Chapter 4

—Ne soyez pas aussi sévère pour nos cœurs; et acceptez que la nature bienfaisante nous permette de reprendre des forces, en s’emparant parfois de notre peine. Nous n’oublions pas. Nous subissons seulement la détente nécessaire pour que notre pauvre machine humaine puisse continuer sa tâche...

Je murmure, les yeux perdus vers l’horizon assombri:

—C’est vrai... Il faut la remplir tant qu’on en a la force et le courage!

Dans la nuit qui tombe, je l’entends me répondre avec une sorte d’autorité vivifiante:

—Cette force, vous l’aurez toujours, parce que vous savez que vous avez charge d’âmes. Mais, pour la garder, acceptez sans scrupule ce qui peut encore venir de bon, à vous...

J’ai un involontaire geste d’épaules, car je sens le découragement s’abattre sur moi. De la vie, je n’attends plus rien et je dis,—dans ma voix je reconnais bien une ironie amère:

—Ce que vous m’offrez, c’est la «théorie despetits bonheurs». Croyez bien que, peu à peu, je m’apprends à la pratiquer,—bon gré, mal gré! L’épreuve aussi est une éducatrice, habile autant qu’impérieuse. Dans ma misère, je m’accroche, ainsi que vous me le conseillez, à ce qui est un pâle rayon de soleil pour mon faible cœur, toujours transi, maintenant...

—C’est-à-dire?... insiste-t-il, avec un accent où je perçois tant de chaude et vraie sympathie que je ne me rebelle plus, comme autrefois, sentant sur moi sa pensée observatrice; et avec une âpre tristesse, j’explique légèrement:

—C’est-à-dire la jouissance de contempler un beau ciel comme celui de ce soir... une fleur, un visage séduisant, d’entendre une sincère parole d’ami, toute pleine d’affection, de recevoir une bonne lettre, de lire des pages qui me prennent le cerveau et le cœur, etc., etc... Que sais-je encore?... Ah! oui, je puis en parler, despetits bonheurs!

La nuit maintenant nous enveloppe, une nuit transparente où semble errer encore un reflet du radieux couchant. La brise est chaude et de la terre monte un indéfinissable parfum de fleur, d’ajonc, de bruyère, de menthe... Derrière nous, père et M. de Survières vont et viennent en causant; la lueur de leurs cigares pique la nuit de minuscules étoiles rouges.

—Vous avez raison de recueillir les menues joies dont l’existence quotidienne veut bien nous faire l’aumône...

Alors, j’avoue, bien sincère:

—Hélas! ma sagesse, sur ce point, est encore terriblement rudimentaire! Que c’est donc horrible et lâche, ce besoin d’être heureux, qui demeure vivace dans nos cœurs, même brisés!

—Vous ne pouvez empêcher les fleurs de pousser! J’en ai vu surgir jusque dans les terres déchiquetées par les obus, dit-il avec une sorte de douceur grave.

—Ah! je crois bien que, maintenant, mon cœur ressemble à ces terres ravagées, et mes frêles bonheurs, à vos fleurs de guerre! Les jours qui passent m’enseignent à m’en contenter... Il le faut bien! Seulement, comme j’étais très gâtée, très riche, et... très gourmande, ils m’apparaissent des miettes, de ces bonbons qu’on croque pour tromper la faim... J’apprends le jeûne!

Du même ton, qui est un cordial pour ma faiblesse, il achève:

—Je pense, moi, qu’étant donnée votre force morale, vous trouverez le secret de recommencerà vivre avec l’intensité qui vous était familière...

De mon cœur désespéré, une plainte jaillit:

—Ce ne sera plus jamais ce que c’était!

—Non, ce sera autre chose... Mais vous n’êtes plus la même... Ce qui, autrefois, vous satisfaisait, vous paraîtrait peut-être insuffisant aujourd’hui...

Il a raison. La Mireille de jadis est bien partie pour ne plus revenir. Celle du présent vaut-elle mieux?... Que ce serait douloureux d’avoir changé en bien, parce que le bonheur m’a été arraché!

Père m’appelle. Sans avoir répondu à Guisane, je le rejoins. Et tous trois causant de choses quelconques, lui et Guisane me ramènent à monhomesolitaire.

11 août.

Bernard, mon cher grand frère, est arrivé. Nous sommes allés le cueillir tous—autrement dit, maman, père, moi, plus Jean...—à la station de Henvic. Et nous l’avons vu émerger de son wagon, un peu maigri, la figure altérée un brin sous le hâle du grand air, mais toujours le beau garçon qui nous a quittés en 1914.

Jean le contemple extasié; comme maman, à qui la joie donne tant d’éclat que Bernard s’est exclamé dès que nous avons été installés dans le primitif équipage qui nous ramène à Carantec:

—Mère, vous êtes, plus que jamais, ma jolie maman! Comme la Bretagne vous réussit... Personne ne voudra croire que je suis votre fils!... Maman, je suis fière de vous.

Maman tentait bien de le faire taire, mais elleavait un sourire heureux qui ne lui imposait guère silence. Certainement, ses paroles la frôlaient comme une caresse. D’ailleurs, Bernard disait vrai. Elle était bien la femme charmante dont père, dont nous, ses enfants, avons toujours été fiers. Ses yeux étincelaient dans son visage reposé. Ah! oui, elle avait l’air de notre sœur aînée, à Bernard et à moi...

Père, lui, parlait très peu, mais son regard ne quittait pas Bernard. En ces premiers moments, il lui suffisait de l’écouter causer, questionner, raconter, avec l’enthousiaste gaieté d’un gamin qui entre en vacances; et il savourait la douceur de se dire: «Mon Bernard est là, vivant, tout près de moi. Jouissons de cette grâce sans prix!»

Moi, tout bas, je me souvenais, au plus profond de mon cœur, des quelques retours de Max, joyeux comme celui-ci. Bernard en avait-il l’intuition? Par instants, ses yeux se posaient sur moi avec une sorte d’affection anxieuse... Et puis, peu à peu, après le heurt douloureux de l’arrivée, je me suis volontairement laissé gagner par son entrain; et je me suis amusée de ses réflexions ravies sur notre petit Carantec qui lui souhaitait la bienvenue sous un éblouissant soleil.

—Dieu, que c’est gentil ici! J’espère qu’il s’y trouve beaucoup de jolies femmes. Si vous saviez, mère, comme je suis affamé d’en voir, après avoir tant contemplé de bravespoilus!... Sûrement, vous avez déjà ici beaucoup de belles connaissances. Vous donnerez des thés, n’est-ce pas, pour que je me retrempe un peu dans les plaisirs de ce monde?

—Pourquoi pas desgarden-parties, mon grand enfant chéri? fait maman ravie.

Elle retrouve son Bernard, pas très raisonnable, coupable de bien des folies, mais de cœur si bon, d’esprit si spirituellement drôle, dont la gaieté est aussi inaltérable que communicative...

Et elle s’empresse de lui donner les plus agréables assurances:

—Sois tranquille, mon Bernard, nous ferons en sorte que ta permission soit telle que tu peux la souhaiter!

—Un paradis terrestre, si vous voulez bien, mère. Je ne vous demande que cela!

Ici, il a sauté de la voiture qui s’arrêtait devant leKelenn; et incontinent, avec sa bonne humeur courtoise, il a conquis la grosse femme de chambre qui s’approchait pour lui prendre sa valise.

—Merci! la belle fille... Ne vous emparez pas de mon bagage. Je l’emporte.

En effet, l’hôtel étant comble, Bernard a sa chambre dans la villa dont j’occupe le premier étage. Aussi, laissant père et maman auKelenn, nous filons pédestrement, lui et moi, plus Jean qui ne veut pas quitter son oncle, afin que je lui montre son logis.

Et, tout de suite, alors, il me demande, l’accent changé, passant son bras sous le mien:

—Comment vas-tu, ma pauvre chérie?

—Aussi bien qu’il est possible, Bernard.

—Oui, tu es très courageuse, je le sais...

—Tu sais? ai-je répété, surprise.

—Guisane me l’a dit. Ton énergie le remplitd’admiration. Il m’a écrit sur vous, madame, de bien jolies choses!

J’ai senti qu’une légère flamme montait à mes joues. En cette minute, j’aurais été bien en peine de préciser si je trouvais désagréable ou non cette appréciation inattendue de mon nouvel ami. Mais bien franche, j’ai murmuré:

—Pourquoi t’avoir parlé de moi?... Je suis désireuse que personne ne me sorte de mon ombre!

—Ne lui en veux pas... C’est à ton vieux frère qu’il s’adressait, et il le faisait très affectueusement! me disant combien il était heureux que vous fussiez devenus amis.

—Tu sais pourquoi, Bernard?

—Oui, il m’a raconté cela aussi.

Je n’ai pas répondu, d’autant que nous arrivions devant la villa, aussitôt présentée par Jean avec des cris répétés, pour appeler l’attention de Bernard:

—Oncle! Oncle! voici notre maison! Voyez, votre chambre est au deuxième, au-dessus de celle de maman, et la fenêtre est grande ouverte pour que le soleil y entre. Ce matin, maman est allée y porter des fleurs avec moi!

Bernard m’a remerciée par un baiser:

—Maman est une femme délicieuse! Allons vite voir ma chambre.

—Et retournons non moins vite auKelennpour déjeuner. Père, qui est l’exactitude même, va s’agiter en voyant passer l’heure.

Bernard s’est à peu près dépêché, sans trop s’absorber dans l’examen du paysage qu’il me célèbrede sa chambre, tandis que je l’attends dans le jardin.

—Tu viens, Bernard? La brise m’apporte le son de la cloche.

Nous sommes repartis en hâte, moi presque gaie, tant l’humeur joyeuse de Bernard était entraînante. Comme la grille retombait derrière nous, du sentier qui lui fait face, une promeneuse émergeait, qui lui a jeté aux lèvres une enthousiaste exclamation:

—Oh! la ravissante créature! Mais... mais... Oh! Mireille, quelle ressemblance...

—Avec?...

—Avec Mˡˡᵉ de Vologne...

La promeneuse, qui approchait toujours plus, s’est arrêtée, souriante, à notre vue et m’a lancé un affectueux:

—Bonjour! madame. Voici votre voyageur arrivé?

Et j’ai répondu, avec un imperceptible coup d’œil de malice vers mon compagnon:

—Bonjour, mademoiselle Christiane. Mon voyageur ne peut croire que ce soit bien vous qu’il aperçoit!

—Pourtant, c’est bien moi!... Pas mon ombre! s’est-elle exclamée gaiement, la main tendue. Monsieur Dalbrovine, cela me fait plaisir de vous voir!

—Sûrement pas autant qu’à moi! a-t-il répondu avec une spontanéité qui avive l’éclat rosé des joues de Christiane. Comment, Mireille, m’avais-tu caché la bonne nouvelle, que je retrouverais à Carantec... si j’osais, je dirais une amie, des jours heureux d’autrefois!

—Osez, osez... Je me souviens très bien que dans ce temps, devenu si lointain, entre deux bostons, nous échangions, assez volontiers, quelques idées.

—Ici, j’espère bien que nous allons reprendre cette bonne habitude!...

J’interviens, un peu effrayée du flot de sympathie que je sens bondir entre ces deux êtres jeunes, attirés comme jadis, l’un vers l’autre, avec des esprits plus mûrs, des cœurs creusés par la terrible épreuve. Vraiment, ils sont aujourd’hui, moralement, un homme et une femme qui, les yeux large ouverts, pourront juger de la façon dont ils doivent disposer d’eux-mêmes.

J’ai expliqué en deux mots pourquoi Christiane est ici; et si Bernard a eu vers elle un regard expressif d’approbation, il n’a rien dit qui ressemblât à un éloge, devinant bien que cette fille simple et fière n’accepterait pas l’ombre même d’un jugement flatteur...

Tous les trois nous trottons dans le sentier qui nous amène sur la place de l’église, devant leKelenn. Je tiens la main de Jean, et devant moi cheminent mes deux compagnons qui causent, lui, radieux, elle, avec cette aisance voilée de réserve qui la caractérise...

Mon Dieu! que va dire maman de les voir ainsi réunis,—si vite!

Heureusement, comme nous débouchons sur la place, un nouveau venu apparaît, Guisane qui revient de la falaise avec sa boîte et ses pinceaux. Il a une exclamation de plaisir à la vue de Bernard:

—Alors, vieux, te voilà! Quelle bonne chancede nous retrouver ici! Nous allons en jouir de notre mieux!

Christiane et moi, nous les laissons en arrière. Et ainsi, mère n’éprouvera nulle impression désagréable qui trouble son allégresse d’avoir retrouvé Bernard.

Mais ce soir... Mais demain....

20 août.

Déjà une grande semaine que Bernard est ici. Comme elle a passé vite!

Est-ce donc qu’il est impossible d’échapper au tourbillon joyeux que son animation crée autour de lui?... Je ne me reconnais plus. Quelle soudaine influence a le pouvoir d’engourdir mon mal?...

Certes, il est toujours latent, prêt à se réveiller au moindre choc... Mais il est plus sourd; et cet apaisement fugitif est si bon que, tout en me reprochant ma lâcheté, je n’ai pas le courage de raviver volontairement ma peine.

Je me laisse vivre dans l’heure présente, sans regarder ni en avant ni en arrière.

Il me revient l’appétit de mouvement qui m’enivrait aux jours lumineux de ma jeunesse... Voici..—je m’en aperçois, saisie!—que je peux jouir de ce qui amuse les autres: excursions, promenades flâneuses, causeries, rendues charmantes par l’humour de Bernard, la gaieté de Christiane, la verve de père qui, devenu touriste faute de distractions citadines, se fait souvent notre «chaperon», comme il dit... Et puis, pour assaisonner nos propos capricieux, l’esprit mordant ou profond de Guisane,que Bernard a le pouvoir d’arracher, de-ci, de-là, à ses pinceaux.

Il me semble que, soudain, c’est en rêve que je vis... Je n’ai plus le loisir ni même le goût d’écrire. A peine je trouve un moment pour lire quelques pages, chaque jour, moi, d’ordinaire insatiable.

Bernard, résolument, m’entraîne dans son sillage par une affectueuse volonté de «me distraire», prétend-il. Mais il m’attire aussi, mon cher grand, afin que Christiane puisse être des nôtres dans les promenades qu’organise son inlassable activité.

Il s’est fait présenter partout où il a l’occasion de la retrouver; dans les milieux où elle fréquente; au tennis; après avoir, bien entendu, commencé par se faire admettre chez sa tante de Kermadec, avec laquelle, maintenant, nous sommes fort liés.

Mère elle-même a subi son charme de femme intelligente, très bonne, et ne s’étonne pas que, pour elle, je sorte de ma retraite.

Bernard, de plus, s’est découvert un goût prononcé, le goût de Christiane, pour les promenades en mer. Et là-dessus, la nature m’ayant gratifiée—au physique—d’un cœur à toute épreuve, il me réquisitionne sans merci, pour les escorter; car père se récuse en la matière. Il réquisitionne aussi Guisane qui adore la mer, et se laisse aisément séduire. D’ailleurs, quand les eaux sont très calmes, que Bernard n’a pas besoin de son aide pour ramer ou pour la manœuvre, il ébauche bien vite quelque aquarelle, réfugié dans un coin de la barque.

Tranquillement, Bernard, tout à fait retombé sous le charme de Christiane, m’a déclaré:

—Les parties carrées sont beaucoup plus agréables! Et puis, Patrice étant un causeur exquis, tu ne peux regretter que je te confie à lui, pendant que...

—Tu flirtes avec Christiane! ai-je glissé, taquine.

Il a spontanément répliqué avec une gravité soudaine, très rare chez lui:

—Ce n’est pas flirter que je veux... Elle mérite tellement plus!

Et il a raison.

Que cela m’est doux et poignant de voir ce joli roman se préciser près de moi... Avec Max, nous avons été ainsi... Moins sérieux que ces deux-là! Mais Bernard et Christiane ont subi le rude souffle qui vivifie ou qui tue, depuis trois ans; et ce que j’aime en eux, c’est que, même en ces jours de halte,—pour elle comme pour lui,—ils conservent, toute vibrante, la pensée de la guerre que, l’un et l’autre, ils suivent passionnément. Elle, c’est une vraie fille de soldat; et lui, a une âme bien française, allégrement intrépide et généreuse...

De lui, que pense-t-elle?

Rien ne trahit son intime jugement. Car elle est très «fermée», malgré son indépendance de pensée, de parole, d’action. Indépendance naturelle, mais aussi, avivée par le fait des circonstances qui l’ont habituée à compter sur sa propre protection, sur son initiative personnelle et exercée aux décisions nettes et rapides.

La ligne bien droite de son nez fin, l’expression résolue de sa bouche dont le sourire très fémininest délicieux, m’apparaissent toujours comme le symbole de sa personnalité morale, qui semble faite de loyauté, de charme et de tendresse.

Avec Bernard, elle se montre ce qu’elle est pour tous, une jeune créature qui seprêteavec une grâce prime-sautière, mais ne sedonnerasûrement qu’à bon escient; d’une originalité d’esprit, derrière laquelle se devinent la pensée qui a beaucoup réfléchi, l’âme profonde.

Comme je les observe avec la clairvoyance de mon détachement, je discerne le plaisir qu’elle trouve à causer avec Bernard, à recevoir les menus soins dont il l’entoure dans nos promenades. Mais dans sa manière d’être avec lui, il n’y a pas un atome de coquetterie; seulement un brin, volontaire ou non, de fraîche camaraderie, parce que tous deux «servent le pays»: elle, une infirmière, lui, un «poilu galonné», comme elle dit drôlement.

Ah! ces petits, s’ils pouvaient être heureux! Mais les laisser ainsi se rapprocher l’un de l’autre, n’est-ce pas insensé, en ce moment où l’avenir est encore effrayant!

Ici, ils peuvent oublier, pendant quelques jours bénis, que l’horrible tuerie continue... Que Bernard va repartir et pour combien de temps!... Et qu’il sera exposé... qu’il s’exposera comme faisait Max... Et alors?...

23 août.

Maman pense-t-elle tout bas que, dans les circonstances actuelles, aucune décision définitiven’est à craindre de la part de Bernard?... Ou est-elle séduite par la beauté de Christiane? car elle a cela de charmant, que les jolis visages l’enchantent... Subit-elle l’ascendant de sa valeur morale? Ou, tout simplement, se sent-elle impuissante devant la force grandissante du sentiment de Bernard?...

Toujours est-il qu’elle n’essaie plus d’endiguer le flux qui le porte vers Christiane. D’ailleurs, elle est si heureuse de l’avoir près d’elle, qu’elle n’a, pour l’instant du moins, d’autre volonté que la sienne.

Tout ce qu’il lui demande, elle le fait,—c’est son habitude, il est vrai...—Elle donne lesthésqu’il désire où Christiane vient comme mon amie. Elle va à ceux qu’on lui offre, en l’honneur de Bernard. Car il est très «couru» et l’accepte si volontiers que mère en oublie un peu sa contrariété de ce que je ne peux encore me résoudre à les suivre... Ma peine demeure plus forte que mon désir de lui être agréable, en redevenant mondaine. C’est si inutile!

Auprès de mes petits seulement, ou avec moi-même, en m’occupant beaucoup, je suis moins malheureuse...

Mais, en revanche, je suis toujours prête pour une promenade, en intime société, c’est-à-dire avec Bernard, Christiane, père, Guisane. Maman déteste la marche.

Mon amour de la nature a survécu au désastre de mon existence. J’ai gardé ce que Max appelait «mon adoration pour l’herbe»... Je le vois encore me direavec malice: «Quelle jeune ruminante tu es! ma Mireille.»

Christiane mériterait bien pareil compliment. Avec la même spontanéité, il nous échappe, en cours de route, des exclamations laudatives qui nous valent les taquineries de Bernard.

Non pas de Guisane, que je surprends souvent à contempler ce qui le charme, avec une attention intense dont je devine le pourquoi, me souvenant de la crainte instinctive pour sa vue qu’il nous a avouée un jour.

Hier encore, il avait cette expression, alors que, tous, nous étions arrêtés, dans un petit bois exquis, clair, grâce à l’éparpillement des sapins parmi les bruyères de la lande; qui dominait de haut l’embouchure de la rivière couleur d’argent, devant le fort duTaureau.

Il s’est aperçu que j’avais remarqué son regard; et alors, presque bas, peut-être autant pour lui-même que pour moi, je l’ai entendu murmurer, l’accent railleur:

—En prévision de l’avenir—possible!...—il est sage d’emmagasiner les visions pour avoir, du moins, de quoi se souvenir...

Il parlait avec une conviction froide qui m’a bouleversée. On aurait dit que sa préoccupation entrait en moi, impérieuse.

Pourtant, j’ai pu trouver un sourire, pour prier:

—Ne soyez pas un homme de peu de foi en la destinée!... A quoi bon s’inquiéter de l’avenir qui, presque jamais, n’est tel que nous l’imaginions...

Lui aussi a souri, et son sourire était franchement gai. Peut-être, il trouvait amusant qu’une chétive créature comme moi s’essaye à le réconforter.

—Madame, je vous assure que, de toute ma volonté, je vis dans le présent. C’est une règle inflexible que je me suis imposée. Et, de mon mieux, je m’y conforme. Mais je ne parviens pas toujours à écarter la hantise qui m’obsède, absurdement, je le reconnais... Rien ne la justifie!...

Il s’est arrêté un peu, comme s’il hésitait. Mais, sans doute, il a vu dans mon regard avec quel intérêt je l’écoutais, et il a fini d’un ton de badinage voulu:

—Soyez très charitable, madame!... Faites des vœux... pour que je puisse toujours peindre! Priez pour mes yeux, madame.

Une angoisse m’a crispé le cœur. Prier! A quoi bon?... J’ai tant supplié pour que Max soit sauvé! Maintenant je ne demande plus rien. Ma confiance est morte, dans la puissance de la prière...

Mes supplications, probablement, étaient de trop mince valeur pour mériter d’être entendues... Mais j’offrais ce que je pouvais... Du meilleur de mon âme...

Et j’ai répondu avec toute ma désespérance:

—Hélas! ce ne sont pas mes vœux qui peuvent protéger... J’aurais peur, au contraire, qu’ils ne portent malheur...

Je me suis remise lentement à marcher pour rejoindre les autres qui me faisaient signe d’avancer; Guisane me suivait en silence, dans le sentier odorant de la senteur des pins dont le soleil moirait les fûts violets. Puis, tout à coup, il a repris pensivement:

—Madame, ce n’est pas à un vieux sceptique de mon espèce de juger votre sentiment. Mais... est-ce parce que là-bas, au front, il m’est arrivé de rencontrer quelques âmes admirablement religieuses que j’ai observées et interrogées avec une curiosité... passionnée, je suis, je crois, un peu moins mécréant; et il me semble que...

—Que?... ai-je répété, toute ma pensée attentive.

—Que, si nous admettons l’hypothèse d’une puissance paternelle qui veille sur nous, par suite, nous devons admettre aussi que nos demandes ressemblent à celles des enfants confiants qui savent que le père décidera toujours pour leur bien si leurs prières doivent, ou non, être exaucées...

J’étais tellement stupéfaite, d’entendre Guisane parler ainsi, cette fois sans une ombre d’ironie dans l’accent, que je me suis arrêtée; et mon regard cherchant ardemment le sien, j’ai interrogé:

—Vous pensez cela vraiment?... Vous ne parlez pas seulement par bonté?... Pour me rendre courage?...

Il a secoué la tête.

—Très sincèrement, madame, je pense ce que je viens de vous dire... ce qui me paraît la logique même... Mais hélas! je sais par expérience qu’il y a loin de l’idée à la pratique... Et je vous comprends!

Je n’ai plus répondu, car père, Bernard et Christiane nous rejoignaient.

25 août.

Quelle équipée Bernard nous a value, hier!

Vers trois heures, comme j’écrivais en gardant Bébé, il a surgi dans ma chambre pour me proposer, du ton le plus engageant:

—Mireille, un tour en mer, veux-tu? Patrice et Mˡˡᵉ Christiane sont tout disposés. Mais, une fois de plus, il me faut ton chaperonnage. Tu consens, n’est-ce pas?

J’ai un coup d’œil vers le ciel où, malgré le soleil, courent d’épais nuages, amenés par des rafales incessantes; et, peu enthousiasmée, j’insinue:

—Mais, Bernard, le vent ne sera-t-il pas bien fort?

—Qu’est-ce que cela fait, puisque tous, nous avons des cœurs invincibles. Nous danserons peut-être un brin. Et ce sera exquis! Alors, c’est convenu?

Il me regarde avec ces yeux suppliants auxquels je ne sais rien refuser. Et je cède.

—Allons! puisque tu en as tant envie et si tu crois que ce n’est pas imprudent!

—Mais non!... Mais non!... Pour te tranquilliser, nous pourrons emmener le père Le Goannec. Prépare-toi vite, chérie, et viens.

Il est radieux, et repart en bombe comme il est venu.

Je ferme mon buvard; je remets ma pouponne à sa nourrice; et bien enfermée dans mon chandail, mon béret de laine enfoncé jusqu’aux sourcils, je cours au lieu de l’embarquement.

Ils sont déjà là et m’attendent aussi impatients que des bébés. Pas de père Le Goannec. Il n’était pas libre. Donc, nous embarquons sans lui.

Et l’exquise flânerie commence. Nous sommes plutôt rudement ballottés; ce dont nous n’avons cure. Bernard dit des folies drolatiques; Christiane et Guisane ripostent, chacun à sa manière. Moi je les écoute distraitement et reste silencieuse, me laissant griser par la brise violente, par le soleil qui nous brûle entre les nuées d’orage; par la senteur et l’éclat de l’eau miroitante... Et aussi par la sollicitude dont m’enveloppe Guisane qui, à tout instant, m’interroge:

—Vous êtes bien?... Vous n’avez pas trop chaud?... Nos bavardages ne vous fatiguent pas?...

Ah! je n’aurais jamais soupçonné à quel point il me semble doux de retrouver une protection masculine—celle d’un ami.

Guisane, entre temps, s’extasie sur la lumière qui flamboie autour de nous.

—Bernard, regarde ce reflet sur les cheveux de Mˡˡᵉ de Vologne!

Elle réplique:

—Ce que c’est qu’une imagination de peintre! Car vous ne voyez pas mes cheveux. Ils sont enfouis sous mon polo.

—Illusion! mademoiselle. Le vent a victorieusement fait sortir, dudit polo, de petites mèches indépendantes qui me sont un délice à contempler!... Ah! si j’avais mes pinceaux!... Et je prendrais aussi un croquis de Mᵐᵉ Noris...

—Encore?...

—Mais naturellement, je n’en ai fait qu’un!... C’est très peu, quand il s’agit d’une personne si riche en physionomies diverses. En ce moment, vous n’êtes plus du tout une grave petite madame.

—Que suis-je donc?

—Sauf votre respect, une gamine toute rose! me lance-t-il gaiement.

—Oh! jamais je ne suis rose!

—D’ordinaire, c’est vrai, vous feriez plutôt penser à un pétale de camélia blanc. Mais en ce moment, où le vent vous a très joliment fardée, vous êtes une autre Mᵐᵉ Noris dont mon insatiable avidité de peintre voudrait bien fixer la vision!...

Je le laisse dire, sourdement impatiente contre moi-même de discerner, au tréfonds de ma pensée, je ne sais quel plaisir puéril dans l’idée que mon visage a une certaine valeur, pour un artiste... Quel inepte réveil de ma coquetterie d’antan que je tenais pour morte!...

Je n’ai aucune envie de discuter ses appréciations sur ma modeste personne; je suis en appétit de farniente et le laisse, à sa fantaisie, nous crayonner, Christiane et moi...

Mais tout à coup, changement de spectacle. Tandis que nous étions occupés de nous-mêmes, à deviser, voici que le vent plus fort a amené vers nous de grosses nuées menaçantes derrière lesquelles disparaît le soleil. L’air est presque froid; et les vagues commencent à moutonner furieusement, à se creuser en courbes profondes qui se redressent, nous soulevant, comme aux montagnes russes... C’est, à mongré, une impression charmante qui n’est pas troublée par l’exclamation de Guisane:

—Eh! Bernard, nous allons avoir un fort grain!... Il faut filer vite vers la côte!

Évidemment, c’est ce que nous devons faire. Mais il s’agit de le pouvoir. Et tout de suite, je vois que notre retour sera difficultueux. Christiane et moi, par bonheur, nous sommes à l’épreuve de toutes les émotions. Les péripéties aventureuses amusent ses vingt ans. Et à moi, tout est si égal, maintenant! N’étaient mes petits qui ont besoin de moi, comme je souhaiterais qu’une de ces lourdes montagnes d’eau m’emporte!... Quelques secondes d’angoisse... Le froid me glacerait... Je serais roulée, étourdie... Puis la vie m’échapperait... Et ce serait le repos... l’oubli... peut-être le retour vers Max... Ah! si je pouvais espérer cela!

Mes yeux ont-ils trahi quelque chose de l’âpre tentation qui a mordu mon cerveau?... Me suis-je inconsciemment penchée vers la mer, hypnotisée par la course haletante des vagues qui accourent vers nous, sans relâche?

Impérieuse, j’entends la voix de Guisane:

—Ne pensez pas ainsi des folies! C’est indigne de vous!

Je le regarde effarée. Aurait-il le don de divination?

Et une rougeur monte à mes joues glacées par le vent.

—Vous oubliez donc vos enfants qui n’ont plus que vous?

Je dis, me raidissant pour ne pas me trahir:

—Mais je compte bien que Bernard et vous allez pouvoir nous ramener...

—Naturellement. Toutefois, il ne faut pas que nous ayons encore à lutter contre votre imprudence, afin d’être bien libres d’esprit et de mouvements. Vous vous penchiez... Vous m’avez épouvanté. Vous ne recommencerez pas?... Vous me promettez?...

Il dit cela d’un ton rapide et autoritaire, mais d’un ton qui me donne un désir d’enfant de me confier; et telle une petite fille docile, je réponds:

—Je vous promets. Je n’avais aucune idée que j’étais imprudente... Je...

Mais ma phrase ne s’achève pas; car la vague que j’avais eu la témérité d’appeler s’abat sur moi, si rude, qu’elle me fait chanceler... Mes mains, d’instinct, s’accrochent au bras de Guisane qui les saisit.

Au risque de nous faire chavirer, Bernard et Christiane ont eu le même élan vers moi qui, tout de suite, me redresse et dégage mes mains.

—Ce n’est rien!... Ne vous agitez pas...

J’entends leurs exclamations s’entre-choquer:

—Ma pauvre Mireille, te voilà trempée!... Madame, enveloppez-vous dans cette pèlerine... Mireille, serrez-vous contre moi, pour avoir moins froid!...

Et Christiane m’attire avec une affection qui me donne chaud au cœur—faute de mieux!—tandis que Guisane essaie de me couvrir d’une cape qui n’est pas mon bien.

Il me regarde avec des yeux tellement inquiets que je me mets à rire, envahie par un étrange bien-être, en dépit de ma blouse mouillée qui colle à mes épaules et à mes bras, me gelant.

—Ne vous tourmentez pas pour moi. Je ne suis pas fragile du tout. Mais ramenez-nous le plus vite possible! Cela seul est intéressant!

Intéressant et pas commode! Christiane et moi, blotties l’une contre l’autre, nous contemplons nos deux marins improvisés qui luttent contre le grain, avec leur science très relative des choses de la mer; doublée, heureusement, d’un sang-froid et d’une résolution hardie qui, enfin! nous valent de regagner le rivage.

Nous sommes inondés, mais nous n’avons pas chaviré!

Père est là qui nous attend, si inquiet qu’il nous reçoit très mal, nous accable de reproches, même Guisane qu’il traite, comiquement, en petit garçon coupable d’une sottise.

—C’est idiot, des équipées pareilles! Comment des hommes comme toi, Bernard, comme vous, Guisane, pouvez-vous entraîner ces étourdies dans des promenades aussi dangereuses! Le Goannec était affolé, désolé de vous avoir loué une barque; et il m’épouvantait en s’exclamant toutes les cinq minutes que vous alliez vous noyer!

—Père, nous voilà!... Pas noyés! Permettez que, vite, nous rentrions en nos logis respectifs pour nous sécher!

Bernard et Guisane se défendent contrits et amusés de l’indignation de père qui m’apostrophe:

—Toi! une mère de famille! t’exposer sans rime, ni raison!

—Père, nous avons fait une si bonne promenade! Ne nous grondez pas!...

—Une bonne promenade!!! Eh bien, ma petite fille, tu n’es pas difficile!... Et vous aussi, n’est-ce pas, mademoiselle...

Il se tourne vers Christiane qui trotte alertement, bavardant avec Bernard, sans souci des foudres de père:

—... vous êtes enchantée? Imprudente créature!

—Oui, c’était très amusant, ce semblant d’aventure... Et puis, nous avions de si braves protecteurs que nous ne pouvions rien craindre!

—Des marins de rencontre!... Enfin, je prêche dans le désert, puisque vous êtes tous ravis! Mais ne recommencez plus! Bernard, va dire vite à ta mère que vous êtes revenus... Tu la connais, elle vous voyait tous déjà au fond de l’eau.

—Tout de suite! Mademoiselle Christiane, je vais prévenir chez vous en passant.

J’entends Guisane me demander un peu bas:

—C’est vrai?... Vous ne regrettez pas trop cette vilaine heure?

Et, spontanée, je réponds ce qui est, pour moi, l’absolue vérité:

—La regretter!... Elle m’a paru délicieuse.

—Pourquoi?

Pourquoi?... Soudain, je comprends qu’en dehors de l’enivrement du vent, de la houle berceuse, de la bonne odeur saline, il y a eu pour moi, dans cette promenade, la douceur retrouvée de me sentir protégée comme jadis, d’être l’objet d’une chaude sollicitude... Et c’était bon!...

Mais cette impression, je ne l’avoue pas et réplique en riant:

—Il y a des sentiments qui ne doivent pas être analysés, surtout quand ils sont très déraisonnables, comme dirait père. Merci d’avoir si bien veillé sur moi.

Il a ce sourire qui me fait tant de bien:

—C’est que je me sentais charge d’âme, ayant constaté que vous ne preniez aucun soin de vous-même! Voilà, madame, la vérité.

Et nous nous séparons devant mon logis.

26 août.

Je me suis réveillée, ce matin, avec le sentiment d’indéfinissable allégresse que j’ai rapporté de notre promenade mouvementée et qui me fait une âme que je ne reconnais pas...

J’ai joué, aussi gaie que Jean, avec Bébé que sa nourrice avait déposée sur le tapis de ma chambre où elle se roulait contre moi, comme un petit chat câlin.

Et puis, le courrier m’a apporté deux lettres qui m’ont rendue songeuse. L’une de ma pauvre belle-mère qui, discrètement, avec sa douceur triste et tendre, me rappelle que je lui ai promis ma visite et celle de mes poupons, pour le début de septembre, à laCommanderie. Et j’ai si peu la pensée de quitter Carantec!... On dirait que j’y perds la notion du temps. J’y aurai connu le pâle bonheur des limbes.

L’autre lettre était de Maud qui m’écrivait:

«Chérie, je quitte Dinard cette semaine pour retrouver, à Morgat, mes amis de Vaussay qui y sont en villégiature. Et, en passant, j’irai t’embrasser à Carantec, si tu veux bien de moi. Il me semble ne t’avoir pas vue depuis une éternité! Et il me serait terriblement utile de me retremper dans ton incroyable sagesse; car je ne suis pas, comme toi, une veuve exemplaire... Maintenant que la guerre m’a faite libre, je sens s’aviver mon appétit de recommencer ma vie de femme, manquée une première fois... Aussi ai-je grand besoin de la haute raison de ton père, de sa prudence clairvoyante, surtout en ce qui concerne la question «financière». Pour le reste, je me débrouillerai bien seule... Mais il me faut, à coup sûr, et ensemble si possible, l’argent et l’amour... Ni de l’un, ni de l’autre, je ne puis me passer!«Donc, sauf contre-ordre de ta part, à bientôt, ma belle petite Minerve. Aime toujours, par pitié du moins,«Ta vieilleMaud.»

«Chérie, je quitte Dinard cette semaine pour retrouver, à Morgat, mes amis de Vaussay qui y sont en villégiature. Et, en passant, j’irai t’embrasser à Carantec, si tu veux bien de moi. Il me semble ne t’avoir pas vue depuis une éternité! Et il me serait terriblement utile de me retremper dans ton incroyable sagesse; car je ne suis pas, comme toi, une veuve exemplaire... Maintenant que la guerre m’a faite libre, je sens s’aviver mon appétit de recommencer ma vie de femme, manquée une première fois... Aussi ai-je grand besoin de la haute raison de ton père, de sa prudence clairvoyante, surtout en ce qui concerne la question «financière». Pour le reste, je me débrouillerai bien seule... Mais il me faut, à coup sûr, et ensemble si possible, l’argent et l’amour... Ni de l’un, ni de l’autre, je ne puis me passer!

«Donc, sauf contre-ordre de ta part, à bientôt, ma belle petite Minerve. Aime toujours, par pitié du moins,

«Ta vieilleMaud.»

J’ai lu, puis relu encore, ces lignes tracées en hauts caractères capricieux; comme Maud elle-même... Et tout m’a soudain paru changé autour de moi et en moi. Le rayon de soleil avait disparu de mon âme qui devait ressembler à un ciel tourmenté, où montent des nuées sombres...

A ma honte, je me découvrais un égoïsme que je ne soupçonnais pas. Maud a évidemment besoin de nous. Car elle est tout à fait sans protection,—sa vieille grand’mère paralysée ne compte pas...—depuis que son mari a été tué dans l’armée russe, unpeu après Max... Une délivrance pour elle! a-t-il semblé à tous. A moi, elle a dit un jour:

—Certes, je ne souhaitais pas sa mort... Mais comme je respire mieux, maintenant que je suis libre!

Elle a besoin de nous... Et pourtant je regrette qu’elle vienne!

Pour la première fois depuis mon malheur, je me mouvais dans une sorte de rêve apaisant; et sa venue m’est un réveil qui me rejette en pleine réalité...

Et puis, elle présente, c’en est fait, pour mes derniers jours à Carantec, de la liberté qui m’était précieuse... Pour de complexes raisons, je m’effraie de la voir arriver.

Elle est si étrange dans sa manière d’être avec moi, depuis quelques années... Quelquefois tendre avec une sorte d’emportement, et ensuite, sans raison, fuyante, brusque, presque agressive.

Nulle plus qu’elle, peut-être, n’a paru comprendre ma souffrance d’avoir perdu Max. Elle a versé avec moi des larmes jaillies de son cœur même... Je ne pouvais m’y tromper. Quelles affinités y avait-il donc entre eux, pour qu’elle sentît à ce point ce qu’il était?...

Pourtant, c’était bien moi, sa bien-aimée...

Ah! qu’elle est mystérieuse et inquiétante,—toujours cet adjectif me revient quand je parle d’elle...—l’amie de ma jeunesse, pour qui j’ai, si profonde, la pitié qu’elle me réclame. Pauvre flamme qui vacille à tous les vents...

Enfin, elle vient.

Maman en a eu l’air très ennuyée, et père a effilé sa barbe courte. Je l’ai annoncée à Guisane, telle un incomparable modèle. Et il m’a répondu légèrement, lançant dans l’espace la fumée de sa cigarette:

—Oui, elle est très intéressante de type et de nature... Je la connais... Je l’ai déjà étudiée avec délices chez Mᵐᵉ votre mère, dans le monde et chez elle aussi... Car j’y ai été reçu.

Incrédule, j’ai interrogé:

—Et elle ne vous a pas subjugué?

Il s’est mis à rire.

—Non!... Et je ne comprends pas pourquoi je me suis montré invulnérable. Sans doute, mon cerveau était trop occupé à observer son originale personnalité!

Avec délices, comme il dit, il va pouvoir reprendre l’étude de cette «originale personnalité...»

28 août.

Maud est arrivée en coup de vent. Elle a fait à table d’hôte une entrée sensationnelle. Tous les yeux, jeunes et vieux, se sont incontinent arrêtés sur elle, admiratifs. Maman a regardé, un peu sévère, sa bien «relative beauté», dit-elle; et Guisane l’a détaillée d’un coup d’œil ravi. Son sens artistique se délectait à observer ce visage laiteux, aux lèvres un peu lourdes, faites pour les longs baisers d’amour; les yeux dont le regard filtre, indéchiffrable, brûlant et câlin, à l’ombre des cils. Elle était en blanc;—ainsi, elle porte encore son deuil; sa blouse très échancrée sur sa nuque coiffée d’or roux, sous la capeline detulle... Et j’ai pensé tout à coup à l’impression que j’aurais éprouvée, si Max l’avait aperçue ainsi...

Après le déjeuner, Guisane est venu nous rejoindre devant l’hôtel, où les groupes sympathiques se forment invariablement après chaque repas.

Maud et lui ont renouvelé connaissance; et elle s’est mise à causer de sa manière fantasque, d’un imprévu hardi et savoureux, livrant avec une indifférence désinvolte les idées plutôt disparates qui volettent en son cerveau.

Guisane, amusé, lui donnait la réplique. Père aussi. Moi, de les voir si gais, je me sentais tellement éloignée d’eux, que, prétextant des lettres urgentes à écrire, je suis allée retrouver les enfants. Près d’eux, je souffre moins de ma solitude; l’adorable tendresse de Jean et surtout le sentiment que lui et Bébé ont besoin de moi, cette idée-là est mon viatique.

Maud est montée bientôt dans ma chambre. Elle était dans ses jours d’affection caressante; et, après un bon moment où nous avions causé, devant le portrait de Max, qu’elle ne cessait de regarder, tout en parlant, elle m’a lancé cette conclusion:

—Tu m’as l’air mieux! ma chérie. Au moral, s’entend... Car au physique, tu es redevenue la Mireille d’autrefois, avec quelque chose de plus... Et cela te va...

Je l’ai arrêtée court; je ne puis plus supporter l’ombre d’un compliment sur mon physique que Max aimait... Et j’ai répondu, l’accent un peu bref:

—Oui, le calme de Carantec m’a fait beaucoup de bien.

—Ah! tant mieux!... Si tu savais combien je voudrais que l’avenir te devienne doux! Si, pour cela, il m’était possible de t’abandonner la part de bonheur qui peut encore m’échoir, avec quelle joie je le ferais!

Il y avait une telle conviction dans sa voix que je n’ai pu prendre ses paroles pour une banale protestation. Vraiment, elle les pensait. Mais pourquoi cette excessive générosité?... J’en ai été embarrassée ainsi que d’un cadeau trop somptueux dont le motif échappe...

Pourtant, ma main a serré la sienne pour la remercier; et, détournant la conversation, j’ai interrogé:

—Et toi, Maud, qu’es-tu devenue?

—Moi?... Oh! moi, j’ai vagabondé de droite et de gauche...

Elle m’a cité plusieurs milieux ultra-chics où elle a été reçue cet été; des milieux où la guerre est aisément supportée.

Elle aussi la supporte sans peine. Ne lui doit-elle pas d’avoir recouvré sa liberté? L’homme qui est tombé là-bas en Russie, dont elle porte encore le nom, n’était-elle pas résolue à le quitter à jamais? Détachée de lui, autant que du passant inconnu qui la frôle... Maintenant, elle va dans la vie, là où l’attirent son caprice, ses curiosités nonchalantes ou passionnées; en errante qui cherche sa voie et la flamme qui la réchauffera—peut-être la brûlera...

Ma pauvre chère Maud!... Que pourrais-je pour elle?

31 août.

Tout se passe comme je l’avais prévu. La présence de Maud a brisé l’étrange enchantement qui, quelques jours, m’avait enlevée à moi-même.

Je recommence—et c’est mieux ainsi...—à vivre pour les autres, isolée dans mes souvenirs qui se sont repris à me faire cortège. Maud est immédiatement devenue un centre attractif pour la colonie masculine que la guerre n’empêche pas d’être encore nombreuse autour de nous; dans le cercle élégant que mère a eu le don de grouper, Bernard seul ne lui fait pas la cour; mais il est pris par ailleurs.

Guisane, lui, est de nouveau très intéressé. Bien entendu, il a tracé d’elle, et continue à tracer, croquis sur croquis. En même temps, son cerveau de psychologue l’observe avec une attention que double l’attrait qu’elle exerce invinciblement sur tous les hommes. Il prend plaisir à causer avec elle; plus encore peut-être, à la faire causer.

Hier, il m’a dit:

—Votre amie est délicieuse et inquiétante.

Toujours ce même adjectif. Délicieuse, oui certes, elle l’est pour lui! Il est évident qu’il lui plaît fort,—je la connais si bien!—et qu’elle serait charmée de le conquérir; d’autant qu’il paraît toujours aussi insaisissable. Cette dernière appréciation n’est pas celle de maman, qui les voyant, ce matin, revenir d’une flânerie le long des petites plages de la côte, s’est écriée, impatiente:

—Voilà encore Maud qui s’affiche! Comment ungarçon d’esprit tel que Guisane peut-il, lui aussi, se laisser prendre aux manœuvres d’une coquette!

J’ai protesté, sans réfléchir:

—Mère, croyez-vous vraiment qu’il se laisse prendre? Il l’observe, voilà tout.

—L’observateur est un homme jeune et l’observée ne voit aucun inconvénient...—au contraire!—à servir de sujet d’observation. Où iront-ils ainsi?... Dans sa situation, Maud devrait se tenir tranquille!... Et cette manière de venir pour deux jours, puis de s’éterniser ici!

Je n’ai pas répondu; et maman, mécontente, m’a quittée pour regagner sa chambre.

1ᵉʳ septembre.

Ce matin, nous étions sur la plage, Maud et moi, inactives toutes les deux à regarder la mer qui montait. Maud était allongée sur le sable où elle appuyait ses coudes, la tête sur ses mains jointes, les yeux songeurs sous les sourcils un peu froncés.

Après un silence, l’apercevant ainsi, j’ai questionné:

—A quoi penses-tu, Maud, l’air si absorbé?...

Elle a eu un haussement d’épaules et un sourire désillusionné:

—Je pense à ma destinée...

Je me suis un peu penchée vers elle.

—Maud, cette destinée, ne la gaspille pas, en l’abandonnant... à tous les vents... Confie-la enfin à quelqu’un qui la fera... telle que la souhaitent tous ceux qui t’aiment.

Je l’ai vue tressaillir; et entre les cils rapprochés, son indéchiffrable regard m’a effleurée tandis qu’un pli ironique soulignait ses belles lèvres lourdes.

—La confier en ces conditions?... Mais j’en serais la première ravie, sage Mireille. Seulement, voilà! Voudrait-il de moi celui à qui je serais tentée d’abandonner ma volonté qui n’est que caprice? Celui qui me dominerait et ainsi me sauverait de moi-même... peut-être pour toujours!

Elle parlait d’un ton léger, faisant ruisseler le sable entre ses doigts. Mais dans sa voix, il y avait des vibrations si frémissantes que, soudain pensive, j’ai interrogé:

—Et celui-là, tu ne l’as pas rencontré?

—Je me le demande! Je rencontre tant de monde... Peut-être, oui, sur mon chemin, j’ai frôlé le compagnon près de qui je pourrais enfin marcher, sûre de lui et de moi... Mais ce serait trop beau qu’il s’en aperçoive!... Il y a, au contraire, toutes sortes de chances pour que nous restions deux passants qui se croisent et s’en vont, chacun continuant la route où il est engagé.

Elle parle du même accent de badinage un peu amer et joue toujours avec le sable qui glisse entre ses mains nues dont les bagues étincellent.

Pense-t-elle à quelqu’un?... Dans mon cerveau, un nom jaillit, avec une vision: il y a deux jours, au crépuscule, dans le jardin, Guisane cause debout, avec Maud, allongée dans unrocking-chair; elle lui répond, la tête levée, ses yeux brûlants attachés sur lui. Comme jadis, un jour surtout!...je l’ai vue regarder Max... Comme elle en a regardé bien d’autres...

Et, avant que j’aie réfléchi, une question m’échappe des lèvres, pareille à l’affirmation d’un fait:

—C’est de Guisane, que tu veux parler?

Elle ne me dément pas. Sa pose reste nonchalante, le sable filtre toujours entre ses doigts. Mais un pli creuse son front.

—Pourquoi crois-tu cela, Mireille?

—Parce que je vous ai vus ensemble.

—Eh bien?

—Il t’admire.

Elle a un geste d’insouciance moqueuse.

—Mon corps plaît à ses yeux d’artiste et d’homme... Et son esprit tourne autour de mon cerveau, voire même de mon cœur... Peut-être, volontiers, il deviendrait mon amant... si je n’étais ton amie... la pupille de ton père... s’il était pareil aux autres...

—Maud, tu ne penses pas ce que tu dis!

—Oh! si, je le pense!... Sois sûre que Guisane n’aurait pas l’idée de faire de moi sa femme... A moins que je ne me mêle de le griser pour conquérir, par surprise, sa volonté... Seulement, cela, je ne le veux pas. J’estime trop l’homme qu’il est, en ce moment du moins, pour chercher à l’abaisser jusqu’à moi.

«L’abaisser!»... Cette orgueilleuse humilité de Maud me stupéfie. Mais j’ai l’intuition qu’elle est sincère; et je mets affectueusement ma main sur son bras.

—Maud, ma chérie, tu dis des sottises! Tu saistrès bien que, sans doute, Guisane autant que «les autres», pour parler comme toi, serait royalement heureux de devenir l’élu... Que sais-tu de l’avenir?

Elle se relève d’un bond.

—Mireille! Mireille, ne souhaite pas que Guisane s’attache à moi, s’il est ton ami...

—Si j’étais sûre que c’est pour votre bonheur... pour le tien avant tout, je le souhaiterais...

Dans ses prunelles, luit l’indéfinissable expression que je déteste. Elle se courbe vers ma main qui a cherché la sienne, l’embrasse avec une sorte d’emportement, me jette une phrase bien singulière:

—Ne sois pas bonne ainsi pour moi... Cela me fait mal...

Puis elle se détourne et se rapproche de la mer où Jean s’amuse, jambes nues.

Mais je ne la suis pas, consciente qu’elle veut être seule.

3 septembre.

Ma pendule marque minuit passé. Je devrais être couchée. A quoi bon? Je ne pourrais dormir; et, dans l’ombre, je penserais peut-être...—pour parler plus justement, je rêverais trop...

Mieux vaut que j’écrive et essaie ainsi de découvrir pourquoi la soirée que je viens de passer me laisse obscurément troublée en tout mon être...

La nuit était lourde d’orage, striée d’éclairs lointains; presque violent, errait le parfum des fleurs, de l’herbe, de la terre que, tout le jour, le soleil avait brûlée.

Après avoir flâné sur la falaise, nous sommes tous rentrés dans le salon de mère, car elle se lasse vite de la promenade. Sauf quelques personnes de l’hôtel qu’elle a prises en sympathie, il n’y avait là que des intimes, Mᵐᵉ de Kermadec, Christiane, Maud, Guisane... J’ai tout de suite organisé la table de bridge, sachant que le jeu avait des fervents.

Maud s’était campée sur le tabouret de piano, tournant le dos à l’instrument; et elle bavardait avec Guisane qui était venu s’asseoir près d’elle. Il l’enveloppait d’un regard charmé bien compréhensible; elle était la séduction vivante. En lumière, la flamme des bougies dessinait la ligne parfaite de la tête, nimbait les cheveux, caressant le visage; les lèvres avaient ce sourire dont l’énigme affole les hommes, autant que son regard... Ce regard qui cherchait celui de Guisane.

Comme est-ce que, si nettement, je voyais tout cela, de l’angle du salon où j’étais assise, causant avec Mᵐᵉ de Kermadec?

Je ne sais si Guisane le lui avait demandé, mais d’un mouvement vif, tout à coup, elle a fait demi-tour sur son tabouret, a ouvert le piano et s’est mise à jouer quelques notes en sourdine.

Bernard, aussitôt, lui a crié:

—Ah! C’est cela! Maud. Chantez-nous quelque chose. Ce sera un régal de vous entendre, par cette admirable soirée!

J’avais tressailli à la demande; et une instinctive prière—par bonheur tue à temps!—m’était montée aux lèvres pour qu’elle ne consente pas.

Maintenant, la voix de Maud me fait mal. Ellel’a peu étendue, voilée parfois, mais si «prenante», douce et ardente, telle une voluptueuse caresse.

A quoi a-t-elle pensé de me dire:

—Mireille, veux-tu chanter avec moi lePoème du Volga?... le duo de la troisième mélodie?

—Tu sais bien, Maud, que je ne chante plus!

—Par exemple!... Il y a deux jours, quand j’entrais chez toi, je t’ai entendue!

—Oui, c’était pour Jean qui m’avait demandé «une chanson», comme il dit... que son père réclamait toujours...

Personne n’a insisté, et Christiane, d’un geste tendre, s’est penchée et m’a embrassée. J’ai deviné sur moi le regard de Guisane... Mais en cette minute-là, je me sentais si séparée d’eux tous!...

J’ai, comme le désirait Maud, éteint les bougies du piano; car elle préfère chanter dans l’ombre, par cœur. Et puis, comme tous étaient occupés de leurs distractions, cartes, causeries, musique, je me suis glissée hors du salon pour ne pas entendre Maud. J’ai descendu les quelques degrés du perron et je suis allée me réfugier dans le jardin que la nuit baignait... Alors soudain brisée, je me suis laissée tomber sur le banc où, chaque matin, je viens regarder la mer.

Oh! cette nuit!... Cette nuit ardemment belle... Cette nuit amoureuse... Pourquoi, soudain, m’a-t-elle, sans pitié, rappelé cette autre, juste au seuil de la guerre, où nous étions revenus de Saint-Germain, si follement épris l’un de l’autre... Pourquoi, comme des flots qui ont brisé leur digue, tous les souvenirs les plus tendres de notre heureuse vieme remontaient-ils tout à coup du cœur, réveillant ma soif torturante du bonheur fini?...

La brise chaude qui sentait la mer et les fleurs, car pour venir sur moi, elle frôlait le massif des œillets, des verveines, les branches de syringa qui fleurissent ma fenêtre, cette brise m’apportait le chant de Maud que j’avais voulu fuir et qui s’insinuait en mon âme, emportant mon courage; faisant de moi une misérable créature qui regrettait, qui souffrait, qui, éperdument, voulait ce que jamais plus elle ne possédera...

Que ce chant, par une telle nuit, était cruel à entendre, et que je me sentais—avec quelle intensité!—une pitoyable épave, perdue dans le vaste monde!...

Sans réflexion, pareille à un être qui se noie, entraîné à la dérive, j’ai tourné la tête vers le salon où étaient ceux à qui je pouvais...—un peu!...—me raccrocher... Par les baies ouvertes, j’ai aperçu les joueurs qui écoutaient, envoûtés, eux aussi, par la voix de Maud, à ce point qu’ils avaient cessé leur bridge... Christiane, debout, qui regardait la nuit, les mains croisées sur l’appui de fer du balcon; et, près d’elle, appuyée au mur, la haute silhouette de Bernard. Guisane, lui, devait être resté près du piano, à observer Maud, où je l’avais laissé...

Oui, j’étais loin d’eux qui ne songeaient guère à la pauvre créature que le malheur a faite de moi...

Une telle détresse m’a étreinte que, malgré moi, mes larmes, mesvaineslarmes! ont jailli, tandisque, secouée de sanglots désespérés, j’appelais, comme un bébé, tordant mes mains, dans ma souffrance:

—Max! Oh! Max... Je t’en supplie, prends-moi! Je ne peux plus rester toute seule ainsi, loin de toi!...

Des secondes, des minutes ont-elles passé?... Mes yeux qui cherchaient l’invisible dans la nuit se sont brusquements rouverts à la réalité du présent. Une voix, dont je connais maintenant toutes les nuances, me disait, ainsi qu’une fois déjà je l’ai entendue:

—Pauvre, pauvre enfant!... J’étais bien sûr que vous vous étiez réfugiée ici, dans le jardin, pour nous fuir!

J’ai murmuré, encore incapable de reprendre mon masque:

—Ce chant, par cette merveilleuse nuit, réveille tant de souvenirs qui me font mal... Et c’est si horrible de devoir supporter seule ce mal!...

—Non pas seule, petite amie très chère... Pour vous aider dans votre peine, tous ceux qui vous aiment sont près de vous... Et vous le savez bien! Ne vous désespérez pas ainsi, Mireille...

Il était debout derrière moi, toujours abattue sur le banc; l’une de ses mains s’était posée sur mon épaule, l’autre effleurait mes cheveux d’un geste d’apaisement, tandis qu’il me répétait, presque suppliant:

—Ne pleurez pas ainsi, Mireille, je vous en prie!

Enfin! je trouvais un être pour me prendre en pitié, me soutenir! Je ne savais plus que cela!D’instinct, j’ai appuyé ma tête contre son bras, meurtrissant ma joue mouillée de larmes, contre le drap rude de son uniforme.

Maintenant, je me le rappelle, bien confuse.

Mais alors, ma détresse avait submergé ma conscience de la réalité et s’attachait impérieusement à sa sympathie... J’aurais voulu pouvoir me blottir sous sa protection, entendre sa voix me dire les mots que, désespérément, mon cœur appelait.

Ah! l’intensité de ma souffrance m’avait fait perdre la raison!

Par bonheur, tout de même, je demeurais lèvres closes!... Par bonheur, dans la nuit, il ne pouvait voir mon visage! Par bonheur, surtout, il étaitlui... Mais quelle étrange expression j’ai aperçue dans ses yeux quand, d’un mouvement irréfléchi, j’ai levé la tête pour chercher le viatique de son regard... Une expression qui m’a pénétrée toute, comme si enfin j’avais trouvé un refuge; si divinement bonne que, tout à coup, elle a eu ce pouvoir de me rendre à moi-même...

Je me suis redressée. Aussitôt, je n’ai plus senti sa main sur mon épaule. Il a fait quelques pas et est venu devant moi.

Comme il m’a paru pâle dans la nuit qui altérait ses traits. Simplement alors, il m’a demandé, avec une sorte de sollicitude tendre:

—Vous êtes mieux, mon amie? Que c’est dur de ne pouvoir rien pour vous!

Pourquoi mon accent a-t-il pris cette âpreté soudaine pour répondre:

—Personne ne peut me rendre Max! Personne ne peut rien pour moi, vous avez raison.

Il a eu un mouvement, que, je suis sûre, il aurait voulu maîtriser, et un pli a barré son front, durcissant son visage. Me trouvait-il ingrate de tenir pour si peu l’amitié, je peux dire l’affection, qu’il me donne?... Je lui en suis pourtant bien reconnaissante! et lui tendant la main, je lui ai dit:

—Vous êtes très bon pour moi... Merci!

Il s’est courbé, a baisé ma main, en y appuyant longuement ses lèvres... Un baiser si pareil aux baisers d’autrefois, qui m’enivraient...

Puis il s’est redressé, presque brusquement, et il m’a dit, sans relever mes paroles:

—Maintenant, petite amie, vous allez revenir près de nous... Mᵐᵉ Ypsilof ne chantera plus. Le thé est apporté.

Je me suis levée d’un bond.

—Alors, il faut vite que j’aille le servir! Vous rentrez? Je monte une seconde voir si les enfants dorment bien... pour...

J’ai une ombre de sourire:

—... pour pouvoir expliquer mon absence. Et je redescends.

—C’est cela, madame, allez vite!

Il s’est détourné et a remonté vers le perron.

Moi, en courant, j’ai été jeter un coup d’œil sur les enfants, lisser mes cheveux, mettre un peu de poudre sur mes joues brûlantes.

Quand je suis rentrée dans le salon, Maud et Christiane distribuaient déjà tasses de thé et sirops.

A ma vue, mère s’est exclamée:

—Enfin, Mireille, te voilà retrouvée. Où étais-tu donc?

J’ai expliqué évasivement:

—Je suis allée voir les enfants.

Elle n’a pas insisté; Bernard qui, lui, avait eu sur moi un coup d’œil attentif, l’a distraite par une question,—peut-être dans une charitable intention...

Mon Dieu, pourquoi mon nom, prononcé pour la première fois par Guisane, bourdonne-t-il sans trêve dans mon souvenir, avec cet accent que j’entends encore...

4 septembre.

Une nouvelle imprévue.

En arrivant à l’hôtel, pour le déjeuner, Guisane nous a annoncé qu’il était appelé par un camarade blessé, à Brest, ou dans les environs, je n’ai pas bien entendu, et qu’il nous quittait pour quelques jours.

En effet, à deux heures, il est parti par le courrier, après avoir pris congé de nous tous ensemble, groupés devant leKelenn. Il m’a baisé la main, comme à mère, comme à Maud, avec un souriant:

—Adieu, madame. A bientôt, j’espère.

Que ce brillant officier, au masque si ferme qu’aisément on l’eût trouvé dur, était donc différent du Guisane qui, hier soir, me réconfortait avec tant de chaude compassion... De le voir ainsi, quel regret m’a saisie de m’être un instant trahie devant lui!... Heureusement, tantôt, j’ai été distante à souhait...

Donc, il est parti.

Est-ce la dispersion qui commence? Maud doit nous laisser dans deux jours pour Morgat où ses amis la réclament. Morgat, c’est tout près de Brest...

Le congé de Bernard marche à grands pas, hélas! vers sa fin, ce qui rend maman très nerveuse, assombrit père et semble mettre une gravité pensive dans les yeux de Christiane quand ils causent ensemble...

Bernard aussi est songeur et je le comprends. Car il hésite entre son ardent désir de demander Christiane, la crainte de la perdre par son silence et le scrupule de l’amener à s’engager pour un avenir tellement incertain.

Moi, j’ai ce matin, une nouvelle lettre de ma pauvre belle-mère, dans laquelle se trahit le besoin qu’elle a de ma présence; de celle des enfants, plus encore...

Je devrais partir, sans plus tarder, pour l’aller retrouver, comme il était entendu... Et je voudrais tant rester ici encore un peu...

5 septembre.

La bouleversante conversation que je viens d’avoir avec Maud!

Elle nous quitte demain et elle était venue, à la fin de l’après-midi, me faire une dernière visite. Nous étions toutes deux dans le jardin, assises sur ce banc où, l’autre soir, j’ai tant souffert...


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