Ceci est encore une histoire, la dernière histoire peut-être, de mon ami Barnavaux, que la guerre m’a tué. Mais, avant de la conter, ne faut-il pas que j’explique ?…
Voici deux siècles déjà que Philippe d’Orléans, régent de France, se plaignait d’avoir dépensé vingt mille écus pour voir le diable et de ne l’avoir point vu. Mon regret est pareil. On dirait que, dans cette misérable demeure qui est mon corps, ma sensibilité et ma raison habitent deux étages différents, et qu’il n’y a pas, qu’il n’y aura jamais d’escalier. Je ne sais quoi, tout au fond de moi-même, de fabuleusement antique, venu d’ancêtres oubliés, sauvages, frémissants, intelligents et ignorants, cherchant à comprendre l’immense mystère du monde et ne sachant même pas qu’ils avaient un cerveau — pensant, si je puis dire, comme des bêtes qui auraient une manière de génie — je ne sais quoi de barbare, de rétrograde et d’inquiétant voudrait me persuader que l’univers est peuplé d’ombres, de forces puissantes, conscientes, malicieuses ou bienveillantes ; que les morts vivent, près de moi, d’une autre vie, que mes songes nocturnes sont vrais, d’une vérité magique et magnifique, draguant mes yeux fermés vers un avenir obscur ; que le mal, le bien sont des êtres, des satans ou des dieux, aux mains amicales ou funestes, au visage accueillant ou sinistre… Là-dessus, ma raison interroge, suppute, analyse, et ne trouve rien ! Rien que fraude, mensonge, hypothèse, doute, doute, encore doute. Je ne puis plus garder qu’une curiosité, que dis-je, une perversité littéraire, et quelque autre chose qui n’est peut-être qu’un instinct primitif, subitement remonté à la surface de mon désir, comme la jalousie ou le besoin de verser le sang.
Pourtant, pourtant, il y a mes rêves. J’ai lu beaucoup de choses sur les rêves, je sais à peu près tout ce qu’en ont dit ces savants qui prétendent toujours tout expliquer. La dernière hypothèse, et la plus séduisante — la plus séduisante, on ne sait comment, se trouvant toujours la dernière, — est que notre cerveau pensant est composé de cellules qui ne se touchent point, mais jettent les unes vers les autres des tentacules qui se cherchent et peuvent entrer en contact. On appelle ça des neurones. A l’état de veille, ces neurones s’associent d’une façon normale, habituelle : alors on n’a que des pensées et des images normales, habituelles. Dans le sommeil, ils contractent d’autres mariages, étranges et désordonnés : c’est le rêve. Mais alors ils ne peuvent vous donner que ce qu’on y a mis ; ils n’inventent pas, ils ne prévoient pas, ils ne prédisent pas. Tout au plus pourrait-on dire que, par un secret instinct, ils tendent à achever dans le rêve ce qu’on avait laissé incomplet, ou volontairement repoussé, dans la vie diurne ; ou bien qu’ils s’amusent à ressusciter de très vieux souvenirs…
Je les connais, ces rêves-là, je les connais très bien… mais il en est d’autres, et ce sont eux qui me hantent, par quelque chose d’inexplicable et de mystérieux, parce qu’ils ne finissent rien qui fût jamais commencé en moi dans l’espace connu du monde extérieur — et qu’ils reviennent, qu’ils reviennent perpétuellement, toujours aussi mystérieux, inexplicables. Phénomène assez caractéristique, et singulier : alors que, le matin, la mémoire des autres rêves s’efface, quelle qu’ait été leur intensité, quels que soient les efforts qu’on fait pour les ramener à la surface de la conscience, ceux-là demeurent présents, ils ne vous quittent pas, ils vous harcèlent, comme l’introuvable solution d’un problème ; et l’on pense : « Pourquoi, pourquoi ? qu’est-ce que cela peut signifier ? »
Ce qui me revient ainsi, aux heures où je dors, ce sont des paysages et surtout des maisons — des maisons où je suis sûr de n’être jamais allé, que je suis certain de n’avoir jamais vues. Une maison particulièrement. Elle est située dans un parc où il y en a d’autres, dont elle n’est séparée par nulle muraille, nulle clôture d’aucune sorte, et qui, à mes regards, se présentent toujours dans le même ordre, avec le même aspect. Je pourrais tracer la topographie de ces lieux, que rien ne m’autorise, pourtant, à croire réels. Mais la seule où je pénètre, avec l’idée que j’ai quelque chose à y faire, je ne sais quoi, mais important, est toujours la même. Elle a un air d’abandon et d’ennui plutôt que de tristesse, — et la pièce du milieu, le salon probablement, est si vaste que le plafond en paraît bas. Il y a deux colonnes de bois qui soutiennent la poutre qui le traverse, et, sur une table de marqueterie, un vieux châle des Indes qui sert de tapis. Mais je sais que la table est en marqueterie parce qu’on en voit les pieds et une espèce de tréteau contourné qui les unit. Dans un angle, un piano droit, très ordinaire, mais de physionomie vieillotte ; et, sur les murs, des portraits de gens que je ne connais pas, et dont je me souviens, d’ailleurs, plus vaguement. Je suis là comme en visite, j’attends quelqu’un — et ce quelqu’un n’est jamais venu, bien que je retourne là, dans mes rêves, deux ou trois fois par an depuis dix ans, souvent davantage. La saison où je crois accomplir cette visite est régulièrement la même ; c’est à la fin de l’automne, un jour de pluie, lamentable, et, par les fenêtres de la pièce, j’entends pleurer les branches d’un grand cèdre que j’ai déjà vu sur la pelouse, avant d’entrer.
C’est, au contraire, en plein été que je vois — mais plus rarement — deux grandes villes très lointaines. L’une se trouve, selon mon rêve, dans une île très vaste, et je m’y rends en tramway, de la campagne, par une route qui suit la mer. Les avenues sont très larges, les demeures, spacieuses, sont cachées derrière des jardins. Mais il y a aussi de petites rues très populaires, et dans l’une d’elles se trouve une boutique où j’entre pour acheter des cigares très longs, très noirs, déjà coupés en demi-losange à leur extrémité. Il y a un arbre qui passe à travers le toit. L’autre ville a des maisons très hautes, avec des colonnades à tous les étages, et l’entre-deux de ces colonnades est rempli de fleurs ; il y a aussi des parterres de fleurs devant les rez-de-chaussée. Mon idée est que je suis là par méprise, et que je me suis trompé de quartier. Je cherche quelque chose ou quelqu’un qui ne doit pas être là — et pourtant je suis gai, ineffablement gai. Il me semble qu’il doit habiter partout du bonheur dans ces rues, je voudrais rester… J’ignore pour quelle raison je me figure que c’est quelque part dans les États-Unis du Sud, où je ne suis jamais allé.
Le plus étrange, c’est que je ne rencontre jamais personne : personne dans la ville exotique aux beaux jardins, sauf la négresse qui me vend des cigares ; personne, pas une âme, dans la ville somptueuse aux colonnades de marbre, aux parterres de fleurs : c’est un silence illimité, sous un soleil qui n’accable pas, illumine tout ; personne dans la maison triste, incompréhensiblement triste, que je ne hante jamais qu’en automne et sous la pluie. Je passe dans tout cela, éperdu de solitude, avec la conviction qu’il va m’arriver, dans les deux premiers cas, quelque chose de délicieux ; dans le dernier, je ne sais quoi d’angoissant, mais que je voudrais savoir — Et il n’arrive jamais rien ! Je me réveille…
Et puis, quelques mois après, ça recommence.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Je mène une vie très active, je ne fume pas l’opium, je ne me suis adonné à nul poison, je ne bois guère que de l’eau, je mange à peine le soir. Je n’ai aucune tare, héréditaire ou acquise. Et deux ou trois fois l’an au moins, je le répète, il me semble que je suis sur le seuil d’une autre vie, avec le désir de franchir ce seuil — et puis, plus rien !…
Une seule fois, au cours de mon existence, j’ai cru découvrir une raison à ces mystères. J’étais alors tout enfant. Je rêvais fréquemment que ma bonne me conduisait à travers un corridor jusqu’à une porte qui me causait une horreur indicible : pesante, méchante, peinte d’un jaune hideux, avec une énorme serrure et de gros verrous ; et je tirais sur le tablier de cette fille pour qu’elle m’emmenât.
Cette porte n’existait pas dans la maison. Mais, après la guerre de 1870, on termina une aile qui était en voie de construction avant l’arrivée des Allemands. Et, quand je voulus pénétrer dans cette bâtisse neuve, au sommet de trois marches qui donnaient sur l’ancienne lingerie, je vis la porte. C’était elle ! Et j’eus la même impression d’effroi, j’éprouvai le même besoin de fuir. Éveillé, je tirai sur le tablier de ma bonne comme je l’avais fait dans mes rêves, un an auparavant : et c’était une aileneuve, je le répète, un passage où aucun souvenir ne pouvait être attaché !
Ce fait contribua beaucoup à me guérir de mes terreurs puériles. Ce ne fut que beaucoup plus tard, quand je fus devenu presque un homme, que je demandai par hasard à ma mère pourquoi on avait mis à l’entrée de ce bâtiment neuf une porte si laide, et qui ne paraissait pas être du même style que celui-ci.
— … Une économie, me répondit ma mère. On avait retrouvé cette porte dans le grenier, en faisant des rangements, après le départ des Prussiens. Elle y avait dormi plus de cinquante ans… Jadis, c’était elle qui fermait l’escalier, du temps de Mmede Normond.
— Du temps de Mmede Normond !
… Mmede Normond était l’une des anciennes propriétaires de la maison, au début duXIXesiècle. Elle avait pour mari un homme qui voulait l’assassiner et qui, du reste, finit par passer en cour d’assises. Quand M. de Normond parvenait à s’introduire au rez-de-chaussée, sa femme, folle de terreur, se réfugiait au premier étage. Et elle avait fait barrer l’escalier d’une porte — cette lourde porte-là, avec son énorme serrure et ses gros verrous.
… Mais comment ai-jerêvécette porte avant de l’avoir jamais vue, pourquoi me faisait-elle peur avant de la connaître ? Pourquoi, d’avance, ai-je revécu les épouvantes de cette femme harcelée par la haine ? Mais puis-je jurer, d’autre part que, tout enfant, je n’avais pas entendu conter l’histoire de Mmede Normond, n’en gardant qu’une impression d’effroi, non le souvenir, qui ne me revenait, imprécis, diffus, qu’au cours de mon sommeil ?… Je suis ainsi ; tout homme est ainsi ; il y a en nous un primitif pour lequel la seule explication est l’explication mystique — et un sceptique contemporain qui veut trouver à toutes forces autre chose — qui trouve, n’importe comment.
Tout homme, je vous dis ! Même Barnavaux, qui a presque vu le Diable, et n’y a pas cru. Il ne me l’avoua que par hasard ; c’est pour cette cause que j’ai lieu de croire à sa sincérité.
Comme nous remontions, lui et moi, la rue Saint-Jacques, un prêtre dont la soutane un peu usée luisait aux épaules, nous croisa, venant en sens inverse. Je ne le vis qu’un instant ; c’est inconsciemment, sans doute, que ma mémoire recueillit le regard encore très jeune de son visage vieilli avant l’âge, tanné de ce hâle rouge des peaux blondes qui longtemps ont recuit au soleil : le regard pur, enthousiaste, ingénu, d’un enfant qui pense à son jeu.
Barnavaux — mon Barnavaux, en uniforme de la « coloniale », avec le passepoil jaune et l’ancre au képi — rectifia tout de suite la position ; il salua. Le prêtre rendit le salut en levant son chapeau, d’un geste doux et poli, puis, obliquant par la rue des Écoles, gravit les degrés qui montent au Collège de France.
Barnavaux témoigne d’ordinaire moins de respect pour le costume ecclésiastique. Ce n’est pas qu’il soit anticlérical : sur ces choses-là, il n’a pas d’opinion ; il n’y pense que rarement, ou pas du tout. Mais il a sa superstition, comme la plupart des hommes dont la vie est livrée aux risques et aux périls ; sans se l’avouer peut-être à lui-même, il demeure persuadé que les curés, ça porte malheur. Association d’idées assez fréquente chez les âmes simples : de ne rencontrer les ecclésiastiques, d’habitude, qu’au chevet des mourants, les catholiques attiédis ou indifférents qui ont oublié le chemin des églises induisent que ceux-ci ont conclu un pacte avec la mort, et la provoquent. Barnavaux crut devoir excuser sa faiblesse :
— C’est le père d’Ardigeant…
— D’Ardigeant, le spécialiste des langues touareg et berbères, l’explorateur du Sahara, correspondant de l’Institut ?
— Oui, fit Barnavaux, dont les idées sur la philologie sont un peu vagues. Un interprète, quoi ! C’est commode, les missionnaires, pour faire interprète : ils restent tout le temps dans les pays, ils finissent par savoir la langue, les usages, et tout. Ça n’est pas malin : ils n’ont rien à faire !
Cette définition me parut manquer légèrement d’exactitude. Toutefois je ne songeai pas à la discuter. Moi aussi, aux yeux de Barnavaux, je suis un homme qui n’a rien à faire : du moment qu’on ne fait pas les mêmes choses que lui, il ne comprend pas. C’est naturel. Mais il ajouta :
— Ça n’empêche pas que celui-là, il m’a rendu tout de même service, une fois !
— Il vous a soigné ?
— Soigné ? fit-il en haussant les épaules. Si on est malade, il y a l’ipéca, la quinine, et des fois les majors. Si on est blessé, il y a le pansement individuel, et des fois aussi les majors. Soigné ! Celui-là, il aurait pu qu’il n’y aurait pas pensé. Il n’est pas porté à faire infirmier, ça n’est pas son genre. Il veut toujours rester tout seul. C’est pour ça qu’il s’est mis explorateur. Quand il arrive du monde dans un endroit, que les militaires y créent un poste, il va plus loin, ailleurs… Il m’a expliqué un jour que c’était plus économique d’être tout seul, et que, dans le désert, quand il n’y a plus de civilisation, qu’il n’y a plus rien, on peut vivre avec trente francs par mois, plus dix francs au boy qui vous sert la messe. C’est un drôle de type ; je crois qu’il est un peu marteau. Je me souviens qu’un jour il était avec des officiers, à Igli. Et les officiers disaient : « Comme la vie va plus vite, à mesure qu’on vieillit ; les années, c’est comme des mois ; les mois, comme des semaines. Surtout ici, où on fait tout le temps la même chose, et où on ne voit rien ! » Tout à coup, j’entends le père d’Ardigeant qui crie : « On dit ça !… oui, oui, on dit ça, Mais pourtant, ça dure ! Ça dure toujours, malheureusement ! »
Et il avait l’air si désolé, si désolé ! J’ai senti qu’il souhaitait la mort tous les soirs, cet homme, que la mort lui ferait plaisir. Pourquoi ? Je ne sais pas. Il n’a jamais rien fait de mal, même quand il était lieutenant de chasseurs avant d’être curé. Car il était lieutenant de chasseurs, pour commencer. Je me suis renseigné… Enfin, c’est son opinion, il croit qu’il ne sera parfaitement heureux que dans l’autre monde. C’est curieux, n’est-ce pas ? Moi, voilà quinze ans que je risque ma peau pour pas cher et j’ai toujours désiré vivre. Celui-là quand les officiers parlaient devant lui — ça peut arriver, on ne faisait pas toujours attention qu’il était là — d’un tas de choses qui auraient pu le scandaliser, et qu’ils lui disaient tout à coup : « Pardon, père d’Ardigeant, il faut nous excuser ! » il répondait, comme s’il sortait d’un rêve : « Vous excuser ? Ce n’est pas la peine. Mais pourquoi faire ? Toutes ces choses-là, pourquoi faire ? A quoi ça sert-il ? »
Je pourrais encore longtemps vous en conter sur lui : quand on l’a vu une seule fois, on ne l’oublie plus ; il n’était fait comme personne ; ses mots les plus simples n’avaient pas l’air de signifier ce qu’ils auraient voulu dire dans la bouche d’un autre. Mais ce n’est pas ça qui vous intéresse. Vous voulez savoir le service qu’il m’a rendu ? Ça n’est pas grand’chose, si l’on veut, et ce n’est peut-être pas vrai ! Quand j’y pense avec mon bon sens, je ne veux plus y croire : mais quand je me rappelle ma peur, à ce moment-là !…
Et faut vous dire d’abord qu’on était parti d’Amguid, en plein Sahara, pour conduire à In-Zize, où se trouvait le colonel Laperrine, des chameaux qui venaient du Touat ; et on n’était qu’une toute petite troupe, commandée par l’adjudant Tassart. Pas un véritable officier parmi nous : vous savez comment il travaillait, le colonel : le moins de frais possible, le moins d’Européens possible, et le plus de gens du désert possible, Arabes ou Berbères, sachant soigner les chameaux que les Européens laissent crever. Nous étions en tout six Français : l’adjudant Tassart, déjà nommé, Muller, que vous avez déjà vu avec moi, et qui est à Paris en ce moment — il pourra vous dire si je vous ai dit la vérité — Barnavaux, ici présent, Malterre, Coldru, simples soldats, et le père d’Ardigeant, qui ne devait faire caravane avec nous que pendant la moitié de la route. Un peu plus loin que Telloust — pas le Telloust de l’Aïr, un autre, qui est dans les collines de l’Ahnet — il devait obliquer à l’Est pour aller tout seul dans l’Ahaggar, tandis que nous continuerions au Sud, pour arriver à In-Zize.
L’adjudant Tassart n’était pas un vieux pied-de-banc comme il y en a en France, embêtant les hommes pour le service, et parlant toujours de les f… dedans. Il n’en faut pas au désert, de ceux-là ! C’était un type assez jeune, qui avait de l’éducation, en passe de devenir officier, mais peut-être un peu loufoc. Tout le monde a sa marotte, au Sahara : pour les uns, c’est la photographie, pour les autres l’histoire naturelle, la botanique ou la géologie ; mais pour lui, c’était ce qu’il appelait les « sciences occultes ». Il recevait de France des tas de revues et de bouquins sur le spiritisme, les fantômes des vivants et des morts, les phénomènes de médiumnité, qu’il appelait : et toutes ces machines-là, ça faisait comme sa religion à lui ; il était tout le temps à faire de la propagande.
On n’a pas été plus tôt parti qu’il a commencé. Nous autres, on ne savait pas. On avait eu, dans son existence, à s’inquiéter d’autres choses que de ça. Moi, j’en avais entendu parler, j’avais bien lu des histoires là-dessus, quand j’étais en France, mais ça ne m’intéressait pas, ça ne m’inquiétait pas, et… je n’y croyais pas ! Ça m’avait toujours paru des contes comme ma bonne femme de mère m’en faisait pour m’endormir, quand j’étais petit. Mais je laissais parler Tassart ; en chemin, ça tue le temps ! Et le père d’Ardigeant écoutait comme il écoutait tout, avec l’air d’être ailleurs, bien loin. Tout de même, à la fin, je lui ai demandé, et assez respectueusement, parce que je savais que, avec son air de n’y pas toucher, c’était un savant qui avait de la réputation à Paris dans les académies, comme qui dirait le grand état-major des savants :
— Vous croyez que ça peut exister, tout ça, mon père ? Vous croyez que c’est arrivé ?
Il a répondu bien doucement, bien poliment :
— L’Église ne dit pas que ça ne peut pas exister. Elle professe l’immortalité de l’âme… alors les âmes peuvent apparaître, hors de leur corps, ou se faire connaître. Jusqu’au jour où Notre Seigneur est venu, elles apparaissaient, et lui-même est apparu, après sa mort. Et les hommes, avant lui, passaient leur temps à avoir peur, atrocement peur des morts. Mais depuis qu’il a institué l’Église, ça s’est arrangé. L’Église a pris ses précautions pour que les hommes soient plus tranquilles ; les âmes qui sont sauvées vont au ciel, les autres en enfer. Et saint Pierre a sa clef, Lucifer sa fourche, pour les empêcher de sortir. C’est mieux ainsi, c’est bien mieux.
— Mais alors, je demande, il ne peut plus rien se passer, maintenant ?
— Si ! fait le père d’Ardigeant, à cause du diable ! L’Église ne nie pas que le diable existe. En Europe, et dans les autres pays chrétiens, surtout les pays catholiques, il a perdu beaucoup de sa puissance : il est combattu par la prière, par les sacrements. Ailleurs, chez les hérétiques, il est déjà plus fort : c’est pour cela qu’il y a plus de spirites, de médiums, de sorciers chez eux. Un jésuite anglais, qui s’appelait Benson, je crois, a déjà expliqué ça très bien…
— Et dans les pays qui ne sont même pas hérétiques, pas chrétiens du tout, les pays musulmans, comme celui-ci, et le pays des nègres qui ont des fétiches ?
— Ces pays-là, répond le père d’Ardigeant, très sérieux, c’est àLui! C’est son Empire. Il faut y faire attention, très attention, je vous assure… »
C’était déjà beaucoup parlé pour lui. Il ne dit plus mot. Mais Tassart haussa les épaules. Tout ça, selon lui, ne signifiait rien ; ce n’était pas scientifique. Ce qui était scientifique, c’était de savoir si les « phénomènes » existaient ou n’existaient pas. Telle est la seule attitude qui convienne à un homme consciencieux. Une fois démontré qu’ils existent, on peut s’occuper de savoir s’ils viennent de Dieu, ou du diable, ou d’une force qui n’est ni l’un ni l’autre, comme ça paraissait plus probable, à son avis.
C’est en discutant sur tout ça, entre nous, car le père d’Ardigeant ne disait rien, qu’on arriva enfin à Telloust, un trou circulaire où il y a toujours de l’eau, et qui a été autrefois le cratère d’un volcan, à ce qu’on prétend. A côté, dans les anciens jours, les indigènes ont construit unbordj, comme ils disent, une espèce de maison-forteresse, carrée, en terre battue, sans fenêtres à l’extérieur : vous voyez ça d’ici.
Le père d’Ardigeant devait nous quitter le lendemain avec le boy qui lui servait sa messe — ce qui était d’autant plus drôle que ce boy, je crois, n’était même pas chrétien : le père ne s’est jamais soucié de convertir personne — et trois chameaux seulement : vous voyez qu’il ne s’inquiétait pas de son confortable.
C’était grand, dans l’intérieur de la maison-forteresse. Nous lui avons dit : « On pourra vous loger ici, il y a de la place ! » Mais il secoua la tête : « J’ai une tente, dit-il, une toute petite tente. Je vais la dresser dehors. »
Nous savions qu’il faisait ainsi toutes les fois qu’il pouvait ; ce n’était pas mépris de nous : il n’était heureux que le plus seul possible, j’ai déjà essayé de vous le faire comprendre. Mais il accepta de souper avec nous, sur le toit de la maison, un toit en terrasse, sans balustrade, à la mode arabe, où on aurait plus de fraîcheur.
Ce fut d’abord un repas assez gai ; nous n’avions guère que des conserves — les ressources du pays sont nulles — et nous mangions sur une table en bois blanc. Je la vois encore, cette table, je la voistrop, je n’aime pas me rappeler : elle avait été bâtie par je ne sais quel charpentier à la manque, un légionnaire ou un « joyeux », je suppose — ces gens-là savent tout faire à peu près — qui avant nous avait passé quelques jours dans ce poste : le dessus, des voliges de caisses d’emballage mal rabotées, et les quatre pieds épais, massifs, pris à même une vieille porte arabe qu’on avait sciée en long, dans le sens du fil du bois. C’était très lourd et ce n’était pas beau : mais ça suffisait pour y étaler son assiette de fer-blanc et le couvert en aluminium de Tassart, qui a des prétentions à l’élégance. Lui, Tassart, qui avait l’air assez excité, bavardait toujours sur sa manie : « Je ne vous dis pas que tout soit vrai ; je ne vous dis pas qu’il n’y ait des fraudes, mais tout n’est pas faux ! Tout ne peut pas être faux. Vous entendez ! Par exemple, c’est un fait que les tables tournent, et répondent quand on leur pose des questions. Ce qu’elles disent, il est possible que ça soit des blagues ; mais ça m’est égal : l’important, ce qu’il faut admettre, c’est qu’elles parlent, et qu’on n’a jamais pu expliquer pourquoi.
— Mon adjudant, fis-je sans presque y penser, vous ne feriez pas tourner celle-là ! »
Je lui disais ça parce que cette table pesait bien dans les quarante kilos : un monument ! Nous l’avions laissée là où nous l’avions trouvée, à peu près au milieu de la terrasse ; elle avait l’air vissée sur le dessus de ce toit plat. Et comme elle était plus longue que large, nous étions assis sur les deux côtés longs tandis que Malterre et Coldru se trouvaient seuls sur les côtés courts. Le père d’Ardigeant était sur un des côtés longs, avec moi.
Le père me regarda comme si j’avais dit une bêtise, ou commis une imprudence, puis il plongea bien sagement les yeux dans son assiette. Il avait raison de se méfier, car Tassart déclara tout de suite :
— Pourquoi pas ? On peut essayer. Et ce serait une preuve, ça, une preuve : une table que vous auriez de la peine à remuer en vous y mettant tous à la fois, avec toutes vos forces !
Nous autres, on ne demandait pas mieux. C’était une distraction : il n’y en a pas tant, dans ces pays-là. Et puis on ne voulait pas croire, mais Tassart avait quand même soulevé notre curiosité ; on voulait voir. Je dis pourtant :
— Mon adjudant, attendez qu’on ait fini de manger : il faut bien ranger la vaisselle !
Le père d’Ardigeant me jeta un regard où il y avait de la reconnaissance : il ne voulait pas assister à ça. Il prit tranquillement le café avec nous, mais se leva tout de suite après. On ne le retint pas. Ça nous aurait gênés, nous aussi, qu’il restât : on n’aurait plus osé ; on n’aurait pas voulu lui faire de la peine.
Il descendit l’escalier, et nous le vîmes entrer dans sa tente, puis en ressortir avec son bréviaire. Il s’éloigna dans le bled. Nous distinguâmes assez longtemps sa longue silhouette mince, à cause de la lune. Il avait pourtant l’air d’avoir un remords, il hésitait, il revint sur ses pas, il cria :
— Ne faites pas ça ! Je vous assure que c’est dangereux ! Ne faites pas ça !
Tassart répondit en rigolant :
— Revenez donc, M. le curé ! Nous vous donnerons des nouvelles des âmes du Purgatoire !
Alors, puisqu’on se fichait de lui, il repartit et disparut derrière une dune.
Vous les connaissez, les clairs de lune du Sahara ! C’est extraordinaire… extraordinaire, magique, quoi ! Ça doit être à cause de la sécheresse de l’air : la lumière est d’une blancheur bleue, pas douce, méchante même, plus forte que celle des globes électriques autour des Halles, à Paris. Et tout devient blanc, d’un blanc bleu invraisemblable, dans le paysage : blanc comme de la neige, bleu comme de la glace. On ne se croirait plus au Sahara, mais au pôle, au milieu des ice-bergs ; c’est affolant, ça fait battre le cœur, quand on n’a pas l’habitude : cette nuit-là, sans doute à cause de ce qu’on allait faire, ça nous fit battre le cœur, malgré qu’on eût l’habitude.
On avait desservi la table. Elle aussi, quoiqu’il n’y eût pas de nappe, était toute blanche sous la lune. Nous avions repris nos places. Je dis à Tassart :
— Je suis tout seul de mon côté, maintenant que le père est parti. Ça ne marchera jamais.
— Ne t’inquiète pas de ça, commanda-t-il, et fais comme je fais. »
Et il nous montre comment il faut placer ses doigts sur la table, sans que les mains se touchent et, sans appuyer. Bon ! On attend un petit moment : rien ne se passe. Muller observe :
— Je vous dis que la table est trop lourde. Et puis, c’est des blagues.
Et je le vois qui essaie de pousser, pour rire. Mais la table était trop lourde, en effet, et Tassart l’attrape comme du poisson pourri :
— Si tu essaies de pousser, je te fais faire la marche à pied, cette nuit, à côté de ton chameau, ton barda sur la tête. C’est sérieux !
Et alors, subitement, nous nous sentîmes très émus, sans savoir de quoi. Nous attendions… La table craqua.
— Avez-vous entendu ? interrogea Tassart à voix basse.
Nous avions entendu, et nous fîmes « oui » de la tête.
Muller serrait les lèvres, peut-être pour ne pas claquer des dents : ce qu’avait dit le père d’Ardigeant l’impressionnait. Moi, pour me donner une contenance, je posai une question :
— Mon adjudant, si des fois la table veut causer, à qui voulez-vous causer ?
Tassart ricana :
— A qui, à qui ?…
Il n’y avait pas songé. Il dit tout à coup :
— Eh bien, nom de Dieu, au Diable ! Puisque le père prétend que c’est son patelin, ici… Un coup pour oui, deux coups pour non ! »
Juste à cet instant, la table leva un de ses pieds, lentement, et le baissa, lentement. Plus lentement, je l’aurais juré, que si ce pied était retombé tout seul. Nous étions un peu saisis, vous comprenez. Tassart seul eut un mouvement de fierté satisfaite : l’expérience réussissait ! Mais il avait aussi un petit tremblement dans la voix en demandant :
— C’est toi ?… Celui que nous avons appelé ?
— Au lieu de répondre, au lieu de frapper encore un coup, voilà que cette table, ce monument de table, cet immeuble par destination, se met à danser, à danser ! Parfois elle glissait, ses quatre pieds à terre, comme pour une valse ; parfois elle en levait un, ou deux, peut-être trois, je ne sais plus. Elle avait l’air de faire des grâces, de faire de l’esprit, de suivre un air qu’on n’entendait pas. Elle pressa la mesure, et ça changea : des nègres, des nègres qui dansent, avec leurs sorciers, leurs danses de démons. Elle cavalcadait, cavalcadait ! Et avec un bruit ! C’était comme des sabots cornés qui frappaient le sol de la terrasse. Les sabots d’un être malin, perfide. Nous nous essoufflions à la suivre, et nous étions obligés de la suivre : nos doigts étaient comme collés sur elle. Une idée qu’on se faisait, ou la vérité ? N’importe : nous étions convaincus qu’on ne pouvait pas les décoller.
A la fin, pourtant, elle resta tranquille un moment, comme pour reprendre haleine elle-même, et Tassart lui cria courageusement — oui, hein ? c’est bien courageusement qu’il faut dire ! — mais avec une voix toute changée :
— Si c’esttoi, parle, au lieu de faire des bêtises !
Ce fut comme s’il avait touché un cheval de sang avec un fer rouge. La table se cabra ! Je ne trouve pas d’autre mot. Elle se dressa sur deux de ses pieds, les pieds du côté où se trouvaient Tassart et Muller, et marcha, par bonds furieux, de mon côté, le côté où j’étais tout seul ! Une bête féroce ! On aurait dit qu’elle avait des mâchoires. Et ce qu’il y a d’incompréhensible, ce qu’il y a de stupide et de mystérieux, c’est que je tenais toujours mes doigts posés sur elle, les bras en l’air, maintenant, sans pouvoir les détacher.
Elle avançait, elle avançait toujours, et me poussait vers le bord de la terrasse, vers le vide. Tassart hurla :
— Retire-toi donc, retire-toi, imbécile ! Tu vas tomber !
Et j’essayais de crier :
— Mais retenez-la, arrêtez-la, vous autres ! Vous voyez bien qu’elle veut me f… en bas !
Je sentais déjà un de mes talons ferrés grincer sur l’extrême rebord de la terrasse. De mes doigts toujours si absurdement liés à la table, j’essayais de la rejeter vers Tassart et Muller. Autant lutter contre une locomotive ! Les deux autres, Coldru et Malterre, suivaient le mouvement sans pouvoir l’empêcher. Nous poussions des cris qui devaient s’entendre à dix kilomètres. Les goumiers arabes qui s’étaient couchés dans la cour intérieure du bordj ou dehors, sur le sable, s’étaient réveillés, levés. Ils dressaient les bras, ils n’y comprenaient rien. Ils croyaient que les blancs se battaient entre eux, voilà tout.
Du reste, ils n’auraient pas eu le temps de monter : encore une seconde, et ils n’auraient plus qu’à ramasser mes morceaux, en bas. Je tournai la tête, pour voir… On veut toujours voir, malgré l’épouvante,à causede l’épouvante.
Je vis les grandes dunes pareilles à des ice-bergs sous le clair de lune, et, entre deux de ces dunes, le père d’Ardigeant qui se pressait. Je ne sais pas ce qu’il fit : un signe de croix, une conjuration ? Il était trop loin, je n’ai pas pu distinguer… Mais la table retomba sur ses quatre pieds, si fort qu’elle en resta toute tremblante, avec un air, on aurait dit déçu, irrité. Et, en même temps, mes mains purent se détacher.
Tassart murmura tout haletant :
— Eh bien, par exemple !…
Moi, je m’essuyais le front. J’étais tout pâle ; je tombai sur une chaise, le cœur démoli.
Le père d’Ardigeant regarda, constata sans doute que tout était rentré dans l’ordre, et ne daigna même pas monter. Il s’occupa, avec son boy, de démonter sa tente et de la plier : on devait repartir à trois heures du matin, en pleine nuit, pour finir l’étape, avant que le soleil fût trop chaud.
Et l’on repartit. Personne, d’abord, ne parla. On s’en voulait, on se trouvait bête, et on avait peur, peur ; on ne voulait pas se rappeler, et on se rappelait. On était dégoûté de soi, de ce qu’on avait fait, et on avait peur, je vous dis, et le froid de la nuit, avec cette peur, vous tombait sur les épaules. Puis on vit, à l’orient, une petite clarté pâle, et bientôt ce fut le soleil, et bientôt une chaleur qui nous parut bonne. Les chameaux marchèrent plus vite. On commença de se rassurer. Muller, qui ne peut jamais garder longtemps la même idée dans la cervelle, se mit à chanter. Il me dit à la fin, en clignant de l’œil :
— Tassart, t’en a fait une bien mauvaise, hier soir !
Les autres rigolèrent. Personne ne voulait plus croire qu’à une sale farce que Tassart m’avait jouée. Moi-même, je ne savais plus…
Le père d’Ardigeant mit son chameau au petit trot, et rejoignit l’adjudant. Je l’entendis qui murmurait :
— Je vous l’avais bien dit, que c’était dangereux !…
… Cette singulière expérience de Barnavaux, il m’arriva un soir de la conter à mon amie Anna Mac Fergus, que vous rencontrerez encore au cours de ces pages. Peut-être alors me risquerai-je à tracer son portrait, vous la verrez et la comprendrez mieux. Je n’en dirai rien pour l’instant, sinon qu’elle est Écossaise : pleine du bon sens le plus immédiat, même le plus terre à terre, et magnifiquement superstitieuse : j’imagine que les primitifs, les vrais primitifs, devaient être ainsi.
— … Votre ami le soldat, dit-elle, a vu, et n’a pas cru. Je ne m’en étonne pas : il est Français. Les Français ont trop d’imagination.
— Belle raison ! L’imagination, au contraire, devrait leur servir à voir même ce qui n’existe pas !
— Vous vous trompez. Elle leur sert, devant un fait, à s’en donner des explications puisées dans le domaine de l’expérience, dans les précédents, dans tout ce que vous voudrez que l’on connaît déjà : à raisonner. Vous autres Français, vous raisonnez toujours. Les Anglais ne raisonnent pas, ou très peu. Ils laissent agir leur sensibilité. C’est pour cette cause qu’ils voient ce que vous ne voyez point, plus fréquemment. On voit le diable, en Angleterre, ou des fantômes, cent fois pour une en France.
— Et vous en avez vu ?
— Non. J’ai une sensibilité de second ordre, sans doute, une sensibilité qui ne réalise pas… mais je crois à des forces, je sens des forces. Je crois que l’amour, la haine, l’horreur, toutes les passions, tous les sentiments intenses, créent dans le lieu où ils se sont développés une ambiance qui continue à régner, à emplir ces lieux. Et il se peut alors que ces forces se matérialisent… Moi, je vous le répète, je n’ai jamais fait que les sentir.
« Trois ou quatre fois dans ma vie au moins. Je ne veux pas vous ennuyer : Voici l’histoire d’une seule de ces fois-là.
« A cette époque, j’étais encore jeune fille, et j’allais passer assez souvent leweek-end— vous savez, les vacances du samedi au lundi — chez une de mes amies nouvellement mariée. Le jeune ménage avait loué, aux environs de Londres, une assez jolie maison de campagne, très vaste, ni absolument vieille ni absolument neuve, banale, en somme, et qui ne se distinguait de n’importe quelle autre maison de campagne que par le loyer, qui était d’un bon marché extraordinaire, et une énorme salle de billard. Eh bien, vous ne me croirez pas, mais c’est un fait : cette maison était envahie, pénétrée par la haine. Elle suait la haine ! Je sais parfaitement que cela vous paraît absurde, mais c’est vrai, c’est vrai ; je vous jure que c’est vrai ! Je l’ai fréquentée durant plusieurs années, et mon impression d’inquiétude alla toujours en grandissant.
« Vous me direz que j’étais malade, nerveuse. Est-ce que j’ai l’air d’une malade ? Et à cette époque, je me portais mieux encore que maintenant ; je me sentais à l’ordinaire heureuse, heureuse… Heureuse comme seules peuvent l’être les jeunes filles qui ne savent rien de la vie et qui en attendent tout. Et ce jeune ménage était charmant. Je l’aimais, j’éprouvais le plus grand plaisir à me trouver avec le mari et avec la femme. Cela n’empêche pas qu’à partir du jour où ils s’établirent dans cette abominable maison, ce ne fut qu’avec la plus grande répugnance que j’allai les voir. La salle de billard surtout m’inspirait d’horribles frissons par tout le corps. Au bout de quelques mois, je n’y serais plus entrée pour un empire. Et quant à ma chambre, la chambre qu’on me réservait d’habitude !… Les mensonges que j’ai inventés pour échapper à l’horreur d’y passer la nuit ! Remarquez que je n’avais jamais eu la plus faible idée qu’il pouvait exister, là ou ailleurs, le moindre « phénomène ». Je ne crois pas aux fantômes et je suppose que je n’en verrai jamais. Seulement, je ne pouvais dormir dans cette chambre. Je m’y trouvais à la fois épouvantée et irritée… plus qu’irritée : exaspérée, méchante.
« Je vous ai dit que, nous autres Anglais, nous n’avons pas d’imagination. Je songeai donc : « Ce doit être ledrainagequi estout of order. Comment appelez-vousdrainage?
— Le tout-à-l’égout, traduisit quelqu’un, obligeamment.
— C’est moins joli ! fit-elle pudiquement… Alors je demandai au mari de mon amie s’il n’y avait pas quelque chose de désorganisé dans ledrainage. Mais il me répondit qu’il l’avait fait entièrement remettre à neuf avant d’entrer dans la maison. Il était bien l’homme à ça : jamais je n’ai vu d’Anglais aussi Anglais ! Il avait encore moins d’imagination que moi. Et pourtant cette maison était hostile. Hostile ! Je ne trouve pas d’autre mot. Tout le monde s’y détestait. Aussitôt que j’y avais pénétré, moi-même je perdais le contrôle de mes nerfs. Lui, le mari, si calme, si parfaitement indifférent à ce qui n’était pas les pures matérialités de l’existence, y devenait insupportable, injurieux. Sa femme, que j’avais connue parfaitement bien élevée, modérée, réservée dans tous ses gestes, dans ses moindres paroles, y semblait sans cesse hors d’elle-même. On n’y pouvait garder aucun domestique. C’était l’enfer, je vous dis, l’enfer !
« A la fin, je commençai à penser qu’il avait dû se passer quelque chose de tragique dans cette maison. J’interrogeai le mari. Il me répondit, en haussant les épaules, qu’elle avait appartenu dans le temps à un « colonial » qui avait même fait bâtir la salle de billard, parce qu’il aimait particulièrement ce jeu. Ledit colonial avait « mal fini ». Je n’ai jamais pu en savoir davantage. Dans l’esprit de cet homme-là, cela pouvait représenter les pires aventures et les pires abominations, ou bien simplement qu’un soir il s’était allé jeter à l’eau dans un accès dedelirium tremens, après avoir bu trop de whisky. Et c’était au nouveau propriétaire absolument égal. Il se pouvait qu’il n’en sût pas plus qu’il n’en disait. On lui avait dit ça comme ça, quand il avait loué la maison, et il n’avait jamais eu la curiosité de prendre de plus amples renseignements. Pour moi, j’étais trop jeune et trop bien dressée pour insister.
« Ne pensez pas, du reste, que je lui révélai mes soupçons. Je sentais, je sentais « quelque chose ». Mais quoi ? J’aurais été bien embarrassée pour l’expliquer, et j’avais autant de soin de ma réputation d’être « comme tout le monde » que tout le monde. Si je lui eusse avoué ma pensée de derrière la tête, il aurait certainement conseillé à mon père de me mener chez un spécialiste pour maladies mentales. Il se contentait de rentrer chez lui chaque soir de fort bonne humeur, et de devenir immédiatement furieux et malheureux, ne rencontrant que fureur et folie. Mais il n’a jamais cherché à établir le moindre rapport entre cet état de choses singulier et cette demeure, où nul n’entrait sans perdre la raison.
« Car au bout de quelques années, lui et sa femme avaient perdu tous leurs amis : moi-même je m’écartai. Je ne pouvais plus, je ne pouvais plus !… Tous deux se brouillèrent avec leurs parents, ils ne virent plus personne. Et alors, restés seuls avec des serviteurs qui changeaient tout le temps, ils finirent par se brouiller et se séparèrent. Le plus curieux, c’est que la femme, une fois sortie de cette maison, est redevenue ce qu’elle était auparavant : parfaitement douce, équilibrée, de l’humeur la plus égale. Lui, la dernière fois qu’il en a franchi les portes, ce fut pour entrer dans une maison de santé. Il était fou, complètement fou !
— Mais, interrogea-t-on, le colonial ? Qu’est-ce qu’il avait fait, le colonial ?
— Je vous répète, affirma-t-elle, que je vous ai dit tout ce que je savais. Parfois, quand j’étais dans ma chambre, à frémir de tous mes membres, et à rouler en même temps des idées d’assassinat, je me figurais que c’était là qu’il s’était pendu ! Alors, je lui en voulais de tout mon cœur. Je me disais : « Pourquoi n’est-il pas allé faire ça autre part ! » Je lui en veux encore…
— Enfin,dearAnna, dites la vérité ? Que croyez-vous ? Était-ce lui, ou le diable, qui hantait la maison ?
— Ni lui, ni le diable ; des Forces, je vous dis, des Forces !
— Anna, il en est de cette chose-là comme du mot « chemise » que vous ne voulez pas prononcer : ce qui ne vous empêche pas d’en avoir une.
— Vous êtesimproper!