza était moins jaune que de coutume, c'est-à-dire qu'il était plus rouge. Il venait d'avoir avec monsieur le commandeur valet de chambre une explication pénible.

Cette explication n'était pas encore terminée.

Lorsque Beausire arriva, les deux coqs s'arrachaient les dernières plumes.

—Voyons, monsieur de Beausire, dit le commandeur, mettez-nous d'accord.

—En quoi? dit le secrétaire, qui prit des airs d'arbitre, après avoir échangé un coup d'œil avec l'ambassadeur, son allié naturel.

—Vous savez, dit le valet de chambre, que monsieur Bœhmer doit venir aujourd'hui conclure l'affaire du collier.

—Je le sais.

—Et qu'on doit lui compter les cent mille livres.

—Je le sais encore.

—Ces cent mille livres sont la propriété de l'association, n'est-ce pas?

—Qui en doute?

—Ah! monsieur de Beausire me donne raison, fit le commandeur en se retournant vers don Manoël.

—Attendons, attendons, dit le Portugais en faisant un signe de patience avec la main.

—Je ne vous donne raison que sur ce point, dit Beausire, que les cent mille livres sont aux associés.

—Voilà tout; je n'en demande pas davantage.

—Eh bien, alors, la caisse qui les renferme ne doit pas être située dans le seul bureau de l'ambassade qui soit contigu à la chambre de monsieur l'ambassadeur.

—Pourquoi cela? dit Beausire.

—Et monsieur l'ambassadeur, poursuivit le commandeur, doit nous donner à chacun une clef de cette caisse.

—Non pas, dit le Portugais.

—Vos raisons?

—Ah! oui, vos raisons? demanda Beausire.

—On se défie de moi, dit le Portugais en caressant sa barbe fraîche, pourquoi ne me défierais-je pas des autres? Il me semble que si je puis être accusé de voler l'association, je puis suspecter l'association de me vouloir voler. Nous sommes des gens qui se valent.

—D'accord, dit le valet de chambre; mais justement pour cela, nous avons des droits égaux.

—Alors, mon cher monsieur, si vous voulez faire ici de l'égalité, vous eussiez dû décider que nous ferions chacun à notre tour le rôle de l'ambassadeur. C'eût été moins vraisemblable peut-être aux yeux du public, mais les associés eussent été rassurés. C'est tout, n'est-ce pas?

—Et d'abord, interrompit Beausire, monsieur le commandeur, vous n'agissez pas en bon confrère; est-ce que le seigneur don Manoël n'a pas un privilège incontestable, celui de l'invention?

—Ah! oui... dit l'ambassadeur, et monsieur de Beausire le partage avec moi.

—Oh! répliqua le commandeur, quand une fois une affaire est en train, on ne fait plus attention aux privilèges.

—D'accord, mais on continue de faire attention aux procédés, dit Beausire.

—Je ne viens pas seul faire cette réclamation, murmura le commandeur un peu honteux, tous nos camarades pensent comme moi.

—Et ils ont tort, répliqua le Portugais.

—Ils ont tort, dit Beausire.

Le commandeur releva la tête.

—J'ai eu tort moi-même, dit-il dépité, de prendre l'avis de monsieur de Beausire. Le secrétaire ne pouvait manquer de s'entendre avec l'ambassadeur.

—Monsieur le commandeur, répliqua Beausire avec un flegme étonnant, vous êtes un coquin à qui je couperais les oreilles, si vous aviez encore des oreilles; mais on vous les a rognées trop de fois.

—Plaît-il? fit le commandeur en se redressant.

—Nous sommes là très tranquillement dans le cabinet de monsieur l'ambassadeur, et nous pourrions traiter l'affaire en famille. Or, vous venez de m'insulter en disant que je m'entends avec don Manoël.

—Et vous m'avez insulté aussi, dit froidement le Portugais venant en aide à Beausire.

—Il s'agit d'en rendre raison, monsieur le commandeur.

—Oh! je ne suis pas un fier-à-bras, moi, s'écria le valet de chambre.

—Je le vois bien, répliqua Beausire; en conséquence, vous serez rossé, commandeur.

—Au secours! cria celui-ci, déjà saisi par l'amant de mademoiselle Oliva, et presque étranglé par le Portugais.

Mais au moment où les deux chefs allaient se faire justice, la sonnette d'en bas avertit qu'une visite entrait.

—Lâchons-le, dit don Manoël.

—Et qu'il fasse son office, dit Beausire.

—Les camarades sauront cela, répliqua le commandeur en se rajustant.

—Oh! dites, dites-leur ce que vous voudrez; nous savons ce que nous leur répondrons.

—Monsieur Bœhmer! cria d'en bas le suisse.

—Eh! voilà qui finit tout, cher commandeur, dit Beausire en envoyant un léger soufflet sur la nuque de son adversaire.

—Nous n'aurons plus de conteste avec les cent mille livres, puisque les cent mille livres vont disparaître avec monsieur Bœhmer. Çà, faites le beau, monsieur le valet de chambre!

Le commandeur sortit en grommelant, et reprit son air humble pour introduire convenablement le joaillier de la couronne.

Dans l'intervalle de son départ à l'entrée de Bœhmer, Beausire et le Portugais avaient échangé un second coup d'œil tout aussi significatif que le premier.

Bœhmer entra, suivi de Bossange. Tous deux avaient une contenance humble et déconfite, à laquelle les fins observateurs de l'ambassade ne durent pas se tromper.

Tandis qu'ils prenaient les sièges offerts par Beausire, celui-ci continuait son investigation, et guettait l'œil de don Manoël pour entretenir la correspondance.

Manoël gardait son air digne et officiel.

Bœhmer, l'homme aux initiatives, prit la parole dans cette circonstance difficile.

Il expliqua que des raisons politiques d'une haute importance l'empêchaient de donner suite à la négociation commencée.

Manoël se récria.

Beausire fit un hum!

Monsieur Bœhmer s'embarrassa de plus en plus.

Don Manoël lui fit observer que le marché était conclu, que l'argent de l'acompte était prêt.

Bœhmer persista.

L'ambassadeur, toujours par l'entremise de Beausire, répondit que son gouvernement avait ou devait avoir connaissance de la conclusion du marché; que le rompre, c'était exposer Sa Majesté portugaise à un quasi-affront.

Monsieur Bœhmer objecta qu'il avait pesé toutes les conséquences de ces réflexions, mais que revenir à ses premières idées lui était devenu impossible.

Beausire ne se décidait pas à accepter la rupture: il déclara tout net à Bœhmer que se dédire était d'un mauvais négociant, d'un homme sans parole.

Bossange prit alors la parole pour défendre le commerce incriminé dans sa personne et celle de son associé.

Mais il ne fut pas éloquent.

Beausire lui fit clore la bouche avec ce seul mot:

—Vous avez trouvé un enchérisseur?

Les joailliers, qui n'étaient pas extrêmement forts en politique, et qui avaient de la diplomatie en général et des diplomates portugais en particulier une idée excessivement haute, rougirent, se croyant pénétrés.

Beausire vit qu'il avait frappé juste; et comme il lui importait de finir cette affaire, dans laquelle il sentait toute une fortune, il feignit de consulter en portugais son ambassadeur.

—Messieurs, dit-il alors aux joailliers, on vous a offert un bénéfice; rien de plus naturel; cela prouve que les diamants sont d'un beau prix. Eh bien! Sa Majesté portugaise ne veut pas d'un bon marché qui nuirait à des négociants honnêtes. Faut-il vous offrir cinquante mille livres?

Bœhmer fit un signe négatif.

—Cent mille, cent cinquante mille livres, continua Beausire, décidé, sans se compromettre, à offrir un million de plus pour gagner sa part des quinze cent mille livres.

Les joailliers, éblouis, demeurèrent un moment gênés; puis, s'étant consultés:

—Non, monsieur le secrétaire, dirent-ils à Beausire, ne prenez pas la peine de nous tenter; le marché est fini, une volonté plus puissante que la nôtre nous contraint de vendre le collier dans ce pays. Vous comprenez sans doute; excusez-nous, ce n'est pas nous qui refusons, ne nous en veuillez donc point; c'est de quelqu'un plus grand que nous, plus grand que vous, que naît l'opposition.

Beausire et Manoël ne trouvèrent rien à répondre. Bien au contraire, ils firent une sorte de compliment aux joailliers et tâchèrent de se montrer indifférents.

Ils s'y appliquèrent si activement, qu'ils ne virent pas dans l'antichambre monsieur le commandeur, valet de chambre, occupé à écouter aux portes, pour savoir comment se traitait l'affaire dont on voulait l'exclure.

Ce digne associé fut maladroit cependant, car en s'inclinant sur la porte, il glissa et tomba dans le panneau qui résonna.

Beausire s'élança vers l'antichambre et trouva le malheureux tout effaré.

—Que fais-tu ici, malheureux? s'écria Beausire.

—Monsieur, répondit le commandeur, j'apportais le courrier de ce matin.

—Bien! fit Beausire; allez.

Et, prenant ces dépêches, il renvoya le commandeur.

Ces dépêches étaient toute la correspondance de la chancellerie: lettres de Portugal ou d'Espagne, fort insignifiantes pour la plupart, qui faisaient le travail quotidien de monsieur Ducorneau, mais qui, passant toujours par les mains de Beausire ou de don Manoël avant d'aller à la chancellerie, avaient déjà fourni aux deux chefs d'utiles renseignements sur les affaires de l'ambassade.

Au mot dépêches que les joailliers entendirent, ils se levèrent soulagés, comme des gens qui viennent de recevoir leur congé, après une audience embarrassante.

On les laissa partir, et le valet de chambre reçut l'ordre de les accompagner jusque dans la cour.

À peine eût-il quitté l'escalier que don Manoël et Beausire, s'envoyant de ces regards qui entament vite une action, se rapprochèrent.

—Eh bien! dit don Manoël, l'affaire est manquée.

—Net, dit Beausire.

—Sur cent mille livres, vol médiocre, nous avons chacun 8 400 livres.

—Ce n'est pas la peine, répliqua Beausire.

—N'est-ce pas? Tandis que là, dans la caisse...

Il montrait la caisse si vivement convoitée par le commandeur.

—Là, dans la caisse, il y a cent huit mille livres.

—Cinquante-quatre mille chacun.

—Eh bien! c'est dit, répliqua don Manoël. Partageons.

—Soit, mais le commandeur ne va plus nous quitter à présent qu'il sait l'affaire manquée.

—Je vais chercher un moyen, dit don Manoël d'un air singulier.

—Et moi j'en ai trouvé un, dit Beausire.

—Lequel?

—Le voici. Le commandeur va rentrer?

—Oui.

—Il va demander sa part et celle des associés?

—Oui.

—Nous allons avoir toute la maison sur les bras?

—Oui.

—Appelons le commandeur comme pour lui conter un secret, et laissez-moi faire.

—Il me semble que je devine, dit don Manoël; allez au-devant de lui.

—J'allais vous dire d'y aller vous-même.

Ni l'un ni l'autre ne voulait laisser sonamiseul avec la caisse. C'est un rare bijou que la confiance.

Don Manoël répondit que sa qualité d'ambassadeur l'empêchait de faire cette démarche.

—Vous n'êtes pas un ambassadeur pour lui, dit Beausire; enfin n'importe.

—Vous y allez?

—Non; je l'appelle par la fenêtre.

En effet, Beausire héla par la fenêtre monsieur le commandeur, qui déjà se préparait à entamer une conversation avec le suisse.

Le commandeur, se voyant appeler, monta.

Il trouva les deux chefs dans la chambre voisine de celle où était la caisse.

Beausire, s'adressant à lui d'un air souriant:

—Gageons, dit-il, que je sais ce que vous disiez au suisse.

—Moi?

—Oui: vous lui contiez que l'affaire avec Bœhmer avait manqué.

—Ma foi! non.

—Vous mentez.

—Je vous jure que non!

—À la bonne heure; car si vous aviez parlé, vous auriez fait une bien grande sottise et perdu une bien belle somme d'argent.

—Comment cela? s'écria le commandeur surpris; quelle somme d'argent?


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