«Vous ne vous étiez pas trompé, don Juan Armero, reprit le premier officier, c'est effectivement le capitaine Quiroga; je distingue d'ici son long corps maigre qui semble jouer dans ses habits, et sa face anguleuse et bourrue qui le fait ressembler à un oiseau de nuit.
—Le fait est, répondit don Juan, que le digne capitaine est facile à reconnaître; mais vous devriez plus le ménager, don Estevan; vous savez que le général l'aime beaucoup et peut-être lui déplairait-il d'en entendre parler ainsi.
—Au diable! Si j'en dis du mal; le capitaine Quiroga est un brave et digne soldat que j'aime et que j'apprécie fort moi-même; mais cela ne va pas jusqu'à lui trouver la tournure d'un Adonis.
—Ce dont il se soucie fort peu sans doute, señores, dit Zèno Cabral en se mêlant tout à coup à la conversation; il se contente d'être un de nos officiers les plus braves et les plus expérimentés, et cela suffit.
—¡Caramba! Général, et nous aussi nous l'aimons tous, ce vieux brave, qui pourrait être notre père, et qui nous conte, pendant les nuits de bivouac, de si bonnes histoires de l'ancien temps.»
Le chef des partisans sourit sans répondre.
«Mais que nous amène-t-il ici? s'écria tout à coup don Estevan Albino, l'officier qui le premier avait parlé, Dieu me pardonne si je n'aperçois pas les plis d'une robe et si je ne vois pas flotter une mantille.
—Deux robes et deux mantilles, s'il vous plaît, don Estevan, et même davantage, si je ne me trompe, répondit plus posément don Juan Armero.
—¡Válgame Dios! dit en riant le jeune officier, le vieux reître nous amène toute une volée de cotillons.»
Les officiers se levèrent; quelques-uns ouvrirent des lorgnettes et se mirent à examiner attentivement la troupe qui arrivait, se perdant en commentaires sur la prise faite par le vieil officier, et qu'il amenait avec lui.
Zèno Cabral était retombé dans son mutisme, indifférent en apparence à ce qui se passait autour de lui, mais la rougeur fébrile qui colorait son visage et le froncement de ses sourcils démentaient ce calme affecté et dénotaient qu'il était en proie à une vive émotion intérieure.
Cependant, les cavaliers traversaient rapidement la plaine et s'approchaient de plus en plus, se dirigeant vers le groupe d'officiers, reconnaissable au drapeau buenos-airien, dont la hampe était fichée en terre auprès du général et qui flottait en longs plis au caprice de la brise.
Sur le passage des cavaliers, les montoneros se relevaient, les regardaient curieusement; puis ils les suivaient en riant et en ricanant entre eux, si bien que lorsqu'ils atteignirent le pied du monticule où les attendaient les officiers, ils se trouvèrent littéralement enveloppés d'une foule compacte que le capitaine Quiroga se vit contraint d'écarter à coups de bois de lance, ce dont, du reste, il s'acquitta avec un flegme et un sang-froid imperturbables.
Les officiers n'avaient point calomnié le digne capitaine. A part la différence du costume, il ressemblait trait pour trait à don Quichotte, lors de sa deuxième sortie.
C'était le même corps long et efflanqué, le même visage maigre et anguleux, au front déprimé, aux yeux caves, au nez recourbé en bec d'oiseau, aux mâchoires larges, à peine garnies de quelques dents gâtées, aux longues moustaches grises et aux pommettes saillantes et violacées.
Et, pourtant, cet ensemble excentrique, ainsi qu'on dirait aujourd'hui, n'avait rien de ridicule; cette singulière physionomie était éclairée par une telle expression de bravoure, de franchise et de bonté, qu'à première vue on se sentait malgré soi entraîné vers ce vieil officier, car il avait au moins cinquante ans, et tout disposé à l'aimer.
Les soldats riaient à se tordre en recevant les coups de bois de lance que leur distribuait généreusement le capitaine, et ce fut à grand-peine qu'il parvint à s'en débarrasser.
«Diable soit des curieux! dit le bon capitaine, en mettant lestement pied à terre, ils ne me laisseront pas approcher du général.»
Et, suivi d'une partie de ses soldats, qui ainsi que lui avaient quitté la selle, il gravit le monticule où les officiers étaient réunis.
Les soldats conduisaient plusieurs prisonniers au milieu d'eux; parmi ces prisonniers se trouvaient des femmes, dont deux paraissaient, par leur costume, leurs manières, appartenir à la haute société.
Les montoneros, malgré l'indiscrète curiosité qui les animait, n'avaient pas osé, par respect pour leur chef, dépasser la limite naturelle tracée par le pied du monticule. Groupés en désordre autour des soldats demeurés à la garde des chevaux, ils fixaient des regards ardents sur les officiers.
Ceux-ci s'étaient rangés à droite et à gauche de Zèno Cabral et avaient livré un libre passage au capitaine Quiroga et à ceux qu'il amenait avec lui. Zèno Cabral s'était levé lentement, et la main appuyée sur la poignée de son sabre, le visage froid et impassible, les sourcils froncés, il attendait que son subordonné prît la parole.
Le capitaine, après avoir d'un geste ordonné de s'arrêter à ceux qui le suivaient, fit quelques pas en avant et, après avoir salué militairement, il demeura immobile sans prononcer un mot. Parmi toutes ces qualités, le digne capitaine comptait celle de ne pas être orateur; son mutisme était passé en proverbe dans la cuadrilla.
Don Zèno comprit que, s'il n'interrogeait pas le capitaine, celui-ci ne se résoudrait jamais à parler le premier; il fit un effort sur lui-même et affectant une indifférence fort loin sans doute de sa pensée:
«Vous voici donc de retour, capitaine Quiroga? dit-il.
—Oui, général, répondit laconiquement l'officier.
—Et avez-vous complètement rempli la mission délicate que je vous avais confiée?
—Je le crois, général.
—Vous avez surpris les ennemis de la patrie?
—Ceux-là ou d'autres, général, je me suis emparé des gens que vous m'aviez désignés lorsqu'ils ont débouché du ravin; maintenant, s'ils sont ennemis de la patrie ou non, je l'ignore, cela ne me regarde pas.
—C'est juste,» fit don Zèno Cabral, qui traînait évidemment la conversation en longueur et hésitait à en attaquer le point réellement intéressant pour lui.
Le capitaine ne répondit pas.
Don Zèno reprit au bout d'un instant, en tourmentant, avec une colère contenue, la dragonne de son sabre:
«Mais enfin qu'avez-vous fait?»
En ce moment, une des prisonnières écarta par un geste brusque le capitaine, et faisant un pas en avant:
«Ne le savez-vous pas, don Zèno Cabral,» dit-elle d'une voix ironique et hautaine en rejetant, d'un geste plein de noblesse, sur ses épaules le rebozo de dentelles noires qui voilait son visage.
Les officiers étouffèrent un cri d'admiration à la vue de la beauté souveraine de cette femme.
Don Zèno Cabral fit un pas en arrière en se mordant les lèvres avec dépit, tandis que son visage se couvrait d'une pâleur mortelle.
«Madame, dit-il, les dents serrées, vous êtes prisonnière, et ne devez parler, ne l'oubliez pas, que si on vous interroge.»
Un sourire de mépris crispa les lèvres de la dame: elle haussa légèrement les épaules et fixa sur le partisan un regard d'une expression telle que, malgré lui, il détourna les yeux.
Cette femme, dans toute la force et la plénitude de sa beauté, paraissait âgée de vingt-sept à vingt-huit ans, bien qu'en réalité elle en eût environ trente-trois. Ses traits, d'une régularité de lignes extrême, réalisaient l'idéal de la beauté romaine; ses yeux noirs, pleins de feu et de passion, son front pur, sa bouche mignonne, sa peau fine et veloutée, son teint légèrement doré par le soleil, et, plus que tout, l'expression hautaine et railleusement cruelle de sa physionomie saisissait et inspirait pour elle une répulsion dont il était impossible de se rendre compte au premier abord; sa taille majestueuse, ses gestes pleins de noblesse, tout en cette femme, par un contraste inexplicable, effrayait au lieu d'attirer. On devinait les rugissements de la bête fauve dans les modulations harmonieuses de sa voix, et les griffes du tigre apparaissaient sous ses ongles roses.
«Prenez garde à ce que vous faites, caballero, reprit-elle; je suis étrangère, moi; je voyage paisiblement; nul n'aie droit de m'arrêter, ou seulement d'entraver ma course.
—Peut-être, madame, répondit froidement le partisan; mais, je vous le répète, lorsque je vous interrogerai, alors, mais alors seulement, je vous permettrai de me répondre.
—Suis-je donc tombée entre les mains de bandits sans foi ni loi? reprit-elle avec mépris. Suis-je au pouvoir d'écumeurs du désert? Du reste, la façon dont jusqu'à présent j'ai été traitée, et la vue de l'homme devant lequel on m'a conduite, me le feraient supposer.»
Un murmure de colère, réprimé aussitôt par un geste de Zèno Cabral, s'éleva parmi les officiers à cette imprudente provocation.
«Où est le guide que nous soupçonnions de trahison! dit le partisan en se retournant vers le capitaine.
—Je m'en suis emparé, répondit celui-ci.
—Fort bien. Avez-vous acquis des preuves de sa trahison?
—D'irrécusables, mon général.
—Qu'on l'amène.»
Il se fit un mouvement parmi les soldats; quelques-uns se détachèrent du groupe qui entourait les prisonniers et amenèrent, en le rudoyant, devant leur chef un métis à la mine chafouine, aux yeux louches et aux membres trapus, que, pour plus de sûreté sans doute, ils avaient solidement garrotté avec un lasso.
Don Zèno Cabral considéra un instant cet homme, qui se tenait humble et tremblant devant lui, avec un singulier mélange de pitié et de dégoût.
«Vous êtes convaincu de trahison, lui dit-il enfin. J'ai le droit de vous faire pendre; je vous accorde cinq minutes pour recommander votre âme à Dieu.
—Je suis innocent, noble général, murmura le misérable en tombant à genoux et en courbant craintivement la tête.»
Le partisan haussa les épaules et se retourna vers les officiers avec lesquels il commença à causer à voix basse, d'un air indifférent, sans paraître écouter les prières que le prisonnier continuait à lui adresser d'un ton pleurard.
Trois ou quatre minutes s'écoulèrent. Un silence funèbre planait sur la foule attentive des montoneros.
C'est toujours une chose grave qu'une condamnation à mort, prononcée froidement, résolument et sans appel, même pour des hommes habitués à jouer leur vie sur un coup de dé, comme ceux qui assistaient à cette scène; aussi, malgré eux, se sentaient-ils saisis d'un secret effroi, augmenté encore par les notes dolentes de la voix du misérable qui se tordait de peur au milieu d'eux et implorait en sanglotant la pitié de leur chef.
Celui-ci se retourna et, faisant un signe au capitaine Quiroga:
«Il est temps, dit-il.
—Caray, dit le capitaine, il y a assez longtemps que lepícarocherche la potence, il ne l'aura pas volée; ce sera au moins une satisfaction pour lui à son dernier moment.»
Cette singulière boutade de la part d'un homme qui parlait si peu d'habitude, étonna tout le monde et, changeant subitement le cours des idées des partisans, les fit éclater en rires moqueurs et en quolibets à l'adresse du condamné, qui dès lors perdit tout espoir.
Un soldat était monté sur un arbre situé à quelques pas seulement, et avait attaché son lasso à la maîtresse branche. Le capitaine ordonna que l'espion fût amené sous l'arbre, et un nœud coulant fut immédiatement jeté autour de son cou.
«Arrêtez! s'écria la prisonnière en s'interposant vivement, cet homme est à moi; prenez garde à ce que vous allez faire.»
Il y eut un instant d'hésitation; le misérable respira, il se crut sauvé.
«Prenez garde vous-même, señora, répondit durement Zèno Cabral, moi seul commande ici.
—Je suis la marquise de Castelmelhor, reprit-elle, l'épouse du général de Castelmelhor; chaque goutte du sang de cet homme coûtera la vie à des milliers de vos compatriotes.
—Vous êtes étrangère, madame, femme, vous l'avez dit vous-même, d'un général Portugais qui est entré il y a quelques jours à peine sur notre territoire pour le ravager; songez à vous, et n'intercédez pas davantage pour ce misérable.
—Mais, fit-elle avec une ironie cruelle, n'êtes-vous pas Portugais vous-même, señor, Portugais d'origine, du moins?
—Assez, madame; par respect pour vous-même, n'insistez pas; cet homme est coupable, il est condamné, il doit mourir, il mourra.»
En ce moment, une seconde femme qui jusqu'à ce moment était demeurée confondue au milieu des prisonniers, s'élança vivement en avant, et saisissant par un geste fébrile le bras du partisan, tandis que des larmes inondaient son visage pâli par l'émotion:
«Et à moi, don Zèno, s'écria-t-elle avec une expression navrante, et à moi! Si je vous demandais la grâce de cet homme, me la refuseriez-vous?
—Oh! s'écria le partisan avec désespoir, vous ici, vous doña Eva!
—Oui, moi, moi, don Zèno, qui vous supplie par ce que vous avez de plus cher, de pardonner.»
Le partisan la considéra pendant quelques secondes avec une expression d'amour, de colère et de douleur impossible à rendre, tandis que, haletante, désolée, les yeux pleins de larmes et les mains jointes, presque agenouillée devant lui, elle lui adressait une prière muette; puis, tout à coup, faisant un effort suprême sur lui-même et reprenant son masque froid et impassible, il se redressa et, croisant les bras sur la poitrine:
«C'est impossible, dit-il; obéissez, capitaine.»
Celui-ci ne se fit pas répéter l'ordre. Le misérable espion, saisi par des mains de fer, fut enlevé dans l'espace et lancé dans l'éternité avant d'avoir eu même une parfaite perception de ce dénoûment imprévu.
La jeune fille, car la personne qui avait essayé vainement de s'interposer entre la justice et la clémence du partisan, était une jeune fille, presque une enfant, âgée de quinze ans à peine, saisie d'effroi à la vue de ce hideux spectacle, terrifiée par les cris d'une joie brutale proférés par les soldats, s'était affaissée sur elle-même, les bras pendants, la tête penchée sur la poitrine, à demi évanouie, son beau et doux visage était couvert d'une pâleur mortelle; les longues tresses de ses cheveux tombaient en désordre sur ses épaules, et ses yeux si doux et si tendres, dont l'azur semblait refléter le bleu du ciel, étaient voilés et éteints par la douleur, tandis qu'un mouvement nerveux agitait tout son corps.
La marquise s'approcha d'elle, la releva froidement et lui montrant le partisan d'un geste de souverain mépris.
«Debout! Ma fille, lui dit-elle, cette posture ne convient qu'aux suppliants ou aux coupables, et vous n'êtes, grâce à Dieu, ni l'un ni l'autre! Ne vous avais-je pas prévenue que cet homme avait un cœur de tigre?
—Oh! Ma mère! Ma mère! s'écria-t-elle en cachant son visage dans son sein, que je souffre!»
A ces paroles prononcées avec une expression déchirante, le partisan fit un brusque mouvement comme pour s'élancer Vers la jeune fille.
Mais la marquise, se redressant avec une fierté léonine, le cloua en place d'un regard méprisant.
«Arrière, señor! lui dit-elle; ni ma fille, ni moi, nous ne vous connaissons. Nous sommes vos prisonnières; si vous l'osez, faites-nous tuer aussi, comme vous nous en avez presque menacées.»
A cette voix dont l'accent cruel le rappela subitement à lui-même, le partisan reprit son sang-froid et répondit d'un ton incisif:
«Non pas vous, madame; nous ne tuons pas les femmes, nous autres; c'est bon pour les soldats du roi, cela; mais vos complices seront fusillés avant une heure.
—Que m'importe!» répondit-elle en lui tournant le dos.
Et, soutenant sa fille dans ses bras, elle alla d'un pas ferme se mêler de nouveau aux prisonniers.
Cette scène étrange, incompréhensible pour tous les assistants, avait plongé les officiers et les soldats dans la stupéfaction la plus profonde.
Jusqu'alors ils avaient connu leur chef brave, téméraire même, dur aux autres comme à lui-même, d'une extrême sévérité en fait de discipline, mais juste, humain, et ne commandant jamais de sang-froid la mort des malheureux prisonniers que les hasards de la guerre faisaient tomber en son pouvoir. Aussi ce changement subit dans l'humeur de leur chef, cette cruauté dont il faisait preuve, les étonnait et les remplissait à leur insu d'une terreur secrète; ils comprenaient instinctivement qu'il fallait que cet homme, si froid et si impassible d'ordinaire, eût de bien puissants motifs pour agir comme il le faisait et donner ainsi tout à coup un complet démenti à la clémence dont jusqu'alors il avait fait preuve en toute occasion; aussi, bien qu'en apparence, cette cruauté parût révoltante, nul cependant n'osait le blâmer, et ceux de ses officiers qui, intérieurement, se sentaient disposés à l'accuser, ne pouvaient se décider à le faire.
Cependant, don Zèno Cabral, sans paraître remarquer l'émotion produite par cette scène, se promenait à grands pas sur l'emplacement même où elle avait eu lieu, les bras derrière le dos et la tête penchée sur la poitrine, semblant en proie à une vive agitation.
Les officiers se tenaient à l'écart, l'examinant à la dérobée, attendant avec une visible anxiété la détermination que, sans doute, il ne tarderait pas à prendre, détermination dont dépendait la vie ou la mort des malheureux prisonniers.
Le capitaine Quiroga s'approcha enfin de lui et lui barra respectueusement le passage au moment où, après avoir terminé sa promenade dans un sens, il se retournait pour la continuer dans un autre.
Don Zèno releva la tête.
«Que voulez-vous? dit-il.
—L'ordre, mon général.
—Quel ordre?
—La confirmation de celui que vous m'avez donné.
—Moi! fit-il avec étonnement.
—Oui, mon général, je désire savoir s'il faut immédiatement fusiller les douze prisonniers brésiliens qui sont là.»
Le partisan tressaillit comme si un serpent l'avait piqué, il lança à la dérobée un regard à la jeune fille; elle pleurait, le visage caché dans le sein de sa mère.
«Quels sont ces hommes? dit-il.
—Pas grand-chose, de pauvres diables de peones, je crois.
—Ah! Pas de soldats?
—Aucun.
—Cependant, ils se sont défendus.
—Dame, général! C'était leur droit.»
Le partisan fixa son clair regard sur le visage impassible du vieux soldat.
«Ah! dit-il, combien vous ont-ils tué d'hommes.
—Deux et blessé cinq, mais loyalement.
—Je vous trouve bien tendre aujourd'hui, capitaine Quiroga, dit-il d'un ton de sarcasme.
—Je suis juste comme toujours, général,» répondit-il en le regardant bien en face.
Le partisan pâlit à cette dure apostrophe, mais se remettant aussitôt:
«Merci, mon vieil ami, reprit-il en lui tendant la main, merci de m'avoir rappelé ce que je me dois à moi-même. Qu'on sonne le boute-selle, nous partons pour San Miguel, señores. Capitaine, je laisse les prisonniers sous votre garde, qu'ils soient traités avec douceur.
—Bien, Zèno, je vous reconnais, répondit le vieux soldat d'une voix basse et concentrée en se penchant sur la main que lui tendait son chef et la baisant; bien, mon ami.
—Allons, señores, à cheval!» cria le partisan en se retournant pour cacher son émotion.
Le Cabildo de San Miguel de Tucumán resplendissait de bruit et de lumières; le peuple réuni sur la plaza Mayor voyait par les fenêtres ouvertes la foule des invités, hommes et femmes, dans leurs plus magnifiques costumes et les plus brillantes toilettes encombrer les salons.
Le gouverneur donnait une tertulia de gala pour célébrer, style officiel, l'éclatante victoire remportée par le célèbre et valeureux chef de partisans, don Zèno Cabral, sur les troupes du roi d'Espagne.
La joie éclatait et débordait de toutes parts du Cabildo sur la place et de la place dans les rues, où le peuple, ramassant les miettes éparpillées de la fête officielle, se divertissait à sa manière, riant, chantant, dansant et échangeant deci et delà, tant il était content, quelques coups de couteau.
La tertulia avait pris un nouveau lustre de l'arrivée de M. Dubois, qui, bien que tout le monde connût son titre de duc de Mantoue, avait préféré conserver le nom modeste qu'il avait adopté à son débarquement en Amérique; disant avec une bonhomie charmante à ceux qui lui reprochaient cet incognito acharné auquel personne n'était trompé, que le nom de Dubois lui rappelait les plus belles années de sa jeunesse, alors qu'il luttait sur les bancs de la Convention nationale pour conquérir à son pays la république et des institutions libérales, et qu'il croyait bien faire de reprendre ce nom, maintenant qu'au déclin de sa vie il venait, dans un autre hémisphère, soutenir, de toute l'influence que lui donnait son expérience, le maintien des mêmes principes et le triomphe des mêmes idées.
A cela, les interrogateurs ne trouvaient rien à répondre et se retiraient charmés de l'esprit et des manières du vieux conventionnel, et, hâtons-nous de le signaler, intérieurement flattés de posséder dans leurs rangs un de ces titans de la Convention nationale française qui, de leurs chaises curules, avaient fait trembler le monde, et que la foudre elle-même avait été impuissante à anéantir.
Vers neuf heures et demie du soir, au moment où la fête atteignait son apogée, le capitaine don Luis Ortega, le peintre Émile Gagnepain et le comte de Mendoça entrèrent dans le Cabildo et firent leur apparition dans les salons.
Grâce au capitaine, l'artiste français avait changé son costume de gaucho, terni et usé par l'usage, contre un splendide vêtement de chacrero buenos-airien qui le rendait presque méconnaissable.
La présence des nouveaux arrivants fut peu remarquée dans le tourbillon de la fête et ils purent, sans attirer l'attention, se mêler à la foule des invités qui encombraient littéralement les salles de réception.
Le peintre français eut un instant de bonheur en contemplant cette fête dont l'ensemble et l'ordonnance ressemblaient si peu à ce que, en pareille circonstance, nous sommes accoutumés à voir en Europe.
Le Cabildo, ancien palais du gouverneur de la province, avait à la vérité des salles vastes et bien aérées, mais dont l'ameublement, plus que mesquin, formait un contraste frappant avec les toilettes magnifiques des invités.
Les murs peints à la chaux étaient entièrement nus, des banquettes alignées sur deux rangs complétaient tout l'ameublement des salons, éclairés au moyen de bougies et de guirlandes de verres de couleur dissimulés tant bien que mal au milieu de bouquets de fleurs artificielles; sur une estrade placée au centre du salon du milieu se tenait un orchestre composé d'une quinzaine de musiciens qui, jouant à peu prèsad libitum, formaient avec leurs instruments le plus odieux charivari qui se puisse imaginer.
Mais la joie et l'enthousiasme patriotique éclataient sur tous les visages; les invités semblaient fort peu se soucier que la musique fût bonne où mauvaise, pourvu qu'elle leur permît de danser, ce dont ils s'acquittaient avec un entrain réellement réjouissant, sautant et gambadant à qui mieux mieux avec des cris de joie et des frémissements de plaisir.
Au milieu de la foule, le général commandant et le gouverneur se promenaient suivis d'un nombreux état-major étincelant de broderies, rendant d'un air protecteur les saluts qu'on leur adressait.
Près d'eux se tenait M. Dubois, droit, sec et roide, dans son habit noir à la française et ses culottes courtes, formant, avec ceux qui l'entouraient, le plus étrange et le plus singulier contraste.
Le peintre eut peine à retenir un éclat de rire en l'apercevant, et il essaya de se dissimuler au milieu des groupes; mais ce fut peine perdue, M. Dubois l'aperçut et vint droit à lui.
Force fut au peintre de l'attendre.
«Mon jeune ami, dit M. Dubois en passant son bras sous le sien et en l'entraînant dans l'embrasure d'une fenêtre déserte en ce moment, je suis heureux du hasard qui me fait vous rencontrer, j'ai à causer sérieusement avec vous.
—Sérieusement? fit l'artiste avec un geste de désappointement; diable!
—Oui, reprit-il en souriant, vous allez voir.
—C'est que je ne suis guère sérieux de ma nature, reprit-il; je suis artiste, moi, vous le savez, peintre, amant passionné de l'art; c'est justement pour échapper aux exigences de la vie sérieuse que j'ai abandonné la France pour venir en Amérique.
—Alors, vous êtes bien tombé, fit M. Dubois avec une pointe d'ironie.
—Je commence à croire que j'ai eu tort.
—C'est possible, mais revenons à notre affaire.
—Comment? Il s'agit donc d'une affaire?
—Pardieu tout n'est-il pas affaire dans la vie.
—Hum!» fit l'artiste d'un air peu convaincu.
M. Dubois prit un air paterne et, saisissant un bouton de l'habit de son interlocuteur, sans doute pour l'empêcher de s'échapper:
«Écoutez-moi avec attention, dit-il; les quelques jours que j'ai eu l'avantage de passer en votre compagnie m'ont permis d'étudier votre caractère et de l'apprécier à sa juste valeur; vous êtes un jeune homme intelligent, sage, modeste; vous me plaisez.
—Vous êtes bien bon, murmura machinalement Émile pour répondre.
—Je veux faire quelque chose pour vous.
—C'est une idée cela; avez-vous du crédit?
—Beaucoup; beaucoup plus même que, sans doute, vous ne vous l'imaginez.
—Alors, rendez-moi un service.
—Lequel? Parlez. J'ai à cœur de m'acquitter de ce que je vous dois.
—Bah! Ce n'est rien cela; n'en parlons pas.
—Parlons-en, au contraire.
—Non, non, je vous en prie, rendez-moi plutôt le service que je vous demande.
—Lequel?
—Celui de me procurer, ce soir même, une escorte respectable pour que je puisse sans danger atteindre Buenos Aires.
—Que voulez-vous faire à Buenos Aires?
—M'embarquer sur le premier navire qui mettra à la voile, afin de fuir le plus tôt possible cet effroyable pays où on ne parle que politique et où la vie tourne tellement à la tragédie, qu'elle devient impossible à tout homme qui, comme moi, n'existe que pour l'art.»
Le diplomate avait écouté le peintre, le sourire sur les lèvres.
«Vous avez tout dit? lui demanda-t-il.
—A peu près; il ne me reste qu'à ajouter que, si vous me rendez cet immense service, vous me ferez le plus heureux des hommes, et je vous en conserverai une éternelle reconnaissance; ce que je vous demande là est bien facile, il me semble?
—Tout ce qu'il y a de plus facile.
—Alors je puis compter sur votre obligeance?
—Je ne dis pas cela.
—Comment, vous me refusez?
—Pour votre bien; dans votre intérêt même je dois le faire.
—Parbleu, voilà qui est fort par exemple! s'écria l'artiste tout désappointé.
—Mieux que vous, je sais ce qui vous convient, laissez-moi m'expliquer.
—Parlez, mais je vous avertis d'avance que vous ne réussirez pas à me convaincre.
—Peut-être; je disais donc, lorsque vous m'avez interrompu, reprit-il imperturbablement, que vous me plaisez. Appelé par la confiance des hommes éclairés qui jouent le premier rôle dans la glorieuse révolution de ce noble pays, à occuper une place éminente dans leurs conseils, j'ai besoin près de moi d'un homme honnête, intelligent, auquel je puisse me fier, qui sache l'espagnol, que j'ignore, et que je suis trop vieux pour apprendre: en un mot, qui me soit dévoué et qui soit pour moi plutôt un ami qu'un secrétaire; cet homme, après mûres réflexions, je l'ai choisi; c'est vous.
—Moi?
—Oui, mon ami.
—Merci de la préférence.
—Ainsi, vous acceptez?
—Moi! Je refuse! Je refuse de toutes mes forces, au contraire.
—Allons donc, ce n'est pas sérieux?
—Mon cher monsieur Dubois, je ne plaisante pas avec ces choses-là, c'est trop grave.
—Bah! Bah! Vous réfléchirez.
—Mes réflexions sont faites, ma résolution immuable: je vous répète que je refuse. Ah çà, mais c'est une épidémie: tout le monde s'obstine à faire de moi, contre ma volonté, un homme politique; il y aurait, sur mon honneur, de quoi me rendre fou.»
Le diplomate haussa légèrement les épaules, et, frappant amicalement sur le bras du peintre:
«La nuit porte conseil, dit-il; demain, vous me répondrez.»
Et il se détourna comme pour le quitter.
«Mais je vous jure.... fit Émile.
—Je n'écoute rien, interrompit-il; dansez, amusez-vous, demain nous causerons.»
Et il le laissa.
«Ils ont tous le diable au corps! s'écria le jeune homme en frappant du pied avec colère dès qu'il fut seul; quelle singulière manie de vouloir à toute force faire de moi un homme sérieux! Bien fin qui m'attrapera demain à Tucumán; je partirai cette nuit, je m'échapperai coûte que coûte. Cette vie est un enfer, je n'y puis tenir plus longtemps; mais le conseil que m'a donné M. Dubois n'est pas mauvais; je veux profiter des quelques heures de liberté qui me restent pour me divertir, si cela m'est possible.»
Après cet aparté pendant lequel il exhala le plus fort de sa colère, le peintre rentra dans le bal.
La fête continuait plus folle et plus échevelée que lorsque son compatriote l'avait entraîné à l'écart; on dansait dans tous les angles des salons, non pas nos froides et insipides contredanses françaises, où il est de bon goût de marcher en se tenant roide et guindé, mais les gracieusessamba juecas, lesjotas, enfin toutes ces délicieuses danses espagnoles si pleines de laisser-aller, de mouvement, d'abandon et desalero, dont la liberté ne dépasse jamais une certaine limite et qui, cependant, permettent aux femmes de développer toutes les grâces voluptueuses que Dieu a mises en elles, sans choquer le regard inquisiteur du plus austère moraliste.
Le peintre, inconnu à tous ceux qui l'entouraient et parlant trop difficilement l'espagnol, que cependant il comprenait fort bien, pour essayer d'entamer une conversation quelconque avec ses voisins, s'était appuyé l'épaule contre le mur et les bras croisés sur la poitrine, il suivait des yeux avec un intérêt de plus en plus vif les danses qui tourbillonnaient devant lui, lorsque tout à coup la musique se tut, la danse s'arrêta subitement et un grand mouvement s'opéra dans la foule.
De grands cris, cris joyeux, hâtons-nous de le dire, se faisaient entendre sur la place; puis la foule reflua dans le Cabildo, se sépara brusquement en deux parts, laissant un large espace vide au milieu des salles.
Le gouverneur, le général et une vingtaine d'officiers s'avancèrent alors dans cette baie qui leur était ouverte, au-devant des nouveaux invités qui arrivaient et qu'ils étaient loin d'attendre, mais que, cependant, ils se préparaient à recevoir avec un empressement joyeux.
A l'apparition dans le salon des nouveaux venus, les cris éclatèrent avec une force inouïe, les chapeaux et les mouchoirs furent agités avec enthousiasme.
C'est que ceux qui entraient alors étaient les véritables héros de la fête.
Don Zèno Cabral, que l'on croyait campé à dix lieues de San Miguel de Tucumán, entrait au Cabildo avec tout l'état-major de sa montonera.
A la vue de ces hardis partisans qui avaient remporté quelques jours auparavant un avantage signalé sur les Espagnols, la joie devint du délire. Chacun se précipita vers eux pour les voir et les féliciter, et, dans le premier mouvement d'enthousiasme, ils coururent réellement le danger d'être étouffés par leurs admirateurs.
Cependant, peu à peu les démonstrations, sans cesser d'être vives, se calmèrent, les groupes se désunirent, la foule s'écoula et la circulation se rétablit dans les salons que, pendant quelques instants, le peuple de la place avait presque envahis.
La fête recommença.
Mais les invités, dont la curiosité était excitée au plus haut point et qui ne pouvaient se rassasier de regarder ces hommes qu'ils considéraient presque comme des sauveurs, n'y apportaient plus ni le même entrain ni le même élan.
Le peintre, fatigué du rôle secondaire qu'il jouait au milieu de ces gens dont il lui était impossible de comprendre les aspirations ou de partager l'enthousiasme, avait quitté l'angle du salon où, pendant si longtemps, il était demeuré seul, admirant en silence la scène enivrante qui se déroulait devant lui, et il cherchait à se frayer un passage à travers la foule pour gagner incognito la place, espérant s'échapper facilement au milieu du tumulte causé par la venue des montoneros, lorsqu'il se sentit toucher légèrement l'épaule.
Il se retourna et retint avec peine une exclamation de mauvaise humeur, en reconnaissant ses deux compagnons de l'Alameda, ceux qui l'avaient aidé à s'introduire dans le Cabildo; en un mot, le capitaine espagnol et le comte de Mendoça.
Tous deux étaient déguisés et avaient endossé un costume semblable à celui que portait le jeune Français.
«Où allez-vous donc ainsi?» lui demanda le comte en ricanant.
Nous devons rendre cette justice au peintre que, s'il n'avait pas complètement oublié les deux hommes dont il était si fatalement le prisonnier sur parole, du moins, dans son for intérieur, espérait-il échapper à leur vigilance et comptait-il sur le hasard pour leur échapper.
«Moi? répondit-il surpris à l'improviste et ne sachant quelle excuse donner.
—Certes vous, fit le comte.
—Mon Dieu, dit-il de l'air le plus indifférent qu'il put affecter, on étouffe dans ces salons, j'allais sur la place en quête d'un air respirable quelconque.
—Voilà tout?
—Parfaitement.
—Qu'à cela ne tienne, comme vous nous éprouvons le besoin de prendre l'air, nous vous accompagnerons, reprit le comte.
—Soit, je ne demande pas mieux,» dit-il.
Ils firent quelques pas vers la sortie. Mais le jeune homme, se ravisant tout à coup, s'arrêta et, se tournant brusquement vers ses deux gardes du corps qui le suivaient pas à pas:
«Parbleu! leur dit-il résolument, je change d'avis; et, puisque l'occasion d'une explication entre nous se présente, je veux en profiter.
—Qu'est-ce à dire? fit le comte avec hauteur.
—Laissez parler ce caballero, dit le capitaine, je suis certain qu'il a quelque chose d'intéressant à nous apprendre.
—Oui, señor, de fort intéressant même, pour moi!
—Ah! Ah! murmura le comte; voyons donc cela, ce doit être curieux.
—Vous croyez?
—J'en suis convaincu.
—Mais, pardon, reprit le comte, n'êtes-vous pas comme nous, cher seigneur, d'avis qu'il est inutile de mettre le public dans la confidence de choses qui nous regardent seuls?
—Je comprends que vous ayez intérêt à rechercher le mystère; malheureusement telle n'est pas mon opinion; je désire, au contraire, que la plus grande publicité soit donnée à cet entretien.
—Voilà qui est fâcheux.
—Pourquoi donc cela?
—Parce que, dit froidement le comte en sortant de dessous son poncho un pistolet tout armé, si vous dites un mot de plus, si vous ne nous suivez pas à l'instant, je vous brûle la cervelle.»
Le peintre éclata de rire.
«Vous ne seriez pas assez niais pour le faire, dit-il.
—Et pour quelle raison?
—Parce que vous seriez immédiatement arrêté, que de grands intérêts vous obligent à demeurer inconnu, et que ma mort ne vous offrirait pas d'assez grands avantages pour que vous risquiez de sacrifier ainsi votre sûreté personnelle au plaisir de me tuer.
—¡Cuerpo de Cristo! s'écria en riant le capitaine; bien répondu sur ma foi! Vous êtes battu, mon cher comte.
—Tout n'est pas fini entre nous, dit le comte, en grinçant des dents, mais en faisant disparaître son arme.
—Je m'étonne, señor, reprit froidement le jeune homme, que vous, un hidalgo, un gentilhomme de la vieille roche, vous fassiez ainsi, à tout propos, preuve d'aussi mauvais goût.
—Prenez garde, monsieur, s'écria le comte, ne jouez pas ainsi avec ma colère; si vous me poussez à bout, je puis tout oublier.
—Allons donc, fit Émile en haussant les épaules avec dédain, me prenez-vous pour un enfant craintif qu'on intimide avec des menaces? Vous oubliez qui je suis et qui vous êtes. Croyez-moi, demeurons vis-à-vis l'un de l'autre dans les bornes de la courtoisie, un éclat vous perdrait et vous rendrait ridicule.
—Finissons-en, dit le capitaine en s'interposant, cela n'a déjà que trop duré; n'attirons pas l'attention sur nous, pour une semblable niaiserie. Vous voulez, señor, reconquérir votre liberté en obtenant que nous vous rendions votre parole, n'est-ce pas cela?
—En effet, voilà ce que je demande, señor, ai-je tort?
—Ma foi, non; en agissant ainsi vous ne faites qu'obéir à cet instinct que Dieu a mis au cœur de tous les hommes, je ne saurais vous blâmer.
—Que faites-vous capitaine? s'écria le comte avec violence.
—Eh, mon Dieu! Mon cher comte, je fais ce que je dois faire. De deux choses l'une, ou cet étranger est un honnête homme, auquel nous devons avoir confiance, ou c'est un fripon qui nous trompera quand il en trouvera l'occasion; dans un cas comme dans l'autre, nous devons nous fier à sa parole; s'il est honnête il la tiendra, si non, il parviendra toujours à nous échapper.
—Parfaitement raisonné, señor, répondit l'artiste. Cette parole, je vous l'ai donnée, croyez-moi, elle me lie plus fortement envers vous que la chaîne la mieux forgée.
—J'en suis convaincu, señor; pour terminer cette contestation, je vous déclare ici que vous êtes libre de faire ce que bon vous semblera, sans que nous essayions d'y mettre obstacle, certains que vous ne voudrez pas trahir des hommes contre lesquels vous n'avez aucun motif de haine, et auxquels vous avez promis le secret.
—Vous m'avez bien jugé, señor; je vous remercie de cette opinion, qui est vraie!
—Vous le voulez, s'écria le comte avec une colère contenue, soit; je n'ai pas le droit de m'opposer à votre volonté; mais vous vous repentirez de cette folle confiance envers un homme que vous ne connaissez pas, et qui, de plus, est étranger.
—Allons donc, cher comte, vous poussez trop loin la méfiance aussi! Il y a des honnêtes gens partout, même dans cette France que vous haïssez, et ce cavalier est du nombre. Votre main, señor, et au revoir; peut-être nous rencontrerons-nous dans des circonstances plus favorables; alors j'espère que vous m'accorderez votre amitié comme déjà je vous ai offert la mienne.
—De grand cœur, monsieur, fit le peintre en pressant avec effusion la main qui lui était tendue, et en ne répondant que par un sourire de dédain aux paroles du comte.
—Maintenant que, grâce à Dieu, cette grave discussion est terminée, reprit en riant le capitaine, je crois que toutes nos affaires, ici, sont faites pour cette nuit, mon cher comte, et qu'il est temps de nous retirer.
—Nous ne sommes demeurés que trop longtemps ici; comme vous, je pense qu'il faut en sortir le plus tôt possible, répondit le comte d'un air bourru.
—Si vous me le permettez, je vous accompagnerai jusque sur la place, señores; si séduisante que soit cette fête, elle n'a plus de charmes pour moi; j'éprouve le besoin de me reposer.
—Venez donc,» répondit le capitaine.
Ils quittèrent alors le salon dans lequel ils étaient restés jusque-là, et se dirigèrent vers la sortie.
«Ma foi, pensa le peintre, je suis heureux d'en être quitte à ce prix; me voici donc libre enfin; quant à ce cher monsieur Dubois, je lui souhaite bien du plaisir, et surtout de trouver promptement un autre secrétaire, car il aurait parfaitement tort de compter sur moi.»
Et le jeune homme se frotta joyeusement les mains.
Malheureusement pour lui, la série de ses tribulations n'était pas encore épuisée, ainsi qu'il s'en flattait un peu prématurément.
Au moment où les trois hommes atteignaient la porte de sortie et où ils allaient pénétrer sur le perron de quelques marches qui conduisait dans la cour du Cabildo:
«Les voilà!» dit une voix.
Aussitôt les deux sentinelles placées à la porte croisèrent leurs fusils et leur barrèrent le passage.
«Allons bon, qu'y a-t-il encore? murmura le peintre avec dépit.
—Que signifie cela? demanda le comte avec hauteur.
—Cela signifie, répondit en s'avançant un homme qui, jusqu'à ce moment, s'était tenu dans l'ombre, que je vous arrête au nom de la patrie, et que vous êtes mes prisonniers.»
Celui qui venait de parler ainsi était le capitaine Quiroga.
«Prisonniers, nous! se récrièrent les trois hommes.
—Oui, vous, reprit froidement le capitaine, vous don Jaime de Zuñiga, comte de Mendoça, et vous capitaine don Lucio Ortega, accusés de haute trahison.
—Eh bien! Et moi, qu'ai-je à voir dans tout ceci?
—Vous, mon cher monsieur, on vous arrête comme complice présumé de ces caballeros, en compagnie desquels vous vous êtes introduit dans le Cabildo, et avec lesquels vous avez longtemps causé.
—Ah! Par exemple, c'est à devenir fou! s'écria le peintre au comble de la stupéfaction, mais je ne suis pas du tout l'ami de ces caballeros.
—Assez, répondit froidement le capitaine; maintenant, señores, rendez les armes que probablement vous cachez dans vos vêtements si vous ne voulez pas qu'on vous fouille.»
Les deux Espagnols échangèrent un regard; puis, par un mouvement rapide comme la pensée, ils se ruèrent avec une force invincible sur les sentinelles qui leur barraient le passage, les renversèrent et bondirent dans la cour.
Mais là ils se trouvèrent en présence d'une vingtaine de soldats embusqués à l'avance qui se précipitèrent sur eux, et en un clin d'œil ils furent fouillés et désarmés.
«C'est bien, nous nous rendons, dit le comte; il est inutile de porter davantage la main sur nous et de nous traiter comme des bandits.»
Les soldats s'écartèrent aussitôt et laissèrent les prisonniers, tout froissés de leur chute, se relever et remettre un peu d'ordre dans leurs vêtements.
Cette lutte, si courte qu'elle eût été, avait cependant attiré un grand nombre de personnes.
«Allons, venez, dit le capitaine Quiroga en saisissant rudement le bras du peintre pour le faire descendre le perron.
—Mais ceci est horrible, s'écria celui-ci en se débattant avec fureur, vous violez le droit des gens, je suis Français, je suis étranger, laissez-moi, vous dis-je.»
Le débat se serait probablement terminé au désavantage du jeune homme, seul contre tant d'ennemis, si tout à coup le gouverneur ne s'était avancé et, s'adressant au capitaine:
«Laissez aller ce caballero, dit-il, il y a méprise; c'est un honnête homme, il est le secrétaire du duc de Mantoue.»
Et, prenant le bras de l'artiste, tout ahuri de la scène de violence dont il avait failli être victime, il le fit rentrer dans les salons et le conduisit en souriant au duc de Mantoue.
«Voilà votre secrétaire, Excellence, dit-il; je suis arrivé à temps.
—Décidément ils y tiennent, murmura à part lui le jeune homme; le diable emporte la politique et ceux qui s'obstinent a m'y vouloir fourrer. Oh! Si je trouve l'occasion de leur fausser compagnie!...»
Mais, provisoirement, force qui fut de se contraindre et de feindre d'accepter avec joie cette place de secrétaire, pour laquelle il éprouvait une répugnance si décidée.
Les prisonniers avaient été, sous bonne escorte, conduits à la prison où on les avait écroués.
UNE PAGE DE MA VIE.