LE SUFFRAGE UNIVERSEL

Il semble que peu à peu, tout s’accorde à prouver que les dernières vérités se trouvent aux points extrêmes des pensées que l’homme avait refusé d’explorer jusqu’ici. On peut l’affirmer pour les sciences morales comme pour les positives ; et aucune raison n’empêche d’y joindre la politique qui n’est qu’un prolongement de la morale.

L’humanité, durant des siècles, a vécu en quelque sorte à mi-chemin d’elle-même. Mille préjugés, et avant tout les énormes préjugés religieux, lui cachaient les sommets de sa raison et de ses sentiments. Maintenant que se sont notablement affaissées la plupart des montagnes artificielles qui s’élevaient entre ses yeux et l’horizon réel de son esprit, elle prend à la fois conscience d’elle-même, de sa situation parmi les mondes et du but où elle veut aboutir. Elle commence à comprendre que tout ce qui ne va pas aussi loin que les conclusions logiques de son intelligence n’est qu’un jeu inutile sur la route. Elle se dit qu’il faudra faire demain le chemin qu’on n’a point parcouru aujourd’hui et qu’en attendant, à perdre ainsi son temps entre chaque étape, il n’y a rien à gagner qu’un peu de paix trompeuse.

Il est écrit dans notre nature que nous sommes des êtres extrêmes ; c’est notre force et la cause de notre progrès. Nous nous portons nécessairement et instinctivement aux dernières limites de notre être. Nous ne nous sentons vivre, et nous ne pouvons organiser une vie qui nous satisfasse qu’aux confins de nos possibilités. Grâce à cet instinct qui s’éclaire, il y a une tendance de plus en plus unanime à ne plus s’arrêter aux solutions intermédiaires, à éviter dorénavant les expériences à mi-côte, ou du moins à passer sur elles le plus rapidement possible.

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Ce n’est pas à dire que cette tendance aux extrêmes suffise à nous guider vers les certitudes définitives. Il y a toujours deux extrêmes entre lesquels il faut choisir ; et il est souvent difficile de déterminer lequel est au point de départ et lequel au point d’arrivée. En morale, par exemple, nous avons à nous décider entre l’égoïsme ou l’altruisme absolu, et en politique, entre le gouvernement le mieux organisé qu’il soit possible d’imaginer, dirigeant et protégeant les moindres actes de notre vie, ou l’absence de tout gouvernement. Les deux questions sont encore insolubles. Cependant il est permis de croire que l’altruisme absolu est plus extrême et plus près de notre but que l’égoïsme absolu, de même que l’anarchie est plus extrême et plus près de la perfection de notre espèce que le gouvernement le plus minutieusement, le plus irréprochablement organisé ; tel que celui qu’on pourrait par exemple imaginer aux dernières limites du socialisme intégral. Il est permis de le croire parce que l’altruisme absolu et l’anarchie sont les formes extrêmes qui requièrent l’homme le plus parfait. Or, c’est du côté de l’homme parfait que nous avons à tendre nos regards ; car c’est de ce côté qu’il faut espérer que l’humanité se dirige. L’expérience ne dément pas encore qu’on risque moins de se tromper en portant les yeux devant soi qu’en les portant derrière soi, en regardant trop haut qu’en regardant trop bas. Tout ce que nous avons obtenu jusqu’ici a été annoncé et pour ainsi dire appelé par ceux qu’on accusait de regarder trop haut. Il est donc sage, dans le doute, de s’attacher à l’extrême qui suppose l’humanité la plus parfaite, la plus noble et la plus généreuse. C’est ainsi qu’on a pu répondre à qui demandait s’il était bon d’accorder aux hommes, malgré leurs imperfections actuelles, une liberté aussi complète que possible : Oui, il est du devoir de tous ceux dont les pensées précèdent la masse inconsciente, de détruire tout ce qui entrave la liberté des hommes, comme si tous les hommes méritaient d’être libres, quoiqu’on sache qu’ils ne mériteront de l’être que bien longtemps après leur délivrance. L’usage harmonieux de la liberté ne s’acquiert que par un long abus des bienfaits de celle-ci. C’est en allant d’abord à l’idéal le plus éloigné et le plus haut qu’on a le plus de chance de découvrir ensuite l’idéal le meilleur. — Ce qui est vrai de la liberté l’est également des autres droits de l’homme.

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Pour appliquer ce principe au suffrage universel, rappelons-nous l’évolution politique des peuples modernes. Elle suit une courbe uniforme et inflexible. Un à un ces peuples échappent à la tyrannie. Un gouvernement plus ou moins aristocratique ou ploutocratique, élu d’un suffrage restreint, remplace l’autocrate. Ce gouvernement cède à son tour, ou est presque partout sur le point de céder au gouvernement de tous par le suffrage universel. A quoi aboutira celui-ci ? Nous ramènera-t-il à la tyrannie ? Se transformera-t-il en suffrage gradué ? Deviendra-t-il une sorte de mandarinat, le gouvernement d’une élite ou une anarchie organisée ? Nous ne le savons pas encore, aucun peuple n’ayant jusqu’ici dépassé la phase du suffrage de tous.

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Presque partout, pour obéir à la loi aujourd’hui si active qui nous porte aux extrêmes, on brûle les étapes afin d’atteindre plus vite ce qui paraît être le dernier idéal politique des peuples : le suffrage universel. Cet idéal masquant encore complètement l’idéal meilleur qui se cache probablement derrière lui, et ne paraissant pas ce qu’il est peut-être : une solution provisoire, arrêtera, jusqu’à ce qu’on ait épuisé toutes les illusions qu’il renferme, les regards et les vœux de l’humanité. C’est le but nécessaire, bon ou mauvais, vers lequel s’avancent les nations. Il est indispensable à la justice instinctive de la masse que l’évolution s’accomplisse. Tout ce qui l’entrave n’est qu’obstacle éphémère. Tout ce qui prétend à améliorer cet idéal avant qu’il ait été atteint le recule vers l’erreur du passé. Comme tout idéal universel et impérieux, comme tout idéal qui se forme dans les profondeurs de la vie anonyme, il a d’abord le droit de se réaliser. Si après sa réalisation on remarque qu’il ne tient pas ce qu’il avait promis, il sera juste qu’on songe à le perfectionner ou à le remplacer. En attendant, il est inscrit dans l’instinct de la masse, aussi indestructiblement que dans le bronze, que tous les peuples ont le droit naturel de passer par cette phase de l’évolution politique du polypier humain, et d’interroger, chacun à son tour, chacun dans sa langue, avec ses vertus et ses défauts particuliers, les possibilités de bonheur qu’elle apporte.

C’est pourquoi, plein du devoir de vivre, cet idéal est très justement jaloux, intolérant et excessif. Comme tout organisme encore jeune, il élimine violemment ce qui peut altérer la pureté de son sang. Il est possible que les éléments empruntés à la monarchie et à l’aristocratie qu’on essaye d’introduire dans ses veines adolescentes soient excellents en eux-mêmes ; mais ils lui sont nuisibles puisqu’ils lui inoculent le mal dont il a d’abord à se guérir. Avant que le gouvernement de tous soit rendu plus sage, plus limpide et plus harmonieux par le mélange d’autres régimes, il est nécessaire qu’il se soit purifié par sa propre fermentation. C’est après qu’il se sera débarrassé de toutes les traces, de tous les souvenirs du passé, après qu’il aura régné dans la certitude et l’intégrité de sa force, qu’il conviendra de l’inviter à choisir dans ce passé ; ce qui importe à son avenir. Il l’y prendra selon ses appétits naturels, qui, de même que les appétits naturels de tout être vivant, savent de science sûre ce qui est indispensable au mystère de la vie.

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Les peuples ont donc raison de rejeter provisoirement ce qui est peut-être meilleur que le suffrage universel. Il est possible que la foule admette par la suite que les plus intelligents discernent et gouvernent mieux que les autres le bien de tous. Elle leur accordera alors une prépondérance légitime. Pour l’instant, elle n’y songe pas encore. Elle n’a pas eu le temps de se reconnaître. Elle n’a pas eu le temps d’épuiser des expériences qui paraissent absurdes, mais qui sont nécessaires parce qu’elles débarrassent le lieu où se cachent sans doute les dernières vérités.

Il en est des peuples comme des individus : ce qui compte, c’est ce qu’ils apprennent par eux-mêmes, à leurs dépens, et leurs erreurs forment les biens de l’avenir. Il ne sert de rien de dire à un homme durant son enfance ou sa jeunesse : « Ne mentez pas, ne trompez point, ne faites pas souffrir. » Ces préceptes de sagesse, qui sont en même temps des préceptes de bonheur, ne pénètrent en lui, ne nourrissent ses pensées, ne deviennent des réalités bienfaisantes qu’après que la vie les lui a révélés comme des vérités nouvelles et magnifiques que personne n’avait soupçonnées. De même, il est inutile de répéter à un peuple qui cherche son destin : « Ne croyez pas que le nombre ait raison ; qu’un mensonge affirmé par cent bouches cesse d’être un mensonge, qu’une erreur proclamée par une troupe d’aveugles devienne une vérité que la nature sanctionnera. Ne croyez pas davantage qu’en vous mettant dix mille qui ignorent contre un seul qui sait, vous saurez quelque chose, ou que vous forcerez la plus humble des lois éternelles à vous suivre, à délaisser celui qui l’avait reconnue. Non, la loi restera à sa place près du sage qui la découvrit, et tant pis pour vous tous si vous vous éloignez sans l’avoir acceptée ! Vous la retrouverez un jour sur votre route, et ce que vous aurez fait en pensant l’esquiver tournera contre vous. »

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Ce qu’on dit ainsi à la foule est très vrai ; mais il est non moins vrai que tout cela ne devient efficace qu’après avoir été éprouvé et vécu. Dans ces problèmes où convergent toutes les énigmes de la vie, la foule qui se trompe a presque toujours raison contre le sage qui a raison. Elle refuse de le croire sur parole. Elle sent obscurément que derrière les plus évidentes vérités abstraites il y a d’innombrables vérités vivantes que nul cerveau ne peut prévoir, car il leur faut le temps, la réalité et les passions des hommes pour développer leur œuvre. C’est pourquoi, quelque avertissement qu’on lui donne, quelque prédiction que l’on fasse, elle exige qu’avant tout on tente l’expérience. Pouvons-nous dire que là où elle l’obtint elle ait eu tort de l’exiger ? Il faudrait une étude spéciale pour examiner ce que le suffrage universel a ajouté à l’intelligence générale, à la conscience, à la dignité, à la solidarité civiques des peuples qui l’ont pratiqué ; mais quand il n’aurait fait autre chose que créer, comme en Amérique et en France, le sentiment d’égalité réelle qu’on y respire comme une atmosphère plus humaine et plus pure, et qui semble nouvelle et presque prodigieuse à ceux qui viennent d’ailleurs, ce serait déjà un bienfait qui ferait pardonner ses plus graves erreurs. En tout cas, c’est la meilleure préparation à ce qui doit venir.


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