J’ai vu de quelle façon le printemps amasse du soleil, des feuilles et des fleurs, et se prépare longtemps d’avance à envahir le Nord. Ici, aux bords toujours tièdes de la Méditerranée — cette mer immobile et qui semble sous verre, — où durant les mois noirs du reste de l’Europe, il s’est mis à l’abri des neiges et du vent, en un palais de paix, de lumière et d’amour, il est curieux de surprendre dans la campagne immortellement verte ses préparatifs de voyage. On voit clairement qu’il a peur, qu’il hésite à affronter une fois de plus les grands pièges de glace que février et mars lui tendent chaque année de l’autre côté des montagnes. Il attend, il muse, il éprouve ses forces avant que de reprendre la route âpre et cruelle que l’hiver hypocrite a l’air de lui céder. Il s’arrête, il repart, il parcourt mille fois, comme un enfant ferait du jardin des vacances, les vallées odorantes, les collines délicates que la gelée n’a jamais effleurées de son aile. Il n’a rien à y faire, rien à ressusciter, puisque rien n’a péri et que rien n’a souffert, puisque toutes les fleurs de toutes les saisons y baignent dans l’air bleu d’un éternel été. Mais il cherche des prétextes, il s’attarde, il flânoche, il revient sur ses pas comme un jardinier désœuvré. Il écarte les branches, caresse de son souffle l’olivier qui frémit d’un sourire argenté, lustre l’herbe lustrée, réveille les corolles qui ne s’endormaient pas, rappelle les oiseaux qui n’avaient jamais fui, encourage les abeilles qui travaillent sans cesse ; puis, voyant comme Dieu que tout est bien au paradis sans tache, il s’asseoit un instant au rebord d’une terrasse que l’oranger couronne de fleurs régulières et de fruits de lumière et, avant de partir, jette un dernier regard sur son œuvre de joie qu’il confie au soleil.
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Je l’ai suivi, ces jours passés, aux rives du Borigo, du torrent de Careï, au val de Gorbio, dans ces petites villes rustiques : Vintimille, Tende, Sospel ; dans ces curieux villages perchés sur les rochers : Sainte-Agnès, Castelar, Castillon, dans cette adorable campagne, déjà tout italienne, qui entoure Menton. On franchit quelques rues qu’anime la vie cosmopolite et assez haïssable de la Riviera ; on laisse derrière soi le kiosque à musique municipale et perpétuelle autour de quoi s’agglomère le Tout-Menton mondain et tuberculeux, et voici que l’on trouve à deux pas de la foule qui le redoute comme un fléau sacré, le silence admirable des arbres, toutes les bonnes réalités virgiliennes des chemins creux, des fontaines claires, des réservoirs ombreux qui dorment au flanc des monts où ils semblent attendre le reflet d’une déesse. On gravit un sentier entre deux murs de pierre qu’éclairent les violettes et que surmontent les étranges capuchons bruns de l’arisarum aux feuilles si profondément vertes qu’on les croirait créées pour symboliser la fraîcheur des citernes ; et le cirque d’un vallon s’ouvre comme une fleur humide et magnifique. A travers la gaze bleuâtre des oliviers géants qui voilent l’horizon d’un rideau transparent de perles scintillantes, c’est l’éblouissement harmonieux et discret de tout ce que les hommes imaginent dans leurs rêves, peignent dans des décors qui se croient irréels et irréalisables, lorsqu’ils veulent fixer l’idéale allégresse d’une heure surhumaine, de quelque île enchantée, d’un paradis perdu ou du séjour des dieux.
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Il y a, tout le long des vallons de la côte, des centaines de ces cirques qui sont comme les théâtres où se jouent, parmi le clair de lune ou la paix des matins et des après-midi, les féeries muettes du bonheur de la terre. Ils se ressemblent tous ; et pourtant chacun d’eux révèle une félicité différente. Chacun d’eux, comme les visages d’une troupe de sœurs également heureuses et également belles, a un sourire reconnaissable. Un groupe de cyprès qui purifie les lignes, un mimosa pareil à un geyser de soufre, un bosquet d’oranger aux lourdes têtes noires symétriquement surchargées de fruits d’or, qui proclament soudain l’abondance royale du sol qui les nourrit ; une pente de citronniers où la nuit semble avoir amassé dans un pan de montagne, afin qu’elles y attendent un nouveau crépuscule, les étoiles que l’aurore a cueillies, un portique de feuillage qui s’ouvre sur la mer comme un regard profond qui décèle tout à coup une pensée infinie, un ruisseau qui se cache comme une larme de joie, une treille qui prévoit la pourpre des raisins, un grand vase de pierre buvant l’eau qui s’égoutte au bout d’un roseau vert, — rien et tout modifie l’expression du repos, de la tranquillité, du silence azuré, de la béatitude qui jouit d’elle-même.
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Mais je cherche l’hiver et la trace de ses pas. Où donc se cache-t-il ? Il devrait être ici ; et comment cette fête de roses et d’anémones, d’air tiède et de rosée, d’abeilles et d’oiseaux, ose-t-elle se dérouler avec tant d’assurance durant les mois les plus impitoyables de son règne ? Et le printemps, que va-t-il faire, que va-t-il dire, puisque tout semble fait, puisque tout paraît dit ? Il est donc inutile et nul ne l’attend plus ?
Non ; en s’appliquant bien, on retrouve dans la vie inlassablement jeune le travail de sa main, le parfum de son souffle plus jeune que la vie. Ainsi, il y a là des arbres étrangers, des hôtes taciturnes, des sortes de parents pauvres aux robes en haillons. Ils viennent de très loin, de la région des brumes, des frimas et du vent. Ils sont dépaysés, hargneux et méfiants. Ils n’ont pas encore compris la langue claire, adopté les coutumes délicieuses du Midi. Ils n’ont pas voulu croire aux promesses du ciel, et ils ont suspecté les caresses du soleil qui dès l’aube les couvre d’un manteau de rayons plus soyeux et plus chauds que celui dont juillet accablait leurs épaules dans les étés précaires de leur terre natale. N’importe ; à l’heure dite, quand la neige tombait à trois cents lieues d’ici, leurs troncs ont frissonné, et malgré l’affirmation audacieuse de l’herbe et de cent mille fleurs, malgré l’aplomb des roses qui montent jusqu’à eux pour attester la vie, ils se sont dépouillés pour le sommeil d’hiver. Sombres et malveillants et nus comme des morts, ils attendent le printemps qui éclate autour d’eux ; et, par une réaction étrange et excessive, ils l’attendent plus longtemps que sous le ciel sévère et âpre de Paris, car à Paris déjà les bourgeons commencent à poindre. On les reconnaît çà et là parmi la foule en fête dont la danse immobile enchante les collines. Ils ne sont pas nombreux et ils se dissimulent : ce sont des chênes tors, des hêtres, des platanes, et c’est la vigne même que l’on croirait mieux élevée, mieux renseignée et plus docile, qui demeure incrédule. Ils sont là, noirs et maigres, et tels que des malades un dimanche de Pâques, au parvis d’une église que l’éclat du soleil a rendue transparente. Ils sont là depuis des années, et quelques-uns peut-être depuis deux ou trois siècles ; mais ils ont dans les moelles la terreur de l’hiver. Ils ne perdront jamais l’habitude de la mort. Ils ont trop d’expérience, ne peuvent plus oublier et ne peuvent plus apprendre. Leur raison endurcie n’admet plus la lumière lorsqu’elle n’arrive pas à l’heure accoutumée. Ce sont d’âpres vieillards trop sages pour jouir d’une joie imprévue. Ils ont tort ; la sagesse ne doit pas interdire les belles imprudences. Voici, autour des vieux, des ancêtres hostiles, tout un monde de plantes qui ignorent l’avenir mais se donnent à lui. Elles ne vivent qu’une saison ; elles n’ont point de passé et nulle tradition, et elles ne savent rien, sinon que l’heure est belle et qu’il en faut jouir. Pendant que leurs aînés, leurs maîtres et leurs dieux, boudent et perdent leur temps, elles fleurissent, elles s’aiment, elles se multiplient. Ce sont les humbles fleurs des chères solitudes : la pâquerette qui couvre le gazon de sa naïveté proprette et régulière, la bourrache plus bleue que le ciel le plus bleu, l’anémone écarlate ou teintée d’aniline, la primevère virginale, la mauve arborescente, la campanule qui agite des cloches que personne n’entend, le romarin qui a l’air d’une petite bonne de province, et le thym capiteux qui passe sa tête grise entre les pierres disjointes.
Mais avant tout c’est l’heure incomparable, l’heure diaphane et fluide de la violette des bois. Son humilité proverbiale devient usurpatrice et presque intolérante. Elle ne se blottit plus timidement entre les feuilles, elle bouscule l’herbe, la domine, la voile, lui impose ses couleurs, lui insuffle son souffle. Son sourire innombrable recouvre les terrasses d’oliviers et de vignes, les pentes des ravins, la courbe des vallons, d’un réseau d’allégresse innocente et suave ; son parfum frais et clair comme l’âme des sources qui coulent sous les monts, rend l’air plus translucide, le silence plus limpide ; et c’est bien, comme le dit je ne sais quelle légende, l’haleine de la terre inondée de rosée, alors que vierge encore elle s’éveille au soleil et se donne tout entière dans le premier baiser de la première aurore.
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Puis, aux petits jardins qui entourent les bastides, les claires maisonnettes aux toits italiens, les bons légumes sans préjugés, sans prétention, n’ont jamais eu de doutes, n’ont jamais eu de craintes. Pendant que le vieux paysan, devenu pareil aux arbres qu’il cultive, remue la terre autour des oliviers, l’épinard se prélasse, s’empresse de verdir et ne prend aucune précaution ; la fève des marais ouvre ses yeux de jais dans son feuillage pâle et voit tomber la nuit avec placidité ; les petits pois volages s’élancent et s’allongent, couverts de papillons immobiles et tenaces, comme si juin venait de franchir la barrière de la ferme ; la carotte rougit en se montrant au jour ; les fraisiers ingénus aspirent les aromes que midi leur prodigue en penchant vers la terre ses urnes de saphir ; la laitue s’évertue à se faire un cœur d’or où elle veut renfermer la fraîcheur des matins et des soirs qui l’arrosent. Seuls, les arbres fruitiers ont longtemps réfléchi ; l’exemple des légumes parmi lesquels ils vivent les poussait à se joindre à la joie générale, mais la raide attitude de leurs aînés du Nord, des grands-parents sortis des grandes forêts sombres, leur prêchait la prudence. Néanmoins ils s’éveillent ; eux aussi n’y tiennent plus et se décident enfin à entrer dans la ronde de parfums et d’amour. Les pêchers ne sont plus qu’un phénomène rose : on dirait une chair puérile et précieuse que l’haleine de l’aube vaporise dans l’azur. Les poiriers, les pruniers, l’amandier, le pommier, rivalisant d’ivresse, font des efforts éblouissants ; et les coudriers blonds, tels que des lustres de Venise, et tout resplendissants d’une buée de chatons, se plantent çà et là pour éclairer la fête. Quant aux fleurs luxueuses, qui semblent n’avoir d’autre but qu’elles-mêmes, elles ont dès longtemps renoncé à sonder le mystère de cet été sans bornes. Elles ne marquent plus les saisons, elles ne comptent plus les jours, et ne sachant que faire dans l’ardent désarroi des heures qui n’ont plus d’ombre, de peur de se tromper et de perdre une seconde qui pourrait être belle, elles se sont résolues à fleurir sans relâche de janvier à décembre. La nature les approuve et, pour récompenser leur confiance au bonheur, leur beauté généreuse et leurs excès d’amour, elle leur donne une force, un éclat, des parfums qu’elle n’accorde jamais à celles qui se réservent et qui craignent la vie. Voilà ce que promulguait, entre autres vérités, la petite maison que j’ai vue aujourd’hui au versant d’une colline tout inondée de roses, d’œillets, de résédas, d’héliotropes et de giroflées : si bien que l’on eût dit la source débordante et engorgée de fleurs d’où le printemps allait se déverser sur nous ; tandis qu’au seuil de pierre de la porte fermée, des courges, des cédrats, des oranges, des limons, des figues de Barbarie, dormaient tranquillement dans l’ombre bleuissante comme l’acier des faux et parmi le silence auguste, désert et régulier, d’un jour immaculé.