LES CONVERSIONS DE RIVETT

Aux environs du sixième mois de la guerre, l’arrivée au camp d’instruction de Sheerness du volontaire Rivett ne passa point inaperçue. Les vieux soldats de l’ancienne armée — alors, il y en avait encore quelques-uns, — bien qu’ils fussent habitués à voir des recrues de toutes formes et de toutes couleurs, ne purent réprimer un petit mouvement de stupeur : le volontaire Rivett portait encore, comme le reste de la « fournée » des nouveaux engagés venus de Londres, ses vêtements civils. Mais, en eux-mêmes, ces vêtements constituaient déjà un uniforme : redingote noire, cravate blanche, faux-col bas et droit boutonnant par derrière, chapeau noir à larges bords ; en tous points le costume d’un ministre « indépendant », du pasteur d’une de ces nombreuses sectes protestantes libres que chaque jour voit naître ou mourir sur le sol de la religieuse Angleterre.

Ils n’étaient pas encore au bout de leurs étonnements. Dès qu’il eut pénétré dans la chambrée, non seulement le volontaire Rivett choisit sans hésiter le meilleur lit resté libre, à gauche près du poêle, mais se mit en mesure, séance tenante, de le dresser selon toutes les règles de l’art. Les lits, dans l’armée anglaise, ne se disposent pas « en billard » comme chez nous. Leur armature est articulée de telle sorte qu’ils peuvent et doivent pendant le jour, se transformer en des espèces de fauteuils : il faut, en conséquence, plier les draps et les couvertures en cercles concentriques afin de constituer le dossier, tandis que la courtepointe, pliée, au contraire, en carré, se place à l’extrémité du châlit, pour servir de coussin au siège. Rivett se tira de ce travail difficile comme s’il n’avait jamais fait que ça toute sa vie.

D’ailleurs, dès les premiers exercices, il manœuvra comme un vieux troupier. Il s’avéra que les instructeurs n’avaient rien à lui apprendre, sauf peut-être pour le maniement du fusil actuellement en usage, dont Rivett paraissait ignorer le mécanisme. A part ça, il était évident qu’il connaissait le métier dans les coins.

Le fusilier Muffin, à la fin, résolut d’en avoir le cœur net :

— Ça n’est pas naturel, lui dit-il, tu ne peux pas savoir tout ça de naissance. Il faut que tu aies déjà servi. Pourtant, tu es arrivé habillé comme ungentleman, et même comme un curé. C’est-il que tu as déserté pour te faire prêcheur, dans le temps, ou quoi ?

— Je suis, en effet, pasteur d’une chapelle baptiste dans Bloomsbury, à Londres, répondit sans détours Rivett, et grâce à Dieu, la piété de mon troupeau me donnait de quoi vivre agréablement. Et je n’aijamaisdéserté. Mais il n’en est pas moins vrai que j’ai servi dans l’armée royale, du temps de notre regretté souverain Edouard septième. Quatre ans j’ai servi ; et c’est suffisant pour apprendre les ficelles.

— Mais, quatre ans… observa Muffin : au bout de quatre ans, tu n’avais pas fini ton congé ! Comment qu’t’es parti, alors, si tu n’as pas déserté ?

— C’est toute une histoire, expliqua Rivett, et tout de même quand j’y pense, il y a de quoi rigoler. Il faut te dire qu’à dix-huit ans j’étais employé à Liverpool, chez M. Crockett,haberdasher(mercier). J’ai fait la connaissance d’une poule, comme il me convient, pour me promener le samedi. Mais cette poule avait des goûts dispendieux, et je crois que, pour y satisfaire, j’ai fait passer quelque peu des recettes de M. Crockett dans ma poche. Le jour où il m’a paru que ce porc de Crockett avait des soupçons, j’ai pensé qu’il était bon d’user de précautions : la meilleure était de « prendre leshilling», c’est-à-dire de signer un engagement dans l’armée, sous un autre nom que le mien. Une fois que vous portez l’uniforme de Sa Majesté, personne ne vient plus vous embêter, n’est-ce pas ?

Muffin approuva de la tête. Il savait devoir pas mal de ses camarades de l’ancienne armée à des aventures analogues.

— Ça a duré quatre ans, comme je t’ai dit, poursuivit Rivett, et j’étais bon soldat, je me plaisais bien. Et puis, tout à coup, ça a changé. On m’a mis dans une nouvelle compagnie, avec un sergent-major qui était un chameau. Et, par-dessus le marché voilà qu’on commence à parler d’envoyer la compagnie dans l’Inde. Moi, je n’en pince pas pour les colonies. Les colonies, c’est bon à regarder de loin, dans les journaux, quand on vous parle de la grandeur de l’Empire, de sa magnificence, du fardeau de l’homme blanc, comme dit Kipling, lequel consiste à faire porter sa valise par les nègres. Moi, je ne voulais pas y aller, j’aime la bière fraîche. Tu comprends que j’ai pensé tout de suite : « Il faut que je me tire des pattes. »

« Voilà le truc que j’ai employé. Il n’est pas à la portée de tout le monde, il faut avoir la langue bien pendue. Mais j’ai la langue bien pendue. Je tiens ça de mon père, qui était presbytérien d’Écosse, et se plaisait à édifier la congrégation, aux offices, par ses pieux discours. Il m’avait assez barbé, le pauvre homme, quand j’étais petit ! Je ne savais pas alors que le souvenir de ses homélies me serait plus tard si précieux ! Par-dessus le marché, le dimanche, nous nous étions souvent amusés, moi et ma poule, à écouter les prédicateurs en plein vent. Il y en a, il y en a, à Liverpool ! C’est une ville religieuse, on peut dire !

« Et alors, je me suis mis à prêcher la parole de Dieu dans les rues de la garnison, le jour du Seigneur.

— En uniforme ? demanda Muffin, interloqué.

— En uniforme. Qu’est-ce qui peut empêcher un soldat de Sa Majesté d’être inspiré par le Saint-Esprit comme un autre ? Et même, mon vieux, ça paraissait beaucoup plus touchant. Tu parles si les femmes pleuraient, quand je criais : « Repentez-vous, sépulcres blanchis ! Rejetez vos manteaux d’iniquité ! Christ aperçoit dessous votre pourriture ! »

— Oui, observa Muffin, séduit, ça devait être grand[1]!

[1]Si l’on doute de l’authenticité des faits lire Grenville Murray,Six months in the ranks. Cette nouvelle s’en est, pour une partie, inspirée.

[1]Si l’on doute de l’authenticité des faits lire Grenville Murray,Six months in the ranks. Cette nouvelle s’en est, pour une partie, inspirée.

— Seulement tu vois d’ici la tête des chefs. Ils n’aimaient pas ça, les chefs ! Ils trouvaient que ça compromettait la dignité du régiment. Pourtant comme on ne peut pas empêcher un soldat d’être chrétien, et visité par le Saint-Esprit, ils n’ont rien fait d’abord que de mettre un ordre au rapport, comme quoi les soldats en uniforme devaient s’abstenir de manifestations religieuses autre part que dans les lieux couverts, ou tout au moins pourvus d’une clôture. Tu ne sais pas ce que j’ai fait ?… Le dimanche suivant, je suis allé prêcher sur le terrain de cricket. Le cricket au colonel, qu’il tenait uni, tondu, propre comme le plancher d’un salon ! Et il est venu plus de mille personnes là-dessus pour écouter mes oraisons jaculatoires. Si tu avais vu le gazon, après ça : comme si un troupeau de buffles y avait passé !

« Le colonel s’est fichu dans une telle rogne qu’il m’a fait coller quatorze jours de tôle. Ça, c’était pas juste : le terrain du cricket est clos d’une haie. Mais j’ai fait tout de même mes quatorze jours, pendant que toutes les personnes pieuses de la ville commençaient à rouspéter. Je tire mes deux semaines declink, je retourne à la manœuvre avec les camarades, et voilà que, par chance, sur le champ de manœuvre, le lieutenant Hobson se met à gueuler, à propos de je ne sais quoi qui n’allait pas à son idée : « Tonnerre de N. de D. de N. de D. ! » Et moi, sans sortir des rangs, je proteste avec dignité : « Il est écrit au deuxième commandement : « Tu ne prendras pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu ! » Sur quoi, le lieutenant Hobson a l’imprudence de rétorquer : « Reconduisez cet idiot auclink! »

« Mon vieux tu connais l’Angleterre : ç’a été l’insurrection, non seulement dans la ville, mais dans les trois royaumes. Tous les journaux de province et de Londres ont été remplis de lettres qui vouaient le lieutenant à l’exécration publique ; le lieutenant Hobson, après avoir été condamné à vingt-huit jours d’arrêts de rigueur, a dû donner sa démission, et moi… moi, j’ai été l’objet d’une souscription également publique, en ma qualité de martyr de la foi. Une souscription qui a rapporté plus de cinq cents livres : à l’aide de quoi les promoteurs ont racheté mon congé et, par surcroît de générosité et d’admiration, ont fondé pour moi la chapelle de Bloomsbury, à Londres, dont je suis resté le ministre honoré pendant sept ans. Voilà le coup,old chap. Tu vois qu’il est beau !

— C’est sûr que tu sais y faire, déclara Muffin, admiratif. Mais, alors, pourquoi as-tu rengagé ?

— C’est rigolo, hein ? Je n’y comprends rien moi-même. Dire que je me retrouve ici, en train de cirer mes souliers d’ordonnance et d’astiquer une baïonnette !… que je ne suis plus le pasteur Rivett, objet de la vénération de son fidèle troupeau ; mais leprivateRivett, numéro matricule 12.548. Quand je pense comment c’est arrivé, je n’en reviens pas. Ou plutôt, ça prouve que la volonté du Seigneur fait ce qu’elle veut des hommes : car c’est un événement extraordinaire et incompréhensible !

« Quand la guerre a éclaté, et quand Kitchener a commencé d’organiser son armée de volontaires, je suis d’abord resté bien tranquille. Moi, un personnage d’un caractère sacré ! Je n’ai même pas songé à proposer mes services comme chapelain ou comme brancardier. Parfois, lorsque nous nous promenions dans Bloomsbury, MmeRivett et moi, pendant la semaine — car le dimanche, nous respections le repos du Seigneur, nous ne sortions pas de chez nous — nous apercevions de grandes affiches : «Your country wants you !» ou des histoires comme ça, MmeRivett me disait :

«  — On ne doit pas prendre la vie de son prochain, monsieur Rivett ! Vous me l’avez bien souvent répété.

«  — Je vous le répète encore, madame Rivett, lui répondais-je.

«  — Et le soldat porte la livrée de l’iniquité, tel est votre enseignement.

«  — Madame Rivett, il porte en effet la livrée de l’iniquité. C’est un sépulcre, non pas blanchi, mais drapé de rouge !

« Et c’était bien véritablement ma conviction. Un matin je sors de chez moi et monte dans l’autobus afin de me rendre à la Cité, où je voulais me procurer laVoie du salut ouverte à tous les pécheurs, de John Halifax. C’est un excellent ouvrage, et tu peux t’en rendre compte, Muffin, mes préoccupations, à ce moment encore, étaient pacifiques. A Trafalgarsquare, il faut changer d’autobus… »

Muffin, l’interrompit d’un signe de tête, pour exprimer qu’il ne l’ignorait pas.

— Je descends donc, et traverse la place. Elle était toute noire de monde, et qu’est-ce que je vois : sur le socle de la colonne de Nelson, un sergent des fusiliers du Middlesex, assis devant une petite table, qu’on avait hissée jusque là-haut, et un soldat des fusiliers du Middlesex, une badine à la main, qui faisait un discours ! Et sur le socle, assis sur des chaises, de l’autre côté de la colonne, d’autres soldats, de toutes les armes, des artilleurs, des dragons, des grenadiers avec leurs grands bonnets à poil, des Écossais avec leur kilt et leur poignard passé dans la jarretière, qui attendaient leur tour pour parler. Car chacun ne devait parler que cinq minutes pour dire : « Je me suis engagé. Voilà pourquoi je me suis engagé. Vous autres, qui n’êtes encore qu’un tas de civils, engagez-vous ! » Et comme ça, bien rangés, se levant l’un après l’autre pour venir sur le devant du socle, ils avaient l’air des chanteuses que je voyais dans les music-halls, du temps que j’avais été soldat, et aussi des catéchumènes de l’Armée du Salut, qui viennent pareillement sur la scène expliquer aux impies comment la grâce les a illuminés, comme quoi leur âme à présent est sauvée, et adjurer les autres de les suivre dans les voies du Seigneur.

Je ne puis pas entendre parler sans avoir besoin de parler, c’est plus fort que moi. Je serais mort sur la place, ou du moins il me semblait que je serais resté imbécile pour le reste de mes jours, que je n’aurais plus été Rivett, mais un autre qui aurait été rien du tout, si je n’avais pas pris la parole comme un de ceux-là. Pour dire quoi ? Ah ! je le savais bien ! « Je vais monter, pensais-je, et je leur annoncerai la vérité ! Je leur ferai entendre la voix de la vérité, qui est celle de la paix et du renoncement, je leur crierai les textes, tous les textes : « Tu ne tueras point ! » — « Si ton ennemi te frappe sur la joue droite, tends-lui la gauche. » Et encore je me rappelais ce que j’avais si souvent déclaré à MmeRivett, mon épouse, cette phrase qu’elle connaissait maintenant par cœur : que le soldat porte la livrée de l’iniquité, et qu’il est comme un sépulcre, non pas blanchi, mais tout rouge.

« Donc, j’empoigne les montants du petit escalier de bois qui se dressait le long de la colonne, et gravis les degrés. J’étais vêtu comme tous les jours et selon mon caractère ; on pouvait voir que j’étais pasteur d’une secte indépendante, un homme de Dieu. Et il se fit un grand silence ! Et le sergent, qui attendait les signatures pour les enrôlements, derrière la petite table, se leva ! Et il me tendit la plume ! Je n’avais pas pensé à ça. C’était seulement quand on était devenu soldat, ici, qu’on avait le droit de parler pour dire pourquoi on se faisait soldat. Ce n’était pas une réunion contradictoire. Il fallait signer, signer d’abord ! Et puis je te jure qu’à ce moment j’entendis comme une voix qui insistait à mon oreille : « Signe ! mais signe donc !! Pourquoi serais-tu venu, si ce n’est pour signer ? » Ils étaient là dix mille, dont l’attente, le désir, dont l’émotion m’empoignaient. Et c’était le Seigneur, évidemment, qui planait dans cette attente, dans cette émotion, dans ce désir de dix mille âmes ! Je pris la plume et je signai :Obedediah Rivett, ex-privateauxCornwall Rifles, présentement pasteur de la confession wesleyenne, 150,Alexander Road.Et je me sentis pénétré d’une joie, d’une joie ! Tout mon cœur en éclatait, il me semblait que ma tête touchait les nuages. J’avais les yeux secs et radieux, et pourtant c’était comme si j’eusse été inondé de larmes à l’intérieur : des larmes divines et délicieuses.

J’étendis les bras, j’ouvris la bouche et je parlai ! Je ne me souviens plus exactement de ce que j’ai dit, mais c’était beau ! Quelque chose je suppose comme : « J’arrive tel Athaniel, je quitte la vigne de mon père, et la maison fraîche, et l’épouse, et le figuier devant la porte et je prends le casque, et je ceins l’épée. Car il est écrit : « Tu donneras ta vie pour ton peuple ! Tu n’auras pas de pitié pour la race impure ! »

Voilà ce que j’ai dit, je crois, et beaucoup d’autres choses. Et je m’aperçus que, par le petit escalier de bois, c’étaient des gens et encore des gens qui montaient pour signer, pour s’enrôler comme moi ! Je restai là, les bras étendus, je ne sais combien de temps. Puis je retournai à Bloomsbury, tout étourdi, hors de moi-même. Je trouvai ma femme dans le parloir :

«  — Lizzie, je me suis engagé. Demain, je me présente au camp d’Aldershot.

« Mais elle ne me crut pas :

«  — J’ai été appelé, Lizzie. En vérité j’ai été appelé.

« Alors, elle comprit que c’était sérieux. Elle a pleuré, mais maintenant elle m’envoie un colis toutes les semaines. C’est une brave femme. »

— C’est drôle, fit Muffin en réfléchissant. Et il y en a pas mal qui ont été « appelés » comme toi : des anarchistes, des pacifistes. C’est drôle !

— Oui, reconnut l’ancien pasteur de la chapelle wesleyenne. Je te dis que c’est rigolo !


Back to IndexNext