Chapitre XVI

—Légèrement embarrassé. Mais vous connaissez peut-être cette dame, monseigneur?

—Comment la connaîtrais-je, madame la comtesse? demanda vivement le prélat.

—Mais à la façon dont vous me questionnez, monseigneur, ou même par la sympathie que tous les ouvriers de bonnes œuvres éprouvent les uns pour les autres.

—Non, madame, non, je ne la connais pas.

—Cependant, monseigneur, si vous aviez quelque soupçon?...

—Mais à quel propos?

—Inspiré par ce portrait, par exemple?

—Ah! répliqua vivement le cardinal, qui craignait d'en avoir trop laissé soupçonner, oui, certes, ce portrait...

—Eh bien! ce portrait, monseigneur?

—Eh bien! ce portrait me fait toujours l'effet d'être...

—Celui de l'impératrice Marie-Thérèse, n'est-ce pas?

—Mais je crois que oui.

—Alors vous pensez?...

—Je pense que vous aurez reçu la visite de quelque dame allemande, de celles, par exemple, qui ont fondé une maison de secours...

—À Versailles?

—À Versailles, oui, madame.

Et le cardinal se tut.

Mais on voyait clairement qu'il doutait encore, et que la présence de cette boîte dans la maison de la comtesse avait renouvelé toutes ses défiances.

Seulement, ce que Jeanne ne distinguait pas complètement, ce qu'elle cherchait vainement d'expliquer, c'était le fond de la pensée du prince, pensée visiblement désavantageuse pour elle, et qui n'allait à rien de moins qu'à la soupçonner de lui tendre un piège avec des apparences.

En effet, on pouvait avoir su l'intérêt que le cardinal prenait aux affaires de la reine, c'était un bruit de cour qui était loin d'être demeuré même à l'état de demi-secret, et nous avons signalé tout le soin que mettaient certains ennemis à entretenir l'animosité entre la reine et son grand aumônier.

Ce portrait de Marie-Thérèse, cette boîte dont elle se servait habituellement et que le cardinal lui avait vue cent fois entre les mains, comment cela se trouvait-il entre les mains de Jeanne la mendiante?

La reine était-elle réellement venue ici elle-même dans ce pauvre logis?

Si elle était venue, était-elle restée inconnue à Jeanne? Pour un motif quelconque, dissimulait-elle l'honneur qu'elle avait reçu?

Le prélat doutait.

Il doutait déjà la veille. Le nom de Valois lui avait appris à se tenir en garde, et voilà qu'il ne s'agissait plus d'une femme pauvre, mais d'une princesse secourue par une reine apportant ses bienfaits en personne.

Marie-Antoinette était-elle charitable à ce point?

Tandis que le cardinal doutait ainsi, Jeanne, qui ne le perdait pas de vue, Jeanne, à qui aucun des sentiments du prince n'échappait, Jeanne était au supplice C'est, en effet, un véritable martyre, pour les consciences chargées d'une arrière-pensée, que le doute de ceux que l'on voudrait convaincre avec la vérité pure.

Le silence était embarrassant pour tous deux; le cardinal le rompit par une nouvelle interruption.

—Et la dame qui accompagnait votre bienfaitrice, l'avez-vous remarquée? Pouvez-vous me dire quel air elle avait?

—Oh! celle-là, je l'ai bien vue, dit la comtesse; elle est grande et belle, elle a le visage résolu, le teint superbe, les formes riches.

—Et l'autre dame ne l'a pas nommée?

—Si fait, une fois, mais par son nom de baptême.

—Et de son nom de baptême elle s'appelle?

—Andrée.

—Andrée! s'écria le cardinal.

Et il tressaillit.

Ce mouvement n'échappa pas plus que les autres à la comtesse de La Motte.

Le cardinal savait maintenant à quoi s'en tenir, le nom d'Andrée lui avait enlevé tous ses doutes.

En effet, la surveille, on savait que la reine était venue à Paris avec Mlle de Taverney. Certaine histoire de retard, de porte fermée, de querelle conjugale entre le roi et la reine avait couru dans Versailles.

Le cardinal respira.

Il n'y avait ni piège ni complot rue Saint-Claude. Mme de La Motte lui parut belle et pure comme l'ange de la candeur.

Pourtant il fallait tenter une dernière épreuve. Le prince était diplomate.

—Comtesse, dit-il, une chose m'étonne par-dessus tout, je l'avouerai.

—Laquelle, monseigneur?

—C'est qu'avec votre nom et vos titres vous ne vous soyez pas adressée au roi.

—Au roi?

—Oui.

—Mais, monseigneur, je lui ai envoyé vingt placets, vingt suppliques, au roi.

—Sans résultat?

—Sans résultat.

—Mais, à défaut du roi, tous les princes de la maison royale eussent accueilli vos réclamations. M. le duc d'Orléans, par exemple, est charitable, et puis il aime à faire souvent ce que ne fait pas le roi.

—J'ai fait solliciter Son Altesse le duc d'Orléans, monseigneur, mais inutilement.

—Inutilement! Cela m'étonne.

—Que voulez-vous, quand on n'est pas riche ou qu'on n'est pas recommandée, on voit chaque placet s'engloutir dans l'antichambre des princes.

—Il y a encore Mgr le comte d'Artois. Les gens dissipés font parfois de meilleures actions que les gens charitables.

—Il en a été de Mgr le comte d'Artois comme de Son Altesse le duc d'Orléans, comme de Sa Majesté le roi de France.

—Mais enfin, il y a Mesdames, tantes du roi. Oh! celles-là, comtesse, ou je me trompe fort, ou elles ont dû vous répondre favorablement.

—Non, monseigneur.

—Oh! je ne puis croire que Mme Elisabeth, sœur du roi, ait eu le cœur insensible.

—C'est vrai, monseigneur. Son Altesse Royale, sollicitée par moi, avait promis de me recevoir; mais je ne sais vraiment comment cela s'est fait, après avoir reçu mon mari, elle n'a plus voulu, quelques instances que j'aie faites auprès d'elle, daigner donner de ses nouvelles.

—C'est étrange, en vérité! dit le cardinal.

Puis, soudain, et comme si cette pensée se présentait seulement à cette heure en son esprit:

—Mais, mon Dieu! s'écria-t-il, nous oublions...

—Quoi?

—Mais la personne à laquelle vous eussiez dû vous adresser d'abord.

—Et à qui eussé-je dû m'adresser?

—À la dispensatrice des faveurs, à celle qui n'a jamais refusé un secours mérité, à la reine.

—À la reine?

—Oui, à la reine. L'avez-vous vue?

—Jamais, répondit Jeanne avec une parfaite simplicité.

—Comment, vous n'avez pas présenté de supplique à la reine?

—Jamais.

—Vous n'avez jamais cherché à obtenir de Sa Majesté une audience?

—J'ai cherché, mais je n'ai point réussi.

—Au moins avez-vous dû essayer de vous placer sur son passage, pour vous faire remarquer, pour vous faire appeler à la cour. C'était un moyen.

—Je ne l'ai jamais employé.

—En vérité, madame, vous me dites des choses incroyables.

—Non, en vérité, je n'ai jamais été que deux fois à Versailles, et je n'y ai vu que deux personnes, M. le docteur Louis, qui avait soigné mon malheureux père à l'Hôtel-Dieu, et M. le baron de Taverney, à qui j'étais recommandée.

—Que vous a dit M. de Taverney? Il était tout à fait en mesure de vous acheminer vers la reine.

—Il m'a répondu que j'étais bien maladroite.

—Comment cela?

—De revendiquer comme un titre à la bienveillance du roi une parenté qui devait naturellement contrarier Sa Majesté, puisque jamais parent pauvre ne plaît.

—C'est bien le baron égoïste et brutal, dit le prince.

Puis, réfléchissant à cette visite d'Andrée chez la comtesse:

«Chose bizarre, pensa-t-il, le père évite la solliciteuse, et la reine amène la fille chez elle. En vérité, il doit sortir quelque chose de cette contradiction».

—Foi de gentilhomme! reprit-il tout haut, je suis émerveillé d'entendre dire à une solliciteuse, à une femme de la première noblesse, qu'elle n'a jamais vu le roi ni la reine.

—Si ce n'est en peinture, dit Jeanne en souriant.

—Eh bien! s'écria le cardinal, convaincu cette fois de l'ignorance et de la sincérité de la comtesse, je vous mènerai, s'il le faut, moi-même à Versailles, et je vous en ferai ouvrir les portes.

—Oh! monseigneur, que de bontés! s'écria la comtesse au comble de la joie.

Le cardinal se rapprocha d'elle.

—Mais il est impossible, dit-il, qu'avant peu de temps tout le monde ne s'intéresse pas à vous.

—Hélas! monseigneur, dit Jeanne avec un adorable soupir, le croyez-vous sincèrement?

—Oh! j'en suis sûr.

—Je crois que vous me flattez, monseigneur.

Et elle le regarda fixement.

En effet, ce changement subit avait droit de surprendre la comtesse, elle que le cardinal, dix minutes auparavant, traitait avec une légèreté toute princière.

Le regard de Jeanne, décoché comme par la flèche d'un archer, frappa le cardinal soit dans son cœur soit dans sa sensualité. Il renfermait ou le feu de l'ambition ou le feu du désir; mais c'était du feu.

Monseigneur de Rohan, qui se connaissait en femmes, dut s'avouer en lui-même qu'il en avait vu peu d'aussi séduisantes.

«Ah! par ma foi! se dit-il avec cette arrière-pensée éternelle des gens de cour élevés pour la diplomatie, ah! par ma foi! il serait trop extraordinaire ou trop heureux que je rencontrasse à la fois et une honnête femme qui a les dehors d'une rusée, et dans la misère une protectrice toute-puissante.»

—Monseigneur, interrompit la sirène, vous gardez parfois un silence qui m'inquiète; pardonnez-moi de vous le dire.

—En quoi, comtesse? demanda le cardinal.

—En ceci, monseigneur: un homme comme vous ne manque jamais de politesse qu'avec deux sortes de femmes.

—Oh! mon Dieu! qu'allez-vous me dire, comtesse? Sur ma parole! vous m'effrayez.

Il lui prit la main.

—Oui, répondit la comtesse, avec deux sortes de femmes, je l'ai dit et je le répète.

—Lesquelles, voyons?

—Des femmes qu'on aime trop, ou des femmes qu'on n'estime pas assez.

—Comtesse, comtesse, vous me faites rougir. J'aurais moi-même manqué de politesse envers vous?

—Dame!

—Ne dites point cela, ce serait affreux!

—En effet, monseigneur, car vous ne pouvez m'aimer trop, et je ne vous ai point, jusqu'à présent du moins, donné le droit de m'estimer trop peu.

Le cardinal prit la main de Jeanne.

—Oh! comtesse, en vérité, vous me parlez comme si vous étiez fâchée contre moi.

—Non, monseigneur, car vous n'avez pas encore mérité ma colère.

—Et je ne la mériterai jamais, madame, à partir de ce jour où j'ai eu le plaisir de vous voir et de vous connaître.

«Oh! mon miroir, mon miroir!» pensa Jeanne.

—Et, à partir de ce jour, continua le cardinal, ma sollicitude ne vous quittera plus.

—Oh! tenez, monseigneur, dit la comtesse qui n'avait pas retiré sa main des mains du cardinal, assez comme cela.

—Que voulez-vous dire?

—Ne me parlez pas de votre protection.

—À Dieu ne plaise que je prononce ce mot protection! Oh! madame, ce n'est pas vous qu'il humilierait, c'est moi.

—Alors, monsieur le cardinal, admettons une chose qui va me flatter infiniment...

—Si cela est, madame, admettons cette chose.

—Admettons, monseigneur, que vous avez rendu une visite de politesse à Mme de La Motte-Valois. Rien de plus.

—Mais rien de moins alors, répondit le galant cardinal.

Et portant les doigts de Jeanne à ses lèvres, il y imprima un assez long baiser.

La comtesse retira sa main.

—Oh! politesse, dit le cardinal avec un goût et un sérieux exquis.

Jeanne rendit sa main, sur laquelle cette fois le prélat appuya un baiser tout respectueux.

—Ah! c'est fort bien ainsi, monseigneur.

Le cardinal s'inclina.

—Savoir, continua la comtesse, que je posséderai une part, si faible qu'elle soit, dans l'esprit si éminent et si occupé d'un homme tel que vous, voilà, je vous jure, de quoi me consoler un an.

—Un an! c'est bien court... Espérons plus, comtesse.

—Eh bien! je ne dis pas non, monsieur le cardinal, répondit-elle en souriant.

Monsieur le cardinaltout court était une familiarité dont, pour la seconde fois, se rendait coupable Mme de La Motte. Le prélat, irritable dans son orgueil, aurait pu s'en étonner; mais les choses en étaient à ce point, que non seulement il ne s'en étonna pas, mais encore qu'il en fut satisfait comme d'une faveur.

—Ah! de la confiance, s'écria-t-il en se rapprochant encore. Tant mieux, tant mieux.

—J'ai confiance, oui, monseigneur, parce que je sens dans Votre Éminence...

—Vous disiez monsieur tout à l'heure, comtesse.

—Il faut me pardonner, monseigneur; je ne connais pas la cour. Je dis donc que j'ai confiance, parce que vous êtes capable de comprendre un esprit comme le mien, aventureux, brave, et un cœur tout pur. Malgré les épreuves de la pauvreté, malgré les combats que m'ont livrés de vils ennemis, Votre Éminence saura prendre en moi, c'est-à-dire en ma conversation, ce qu'il y a de digne d'elle. Votre Éminence saura me témoigner de l'indulgence pour le reste.

—Nous voilà donc amis, madame. C'est signé, juré?

—Je le veux bien.

Le cardinal se leva et s'avança vers Mme de La Motte; mais, comme il avait les bras un peu trop ouverts pour un simple serment... légère et souple, la comtesse évita le cercle.

—Amitié à trois! dit-elle avec un inimitable accent de raillerie et d'innocence.

—Comment, amitié à trois? demanda le cardinal.

—Sans doute; est-ce qu'il n'y a pas, de par le monde, un pauvre gendarme, un exilé, qu'on appelle le comte de La Motte?

—Oh! comtesse, quelle déplorable mémoire vous possédez!

—Mais il faut bien que je vous parle de lui, puisque vous ne m'en parlez pas, vous.

—Savez-vous pourquoi je ne vous parle pas de lui, comtesse?

—Dites un peu.

—C'est qu'il parlera toujours bien assez lui-même; les maris ne s'oublient jamais, croyez-moi bien.

—Et s'il parle de lui?

—Alors on parlera de vous, alors on parlera de nous.

—Comment cela?

—On dira, par exemple, que M. le comte de La Motte a trouvé bon, ou trouvé mauvais, que M. le cardinal de Rohan vînt trois, quatre ou cinq fois la semaine visiter Mme de La Motte, rue Saint-Claude.

—Ah! mais vous m'en direz tant, monsieur le cardinal! Trois, quatre ou cinq fois la semaine?

—Où serait l'amitié alors, comtesse? J'ai dit cinq fois; je me trompais. C'est six ou sept qu'il faut dire, sans compter les jours bissextiles.

Jeanne se mit à rire.

Le cardinal remarqua qu'elle faisait pour la première fois honneur à ses plaisanteries, et il en fut encore flatté.

—Empêcherez-vous qu'on ne parle? dit-elle; vous savez bien que c'est chose impossible.

—Oui, répliqua-t-il.

—Et comment?

—Oh! une chose toute simple; à tort ou à raison, le peuple de Paris me connaît.

—Oh! certes, et à raison, monseigneur.

—Mais vous, il a le malheur de ne pas vous connaître.

—Eh bien!

—Déplaçons la question.

—Déplacez-la, c'est-à-dire...

—Comme vous voudrez... Si, par exemple...

—Achevez.

—Si vous sortiez au lieu de me faire sortir?

—Que j'aille dans votre hôtel, moi, monseigneur?

—Vous iriez bien chez un ministre.

—Un ministre n'est pas un homme, monseigneur.

—Vous êtes adorable. Eh bien! il ne s'agit pas de mon hôtel, j'ai une maison.

—Une petite maison, tranchons le mot.

—Non pas, une maison à vous.

—Ah! fit la comtesse, une maison à moi! Et où cela? Je ne me connaissais pas cette maison.

Le cardinal, qui s'était rassis, se leva.

—Demain, à dix heures du matin, vous en recevrez l'adresse.

La comtesse rougit, le cardinal lui prit galamment la main.

Et cette fois le baiser fut respectueux, tendre et hardi tout ensemble.

Tous deux se saluèrent alors avec ce reste de cérémonie souriante qui indique une prochaine intimité.

—Éclairez à monseigneur, cria la comtesse.

La vieille parut et éclaira.

Le prélat sortit.

«Eh! mais, pensa Jeanne, voilà un grand pas fait dans le monde, ce me semble.»

«Allons, allons, pensa le cardinal, en montant dans son carrosse, j'ai fait une double affaire. Cette femme a trop d'esprit pour ne pas prendre la reine comme elle m'a pris.»

Il fut un temps où Paris, libre d'affaires, Paris, plein de loisirs, se passionnait tout entier pour des questions qui, de nos jours, sont le monopole des riches, qu'on appelle les inutiles, et des savants, qu'on appelle les paresseux.

En 1784, c'est-à-dire à l'époque où nous sommes arrivés, la question à la mode, celle qui surnageait au-dessus de toutes, qui flottait dans l'air, qui s'arrêtait à toutes les têtes un peu élevées, comme font les vapeurs aux montagnes, c'était le mesmérisme, science mystérieuse, mal définie par ses inventeurs, qui, n'éprouvant pas le besoin de démocratiser une découverte dès sa naissance, avaient laissé prendre à celle-là un nom d'homme, c'est-à-dire un titre aristocratique, au lieu d'un de ces noms de science tirés du grec à l'aide desquels la pudibonde modestie des savants modernes vulgarise aujourd'hui tout élément scientifique.

En effet, à quoi bon, en 1784, démocratiser une science? Le peuple qui, depuis plus d'un siècle et demi, n'avait pas été consulté par ceux qui le gouvernaient, comptait-il pour quelque chose dans l'État? Non: le peuple, c'était la terre féconde qui rapportait, c'était la riche moisson que l'on fauchait; mais le maître de la terre, c'était le roi; mais les moissonneurs, c'était la noblesse.

Aujourd'hui, tout est changé: la France ressemble à un sablier séculaire; pendant neuf cents ans, il a marqué l'heure de la royauté; la droite puissante du Seigneur l'a retourné: pendant des siècles, il va marquer l'ère du peuple.

En 1784, c'était donc une recommandation qu'un nom d'homme. Aujourd'hui, au contraire, le succès serait un nom de choses.

Mais abandonnonsaujourd'huipour jeter les yeux surhier. Au compte de l'éternité, qu'est-ce que cette distance d'un demi-siècle? pas même celle qui existe entre la veille et le lendemain.

Le docteur Mesmer était donc à Paris, comme Marie-Antoinette nous l'a appris elle-même en demandant au roi la permission de lui faire une visite. Qu'on nous permette donc de dire quelques mots du docteur Mesmer, dont le nom, retenu aujourd'hui d'un petit nombre d'adeptes, était, à cette époque que nous essayons de peindre, dans toutes les bouches.

Le docteur Mesmer avait, vers 1777, apporté d'Allemagne, ce pays des rêves brumeux, une science toute gonflée de nuages et d'éclairs. À la lueur de ces éclairs, les savants ne voyaient que les nuages qui faisaient, au-dessus de leur tête, une voûte sombre; le vulgaire ne voyait que des éclairs.

Mesmer avait débuté en Allemagne par une thèse sur l'influence des planètes. Il avait essayé d'établir que les corps célestes, en vertu de cette force qui produit leurs attractions mutuelles, exercent une influence sur les corps animés, et particulièrement sur le système nerveux, par l'intermédiaire d'un fluide subtil qui remplit tout l'univers. Mais cette première théorie était bien abstraite. Il fallait, pour la comprendre être initié à la science des Galilée et des Newton. C'était un mélange de grandes variétés astronomiques avec les rêveries astrologiques qui ne pouvait, nous ne disons pas se populariser, mais s'aristocratiser: car il eût fallu pour cela que le corps de la noblesse fût converti en société savante. Mesmer abandonna donc ce premier système pour se jeter dans celui des aimants.

Les aimants, à cette époque, étaient fort étudiés; leurs facultés sympathiques ou antipathiques faisaient vivre les minéraux d'une vie à peu près pareille à la vie humaine, en leur prêtant les deux grandes passions de la vie humaine: l'amour et la haine. En conséquence, on attribuait aux aimants des vertus surprenantes pour la guérison des maladies. Mesmer joignit donc l'action des aimants à son premier système, et essaya de voir ce qu'il pourrait tirer de cette adjonction.

Malheureusement pour Mesmer, il trouva, en arrivant à Vienne, un rival établi. Ce rival, qui se nommait Hell, prétendit que Mesmer lui avait dérobé ses procédés. Ce que voyant, Mesmer, en homme d'imagination qu'il était, déclara qu'il abandonnerait les aimants comme inutiles, et qu'il ne guérirait plus par le magnétisme minéral, mais par le magnétisme animal.

Ce mot, prononcé comme un mot nouveau, ne désignait pas cependant une découverte nouvelle; le magnétisme, connu des Anciens, employé dans les initiations égyptiennes et dans le pythisme grec, s'était conservé dans le Moyen Age à l'état de tradition; quelques lambeaux de cette science, recueillis, avaient fait les sorciers des XIIIe, XIVeet XVesiècles. Beaucoup furent brûlés qui confessèrent, au milieu des flammes, la religion étrange dont ils étaient les martyrs.

Urbain Grandier n'était rien autre chose qu'un magnétiseur.

Mesmer avait entendu parler des miracles de cette science.

Joseph Balsamo, le héros d'un de nos livres, avait laissé trace de son passage en Allemagne, et surtout à Strasbourg. Mesmer se mit en quête de cette science éparse et voltigeante comme ces feux follets qui courent la nuit au-dessus des étangs; il en fit une théorie complète, un système uniforme auquel il donna le nom de mesmérisme.

Mesmer, arrivé à ce point, communiqua son système à l'Académie des sciences à Paris, à la Société royale de Londres, et à l'Académie de Berlin; les deux premières ne lui répondirent même pas, la troisième dit qu'il était un fou.

Mesmer se rappela ce philosophe grec qui niait le mouvement, et que son antagoniste confondit en marchant. Il vint en France, prit, aux mains du docteur Stoerck et de l'oculiste Wenzel, une jeune fille de dix-sept ans atteinte d'une maladie de foie et d'une goutte sereine, et, après trois mois de traitement, la malade était guérie, l'aveugle voyait clair.

Cette cure avait convaincu nombre de gens, et, entre autres, un médecin nommé Deslon: d'ennemi, il devint apôtre.

À partir de ce moment, la réputation de Mesmer avait été grandissant; l'Académie s'était déclarée contre le novateur, la cour se déclara pour lui; des négociations furent ouvertes par le ministère pour engager Mesmer à enrichir l'humanité par la publication de sa doctrine. Le docteur fit son prix. On marchanda, M. de Breteuil lui offrit, au nom du roi, une rente viagère de vingt mille livres et un traitement de dix mille livres pour former trois personnes, indiquées par le gouvernement, à la pratique de ses procédés. Mais Mesmer, indigné de la parcimonie royale, refusa et partit pour les eaux de Spa, avec quelques-uns de ses malades.

Une catastrophe inattendue menaçait Mesmer. Deslon, son élève, Deslon, possesseur du fameux secret que Mesmer avait refusé de vendre pour trente mille livres par an; Deslon ouvrit chez lui un traitement public par la méthode mesmérienne.

Mesmer apprit cette douloureuse nouvelle; il cria au vol, à la fraude; il pensa devenir fou. Alors, un de ses malades, M. de Bergasse, eut l'heureuse idée de mettre la science de l'illustre professeur en commandite; il fut formé un comité de cent personnes au capital de trois cent quarante mille livres, à la condition qu'il révélerait la doctrine aux actionnaires. Mesmer s'engagea à cette révélation, toucha le capital et revint à Paris.

L'heure était propice. Il y a des instants dans l'âge des peuples, ceux qui touchent aux époques de transformation, où la nation tout entière s'arrête comme devant un obstacle inconnu, hésite et sent l'abîme au bord duquel elle est arrivée, et qu'elle devine sans le voir.

La France était dans un de ces moments-là; elle présentait l'aspect d'une société calme, dont l'esprit était agité; on était en quelque sorte engourdi dans un bonheur factice, dont on entrevoyait la fin, comme, en arrivant à la lisière d'une forêt, on devine la plaine par les interstices des arbres. Ce calme, qui n'avait rien de constant, rien de réel, fatiguait; on cherchait partout des émotions, et les nouveautés, quelles qu'elles fussent, étaient bien reçues. On était devenu trop frivole pour s'occuper, comme autrefois, des graves questions du gouvernement et du molinisme; mais on se querellait à propos de musique, on prenait parti pour Gluck ou pour Piccini, on se passionnait pour l'Encyclopédie, on s'enflammait pour les mémoires de Beaumarchais.

L'apparition d'un opéra nouveau préoccupait plus les imaginations que le traité de paix avec l'Angleterre et la reconnaissance de la République des États-Unis. C'était enfin une de ces périodes où les esprits, amenés par les philosophes vers le vrai, c'est-à-dire vers le désenchantement, se lassent de cette limpidité du possible qui laisse voir le fond de toute chose, et, par un pas en avant, essaie de franchir les bornes du monde réel pour entrer dans le monde des rêves et des fictions.

En effet, s'il est prouvé que les vérités bien claires, bien lucides, sont les seules qui se popularisent promptement, il n'en est pas moins prouvé que les mystères sont une attraction toute-puissante pour les peuples.

Le peuple de France était donc entraîné, attiré d'une façon irrésistible par ce mystère étrange du fluide mesmérien, qui, selon les adeptes, rendait la santé aux malades, donnait l'esprit aux fous et la folie aux sages.

Partout, on s'inquiétait de Mesmer. Qu'avait-il fait? sur qui avait-il opéré ses divins miracles? À quel grand seigneur avait-il rendu la vue ou la force? à quelle dame fatiguée de la veille et du jeu avait-il assoupli les nerfs? à quelle jeune fille avait-il fait prévoir l'avenir dans une crise magnétique?

L'avenir! ce grand mot de tous les temps, ce grand intérêt de tous les esprits, solution de tous les problèmes. En effet, qu'était le présent?

Une royauté sans rayons, une noblesse sans autorité, un pays sans commerce, un peuple sans droits, une société sans confiance.

Depuis la famille royale, inquiète et isolée sur son trône, jusqu'à la famille plébéienne affamée dans son taudis—misère, honte et peur partout.

Oublier les autres pour ne songer qu'à soi, puiser à des sources nouvelles, étranges, inconnues, l'assurance d'une vie plus longue et d'une santé inaltérable pendant ce prolongement d'existence, arracher quelque chose au ciel avare, n'était-ce pas là l'objet d'une aspiration facile à comprendre vers cet inconnu dont Mesmer dévoilait un repli?

Voltaire était mort, et il n'y avait plus en France un seul éclat de rire, excepté le rire de Beaumarchais, plus amer encore que celui du maître. Rousseau était mort: il n'y avait plus en France de philosophie religieuse. Rousseau voulait bien soutenir Dieu; mais depuis que Rousseau n'était plus, personne n'osait s'y risquer, de peur d'être écrasé sous le poids.

La guerre avait été autrefois une grave occupation pour les Français. Les rois entretenaient à leur compte l'héroïsme national; maintenant, la seule guerre française était une guerre américaine, et encore le roi n'y était-il personnellement pour rien. En effet, ne se battait-on pas pour cette chose inconnue que les Américains appellent indépendance, mot que les Français traduisent par une abstraction: la liberté?

Encore, cette guerre lointaine, cette guerre, non seulement d'un autre peuple, mais encore d'un autre monde venait de finir.

Tout bien considéré, ne valait-il pas mieux s'occuper de Mesmer, ce médecin allemand qui, pour la deuxième fois depuis six ans, passionnait la France, que de lord Cornwallis ou de M. Washington, qui étaient si loin qu'il était probable qu'on ne les verrait jamais ni l'un ni l'autre!

Tandis que Mesmer était là: on pouvait le voir, le toucher, et, ce qui était l'ambition suprême des trois quarts de Paris, être touché par lui.

Ainsi, cet homme qui, à son arrivée à Paris, n'avait été soutenu par personne, pas même par la reine sa compatriote, qui cependant soutenait si volontiers les gens de son pays; cet homme qui, sans le docteur Deslon, qui l'avait trahi depuis, fût demeuré dans l'obscurité, cet homme régnait véritablement sur l'opinion publique, laissant bien loin derrière lui le roi, dont on n'avait jamais parlé, M. de La Fayette, dont on ne parlait pas encore, et M. de Necker, dont on ne parlait plus.

Et, comme si ce siècle avait pris à tâche de donner à chaque esprit son aptitude, à chaque cœur selon sa sympathie, à chaque corps selon ses besoins, en face de Mesmer, l'homme du matérialisme, s'élevait Saint-Martin, l'homme du spiritualisme, dont la doctrine venait consoler toutes les âmes que blessait le positivisme du docteur allemand.

Qu'on se figure l'athée avec une religion plus douce que la religion elle-même; qu'on se figure un républicain plein de politesse et de regards pour les rois; un gentilhomme des classes privilégiées, affectueux, tendre, amoureux du peuple; qu'on se représente la triple attaque de cet homme, doué de l'éloquence la plus logique, la plus séduisante contre les cultes de la terre, qu'il appelle insensés, par la seule raison qu'ils sont divins!

Qu'on se figure enfin Épicure poudré à blanc, en habit brodé, en veste à paillettes, en culotte de satin, en bas de soie et en talons rouges; Épicure ne se contentant pas de renverser les dieux auxquels il ne croit pas, mais ébranlant les gouvernements qu'il traite comme les cultes, parce que jamais ils ne concordent, et presque toujours ne font qu'aboutir au malheur de l'humanité, agissant contre la loi sociale qu'il infirme avec ce seul mot: elle punit semblablement des fautes dissemblables, elle punit l'effet sans apprécier la cause.

Supposez, maintenant, que ce tentateur, qui s'intitule le philosophe inconnu, réunît, pour fixer les hommes dans un cercle d'idées différentes, tout ce que l'imagination peut ajouter de charmes aux promesses d'un paradis moral, et qu'au lieu de dire: les hommes sont égaux, ce qui est une absurdité, il invente cette formule qui semble échappée à la bouche même qui la nie:

Les êtres intelligents sont tous rois!

Les êtres intelligents sont tous rois!

Et puis, rendez-vous compte d'une pareille morale tombant tout à coup au milieu d'une société sans espérances, sans guides; d'une société, archipel semé d'idées c'est-à-dire d'écueils. Rappelez-vous qu'à cette époque les femmes sont tendres et folles, les hommes avides de pouvoir, d'honneurs et de plaisirs; enfin, que les rois laissent pencher la couronne sur laquelle, pour la première fois, le peuple, debout et perdu dans l'ombre, attache un regard à la fois curieux et menaçant, trouvera-t-on étonnant qu'elle fît des prosélytes, cette doctrine qui disait aux âmes: «Choisissez parmi vous l'âme supérieure, mais supérieure par l'amour, par la charité, par la volonté puissante de bien aimer, de bien rendre heureux; puis, quand cette âme, faite homme, se sera révélée, courbez-vous, humiliez-vous, anéantissez-vous toutes, âmes inférieures, afin de laisser l'espace à la dictature de cette âme, qui a pour mission de vous réhabiliter dans votre principe essentiel, c'est-à-dire dans l'égalité des souffrances, au sein de l'inégalité forcée des aptitudes et des fonctionnements.»

Ajoutez à cela que le philosophe inconnu s'entourait de mystères; qu'il adoptait l'ombre profonde pour discuter en paix, loin des espions et des parasites, la grande théorie sociale qui pouvait devenir la politique du monde.

—Écoutez-moi, disait-il, âmes fidèles, cœurs croyants, écoutez-moi et tâchez de me comprendre, ou plutôt ne m'écoutez que si vous avez intérêt et curiosité à me comprendre, car vous y aurez de la peine, et je ne livrerai pas mes secrets à quiconque n'arrachera point le voile.

«Je dis les choses que je ne veux point paraître dire, voilà pourquoi je paraîtrai souvent dire autre chose que ce que je dis.»

Et Saint-Martin avait raison, et il avait bien réellement autour de son œuvre les défenseurs silencieux, sombres et jaloux de ses idées, mystérieux cénacle dont nul ne perçait l'obscure et religieuse mysticité.

Ainsi travaillaient à la glorification de l'âme et de la matière, tout en rêvant l'anéantissement de Dieu et l'anéantissement de la religion du Christ, ces deux hommes qui avaient divisé en deux camps et en deux besoins tous les esprits intelligents, toutes les natures choisies de France.

Ainsi se groupaient autour du baquet de Mesmer, d'où jaillissait le bien-être, toute la vie de sensualité, tout le matérialisme élégant de cette nation dégénérée, tandis qu'autour du livreDes erreurs et de la véritése réunissaient les âmes pieuses, charitables, aimantes, altérées de la réalisation après avoir savouré des chimères.

Que si, au-dessous de ces sphères privilégiées, les idées divergeaient ou se troublaient; que si les bruits s'en échappant se transformaient en tonnerres, comme les lueurs s'étaient transformées en éclairs, on comprendra l'état d'ébauche dans lequel demeurait la société subalterne, c'est-à-dire la bourgeoisie et le peuple, ce que plus tard on appela le tiers, lequel devinait seulement que l'on s'occupait de lui, et qui dans son impatience et sa résignation brûlait du désir de voler le feu sacré, comme Prométhée, d'en animer un monde qui serait le sien et dans lequel il ferait ses affaires lui même.

Les conspirations à l'état de conversations, les associations à l'état de cercles, les partis sociaux à l'état de quadrilles, c'est-à-dire la guerre civile et l'anarchie, voilà ce qui apparaissait sous tout cela au penseur, lequel ne voyait pas encore la seconde vie de cette société.

Hélas! aujourd'hui que les voiles ont été déchirés, aujourd'hui que les peuples Prométhées ont dix fois été renversés par le feu qu'ils ont dérobé eux-mêmes, dites-nous ce que pouvait voir le penseur dans la fin de cet étrange XVIIIesiècle, sinon la décomposition d'un monde, sinon quelque chose de pareil à ce qui se passait après la mort de César et avant l'avènement d'Auguste.

Auguste fut l'homme qui sépara le monde païen du monde chrétien, comme Napoléon est l'homme qui sépara le monde féodal du monde démocratique.

Peut-être venons-nous de jeter et de conduire nos lecteurs après nous dans une digression qui a dû leur paraître un peu longue; mais en vérité il eût été difficile de toucher à cette époque sans effleurer de la plume ces graves questions qui en sont la chair et la vie.

Maintenant l'effort est fait: effort d'un enfant qui gratterait avec son ongle la rouille d'une statue antique, pour lire sous cette rouille une inscription aux trois quarts effacée.

Rentrons dans l'apparence. En continuant de nous occuper de la réalité, nous en dirions trop pour le romancier, trop peu pour l'historien.

La peinture que nous avons essayé de tracer dans le précédent chapitre, et du temps dans lequel on vivait, et des hommes dont on s'occupait en ce moment, peut légitimer aux yeux de nos lecteurs cet empressement inexprimable des Parisiens pour le spectacle des cures opérées publiquement par Mesmer.

Aussi le roi Louis XVI, qui avait sinon la curiosité, du moins l'appréciation des nouveautés qui faisaient bruit dans sa bonne ville de Paris, avait-il permis à la reine, à la condition, on se le rappelle, que l'auguste visiteuse serait accompagnée d'une princesse, le roi avait-il permis à la reine d'aller voir une fois à son tour ce que tout le monde avait vu.

C'était à deux jours de cette visite que M. le cardinal de Rohan avait rendue à Mme de La Motte.

Le temps était adouci; le dégel était arrivé. Une armée de balayeurs, heureux et fiers d'en finir avec l'hiver, repoussait aux égouts, avec l'ardeur de soldats qui ouvrent une tranchée, les dernières neiges, toutes souillées et fondant en ruisseaux noirs.

Le ciel, bleu et limpide, s'illuminait des premières étoiles, quand Mme de La Motte, vêtue en femme élégante, offrant toutes les apparences de la richesse, arriva dans un fiacre que dame Clotilde avait choisi le plus neuf possible, et s'arrêta sur la place Vendôme, en face d'une maison d'aspect grandiose et dont les hautes fenêtres étaient splendidement éclairées sur toute la façade.

Cette maison était celle du docteur Mesmer.

Outre le fiacre de Mme de La Motte, bon nombre d'équipages ou chaises stationnaient devant cette maison; enfin, outre ces équipages et ces chaises, deux ou trois cents curieux piétinaient dans la boue, et attendaient la sortie des malades guéris ou l'entrée des malades à guérir.

Ceux-ci, presque tous riches et titrés, arrivaient dans leurs voitures armoriées, se faisaient descendre et porter par leurs laquais, et ces colis de nouvelle espèce, renfermés dans des pelisses de fourrures ou dans des mantes de satin, n'étaient pas une mince consolation pour ces malheureux affamés et demi-nus, qui guettaient à la porte cette preuve évidente que Dieu fait les hommes sains ou malsains sans consulter leur arbre généalogique.

Quand un de ces malades au teint pâle, aux membres languissants, avait disparu sous la grande porte, un murmure se faisait dans les assistants, et il était bien rare que cette foule curieuse et inintelligente, qui voyait se presser à la porte des bals et sous les portiques des théâtres toute cette aristocratie avide de plaisirs, ce qui était son plaisir à elle, ne reconnût pas, soit tel duc paralysé d'un bras ou d'une jambe, soit tel maréchal de camp dont les pieds refusaient le service, moins à cause des fatigues de la marche militaire que de l'engourdissement des haltes faites chez les dames de l'Opéra ou de la Comédie italienne.

Il va sans dire que les investigations de la foule ne s'arrêtaient pas aux hommes seulement.

Cette femme aussi, qu'on avait vue passer dans les bras de ses heiduques, la tête pendante, l'œil atone, comme les dames romaines que portaient leurs Thessaliens après le repas, cette dame, sujette aux douleurs nerveuses, ou débilitée par des excès et des veilles, et qui n'avait pu être guérie ou ressuscitée par ces comédiens à la mode ou ces anges vigoureux dont Mme Dugazon pouvait faire de si merveilleux récits, venait demander au baquet de Mesmer ce qu'elle avait vainement cherché ailleurs.

Et qu'on ne croie pas que nous exagérions ici à plaisir l'avilissement des mœurs. Il faut bien l'avouer, à cette époque, il y avait assaut entre les dames de la cour et les demoiselles du théâtre. Celles-ci prenaient aux femmes du monde leurs amants et leurs maris, celles-là volaient aux demoiselles du théâtre leurs camarades et leurs cousins à la mode de Bretagne.

Quelques-unes de ces dames étaient tout aussi connues que les hommes, et leurs noms circulaient dans la foule d'une façon tout aussi bruyante, mais beaucoup, et sans doute ce n'étaient point celles dont le nom eût produit le moindre esclandre, beaucoup échappaient ce soir-là du moins au bruit et à la publicité, en venant chez Mesmer le visage couvert d'un masque de satin.

C'est que ce jour-là, qui marquait la moitié du carême, il y avait bal masqué à l'Opéra, et que ces dames ne comptaient quitter la place Vendôme que pour passer immédiatement au Palais-Royal.

C'est au milieu de cette foule répandue en plaintes, en ironie, en admiration et surtout en murmures, que Mme la comtesse de La Motte passa droite et ferme, un masque sur la figure, et ne laissant d'autres traces de son passage que cette phrase répétée sur son chemin: «Ah! celle-ci ne doit pas être bien malade.»

Mais qu'on ne s'y trompe point, cette phrase n'impliquait point absence de commentaires.

Car si Mme de La Motte n'était point malade, que venait-elle faire chez Mesmer?

Si la foule eût, comme nous, été au courant des événements que nous venons de raconter, elle eût trouvé que rien n'était plus simple que cette vérité.

En effet, Mme de La Motte avait beaucoup réfléchi à son entretien avec M. le cardinal de Rohan, et surtout à l'attention toute particulière dont le cardinal avait honoré cette boîte au portrait, oubliée ou plutôt perdue chez elle.

Et comme dans le nom de la propriétaire de cette boîte à portrait gisait toute la révélation de la soudaine gracieuseté du cardinal, Mme de La Motte avait avisé à deux moyens de savoir ce nom.

D'abord elle avait eu recours au plus simple.

Elle était allée à Versailles pour s'informer du bureau de charité des dames allemandes.

Là, comme on le pense bien, elle n'avait recueilli aucun renseignement.

Les dames allemandes qui habitaient Versailles étaient en grand nombre, à cause de la sympathie ouverte que la reine éprouvait pour ses compatriotes; on en comptait cent cinquante ou deux cents.

Seulement toutes étaient fort charitables, mais aucune n'avait eu l'idée de mettre une enseigne sur le bureau de charité.

Jeanne avait donc demandé inutilement des renseignements sur les deux dames qui étaient venues la visiter; elle avait dit inutilement que l'une d'elles s'appelait Andrée. On ne connaissait dans Versailles aucune dame allemande portant ce nom, du reste assez peu allemand.

Les recherches n'avaient donc, de ce côté, amené aucun résultat.

Demander directement à M. de Rohan le nom qu'il soupçonnait, c'était d'abord lui laisser voir qu'on avait des idées sur lui; c'était ensuite se retirer le plaisir et le mérite d'une découverte faite malgré tout le monde et en dehors de toutes les possibilités.

Or, puisqu'il y avait eu mystère dans la démarche de ces dames chez Jeanne, mystère dans les étonnements et les réticences de M. de Rohan, c'est avec mystère qu'il fallait arriver à savoir le mot de tant d'énigmes.

Il y avait d'ailleurs un attrait puissant dans le caractère de Jeanne pour cette lutte avec l'inconnu.

Elle avait entendu dire qu'à Paris, depuis quelque temps, un homme, un illuminé, un faiseur de miracles avait trouvé le moyen d'expulser du corps humain les maladies et les douleurs, comme autrefois le Christ chassait les démons du corps des possédés.

Elle savait que non seulement cet homme guérissait les maux physiques, mais qu'il arrachait de l'âme le secret douloureux qui la minait. On avait vu, sous sa conjuration toute-puissante, la volonté tenace de ses clients s'amollir et se transformer en une docilité d'esclave.

Ainsi, dans le sommeil qui succédait aux douleurs, après que le savant médecin avait calmé l'organisation la plus irritée en la plongeant dans un oubli complet, l'âme charmée du repos qu'elle devait à l'enchanteur se mettait à l'entière disposition de ce nouveau maître. Il en dirigeait dès lors toutes les opérations; il en dirigeait dès lors tous les fils; aussi chaque pensée de cette âme reconnaissante lui apparaissait transmise par un langage qui avait sur le langage humain l'avantage ou le désavantage de ne jamais mentir.

Bien plus, sortant du corps qui lui servait de prison au premier ordre de celui qui momentanément la dominait, cette âme courait le monde, se mêlait aux autres âmes, les sondait sans relâche, les fouillait impitoyablement, et faisait si bien que, comme le chien de chasse qui fait sortir le gibier du buisson dans lequel il se cache, s'y croyant en sûreté, elle finissait par faire sortir ce secret du cœur où il était enseveli, le poursuivait, le joignait, et finissait par le rapporter aux pieds du maître. Image assez fidèle du faucon ou de l'épervier bien dressé, qui va chercher sous les nuages, pour le compte du fauconnier son maître, le héron, la perdrix ou l'alouette désignés à sa féroce servilité.

De là, révélation d'une quantité de secrets merveilleux.

Mme de Duras avait retrouvé de la sorte un enfant volé en nourrice; Mme de Chantoné un chien anglais, gros comme le poing, pour lequel elle eût donné tous les enfants de la terre; et M. de Vaudreuil une boucle de cheveux pour laquelle il eût donné la moitié de sa fortune.

Ces aveux avaient été faits par desvoyantsou desvoyantes, à la suite des opérations magnétiques du docteur Mesmer.

Aussi pouvait-on venir choisir, dans la maison de l'illustre docteur, les secrets les plus propres à exercer cette faculté de divination surnaturelle; et Mme de La Motte comptait bien, en assistant à une séance, rencontrer ce phénix de ses curieuses recherches, et découvrir, par son moyen, la propriétaire de la boîte qui faisait pour le moment l'objet de ses plus ardentes préoccupations.

Voilà pourquoi elle se rendait en si grande hâte dans la salle où les malades se réunissaient.

Cette salle, nous en demandons pardon à nos lecteurs, va demander une description toute particulière.

Nous l'aborderons franchement.

L'appartement se divisait en deux salles principales.

Lorsqu'on avait traversé les antichambres et exhibé les passeports nécessaires aux huissiers de service, on était admis dans un salon dont les fenêtres, hermétiquement fermées, interceptaient le jour et l'air dans le jour, le bruit et l'air pendant la nuit.

Au milieu du salon, sous un lustre dont les bougies ne donnaient qu'une clarté affaiblie et presque mourante, on remarquait une vaste cuve fermée par un couvercle.

Cette cuve n'avait rien d'élégant dans la forme. Elle n'était pas ornée; nulle draperie ne dissimulait la nudité de ses flancs de métal.

C'était cette cuve que l'on appelait le baquet de Mesmer.

Quelle vertu renfermait ce baquet? Rien de plus simple à expliquer.

Il était presque entièrement rempli d'eau chargée de principes sulfureux, laquelle eau concentrait ses miasmes sous le couvercle pour en saturer à leur tour les bouteilles rangées méthodiquement au fond du baquet dans des positions inverses.

Il y avait ainsi croisement des courants mystérieux à l'influence desquels les malades devaient leur guérison.

Au couvercle était soudé un anneau de fer soutenant une longue corde, dont nous allons connaître la destination en jetant un coup d'œil sur les malades.

Ceux-ci, que nous avons vus entrer tout à l'heure dans l'hôtel, se tenaient, pâles et languissants, assis sur des fauteuils rangés autour de la cuve.

Hommes et femmes entremêlés, indifférents, sérieux ou inquiets, attendaient le résultat de l'épreuve.

Un valet, prenant le bout de cette longue corde, attachée au couvercle du baquet, la roulait en anneau autour des membres malades, de telle sorte que tous, liés par la même chaîne, perçussent en même temps les effets de l'électricité contenue dans le baquet.

Puis, afin de n'interrompre aucunement l'action des fluides animaux transmis et modifiés à chaque nature, les malades avaient soin, sur la recommandation du docteur, de se toucher l'un l'autre, soit du coude, soit de l'épaule, soit des pieds, en sorte que le baquet sauveur envoyait simultanément à tous les corps sa chaleur et sa régénération puissantes.

Certes, c'était un curieux spectacle que celui de cette cérémonie médicale, et l'on ne s'étonnera pas qu'il excitât la curiosité parisienne à un si haut degré.

Vingt ou trente malades rangés autour de cette cuve; un valet muet comme les assistants et les enlaçant d'une corde comme Laocoon et ses fils, des replis de leurs serpents; puis cet homme lui-même se retirant d'un pas furtif, après avoir désigné aux malades les tringles de fer qui, s'emboîtant à certains trous de la cuve, devaient servir de conducteurs plus immédiatement locaux à l'action salutaire du fluide mesmérien.

Et d'abord, dès que la séance était ouverte, une certaine chaleur douce et pénétrante commençait à circuler dans le salon; elle amollissait les fibres un peu tendues des malades; elle montait, par degrés, du parquet au plafond et bientôt se chargeait de parfums délicats, sous la vapeur desquels se penchaient, alourdis, les cerveaux les plus rebelles.

Alors on voyait les malades s'abandonner à l'impression toute voluptueuse de cette atmosphère, lorsque soudain une musique suave et vibrante, exécutée par des instruments et des musiciens invisibles, se perdait comme une douce flamme au milieu de ces parfums et de cette chaleur.

Pure comme le cristal au bord duquel elle prenait naissance, cette musique frappait les nerfs avec une puissance irrésistible. On eût dit un de ces bruits mystérieux et inconnus de la nature qui étonnent et charment les animaux eux-mêmes, une plainte du vent dans les spirales sonores des rochers.

Bientôt, aux sons de l'harmonica se joignaient des voix harmonieuses, groupées comme une masse de fleurs dont bientôt les notes éparpillées comme des feuilles allaient sur la tête des assistants.

Sur tous les visages que la surprise avait animés d'abord, se peignait peu à peu la satisfaction matérielle, caressée par tous ses endroits sensibles. L'âme cédait; elle sortait de ce refuge où elle se cache quand les maux du corps l'assiègent, et se répandant libre et joyeuse dans toute l'organisation, elle domptait la matière et se transformait.

C'était le moment où chacun des malades avait pris dans ses doigts une tringle de fer assujettie au couvercle du baquet et dirigeait cette tringle sur sa poitrine, son cœur ou sa tête, siège plus spécial de la maladie.

Qu'on se figure alors la béatitude remplaçant sur tous les visages la souffrance et l'anxiété, qu'on se représente l'assoupissement égoïste de ces satisfactions qui absorbent, le silence, entrecoupé de soupirs, qui pèse sur toute cette assemblée, et l'on aura l'idée la plus exacte possible de la scène que nous venons d'esquisser à deux tiers de siècle du jour où elle avait lieu.

Maintenant, quelques mots plus particuliers sur les acteurs.

Et d'abord les acteurs se divisaient en deux classes:

Les uns, malades, peu soucieux de ce qu'on appelle le respect humain, limite fort vénérée des gens de condition médiocre, mais toujours franchie par les très grands ou les très petits; les uns, disons-nous, véritables acteurs, n'étaient venus dans ce salon que pour être guéris, et ils essayaient de tout leur cœur d'arriver à ce but.

Les autres, sceptiques ou simples curieux, ne souffrant d'aucune maladie, avaient pénétré dans la maison de Mesmer comme on entre dans un théâtre, soit qu'ils eussent voulu se rendre compte de l'effet éprouvé quand on entourait le baquet enchanté, soit que, simples spectateurs, ils eussent voulu simplement étudier ce nouveau système physique, et ne s'occupassent que de regarder les malades et même ceux qui partageaient la cure en se portant bien.

Parmi les premiers, fougueux adeptes de Mesmer, liés à sa doctrine par la reconnaissance peut-être, on distinguait une jeune femme d'une belle taille, d'une belle figure, d'une mise une peu extravagante, qui, soumise à l'action du fluide et s'appliquant à elle-même avec la tringle les plus fortes doses sur la tête et sur l'épigastre, commençait à rouler ses beaux yeux comme si tout languissait en elle, tandis que ses mains frissonnaient sous ces premières titillations nerveuses qui indiquent l'envahissement du fluide magnétique.

Lorsque sa tête se renversait en arrière sur le dossier du fauteuil, les assistants pouvaient regarder tout à leur aise ce front pâle, ces lèvres convulsives, et ce beau cou marbré peu à peu par le flux et le reflux plus rapide du sang.

Alors, parmi les assistants, dont beaucoup tenaient avec étonnement les yeux fixés sur cette jeune femme, deux ou trois têtes, s'inclinant l'une vers l'autre, se communiquaient une idée étrange sans doute qui redoublait l'attention réciproque de ces curieux.

Au nombre de ces curieux était Mme de La Motte, qui, sans crainte d'être reconnue, ou s'inquiétant peu de l'être, tenait à la main le masque de satin qu'elle avait posé sur son visage pour traverser la foule.

Au reste, par la façon dont elle s'était placée, elle échappait à peu près à tous les regards.

Elle se tenait près de la porte, adossée à un pilastre, voilée par une draperie, et de là elle voyait tout sans être vue.

Mais, parmi tout ce qu'elle voyait, la chose qui lui paraissait la plus digne d'attention était sans doute la figure de cette jeune femme électrisée par le fluide mesmérien.

En effet, cette figure l'avait tellement frappée, que depuis plusieurs minutes elle restait à sa place, fixée par une irrésistible avidité de voir et de savoir.

—Oh! murmurait-elle sans détacher les yeux de la belle malade, c'est à n'en pas douter la dame de charité qui est venue chez moi l'autre soir, et qui est la cause singulière de tout l'intérêt que m'a témoigné Mgr de Rohan.

Et, bien convaincue qu'elle ne se trompait pas, désireuse du hasard qui faisait pour elle ce que ses recherches n'avaient pu faire, elle s'approcha.

Mais en ce moment la jeune convulsionnaire ferma ses yeux, crispa sa bouche, et battit faiblement l'air avec ses deux mains.

Avec ses deux mains qui, il faut bien le dire, n'étaient pas tout à fait ces mains fines et effilées, ces mains d'une blancheur de cire que Mme de La Motte avait admirées chez elles quelques jours auparavant.

La contagion de la crise fut électrique chez la plupart des malades, le cerveau s'était saturé de bruits et de parfums. Toute l'irritation nerveuse était sollicitée. Bientôt, hommes et femmes, entraînés par l'exemple de leur jeune compagne, se mirent à pousser des soupirs, des murmures, des cris, et, remuant bras, jambes et têtes, entrèrent franchement et irrésistiblement dans cet accès auquel le maître avait donné le nom de crise.

En ce moment, un homme parut dans la salle, sans que nul l'y eût vu entrer, sans que personne pût dire comment il y était entré.

Sortait-il de la cuve comme Phoebus? Apollon des eaux, était-il la vapeur embaumée et harmonieuse de la salle qui se condensait? Toujours est-il qu'il se trouva là subitement, et que son habit lilas, doux et frais à l'œil, sa belle figure pâle, intelligente et sereine, ne démentirent pas le caractère un peu divin de cette apparition.

Il tenait à la main une longue baguette, appuyée ou plutôt trempée pour ainsi dire au fameux baquet.

Il fit un signe: les portes s'ouvrirent, vingt robustes valets accoururent, et, saisissant avec une rapide adresse chacun des malades, qui commençaient à perdre l'équilibre sur leurs fauteuils, ils les transportèrent en moins d'une minute dans la salle voisine.

Au moment où s'accomplissait cette opération, devenue intéressante par le paroxysme de béatitude furieuse auquel s'abandonnait la jeune convulsionnaire, Mme de La Motte, qui s'était avancée avec les curieux jusqu'à cette nouvelle salle destinée aux malades, entendit un homme s'écrier:

—Mais c'est elle, c'est bien elle!

Mme de La Motte se préparait à demander à cet homme:

—Qui, elle?

Tout à coup, deux dames entrèrent au fond de la première salle, appuyées l'une sur l'autre et suivies, à une certaine distance, d'un homme qui avait tout l'extérieur d'un valet de confiance, bien qu'il fût déguisé sous un habit bourgeois.

La tournure de ces deux femmes, de l'une d'elles surtout, frappa si bien la comtesse, qu'elle fit un pas vers elles.

En ce moment un grand cri, parti de la salle et échappé aux lèvres de la convulsionnaire, entraîna tout le monde de son côté.

Aussitôt l'homme qui avait déjà dit: «C'est elle!» et qui se trouvait près de Mme de La Motte, s'écria d'une voix sourde et mystérieuse:

—Mais, messieurs, regardez donc, c'est la reine.

À ce mot, Jeanne tressaillit.

—La reine! s'écrièrent à la fois plusieurs voix effrayées et surprises.

—La reine chez Mesmer!

—La reine dans une crise! répétèrent d'autres voix.

—Oh! disait l'un, c'est impossible.

—Regardez, répondit l'inconnu avec tranquillité; connaissez-vous la reine, oui ou non?

—En effet, murmurèrent la plupart des assistants, la ressemblance est incroyable.

Mme de La Motte avait un masque comme toutes les femmes qui, en sortant de chez Mesmer, devaient se rendre au bal de l'Opéra. Elle pouvait donc questionner sans risque.

—Monsieur, demanda-t-elle à l'homme aux exclamations, lequel était un corps volumineux, un visage plein et coloré avec des yeux étincelants et singulièrement observateurs, ne dites-vous pas que la reine est ici?

—Oh! madame, c'est à n'en pas douter, répondit celui-ci.

—Et où cela?

—Mais cette jeune femme que vous apercevez là-bas, sur des coussins violets, dans une crise si ardente qu'elle ne peut modérer ses transports, c'est la reine.

—Mais sur quoi fondez-vous votre idée, monsieur, que la reine est cette femme?

—Mais tout simplement sur ceci, madame, que cette femme est la reine, répliqua imperturbablement le personnage accusateur.

Et il quitta son interlocutrice pour aller appuyer et propager la nouvelle dans les groupes.

Jeanne se détourna du spectacle presque révoltant que donnait l'épileptique. Mais à peine eut-elle fait quelques pas vers la porte, qu'elle se trouva presque face à face avec les deux dames qui, en attendant qu'elles passassent aux convulsionnaires, regardaient, non sans un vif intérêt, le baquet, les tringles et le couvercle.

À peine Jeanne eût-elle vu le visage de la plus âgée des deux dames, qu'elle poussa un cri à son tour.

—Qu'y a-t-il? demanda celle-ci.

Jeanne arracha vivement son masque.

—Me reconnaissez-vous? dit-elle.

La dame fit et presque aussitôt réprima un mouvement.

—Non, madame, fit-elle avec un certain trouble.

—Eh bien! moi, je vous reconnais, et je vais vous en donner une preuve.

Les deux dames, à cette interpellation, se serrèrent l'une contre l'autre avec effroi.

Jeanne tira de sa poche la boîte au portrait.

—Vous avez oublié cela chez moi, dit-elle.

—Mais quand cela serait, madame, demanda l'aînée, pourquoi tant d'émotion?

—Je suis émue du danger que court ici Votre Majesté.

—Expliquez-vous.

—Oh! pas avant que vous ayez mis ce masque, madame.

Et elle tendit son loup à la reine, qui hésitait, se croyant suffisamment cachée sous sa coiffe.

—De grâce! pas un instant à perdre, continua Jeanne.

—Faites, faites, madame, dit tout bas la seconde femme à la reine.

La reine mit machinalement le masque sur son visage.

—Et maintenant, venez, venez, dit Jeanne.

Et elle entraîna les deux femmes si vivement, qu'elles ne s'arrêtèrent qu'à la porte de la rue, où elles se trouvèrent au bout de quelques secondes.

—Mais enfin, dit la reine en respirant.

—Votre Majesté n'a été vue de personne?

—Je ne crois pas.

—Tant mieux.

—Mais enfin, m'expliquerez-vous...

—Que, pour le moment, Votre Majesté en croie sa fidèle servante quand celle-ci vient de lui dire qu'elle court le plus grand danger.

—Encore, ce danger, quel est-il?

—J'aurai l'honneur de tout dire à Sa Majesté, si elle daigne un jour m'accorder une heure d'audience. Mais la chose est longue; Sa Majesté peut être connue, remarquée.

Et comme elle voyait que la reine manifestait quelque impatience:

—Oh! madame, dit-elle à la princesse de Lamballe, joignez-vous à moi, je vous en supplie, pour obtenir que Sa Majesté parte, et parte à l'instant même.

La princesse fit un geste suppliant.

—Allons, dit la reine, puisque vous le voulez.

Puis, se retournant vers Mme de La Motte.

—Vous m'avez demandé une audience? dit-elle.

—J'aspire à l'honneur de donner à Votre Majesté l'explication de ma conduite.

—Eh bien! rapportez-moi cette boîte et demandez le concierge Laurent; il sera prévenu.

Et, se retournant vers la rue:

—Kommen Sie da,Weber[4]! cria-t-elle en allemand.

Un carrosse s'approcha avec rapidité; les deux princesses s'y élancèrent.

Mme de La Motte resta sur la porte jusqu'à ce qu'elle l'eût perdu de vue.

—Oh! dit-elle tout bas, j'ai bien fait de faire ce que j'ai fait; mais pour la suite... réfléchissons.


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