Je me retrouvai avec le trouble de tout à l'heure, avant d'entrer chez Marthe. Mais comme l'attente devant la porte, celle devant l'amour ne pouvait être bien longue. Du reste, mon imagination se promettait de telles voluptés qu'elle n'arrivait plus à les concevoir. Pour la première fois aussi, je redoutai de ressembler au mari et de laisser à Marthe un mauvais souvenir de nos premiers moments d'amour.
Elle fut donc plus heureuse que moi. Mais la minute où nous nous désenlaçâmes, et ses yeux admirables valaient bien mon malaise.
Son visage s'était transfiguré. Je m'étonnai même de ne pas pouvoir toucher l'auréole qui entourait vraiment sa figure, comme dans les tableaux religieux.
Soulagé de mes craintes, il m'en venait d'autres.
C'est que, comprenant enfin la puissance des gestes que ma timidité n'avait osés jusqu'alors, je tremblais que Marthe n'appartînt à son mari plus qu'elle ne voulait le prétendre.
Comme il m'est impossible de comprendre ce que je goûte la première fois, je devais connaître ces jouissances de l'amour chaque jour davantage.
En attendant, le faux plaisir m'apportait une vraie douleur d'homme: la jalousie.
J'en voulais à Marthe, parce que je comprenais, à son visage reconnaissant, tout ce que valent les liens de la chair. Je maudissais l'homme qui avait avant moi éveillé son corps. Je considérai ma sottise d'avoir vu en Marthe une vierge. À toute autre époque, souhaiter la mort de son mari, c'eût été chimère enfantine; mais ce vœu devenait presque aussi criminel que si j'eusse tué. Je devais à la guerre mon bonheur naissant; j'en attendais l'apothéose. J'espérais qu'elle servirait ma haine comme un anonyme commet le crime à notre place.
Maintenant, nous pleurons ensemble; c'est la faute du bonheur. Marthe me reproche de n'avoir pas empêché son mariage. «Mais alors, serais-je dans ce lit choisi par moi? Elle vivrait chez ses parents; nous ne pourrions nous voir. Elle n'aurait jamais appartenu à Jacques, mais elle ne m'appartiendrait pas. Sans lui, et ne pouvant comparer, peut-être regretterait-elle encore, espérant mieux. Je ne hais pas Jacques. Je hais la certitude de tout devoir à cet homme que nous trompons. Mais j'aime trop Marthe pour trouver notre bonheur criminel.»
Nous pleurons ensemble de n'être que des enfants, disposant de peu. Enlever Marthe! Comme elle n'appartient à personne, qu'à moi, ce serait me l'enlever, puisqu'on nous séparerait. Déjà, nous envisageons la fin de la guerre, qui sera celle de notre amour. Nous le savons, Marthe a beau me jurer qu'elle quittera tout, qu'elle me suivra, je ne suis pas d'une nature portée à la révolte, et, me mettant à la place de Marthe, je n'imagine pas cette folle rupture. Marthe m'explique pourquoi elle se trouvait trop vieille. Dans quinze ans, la vie ne fera encore que commencer pour moi, des femmes m'aimeront, qui auront l'âge qu'elle a. «Je ne pourrai que souffrir, ajoute-t-elle. Si tu me quittes, j'en mourrai. Si tu restes, ce sera par faiblesse, et je souffrirai de te voir sacrifier ton bonheur.»
Malgré mon indignation, je m'en voulais de ne point paraître assez convaincu du contraire. Mais Marthe ne demandait qu'à l'être, et mes plus mauvaises raisons lui semblaient bonnes. Elle répondait: «Oui, je n'ai pas pensé à cela. Je sens bien que tu ne mens pas.» Moi, devant les craintes de Marthe, je sentais ma confiance moins solide. Alors mes consolations étaient molles. J'avais l'air de ne la détromper que par politesse. Je lui disais: «Mais non, mais non, tu es folle.» Hélas! j'étais trop sensible à la jeunesse pour ne pas envisager que je me détacherais de Marthe, le jour où sa jeunesse se fanerait, et que s'épanouirait la mienne.
Bien que mon amour me parût avoir atteint sa forme définitive, il était à l'état d'ébauche. Il faiblissait au moindre obstacle.
Donc, les folies que cette nuit-là firent nos âmes, nous fatiguèrent davantage que celles de notre chair. Les unes semblaient nous reposer des autres; en réalité, elles nous achevaient. Les coqs, plus nombreux, chantaient. Ils avaient chanté toute la nuit. Je m'aperçus de ce mensonge poétique: les coqs chantent au lever du soleil. Ce n'était pas extraordinaire. Mon âge ignorait l'insomnie. Mais Marthe le remarqua aussi, avec tant de surprise, que ce ne pouvait être que la première fois. Elle ne put comprendre la force avec laquelle je la serrai contre moi, car sa surprise me donnait la preuve qu'elle n'avait pas encore passé une nuit blanche avec Jacques.
Mes transes me faisaient prendre notre amour pour un amour exceptionnel. Nous croyons être les premiers à ressentir certains troubles, ne sachant pas que l'amour est comme la poésie, et que tous les amants, même les plus médiocres, s'imaginent qu'ils innovent. Disais-je à Marthe (sans y croire d'ailleurs), mais pour lui faire penser que je partageais ses inquiétudes: «Tu me délaisseras, d'autres hommes te plairont», elle m'affirmait être sûre d'elle. Moi, de mon côté, je me persuadais peu à peu que je lui resterais, même quand elle serait moins jeune, ma paresse finissant par faire dépendre notre éternel bonheur de son énergie.
Le sommeil nous avait surpris dans notre nudité. À mon réveil, la voyant découverte, je craignis qu'elle n'eût froid. Je tâtai son corps. Il était brûlant. La voir dormir me procurait une volupté sans égale. Au bout de dix minutes, cette volupté me parut insupportable. J'embrassai Marthe sur l'épaule. Elle ne s'éveilla pas. Un second baiser, moins chaste, agit avec la violence d'un réveille-matin. Elle sursauta, et, se frottant les yeux, me couvrit de baisers, comme quelqu'un qu'on aime et qu'on retrouve dans son lit après avoir rêvé qu'il est mort. Elle, au contraire, avait cru rêver ce qui était vrai, et me retrouvait au réveil.
Il était déjà onze heures. Nous buvions notre chocolat, quand nous entendîmes la sonnette. Je pensai à Jacques: «Pourvu qu'il ait une arme.» Moi qui avais si peur de la mort, je ne tremblais pas. Au contraire, j'aurais accepté que ce fut Jacques, à condition qu'il nous tuât. Toute autre solution me semblait ridicule.
Envisager la mort avec calme ne compte que si nous l'envisageons seul. La mort à deux n'est plus la mort, même pour les incrédules. Ce qui chagrine, ce n'est pas de quitter la vie, mais de quitter ce qui lui donne un sens. Lorsqu'un amour est notre vie, quelle différence y a-t-il entre vivre ensemble ou mourir ensemble?
Je n'eus pas le temps de me croire un héros, car, pensant que peut-être Jacques ne tuerait que Marthe, ou moi, je mesurai mon égoïsme. Savais-je même, de ces deux drames, lequel était le pire?
Comme Marthe ne bougeait pas, je crus m'être trompé, et qu'on avait sonné chez les propriétaires. Mais la sonnette retentit de nouveau.
—Tais-toi, ne bouge pas! murmura-t-elle, ce doit être ma mère. J'avais complètement oublié qu'elle passerait après la messe.
J'étais heureux d'être témoin d'un de ses sacrifices. Dès qu'une maîtresse, un ami, sont en retard de quelques minutes à un rendez-vous, je les vois morts. Attribuant cette forme d'angoisse à sa mère, je savourais sa crainte, et que ce fût par ma faute qu'elle l'éprouvât.
Nous entendîmes la grille du jardin se refermer, après un conciliabule (évidemment, Mme Grangier demandait au rez-de-chaussée si on avait vu ce matin sa fille). Marthe regarda derrière les volets et me dit: «C'était bien elle.» Je ne pus résister au plaisir de voir, moi aussi, Mme Grangier repartant, son livre de messe à la main, inquiète de l'absence incompréhensible de sa fille. Elle se retourna encore vers les volets clos.
Maintenant qu'il ne me restait plus rien à désirer, je me sentais devenir injuste. Je m'affectais de ce que Marthe pût mentir sans scrupules à sa mère, et ma mauvaise foi lui reprochait de pouvoir mentir. Pourtant l'amour, qui est l'égoïsme à deux, sacrifie tout à soi, et vit de mensonges. Poussé par le même démon, je lui fis encore le reproche de m'avoir caché l'arrivée de son mari. Jusqu'alors, j'avais maté mon despotisme, ne me sentant pas le droit de régner sur Marthe. Ma dureté avait des accalmies. Je gémissais: «Bientôt tu me prendras en horreur. Je suis comme ton mari, aussi brutal.—Il n'est pas brutal», disait-elle. Je reprenais de plus belle: «Alors tu nous trompes tous les deux, dis-moi que tu l'aimes, sois contente: dans huit jours tu pourras me tromper avec lui.»
Elle se mordait les lèvres, pleurait: «Qu'ai-je donc fait qui te rende aussi méchant? Je t'en supplie, n'abîme pas notre premier jour de bonheur.
—Il faut que tu m'aimes bien peu pour qu'aujourd'hui soit ton premier jour de bonheur.»
Ces sortes de coups blessent celui qui les porte. Je ne pensais rien de ce que je disais, et pourtant j'éprouvais le besoin de le dire. Il m'était impossible d'expliquer à Marthe que mon amour grandissait. Sans doute atteignait-il l'âge ingrat, et cette taquinerie féroce, c'était la mue de l'amour devenant passion. Je souffrais. Je suppliai Marthe d'oublier mes attaques.
La bonne des propriétaires glissa des lettres sous la porte. Marthe les prit. Il y en avait deux de Jacques. Comme réponse à mes doutes: «Fais-en, dit-elle, ce que bon te semble.» J'eus honte. Je lui demandai de les lire, mais de les garder pour elle. Marthe, par un de ces réflexes qui nous poussent aux pires bravades, déchira une des enveloppes. Difficile à déchirer, la lettre devait être longue. Son geste devint une nouvelle occasion de reproches. Je détestais cette bravade, le remords qu'elle ne manquerait pas d'en ressentir. Je fis, malgré tout, un effort et, voulant qu'elle ne déchirât point la seconde lettre, je gardai pour moi que d'après cette scène il était impossible que Marthe ne fût pas méchante. Sur ma demande, elle la lut. Un réflexe pouvait lui faire déchirer la première lettre, mais non lui faire dire, après avoir parcouru la seconde: «Le ciel nous récompense de n'avoir pas déchiré la lettre. Jacques m'y annonce que les permissions viennent d'être suspendues dans son secteur, il ne viendra pas avant un mois.»
L'amour seul excuse de telles fautes de goût.
Ce mari commençait à me gêner, plus que s'il avait été là et que s'il avait fallu prendre garde. Une lettre de lui prenait soudain l'importance d'un spectre. Nous déjeunâmes tard. Vers cinq heures, nous allâmes nous promener au bord de l'eau. Marthe resta stupéfaite lorsque d'une touffe d'herbes je sortis un panier, sous l'œil de la sentinelle. L'histoire du panier l'amusa bien. Je n'en craignais plus le grotesque. Nous marchions, sans nous rendre compte de l'indécence de notre tenue, nos corps collés l'un contre l'autre. Nos doigts s'enlaçaient. Ce premier dimanche de soleil avait fait pousser les promeneurs à chapeau de paille, comme la pluie les champignons. Les gens qui connaissaient Marthe n'osaient pas lui dire bonjour; mais elle, ne se rendant compte de rien, leur disait bonjour sans malice. Ils durent y voir une fanfaronnade. Elle m'interrogeait pour savoir comment je m'étais enfui de la maison. Elle riait, puis sa figure s'assombrissait; alors elle me remerciait, en me serrant les doigts de toutes ses forces, d'avoir couru tant de risques. Nous repassâmes chez elle pour y déposer le panier. À vrai dire, j'entrevis pour ce panier, sous forme d'envoi aux armées, une fin digne de ces aventures. Mais cette fin était si choquante que je la gardai pour moi.
Marthe voulait suivre la Marne jusqu'à La Varenne. Nous dînerions en face de l'île d'Amour. Je lui promis de lui montrer le musée de l'Écu de France, le premier musée que j'avais vu, tout enfant, et qui m'avait ébloui. J'en parlais à Marthe comme d'une chose très intéressante. Mais quand nous constatâmes que ce musée était une farce, je ne voulus pas admettre que je m'étais trompé à ce point. Les ciseaux de Fulbert! tout! j'avais tout cru. Je prétendis avoir fait à Marthe une plaisanterie innocente. Elle ne comprenait pas, car il était peu dans mes habitudes de plaisanter. À vrai dire, cette déconvenue me rendait mélancolique. Je me disais: Peut-être moi qui, aujourd'hui, crois tellement à l'amour de Marthe, y verrai-je un attrape-nigaud, comme le musée de l'Écu de France!
Car je doutais souvent de son amour. Quelquefois, je me demandais si je n'étais pas pour elle un passe-temps, un caprice dont elle pourrait se détacher du jour au lendemain, la paix la rappelant à ses devoirs. Pourtant, me disais-je, il y a des moments où une bouche, des yeux, ne peuvent mentir. Certes. Mais une fois ivres, les hommes les moins généreux se fâchent si l'on n'accepte pas leur montre, leur portefeuille. Dans cette veine, ils sont aussi sincères que s'ils se trouvent en état normal. Les moments où on ne peut pas mentir sont précisément ceux où l'on ment le plus, et surtout à soi-même. Croire une femme «au moment où elle ne peut mentir», c'est croire a la fausse générosité d'un avare.
Ma clairvoyance n'était qu'une forme plus dangereuse de ma naïveté. Je me jugeais moins naïf, je l'étais sous une autre forme, puisque aucun âge n'échappe à la naïveté. Celle de la vieillesse n'est pas la moindre. Cette prétendue clairvoyance m'assombrissait tout, me faisait douter de Marthe. Plutôt, je doutais de moi-même, ne me trouvant pas digne d'elle. Aurais-je eu mille fois plus de preuves de son amour, je n'aurais pas été moins malheureux.
Je savais trop le trésor de ce qu'on n'exprime jamais à ceux qu'on aime, par la crainte de paraître puéril, pour ne pas redouter chez Marthe cette pudeur navrante, et je souffrais de ne pouvoir pénétrer son esprit.
Je revins à la maison à neuf heures et demie du soir. Mes parents m'interrogèrent sur ma promenade. Je leur décrivis avec enthousiasme la forêt de Sénart et ses fougères deux fois hautes comme moi. Je parlai aussi de Brunoy, charmant village où nous avions déjeuné. Tout à coup, ma mère, moqueuse, m'interrompant:
—À propos, René est venu cet après-midi à quatre heures, très étonné en apprenant qu'il faisait une grande promenade avec toi.
J'étais rouge de dépit. Cette aventure, et bien d'autres, m'apprirent que, malgré certaines dispositions, je ne suis pas fait pour le mensonge. On m'y attrape toujours. Mes parents n'ajoutèrent rien d'autre. Ils eurent le triomphe modeste.
Mon père, d'ailleurs, était inconsciemment complice de mon premier amour. Il l'encourageaitplutôt, ravi que ma précocité s'affirmât d'une façon ou d'une autre. Il avait aussi toujours eu peur que je ne tombasse entre les mains d'une mauvaise femme. Il était content de me savoir aimé d'une brave fille. Il ne devait se cabrer que le jour où il eut la preuve que Marthe souhaitait le divorce.
Ma mère, elle, ne voyait pas notre liaison d'un aussi bon œil. Elle était jalouse. Elle regardait Marthe avec des yeux de rivale. Elle trouvait Marthe antipathique, ne se rendant pas compte que toute femme, du fait de mon amour, le lui serait devenue. D'ailleurs, elle se préoccupait plus que mon père du qu'en-dira-t-on. Elle s'étonnait que Marthe pût se compromettre avec un gamin de mon âge. Puis, elle avait été élevée à F... Dans toutes ces petites villes de banlieue, du moment qu'elles s'éloignent de la banlieue ouvrière, sévissent les mêmes passions, la même soif de racontars qu'en province. Mais, en outre, le voisinage de Paris rend les racontars, les suppositions plus délurés. Chacun y doit tenir son rang. C'est ainsi que pour avoir une maîtresse, dont le mari était soldat, je vis peu à peu, et sur l'injonction de leurs parents, s'éloigner mes camarades. Ils disparurent par ordre hiérarchique: depuis le fils du notaire, jusqu'à celui de notre jardinier. Ma mère était atteinte par ces mesures qui me semblaient un hommage. Elle me voyait perdu par une folle. Elle reprochait certainement à mon père de me l'avoir fait connaître, et de fermer les yeux. Mais, estimant que c'était à mon père d'agir, et mon père se taisant, elle gardait le silence.
Je passais toutes mes nuits chez Marthe. J'y arrivais à dix heures et demie, j'en repartais le matin à cinq ou six. Je ne sautais plus par-dessus les murs. Je me contentais d'ouvrir la porte avec ma clef; mais cette franchise exigeait quelques soins. Pour que la cloche ne donnât pas l'éveil, j'enveloppais le soir son battant avec de l'ouate. Je l'ôtais le lendemain en rentrant.
À la maison, personne ne se doutait de mes absences; il n'en allait pas de même à J... Depuis quelque temps déjà, les propriétaires et le vieux ménage me voyaient d'un assez mauvais œil, répondant à peine à mes saluts.
Le matin, à cinq heures, pour faire le moins de bruit possible, je descendais, mes souliers à la main. Je les remettais en bas. Un matin, je croisai dans l'escalier le garçon laitier. Il tenait ses boîtes de lait à la main; je tenais, moi, mes souliers. Il me souhaita le bonjour avec un sourire terrible. Marthe était perdue. Il allait le raconter dans tout J... Ce qui me torturait encore le plus était mon ridicule. Je pouvais acheter le silence du garçon laitier, mais je m'en abstins faute de savoir comment m'y prendre.
L'après-midi, je n'osai rien en dire à Marthe. D'ailleurs, cet épisode était inutile pour que Marthe fût compromise. C'était depuis longtemps chose faite. La rumeur me l'attribua même comme maîtresse bien avant la réalité. Nous ne nous étions rendu compte de rien. Nous allions bientôt voir clair. C'est ainsi qu'un jour, je trouvai Marthe sans forces. Le propriétaire venait de lui dire que depuis quatre jours, il guettait mon départ à l'aube. Il avait d'abord refusé de croire, mais il ne lui restait aucun doute. Le vieux ménage dont la chambre était sous celle de Marthe se plaignait du bruit que nous faisions nuit et jour. Marthe était atterrée, voulait partir. Il ne fut pas question d'apporter un peu de prudence dans nos rendez-vous. Nous nous en sentions incapables: le pli était pris. Alors Marthe commença de comprendre bien des choses qui l'avaient surprise. La seule amie qu'elle chérît vraiment, une jeune fille suédoise, ne répondait pas à ses lettres. J'appris que le correspondant de cette jeune fille nous ayant un jour aperçus dans le train, enlacés, il lui avait conseillé de ne pas revoir Marthe.
Je fis promettre à Marthe que s'il éclatait un drame, où que ce fût, soit chez ses parents, soit avec son mari, elle montrerait de la fermeté. Les menaces du propriétaire, quelques rumeurs, me donnaient tout lieu de craindre, et d'espérer à la fois, une explication entre Marthe et Jacques.
Marthe m'avait supplié de venir la voir souvent, pendant la permission de Jacques, à qui elle avait déjà parlé de moi. Je refusai, redoutant de jouer mal mon rôle et de voir Marthe avec un homme empressé auprès d'elle. La permission devait être de onze jours. Peut-être tricherait-il et trouverait-il le moyen de rester deux jours de plus. Je fis jurer à Marthe de m'écrire chaque jour. J'attendis trois jours avant de me rendre à la poste restante, pour être sûr de trouver une lettre. Il y en avait déjà quatre. Je ne pus les prendre: il me manquait un des papiers d'identité nécessaires. J'étais d'autant moins à l'aise que j'avais falsifié mon bulletin de naissance, l'usage de la poste restante n'étant permis qu'à partir de dix-huit ans. J'insistais, au guichet, avec l'envie de jeter du poivre dans les yeux de la demoiselle des postes, de m'emparer des lettres qu'elle tenait et ne me donnerait pas. Enfin, comme j'étais connu à la poste, j'obtins, faute de mieux, qu'on les envoyât le lendemain chez mes parents.
Décidément, j'avais encore fort à faire pour devenir un homme. En ouvrant la première lettre de Marthe, je me demandai comment elle exécuterait ce tour de force: écrire une lettre d'amour. J'oubliais qu'aucun genre épistolaire n'est moins difficile: il n'y est besoin que d'amour. Je trouvai les lettres de Marthe admirables, et dignes des plus belles que j'avais lues. Pourtant, Marthe m'y disait des choses bien ordinaires, et son supplice de vivre loin de moi.
Il m'étonnait que ma jalousie ne fût pas plus mordante. Je commençais à considérer Jacques comme «le mari». Peu à peu, j'oubliais sa jeunesse, je voyais en lui un barbon.
Je n'écrivais pas à Marthe; il y avait tout de même trop de risques. Au fond, je me trouvais plutôt heureux d'être tenu à ne pas lui écrire, éprouvant, comme devant toute nouveauté, la crainte vague de n'être pas capable, et que mes lettres la choquassent ou lui parussent naïves.
Ma négligence fit qu'au bout de deux jours, ayant laissé traîner sur ma table de travail une lettre de Marthe, elle disparut; le lendemain, elle reparut sur la table. La découverte de cette lettre dérangeait mes plans: j'avais profité de la permission de Jacques, de mes longues heures de présence, pour faire croire chez moi que je me détachais de Marthe. Car, si je m'étais d'abord montré fanfaron pour que mes parents apprissent que j'avais une maîtresse, je commençais à souhaiter qu'ils eussent moins de preuves. Et voici que mon père apprenait la véritable cause de ma sagesse.
Je profitai de ces loisirs pour de nouveau me rendre à l'académie de dessin; car, depuis longtemps, je dessinais mes nus d'après Marthe. Je ne sais pas si mon père le devinait; du moins s'étonnait-il malicieusement, et d'une manière qui me faisait rougir, de la monotonie des modèles. Je retournai donc à la Grande-Chaumière, travaillai beaucoup, afin de réunir une provision d'études pour le reste de l'année, provision que je renouvellerais à la prochaine visite du mari.
Je revis aussi René, renvoyé de Henri-IV. Il allait à Louis-le-Grand. Je l'y cherchais tous les soirs, après la Grande-Chaumière. Nous nous fréquentions en cachette, car depuis son renvoi de Henri-IV, et surtout depuis Marthe, ses parents, qui naguère me considéraient comme un bon exemple, lui avaient défendu ma compagnie.
René, pour qui l'amour, dans l'amour, semblait un bagage encombrant, me plaisantait sur ma passion pour Marthe. Ne pouvant supporter ses pointes, je lui dis lâchement que je n'avais pas de véritable amour. Son admiration pour moi, qui, ces derniers temps, avait faibli, s'en accrut séance tenante.
Je commençais à m'endormir sur l'amour de Marthe. Ce qui me tourmentait le plus, c'était le jeûne infligé à mes sens. Mon énervement était celui d'un pianiste sans piano, d'un fumeur sans cigarettes.
René, qui se moquait de mon cœur, était pourtant épris d'une femme qu'il croyait aimer sans amour. Ce gracieux animal. Espagnole blonde, se désarticulait si bien qu'il devait sortir d'un cirque. René, qui feignait la désinvolture, était fort jaloux. Il me supplia, mi-riant, mi-pâlissant, de lui rendre un service bizarre. Ce service, pour qui connaît le collège, était l'idée-type du collégien. Il désirait savoir si cette femme le tromperait. Il s'agissait donc de lui faire des avances, pour se rendre compte.
Ce service m'embarrassa. Ma timidité reprenait le dessus. Mais pour rien au monde je n'aurais voulu paraître timide et, du reste, la dame vint me tirer d'embarras. Elle me fit des avances si promptes que la timidité, qui empêche certaines choses et oblige à d'autres, m'empêcha de respecter René et Marthe. Du moins espérais-je y trouver du plaisir, mais j'étais comme le fumeur habitué à une seule marque. Il ne me resta donc que le remords d'avoir trompé René, à qui je jurai que sa maîtresse repoussait toute avance.
Vis-à-vis de Marthe, je n'éprouvais aucun remords. Je m'y forçais. J'avais beau me dire que je ne lui pardonnerais jamais si elle me trompait, je n'y pus rien. «Ce n'est pas pareil», me donnai-je comme excuse avec la remarquable platitude que l'égoïsme apporte dans ses réponses. De même, j'admettais fort bien de ne pas écrire à Marthe, mais, si elle ne m'avait pas écrit, j'y eusse vu qu'elle ne m'aimait pas. Pourtant, cette légère infidélité renforça mon amour.
Jacques ne comprenait rien à l'attitude de sa femme. Marthe, plutôt bavarde, ne lui adressait pas la parole. S'il lui demandait: «Qu'as-tu?» elle répondait: «Rien.»
Mme Grangier eut différentes scènes avec le pauvre Jacques. Elle l'accusait de maladresse envers sa fille, se repentait de la lui avoir donnée. Elle attribuait à cette maladresse de Jacques le brusque changement survenu dans le caractère de sa fille. Elle voulut la reprendre chez elle. Jacques s'inclina. Quelques jours après son arrivée, il accompagna Marthe chez sa mère, qui, flattant ses moindres caprices, encourageait, sans se rendre compte, son amour pour moi. Marthe était née dans cette demeure. Chaque chose, disait-elle à Jacques, lui rappelait le temps heureux où elle s'appartenait. Elle devait dormir dans sa chambre de jeune fille. Jacques voulut que tout au moins on y dressât un lit pour lui. Il provoqua une crise de nerfs. Marthe refusait de souiller cette chambre virginale.
M. Grangier trouvait ces pudeurs absurdes. Mme Grangier en profita pour dire à son mari et à son gendre qu'ils ne comprenaient rien à la délicatesse féminine. Elle se sentait flattée que l'âme de sa fille appartînt si peu à Jacques. Car tout ce que Marthe ôtait à son mari, Mme Grangier se l'attribuait, trouvant ses scrupules sublimes. Sublimes, ils l'étaient, mais pour moi.
Les jours où Marthe se prétendait le plus malade, elle exigeait de sortir. Jacques savait bien que ce n'était pas pour le plaisir de l'accompagner. Marthe, ne pouvant confier à personne les lettres à mon adresse, les mettait elle-même à la poste.
Je me félicitai encore plus de mon silence, car, si j'avais pu lui écrire, en réponse au récit des tortures qu'elle infligeait, je fusse intervenu en faveur de la victime. À certains moments, je m'épouvantais du mal dont j'étais l'auteur; à d'autres, je me disais que Marthe ne punirait jamais assez Jacques du crime de me l'avoir prise vierge. Mais comme rien ne nous rend moins «sentimental» que la passion, j'étais, somme toute, ravi de ne pouvoir écrire et qu'ainsi Marthe continuât de désespérer Jacques.
Il repartit sans courage.
Tous mirent cette crise sur le compte de la solitude énervante dans laquelle vivait Marthe. Car ses parents et son mari étaient les seuls à ignorer notre liaison, les propriétaires n'osant rien apprendre à Jacques, par respect pour l'uniforme. Mme Grangier se félicitait déjà de retrouver sa fille, et qu'elle vécût comme avant son mariage. Aussi les Grangier n'en revinrent-ils pas lorsque Marthe, le lendemain du départ de Jacques, annonça qu'elle retournait à J...
Je l'y revis le jour même. D'abord, je la grondai mollement d'avoir été si méchante. Mais quand je lus la première lettre de Jacques, je fus pris de panique. Il disait combien, s'il n'avait plus l'amour de Marthe, il lui serait facile de se faire tuer.
Je ne démêlai pas le «chantage». Je me vis responsable d'une mort, oubliant que je l'avais souhaitée. Je devins encore plus incompréhensible et plus injuste. De quelque côté que nous nous tournions s'ouvrait une blessure. Marthe avait beau me répéter qu'il était moins inhumain de ne plus flatter l'espoir de Jacques, c'est moi qui l'obligeais de répondre avec douceur. C'est moi qui dictais à sa femme les seules lettres tendres qu'il en ait jamais reçues. Elle les écrivait en se cabrant, en pleurant, mais je la menaçais de ne jamais revenir, si elle n'obéissait pas. Que Jacques me dût ses seules joies atténuait mes remords.
Je vis combien son désir de suicide était superficiel, à l'espoir qui débordait de ses lettres, en réponse aux nôtres.
J'admirais mon attitude, vis-à-vis du pauvre Jacques, alors que j'agissais par égoïsme et par crainte d'avoir un crime sur la conscience.
Une période heureuse succéda au drame. Hélas! un sentiment de provisoire subsistait. Il tenait à mon âge et à ma nature veule. Je n'avais de volonté pour rien, ni pour fuir Marthe qui peut-être m'oublierait, et retournerait au devoir, ni pour pousser Jacques dans la mort. Notre union était donc à la merci de la paix, du retour définitif des troupes. Qu'il chasse sa femme, elle me resterait. Qu'il la garde, je me sentais incapable de la lui reprendre de force. Notre bonheur était un château de sable. Mais ici la marée n'étant pas à heure fixe, j'espérais qu'elle monterait le plus tard possible.
Maintenant, c'est Jacques, charmé, qui défendait Marthe contre sa mère, mécontente du retour à J... Ce retour, l'aigreur aidant, avait du reste éveillé chez Mme Grangier quelques soupçons. Autre chose lui paraissait suspect: Marthe refusait d'avoir des domestiques, au grand scandale de sa famille, et, encore plus, de sa belle-famille. Mais que pouvaient parents et beaux-parents contre Jacques devenu notre allié, grâce aux raisons que je lui donnais par l'intermédiaire de Marthe?
C'est alors que J... ouvrit le feu sur elle.
Les propriétaires affectaient de ne plus lui parler. Personne ne la saluait. Seuls les fournisseurs étaient professionnellement tenus à moins de morgue. Aussi, Marthe, sentant quelquefois le besoin d'échanger des paroles, s'attardait dans les boutiques. Lorsque j'étais chez elle, si elle s'absentait pour acheter du lait et des gâteaux, et qu'au bout de cinq minutes elle ne fut pas de retour, l'imaginant sous un tramway, je courais à toutes jambes jusque chez la crémière ou le pâtissier. Je l'y trouvais causant avec eux. Fou de m'être laissé prendre à mes angoisses nerveuses, aussitôt dehors, je m'emportais. Je l'accusais d'avoir des goûts vulgaires, de trouver un charme à la conversation des fournisseurs. Ceux-ci, dont j'interrojnpais les propos, me détestaient.
L'étiquette des cours est assez simple, comme tout ce qui est noble. Mais rien n'égale en énigmes le protocole des petites gens. Leur folie des préséances se fonde, d'abord, sur l'âge. Rien ne les choquerait plus que la révérence d'une vieille duchesse à quelque jeune prince. On devine la haine du pâtissier, de la crémière, à voir un gamin interrompre leurs rapports familiers avec Marthe. Ils lui eussent à elle trouvé mille excuses, à cause de ces conversations.
Les propriétaires avaient un fils de vingt-deux ans. Il vint en permission. Marthe l'invita à prendre le thé.
Le soir, nous entendîmes des éclats de voix: on lui défendait de revoir la locataire. Habitué à ce que mon père ne mît son veto à aucun de mes actes, rien ne m'étonna plus que l'obéissance du dadais.
Le lendemain, comme nous traversions le jardin, il bêchait. Sans doute était-ce un pensum. Un peu gêné, malgré tout, il détourna la tête pour ne pas avoir à dire bonjour.
Ces escarmouches peinaient Marthe; assez intelligente et assez amoureuse pour se rendre compte que le bonheur ne réside pas dans la considération des voisins, elle était comme ces poètes qui savent que la vraie poésie est chose «maudite», mais qui, malgré leur certitude, souffrent parfois de ne pas obtenir les suffrages qu'ils méprisent.
Les conseillers municipaux jouent toujours un rôle dans mes aventures. M. Marin qui habitait en dessous de chez Marthe, vieillard à barbe grise et de stature noble, était un ancien conseiller municipal de J... Retiré dès avant la guerre, il aimait servir la patrie, lorsque l'occasion se présentait à portée de sa main. Se contentant de désapprouver la politique communale, il vivait avec sa femme, ne recevant et ne rendant de visites qu'aux approches de la nouvelle année.
Depuis quelques jours, un remue-ménage se faisait au-dessous, d'autant plus distinct que nous entendions, de notre chambre, les moindres bruits du rez-de-chaussée. Des frotteurs vinrent. La bonne, aidée par celle du propriétaire, astiquait l'argenterie dans le jardin, ôtait le vert-de-gris des suspensions de cuivre. Nous sûmes par la crémière qu'un raout-surprise se préparait chez les Marin, sous un mystérieux prétexte. Mme Marin était allée inviter le maire et le supplier de lui accorder huit litres de lait. Autoriserait-il aussi la marchande à faire de la crème?
Les permis accordés, le jour venu (un vendredi), une quinzaine de notables parurent à l'heure dite avec leurs femmes, chacune fondatrice d'une société d'allaitement maternel ou de secours aux blessés, dont elle était présidente, et, les autres, sociétaires. La maîtresse de cette maison, pour faire «genre», recevait devant la porte. Elle avait profité de l'attraction mystérieuse pour transformer son raout en pique-nique. Toutes ces dames prêchaient l'économie et inventaient des recettes. Aussi, leurs douceurs étaient-elles des gâteaux sans farine, des crèmes au lichen, etc. Chaque nouvelle arrivante disait à Mme Marin: «Oh! ça ne paye pas de mine, mais je crois que ce sera bon tout de même.»
M. Marin, lui, profitait de ce raout pour préparer sa «rentrée politique».
Or, la surprise, c'était Marthe et moi. La charitable indiscrétion d'un de mes camarades de chemin de fer, le fils d'un des notables, me l'apprit. Jugez de ma stupeur quand je sus que la distraction des Marin était de se tenir sous notre chambre vers la fin de l'après-midi et de surprendre nos caresses.
Sans doute y avaient-ils pris goût et voulaient-ils publier leurs plaisirs. Bien entendu, les Marin, gens respectables, mettaient ce dévergondage sur le compte de la morale. Ils voulaient faire partager leur révolte par tout ce que la commune comptait de gens comme il faut.
Les invités étaient en place. Mme Marin me savait chez Marthe et avait dressé la table sous sa chambre. Elle piaffait. Elle eût voulu la canne du régisseur pour annoncer le spectacle. Grâce à l'indiscrétion du jeune homme, qui trahissait pour mystifier sa famille et, par solidarité d'âge, nous gardâmes le silence. Je n'avais pas osé dire à Marthe le motif du pique-nique. Je pensais au visage décomposé de Mme Marin, les yeux sur les aiguilles de l'horloge, et à l'impatience de ses hôtes. Enfin, vers sept heures, les couples se retirèrent bredouilles, traitant tout bas les Marin d'imposteurs et le pauvre M. Marin, âgé de soixante-dix ans, d'arriviste. Ce futur conseiller vous promettait monts et merveilles, et n'attendait même pas d'être élu pour manquer à ses promesses. En ce qui concernait Mme Marin, ces dames virent dans le raout un moyen avantageux pour elle de se fournir du dessert. Le maire, en personnage, avait paru juste quelques minutes; ces quelques minutes et les huit litres de lait firent chuchoter qu'il était du dernier bien avec la fille des Marin, institutrice à l'école. Le mariage de Mlle Marin avait jadis fait scandale, paraissant peu digne d'une institutrice, car elle avait épousé un sergent de ville.
Je poussai la malice jusqu'à leur faire entendre ce qu'ils eussent souhaité faire entendre aux autres. Marthe s'étonna de cette tardive ardeur. Ne pouvant plus y tenir, et au risque de la chagriner, je lui dis quel était le but du raout. Nous en rîmes ensemble aux larmes.
Mme Marin, peut-être indulgente si j'eusse servi ses plans, ne nous pardonna pas son désastre. Il lui donna de la haine. Mais elle ne pouvait l'assouvir, ne disposant plus de moyens, et n'osant user de lettres anonymes.
Nous étions au mois de mai. Je rencontrais moins Marthe chez elle et n'y couchais que si je pouvais inventer chez moi un mensonge pour y rester le matin. Je l'inventais une ou deux fois la semaine. La perpétuelle réussite de mon mensonge me surprenait. En réalité, mon père ne me croyait pas. Avec une folle indulgence il fermait les yeux, à la seule condition que ni mes frères ni les domestiques ne l'apprissent. Il me suffisait donc de dire que je partais à cinq heures du matin, comme le jour de ma promenade à la forêt de Sénart. Mais ma mère ne préparait plus de panier.
Mon père supportait tout, puis, sans transition, se cabrant, me reprochait ma paresse. Ces scènes se déchaînaient et se calmaient vite, comme les vagues.
Rien n'absorbe plus que l'amour. On n'est pas paresseux, parce que, étant amoureux, on paresse. L'amour sent confusément que son seul dérivatif réel est le travail. Aussi le considère-t-il comme un rival. Et il n'en supporte aucun. Mais l'amour est paresse bien-faisante, comme la molle pluie qui féconde.
Si la jeunesse est niaise, c'est faute d'avoir été paresseuse. Ce qui infirme nos systèmes d'éducation, c'est qu'ils s'adressent aux médiocres, à cause du nombre. Pour un esprit en marche, la paresse n'existe pas. Je n'ai jamais plus appris que dans ces longues journées qui, pour un témoin, eussent semblé vides, et où j'observais mon cœur novice comme un parvenu observe ses gestes à table.
Quand je ne couchais pas chez Marthe, c'est-à-dire presque tous les jours, nous nous promenions après dîner, le long de la Marne, jusqu'à onze heures. Je détachais le canot de mon père. Marthe ramait; moi, étendu, j'appuyais ma tête sur ses genoux. Je la gênais. Soudain, un coup de rame, me cognant, me rappelait que cette promenade ne durerait pas toute la vie.
L'amour veut faire partager sa béatitude. Ainsi, une maîtresse de nature assez froide devient caressante, nous embrasse dans le cou, invente mille agaceries, si nous sommes en train d'écrire une lettre. Je n'avais jamais tel désir d'embrasser Marthe que lorsqu'un travail la distrayait de moi; jamais tant envie de toucher à ses cheveux, de la décoiffer, que quand elle se coiffait. Dans le canot, je me précipitais sur elle, la jonchant de baisers, pour qu'elle lâchât ses rames, et que le canot dérivât, prisonnier des herbes, des nénufars blancs et jaunes. Elle y reconnaissait les signes d'une passion incapable de se contenir, alors que me poussait surtout la manie de déranger, si forte. Puis, nous amarrions le canot derrière les hautes touffes. La crainte d'être visibles ou de chavirer, me rendait nos ébats mille fois plus voluptueux.
Aussi ne me plaignais-je point de l'hostilité des propriétaires qui rendait ma présence chez Marthe très difficile.
Ma prétendue idée fixe de la posséder comme ne l'avait pu posséder Jacques, d'embrasser un coin de sa peau après lui avoir fait jurer que jamais d'autres lèvres que les miennes ne s'y étaient mises, n'était que du libertinage. Me l'avouais-je? Tout amour comporte sa jeunesse, son âge mûr, sa vieillesse. Étais-je à ce dernier stade où déjà l'amour ne me satisfaisait plus sans certaines recherches? Car si ma volupté s'appuyait sur l'habitude, elle s'avivait de ces mille riens, de ces légères corrections infligées à l'habitude. Ainsi, n'est-ce pas d'abord dans l'augmentation des doses, qui vite deviendraient mortelles, qu'un intoxiqué trouve l'extase, mais dans le rythme qu'il invente, soit en changeant ses heures, soit en usant de supercheries pour dérouter l'organisme.
J'aimais tant cette rive gauche de la Marne, que je fréquentais l'autre, si différente, afin de pouvoir contempler celle que j'aimais. La rive droite est moins molle, consacrée aux maraîchers, aux cultivateurs, alors que la mienne l'est aux oisifs. Nous attachions le canot à un arbre, allions nous étendre au milieu du blé. Le champ, sous la brise du soir, frissonnait. Notre égoïsme, dans sa cachette, oubliait le préjudice, sacrifiant le blé au confort de notre amour, comme nous y sacrifiions Jacques.
Un parfum de provisoire excitait mes sens. D'avoir goûté à des joies plus brutales, plus ressemblantes à celles qu'on éprouve sans amour avec la première venue, affadissait les autres.
J'appréciais déjà le sommeil chaste, libre, le bien-être de se sentir seul dans un lit aux draps frais. J'alléguais des raisons de prudence pour ne plus passer de nuits chez Marthe. Elle admirait ma force de caractère. Je redoutais aussi l'agacement que donne une certaine voix angélique des femmes qui s'éveillent et qui, comédiennes de race, semblent chaque matin sortir de l'au-delà.
Je me reprochais mes critiques, mes feintes, passant des journées à me demander si j'aimais Marthe plus ou moins que naguère. Mon amour sophistiquait tout. De même que je traduisais faussement les phrases de Marthe, croyant leur donner un sens plus profond, j'interprétais ses silences. Ai-je toujours eu tort, un certain choc, qui ne se peut décrire, nous prévenant que nous avons touché juste. Mes jouissances, mes angoisses étaient plus fortes. Couché auprès d'elle, l'envie qui me prenait, d'une seconde à l'autre, d'être couché seul, chez mes parents, me faisait augurer l'insupportable d'une vie commune. D'autre part, je ne pouvais imaginer de vivre sans Marthe. Je commençais à connaître le châtiment de l'adultère.
J'en voulais à Marthe d'avoir, avant notre amour, consenti à meubler la maison de Jacques à ma guise. Ces meubles me devinrent odieux, que je n'avais pas choisis pour mon plaisir, mais afin de déplaire à Jacques. Je m'en fatiguais, sans excuses. Je regrettais de n'avoir pas laissé Marthe les choisir seule. Sans doute m'eussent-ils d'abord déplu, mais quel charme, ensuite, de m'y habituer, par amour pour elle! J'étais jaloux que le bénéfice de cette habitude revînt à Jacques.
Marthe me regardait avec de grands yeux naïfs lorsque je lui disais amèrement: «J'espère que, quand nous vivrons ensemble, nous ne garderons pas ces meubles.» Elle respectait tout ce que je disais. Croyant que j'avais oublié que ces meubles venaient de moi, elle n'osait me le rappeler. Elle se lamentait intérieurement de ma mauvaise mémoire.
Dans les premiers jours de juin, Marthe reçut une lettre de Jacques où, enfin, il ne l'entretenait pas que de son amour. Il était malade. On l'évacuait à l'hôpital de Bourges. Je ne me réjouissais pas de le savoir malade, mais qu'il eût quelque chose à dire me soulageait. Passant par J..., le lendemain ou le surlendemain, il suppliait Marthe qu'elle guettât son train sur le quai de la gare. Marthe me montra cette lettre. Elle attendait un ordre.
L'amour lui donnait une nature d'esclave. Aussi, en face d'une telle servitude préambulaire, avais-je du mal à ordonner ou défendre. Selon moi, mon silence voulait dire que je consentais. Pouvais-je l'empêcher d'apercevoir son mari pendant quelques secondes? Elle garda le même silence. Donc, par une espèce de convention tacite, je n'allai pas chez elle le lendemain.
Le surlendemain matin, un commissionnaire m'apporta chez mes parents un mot qu'il ne devait remettre qu'à moi. Il était de Marthe. Elle m'attendait au bord de l'eau. Elle me suppliait de venir, si j'avais encore de l'amour pour elle.
Je courus jusqu'au banc sur lequel Marthe m'attendait. Son bonjour, si peu en rapport avec le style de son billet, me glaça. Je crus son cœur changé.
Simplement, Marthe avait pris mon silence de l'avant-veille pour un silence hostile. Elle n'avait pas imaginé la moindre convention tacite. À des heures d'angoisse succédait le grief de me voir en vie, puisque seule la mort eût dû m'empêcher de venir hier. Ma stupeur ne pouvait se feindre. Je lui expliquai ma réserve, mon respect pour ses devoirs envers Jacques malade. Elle me crut à demi. J'étais irrité. Je faillis lui dire: «Pour une fois que je ne mens pas...» Nous pleurâmes.
Mais ces confuses parties d'échecs sont interminables, épuisantes, si l'un des deux n'y met bon ordre. En somme, l'attitude de Marthe envers Jacques n'était pas flatteuse. Je l'embrassai, la berçai. «Le silence, dis-je, ne nous réussit pas.» Nous nous promîmes de ne rien nous celer de nos pensées secrètes, moi la plaignant un peu de croire que c'est chose possible.
À J..., Jacques avait cherché des yeux Marthe, puis le train passant devant leur maison, il avait vu les volets ouverts. Sa lettre la suppliait de le rassurer. Il lui demandait de venir à Bourges. «Il faut que tu partes», dis-je, de façon que cette simple phrase ne sentît pas le reproche.
—J'irai, dit-elle, si tu m'accompagnes.
C'était pousser trop loin l'inconscience. Mais ce qu'exprimaient d'amour ses paroles, ses actes les plus choquants, me conduisait vite de la colère à la gratitude. Je me cabrai. Je me calmai. Je lui parlai doucement, ému par sa naïveté. Je la traitais comme un enfant qui demande la lune.
Je lui représentai combien il était immoral qu'elle se fît accompagner par moi. Que ma réponse ne fût pas orageuse, comme celle d'un amant outragé, sa portée s'en accrut. Pour la première fois, elle m'entendait prononcer le mot de «morale». Ce mot vint à merveille, car, si peu méchante, elle devait bien connaître des crises de doute, comme moi, sur la moralité de notre amour. Sans ce mot, elle eût pu me croire amoral, étant fort bourgeoise, malgré sa révolte contre les excellents préjugés bourgeois. Mais, au contraire, puisque, pour la première fois, je la mettais en garde, c'était une preuve que jusqu'alors je considérais que nous n'avions rien fait de mal.
Marthe regrettait cette espèce de voyage de noces scabreux. Elle comprenait, maintenant, ce qu'il y avait d'impossible.
—Du moins, dit-elle, permets-moi de ne pas y aller.
Ce mot de «morale» prononcé à la légère m'instituait son directeur de conscience. J'en usai comme ces despotes qui se grisent d'un pouvoir nouveau. La puissance ne se montre que si l'on en use avec injustice. Je répondis donc que je ne voyais aucun crime à ce qu'elle n'allât pas à Bourges. Je lui trouvai des motifs qui la persuadèrent: fatigue du voyage, proche convalescence de Jacques. Ces motifs l'innocentaient, sinon aux yeux de Jacques, du moins vis-à-vis de sa belle-famille.
À force d'orienter Marthe dans un sens qui me convenait, je la façonnais peu à peu à mon image. C'est de quoi je m'accusais, et de détruire sciemment notre bonheur. Qu'elle me ressemblât, et que ce fût mon œuvre, me ravissait et me fâchait. J'y voyais une raison de notre entente. J'y discernais aussi la cause de désastres futurs. En effet, je lui avais peu à peu communiqué mon incertitude, qui, le jour des décisions, l'empêcherait d'en prendre aucune. Je la sentais comme moi les mains molles, espérant que la mer épargnerait le château de sable, tandis que les autres enfants s'empressent de bâtir plus loin.
Il arrive que cette ressemblance morale déborde sur le physique. Regard, démarche: plusieurs fois, des étrangers nous prirent pour frère et sœur. C'est qu'il existe en nous des germes de ressemblance que développe l'amour. Un geste, une inflexion de voix, tôt ou tard, trahissent les amants les plus prudents.
Il faut admettre que, si le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas, c'est que celle-ci est moins raisonnable que notre cœur. Sans doute, sommes-nous tous des Narcisse, aimant et détestant leur image, mais à qui toute autre est indifférente. C'est cet instinct de ressemblance qui nous mène dans la vie, nous criant «halte!» devant un paysage, une femme, un poème. Nous pouvons en admirer d'autres, sans ressentir ce choc. L'instinct de ressemblance est la seule ligne de conduite qui ne soit pas artificielle. Mais dans la société, seuls les esprits grossiers sembleront ne point pécher contre la morale, poursuivant toujours le même type. Ainsi certains hommes s'acharnent sur les «blondes», ignorant que souvent les ressemblances les plus profondes sont les plus secrètes.
Marthe, depuis quelques jours, semblait distraite, sans tristesse. Distraite, avec tristesse, j'aurais pu m'expliquer sa préoccupation par l'approche du quinze juillet, date à laquelle il lui faudrait rejoindre la famille de Jacques, et Jacques en convalescence, sur une plage de la Manche. À son tour, Marthe se taisait, sursautant au bruit de ma voix. Elle supportait l'insupportable: visites de famille, avanies, sous-entendus aigres de sa mère, bonhommes de son père, qui lui supposait un amant, sans y croire.
Pourquoi supportait-elle tout? Était-ce la suite de mes leçons lui reprochant d'attacher trop d'importance aux choses, de s'affecter des moindres? Elle paraissait heureuse, mais d'un bonheur singulier, dont elle ressentait de la gêne, et qui m'était désagréable, puisque je ne la partageais pas. Moi qui trouvais enfantin que Marthe découvrit dans mon mutisme une preuve d'indifférence, à mon tour, je l'accusais de ne plus m'aimer, parce qu'elle se taisait.
Marthe n'osait pas m'apprendre qu'elle était enceinte.
J'eusse voulu paraître heureux de cette nouvelle. Mais d'abord elle me stupéfia. N'ayant jamais pensé que je pouvais devenir responsable de quoi que ce fût, je l'étais du pire. J'enrageais aussi de n'être pas assez homme pour trouver la chose simple. Marthe n'avait parlé que contrainte. Elle tremblait que cet instant qui devait nous rapprocher nous séparât. Je mimai si bien l'allégresse que ses craintes se dissipèrent. Elle gardait les traces profondes de la morale bourgeoise, et cet enfant signifiait pour elle que Dieu récompenserait notre amour, qu'il ne punissait aucun crime.
Alors que Marthe trouvait maintenant dans sa grossesse une raison pour que je ne la quittasse jamais, cette grossesse me consterna. À notre âge, il me semblait impossible, injuste, que nous eussions un enfant qui entraverait notre jeunesse. Pour la première fois, je me rendais à des craintes d'ordre matériel: nous serions abandonnés de nos familles.
Aimant déjà cet enfant, c'est par amour que je le repoussais. Je ne me voulais pas responsable de son existence dramatique. J'eusse été moi-même incapable de la vivre.
L'instinct est notre guide; un guide qui nous conduit à notre perte. Hier, Marthe redoutait que sa grossesse nous éloignât l'un de l'autre. Aujourd'hui, qu'elle ne m'avait jamais tant aimé, elle croyait que mon amour grandissait comme le sien. Moi, hier, repoussant cet enfant, je commençais aujourd'hui à l'aimer et j'ôtais de l'amour à Marthe, de même qu'au début de notre liaison mon cœur lui donnait ce qu'il retirait aux autres.
Maintenant, posant ma bouche sur le ventre de Marthe, ce n'était plus elle que j'embrassais, c'était mon enfant. Hélas! Marthe n'était plus ma maîtresse, mais une mère.
Je n'agissais plus jamais comme si nous étions seuls. Il y avait toujours un témoin près de nous, à qui nous devions rendre compte de nos actes. Je pardonnais mal ce brusque changement dont je rendais Marthe seule responsable, et pourtant, je sentais que je lui aurais moins encore pardonné si elle m'avait menti. À certaines secondes, je croyais que Marthe mentait pour faire durer un peu plus notre amour, mais que son fils n'était pas le mien.
Comme un malade qui recherche le calme, je ne savais de quel côté me tourner. Je sentais ne plus aimer la même Marthe et que mon fils ne serait heureux qu'à la condition de se croire celui de Jacques. Certes, ce subterfuge me consternait. Il faudrait renoncer à Marthe. D'autre part, j'avais beau me trouver un homme, le fait actuel était trop grave pour que je me rengorgeasse jusqu'à croire possible une aussi folle (je pensais: une aussi sage) existence.
Car, enfin, Jacques reviendrait. Après cette période extraordinaire, il retrouverait, comme tant d'autres soldats trompés à cause des circonstances exceptionnelles, une épouse triste, docile, dont rien ne décèlerait l'inconduite. Mais cet enfant ne pouvait s'expliquer pour son mari que si elle supportait son contact aux vacances. Ma lâcheté l'en supplia.
De toutes nos scènes, celle-ci ne fut ni la moins étrange ni la moins pénible. Je m'étonnai du reste de rencontrer si peu de lutte. J'en eus l'explication plus tard. Marthe n'osait m'avouer une victoire de Jacques à sa dernière permission et comptait, feignant de m'obéir, se refuser au contraire à lui, à Granville, sous prétexte des malaises de son état. Tout cet échafaudage se compliquait de dates dont la fausse coïncidence, lors de l'accouchement, ne laisserait de doutes à personne. «Bah! me disais-je, nous avons du temps devant nous. Les parents de Marthe redouteront le scandale. Ils remmèneront à la campagne et retarderont la nouvelle.»
La date du départ de Marthe approchait. Je ne pouvais que bénéficier de cette absence. Ce serait un essai. J'espérais me guérir de Marthe. Si je n'y parvenais pas, si mon amour était trop vert pour se détacher de lui-même, je savais bien que je retrouverais Marthe aussi fidèle.
Elle partit le douze juillet, à sept heures du matin. Je restai à J... la nuit précédente. En y allant, je me promettais de ne pas fermer l'œil de la nuit. Je ferais une telle provision de caresses, que je n'aurais plus besoin de Marthe pour le reste de mes jours.
Un quart d'heure après m'être couché, je m'endormis.
En général, la présence de Marthe troublait mon sommeil. Pour la première fois, à côté d'elle, je dormis aussi bien que si j'eusse été seul.
À mon réveil, elle était déjà debout. Elle n'avait pas osé me réveiller. Il ne me restait plus qu'une demi-heure avant le train. J'enrageais d'avoir laissé perdre par le sommeil les dernières heures que nous avions à passer ensemble. Elle pleurait aussi de partir. Pourtant, j'eusse voulu employer les dernières minutes à autre chose qu'à boire nos larmes.
Marthe me laissait sa clef, me demandant de venir, de penser à nous, et de lui écrire sur sa table.
Je m'étais juré de ne pas l'accompagner jusqu'à Paris. Mais, je ne pouvais vaincre mon désir de ses lèvres et, comme je souhaitais lâchement l'aimer moins, je mettais ce désir sur le compte du départ, de cette «dernière fois» si fausse, puisque je sentais bien qu'il n'y aurait de dernière fois sans qu'elle le voulût.
À la gare Montparnasse, où elle devait rejoindre ses beaux-parents, je l'embrassai sans retenue. Je cherchais encore mon excuse dans le fait que, sa belle-famille surgissant, il se produirait un drame décisif.
Revenu à F..., accoutumé à n'y vivre qu'en attendant de me rendre chez Marthe, je tâchai de me distraire. Je bêchai le jardin, j'essayai de lire, je jouai à cache-cache avec mes sœurs, ce qui ne m'était pas arrivé depuis cinq ans. Le soir, pour ne pas éveiller de soupçons, il fallut que j'allasse me promener. D'habitude, jusqu'à la Marne, la route m'était légère. Ce soir-là, je me traînai, les cailloux me tordant le pied et précipitant mes battements de cœur. Étendu dans la barque, je souhaitai la mort, pour la première fois. Mais aussi incapable de mourir que de vivre, je comptais sur un assassin charitable. Je regrettais qu'on ne pût mourir d'ennui, ni de peine. Peu à peu, ma tête se vidait, avec un bruit de baignoire. Une dernière succion, plus longue, la tête est vide. Je m'endormis.
Le froid d'une aube de juillet me réveilla. Je rentrai, transi, chez nous. La maison était grande ouverte. Dans l'antichambre mon père me reçut avec dureté. Ma mère avait été un peu malade: on avait envoyé la femme de chambre me réveiller pour que j'allasse chercher le docteur. Mon absence était donc officielle.
Je supportai la scène en admirant la délicatesse instinctive du bon juge qui, entre mille actions d'aspect blâmable, choisit la seule innocente pour permettre au criminel de se justifier. Je ne me justifiai d'ailleurs pas, c'était trop difficile. Je laissai croire à mon père que je rentrais de J..., et, lorsqu'il m'interdit de sortir après le dîner, je le remerciai à part moi d'être encore mon complice et de me fournir une excuse pour ne plus traîner seul dehors.
J'attendais le facteur. C'était ma vie. J'étais incapable du moindre effort pour oublier.
Marthe m'avait donné un coupe-papier, exigeant que je ne m'en servisse que pour ouvrir ses lettres. Pouvais-je m'en servir? J'avais trop de hâte. Je déchirais les enveloppes. Chaque fois, honteux, je me promettais de garder la lettre un quart d'heure, intacte. J'espérais, par cette méthode, pouvoir à la longue reprendre de l'empire sur moi-même, garder les lettres fermées dans ma poche. Je remettais toujours ce régime au lendemain.
Un jour, impatienté par ma faiblesse, et dans un mouvement de rage, je déchirai une lettre sans la lire. Dès que les morceaux de papier eurent jonché le jardin, je me précipitai, à quatre pattes. La lettre contenait une photographie de Marthe. Moi si superstitieux et qui interprétais les faits les plus minces dans un sens tragique, j'avais déchiré ce visage. J'y vis un avertissement du ciel. Mes transes ne se calmèrent qu'après avoir passé quatre heures à recoller la lettre et le portrait. Jamais je n'avais fourni un tel effort. La crainte qu'il n'arrivât malheur à Marthe me soutint pendant ce travail absurde qui me brouillait les yeux et les nerfs.
Un spécialiste avait recommandé les bains de mer à Marthe. Tout en m'accusant de méchanceté, je les lui défendis, ne voulant pas que d'autres que moi pussent voir son corps.
Du reste, puisque de toute manière Marthe devait passer un mois à Granville, je me félicitais de la présence de Jacques. Je me rappelais sa photographie en blanc que Marthe m'avait montrée le jour des meubles. Rien ne me faisait plus peur que les jeunes hommes, sur la plage. D'avance, je les jugeais plus beaux, plus forts, plus élégants que moi.
Son mari la protégerait contre eux.
À certaines minutes de tendresse, comme un ivrogne qui embrasse tout le monde, je rêvassais d'écrire à Jacques, de lui avouer que j'étais l'amant de Marthe, et, m'autorisant de ce titre, de la lui recommander. Parfois, j'enviais Marthe, adorée par Jacques et par moi. Ne devions-nous pas chercher ensemble à faire son bonheur? Dans ces crises, je me sentais amant complaisant. J'eusse voulu connaître Jacques, lui expliquer les choses, et pourquoi nous ne devions pas être jaloux l'un de l'autre. Puis, tout à coup, la haine redressait cette pente douce.
Dans chaque lettre, Marthe me demandait d'aller chez elle. Son insistance me rappelait celle d'une de mes tantes fort dévote, me reprochant de ne jamais aller sur la tombe de ma grand-mère. Je n'ai pas l'instinct du pèlerinage. Ces devoirs ennuyeux localisent la mort, l'amour.
Ne peut-on penser à une morte, ou à sa maîtresse absente, ailleurs qu'en un cimetière, ou dans certaine chambre? Je n'essayais pas de l'expliquer à Marthe et lui racontais que je me rendais chez elle; de même, à ma tante, que j'étais allé au cimetière. Pourtant, je devais aller chez Marthe; mais dans de singulières circonstances.
Je rencontrai un jour sur le réseau cette jeune fille suédoise à laquelle ses correspondants défendaient de voir Marthe. Mon isolement me fit prendre goût aux enfantillages de cette petite personne. Je lui proposai de venir goûter à J..., en cachette, le lendemain. Je lui cachai l'absence de Marthe, pour qu'elle ne s'effarouchât pas, et ajoutai même combien elle serait heureuse de la revoir. J'affirme que je ne savais au juste ce que je comptais faire. J'agissais comme ces enfants qui, liant connaissance, cherchent à s'étonner entre eux. Je ne résistais pas à voir surprise ou colère sur la figure d'ange de Svéa, quand je serais tenu de lui apprendre l'absence de Marthe.
Oui, c'était sans doute ce plaisir puéril d'étonner, parce que je ne trouvais rien à lui dire de surprenant, tandis qu'elle bénéficiait d'une sorte d'exotisme et me surprenait à chaque phrase. Rien de plus délicieux que cette soudaine intimité entre personnes qui se comprennent mal. Elle portait au cou une petite croix d'or, émaillée de bleu, qui pendait sur une robe assez laide que je réinventais à mon goût. Une véritable poupée vivante. Je sentais croître mon désir de renouveler ce tête-à-tête ailleurs qu'en un wagon.
Ce qui gâtait un peu son air de couventine, c'était l'allure d'une élève de l'école Pigier, où d'ailleurs elle étudiait une heure par jour, sans grand profit, le français et la machine à écrire. Elle me montra ses devoirs dactylographiés. Chaque lettre était une faute, corrigée en marge par le professeur. Elle sortit d'un sac à main affreux, évidemment son œuvre, un étui à cigarettes orné d'une couronne comtale. Elle m'offrit une cigarette. Elle ne fumait pas, mais portait toujours cet étui, parce que ses amies fumaient. Elle me parlait de coutumes suédoises que je feignais de connaître: nuit de la Saint-Jean, confitures de myrtilles. Ensuite, elle tira de son sac une photographie de sa sœur jumelle, envoyée de Suède la veille: à cheval, toute nue, avec sur la tête un chapeau haut de forme de leur grand-père. Je devins écarlate. Sa sœur lui ressemblait tellement que je la soupçonnais de rire de moi, et de montrer sa propre image. Je me mordais les lèvres, pour calmer leur envie d'embrasser cette espiègle naïve. Je dus avoir une expression bien bestiale, car je la vis peureuse, cherchant des yeux le signal d'alarme.
Le lendemain, elle arriva chez Marthe à quatre heures. Je lui dis que Marthe était à Paris mais rentrerait vite. J'ajoutai: «Elle m'a défendu de vous laisser partir avant son retour.» Je comptais ne lui avouer mon stratagème que trop tard.
Heureusement, elle était gourmande. Ma gourmandise à moi prenait une forme inédite. Je n'avais aucune faim pour la tarte, la glace à la framboise, mais souhaitais être tarte et glace dont elle approchât la bouche. Je faisais avec la mienne des grimaces involontaires.
Ce n'est pas par vice que je convoitais Svéa, mais par gourmandise. Ses joues m'eussent suffi, à défaut de ses lèvres.
Je parlais en prononçant chaque syllabe pour qu'elle comprit bien. Excité par cette amusante dînette, je m'énervais, moi toujours silencieux, de ne pouvoir parler vite. J'éprouvais un besoin de bavardage, de confidences enfantines. J'approchais mon oreille de sa bouche. Je buvais ses petites paroles.
Je l'avais contrainte à prendre une liqueur. Après, j'eus pitié d'elle comme d'un oiseau qu'on grise.
J'espérais que sa griserie servirait mes desseins, car peu m'importait qu'elle me donnât ses lèvres de bon cœur ou non. Je pensai à l'inconvenance de cette scène chez Marthe, mais, me répétai-je, en somme, je ne retire rien à notre amour. Je désirais Svéa comme un fruit, ce dont une maîtresse ne peut être jalouse.
Je tenais sa main dans mes mains qui m'apparurent pataudes. J'aurais voulu la déshabiller, la bercer. Elle s'étendit sur le divan. Je me levai, me penchai à l'endroit où commençaient ses cheveux, duvet encore. Je ne concluais pas de son silence que mes baisers lui fissent plaisir; mais, incapable de s'indigner, elle ne trouvait aucune façon polie de me repousser en français. Je mordillais ses joues, m'attendant à ce qu'un jus sucré jaillisse, comme des pêches.
Enfin, j'embrassai sa bouche. Elle subissait mes caresses, patiente victime, fermant cette bouche et les yeux. Son seul geste de refus consistait à remuer faiblement la tête de droite à gauche, et de gauche à droite. Je ne me méprenais pas, mais ma bouche y trouvait l'illusion d'une réponse. Je restais auprès d'elle comme je n'avais jamais été auprès de Marthe. Cette résistance qui n'en était pas une flattait mon audace et ma paresse. J'étais assez naïf pour croire qu'il en irait de même ensuite et que je bénéficierais d'un viol facile.
Je n'avais jamais déshabillé de femmes; j'avais plutôt été déshabillé par elles. Aussi je m'y pris maladroitement, commençant par ôter ses souliers et ses bas. Je baisais ses pieds et ses jambes. Mais quand je voulus dégrafer son corsage, Svéa se débattit comme un petit diable qui ne veut pas aller se coucher et qu'on dévêt de force. Elle me rouait de coups de pied. J'attrapais ses pieds au vol, je les emprisonnais, les baisais. Enfin, la satiété arriva, comme la gourmandise s'arrête après trop de crème et de friandises. Il fallut bien que je lui apprisse ma supercherie, et que Marthe était en voyage. Je lui fis promettre, si elle rencontrait Marthe, de ne jamais lui raconter notre entrevue. Je ne lui avouai pas que j'étais son amant, mais le lui laissai entendre. Le plaisir du mystère lui fit répondre «à demain» quand, rassasié d'elle, je lui demandai par politesse si nous nous reverrions un jour.
Je ne retournai pas chez Marthe. Et peut-être Svéa ne vint-elle pas sonner à la porte close. Je sentais combien blâmable pour la morale courante était ma conduite. Car sans doute sont-ce les circonstances qui m'avaient fait paraître Svéa si précieuse. Ailleurs que dans la chambre de Marthe, l'eusse-je désirée?
Mais je n'avais pas de remords. Et ce n'est pas en pensant à Marthe que je délaissai la petite Suédoise, mais parce que j'avais tiré d'elle tout le sucre.
Quelques jours après, je reçus une lettre de Marthe. Elle en contenait une de son propriétaire, lui disant que sa maison n'était pas une maison de rendez-vous, quel usage je faisais de la clef de son appartement, où j'avais emmené une femme. J'ai une preuve de ta traîtrise, ajoutait Marthe. Elle ne me reverrait jamais. Sans doute souffrirait-elle, mais elle préférait souffrir qu'être dupe.
Je savais ces menaces anodines, et qu'il suffirait d'un mensonge, ou même au besoin de la vérité, pour les anéantir. Mais il me vexait que, dans une lettre de rupture, Marthe ne me parlât pas de suicide. Je l'accusai de froideur. Je trouvai sa lettre indigne d'une explication. Car moi, dans une situation analogue, sans penser au suicide, j'aurais cru, par convenance, en devoir menacer Marthe. Trace indélébile de l'âge et du collège: je croyais certains mensonges commandés par le code passionnel.
Une besogne neuve, dans mon apprentissage de l'amour, se présentait: m'innocenter vis-à-vis de Marthe, et l'accuser d'avoir moins de confiance en moi qu'en son propriétaire. Je lui expliquai combien habile était cette manœuvre de la coterie Marin. En effet, Svéa était venue la voir un jour où j'écrivais chez elle, et si j'avais ouvert, c'est parce que, ayant aperçu la jeune fille par la fenêtre, et sachant qu'on l'éloignait de Marthe, je ne voulais pas lui laisser croire que Marthe lui tenait rigueur de cette pénible séparation. Sans doute, venait-elle en cachette et au prix de difficultés sans nombre.
Ainsi pou vais-je annoncer à Marthe que le cœur de Svéa lui demeurait intact. Et je terminais en exprimant le réconfort d'avoir pu parler de Marthe, chez elle, avec sa plus intime compagne.
Cette alerte me fit maudire l'amour qui nous force à rendre compte de nos actes, alors que j'eusse tant aimé n'en jamais rendre compte, à moi pas plus qu'aux autres.
Il faut pourtant, me disais-je, que l'amour offre de grands avantages puisque tous les hommes remettent leur liberté entre ses mains. Je souhaitais d'être vite assez fort pour me passer d'amour et, ainsi, n'avoir à sacrifier aucun de mes désirs. J'ignorais que, servitude pour servitude, il vaut encore mieux être asservi par son cœur que l'esclave de ses sens.
Comme l'abeille butine et enrichit la ruche,—de tous ses désirs qui le prennent dans larue,—un amoureux enrichit son amour. Il en fait bénéficier sa maîtresse. Je n'avais pas encore découvert cette discipline qui donne aux natures infidèles, la fidélité. Qu'un homme convoite une fille et reporte cette chaleur sur la femme qu'il aime, son désir, plus vif parce qu'insatisfait, laissera croire à cette femme qu'elle n'a jamais été mieux aimée. On la trompe, mais la morale, selon les gens, est sauve. À de tels calculs commence le libertinage. Qu'on ne condamne donc pas trop vite certains hommes capables de tromper leur maîtresse au plus fort de leur amour; qu'on ne les accuse pas d'être frivoles. Ils répugnent à ce subterfuge et ne songent même pas à confondre leur bonheur et leurs plaisirs.
Marthe attendait que je me disculpasse. Elle me supplia de lui pardonner ses reproches. Je le fis, non sans façons. Elle écrivit au propriétaire, le priant ironiquement d'admettre qu'en son absence j'ouvrisse à une de ses amies.
Quand Marthe revint, aux derniers joursd'août, elle n'habita pas J..., mais la maison de ses parents, qui prolongeaient leur villégiature. Ce nouveau décor où Marthe avait toujours vécu me servit d'aphrodisiaque. La fatigue sensuelle, le désir secret du sommeil solitaire, disparurent. Je ne passai aucune nuit chez mes parents. Je flambais, je me hâtais, comme les gens qui doivent mourir jeunes et qui mettent les bouchées doubles. Je voulais profiter de Marthe avant que l'abîmât sa maternité.
Cette chambre de jeune fille, où elle avait refusé la présence de Jacques, était notre chambre. Au-dessus de son lit étroit, j'aimais que les yeux la rencontrassent en première communiante. Je l'obligeais à regarder fixement une autre image d'elle, bébé, pour que notre enfant lui ressemblât. Je rôdais, ravi, dans cette maison qui l'avait vue naître et s'épanouir. Dans une chambre de débarras, je touchais son berceau, dont je voulais qu'il servit encore, et je lui faisais sortir ses brassières, ses petites culottes, reliques des Grangier.
Je ne regrettais pas l'appartement de J..., où les meubles n'avaient pas le charme du plus laid mobilier des familles. Ils ne pouvaient rien m'apprendre. Au contraire, ici, me parlaient de Marthe tous ces meubles auxquels, petite, elle avait dû se cogner la tête. Et puis, nous vivions seuls, sans conseiller municipal, sans propriétaire. Nous ne nous gênions pas plus que des sauvages, nous promenant presque nus dans le jardin, véritable île déserte. Nous nous couchions sur la pelouse, nous goûtions sous une tonnelle d'aristoloche, de chèvrefeuille, de vigne vierge. Bouche à bouche, nous nous disputions les prunes que je ramassais, toutes blessées, tièdes de soleil. Mon père n'avait jamais pu obtenir que je m'occupasse de mon jardin, comme mes frères, mais je soignais celui de Marthe. Je ratissais, j'arrachais les mauvaises herbes. Au soir d'une journée chaude, je ressentais le même orgueil d'homme, si enivrant, à étancher la soif de la terre, des fleurs suppliantes, qu'à satisfaire le désir d'une femme. J'avais toujours trouvé la bonté un peu niaise: je comprenais toute sa force. Les fleurs s'épanouissant grâce à mes soins, les poules dormant à l'ombre après que je leur avais jeté des graines: que de bonté!—Que d'égoïsme! Des fleurs mortes, des poules maigres eussent mis de la tristesse dans notre île d'amour. Eau et graines venant de moi s'adressaient plus à moi qu'aux fleurs et qu'aux poules.
Dans ce renouveau du cœur, j'oubliais ou je méprisais mes récentes découvertes. Je prenais le libertinage provoqué par le contact avec cette maison de famille pour la fin du libertinage. Aussi, cette dernière semaine d'août et ce mois de septembre furent-ils ma seule époque de vrai bonheur. Je ne trichais, ni ne me blessais, ni ne blessais Marthe. Je ne voyais plus d'obstacles. J'envisageais à seize ans un genre de vie qu'on souhaite à l'âge mûr. Nous vivrions à la campagne; nous y resterions éternellement jeunes.
Étendu contre elle sur la pelouse, caressant sa figure avec un brin d'herbe, j'expliquais lentement, posément, à Marthe, quelle serait notre vie. Marthe, depuis son retour, cherchait un appartement pour nous à Paris. Ses yeux se mouillèrent, quand je lui déclarai que je désirais vivre à la campagne: «Je n'aurais jamais osé te l'offrir, me dit-elle. Je croyais que tu t'ennuierais, seul avec moi, que tu avais besoin de la ville.—Comme tu me connais mal!» répondais-je. J'aurais voulu habiter près de Mandres, où nous étions allés nous promener un jour, et où on cultive les roses. Depuis, quand par hasard, ayant dîné à Paris avec Marthe, nous reprenions le dernier train, j'avais respiré ces roses. Dans la cour de la gare, les manœuvres déchargent d'immenses caisses qui embaument. J'avais, toute mon enfance, entendu parler de ce mystérieux train des roses qui passe à une heure où les enfants dorment.
Marthe disait: «Les roses n'ont qu'une saison. Après, ne crains-tu pas de trouver Mandres laide? N'est-il pas sage de choisir un lieu moins beau, mais d'un charme plus égal?»
Je me reconnaissais bien là. L'envie de jouir pendant deux mois des roses me faisait oublier les dix autres mois, et le fait de choisir Mandres m'apportait encore une preuve de la nature éphémère de notre amour.
Souvent, ne dînant pas à F... sous prétexte de promenades ou d'invitations, je restais avec Marthe.
Un après-midi, je trouvai auprès d'elle un jeune homme en uniforme d'aviateur. C'était son cousin. Marthe, que je ne tutoyais pas, se leva et vint m'embrasser dans le cou. Son cousin sourit de ma gêne. «Devant Paul, rien à craindre, mon chéri, dit-elle. Je lui ai tout raconté.» J'étais gêné, mais enchanté que Marthe eût avoué à son cousin qu'elle m'aimait. Ce garçon, charmant et superficiel, et qui ne songeait qu'à ce que son uniforme ne fût pas réglementaire, parut ravi de cet amour. Il y voyait une bonne farce faite à Jacques qu'il méprisait pour n'être ni aviateur ni habitué des bars.
Paul évoquait toutes les parties d'enfance dont ce jardin avait été le théâtre. Je questionnais, avide de cette conversation qui me montrait Marthe sous un jour inattendu. En même temps, je ressentais de la tristesse. Car j'étais trop près de l'enfance pour en oublier les jeux inconnus des parents, soit que les grandes personnes ne gardent aucune mémoire de ces jeux, soit qu'elles les envisagent comme un mal inévitable. J'étais jaloux du passé de Marthe.
Comme nous racontions à Paul, en riant, la haine du propriétaire, et le raout des Marin, il nous proposa, mis en verve, sa garçonnière de Paris.