—J'en doute.
—Vide pedes, vide manus[6]! a dit Jésus à saint Thomas. Je vous dirai, à vous, monsieur de Taverney: voyez l'armoire, et palpez les brochures.
Et, en disant ces mots, il ouvrit un meuble de chêne admirablement sculpté; et, dans le casier principal, il montra au chevalier pâlissant les mille exemplaires de la brochure encore imprégnés de cette odeur moisie du papier humide.
Philippe s'approcha du comte. Celui-ci ne bougea point, quoique l'attitude du chevalier fût des plus menaçantes.
—Monsieur, dit Philippe, vous me paraissez être un homme courageux; je vous somme de me rendre raison l'épée à la main.
—Raison de quoi? demanda Cagliostro.
—De l'insulte faite à la reine, insulte dont vous vous rendez complice en détenant ne fût-ce qu'un exemplaire de cette feuille.
—Monsieur, dit Cagliostro sans changer de posture, vous êtes, en vérité, dans une erreur qui me fait peine. J'aime les nouveautés, les bruits scandaleux, les choses éphémères. Je collectionne, afin de me souvenir plus tard de mille choses que j'oublierais sans cette précaution. J'ai acheté cette gazette; en quoi voyez-vous que j'aie insulté quelqu'un en l'achetant?
—Vous m'avez insulté, moi!
—Vous?
—Oui, moi! moi, monsieur! comprenez-vous?
—Non, je ne comprends pas, sur l'honneur.
—Mais, comment mettez-vous, je vous le demande, une pareille insistance à acheter une si hideuse brochure?
—Je vous l'ai dit, la manie des collections.
—Quand on est homme d'honneur, monsieur, on ne collectionne pas des infamies.
—Vous m'excuserez, monsieur; mais je ne suis pas de votre avis sur la qualification de cette brochure: c'est un pamphlet peut-être, mais ce n'est pas une infamie.
—Vous avouerez, au moins, que c'est un mensonge?
—Vous vous trompez encore, monsieur, car Sa Majesté la reine a été au baquet de Mesmer.
—C'est faux, monsieur.
—Vous voulez dire que j'en ai menti?
—Je ne veux pas le dire, je le dis.
—Eh bien! puisqu'il en est ainsi, je vous répondrai par un seul mot: je l'ai vue.
—Vous l'avez vue?
—Comme je vous vois, monsieur.
Philippe regarda son interlocuteur en face. Il voulut lutter avec son regard si franc, si noble, si beau, contre le regard lumineux de Cagliostro; mais cette lutte finit par le fatiguer, il détourna la vue en s'écriant:
—Eh bien! je n'en persiste pas moins à dire que vous mentez.
Cagliostro haussa les épaules, comme il eût fait à l'insulte d'un fou.
—Ne m'entendez-vous pas? dit sourdement Philippe.
—Au contraire, monsieur, je n'ai pas perdu une parole de ce que vous dites.
—Eh bien! ne savez-vous pas ce que vaut un démenti?
—Si, monsieur, répondit Cagliostro; il y a même un proverbe en France qui dit qu'un démenti vaut un soufflet.
—Eh bien! je m'étonne d'une chose.
—De laquelle?
—C'est de n'avoir pas encore vu votre main se lever sur mon visage, puisque vous êtes gentilhomme, puisque vous connaissez le proverbe français.
—Avant de me faire gentilhomme et de m'apprendre le proverbe français, Dieu m'a fait homme et m'a dit d'aimer mon semblable.
—Ainsi, monsieur, vous me refusez satisfaction l'épée à la main?
—Je ne paie que ce que je dois.
—Alors, vous me donnerez satisfaction d'une autre manière!
—Comment cela?
—Je ne vous traiterai pas plus mal qu'un homme de noblesse n'en doit traiter un autre; seulement, j'exigerai que vous brûliez en ma présence tous les exemplaires qui sont dans l'armoire.
—Et moi, je vous refuserai.
—Réfléchissez.
—C'est réfléchi.
—Vous allez m'exposer à prendre avec vous le parti que j'ai pris avec le gazetier.
—Ah! des coups de canne, dit Cagliostro en riant et sans remuer plus que n'eût fait une statue.
—Ni plus ni moins, monsieur; oh! vous n'appellerez pas vos gens.
—Moi? allons donc; et pourquoi appellerais-je mes gens? Cela ne les regarde pas; je ferai bien mes affaires moi-même. Je suis plus fort que vous. Vous doutez? Je vous le jure. Ainsi, réfléchissez à votre tour. Vous allez vous approcher de moi avec votre canne? Je vous prendrai par le cou et par l'échine, et je vous jetterai à dix pas de moi, et cela, entendez-vous bien, autant de fois que vous essaierez de revenir sur moi.
—Jeu de lord anglais, c'est-à-dire jeu de crocheteur. Eh bien! soit, monsieur l'Hercule, j'accepte.
Et Philippe, ivre de fureur, se jeta sur Cagliostro, qui tout à coup raidit ses bras comme deux crampons d'acier, saisit le chevalier à la gorge et à la ceinture, et le lança tout étourdi sur une pile de coussins épais qui garnissait un sofa dans l'angle du salon.
Puis, après ce tour de force prodigieux, il se remit devant la cheminée, dans la même posture, et comme si rien ne s'était passé.
Philippe s'était relevé, pâle et écumant, mais la réaction d'un froid raisonnement vint soudain lui rendre ses facultés morales.
Il se redressa, ajusta son habit et ses manchettes, puis d'une voix sinistre:
—Vous êtes en effet fort comme quatre hommes, monsieur, dit le chevalier; mais vous avez la logique moins nerveuse que le poignet. En me traitant comme vous venez de le faire, vous avez oublié que vaincu, humilié, à jamais votre ennemi, je venais d'acquérir le droit de vous dire: «L'épée à la main, comte, ou je vous tue.»
Cagliostro ne bougea point.
—L'épée à la main, vous dis-je, ou vous êtes mort, continua Philippe.
—Vous n'êtes pas encore assez près de moi, monsieur, pour que je vous traite comme la première fois, répliqua le comte, et je ne m'exposerai pas à être blessé par vous, tué même, comme ce pauvre Gilbert.
—Gilbert? s'écria Philippe chancelant, quel nom avez-vous prononcé là?...
—Heureusement que vous n'avez pas un fusil, cette fois, mais une épée.
—Monsieur, s'écria Philippe, vous avez prononcé un nom...
—Oui, n'est-ce pas? qui a éveillé un terrible écho dans vos souvenirs.
—Monsieur!
—Un nom que vous croyiez n'entendre jamais; car vous étiez seul avec le pauvre enfant dans cette grotte des Açores, n'est-ce pas, quand vous l'avez assassiné?
—Oh! reprit Philippe, défendez-vous! défendez-vous!
—Si vous saviez, dit Cagliostro en regardant Philippe, si vous saviez comme il serait facile de vous faire tomber l'épée des mains.
—Avec votre épée?
—Oui, d'abord avec mon épée, si je voulais.
—Mais voyons... voyons donc!...
—Oh! je ne m'y hasarderai pas; j'ai un moyen plus sûr.
—L'épée à la main! pour la dernière fois, ou vous êtes mort, s'écria Philippe en bondissant vers le comte.
—Mais celui-ci, menacé cette fois par la pointe de l'épée distante de trois pouces à peine de sa poitrine, prit dans sa poche un petit flacon qu'il déboucha, et en jeta le contenu au visage de Philippe.
À peine la liqueur eut-elle touché le chevalier, que celui-ci chancela, laissa échapper son épée, tourna sur lui-même et, tombant sur les genoux, comme si ses jambes eussent perdu la force de le soutenir, pendant quelques secondes perdit absolument l'usage de ses sens.
Cagliostro l'empêcha de tomber à terre tout à fait, le soutint, lui remit son épée au fourreau, l'assit sur un fauteuil, attendit que sa raison fût parfaitement revenue, et alors:
—Ce n'est plus à votre âge, chevalier, qu'on fait des folies, dit-il; cessez donc d'être fou comme un enfant, et écoutez-moi.
Philippe se secoua, se raidit, chassa la terreur qui envahissait son cerveau, et murmura:
—Oh! monsieur, monsieur; est-ce donc là ce que vous appelez des armes de gentilhomme?
Cagliostro haussa les épaules.
—Vous répétez toujours la même phrase, dit-il. Quand nous autres, gens de noblesse, nous avons ouvert largement notre bouche pour laisser passer le mot: gentilhomme, tout est dit. Qu'appelez-vous une arme de gentilhomme, voyons? Est-ce votre épée, qui vous a si mal servi contre moi? Est-ce votre fusil, qui vous a si bien servi contre Gilbert? Qui fait les hommes supérieurs, chevalier? Croyez-vous que ce soit ce mot sonore: gentilhomme? Non. C'est la raison d'abord, la force ensuite, la science enfin. Eh bien! j'ai usé de tout cela vis-à-vis de vous; avec ma raison, j'ai bravé vos injures, croyant vous amener à m'écouter; avec ma force, j'ai bravé votre force; avec ma science, j'ai éteint à la fois vos forces physiques et morales; il me reste maintenant à vous prouver que vous avez commis deux fautes en venant ici la menace à la bouche. Voulez-vous me faire l'honneur de m'écouter?
—Vous m'avez anéanti, dit Philippe, je ne puis faire un mouvement; vous vous êtes rendu maître de mes muscles, de ma pensée, et puis vous venez me demander de vous écouter quand je ne puis faire autrement?
Alors Cagliostro prit un petit flacon d'or que tenait sur la cheminée un Esculape de bronze.
—Respirez ce flacon, chevalier, dit-il avec une douceur pleine de noblesse.
Philippe obéit; les vapeurs qui obscurcissaient son cerveau se dissipèrent, et il lui semblait que le soleil, descendant dans les parois de son crâne, en illuminait toutes les idées.
—Oh! je renais! dit-il.
—Et vous vous sentez bien, c'est-à-dire libre et fort?
—Oui.
—Avec la mémoire du passé?
—Oh! oui.
—Et comme j'ai affaire à un homme de cœur, qui a de l'esprit, cette mémoire qui vous revient me donne tout avantage dans ce qui s'est passé entre nous.
—Non, dit Philippe, car j'agissais en vertu d'un principe sacré.
—Que faisiez-vous donc?
—Je défendais la monarchie.
—Vous, vous défendiez la monarchie?
—Oui, moi.
—Vous, un homme qui est allé en Amérique défendre la république! Eh! mon Dieu! soyez donc franc, ou ce n'est pas la république que vous défendiez là bas, ou ce n'est pas la monarchie que vous défendez ici.
Philippe baissa les yeux; un immense sanglot faillit lui briser le cœur.
—Aimez, continua Cagliostro, aimez ceux qui vous dédaignent; aimez ceux qui vous oublient; aimez ceux qui vous trompent: c'est le propre des grandes âmes d'être trahies dans leurs grandes affections; c'est la loi de Jésus de rendre le bien pour le mal. Vous êtes chrétien, monsieur de Taverney?
—Monsieur! s'écria Philippe effrayé de voir Cagliostro lire ainsi dans le présent et dans le passé, pas un mot de plus; car si je ne défendais pas la royauté, je défendais la reine, c'est-à-dire une femme respectable, innocente; respectable encore quand elle ne le serait plus, car c'est une loi divine que de défendre les faibles.
—Les faibles! une reine, vous appelez cela un être faible? Celle devant qui vingt-huit millions d'être vivants et pensants plient le genou et la tête, allons donc!
—Monsieur, on la calomnie.
—Qu'en savez-vous?
—Je veux le croire.
—Vous pensez que c'est votre droit?
—Sans doute.
—Eh bien! mon droit, à moi, est de croire le contraire.
—Vous agissez comme un mauvais génie.
—Qui vous l'a dit? s'écria Cagliostro, dont l'œil étincela tout à coup et inonda Philippe de sueur. D'où vous vient cette témérité de penser que vous avez raison, que moi j'ai tort? D'où vous vient cette audace de préférer votre principe au mien? Vous défendez la royauté, vous; eh bien! si je défendais l'humanité, moi? Vous dites: «Rendez à César ce qui appartient à César»; je vous dis: «Rendez à Dieu ce qui appartient à Dieu.» Républicain de l'Amérique! chevalier de l'ordre de Cincinnatus! je vous rappelle à l'amour des hommes, à l'amour de l'égalité. Vous marchez sur les peuples pour baiser les mains des reines, vous; moi, je foule aux pieds les reines pour élever les peuples d'un degré. Je ne vous trouble pas dans vos adorations, ne me troublez pas dans mon travail. Je vous laisse le grand jour, le soleil des cieux et le soleil des cours; laissez-moi l'ombre et la solitude. Vous comprenez la force de mon langage, n'est-ce pas, comme vous avez compris tout à l'heure la force de mon individualité? Vous me disiez: «Meurs, toi qui as offensé l'objet de mon culte»; je vous dis, moi: «Vis, toi qui combats mes adorations»; et si je vous dis cela, c'est que je me sens tellement fort avec mon principe, que ni vous, ni les vôtres, quelques efforts que vous fassiez, ne retarderez ma marche un seul instant.
—Monsieur, vous m'épouvantez, dit Philippe. Le premier peut-être dans ce pays j'entrevois, grâce à vous, le fond d'un abîme où court la royauté.
—Soyez prudent, alors, si vous avez vu le précipice.
—Vous qui me dites cela, répliqua Philippe, ému du ton paternel avec lequel Cagliostro lui avait parlé; vous qui me révélez des secrets si terribles; vous manquez encore de générosité, car vous savez bien que je me jetterai dans le gouffre avant d'y voir tomber ceux que je défends.
—Eh bien! donc, je vous aurai prévenu, et, comme le préfet de Tibère, je me laverai les mains, monsieur de Taverney.
—Eh bien! moi, moi! s'écria Philippe en courant à Cagliostro avec une ardeur fébrile, moi qui ne suis qu'un homme faible et inférieur à vous, j'userai envers vous des armes du faible, je vous aborderai l'œil humide, la voix tremblante, les mains jointes; je vous supplierai de m'accorder pour cette fois, du moins, la grâce de ceux que vous poursuivez. Je vous demanderai pour moi, pour moi, entendez-vous, pour moi qui ne puis, je ne sais pourquoi, m'habituer à voir en vous un ennemi, je vous attendrirai, je vous convaincrai, j'obtiendrai enfin que vous ne laissiez pas derrière moi le remords d'avoir vu la perte de cette pauvre reine et de ne l'avoir pas conjurée. Enfin, monsieur, j'obtiendrai, n'est-ce pas, que vous détruisiez ce pamphlet qui fera pleurer une femme; je l'obtiendrai de vous, ou, sur mon honneur, sur cet amour fatal que vous connaissez si bien, avec cette épée impuissante contre vous, je me percerai le cœur à vos pieds.
—Ah! murmura Cagliostro en regardant Philippe avec des yeux pleins d'une éloquente douleur; ah! que ne sont-ils tous comme vous êtes, je serais à eux, et ils ne périraient pas!
—Monsieur, monsieur, je vous en prie, répondez à ma demande, supplia Philippe.
—Comptez, dit Cagliostro après un silence, comptez si les mille exemplaires sont bien là, et brûlez-les vous-même jusqu'au dernier.
Philippe sentit que son cœur montait à ses lèvres; il courut à l'armoire, en tira les brochures, les jeta au feu et serrant avec effusion la main de Cagliostro:
—Adieu, adieu, monsieur, dit-il, cent fois merci de ce que vous avez fait pour moi.
Et il partit.
—Je devais au frère, dit Cagliostro en le voyant s'éloigner, cette compensation pour ce qu'a enduré la sœur.
Puis, haussant la voix:
—Mes chevaux!
Pendant que ces choses se passaient rue Neuve-Saint-Gilles, M. de Taverney le père se promenait dans son jardin, suivi de deux laquais qui roulaient un fauteuil.
Il y avait à Versailles, il y a peut-être encore aujourd'hui, de ces vieux hôtels avec des jardins français qui, par une imitation servile des goûts et des idées du maître, rappelaient en petit le Versailles de Le Nôtre et de Mansard.
Plusieurs courtisans, M. de la Feuillade en dut être le modèle, s'étaient fait construire en raccourci une orangerie souterraine, une pièce d'eau des Suisses et des bains d'Apollon.
Il y avait aussi la cour d'honneur et les Trianons, le tout sur une échelle au cinq centième: chaque bassin était représenté par un seau d'eau.
M. de Taverney en avait fait autant depuis que Sa Majesté Louis XV avait adopté les Trianons. La maison de Versailles avait eu ses Trianons, ses vergers et ses parterres. Depuis que Sa Majesté Louis XVI avait eu ses ateliers de serrurerie et ses tours, Monsieur de Taverney avait sa forge et ses copeaux. Depuis que Marie-Antoinette avait dessiné des jardins anglais, des rivières artificielles, des prairies et des châlets, M. de Taverney avait fait dans un coin de son jardin un petit Trianon pour des poupées et une rivière pour des canetons.
Cependant, au moment où nous le prenons, il humait le soleil dans la seule allée du grand siècle qui lui restât: allée de tilleuls aux longs filets rouges comme du fil de fer sortant du feu. Il marchait à petits pas, les mains dans son manchon, et toutes les cinq minutes le fauteuil roulé par les valets s'approchait pour lui offrir le repos après l'exercice.
Il savourait ce repos et clignotait au grand soleil, lorsque de la maison un portier accourut en criant:
—Monsieur le chevalier!
—Mon fils! dit le vieillard avec une joie orgueilleuse.
Puis, se retournant et apercevant Philippe qui suivait le portier:
—Mon cher chevalier, dit-il.
Et, du geste, il congédia le laquais.
—Viens, Philippe, viens, continua le baron, tu arrives à propos, j'ai l'esprit plein de joyeuses idées. Eh! quelle mine tu fais... Tu boudes.
—Moi, monsieur, non.
—Tu sais déjà le résultat de l'affaire.
—De quelle affaire?
Le vieillard se retourna, comme pour voir si on l'écoutait.
—Vous pouvez parler, monsieur, nul n'écoute, dit le chevalier.
—Je te parle de l'affaire du bal.
—Je comprends encore moins.
—Du bal de l'Opéra.
Philippe rougit, le malin vieillard s'en aperçut.
—Imprudent, dit-il, tu fais comme les mauvais marins; dès qu'ils ont le vent favorable, ils enflent toutes les voiles. Allons, assieds-toi là, sur ce banc, et écoute ma morale, j'ai du bon.
—Monsieur, enfin...
—Enfin, il y a que tu abuses, que tu tranches, et que toi, si timide autrefois, si délicat, si réservé, eh bien! à présent, tu la compromets.
Philippe se leva.
—De qui voulez-vous parler, monsieur?
—D'elle pardieu! d'elle.
—Qui, elle?
—Ah! tu crois que j'ignore ton escapade, votre escapade à tous deux au bal de l'Opéra: c'est joli!
—Monsieur, je vous proteste...
—Allons, ne te fâche pas; ce que je t'en dis, c'est pour ton bien; tu n'as aucune précaution, tu seras pris, que diable! On t'a vu avec elle au bal, on te verra une autre fois autre part.
—On m'a vu?
—Pardieu! avais-tu, oui ou non, un domino bleu?
Taverney allait s'écrier qu'il n'avait pas de domino bleu, et que l'on se trompait, qu'il n'avait point été au bal, qu'il ne savait pas de quel bal son père lui voulait parler; mais il répugne à certains cœurs de se défendre en des circonstances délicates; ceux-là seuls se défendent énergiquement qui savent qu'on les aime, et qu'en se défendant ils rendent service à l'ami qui les accusait.
«Mais à quoi bon, pensa Philippe, donner des explications à mon père? D'ailleurs je veux tout savoir.»
Il baissa la tête comme un coupable qui avoue.
—Tu vois bien, reprit le vieillard triomphant, tu as été reconnu, j'en étais sûr. En effet, M. de Richelieu, qui t'aime beaucoup, et qui était à ce bal malgré ses quatre-vingt-quatre ans, M. de Richelieu a cherché qui pouvait être le domino bleu à qui la reine donnait le bras, et il n'a trouvé que toi à soupçonner; car il a vu tous les autres, et tu sais s'il s'y connaît, M. le maréchal.
—Que l'on m'ait soupçonné, dit froidement Philippe, je le conçois; mais qu'on ait reconnu la reine, voilà qui est plus extraordinaire.
—Avec cela que c'était difficile de la reconnaître, puisqu'elle s'est démasquée. Oh! cela, vois-tu, dépasse toute imagination. Une audace pareille! Il faut que cette femme-là soit folle de toi.
Philippe rougit. Aller plus loin, en soutenant la conversation, lui était devenu impossible.
—Si ce n'est pas de l'audace, continua Taverney, ce ne peut être que du hasard très fâcheux. Prends-y garde, chevalier, il y a des jaloux, et des jaloux à craindre. C'est un poste envié que celui de favori d'une reine, quand la reine est le vrai roi.
Et Taverney le père huma longuement une prise de tabac.
—Tu me pardonneras ma morale, n'est-ce pas, chevalier? Pardonne-la-moi, mon cher Je t'ai de la reconnaissance, et je voudrais empêcher que le souffle du hasard, puisque hasard il y a, ne vînt démolir l'échafaudage que tu as si habilement élevé.
Philippe se leva en sueur, les poings crispés. Il s'apprêtait à partir pour rompre le discours, avec la joie que l'on met à rompre les vertèbres d'un serpent; mais un sentiment l'arrêta, un sentiment de curiosité douloureuse, un de ces désirs furieux de savoir le mal, aiguillon impitoyable qui laboure les cœurs pleins d'amour.
—Je te disais donc qu'on nous porte envie, reprit le vieillard; c'est tout simple. Cependant, nous n'avons pas atteint le faîte où tu nous fais monter. À toi la gloire d'avoir fait jaillir le nom des Taverney au-dessus de leur humble source. Seulement, sois prudent, sinon nous n'arriverons pas, et tes desseins avorteront en route. Ce serait dommage, en vérité, nous allons bien.
Philippe se retourna pour cacher le dégoût profond, le mépris sanglant qui donnaient à ses traits, en ce moment, une expression dont le vieillard se fût étonné, effrayé peut-être.
—Dans quelque temps, tu demanderas une grande charge, dit le vieillard qui s'animait. Tu me feras donner une lieutenance de roi quelque part, pas trop loin de Paris; tu feras ensuite ériger en pairie Taverney-Maison-Rouge; tu me feras comprendre dans la première promotion de l'ordre. Tu pourras être duc, pair, et lieutenant-général. Dans deux ans, je vivrai encore; tu me feras donner...
—Assez! assez! gronda Philippe.
—Oh! si tu te tiens pour satisfait, je ne le suis pas. Tu as toute une vie, toi; moi, j'ai à peine quelques mois. Il faut que ces mois me paient le passé triste et médiocre. Du reste, je n'ai pas à me plaindre. Dieu m'avait donné deux enfants. C'est beaucoup pour un homme sans fortune; mais si ma fille est restée inutile à notre maison, toi tu répares. Tu es l'architecte du temple. Je vois en toi le grand Taverney, le héros. Tu m'inspires du respect, et c'est quelque chose, vois-tu. Il est vrai que ta conduite avec la cour est admirable. Oh! je n'ai rien vu encore de plus adroit.
—Quoi donc? fit le jeune homme inquiet de se voir approuvé par ce serpent.
—Ta ligne de conduite est superbe. Tu ne montres pas de jalousie. Tu laisses le champ libre à tout le monde en apparence, et tu te maintiens en réalité. C'est fort, mais c'est de l'observation.
—Je ne comprends pas, dit Philippe de plus en plus piqué.
—Pas de modestie, vois-tu, c'est mot pour mot la conduite de M. Potemkine, qui a étonné tout le monde par sa fortune. Il a vu que Catherine aimait la vanité dans ses amours; que si on la laissait libre, elle voltigerait de fleur en fleur, revenant à la plus féconde et à la plus belle; que si on la poursuivait, elle s'envolerait hors de toute portée. Il a pris son parti. C'est lui qui a rendu plus agréables à l'impératrice les favoris nouveaux qu'elle distinguait; c'est lui qui, en les faisant valoir par un côté, réservait habilement leur côté vulnérable; c'est lui qui fatiguait la souveraine avec les caprices de passage, au lieu de la blaser sur ses propres agréments à lui Potemkine. En préparant le règne éphémère de ces favoris qu'on nomma ironiquement les Douze Césars, Potemkine rendait son règne à lui éternel, indestructible.
—Mais voilà des infamies incompréhensibles, murmurait le pauvre Philippe, en regardant son père avec stupéfaction.
Le vieillard continua imperturbablement.
—Selon le système de Potemkine, tu aurais pourtant un léger tort. Il n'abandonnait pas trop la surveillance, et toi tu te relâches. Je sais bien que la politique française n'est pas la politique russe.
À ces mots prononcés avec une affectation de finesse qui eût détraqué les plus rudes têtes diplomatiques, Philippe, qui crut son père en délire, ne répondit que par un haussement d'épaules peu respectueux.
—Oui, oui, interrompit le vieillard, tu crois que je ne t'ai pas deviné? Tu vas voir.
—Voyons, monsieur.
Taverney se croisa les bras.
—Me diras-tu, fit-il, que tu n'élèves pas ton successeur à la brochette?
—Mon successeur? dit Philippe en pâlissant.
—Me diras-tu que tu ne sais pas tout ce qu'il y a de fixité dans les idées amoureuses de la reine, alors qu'elle est possédée, et que, dans la prévision d'un changement de sa part, tu ne veux pas être complètement sacrifié, évincé, ce qui arrive toujours avec la reine, car elle ne peut aimer le présent et souffrir le passé?
—Vous parlez hébreu, monsieur le baron.
Le vieillard se mit à rire encore de ce rire strident et funèbre qui faisait tressaillir Philippe comme l'appel d'un mauvais génie.
—Tu me feras accroire que ta tactique n'est pas de ménager M. de Charny.
—Charny?
—Oui, ton futur successeur. L'homme qui peut, quand il régnera, te faire exiler, comme tu peux faire exiler MM. de Coigny, de Vaudreuil et autres.
Le sang monta violemment aux tempes de Philippe.
—Assez, cria-t-il encore une fois; assez, monsieur; je me fais honte, en vérité, d'avoir écouté si longtemps! Celui qui dit que la reine de France est une Messaline, celui-là, monsieur, est un criminel calomniateur.
—Bien! très bien! s'écria le vieillard, tu as raison, c'est ton rôle; mais je t'assure que personne ne peut nous entendre.
—Oh!
—Et quant à Charny, tu vois que je t'ai pénétré. Tout habile qu'est ton plan, deviner, vois-tu, c'est dans le sang des Taverney. Continue, Philippe, continue. Flatte, adoucis, console le Charny, aide-le à passer doucement et sans aigreur de l'état d'herbe à l'état de fleur, et sois assuré que c'est un gentilhomme qui, plus tard, dans sa faveur, te revaudra ce que tu auras fait pour lui.
Et, après ces mots, M. de Taverney, tout fier de son exhibition de perspicacité, fit un petit bond capricieux qui rappelait le jeune homme, et le jeune homme insolent de prospérité.
Philippe le saisit par la manche et l'arrêta furieux.
—C'est comme cela, dit-il; eh bien! monsieur, votre logique est admirable.
—J'ai deviné, n'est-ce pas, et tu m'en veux? Bah! tu me pardonneras en faveur de l'attention. J'aime Charny, d'ailleurs, et suis bien aise que tu en agisses de la sorte avec lui.
—Votre M. de Charny, à cette heure, est si bien mon favori, mon mignon, mon oiseau élevé à la brochette, qu'en effet je lui ai passé tout à l'heure un pied de cette lame à travers les côtes.
Et Philippe montra son épée à son père.
—Hein! fit Taverney effarouché à la vue de ces yeux flamboyants, à la nouvelle de cette belliqueuse sortie; ne dis-tu pas que tu t'es battu avec M. de Charny?
—Et que je l'ai embroché! Oui.
—Grand Dieu!
—Voilà ma façon de soigner, d'adoucir et de ménager mes successeurs, ajouta Philippe; maintenant que vous la connaissez, appliquez votre théorie à ma pratique.
Et il fit un mouvement désespéré pour s'enfuir.
Le vieillard se cramponna à son bras.
—Philippe! Philippe! dis-moi que tu plaisantais.
—Appelez cela une plaisanterie si vous voulez, mais c'est fait.
Le vieillard leva les yeux au ciel, marmotta quelques mots sans suite, et, quittant son fils, courut jusqu'à son antichambre.
—Vite! vite! cria-t-il, un homme à cheval, qu'on coure s'informer de M. de Charny qui a été blessé; qu'on prenne de ses nouvelles, et qu'on n'oublie pas de lui dire qu'on vient de ma part! Ce traître Philippe, fit-il en rentrant, n'est-il pas le frère de sa sœur! Et moi qui le croyais corrigé! Oh! il n'y avait qu'une tête dans ma famille... la mienne.
Tandis que tous ces événements se passaient à Paris et à Versailles, le roi, tranquille comme à son ordinaire, depuis qu'il savait ses flottes victorieuses et l'hiver vaincu, se proposait dans son cabinet, au milieu des cartes et des mappemondes, des petits plans mécaniques, et songeait à tracer de nouveaux sillons sur les mers aux vaisseaux de La Pérouse.
Un coup légèrement frappé à la porte le tira de ses rêveries tout échauffées par un bon goûter qu'il venait de prendre.
En ce moment, une voix se fit entendre.
—Puis-je pénétrer, mon frère, dit-elle.
«M. le comte de Provence, le malvenu!» grommela le roi en poussant un livre d'astronomie ouvert aux plus grandes figures.
—Entrez, dit-il.
Un personnage gros, court et rouge, à l'œil vif, entra d'un pas trop respectueux pour un frère, trop familier pour un sujet.
—Vous ne m'attendiez pas, mon frère? dit-il.
—Non, ma foi!
—Je vous dérange?
—Non; mais auriez-vous quelque chose à me dire d'intéressant?
—Un bruit si drôle, si grotesque...
—Ah! ah! une médisance.
—Ma foi! oui, mon frère.
—Qui vous a diverti?
—Oh! à cause de l'étrangeté.
—Quelque méchanceté contre moi.
—Dieu m'est témoin que je ne rirais pas, s'il en était ainsi.
—C'est contre la reine, alors.
—Sire, figurez-vous qu'on m'a dit sérieusement, mais là, très sérieusement... je vous le donne en cent, je vous le donne en mille...
—Mon frère, depuis que mon précepteur m'a fait admirer cette précaution oratoire, comme modèle du genre, dans Mme de Sévigné, je ne l'admire plus... Au fait.
—Eh bien! mon frère, dit le comte de Provence un peu refroidi par cet accueil brutal, on dit que la reine a découché l'autre jour. Ah! ah! ah!
Et il s'efforça de rire.
—Ce serait bien triste si cela était vrai, dit le roi avec gravité.
—Mais cela n'est pas vrai, n'est-ce pas, mon frère?
—Non.
—Il n'est pas vrai, non plus, que l'on ait vu la reine attendre à la porte des Réservoirs?
—Non.
—Le jour, vous savez, où vous ordonnâtes de fermer la porte à onze heures?
—Je ne sais pas.
—Eh bien! figurez-vous, mon frère, que le bruit prétend...
—Qu'est-ce que cela, le bruit? Où est-ce? Qui est-ce?
—Voilà un trait profond, mon frère, très profond. En effet, qui est le bruit? Eh bien! cet être insaisissable, incompréhensible, qu'on appelle le bruit, prétend qu'on avait vu la reine avec M. le comte d'Artois, bras dessus bras dessous, à minuit et demi, ce jour-là.
—Où?
—Allant à une maison que M. d'Artois possède, là, derrière les écuries. Est ce que Votre Majesté n'a pas ouï parler de cette énormité?
—Si fait, bien, mon frère; j'en ai entendu parler, il le faut bien.
—Comment, sire?
—Oui, est-ce que vous n'avez pas fait quelque chose pour que j'en entende parler?
—Moi?
—Vous.
—Quoi donc, sire, qu'ai-je fait?
—Un quatrain, par exemple, qui a été imprimé dans leMercure.
—Un quatrain! fit le comte plus rouge qu'à son entrée.
—On vous sait favori des Muses.
—Pas au point de...
—De faire un quatrain qui finit par ce vers:
Hélène n'en dit rien au bon roi Ménélas.
—Moi, sire!...
—Ne niez pas, voici l'autographe du quatrain; votre écriture... hein! Je me connais mal en poésie, mais en écriture, oh! comme un expert...
—Sire, une folie en amène une autre.
—Monsieur de Provence, je vous assure qu'il n'y a eu folie que de votre part, et je m'étonne qu'un philosophe ait commis cette folie; gardons cette qualification à votre quatrain.
—Sire, Votre Majesté est dure pour moi.
—La peine du talion, mon frère. Au lieu de faire votre quatrain, vous auriez pu vous informer de ce qu'avait fait la reine; je l'ai fait, moi; et au lieu du quatrain contre elle, contre moi, par conséquent, vous eussiez écrit quelque madrigal pour votre belle-sœur. Après cela, direz-vous, ce n'est pas un sujet qui inspire; mais j'aime mieux une mauvaise épître qu'une bonne satire. Horace disait cela aussi, Horace, votre poète.
—Sire, vous m'accablez.
—N'eussiez-vous pas été sûr de l'innocence de la reine, comme je le suis, répéta le roi avec fermeté, vous eussiez bien fait de relire votre Horace. N'est-ce pas lui qui a dit ces belles paroles? Pardon, j'écorche le latin:
Rectius hoc est:Hoc faciens vivum melius, sic dulcis amicis occuram.
Rectius hoc est:Hoc faciens vivum melius, sic dulcis amicis occuram.
«Cela est mieux; si je le fais, je serai plus honnête; si je le fais, je serai bon pour mes amis.»
Vous traduiriez plus élégamment, vous mon frère, mais je crois que c'est là le sens.
Et le bon roi, après cette leçon donnée en père plutôt qu'en frère, attendit que le coupable commençât une justification.
Le comte médita quelque temps sa réponse, moins comme un homme embarrassé que comme un orateur en quête de délicatesses.
—Sire, dit-il, tout sévère qu'est l'arrêt de Votre Majesté, j'ai un moyen d'excuse et un espoir de pardon.
—Dites, mon frère.
—Vous m'accusez de m'être trompé, n'est-ce pas, et non d'avoir eu mauvaise intention?
—D'accord.
—S'il en est ainsi, Votre Majesté, qui sait que n'est pas homme celui qui ne se trompe pas, Votre Majesté admettra bien que je ne me sois pas trompé pour quelque chose?
—Je n'accuserai jamais votre esprit, qui est grand et supérieur, mon frère.
—Eh bien! sire, comment ne me serais-je pas trompé à entendre tout ce qui se débite? Nous autres princes, nous vivons dans l'air de la calomnie, nous en sommes imprégnés. Je ne dis pas que j'ai cru, je dis que l'on m'a dit.
—À la bonne heure! puisqu'il en est ainsi; mais...
—Le quatrain? Oh! les poètes sont des êtres bizarres; et puis, ne vaut-il pas mieux répondre par une douce critique qui peut être un avertissement que par un sourcil froncé? Des attitudes menaçantes mises en vers n'offensent pas, sire; ce n'est pas comme les pamphlets, au sujet desquels on est fort à demander coercition à Votre Majesté; des pamphlets comme celui que je viens vous montrer moi-même.
—Un pamphlet!
—Oui, sire; il me faut absolument un ordre d'embastillement contre le misérable auteur de cette turpitude.
Le roi se leva brusquement.
—Voyons! dit-il.
—Je ne sais si je dois, sire...
—Certainement, vous devez; il n'y a rien à ménager dans cette circonstance. Avez-vous ce pamphlet?
—Oui, sire.
—Donnez.
Et le comte de Provence tira de sa poche un exemplaire de l'Histoire d'Etteniotna,épreuve fatale que le bâton de Charny, que l'épée de Philippe, que le brasier de Cagliostro avaient laissé passer dans la circulation.
Le roi jeta les yeux avec la rapidité d'un homme habitué à lire les passages intéressants d'un livre ou d'une gazette.
—Infamie! dit-il, infamie!
—Vous voyez, sire, qu'on prétend que ma sœur a été au baquet de Mesmer.
—Eh bien! oui, elle y a été!
—Elle y a été! s'écria le comte de Provence.
—Autorisée par moi.
—Oh! sire.
—Et ce n'est pas de sa présence chez Mesmer que je tire induction contre sa sagesse, puisque j'avais permis qu'elle allât place Vendôme.
—Votre Majesté n'avait pas permis que la reine s'approchât du baquet pour expérimenter par elle-même...
Le roi frappa du pied. Le comte venait de prononcer ces paroles précisément au moment où les yeux de Louis XVI parcouraient le passage le plus insultant pour Marie-Antoinette, l'histoire de sa prétendue crise, de ses contorsions, de son voluptueux désordre, de tout ce qui, enfin, avait signalé chez Mesmer le passage de Mlle Oliva.
—Impossible, impossible, dit le roi devenu pâle. Oh! la police doit savoir à quoi s'en tenir là-dessus!
Il sonna.
—M. de Crosne, dit-il, qu'on m'aille chercher M. de Crosne.
—Sire, c'est aujourd'hui jour de rapport hebdomadaire et M. de Crosne attend dans l'Œil-de-Bœuf.
—Qu'il entre.
—Permettez-moi, mon frère, dit le comte de Provence d'un ton hypocrite.
Et il fit mine de sortir.
—Restez, lui dit Louis XVI. Si la reine est coupable, eh bien! monsieur, vous êtes de la famille, vous pouvez le savoir; si elle est innocente, vous devez le savoir aussi, vous qui l'avez soupçonnée.
M. de Crosne entra.
Ce magistrat, voyant M. de Provence avec le roi, commença par présenter ses respectueux hommages aux deux plus grands du royaume; puis, s'adressant au roi:
—Le rapport est prêt, sire, dit-il.
—Avant tout, monsieur, fit Louis XVI, expliquez-nous comment il s'est publié à Paris un pamphlet aussi indigne contre la reine?
—Etteniotna?dit M. de Crosne.
—Oui.
—Eh bien! sire, c'est un gazetier nommé Réteau.
—Oui. Vous savez son nom, et vous ne l'avez, ou empêché de publier, ou arrêté après la publication!
—Sire, rien n'était plus facile que de l'arrêter; je vais même montrer à Votre Majesté l'ordre d'écrou tout préparé dans mon portefeuille.
—Alors, pourquoi l'arrestation n'est-elle pas opérée?
M. de Crosne se tourna du côté de M. de Provence.
—Je prends congé de Votre Majesté, dit celui-ci plus lentement.
—Non, non, répliqua le roi; je vous ai dit de rester; eh bien! restez.
Le comte s'inclina.
—Parlez, monsieur de Crosne; parlez ouvertement, sans réserve; parlez vite et net.
—Eh bien! voici, répliqua le lieutenant de police: je n'ai pas fait arrêter le gazetier Réteau, parce qu'il fallait de toute nécessité que j'eusse, avant cette démarche, une explication avec Votre Majesté.
—Je la sollicite.
—Peut-être, sire, vaut-il mieux donner à ce gazetier un sac d'argent et l'envoyer se faire pendre ailleurs, très loin.
—Pourquoi?
—Parce que, sire, quand ces misérables disent un mensonge, le public à qui on le prouve est fort aise de les voir fouetter, essoriller, pendre même. Mais quand, par malheur, ils mettent la main sur une vérité...
—Une vérité?
M. de Crosne s'inclina.
—Oui. Je sais. La reine a été en effet au baquet de Mesmer. Elle y a été, c'est un malheur, comme vous dites; mais je le lui avais permis.
—Oh! sire, murmura M. de Crosne.
Cette exclamation du sujet respectueux frappa le roi encore plus qu'elle n'avait fait sortant de la bouche du parent jaloux.
—La reine n'est pas perdue pour cela, dit-il, je suppose?
—Non, sire, mais compromise.
—Monsieur de Crosne, que vous a dit votre police, voyons?
—Sire, beaucoup de choses qui, sauf le respect que je dois à Votre Majesté, sauf l'adoration toute respectueuse que je professe pour la reine, sont d'accord avec quelques allégations du pamphlet.
—D'accord, dites-vous?
—Voici comment: une reine de France qui va dans un costume de femme ordinaire, au milieu de ce monde équivoque attiré par ces bizarreries magnétiques de Mesmer, et qui va seule...
—Seule! s'écria le roi.
—Oui, sire.
—Vous vous trompez, monsieur de Crosne.
—Je ne crois pas, sire.
—Vous avez de mauvais rapports.
—Tellement exacts, sire, que je puis vous donner le détail de la toilette de Sa Majesté, l'ensemble de sa personne, ses pas, ses gestes, ses cris.
—Ses cris!
Le roi pâlit et froissa la brochure.
—Ses soupirs mêmes ont été notés par mes agents, ajouta timidement M. de Crosne.
—Ses soupirs! La reine se serait oubliée à ce point!... La reine aurait fait si bon marché de mon honneur de roi, de son honneur de femme!
—C'est impossible, dit le comte de Provence; ce serait plus qu'un scandale, et Sa Majesté en est incapable.
Cette phrase était un surcroît d'accusation plutôt qu'une excuse. Le roi le sentit; tout en lui se révoltait.
—Monsieur, dit-il au lieutenant de police, vous maintenez ce que vous avez dit?
—Hélas, jusqu'au dernier mot, sire.
—Je vous dois à vous, mon frère, dit Louis XVI en passant son mouchoir sur son front mouillé de sueur, je vous dois une preuve de ce que j'ai avancé. L'honneur de la reine est celui de toute ma maison. Je ne le risque jamais. J'ai permis à la reine d'aller au baquet de Mesmer; mais je lui avais enjoint de mener avec elle une personne sûre, irréprochable, sainte même.
—Ah! dit M. de Crosne, s'il en eût été ainsi...
—Oui, dit le comte de Provence, si une femme comme Mme de Lamballe, par exemple...
—Précisément, mon frère, c'est Mme la princesse de Lamballe que j'avais désignée à la reine.
—Malheureusement, sire, la princesse n'a pas été emmenée.
—Eh bien! ajouta le roi frémissant, si la désobéissance a été telle, je dois sévir et je sévirai.
Un énorme soupir lui ferma les lèvres après lui avoir déchiré le cœur.
—Seulement, dit-il plus bas, un doute me reste: ce doute, vous ne le partagez pas, c'est naturel; vous n'êtes pas le roi, l'époux, l'ami de celle qu'on accuse... Ce doute, je veux l'éclaircir.
Il sonna; l'officier de service parut.
—Qu'on voie, dit le roi, si Mme la princesse de Lamballe n'est pas chez la reine, ou dans son appartement à elle-même.
—Sire, Mme de Lamballe se promène dans le petit jardin avec Sa Majesté la reine et une autre dame.
—Priez Mme la princesse de monter ici sur-le-champ.
L'officier partit.
—Maintenant, messieurs, encore dix minutes; je ne saurais prendre un parti jusque-là.
Et Louis XVI, contre son habitude, fronça le sourcil et lança sur les deux témoins de sa profonde douleur un regard presque menaçant.
Les deux témoins gardèrent le silence. M. de Crosne avait une tristesse réelle, M. de Provence avait une affectation de tristesse qui se fût communiquée au dieu Momus en personne.
Un léger bruit de soie derrière les portes avertit le roi que la princesse de Lamballe approchait.
La princesse de Lamballe entra, belle et calme, le front découvert, les boucles éparses de sa haute coiffure rejetées fièrement hors des tempes, ses sourcils noirs et fins comme deux traits de sépia, son œil bleu, limpide, dilaté, plein de nacre, son nez droit et pur, ses lèvres chastes et voluptueuses à la fois: toute cette beauté, sur un corps d'une beauté sans rivale, charmait et imposait.
La princesse apportait avec elle, autour d'elle, ce parfum de vertu, de grâce, d'immatérialité, que La Vallière répandit avant sa faveur et depuis sa disgrâce.
Quand le roi la vit venir, souriante et modeste, il se sentit pénétré de douleur.
«Hélas! pensa-t-il, ce qui sortira de cette bouche sera une condamnation sans appel.»
—Asseyez-vous, dit-il, princesse, en la saluant profondément.
M. de Provence s'approcha pour lui baiser la main.
Le roi se recueillit.
—Que souhaite de moi Votre Majesté? dit la princesse avec la voix d'un ange.
—Un renseignement, madame; un renseignement précis, ma cousine.
—J'attends, sire.
—Quel jour êtes-vous allée, en compagnie de la reine, à Paris? Cherchez bien.
M. de Crosne et le comte de Provence se regardèrent surpris.
—Vous comprenez, messieurs, dit le roi; vous ne doutez pas, vous, je doute encore, moi; par conséquent j'interroge comme un homme qui doute.
—Mercredi, sire, répliqua la princesse.
—Vous me pardonnez, continua Louis XVI; mais, ma cousine, je désire savoir la vérité.
—Vous la connaîtrez en questionnant, sire, dit simplement Mme de Lamballe.
—Qu'allâtes-vous faire à Paris, ma cousine?
—J'allai chez M. Mesmer, place Vendôme, sire.
Les deux témoins tressaillirent, le roi rougit d'émotion.
—Seule? dit-il.
—Non, sire, avec Sa Majesté la reine.
—Avec la reine? vous dites avec la reine! s'écria Louis XVI en lui prenant la main avidement.
—Oui, sire.
M. de Provence et M. de Crosne se rapprochèrent, stupéfaits.
—Votre Majesté avait autorisé la reine, dit Mme de Lamballe; du moins, Sa Majesté me l'a dit.
—Et Sa Majesté avait raison, ma cousine... Maintenant... Il me semble que je respire, car Mme de Lamballe ne ment jamais.
—Jamais, sire, dit doucement la princesse.
—Oh! jamais, s'écria M. de Crosne avec la conviction la plus respectueuse. Mais alors, sire, permettez-moi...
—Oh! oui, je vous permets, monsieur de Crosne; questionnez, cherchez, je place ma chère princesse sur la sellette, je vous la livre.
Mme de Lamballe sourit.
—Je suis prête, dit-elle; mais, sire, la torture est abolie.
—Oui, je l'ai abolie pour les autres, fit le roi avec un sourire, mais on ne l'a pas abolie pour moi.
—Madame, dit le lieutenant de police, ayez la bonté de dire au roi ce que vous fîtes avec Sa Majesté chez M. Mesmer, et d'abord comment Sa Majesté était-elle mise?
—Sa Majesté portait une robe de taffetas gris perle, une mante de mousseline brodée, un manchon d'hermine, un chapeau de velours rose, à grands rubans noirs.
C'était un signalement tout opposé à celui donné pour Oliva.
M. de Crosne manifesta une vive surprise, le comte de Provence se mordit les lèvres.
Le roi se frotta les mains.
—Et qu'a fait la reine en entrant? dit-il.
—Sire, vous avez raison de dire en entrant, car, à peine étions-nous entrées...
—Ensemble?
—Oui, sire, ensemble; et à peine étions-nous entrées dans le premier salon, où nul n'avait pu nous remarquer, tant était grande l'attention donnée aux mystères magnétiques, qu'une femme s'approcha de Sa Majesté, lui offrit un masque, la suppliant de ne pas pousser plus avant.
—Et vous vous arrêtâtes? dit vivement le comte de Provence.
—Oui, monsieur.
—Et vous n'avez pas franchi le seuil du premier salon? demanda M. de Crosne.
—Non, monsieur.
—Et vous n'avez pas quitté le bras de la reine? fit le roi avec un reste d'anxiété.
—Pas une seconde; le bras de Sa Majesté n'a pas cessé de s'appuyer sur le mien.
—Eh bien! s'écria tout à coup le roi, qu'en pensez-vous, monsieur de Crosne? Mon frère, qu'en dites-vous?
—C'est extraordinaire, c'est surnaturel, dit Monsieur en affectant une gaieté qui décelait, mieux que n'eût fait le doute, tout son dépit de la contradiction.
—Il n'y a rien de surnaturel là-dedans, se hâta de répondre M. de Crosne, à qui la joie bien naturelle du roi donnait une sorte de remords; ce que Mme la princesse a dit ne peut être que la vérité.
—Il en résulte?... dit M. de Provence.
—Il en résulte, monseigneur, que mes agents se sont trompés.
—Parlez-vous bien sérieusement? demanda le comte de Provence avec le même tressaillement nerveux.
—Tout à fait, monseigneur, mes agents se sont trompés; Sa Majesté a fait ce que vient de dire Mme de Lamballe, et pas autre chose. Quant au gazetier, si je suis convaincu par les paroles éminemment vraies de Mme la princesse, je crois que ce maraud doit l'être aussi: je vais envoyer l'ordre de l'écrouer sur-le-champ.
Mme de Lamballe tournait et retournait la tête, avec la placidité de l'innocence qui s'informe sans plus de curiosité que de crainte.
—Un moment, dit le roi, un moment; il sera toujours temps de faire pendre ce gazetier. Vous avez parlé d'une femme qui aurait arrêté la reine à l'entrée du salon: princesse, dites-nous quelle était cette femme.
—Sa Majesté paraît la connaître, sire; je dirai même, toujours parce que je ne mens pas, que Sa Majesté la connaît, je le sais.
—C'est que, voyez-vous, cousine, il faut que je parle à cette femme, c'est indispensable. Là est toute la vérité; là seulement est la clef du mystère.
—C'est mon avis, dit M. de Crosne, vers qui le roi s'était retourné.
«Commérage... murmura le comte de Provence. Voilà une femme qui me fait l'effet du dieu des dénouements.»
—Ma cousine, dit-il tout haut, la reine vous a avoué qu'elle connaissait cette femme?
—Sa Majesté ne m'a pas avoué, monseigneur, elle m'a raconté.
—Oui, oui, pardon.
—Mon frère veut vous dire, interrompit le roi, que si la reine connaît cette femme, vous savez aussi son nom.
—C'est Mme de La Motte-Valois.
—Cette intrigante! s'écria le roi avec dépit.
—Cette mendiante! dit le comte. Diable! diable! elle sera difficile à interroger; elle est fine.
—Nous serons aussi fins qu'elle, dit M. de Crosne. Et d'ailleurs, il n'y a pas de finesse, depuis la déclaration de Mme de Lamballe. Ainsi, au premier mot du roi...
—Non, non, fit Louis XVI avec découragement, je suis las de voir cette mauvaise société autour de la reine. La reine est si bonne, que le prétexte de la misère lui amène tout ce qu'il y a de gens équivoques dans la noblesse infime du royaume.
—Mme de La Motte est réellement Valois, dit Mme de Lamballe.
—Qu'elle soit ce qu'elle voudra, ma cousine, je ne veux pas qu'elle mette les pieds ici. J'aime mieux me priver de cette joie immense que m'eût faite l'entière absolution de la reine; oui, j'aime mieux renoncer à cette joie, que de voir en face cette créature.
—Et pourtant vous la verrez, s'écria la reine, pâle de colère, en ouvrant la porte du cabinet et en se montrant, belle de noblesse et d'indignation, aux yeux éblouis du comte de Provence, qui salua gauchement derrière le battant de la porte replié sur lui. Oui, sire, continua la reine, il ne s'agit pas de dire: «J'aime à voir ou je crains de voir cette créature»; cette créature est un témoin à qui l'intelligence de mes accusateurs...
Elle regarda son beau-frère.
—Et la franchise de mes juges...
Elle se tourna vers le roi et M. de Crosne.
—À qui enfin sa propre conscience, si dénaturée qu'elle soit, arracherait un cri de vérité. Moi, l'accusée, je demande qu'on entende cette femme, et on l'entendra.
—Madame, se hâta de dire le roi, vous entendez bien qu'on n'enverra pas chercher Mme de La Motte pour lui faire l'honneur de déposer pour ou contre vous. Je ne mets pas votre honneur dans une balance en parallèle avec la véracité de cette femme.
—On n'enverra pas chercher Mme de La Motte, sire, car elle est ici.
—Ici! s'écria le roi, en se retournant comme s'il eût marché sur un reptile, ici!
—Sire, j'avais, comme vous le savez, rendu visite à une femme malheureuse qui porte un nom illustre. Ce jour, vous savez, où l'on a dit tant de choses...
Et elle regarda fixement par-dessus l'épaule le comte de Provence, qui eût voulu être à cent pieds sous terre, mais dont le visage large et épanoui grimaçait une expression d'acquiescement.
—Eh bien? fit Louis XVI.
—Eh bien! sire, ce jour-là, j'oubliai chez Mme de La Motte un portrait, une boîte. Elle me la rapporte aujourd'hui; elle est là.
—Non, non... Eh bien! je suis convaincu, dit le roi; j'aime mieux cela.
—Oh! moi, je ne suis pas satisfaite, dit la reine; je vais l'introduire. D'ailleurs, pourquoi cette répugnance? Qu'a-t-elle fait? Qu'est-elle donc? Si je ne le sais pas, instruisez-moi. Voyons, monsieur de Crosne, vous qui savez tout, dites...
—Je ne sais rien qui soit défavorable à cette dame, répondit le magistrat.
—Bien vrai?
—Assurément. Elle est pauvre, voilà tout; un peu ambitieuse, peut-être.
—L'ambition, c'est la voix du sang. Si vous n'avez que cela contre elle, le roi peut bien l'admettre à donner témoignage.
—Je ne sais, répliqua Louis XVI, mais j'ai des pressentiments, moi, des instincts; je sens que cette femme sera pour un malheur, pour un désagrément dans ma vie... c'est bien assez.
—Oh! sire, de la superstition! Cours la chercher, dit la reine à la princesse de Lamballe.
Cinq minutes après, Jeanne, toute modeste, toute honteuse, mais distinguée dans son attitude comme dans sa mise, pénétrait pas à pas dans le cabinet du roi.
Louis XVI, inexpugnable dans son antipathie, avait tourné le dos à la porte. Les deux coudes sur son bureau, la tête dans ses mains, il semblait être un étranger au milieu des assistants.
Le comte de Provence dardait sur Jeanne des regards tellement gênants par leur inquisition, que si la modestie de Jeanne eût été réelle, cette femme eût été paralysée, pas un mot ne fût sorti de sa bouche.
Mais il fallait bien autre chose pour troubler la cervelle de Jeanne.
Ni roi, ni empereur avec leurs sceptres, ni pape avec sa tiare, ni puissances célestes, ni puissances des ténèbres n'eussent agi sur cet esprit de fer, avec la crainte ou la vénération.
—Madame, lui dit la reine, en la menant derrière le roi, veuillez dire, je vous prie, ce que vous avez fait le jour de ma visite chez M. Mesmer; veuillez le dire de point en point.
Jeanne se tut.
—Pas de réticences, pas de ménagements. Rien que la vérité, la forme de votre idée vous apparaissant en relief, telle qu'elle est dans votre mémoire.
Et la reine s'assit dans un fauteuil, pour ne pas influencer le témoin par son regard.
Quel rôle pour Jeanne! pour elle dont la perspicacité avait deviné que sa souveraine avait besoin d'elle, pour elle qui sentait que Marie-Antoinette était soupçonnée à faux et qu'on pouvait la justifier sans s'écarter du vrai!
Tout autre eût cédé, ayant cette conviction, au plaisir d'innocenter la reine par l'exagération des preuves.
Jeanne était une nature si déliée, si fine, si forte, qu'elle se renferma dans la pure expression du fait.
—Sire, dit-elle, j'étais allée chez M. Mesmer par curiosité, comme tout Paris y va. Le spectacle m'a paru un peu grossier. Je m'en retournais, quand soudain, sur le seuil de la porte d'entrée, j'aperçus Sa Majesté, que j'avais eu l'honneur de voir l'avant-veille sans la connaître. Sa Majesté dont la générosité m'avait révélé le rang. Quand je vis ses traits augustes, qui jamais ne s'effaceront de ma mémoire, il me sembla que la présence de Sa Majesté la reine était peut-être déplacée en cet endroit, où beaucoup de souffrances et de guérisons ridicules s'étalaient en spectacle. Je demande humblement pardon à Sa Majesté d'avoir osé penser si librement sur sa conduite, mais ce fut un éclair, un instinct de femme; j'en demande pardon à genoux, si j'ai outrepassé la ligne de respect que je dois aux moindres mouvements de Sa Majesté.
Elle s'arrêta là, feignant l'émotion, baissant la tête, arrivant, par un art inouï, à la suffocation qui précède les larmes.
M. de Crosne y fut pris. Mme de Lamballe se sentit entraînée vers le cœur de cette femme, qui paraissait être à la fois délicate, timide, spirituelle et bonne.
M. de Provence fut étourdi.
La reine remercia Jeanne par un regard, que le regard de celle-ci sollicitait ou plutôt guettait sournoisement.
—Eh bien! dit la reine, vous avez entendu, sire?
Le roi ne remua pas.
—Je n'avais pas besoin, dit-il, du témoignage de madame.
—On m'a dit de parler, objecta timidement Jeanne, et j'ai dû obéir.
—Assez! dit brutalement Louis XVI; quand la reine dit une chose, elle n'a pas besoin de témoins pour contrôler son dire. Quand la reine a mon approbation, elle n'a rien à chercher auprès de personne; et elle a mon approbation.
Il se leva en achevant ces mots, qui écrasèrent M. de Provence.
La reine ne se fit point faute d'y ajouter un sourire dédaigneux.
Le roi tourna le dos à son frère, vint baiser la main de Marie-Antoinette et de la princesse de Lamballe.
Il congédia cette dernière en lui demandant pardon de l'avoir dérangéepour rien, ajouta-t-il.
Il n'adressa ni un mot, ni un regard à Mme de La Motte; mais comme il était forcé de passer devant elle pour regagner son fauteuil, et qu'il craignait d'offenser la reine en manquant de politesse en sa présence pour une femme qu'elle recevait, il se contraignit à faire à Jeanne un petit salut auquel elle répondit sans précipitation par une profonde révérence, capable de faire valoir toute sa bonne grâce.
Mme de Lamballe sortit du cabinet la première, puis Mme de La Motte, que la reine poussait devant elle; enfin la reine, qui échangea un dernier regard presque caressant avec le roi.
Et puis on entendit dans le corridor les trois voix de femmes qui s'éloignaient en chuchotant.
—Mon frère, dit alors Louis XVI au comte de Provence, je ne vous retiens plus. J'ai le travail de la semaine à terminer avec M. le lieutenant de police. Je vous remercie d'avoir accordé votre attention à cette pleine, entière et éclatante justification de votre sœur. Il est aisé de voir que vous en êtes aussi réjoui que moi, et ce n'est pas peu dire. À nous deux, monsieur de Crosne. Asseyez-vous là, je vous prie.
Le comte de Provence salua, toujours souriant, et sortit du cabinet, quand il n'entendit plus les dames, et qu'il se jugea hors de portée d'un malicieux regard ou d'un mot amer.