[1]Cancroma cochlearia.
[1]Cancroma cochlearia.
[2]Ardea virescens.
[2]Ardea virescens.
Le 25 juin 1790, vers sept heures du soir, une troupe assez nombreuse de cavaliers déboucha subitement d'une étroite ravine et commença à gravir un sentier assez roide tracé, ou plutôt à peine indiqué, sur le flanc d'une montagne formant l'extrême limite de la sierra de Ibatucata, située dans la province de São Paulo.
Ces cavaliers, après avoir traversé le rio Parana-Pane, se préparaient sans doute à franchir le rio Tieti, si, ainsi que semblait l'indiquer la direction qu'ils suivaient, ils se rendaient dans le gouvernement de Minas Gerais.
Bien vêtus pour la plupart, ils portaient le pittoresque costume de Sertanejos et étaient armés de sabres, pistolets, couteaux et carabines; leur lasso pendait roulé, attaché par un anneau au côté droit de leur selle.
Nous ferons remarquer que les bolas, cette arme terrible du gaucho des pampas de la Banda Oriental, sont complètement inusitées dans l'intérieur du Brésil.
Ces hommes, au teint hâlé, à la mine hautaine, fièrement campés sur leurs chevaux, la main reposant sur leurs armes, prêts à s'en servir, et leurs regards incessamment fixés sûr les taillis et les buissons afin d'éclairer la route et d'éventer les embuscades, offraient aux rayons obliques et sans chaleur du soleil couchant, au milieu de cette nature majestueuse et sauvage, une ressemblance frappante avec ces troupes d'aventuriers paulistas qui, au seizième et au dix-septième siècle, semblaient conduits par le doigt de Dieu pour tenter ces explorations téméraires qui devaient donner de nouvelles contrées à la métropole et finir par refouler dans leurs impénétrables forêts les tribus guerrières et insoumises des premiers habitants du sol.
Cette ressemblance était rendue plus frappante encore, en songeant au territoire que traversaient en ce moment les cavaliers, territoire aujourd'hui habité seulement par des blancs et des métis nomades, chasseurs et pasteurs pour la plupart, mais qui alors était encore parcouru par plusieurs nations indiennes, rendues redoutables par leur haine instinctive pour les blancs et qui, considérant, non sans quelque apparence de raison, cette terre comme leur appartenant, faisaient une guerre sans pitié aux Brésiliens, les attaquant et les massacrant partout où ils les rencontraient.
Les cavaliers dont nous parlons étaient au nombre de trente, en comptant les domestiques affectés à la surveillance d'une dizaine de mules chargées de bagages et qui, en cas d'attaque, devaient se joindre à leurs compagnons dans la défense générale, et pour cette raison étaient armés de fusils et de sabres.
A quelque distance en arrière de cette première troupe en venait une seconde, composée d'une douzaine de cavaliers au milieu desquels se trouvait un palanquin hermétiquement fermé, porté par deux mules.
Ces deux troupes obéissaient évidemment au même chef, car lorsque la première fut parvenue au point culminant de la montagne, elle s'arrêta et un cavalier fut détaché afin de presser l'arrivée de la seconde.
Les hommes de la deuxième troupe affectaient une certaine tournure militaire et portaient le costume dessoldados da conquista; ce qui, au premier coup d'œil, pour une personne au fait des mœurs brésiliennes, laissait deviner que le chef de la caravane était non seulement un personnage riche et puissant, mais encore que son voyage avait un but sérieux et hérissé de périls.
Malgré la chaleur du jour qui finissait en ce moment, ces soldats se tenaient droits en selle et portaient, sans en paraître nullement incommodés, l'étrange accoutrement sans lequel ils n'entreprennent jamais une expédition, c'est-à-dire la cuirasse nomméegibao de armas, espèce de casaque rembourrée en coton et piquée, qui descend jusqu'aux genoux, défend aussi les bras et les préserve, mieux que toute autre armure, des longues flèches indiennes.
Comme, lorsqu'ils poursuivent les sauvages dans les forêts, ils sont contraints d'abandonner leurs chevaux avec lesquels ils ne pourraient pénétrer dans les forêts vierges, ils ont au côté une espèce de grande serpe nomméefacão, qui leur sert à trancher les lianes et à s'ouvrir un passage; ils ont en outre chacun une espingole ou un fusil sans baïonnette qu'ils ne chargent ordinairement qu'avec du gros plomb à cause de la presque impossibilité de diriger une balle avec certitude dans ces inextricables fouillis de verdure rendus plus épais encore par la disposition bizarre des branches et l'enchevêtrement des lianes.
Ces soldats sont extrêmement redoutés des Indiens et des nègres marron qu'ils ont surtout mission de traquer et de surprendre. Indiens eux-mêmes pour la plupart ou métis, ils connaissent à fond toutes les ruses des sauvages, luttent constamment de finesse avec eux et ne leur font jamais qu'une guerre d'embuscade.
Ils sont fort estimés dans le pays à cause de leur courage, de leur sobriété et de leur fidélité à toute épreuve; aussi la présence d'une douzaine d'entre eux dans la caravane était-elle un indice certain de la position élevée qu'occupait dans la société brésilienne le chef de l'expédition ou du moins de la troupe de voyageurs.
La caravane s'était arrêtée, avons-nous dit, sur le point culminant de la montagne; de cette hauteur la vue planait de tous les côtés à une distance considérable sur un magnifique paysage de forêts, de vallées accidentées traversés par d'innombrables cours d'eaux, mais pas une maison, pas une hutte ne venait animer cette splendide et sauvage nature; c'était bien le sertão, c'est-à-dire le désert dans toute sa majestueuse et abrupte splendeur.
Les voyageurs, peu sensibles aux attraits du magique kaléidoscope qui se déroulait devant eux, et, d'ailleurs, fatigués d'une longue route faite à travers des chemins presque impraticables, tandis qu'un soleil torride déversait à profusion ses rayons incandescents sur leurs têtes, se hâtèrent d'installer leur campement de nuit.
Tandis que quelques-uns d'entre eux déchargeaient les mules et entassaient les ballots, d'autres dressaient une tente au milieu de ce camp improvisé; les plus vigoureux faisaient un abatis d'arbres centenaires destinés à servir de retranchements provisoires, et les derniers allumaient les feux destinés aux apprêts du repas du soir, feux que devaient être entretenus toute la nuit, afin d'éloigner les bêtes fauves.
Lorsque le campement fut complètement installé, un cavalier de haute mine, de vingt-huit à trente ans au plus, dont les manières aristocratiques, le regard fier et la parole brève dénotaient l'habitude du commandement, donna l'ordre de faire approcher le palanquin qui, jusqu'à ce moment, était demeuré arrêté en dehors dès lignes, toujours entouré de son escorte.
Le palanquin s'avança aussitôt jusqu'auprès de la tente et s'ouvrit; le rideau de la tente s'agita, puis il retomba sans qu'il fût possible de savoir à quel sexe appartenait la personne que renfermait le palanquin et qui venait de le quitter; le palanquin s'éloigna aussitôt. Les soldados, qui avaient probablement reçu antérieurement une consigne sévère, entourèrent, à portée de pistolet, la tente de laquelle ils ne laissèrent approcher personne.
Le chef de la caravane, après avoir assisté à l'exécution de l'ordre qu'il avait donné se retira sous une tente un peu plus petite, dressée a quelques pas de la première, et, se laissant tomber sur un siège, il ne tarda pas à se plonger dans de profondes réflexions.
Ce cavalier, ainsi que nous l'avons dit était un homme de vingt-huit à trente ans, aux traits fins et aristocratiques, d'une beauté et d'une délicatesse presque féminines; sa physionomie, douce et affable au premier aspect, perdait cependant cette apparence dès qu'on l'étudiait avec soin, pour prendre une expression de méchanceté railleuse et cruelle qui inspirait la crainte et presque la répulsion; ses grands yeux noirs avaient un regard vague qui ne se fixait que rarement; sa bouche, garnie de dents d'une éclatante blancheur, surmontée d'une fine moustache noire cirée avec soin, ne s'entr'ouvrait que pour laisser filtrer entre ses lèvres un peu minces, un sourire ironique qui en relevait légèrement les coins. Tel qu'il était cependant, pour des yeux superficiels c'était un admirable cavalier rempli de noblesse et de séduisante désinvolture.
A peine était-il depuis une vingtaine de minutes seul sous sa tente, si absorbé en lui-même qu'il semblait avoir non seulement oublié les fatigues d'une longue journée passée tout entière à cheval, mais encore le lieu où il se trouvait, que le rideau de la tente se souleva doucement pour livrer passage à un homme qui, après s'être assuré par un regard circulaire que le cavalier dont nous avons esquissé le portrait était bien seul, fit deux pas dans l'intérieur, ôta son chapeau et attendit respectueusement que celui auquel il se présentait lui adressât la parole.
Ce personnage formait avec le premier le plus complet et le plus brutal contraste; c'était un homme jeune encore, aux formes musculeuses, aux traits anguleux, à la physionomie basse, cruelle et chafouine, empreinte d'une expression de méchanceté sournoise; son front bas et déprimé, ses yeux gris, ronds, profondément enfoncés sous l'orbite et assez éloignés l'un de l'autre, son nez long et recourbé, ses pommettes saillantes, sa bouche grande et sans lèvres lui donnaient une lointaine ressemblance avec un oiseau de proie de l'espèce la moins noble; sa tête monstrueuse, supportée par un cou gros et court, était enfoncée entre deux épaules d'une largeur démesurée; ses bras mal attachés, mais recouverts de muscles énormes, lui donnaient une apparence de force brutale extraordinaire, mais dont l'aspect général avait quelque chose de repoussant. Cet individu, qu'il était facile de reconnaître tout de suite pour un métismamaluco[1], portait le costume des Sertanejos, mais ce costume cependant fort élégant et surtout fort pittoresque, loin de relever sa tournure et de dissimuler sa laideur, ne servait pour ainsi dire qu'à la rendre plus visible.
Plusieurs minutes s'écoulèrent sans que le jeune homme parût s'apercevoir de la présence de son singulier visiteur; celui-ci, fatigué sans doute de cette longue attente, et désirant la faire cesser au plus vite, ne trouva pas de moyen plus efficace que celui de laisser tomber sur le sol la lourde carabine sur laquelle il s'appuyait. Au bruit retentissant de l'arme sur les pierres, le jeune homme tressaillit et releva brusquement la tête. Reconnaissant alors l'homme qui se tenait devant lui, immobile et roide comme une idole indienne, il passa à plusieurs reprises la main sur son front comme pour en chasser des pensées importunes, dissimula un mouvement de dégoût et, affectant de sourire;
«Ah! C'est vous, Malco Díaz? lui dit-il.
—Oui, monsieur le marquis, c'est moi, répondit le mamaluco d'une voix basse et à demi étouffée.
—Eh bien! Que me voulez-vous encore?
—Eh! fit l'autre avec un ricanement sourd, la réception que me fait Votre Seigneurie n'est guère caressante. Voilà deux jours que je ne vous ai parlé.
—Je n'ai pas besoin, je le suppose, de me gêner avec vous, à quoi bon me gêner? N'êtes-vous pas à ma solde, et par conséquent mon serviteur? reprit le marquis avec une nuance de hauteur, destinée sans doute à rappeler à son interlocuteur la distance que les convenances sociales établissaient entre eux.
—C'est juste, répondit l'autre, un serviteur est un chien et il doit être traité comme tel, cependant, vous connaissez le proverbe:A bom jogo boa volta[2].
—Faites-moi grâce de vos stupides proverbes, je vous prie, et dites-moi sans plus de détours ce qui vous amène,» répondit le jeune homme avec impatience.
Le mamaluco fixa sur le marquis un regard d'une expression sinistré.
«Au fait, reprit-il, votre Seigneurie a raison, mieux vaut en finir tout de suite.
—J'attends!
—Je viens régler mes comptes avec vous, señor; voilà tout en deux mots.
—Hein! fit le jeune homme, régler vos comptes, qu'est-ce à dire,velhaco?
—Velhaco ou non, monsieur le marquis, je désire régler avec vous.
—Je ne vous comprends pas, expliquez-vous, mais soyez bref, je vous prie, je n'ai pas de temps à perdre à écouter vospataratas.
—Je ne demande pas mieux, monsieur le marquis, bien que ce ne soient pas des patarata, ainsi qu'il vous plaît de le dire.
—Voyons, au fait.
—Eh bien! Le fait, le voici, Seigneurie, je me suis engagé avec vous pour deux mois, à Rio Janeiro, afin de vous servir de guide, moyennant quatre onces espagnoles par mois, ou, si vous le préférez, cent six mille reis[3], n'est-il pas vrai, Seigneurie!
—Parfaitement, seulement vous oubliez, maître Malco Díaz, que vous avez reçu sur votre demande, avant de quitter Rio Janeiro ...
—Un mois d'avance, interrompit le mamaluco, je me le rappelle très bien, au contraire, Seigneurie.
—Que demandez-vous, alors?
—Dame, je demande le reste.
—Comment le reste, pour quelle raison, s'il vous plaît?
—Oh! Pour une raison bien simple, Seigneurie, c'est que notre marché expirant demain à dix heures du matin, je préfère régler avec vous ce soir que de vous causer ce dérangement pendant la marche.
—Comment, y a-t-il déjà si longtemps que nous sommes en route?
—Calculez, Seigneurie.
—En effet, tout autant,» reprit-il tout pensif.
Il y eut un assez long silence, le jeune homme le rompit brusquement et, relevant la tête en même temps qu'il regardait le métis bien en face.
«Ainsi, vous désirez me quitter, Malco Díaz, lui dit-il d'un ton plus amical que celui qu'il avait employé jusqu'alors.
—Mon engagement n'est-il pas terminé, Seigneurie?
—Effectivement, mais vous pouvez le renouveler.»
Le mamaluco hésita, son maître ne le quittait pas du regard; il parut enfin prendre une résolution.
«Tenez, Seigneurie, dit-il, laissez-moi vous parler franchement.
—Parlez.
—Eh bien! Vous êtes un grand seigneur, un marquis, c'est vrai; moi je ne suis qu'un pauvre diable auprès de vous, bien petit et bien infime; cependant, tout misérable que vous me supposez, il est un bien inappréciable pour moi, bien que j'ai commis la sottise d'aliéner une fois.
—Et ce bien, c'est....
—Ma liberté, Seigneurie, mon indépendance, le droit d'aller et de venir, sans rendre à personne compte de mes pas, de parler sans avoir besoin de mesurer mes paroles et de choisir mes expressions; je reconnais humblement que je ne suis pas né pour être domestique. Que voulez-vous, nous autres, nous sommes ainsi faits, que nous préférons la liberté avec la misère à la richesse avec l'esclavage; c'est stupide, je le sais, mais c'est comme cela.
—Avez-vous tout dit.
—Tout, oui, Seigneurie.
—Mais vous n'êtes pas domestique, vous me servez de guide, voilà tout.
—C'est vrai, Seigneurie; mais souvent, malgré vous, vous oubliez le guide pour ne songer qu'au domestique, et moi, je ne puis m'habituer à être, traité de cette façon; mon orgueil se révolte malgré moi, je sens mon sang bouillonner dans mes veines, et je crains que la patience ne m'échappe.»
Un sourire de mépris erra sur les lèvres du jeune homme.
«Ainsi, répondit-il, le motif que vous me donnez est le seul qui vous pousse à me quitter?
—C'est le seul, Seigneurie.
—Mais, si fort satisfait de vos services, je vous proposais cinq quadruples au lieu de quatre, vous accepteriez sans doute?»
Un éclair de convoitise jaillit de l'œil voilé du mamaluco, mais aussitôt il s'éteignit.
«Pardonnez-moi, Seigneurie, dit-il, je refuserais.
—Même si je vous en offrais six?
—Même si vous m'en offriez dix.
—Ah!» fît le marquis en se mordant les lèvres. Il était évident que le jeune homme était en proie à une sourde colère, qu'il ne renfermait qu'avec peine.
«Quand comptez-vous nous quitter? dit-il.
—Lorsque Votre Seigneurie me le permettra.
—Mais si j'exigeais que vous demeurassiez avec nous jusqu'à demain matin dix heures?
—Je resterais, Seigneurie.
—C'est bien, dit le jeune homme d'un ton d'indifférence, je vois que c'est un parti pris de votre part.
—Oh! Complètement, Seigneurie.
—Je vais donc vous payer immédiatement ce que je reste vous devoir; vous serez libre ensuite de vous éloigner à l'instant si bon vous semble.»
Le mamaluco fit un geste ressemblant à un remerciement, mais il ne prononça pas une parole.
Le jeune homme tira plusieurs pièces d'or d'une bourse et les présenta au métis.
«Prenez,» dit-il.
Malco avança la main, mais se ravisant aussitôt:
«Pardon, Seigneurie, dit-il, mais vous vous trompez.
—Moi! Comment cela?
—Dame! Vous ne me devez que quatre onces, il me semble.
—Eh bien?
—Vous m'en donnez huit.
—Je vous donne quatre onces parce que je vous les dois, et j'en ajoute quatre autres parce que, avant de vous quitter, je veux vous donner une preuve de ma satisfaction pour la façon dont vous avez rempli votre devoir pendant le temps que vous êtes demeuré à mon service.»
Une seconde fois le mamaluco hésita, mais faisant un violent effort sur lui-même et reculant d'un pas comme s'il eût voulu échapper à la fascination exercée sur lui par la vue du métal, il posa, bien qu'avec une répugnance visible, quatre des pièces d'or sur un coffre, en répondant d'une voix étranglée par une émotion intérieure:
«Je vous suis fort reconnaissant, Seigneurie, mais je ne saurais accepter un aussi riche cadeau.
—Pourquoi donc, s'il me plaît de vous le faire, Malco, ne suis-je pas le maître de disposer de ce qui m'appartient et de vous témoigner ma satisfaction?
—Oui, Seigneurie, vous êtes libre de faire cela, mais je vous répète que je n'accepterai pas.
—Au moins, vous me donnerez l'explication de cette énigme, car si je ne me trompe pas sur votre compte, vous n'êtes pas autrement organisé que les autres hommes, et vous aimez l'or.
—Oui, Seigneurie, lorsqu'il est loyalement gagné, mais je ne suis pas un mendiant, pour accepter une rémunération à laquelle je reconnais n'avoir aucun droit.
—Ces sentiments vous font honneur, répondit le jeune homme avec une mordante raillerie; je vous en félicite, je retire ma proposition.»
Il reprit alors les quatre pièces d'or, les fit un instant sauter dans sa main, puis il les remit dans sa bourse.
«Maintenant, nous sommes quittes.
—Oui, Seigneurie.
—Et nous nous séparons bons amis?
—Bons amis.
—Passez-vous la nuit au camp?
—Je suis jusqu'à demain aux ordres de Votre Seigneurie.
—A mon tour, je vous remercie, señor Malco, nos affaires sont terminées maintenant à notre satisfaction mutuelle, rien ne vous retient plus près de moi, je vous laisse donc libre de partir quand cela vous plaira.
—Alors, puisque mon cheval est encore sellé, je profiterai de votre permission, Seigneurie.
—Ah! Ah! Il paraît que vous aviez prévu le cas?»
Le mamaluco, malgré son impudence, tressaillit imperceptiblement.
«Maintenant, adieu, reprit le jeune homme; vous êtes libre, grand bien vous fasse; seulement comme, ainsi que vous l'avez dit vous-même, nous nous séparons amis, tâchons de demeurer toujours dans les mêmes termes.
—Je ne vous comprends pas, Seigneurie.
—Souvenez-vous du proverbe que vous m'avez cité au commencement de notre entretien, et faites-en votre profit; sur ce, bon voyage.»
Et il ordonna du geste au mamaluco de se retirer. Celui-ci, fort mal à son aise sous le regard inquisiteur du marquis, ne se fit pas répéter l'invitation; il salua gauchement et sortit de la tente.
Il alla prendre son cheval, qu'il avait attaché à quelques pas à un piquet, se mit en selle et s'éloigna d'un air pensif, descendant au petit trot la montagne dans la direction du sertão, à l'entrée duquel la caravane avait établi son bivouac.
Lorsqu'il fut assez éloigné pour ne pas craindre d'être vu, il fit un brusque crochet sur la droite et retourna sur ses pas, en évitant avec le plus grand soin de donner l'éveil aux sentinelles brésiliennes.
«Diable d'homme! murmurait-il à voix basse, tout en surveillant attentivement les buissons et les halliers de crainte de surprise, il est évident qu'il se doute de quelque chose; je n'ai pas un instant à perdre, car, je le connais, si je me laisse prévenir, je suis un homme perdu; oui, mais je ne me laisserai pas prévenir, l'affaire est trop belle pour que je ne mette pas tous mes soins à la conduire à bonne fin; nous verrons qui l'emportera de moi ou de ce beau seigneur musqué.»
Faisant alors vigoureusement sentir l'éperon à son cheval, le mamaluco lui fit prendre le galop, et il ne tarda pas à disparaître dans l'obscurité; car, pendant son entretien avec son ancien maître, la nuit était tombée et d'épaisses ténèbres couvraient la terre.
Cependant, aussitôt que le mamaluco eut quitté la tente, le marquis se leva avec un geste de colère et de menace, mais, se laissant presque aussitôt retomber sur son siège:
«Non, dit-il d'une voix sourde, donnons-lui le temps de s'éloigner, laissons-lui une sécurité complète; le traître ne me croit pas aussi bien informé. Oh! Je me vengerai cruellement de la contrainte que je me suis imposée devant lui! Une preuve! Une seule! Mais cette preuve il me la faut, je veux l'avoir!»
Il se leva de nouveau, souleva le rideau de la tente, et jeta un regard au dehors; la plus grande tranquillité, le calme le plus complet régnaient dans le camp, le marquis appela alors à deux reprises différentes, d'une voix contenue:
«Diogo! Diogo!»
A cet appel, qu'il semblait attendre, un homme s'approcha presque immédiatement.
«Me voilà, dit-il.
—Entrez vite,» reprit le marquis.
Cet homme était le chef des soldados da conquista, il entra.
Le rideau de la tente retomba derrière lui.
[1]On donne ce nom aux métis nés d'un blanc et d'une Indienne, etvice versa.
[1]On donne ce nom aux métis nés d'un blanc et d'une Indienne, etvice versa.
[2]A beau jeu, beau retour.
[2]A beau jeu, beau retour.
[3]Le reis est une monnaie fictive, cette formidable somme fait, argent de France, environ 340 francs seulement.
[3]Le reis est une monnaie fictive, cette formidable somme fait, argent de France, environ 340 francs seulement.
De tous les Indiens du Nouveau Monde, les aborigènes du Brésil sont ceux qui ont défendu le plus opiniâtrement leur indépendance et lutté avec le plus d'acharnement contre l'envahissement de leur territoire par les blancs. Aujourd'hui encore cette guerre commencée aux premiers jours de la conquête se continue aussi implacable des deux parts, sans que l'issue s'en puisse prévoir autrement que par l'entière destruction de la race infortunée si déplorablement spoliée par les Européens.
Nous croyons nécessaire, pour l'intelligence de cette histoire, d'entrer dans quelques détails sur les mœurs de ces nations dont beaucoup n'existent plus aujourd'hui et dont les autres ne tarderont pas, à moins d'un miracle, à disparaître à jamais de la surface du globe.
L'histoire des origines américaines est encore aujourd'hui un mystère; une seule chose, à notre avis, est maintenant prouvée, c'est que la population de l'Amérique opérée graduellement et sur plusieurs points l'a été par des races différentes, qui elles-mêmes ont asservi, ainsi que le démontrent d'anciens monuments, ceux de Palenque entre autres, dont la date est plus ancienne que les plus vieux monuments égyptiens, ont asservi, disons-nous, une race autochtone dont il n'est plus possible aujourd'hui de découvrir l'origine, mais qui avait atteint un état de civilisation avancée.
Des grandes nations indiennes qui couvraient le sol du Brésil à l'époque de la conquête, la plupart, telles que lesTapuyas, lesTubaïaras, lesTupinambas,lesTumoyos, lesTupiniquins, lesAymorès, et tant d'autres trop nombreuses pour être citées, sont détruites ou réduites à un trop petit nombre pour continuer à former un corps de nation; elles se sont fondues les unes dans les autres; et, tout en se retirant pas à pas devant les blancs, elles ont formé des confédérations afin de résister plus facilement à l'envahissement de leur territoire, et ont ainsi donné naissance aux tribus qui, aujourd'hui, continuent la guerre.
Les principales nations existant aujourd'hui au Brésil sont les Botocudos ou Botocudis, descendants des Aymorès, dont ils ont conservé presque toutes les coutumes, entre autres celle de s'introduire dans la lèvre inférieure un disque de bois, de jade vert ou de coquillage large souvent de deux ou trois pouces.
Viennent ensuite lesPatachos, lesMachacelis, lesMalalis, lesMaconis, lesCamacans(ceux-ci sont civilisés), lesMucunis, lesPanhames, lesCapochos, et beaucoup d'autres encore, mais moins importantes, et qui sont plutôt de simples tribus que des nations. Ces Indiens, indépendants presque tous et menant la vie nomade, se sont réservé dans les déserts et les forêts vierges du Brésil des repaires inexpugnables d'où ils bravent presque avec impunité la puissance portugaise.
Bien que toujours en guerre entre eux, car le plus futile prétexte leur suffit pour, s'entre-détruire, cependant ils oublient leur haine et se liguent ensemble dès qu'il s'agit d'attaquer les blancs; aussi sont-ils tellement redoutés des Portugais que ceux-ci les traquent comme des bêtes fauves et les exterminent sans pitié, lorsque, ce qui est rare à cause de leur finesse et de leur astuce poussées à un degré fabuleux, ils réussissent à les surprendre.
Le principal reproche adressé par les historiens anciens, comme par les modernes, aux Indiens est celui d'anthropophagie.
Malheureusement, malgré les énergiques dénégations des Indiens, cette coutume horrible ne peut pas être mise en doute. Depuis le malheureux Hans Staden, prisonnier au seizième siècle des Tupinambas et auquel son maître, le féroce Koniam-Bèbè, disait avec d'affreuses menaces qu'il avait déjà dévoré cinq Européens, jusqu'à aujourd'hui l'anthropophagie s'est conservée parmi les indigènes du Brésil.
Cette épouvantable coutume n'est pas pour eux le résultat du manque d'aliments; ils mangent par goût, et quelquefois par vengeance, la chair humaine. Souvent, après une bataille, ils dévorent leurs prisonniers, réservant seulement les têtes qu'ils momifient et conservent comme trophées.
Cependant, pour être juste, nous constaterons ici que quelques tribus, sept ou huit, peut-être, ont toujours su se garder de cette affreuse coutume et sont demeurées pures de ce crime.
Au fur et à mesure que nous avancerons dans notre récit, nous donnerons des détails plus circonstanciés sur les mœurs singulières et bizarres des nations brésiliennes, mœurs à peu près ignorées en France. Cependant elles sont d'autant plus intéressantes à connaître, que dans un jour prochain elles n'existeront plus qu'à l'état de légende, à cause des progrès incessants de la civilisation qui amèneront l'extinction complète de la race aborigène dans ces contrées, de même que dans toutes les autres parties du nouveau monde.
A une dizaine de lieues environ du plateau où la caravane dont nous avons précédemment parlé avait campé pour la nuit, le même jour, un peu avant le coucher du soleil, dans une vaste clairière située sur la rive gauche du Rio Paraguay, à l'entrée d'unecatingaou forêt basse assez étendue, trois hommes assis sur des troncs d'arbres morts et renversés sur le sol avaient entre eux une conversation fort animée.
Ces personnages, bien qu'il fût facile au premier coup d'œil de les reconnaître pour Indiens, appartenaient cependant sinon à des races, du moins à des nations complètement distinctes.
Le premier, autant qu'on pouvait le supposer, car l'âge des Indiens est extrêmement difficile à préciser, était un homme qui paraissait avoir atteint le milieu de la vie, c'est-à-dire trente-cinq à quarante ans; sa taille était haute et bien proportionnée, ses membres vigoureux et bien attachés montraient une grande vigueur; ses traits réguliers auraient été beaux s'ils n'eussent été défigurés par des peintures et des tatouages bizarres, incisés à la pointe du diamant; mais, en l'examinant avec soin, on voyait briller dans ses yeux une finesse qui dénotait une intelligence peu commune; la noblesse de ses gestes et sa contenance fière et hautaine donnaient à toute sa personne un cachet de grandeur sauvage parfaitement en harmonie avec le sombre et mystérieux paysage dont il était le centre.
Le costume de cet Indien, quoique fort simple, ne manquait cependant ni de grâce, ni d'élégance; le bandeau d'un rouge vif, dans lequel étaient fichées quelques plumes d'aras et qui lui ceignait la tête dont les cheveux étaient rasés comme ceux des religieux franciscains, dénonçait non seulement sa nationalité de Guaycurus, mais encore sa qualité de chef; un collier en dents de jaguar entourait son cou, un poncho aux couleurs voyantes était jeté sur ses épaules, son large caleçon de cuir tombant au genou était serré aux hanches par une ceinture en peau de tapir dans laquelle était passé un long coutelas; ses jambes étaient protégées contre les morsures des serpents par des bottes faites avec le cuir des jambes de devant d'un cheval, enlevé d'une seule pièce, et tout chaud encore, entré comme un fourreau, de sorte que ce cuir, en se séchant, avait pris la forme des membres qu'il devait préserver.
Outre le couteau pendant à sa ceinture, le chef guaycurus avait posé sur le sol, auprès de lui, un carquois de quatre pieds de long, en peau de tapir, rempli de flèches; un arc de palo d'arcopoli et luisant, d'une force et d'une dimension peu communes, gisait près du carquois et à portée de sa main; appuyée contre un palmier, se trouvait une énorme lance, longue d'au moins quinze pieds et armée d'un fer tranchant, garni à son extrémité inférieure d'une touffe de plumes d'autruche.
Le second Indien était à peu près du même âge que son interlocuteur; les traits de son visage, malgré la peinture et les tatouages qui les défiguraient, étaient beaux, et sa physionomie, douée d'une extrême mobilité; il était vêtu et armé comme le premier; seulement, à la coiffure faite avec le cocon fibreux et élastique de la fleur du palmier ubassa, qui lui couvrait le sommet de la tête, il était facile de le reconnaître pour un chef payagoas, nation presque aussi puissante que celle des Guaycurus, et qui a avec elle une origine commune, bien que souvent elles soient en guerre l'une contre l'autre.
Le dernier Indien était un pauvre diable, à demi nu, maigre, courbé, d'une apparence timide et maladive: un esclave, selon toute probabilité; il se tenait craintivement hors de portée de voix des deux chefs, dont il surveillait les chevaux qu'il était chargé de garder. Ces chevaux, peints comme leurs maîtres de différentes couleurs, n'avaient pour tout harnachement qu'une selle grossière, garnie d'étriers de bois, recouverte d'une peau de tapir, et à droite et à gauche de laquelle pendaient un lasso et les redoutables bolas; en guise de bride, ils n'avaient qu'une corde filée avec les fibres de l'ananas sauvage.
Au moment où nous mettons en scène ces trois personnages, le chef guaycurus parlait, tout en fumant une espèce de calumet fait de feuilles de palmier roulé, écouté avec la plus sérieuse déférence par l'autre chef, qui se tenait debout devant lui, appuyé nonchalamment sur sa longue lance.
«L'homme que mon frère Emavidi-Chaimè m'a annoncé ne vient pas, dit-il, le soleil descend rapidement sous la terre; plusieurs heures se sont écoulées depuis que j'attends au rendez-vous; que pense le chef des Payagoas?
—Il faut attendre encore; l'homme viendra; il a promis: bien que dégénéré, ce n'est point une face pâle; il a dans les veines quelques gouttes du sang des Tupis.»
Le Guaycurus hocha à plusieurs reprises la tête d'un air de dédain.
«Quel est le nom de cette homme? reprit-il.
—Tarou-Niom le connaît? Il a Une fois déjà traité avec lui; c'est un mamaluco. Son nom est Malco Díaz.
—Je l'ai vu,» dit laconiquement le chef en penchant d'un air pensif la tête sur sa poitrine.»
Il y eut un silence de quelques instants; ce fut le Guaycurus qui le rompit.
«Mon frère Emavidi-Chaimè a-t-il vu jamais, dit-il d'une voix sourde, les jaguars s'attaquer entre eux et se faire la guerre?
—Jamais, répondit le chef payagoas.
—Alors, pourquoi le chef croit-il à la bonne foi de cet homme? Le sang indien, s'il lui en reste quelques gouttes, est tellement mêlé dans ses veines avec celui des blancs et des noirs, qu'il a perdu toute sa vigueur et n'est plus qu'une eau rougeâtre sans qualité efficace.
—Mon frère parle bien, ses paroles sont justes, aussi n'est-ce pas sur la bonne foi de ce mamaluco que je compte.»
Tarou-Niom leva la tête.
«Sur quoi donc alors? demanda-t-il.
—Sur sa haine, d'abord, et ensuite ...
—Ensuite?...
—Sur son avarice.»
Le chef guaycurus réfléchit un instant.
«Oui, reprit-il enfin, c'est à ces deux sentiments seuls qu'on doit s'adresser lorsqu'on veut s'allier à ces chiens sans foi; mais ce mamaluco n'est-il pas un Paulista?
—Non, c'est au contraire un Sertanejo.
—Les blancs, n'importe à quelle classe ils appartiennent sont toujours mauvais; quelle garantie ce Malco a-t-il donnée au capitão des Payagoas?
—La meilleure que je pusse désirer; son fils, qu'il avait chargé de me porter son message, est venu dans mon village avec deux esclaves noirs; un esclave est reparti, mais l'autre est demeuré avec l'enfant, entre les mains de mes guerriers.
—Bon, répondit Tarou-Niom avec un geste de satisfaction, je reconnais à ce trait la prudence de mon frère Emavidi-Chaimè; si le père est un traître, l'enfant mourra.
—Il mourra.»
Le silence régna de nouveau pendant un laps de temps assez long entre les deux interlocuteurs.
Le soleil avait complètement disparu, l'ombre couvrait la terre, les ténèbres enveloppaient comme d'un linceul funèbre la forêt où se trouvaient les deux hommes; déjà, dans les profondeurs inexplorées du désert, de sourds rugissements commençaient à retentir et annonçaient le réveil des hôtes sinistres de la nuit.
L'esclave qui était un Indien mundrucus, sur l'ordre de son maître Tarou-Niom, le capitão des Guaycurus, car les Indiens de cette nation ont adopté les titres portugais, rassembla du bois sec, en forma une espèce de bûcher entre les deux chefs et y mit le feu, afin que la lueur éloignât les bêtes fauves.
«Il est bien tard, dit encore le Guaycurus.
—La route est longue pour venir ici, répondit laconiquement le Payagoas.
—Le mamaluco a-t-il expliqué à mon frère pour quelle raison il désirait le concours de ses guerriers et des miens.
—Non, Malco est prudent, un esclave peut trahir la confiance de son maître et vendre son secret à un ennemi; le mamaluco se réserve de nous instruire lui-même de l'affaire qu'il nous veut proposer; mais je connais Malco depuis longtemps déjà, et je sais que jusqu'à un certain point nous aurions tort de ne pas nous fier à lui.
—Bon! répondit le chef avec hauteur; à moi, que m'importe cet homme? Je ne suis venu que sur l'invitation de mon frère; je sais que lui ne me trahira pas, cela me suffit.
—Je remercie mon frère Tarou-Niom de son opinion sur moi; depuis longtemps déjà je lui suis dévoué.»
En ce moment, on entendit un bruit éloigné, léger, presque insaisissable d'abord, mais qui se rapprocha rapidement et ressembla bientôt au grondement d'un tonnerre lointain.
Les deux Indiens prêtèrent l'oreille pendant quelques secondes, puis ils échangèrent un sourire.
«C'est le galop d'un cheval, dit Tarou-Niom.
—Dans quelques minutes, il sera ici.»
Les chefs ne s'étaient pas trompés, c'était en effet le galop furieux d'un cheval qui arrivait avec une extrême rapidité.
Bientôt les branches se brisèrent, les buissons s'écartèrent sous l'effort puissant du poitrail d'un cheval lancé à toute course, et un cavalier bondit dans la clairière.
Arrivé à deux pas des guerriers, il arrêta court sa monture, sauta à terre et abandonna la bride à l'esclave, qui s'en empara et conduisit le noble animal auprès des deux autres qu'il surveillait déjà.
Le cavalier, qui n'était autre que le mamaluco que nous avons déjà présenté au lecteur dans la tente du marquis, salua les Indiens et s'assit en face d'eux.
«Mon ami a bien tardé, lui dit au bout d'un instant le Payagoas.
—C'est vrai, capitão, répondit Malco en essuyant du revers de la main droite son front couvert de sueur; depuis longtemps déjà j'aurais dû être ici; mais cela m'a été impossible: mon maître a campé dans un lieu plus éloigné que je ne le supposais, et, malgré mon vif désir d'être exact au rendez-vous que je vous avais assigné, il m'a été impossible de venir plus tôt.
—Bon; ce n'est rien, puisque voilà le Sertanejo. Quelques heures de perdues ne sont rien, si l'affaire qu'il nous veut proposer est bonne.
—Bonne, je la crois telle; d'ailleurs, vous la jugerez; êtes-vous toujours résolus de rompre la trêve que, il y a sept lunes, vous avez conclue avec les blancs?
—Que fait cela au Sertanejo? répondit sèchement le Guaycurus.
—J'ai besoin de le savoir avant de vous expliquer ce qui m'amène.
—Que le guerrier parle, des capitãos l'écoutent; ils jugeront de la franchise de ses paroles.
—Fort bien. Voici pourquoi je vous ai de prime abord adressé cette question: je sais la loyauté que vous apportez dans toutes vos transactions, même avec les blancs, malgré la haine que vous avez pour eux; si vous consentiez, comme on vous en prie, je le sais depuis quelques jours, à prolonger la trêve, je n'aurais rien à vous proposer, par la raison toute simple que vous refuseriez, j'en suis convaincu d'avance, de m'accorder votre concours contre des gens avec lesquels vous seriez en paix et que nulle considération ne vous persuaderait de trahir. Vous voyez que je vous parle loyalement.»
Ces paroles, qui témoignaient du respect des Indiens pour la foi jurée et de l'honnêteté qu'ils apportent dans leurs relations avec leurs mortels ennemis, furent, malgré l'éloge qu'elles renfermaient, écoutées froidement et presque avec indifférence par les deux chefs.
«Deux soleils déjà se sont écoulés, répondit fièrement le Guaycurus depuis que j'ai fait signifier aux Paulistas la rupture de la trêve.»
Malco Díaz, si maître qu'il fût de lui-même, ne put contenir un geste de satisfaction à cette déclaration si nette et si péremptoire.
«Ainsi, vous avez recommencé la guerre? dit-il.
—Oui, répondit simplement l'Indien.
—Alors, tout est bien, fit le métis.
—J'attends, reprit le Guaycurus.
—La nuit s'avance, le Sertanejo n'est pas venu aussi vite au rendez-vous que lui-même a donné, pour parler de choses futiles aux puissants capitãos, ajouta le Payagoas.»
Malco Díaz sembla se recueillir pendant quelques minutes, puis il reprit la parole.
«Je puis compter sur mes frères? dit-il en jetant aux Indiens un regard de vipère sous ses sourcils croisés.
—Nous sommes des guerriers, que le mamaluco s'explique; si ce qu'il veut faire peut être avantageux à la guerre qui recommence, nous le servirons en nous servant nous-mêmes, répondit Tarou-Niom, en éteignant un sourire de mépris entre ses lèvres serrées.»
Le métis connaissait trop bien les Indiens pour ne pas comprendre l'intention ironique des paroles prononcées par le chef guaycurus. Cependant, il sembla ne pas avoir saisi cette intention, et il reprit d'un ton dégagé:
«Je vous amène une caravane nombreuse, d'autant plus facile à surprendre que n'ayant point la moindre méfiance et croyant que la trêve existe toujours, elle marche presque sans se garder.
—Ah! firent les deux Indiens.
—Oui, reprit Malco, je suis d'ailleurs d'autant plus certain de ce que j'avance, que depuis deux lunes, c'est-à-dire depuis le jour où cette caravane a quittéNelherohy[2], c'est moi qui lui ai servi de guide.
—Bon, ainsi le doute n'est pas possible? dit le Guaycurus.
—En aucune façon.
—Et vers quel pays se dirige cette caravane?
—Elle ne compte s'arrêter que lorsqu'elle aura atteint le rio San Lourenço.»
Malco Díaz comptait beaucoup, pour la réussite de ses projets, sur l'effet produit par cette révélation; en effet, le rio San Lourenço est situé au cœur du pays habité et possédé par les Guaycurus; mais il se trompa: les deux chefs demeurèrent froids et immobiles, et il fut impossible d'apercevoir sur leurs visages impassibles la moindre trace d'émotion.
«Ces hommes sont des Paulistas? demanda Tarou-Niom.
—Non, répondit nettement le métis.»
Les deux chefs échangèrent un regard.
Malco Díaz surprit ce regard.
«Mais, reprit-il, bien qu'ils ne soient pas Paulistas, cependant ce sont pour vous des ennemis.
—Peut-être, fit le Payagoas.
—Est-il ami celui qui entre dans un pays pour s'emparer des richesses qu'il renferme sans l'autorisation des véritables maîtres de ce pays?
—Telle est la pensée du chef de cette caravane? demanda Tarou-Niom.
—Non seulement sa pensée, mais encore son but bien arrêté.
—Que pense de cela le Sertanejo?
—Moi?
—Oui.
—Qu'il faut l'en empêcher,
—Fort bien, mais quelles sont les richesses dont ces hommes prétendent s'emparer?
—L'or et les diamants qui sont dans le pays.
—Ils savent donc qu'il y en a?»
Le métis sourit avec ironie.
«Non seulement ils le savent, dit-il, mais encore ils connaissent si bien tous les gisements, qu'ils peuvent s'y rendre sans guide.
—Ah! firent les deux Indiens en couvrant le métis d'un regard scrutateur.
—C'est comme cela, fit-il, sans se déconcerter.
—Et qui donc les a si bien instruits des richesses de notre pays? demanda le Guaycurus.
—Moi, répondit effrontément Malco.
—Toi! s'écria Tarou-Niom, alors tu es un traître.»
Le mamaluco haussa les épaules.
«Un traître, fit-il avec ironie, suis-je donc un des vôtres, moi? Est-ce que j'appartiens à votre nation? M'avez-vous confié ce secret en me défendant de le révéler? Je l'ai découvert, je l'ai divulgué, c'était mon droit.
—Mais alors, si tu as vendu ton secret à ces hommes, pourquoi nous les dénonces-tu aujourd'hui?
—Cela est mon affaire et me regarde seul; quant à vous, voyez s'il vous convient de laisser des étrangers pénétrer chez vous.
—Écoute, dit sévèrement Tarou-Niom, tu es bien l'homme que désigne ta couleur, c'est-à-dire un faux blanc, tu vends tes frères; nous ne chercherons pas à découvrir quel motif assez sérieux te pousse à cette indigne trahison; c'est un compte à régler entre toi et ton honneur, cette trahison nous est avantageuse, nous en profiterons. Quel prix exiges-tu? Réponds, et sois bref.»
Le métis fronça les sourcils à cette rude apostrophe, mais se remettant aussitôt:
«Peu de chose, dit-il, le droit de prendre le prisonnier qui me conviendra et de le choisir sans que nul s'y puisse opposer.
—Soit, il sera fait ainsi.
—Alors, vous acceptez?
—Certes; seulement, comme d'après ton propre aveu ces gens ignorent la rupture de la trêve, et qu'il ne serait pas loyal de les attaquer à l'improviste, nous les ferons avertir de se tenir sur leurs gardes.»
Un éclair de fureur jaillit des yeux du métis, mais il s'éteignit aussitôt.
«Et si après cet avertissement ils renonçaient à leur projet? demanda-t-il.
—Alors ils seraient libres de se retirer sans craindre d'être inquiétés dans leur retraite, répondit sèchement le Guaycurus.»
Malco Díaz fit un geste de fureur; mais, au bout d'un instant, un sourire railleur plissa ses lèvres.
«Oh! murmura-t-il, ils se feront tuer tous avant de reculer d'un pas.