C’était du côté de la Bastille ; je rentrais chez moi en suivant les quais… L’homme qui croisa ma route me jeta un regard en passant.
Je ne le reconnus pas, mais je vis ses yeux, des yeux surhumainement purs, jeunes, candides, des yeux comme des fleurs toutes fraîches. Il disparut au tournant de la rue des Lions-Saint-Paul, et c’est alors seulement que la mémoire me revint : « C’est Sartis, me dis-je, en vérité, c’est Sartis ! » Je courus pour le rattraper ; je courais après ce qu’on a toujours de plus cher : un morceau de jeunesse.
Il y a vingt ans, j’avais pensé de Sartis, comme tous ceux qui le connaissaient : « C’est un esprit au-dessus du mien ; au-dessus de ma taille et de celle de tout le monde. » Il en est ainsi, parfois, — très rarement, — des jeunes gens dont le génie apparaît tout formé, tout armé, avec une précocité presque effrayante. Ils n’imitent personne, à l’âge où leur génération ne fait encore qu’imiter, cherchant sa voie ; ils transforment ce qu’ils touchent, les choses, les sciences, l’art accumulé par les siècles ; et cet héritage, ensuite, l’humanité ne le voit plus que par leurs œuvres. Mais il y a pour eux bien souvent, une terrible rançon à payer : la tuberculose. Il semble que ce soit ce fléau qui les mûrisse en les brûlant. Ils meurent sans avoir réalisé leurs sublimes promesses ; ils ne laissent qu’un nom vide et brillant dans la mémoire de quelques-uns.
Un jour, un ami m’avait dit : « Tiens ! Sartis ? Qu’est-ce qu’il est devenu ? On ne le voit plus et on ne voit plus rien de lui ? » Je répliquai : « C’est vrai, je n’y pensais pas… » La vie de Paris est ainsi. Ceux qui l’avaient connu, et l’admiraient, attendirent quelque temps. Peut-être faisait-il une « retraite » en province. On le savait méditatif, assez altier ; rétractile. Puis, comme il ne reparut point, on l’avait oublié ; non pas moi, mais je croyais qu’il avait été mourir, dans quelque coin, en silence.
Voilà que c’était lui, toujours vivant ! Je le rejoignis.
— Sartis ! fis-je, plus ému que l’événement, sans doute, ne le méritait, c’est toi ?
Il répliqua, d’une voix paisible et hautaine :
— Oui, c’est moi.
— Qu’est-ce que tu fais ?… demandai-je assez stupidement.
Il me semblait que, s’il s’était si longtemps plongé dans le silence et séparé du monde, ce ne pouvait être que pour une œuvre magnifique, immense, qui éclaterait tout à coup, qui éblouirait ; on a foi dans les admirations de sa jeunesse.
Il me répondit, de la même voix, mais avec je ne sais quelle nuance d’ardeur mystérieuse :
— Je vaischez moi!
Je vous jure que le plus fanatique des pèlerins de l’Islam, marchant vers la Kaaba de la Mecque, n’eût prononcé ces mots, d’apparence si banale, avec un plus fervent enthousiasme.
Subitement, comme je le considérais, je ne pus m’empêcher de crier :
— Que tu as l’air jeune !
Ces vingt années avaient passé sur lui comme un seul jour. Il était le même, le même ! Il était toujours le même jeune homme ! Et moi…
— Oui, fit-il, faisant écho à ma pensée, tes cheveux ont blanchi. C’est que nous n’avons pas eu la même vie : tu as vécu, tandis que…
— Tandis que toi ?
— Oh ! fit-il en souriant, moi, ce n’est pas la même chose : j’attends !
— Qu’est-ce que tu attends ?
Il hésita d’abord à s’expliquer. Puis, comme se parlant à lui-même :
— Après tout, pourquoi ne pas lui dire, pourquoi ne pas dire ?… Viens avec moi !
A travers les vieilles rues du vieux Marais, nous marchâmes quelques moments en silence.
— C’est là ! fit bientôt Sartis.
Ces mots avaient sonné dans sa bouche avec un accent singulier, où il y avait presque de l’extase — du respect, de la vénération, en tout cas : l’accent d’un moine pieux qui vous montre un sanctuaire, ou la châsse qui contient une relique sans prix. Il s’était arrêté devant une antique demeure, au fond d’une cour : des pilastres droits et un fronton avec un œil de bœuf ; un édifice noble et grave qui datait de la première partie du règne de Louis XIV, et tel qu’il s’en trouve encore quelques-uns dans ce quartier, envahi par le commerce et les petites industries parisiennes, couvert à chaque étage d’enseignes qui déshonorent les lignes de cette architecture, mais, malgré tout, conservant je ne sais quelle grandeur. Imaginez un gentilhomme réduit à demander l’aumône. Par un vaste escalier, à l’évolution si douce que, jadis, les contemporains de Mmede Sévigné l’avaient pu gravir en chaise à porteurs, il me fit monter au troisième étage ; le second était occupé, à ce qu’il me sembla, par les ateliers d’un maroquinier. Au troisième toutes les pièces, primitivement, avaient dû se « commander » ; il fallait toutes les traverser pour arriver à la dernière. Mais, à une époque déjà ancienne, un des propriétaires avait ménagé, devant les fenêtres qui donnaient sur la cour, une galerie qui desservait ces vastes chambres ; et celles-ci, à leur tour, coupées en deux, trois parties par des cloisons, formaient autant de modestes logements.
C’est dans un de ces logements que Sartis m’introduisit.
— Voilà vingt ans que je suis là, dit-il, vingt ans ! Et je mourrai ici — le plus tard possible !
— Tu es heureux ?
Il me jeta un regard plein d’une joie ineffable.
— Oui, dit-il à voix basse :parce que j’ai toujours quelque chose à désirer !
Il tira sa montre.
— Attends encore dix minutes, fit-il, d’une voix impatiente. Dans dix minutes, je crois que tu comprendras… parce que d’autres ont déjà fait l’expérience ! Je sais que je ne suis pas victime d’une illusion : c’est tous les soirs, à la même heure. Parfois plus souvent ; mais en tout cas tous les soirs, à cette heure-ci. Place-toi là dans ce coin, avec moi…
Et voici ! C’est si peu de chose, en vérité ! Pourquoi n’en porterais-je pas témoignage ? D’abord, cela ne peut-il s’expliquer par des causes toutes naturelles : la transformation, peut-être, des senteurs des maroquins du Levant emmagasinés à l’étage inférieur, ou les exhalaisons des vieilles murailles de ces vieux édifices ? Ce sont parfois d’horribles relents de décomposition. Mais pourquoi, une fois par hasard, ne serait-ce point un parfum ? Car ce fut un parfum qui, doucement, commença de flotter, très faible au début, puis plus intense, et qui semblait se déplacer : un sillage de parfum, qui se définissait, que je reconnaissais : l’odeur d’une gerbe d’œillets roses, cette odeur un peu poivrée, voluptueuse…
— Suis-la ! chuchota Sartis. Elle va gagner la porte d’entrée et sortir par la galerie. Toujours, toujours ! C’est toujours comme ça.
Et le mystère odorant, en effet, traversa les deux pièces, traversa la galerie, sembla se perdre dans le grand escalier…
— Les autres locataires aussi le sentent, murmura Sartis. Je leur ai demandé ; mais ils ne font pas attention. Ce sont de pauvres gens ; ils ont autre chose à penser… Et n’entends-tu pas marcher aussi ; deux petits talons de mules, sur le plancher ?
— Non, répondis-je, je n’entends rien.
— C’est parce qu’on fait du bruit dans les ateliers du dessous, fit Sartis en soupirant, mais quelquefois j’entends, je t’assure : deux petits talons de mules ;ellepart, pour le souper et pour le jeu. Sa chaise est toute prête en haut des marches. Elle a sa robe à grands paniers, et un corps de jupe qui tombe très bas. Ses porteurs la conduisent aux Tuileries. C’est avant que le Roi ait fait bâtir Versailles.
— Tu l’as vue ?
— Non, avoua-t-il, secouant la tête, je ne l’ai pas vue, je sens seulement l’odeur des œillets qui meurent à son corsage, et certains jours, j’entends ses pas… Une autre fois, la nuit, très tard, j’ai perçu un bruit de soie froissée, une femme qui se déshabillait ; etellea ri ! Je te jure que j’ai entendu rire, dans cette nuit profonde. J’ai allumé une bougie et il n’y avait rien. Mais j’attends ! Je te dis que j’attends ! Je sais comment elle est faite, et sa toilette, et sa beauté ! Et la couleur de ses cheveux. Elle est blonde. Je crois aussi qu’elle porte une pierre rose à l’annulaire de la main gauche.
— Et… demandai-je, tu sais qui elle est ?
Il réfléchit un instant, et répondit très sérieusement :
— Elle me le dira. Elle me le dira un jour ; quand elle se sera complètement manifestée. Il faut du temps. Il faut… je ne sais pas ; ça n’arrivera peut-être jamais. On ignore ce qu’il faut, à ces créatures qui reviennent, pour qu’elles se manifestent complètement : un état de grâce spécial, une espèce de permission donnée par je ne sais qui. Je n’essaie même pas de lui parler, quand elle est là ; elle pourrait s’en offusquer. C’est à elle de me parler la première ; et puisque déjà, une fois, je te le répète, je l’ai entendue rire !
— … Mais comme tu es jeune, Sartis, comme tu es resté jeune !
Je contemplais toujours ses cheveux bruns et ses traits sans rides.
— Naturellement : puisque le temps s’est arrêté pour moi !
— Allons, adieu, Sartis !
— Adieu ! répondit-il avec indifférence.